‹ Congrès de Vérone (volume 2)Chapitre 72 sur 80 · LE GENERAL BOURMONT A M. DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

LE GENERAL BOURMONT A M. DE CHATEAUBRIAND

Madrid, le 29 janvier 1824.

Mdnsieur le Vicomte,

Si on suivait à Madrid les idées exprimées par la lettre que Votre Excellence m’a fait l’honneur de m'écrire le 17 de ce mois, je suis convaincu que la monarchie se relèverait promptement en Espagne, et rendrait à ce pays une assez grande prospérité ; que toutes les réclamations ou affaires particulières à la France pourraient étre terminées dans huit jours, et que de bien longtemps l’Espagnene pourrait causer aucune espèce d’inquiétude à la France, mais qu’au contraire Ja France en pourrait tirer des ressources utiles avant deux ans, si elle en avait besoin.

Je crains qu’il ne soit difficile d’obtenir quoi que ce soit de bon par les ministres actuels de S. M. C., qui ontété l’œuvre de la camarilla , qui sont dans sa dépendance , et contre lesquels l’opposition va devenir plus forte encore.

. Je m'affligerais aussi de voir appuyer par la France des gens qui ont cherché à mettre la dissension dans la famille royale, et qui ont osé même accuser l’infant Don Carlos d’intentions coupables envers le roi son frère.

La réunion desanciennes Cortés du royaume serait impossible avec les ministres actuels, qui n’y voudraient pas consentir à cause de l'influence énorme que le parti qui leur est opposé aurait sur les Cortès.

Cette assemblée me paraîtrait aussi dangereuse en ce moment où le pouvoir royal est sans force. Je serais donc d'opinion qu’il faudrait établir en Espagne une dictature dirigée par la France pendant une année au moins, puis assembler les anciennes Cortés , dans un ou deux ans, aprés que le pouvoir royal aurait repris de la force, se serait rendu populaire par le bien qu'il aurait fait, en réformant et régularisant toutes ses administrations , et en faifant payer au courant ses dépenses.

"J'ai l’honneur d’être avec respect, monsieur le, Vicomte, de Votre Excellence, le très-humble et trés-obéissant serviteur.

Le liéutenant-général commandant en chef,

Comte pe BouRMONT.

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARU

Paris le 29 janvier 4823.

D'après votre lettre et dépêche du 22 de ce mois, mon cher ami, vous étiez en grande espérance pour la reconnaissance des 34,000,000 fr. Dieu veuille que le conseil d'état n’ait pas fait de nouvelles chicanes !

Marcellus peut donc vous étre arrivé au moment d’une amélioration dans les affaires françaises, et peut-être après la signature de la reconnaissance et même du traité d’occupation. Alors vous aurez fait valoir surtout son arrivée pour deux points : le décret pour la liberté du commerce, et l’amnistie.

Pour la liberté du commerce , il ne suffit pas, comme vous l'a dit M. Heredia, de venir dire tout bas à la France et à l’Angleterre que l’on donnerait aux étrangers toute facilité aux colonies: c'est un décret patent qu'il nous faut, et pour toutes les nations de l'Europe. En voici les raisons : | |

Ce décret peut faire un nombre de partisans infini au Espagnols, dans les colonies ; |

Il embarrasse les projets de Angleterre et retarde, du moins s’il n'empêche , la reconnaissance que cette puissance veut faire de l'indépendance des colonies. Or , gagner du temps sur ce point est tout pour l'Espagne ;

Enfin il sera du plus grand effet en France, et fermera la bouche aux détracteurs de la guerre d’Espagne. Nous aurons fait par cette guerre ce que personne n'avait fait avant nous, nous aurons amené l'Espagne à ouvrir légalement ses colonies à l'Europe ; il ne s’agit pas de l’effet réel, de l’effet physique, mais de l’effet d’illusion, de l'effet moral, qui est aussi une force immense. Nous savons bien que ce décret n’empéchera peut-être pas lAugleterre de déclarer l'indépendance , et il ne fera pas qu'un port de plus soit ouvert à nos vaisseaux au Mexique et au Pérou. Mais il nous place sur un excellent terrain ; il met au contraire l'Angleterre dans une position glissante , nous renforce et est surtout de la plus grande utilité à l'Espagne.

Les emprunts que ce malheureux pays fait ou veut faire achévent sa ruine, S’il engage partout ses revenus , com-

ment vivra-t-il ? C’est le clergé qui devrait payer l’intérèt d’un emprunt et adopter le plan trés-raisonnable des Rothschild. Vous direz que ce clergé veut régner et qu’il ne fera rien avec ce ministère ; je vous répondrai : Eh bien! qu’il règne et qu’il renverse ce ministère, pourvu qu’un ministère nouveau soit dans les intérêts communs de l’Espagne et de la France ; mais voilà la difficulté : Saez était-il à nous ? Erro, que nous avons comblé ici, est-il à nous? Ce peuple est ingrat avant tout, et le clergé l’est encore davantage. Au reste, peu nous importe qui gouverne, pourvu qu’on gouverne. Le despotisme le plus aveugle vaut encore mieux que l’anarchie ; mais en Espagne, il n’y a que de l'arbitraire, ce qui est bien différent du despotisme ; et avec l’arbitraire on ne fait rien.

Voici donc en résumé votre conduite en ce moment :

Signez la reconnaissance et le traité d'occupation ; obtenez l’amnistie et le décret pour la liberté du commerce, et ne pensez pas que vous puissiez revenir avant d’avoir obtenu ces deux derniers actes.

Le front du roi commence à s’éclaircir ; tout s’arrangera par mon amitié et mon dévouement pour vous. Puisque vous avez payé pour la Toison, que je ne perde pas mon argent, et faites-moi délivrer le diplôme. Villèle a payé aussi des paperasses et ne reçoit rien.

Les nouvelles des provinces dont vous me parlez ne sont pas aussi mauvaises qu’on le dit à Madrid, du moins sur nos frontières. La Catalogne, au contraire, s'organise, et le baron d'Eroles prouve qu'on peut faire quelque chose et trouver même de l’argent en Espagne ; mais vous verrez que, parce qu’il va bien en Catalogne, on le retirera.

Tout à vous, mon cher ami.

CHATEAUBRIAND

LE PRINCE DE POLIGNAC A M. DE CHATEAUBRIAND

Londres, ce 6 février 1824,

Vous avez dû voir par les papiers anglais, mon cliez Vicomte , quelle différence il y avait entre le langage des ministres anglais au parlement, cette année et l’année dernière ; lord Liverpool a fait un brillant éloge de M. le duc d'Angoulême , et M. Canning , de l’armée française dans la guerre de la Péninsule.

Deux menrbres da gouvernement colombien sont venus en Europe : ces deux personnes partagent l'opinion de leurs concitoyens à l’égard de la nation anglaise ; ils ne l’aiment point et préfèrent les Français; je dois les voir demain, non comme ambassadeur , mais comme curieux d'apprendre par moi-même tout ce qui se passe dans le Nouveau-Monde. Ils (ou au moins l’un des deux) doivent se rendre en France; vous trouverez peut-être utile de les voir en secret et de les bien accueillir.

Recevez l'assurance de mon bien sincère attachement.

Le Prince DE POLIGNAC.

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE RAYNEVAL

Paris, ce 17 février 1824,

J'ai le plaisir, monsieur , de vous annoncer que toutes’ nos affaires en Espagne sont terminées ; M. de Talaru a signé le traité des prises, la reconnaissance des 34 millions

et le traité d’occupation. Les bases de ce dernier sont, comme je l’ai déjà dit : quarante-cing mille hommes que nous laisserons à notre solde en Espagne ; les Espagnols ne nous paieront que la différence du pied de guerre au pied de paix, évaluée à deux millions, y compris les dépenses de notre marine à Cadix, entretenue aussi sur le pied de guerre. L’occupation finira au mois de juillet ; mais il est stipulé par une clause particulière que si, acette époque, les parties contractantes le désirent, l'occupation pourra être prolongée.

La modération et la raison ont été notre guide dans tous ces actes ; pourtant nous avons été violemment calomniés. Nous demandions, dit-on, 34 millions sans titres; nous demandions 2 millions pour quarante-cinq mille hommes, et nous n’en avions que vingt-sept mille ; et pourtant nous fournissions la preuve que nous avions prêté 54 millions, et nous avions quarante-cinq mille hommes et, de plus, notre marine en Espagne, sauf les hommes que le licenciement ordonné tous les ans par notre loi du recrutement nous a eulevés, et que nous remplaçons par de nouveaux hommes. Il fallait que nous ne parlassions pas-de tout cela ; qu'avec un gouvernement représentatif nous nous présentassions aux chambres, qui, ne sachant ce qu’étaient devenus les 34 millions prêtés à l'Espagne, auraient dit justement que nous Jes avions mis dans notre poche, et nous auraient chassés comme nous l’aurions très-bien mérité. Et quand on songe que toutes ces reconnaissances ne sont que nominatives, que l'Espagne ne nous paicra jamais, et que nous ne demandions qu’un morceau de papier pour mettre notre budget en règle, ces cris paraissent encore bien autrement sans motifs.

, Une chose plus importante que la signature de nos traités est le décret pour la liberté du commerce aux colonies

espagnoles, que j'ai enfin obtenu après bien des sollicitations : je vous en envoie copie, en vous en faisant remarquer les principaux avantages, dans ma lettre officielle. Il faudra maintenant que l’Angleterre avoue, si elle se hâte de reconnaître l'indépendance des Amériques espagnoles, qu’elle veut des révolutions; car elle ne peut plus argumenter des intérêts de son commerce.

La demande en médiation, que j’ai également obtenue de l'Espagne , est restée sans effet pour le moment; car il m'aurait paru de la dernière imprudence d’avoir ici des conférences sur cette immense question, l'Angleterre refusant d’y participer. Nous aurions justifié toutes les résolutions de M. Canning ; sous prétexte que les puissances continentales s’occupaient des colonies, il se serait haté d’en reconnaître l'indépendance , et nous aurions ainsi précipité les colonies dans les bras de l’ Angleterre en voulant les sauver. M. Canning a fait entendre , ainsi que le président des États-Unis, qu'il niait aux puisssances du continent le droit d’intervenir à main armée dans les affaires des colonies. Que cette déclaration soit fondée en justice ou qu’elle ne le soit pas, qu’elle soit ou non téméraire, il enrésulte que c'est de la guerre dont il s’agit, si l’Europe veut intervenir. Or toute l’Europe veut-elle faire la guerre à l'Angleterre ? Non pas certainement l'Autriche , la Prusse n’ÿ a aucun intérêt : il est donc clair que la Russie et la France restent seules sur le champ de bataille. Elles suffisent à tout, j'en conviens ; mais il faut éviter tout ce qu’on peut éviter, faire tout ce que la modération, la raison, la - prudence réclament , avant d'en venir à tirer l'épée. C’est pour cela que j’ai trouvé qu'il fallait trainer en longueur sur la question de la médiation, éloigner les conférences, essayer par tous les moyens de ramener l’Angleterre à ses vrais intérêts et à des idées plus justes. Je n’en désespère

pas, depuis le décret sur la liberté du commerce : c’est à quoi nous devons tous travailler de concert et avec activité. |

Pour en finir de l'Espagne, le ministère actuel a contre lui le clergé ; mais il paraît assez sage pour le pays. Nous espérions le décret d'amnistie. Ce décret sera sans doute mal fait, car en Espagne tout est passion ; mais enfin ilira tellement quellement. Au reste, faute d’argent et par mille autres raisons, la Péninsule est dans la plus profonde anarchie, anarchie qui toutefvis ne tuera pas ce malheureux peuple, accoutumé à vivre sans administration depuis deux siècles.

CHATEAUBRIAND

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARU

Paris, 49 février 1824.

Ce que vous me mandez, dans vos dépêches n° 26, sur l’amnistie, me fait craindre que M. Heredia n’ait succombé sous les efforts de ses ennemis. Vous vous étiez d’abord déclaré fortement contre ce ministre ; mais depuis, l’expérierice vous avait sans doute appris qu’il pouvait être utile : dans votré dépêche, vous vantez son habileté. Si vous en gardez toujours la même opinion, votre devoir est de le - soutenir dans la position difficile où il se trouve. Un ministré qui a eu le courage de signer la reconnaissance des 34 millions, le décret sur la liberté du commerce, et qui veut publier l’amnistié, toutes choses impopulaires dais le malheureux pays où vous vivez, ne pourrait être abandonné sans une sorte d’ingratitude de la part de là France.

Reste à savoir, au milieu de toutes les intrigues , ce qu’il y a de vrai dans les frayeurs du roi et les discours de M. Heredia. Ne veulent-ils pas se créer un prétexte pour suspendre l’amnistie, ou bien le parti du clergé, qui veut renverser le ministère, n’oppose-t-il pas un parti factice à cette mesure pour épouvanter S. M. C.? Ce qu'il y a de certain, c'est qu’il est étrange qu'ayant une garnison assez nombreuse à Madrid, l’autorité militaire ait souffert des rassemblements sous les fenêtres du château. On sait combien la fermeté impose.

Dans tous les cas, vous ne devez jamais consentir à ce qu’on ne publie pas l’amnistie. Le roi et le prince généralissime regardent leur parole engagée, et S. M. tient à en parler dans son discours à l'ouverture des chambres.

Je ne saurais trop diriger à présent votre attention vers l'emprunt. Les colonies espagnoles, surtout le Mexique , se créent à Londres des partisans et des intérêts immenses par des affaires de finances. Il faut que la mère-patrie, qui a d’ailleurs un besoin réel d’argent pour exister, et pour influer dans les colonies, contre-balance en Angleterre le crédit des Amériques espagnoles, en liant à sa prospérité les fortunes des grands capitalistes de l’Europe. M. Heredia est homme d’esprit et comprendra ce système.

Le décret sur la liberté du commerce fait un effet considérable. Les Anglais sont dans la position la plus embarrassante ; ils ont de l’humeur et n’osent ouvertement ‘attaquer un acte inattaquable, et qui les gène en les forcant de s'expliquer. |

CHATEAUBRIAND

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE SERRE

Paris, le 16 mars 1824.

Je voudrais, monsieur le Comte, commencer ma lettre par vous offrir mes félicitations sur votre nomination à Ja chambre des Députés, et je n’ai à vous faire, au contraire, que des compliments de condoléance; mais il y a un remède à tout avec la patience et le temps, et j'espère bien vous voir quelque jour honorer le département des affaires étrangères par vos talents à la tribune.

J'ai reçu toutes les lettres que vous m'avez fait l’honneur de m'écrire. Ce que vous dites du renouvellement septennal est excellent. La loi ne sera pas présentée comme je le désirais. J'aurais voulu le renouvellement quinquennal d’abord pour la chambre actuelle, élue en vertu de la Charte, et le septennal pour les chambres qui suivront. J’ai proposé aussi le changement d’âge : j’ai été battu sur ces deux points et on proposera le septennal pur et simple.Il n’y a aucun doute qu’il passera 4 une immense majorité.Je préférerais mon projet comme plus légal et plus complet. Quoi qu'il en soit, ce sera un grand bien que cette loi, et un beau résultat, pour nous, de Ja guerre d’Espagne.

Cette Espagne est tranquille ; tous les troubles civils y sont apaisés; mais la plaie politique étant dans le roi, le . remède est presque impossible à appliquer. Il n'y aurait de raisonnable que la convocation des vieilles Cortés modifiées selon le temps. Le roi ne le voudra pas , et le peuple n’en veut pas davantage. Un grand ministre pourrait les rappeler ; mais où est-il ce grand ministre? les étrangers , même la France, ne pourraient rien de national dans ce bi-

zarre pays, et de plus ils sont divisés d’intéréts et de doctrines : il faut donc laisser aller. Le ministère espagnol actuel, qui nous a donné le décret pour le commerce libre dans les colonies et qui a demandé la médiation des puissances, va être chassé parce qu'il a le sens commun.

Vous avez raison pour les colonies : elles n’amèneront aucune guerre, par la raison que nous ne la voulons pas et que le continent, qui fait tant de bruit de ses théories’, ne nous seconderait pas si nous voulions les soutenir à main armée contre l'Angleterre. Les colonies seront donc séparées , et notre déclaration à Vérone nous a mis dans la meilleure position pour profiter de cette séparation. Nous avions prévu l'événement ,et nous avons fait entendre que nous ne sacrifierions pas nos intérêts à des théories politiques. Le tout est que la reconnaissance ne soit pas trop prompte , et que l’on sache biens’il existe en Amérique des gouvernements capables de faire et de maintenir des traités. Sur ce point l’Angleterre entend parfaitement raison, et nos relations de part et d’autre sont extrémement bienveillantes.

Vos renseignements sur les sociétés secrètes sont , monsieur le Comte, extrêmement précieux. Il restera à distinguer ce qu’il y a de théorique et de pratique dans ces machinations , et jusqu’à quel point le plan est fictif ou réel. Que l’on veuille renverser l’ordre établi, cela est de tous les temps et de tous les lieux; mais que de ce mouvement d’une nature humaine corrompue on fasse une action régulière et permanente de destruction au moyen de sociétés secrètes, c'est ce qui me paraît toujours très-difficile.

Je vous prie de soutenir vivement les intérêts de notre commerce.

J'ai fait ce que vous désirez pour vos appointements ;

je mettrai tous mes soins 4 vous rendre votre position agréable. Notre patrie est dans ce moment si prospère et si glorieuse que la considération de nos ambassadeurs doit s'en accroître à l’étranger.

Recevez, monsieur le Comte, la nouvelle assurance de mon dévouement et de ma haute considération.

CHATEAUBRIAND

P. S. Mon neveu, Christian de Chateaubriand, part pour FlItalie: s’il va à Naples, je le recommande à vos bontés : c’est le petit-fils de M. de Malesherbes.

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M. DE POLIGNAC À M. DE CHATEAUBRIAND

Londres, ce 16 mars 1824.

Rien de nouveau ici, mon cher Vicomte ; vous aurez lu, quand vous recevrez cette lettre, le discours que Lord Liverpool a prononcé hier à la chambre des pairs d'Angleterre en réponse à la motion de lord Lansdown sur la question de l'indépendance des colonies espagnoles. Lord Lansdown était passé chez moi la veille; je ne m'étais pas trouvé à la maison , ce que je regrette. Au reste, ses expressions ont été aussi modérées que possible pour un membre de l’opposition, et forment contraste avec celles du jeune lord Ellenborough , qui a trouvé dans notre conduite , louée par lui, en Espagne, un motif de nous accuser de vues ambitieuses envers ce pays. Le discours de lord Liverpool n’a rien de bien remarquable; on y trouve seulement ces deux points saillants: 4° qu’il ne paraît pas encore prêt à reconnaître l'indépendance des colonies es-

pagnoles ; 2 que son vœu personnel eût été que ces colonies eussent choisi de préférence une forme de gouvernement monarchique. La discussion importante sera celle d’aprés-demain à la chambre des communes. Il m’est revenu que M. Canning a exprimé son mécontentement, à une personne tierce, du retard qu’éprouvait le ministre espagnol accrédité près la cour Saint-James; il sait qu’il est

depuis longiemps à Paris; qu’il a de longues, fréquentes

et secrètes conférences avec Pozzo; tout cela excite ses inquiétudes et lui donne un peu d’humeur. Je tâcherai de le voir demain pour le faire changer de disposition avant la séance de jeudi.

Le prince de POLIGNAc.

M. DE CHATEAUBRIAND AU PRINCE DE POLIGNAC

Paris,ce mars 1824.

Dans votre dernière lettre, noble Prince, vous me demandez ce que dit et fait l’Europe relativement aux colo-nies. L'alliance, depuis quelques jours, me travaille trèsmal à propos ; elle insiste pour nous faire prendre des résolutions contre l'indépendance ; elle veut recommencer des conférences sur les affaires d'Espagne y compris les colonies. Notre langage modéré sur ce point, votre memorandum lui déplait fort : elle n’ose le dire ouvertement, mais on aperçuit aisément des signes d'humeur et d’inquiétude. Je me défends comme je peux; j’ai déclaré formellement que j’étais prêt à continuer nos vieilles conversations sur l'Espagne, mais que je refusais nettement des confé-

P. S. Je viens de lire le discours de M. Canning dans les Débats : réparation. Il est trés-bon, trés-bon, s’il est tel qu’il est traduit, et je vous charge même de remercier M. Canning de ma part.

Je reçois vos dépêches et vos lettres du 19. Vous voyez que j'avais prévenu votre désir. Remerciez M. Canning de son excellent discours. Je vais faire mettre un mot dans le discours du roi.

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE LA FERRONNAIS

Paris, ce 49 mars 1824.

Je compte vous expédier un courrier aprés la séance royale qui aura lieu le 23, "et comme après ce temps je serai fort occupé aux chambres, et que j'aurai peu de temps pour écrire , je veux m’y prendre de bonne heure aujourd@’hui afin de traiter les affaires à fond avec vous. |

Je commence par votre lettre du 4er mars : parlons de ma dépêche au prince de Polignac.

Je suis fâché, monsieur le Comte, que Sa Majesté l'em- . pereur , qui en avait paru content au premier moment, ne l'ait pas trouvée ensuite assez forte. L’ Angleterre n’en a pas jugé ainsi. M. Canning y a fait une réponse qu’il a communiquée aux représentants de l'alliance à Londres, et qui est très-faible : je vous l'envoie , quoique j’aie la certitude qu’elle est parvenue à Pétersbourg où M. Canning tenait beaucoup qu’elle parvint pour détruire l’effet de ma dépéche. J'avais fait celle-ci de manière à ce qu’elle pit devenir publique, en cas que le ministre anglais la produisit

aux chambres ; mais il s’en est bien gardé tant il l'a trouvée contraire à ses vues , et je sais que c’est en partie les raisons rassemblées dans cette dépêche quil’ont fait reculer sur la reconnaissance immédiate de l'indépendance des colonies. |

‘Selon moi, tout l’art de la politique en ce moment con- | siste à mener les choses avec une telle prudence que nous puissions gagner la fin de la session parlementaire, en Angleterre et en France, sans compromettre cette importante question à la tribune. L’Angleterre l’a pris si haut, elle a si ouvertement déclaré que la moindre interventien du continent dans l'affaire des colonies serait pour elle une raison de reconnaître leur independance, qu’une démarche un peu vive pourrait tout précipiter. Or, la France ne pouvait et ne devait pas prendre sur elle l'initiative, ni se charger d’une telle responsabilité. Je me suis donc bien gardé, dans ma dépêche à M. de Polignac, de combattre l’Angleterre sur le terrain des principes qu’elle ne reconnaît pas, mais sur celui des intérêts, où elle place toute sa doctrine. J’ai cherché à lui prouver qu’elle n’avait dans ce moment aucune raison pressante pour déclarer l'indépendance des colonies, et j’ai si bien réussi, que lord Liverpool et M. Canning ont repoussé les propositions de lord Landsdowne et de M. Mackintosch. Encore une fois gagner du temps c'était tout. La session parlementaire finira, les troubles qui peuvent survenir dans les colonies pourront donner moins d’ardeur à l'Angleterre et plus de force aux raisons des puissances continentales. |

Tl ne faut pas se dissimuler d’ailleurs, monsieur le Comte , que l'opinion générale de la France , même l’opinion royaliste, est fort tiède sur la question des colonies espagnoles. Nous l’avons exprimée à Véronne dans notre note telle qu’elle est dans notre pays, et, quand on exa-

mine la chose de près, voilà la solution que l’on trouve. Le continent peut-il empêcher I’ Angleterre de reconnaitre l'indépendance des colonies espagnoles ? Il n’y en a peut-être qu'un seul moyen : c’est de menacer la Grande- Bretagne de lui faire la guerre.

Si elle n’est pas arrêtée par cette menace, si au contraire - elle déclare les colonies indépendantes et s'allie aux Etats- Unis, toutes les puissances du continent tireront-elles l'épée ? L’Autriche, particulièrement liée avec |’ Angleterre, et dont celle-ci vient de louer le souverain et le ministre tandis qu’elle insulte tous les autres souverains, l’Autriche entrera-t-elle en campagne ? Fermera-t-elle au commerce anglais tous les ports de l’Italie ? La Prusse, qui n’a rien à déméler avecj les colonies, et qui est pauvre, repousserat-elle les vaisseaux anglais de ses havres dans la Baltique ? la Suède, le Danemarck , le royaume des Pays-Bas, entreront-ils dans le nouveau système du nouveau blocus continental , seul moyen d'atteindre I’ Angleterre? S'il est probable que la plupart de ces puissances reculeraient ; si la Russie , à l’abri par son immense puissance et par sa position continentale, ne pouvait nous assister que par des soldats, dont nous n’aurions pas besoin, puisque nous n’aurions personne à combattre sur le continent ; si aucune puissance n’est assez riche pour fournir une part considérable de subsides pour équiper nos flottes; il est à peu près sûr que tout le poids de la guerre retomberait sur nous seuls, que nous perdrions notre prospérité présente, notre commerce, nos colonies, nos vaisseaux , dans une lutte inégale contre une puissance toute maritime , et qu'une secousse sur le continent pourrait faire renaitre parmi nous les factions si si heureusement étouffées par le succès de la guerre d’Espagne. | Ces considérations, monsieur le Comte, n’échappent pas

LA

à un peuple aussi éclairé et aussi spirituel que le nôtre. La tribuue et les jorunaux libres disent tout , et il n’y a point de ministère qui ne fût écrasé s’il s’engageait dans une pareille affaire avant d’avoir épuisé tous les autres moyens d’action.

.Je remarque avec peine combien on comprend difficilement dans les monarchies absolues la position d’un ministre dans les monarchies représentatives. Il est aisé pour un bon serviteur de son prince, à Pétersbourg, à Vienne et a Berlin, de dire dans le secret du cabinet toutes les bonnes choses qu’il aa dire, de mettre en avant les principes qu’il lui semble devoir soutenir ; mais nous , exposés sans cesse à la publicité, attagués par des ennemis secrets et publics à la cour et à la tribune, nous sommes ‘obligés de peser toutes nos paroles, de calculer les effets de nos moindres notes, et d'arriver au même but que nos alliés, mais par d’autres voies et par d’autres moyens.Combien de. fois, monsieur le Comte, ne s’est-on pas irrité contre nous, et pendant et après la guerre d'Espagne ! excepté la Russie qui me comprenait , et me laissait faire , combien ai-je été tourmenté, harassé de notes, de représentations et presque de reproches ! Et pourtant qu’est-il arrivé ? Voyez ce que nous avons fait depuis que je suis entré au ministère : la guerre d’Espagne, l’emprunt des 23 millions , l'élévation de la rente au pair, les élections totales et royalistes au moyen desquelles nous allons avoir la septennalité, la réduction des rentes : tout cela dans quinze mois ! C’est pourtant quelque chose, et l’Europe doit trouver que nous marchons. Quant à l’affaire des colonies, elle s’arrangera aussi, si on veut procéder avec mesure et circonspection ; si on veut aller brusquement , on peut tout perdre. Il faut faire tous nos efforts pour déterminer l'Angleterre à s’entendre avec les alliés, Elle, est dans ce moment très-éloignée de

cette pensée ; mais quand le parlement sera séparé , et s’il arrive des événements dans d’autres parties des colonies espagnoles, comme il vient d’y en avoir au Pérou , il ne paraît pas impossible que le ministère anglais se rapproche de nous.

Si l’on veut , monsieur le Comte, me laisser le temps de dérouler mon système à l’intérieur et à l’extérieur, on sera content. Aurait-on cru , l’année dernière , que la France était capable de faire la guerre seule avec la forme de son gouvernement , et pour ainsi dire encore en face de la révolution? Aurait-on cru que cette année nous aurions pu faire disparaitre une opposition composée de cent onze membres dans la chambre des députés ? Aurait-on cru que nous eussions été assez forts pour rendre la chambre élective septennale ? On a fait beaucoup de mal à ce pays, et Yon ne peut pas se dissimuler que pendant quatre ou cinq ans l’Europe elle-même a appuyé de toute sa puissance le système déplorable que l’on suivait ici. Qui a donné le signal du péril ? c’est moi; qui s’est exposé à toutes les persécutions pour sauver la France ? c’est moi ; qui, le premier, a fait ouvrir les yeux à l'opinion ? c'est encore moi. Depuis que je suis au ministère, ai-je démenti mes doctrines ? qu’on en juge par les immenses pas vers le bien qu'a faits la France depuis quinze mois. Mais si l’on veut tout précipiter ; si, dans notre opposition dangereuse vis-à-vis de l'Angleterre , on nous pousse mal à propos; si, comptant pour rien les obstacles que présentent nos intérêts nationaux et les formes de notre gouvernement, on nous pousse à des mesures intempestives , ilarrivera que l’on brisera mon système , que l’on m’obligera à me retirer, que tout changera avec ma retraite.

CHATEAUBRIAND

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE POLIGNAC

Paris, ce 4°" avril 4824.

Ma dépéche d’aujourd’hui, noble Prince, est intéressante. J'y veux ajouter quelques réflexions.

Sir W. A’Court a dit à M. Brunetti qu’il était très-mécontent de la réponse de M. Heredia. Il est certain que le cabinet de Madrid, refasant de traiter sur la base de l’indépendance des colonies, embarrasse beaucoup le cabinet anglais, qui nese dissimule pas que le consentement à l'indépendance de la part de l'Espagne est d’un poids considérable dans cette affaire. D’un autre côté, les nouvelles du . Mexique n'étant pas très-bonnes, je vous engage à en causer avec M. Canning, et à lui demander si ce refus de l'Espagne, et les troubles politiques de l’Amérique, ne modifieraient pas ses résolutions et ne l’engageraient pas à accepter la médiation, collectivement avec les alliés. Remarquez que l'Angleterre. a déjà un peu reculé, qu’elle voulait d’abord traiter sur la base de l’indépendance pure: et simple, et puis qu’elle ne propose plus cette indépendance que d’une manière hypothétique.

Qu’est-ce que M. Canning peut craindre en acceptant la médiation ? à quoi cela l’engage-t-il ? à rien du tout. Il est toujours libre de se refuser aux plans qui ne lui conviendraient pas, et il sait que de notre côté nous sommes bien plus près des idées de l’ Angleterre que des théories impraticables des alliés. Ainsi, nous marcherions avec lui ou trés-prés de lui, et nous pourrions faire pencher la balance pour des choses possibles. Je crois que M. Canning a pris les choses trop haut. Il est à craindre qu'il ne se trouve en-

gagé d’amour-propre à soutenir ce qu'il a dit ; dans tous les cas, sil revenait à l’idée de prendre part à la médiation, ce ne serait probablement que quand il serait débarrassé du parlement. Il est encore probable que le lieu des cunférences serait un obstacle : il ne voudrait pas Paris ; nous ne pouvons consentir à Londres. Resterait Madrid, mais en face du peuple espagnol et des intrigues de Ja cour de Ferdinand, la chose est presque impossible.

Causez donc, noble Prince, avec M. Canning; mais sans affectation, sans aucune nuance officielle , sans écrire mutuellement ce que vous aurez dit. Nous allons envoyer des consuls à Cuba et à Porto-Rico, et nous approcher peu à peu du Mexique, en profitant du décret de Ferdinand : ne dites rien de ceci. |

J'espère que vous commencez à voir clair dans nos idées sur les colonies, et à reconnaître les nécessités qui nous

enchaînent de toutes parts.

CHATEAUBRIAND

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE POLIGNAC

Paris le 10 mai 4824.

Je vous ai mandé que nous avions enfin l’amnistie pour l'Espagne. Cela conronne notre ouvrage, et c’est une importante nouvelle. M. Paez part enfin pour Londres. Il est venu me voir ; nous avons causé. Je vous le recommande : il doit être, autant que vous le pourrez, sous votre protection et dans votre dépendance. Tachez qu'il ne traite pas secrètement avec M. Canning de quelque arrangement

préjadiciable à la France. Les Espagnols sont sujets à ces négociations mystérieuses ; l’estafette qui arrivera ce soir de Madrid m’apportera la réponse du ministère espagnol à M. Canning. Je crois que l'Espagne refuse de traiter pour le Mexique sur la base de l’indépendance, et qu’elle demande jtérativement la médiation de l’Angleterre et de toutes les puissances. C’est le moment d’insister auprès de M. Canning sur cette médiation. Rapprochez-vous de vos collègues et surtout de M. Liéven, qui se plaint de votre froideur ; parlez tous à la fois de la médiation demandée par l'Espagne ; dites à M. Canning qu’elle ne loblige à rien , ni nous non plus, qu’elle mettra l’Angleterre et nous à même de prendre le parti qui nous paraîtra le plus convenable. Laissez entendre que si le lieu de la négociation (Paris) était désagréable à l’Angleterre, on pourrait le transporter ailleurs, dans quelque ville neutre d’Allemagene. Je n’ai jamais désespéré de cette affaire, parce que la résistance passive de l'Espagne et du Continent avec l'Espagne contre l’indépendance complète des Amériques espagnoles , doit embarrasser beaucoup l’Angleterre. Vous savez que M. Canning, pour engager Espagne à reconnaître l’indépendance du Mexique, lui promettait de lai garantir la possession de Cuba et de Porto-Ricco.

Je vous prie, noble Prince, de donner pour moi à la société pour le soulagement des gens de lettres 40 livres sterling ; vous tirerez une égale somme sur moi.

CHATEAUBRIAND

M. DE CHATEAUBRIAND A M. LE COMTE DE LA FER- RONNAIS

Paris, le 19 mai 1824.

Vous verrez, monsieur le Comte, par mes dépêches, que les affaires vont mieux en Espagne. Nous avons enfin l'amnistie; mais il a fallu la circonstance du renouvellement du traité d’occapation pour l’arracher ; et, si nous n'avions pas pasé cette alternative : Point d'amnistie, point de renouvellement de traité, nous n’eussions rien eu, et tout ce que les souverains auraient écrit et demandé aurait été inutile. Me. de Talaru, se trouvant dans une meilleure position que ses collègues pour agir, en a profité ; et ce que nous avions si longtemps sollicité pour nos services, a été accordé à la crainte de nous voir partir.

Vous serez encore plus content de la réponse de M. Ofalia à la note de sir W. A’Court. Vous verrez que tous les droits de l'Espagne sant réservés, qu’elle se serre à ses amis du Continent, et qu’elle prie de nouveau l'Angleterre d'entrer elle-même dans la médiation. Elle ne pouvait faire une réponse plus digne et plus convenable.

Vous avez été un peu étonné de la différence des rapports que je vous ai transmis à Pétersbourg et de ceux qui arrivaient par l’Antriche. Les événements subséquents ont dû vous prouver que je vous avais dit la vérité. Tout marche à présent ; le Parlement va finir, et alors j’ai toujours l'espérance d'amener l'Angleterre à écouter ses véritables intérêts. Dans tous les cas, le seul moyen de procéder, dans les circonstances difficiles où nous nous trouvions,

était la patience et la longueur du temps: des mesures précipitées auraient tout perdu.

Il vient de se passer les scènes les plus affligeantes en Portugal. La France a encore eu le bonheur d'y jouer, par son arnbassadeur, un rôle noble et généreux. J’ai craint , dans le premier moment , que le contre-coup de cet événement se fit sentir en Espagne: Le roi de Portugal est malheureux en famille : de pareilles scènes donnent beau jeu à ceux qui déclament contre les gouvernements absolus et les souverains légitimes.

CHATEAUBRIAND

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARU

Paris, le 26 mai 1824.

Je ris aussi d’avoir cru que ce qui était fait le 4er à Madrid , n’était pas fait le 42; mais vous êtes aussi amusant que moi, car vous me mandiez qu’il fallait que la chose fût connue, et moi, vous croyant sûr de votre affaire, j'ai fait publier l’amnistie. Heureusement cela n’a rien fait manquer, puisque M. Mortier me l’envoie du 49 : Dieu soit loué!

Vous ne pouvez vous faire une idée du dépit qu’ils ont qu'on leur ait caché Pamnistie. Ils disent qu’on a prouvé à l’Europe qu’on employait auprès du roi une horrible coaction. Les bonnes gens! ils n’ont pas voulu sans doute agir sur le roi et contre nous! ils n’ont pas changé son ministère ! ils n’ont pas voulu la coaction phy-

sique de nos baionnettes! Il m’est clair, d’après tout ce bruit, qu’ils ne voulaient pas au fond l’amnistie , et, qu’en outre de leur amour-propre blessé, il y a le mécontentement d’avoir vu promulguer un acte qui leur était peu agréable. Ils ne seront pas appuyés ici, parce que j'ai donné l'amnistie à la conférence aussitôt que je l’ai eue. Ils passeront pour des niais dans leurs Cabinets, voilà tout. Il m’est demontré que, si vous aviez parlé, l’amnistie était suspendue , d’autant plus que ces messieurs lui reprochent de renfermer des articles qu’ils ne connaissaient pas. En dernier résultat, pourquoi être si malheureux qu’on ait obtenu l'amnistie? Est-ce un acte contre l'alliance, contre l'Espagne ? Et nous qui avons porté isolément tout le poids de la guerre, ne pouvions-nous seuls obtenir le couronnement de la paix? Au reste, tout est fini, l’amnistie est publiée, et on n’en parle peut-être déjà plus à Madrid.

Il paraîtrait que vos collègues ont tenu une conférence sans vous sur l'affaire des colonies. Ne faites semblant de rien; demandez toujours des renseignements et des papiers, et offrez toujours de parler tant qu’on voudra. Mais dites à M. Ofalia que, tandis qu'on parle beaucoup , nous agissons ; que M. de Polignac a eu une longue conférence avec M. Canning sur les colonies à propos de la réponse de l'Espagne; qu'il l’a pressé de nouveau d'accepter la média tion; que M. Canning a toujours continué de la refuser ; mais que M. de Polignac ne désespère de rien si l'Espagne se dépêche d'envoyer un ambassadeur en Angleterre.

CHATEAUBRIAND

| Quelques mots sur cette correspondance. ‘

Ici finit la correspondance diplomatique. Je n'ai donné qu'un très-petit nombre des lettres de mes honorables amis ; ils sy montrent pleins d’habileté, de talent et de noblesse : ils auront pu voir que j'ai eu soin de retrancher scrupuleusement de ces lettres les détails que la discrétion commande de laisser dans l’ombre. Heureux les rois dont les intérêts sont confiés à de tels hommes!

Quant aux diplomates étrangers ; quelle que soit l'opposition qu’ils nous ont faite , ils n’en sont pas moins des hommes de capacité et d’honneur. Les affaires étaient si compliquées qu’il était naturel de les voir autrement que nous ne les voyions. Par exemple, en Espagne, MM. Royez et Brunetti pouvaient très-bien croire, comme représentants de monarchies absolues , que le cabinet français inclinait trop aux idées libérales; ils devaient servir les intérêts de leurs gouvernements, qui n'étaient pas ceux du nôtre. Si par hasard ils avaient deviné notre politique (l'agrandissement dont nous espérions fortifier notre pays), leur devoir les obligeait à nous entraver davantage. Le même raisonnement s’applique à M. de Metternich : sur le champ de bataille, chacun cherche à remporter la victoire. Nous désirons qu’on use envers nous de la même impartialité : pourquoi n’en userait-on pas? Est-ce de la diplomatié du moment dont il s’agit? Non ! c’est de la diplomatie historique; il s’agit d’une société qui n’est plus; nos Lettres et nos Dépêches sont des documents poudreux qui comptent déjà des siècles.

Reconnaissance à nos honorables et nobles amis de la chambre élective et de la chambre des pairs, qui voulaient commenousla guerre d'Espagne : leur éloquente conviction passait de la tribune dans le public. Nous sommes également redevable à cette nombreuse partie de la droite des députés, attachée à M. de Villèle : voyant le président du conseil soutenir, par nécessité, avec clarté et logique, un sentiment dont pourtant il ne se sentait pas entrainé, elle ‘se rangea à sa parole, et forma cette majorité compacte sans laquelle nous n’aurions pu agir. Enfin nous nous félicitons de la bienveillance particulière que nous montrèrent les orateurs de la gauche, tout en s’élevant contre notre systéme, M. le duc de Rauzan, nommé directeur des affaires

politiques, pour tenir lieu d’un de ces sous-secrétaires d’état qui devraient exister dans les départements ministériels, seconda nos travaux et montra ce jugement rassis, | qualité essentielle du diplomate.

On le voit, nous avons à cœur d’être juste: nous voulons qu’adversaires et amis soient satisfaits. Notre ouvrage y gagnera, car le premier ornement du langage est I’équité. Nous qui, après le reflux de la monarchie, sommes restés à sec comme les lais et les relais de la mer, quel retentissement pourraient avoir nos murmures sur les plages désertes d’un océan retiré, vers lequel nous tour- . nons en vain des yeux surpris et une oreille attentive ? Les trois quarts d’entre nous ont déjà payé leur tribut à la Mort, personnage fatal et inconnu : comme Charles Ier, il faut nous réconcilier, avant de rencontrer le Masque armé qui attend chaque homme au bout de sa vie.

Septennalité. — Bruits divers. — Mon caractère.

Les dates des lettres ci-dessus approchent du moment où notre destinée allait encore changer. Si voisins d’un succès complet, nous touchions à un autre dénouement. La nouvelle péripétie arriva sans nous étonner ; rous avions l’habitude des fragilités de la fortune. La guerre d'Espagne est le grand événement de notre carrière politique, de même qu’elle fut la principale affaire de la Restauration.

Le moment de la discussion des lois était venu : nous par-

lames sur le budjet des affaires étrangères ; nous avancames deux choses : que la multiplicité des emplois remplaçait les largesses monastiques en France, et la taxe des pauvres en Angleterre; cette manière de donner étant seulement plus honnête : que le temps des ambassadeurs était passé, et ce- Jai des consulats revenu; conséquemment les ambassadeurs doivent être diminués de nombre, les consuls multipliés et mieux rétribués.

La septennalité fat notre œuvre; mais nous la voulions avec le changement d'âge. Admettre des députés de quarante ans pour une période septennaire , dans une chambre renouvelée intégralement, c'était despotisme de Ministres et radotage de Gérontes. Nous soutinmes deux fois notre opinion contre M. de Villèle. Il eût été plus régulier de n’établir la septennalité qu’après la dissolution du corps nommé dans un autre ‘système ; il eût encore mieux valu se borner à la quinquennalité; mais la considération de ce qui était arrivé relativement à la chambre des Communes en Angleterre; la presque certitude qu’une chambre est congédiée avant l'expiration de sa vie légale; la preuve acquise qu'on va toujours trop vite en France, qu’on ne se donne jamais le temps de voir jouer une machine politique, d'en perfectionner les mouvements , fixèrent l'opinion du Conseil. M. de Villèle nous promit d’ailleurs d’abaisser l’âge, après l'essai d’une nouvelle législature.

Avant de passer à la loi motif ou plutôt prétexte de notre renvoi, il faut dire quelques mots des bruits répandus :

On a dit qu’il y avait eu des propos et des intrigues autour de nous, qu’on inquiétait M. de Villèle : nous l’ignorons. Nous ne ferions aucune difficulté d’avouer aujourd’hui notre ambition : que nous voulussions être président du conseil, rien là-dedans n’eût été extraordinaire. Mais il

gements ne nous fait pas cependant prendre notre parti sur les réductions. Si, au moment des emprunts, vous déclariez qu’à une certaine cote ascendante il vous sera libre de baisser le chiffre de l’intérêt, celui qui vous confierait son argent serait averli; autrement vous l'égorgez pour le remercier de vous avoir ouvert sa bourse.

Lecoursdu5'p. °/o,au commencement de 1824, était à 95; il ne s’éleva au-dessus du pair qu'avec l'assistance des banquiers de l’Europe, par l'appât d’un gain forcé. En 1825, sur 440 millions derentes 5 p. °, on parvint à en réduire 50,754,416 f., en 3 p. °Jo-

Toutes ces opérations d’agiotage sont fondées sur une errear : quand on dit que le gouvernement emprunte, on dit mal ; le gouvernement n'emprunte pas de fonds; il vend des rentes. Ces rentes augmentent-elles de valeur sur la place comme marchandises? tant mieux pour moi; diminuentelles de valeur vénale, tant pis pour moi : en achetant, je suis entré dans le commerce; je me suis décidé à courir les chances de la bonne ou de la mauvaise fortune.

Mais vous , vendeur , si vous avez le droit de m’enlever mon gain licite, c’est-à-dire le droit de me rembourser au taux de ma première mise, lorsque les rentes en hausse ont accru mon capital, moi, acheteur, j'ai aussi le droit d’exiger de vous le remboursement intégral de ma première mise, lorsque les rentes sont en baisse, c'est-à-dire, lorsque mon capital est diminué : autrement , vous m’avez rendu victime d’un marché frauduleux, vous qui me remboursez ou ne me remboursez pas selon votre intérêt, parce que

‘vous êtes le plus fort et que je n'ai aucun recours contre vous. D'ailleurs, quand vous dites que vous me rembour- | sez, c'est une fiction ; si tous les rentiers vous demandaient à la fois leurs fonds, comment pourriez-vous les leur

rendre ?

Si l'Angleterre n'a pas senti, ou si elle a méprisé cette improbité , c'est que l'Angleterre est un pays de papier, d'industrie générale, de pari universel; la fortune bri- ‘tannique tourne incessamment dans diverses roues : ce qu’on'perd d’un côté, on le gagne de l’autre; en France, il n’en est pas de la sorte; celui qui a acheté de la rente ne joue pas, auprès de ce jeu-là, un autre jeu. La propriété, parmi nous, tientencore de la stabilité de la terre dont elle est née.

Nous étions donc, en général, contre le principe de la conversion ou du remboursement. Cependant, bien qu'instruit en finances mieux que les trois quarts de nos collègues (ce qu'au reste M. de Villéle apercevait) , nous aurions, faute de confiance dans nos lumières, prêté le secours de notre voix à la majorité du Conseil, n’etit un obstacle achevé de nous retenir. - A .

Nous ignorions les conditions du traité entre M. de Villéle et M. Rothschild. M. de Villéle n’en communiqua les articles particuliers qu’a M. de Corbiére. Comment aurionsnous pu parler en faveur d’une mesure sur laquelle nous ne pouvions avoir d'idée arrêtée ?

Nous commimes alors une grande faute , la faute de ne pas insister sur des éclaircissements ; nous avions une invincible répugnance aux explications ; nous restons barricadé derrière un silence hébété, ressemblant à une bouderie. D’un autre côté, nous craignions, en nous expliquant “au Conseil, de faire avorter la mesure dans le Conseil même. Ces syndérèses de conscience, ce temps sans conscience ne les comprendra guère; mais, encore une fois, nous croyigns, et nous avions raison de le croire, M. de Villèle supérieur en finances , et nous lui étions dévoué. De cette conviction et de ce dévouement nous en vinmes à la détermination qui semblait arranger tout, nos scru-

pules et notre confiance dags jes lumières denotre collègue : ne point parler comme homme, voter affirmativement comme ministre. .

En pesant a cette heure le pour et le contre, en balancant les avantages et les désavantages de notre résolution, notre rectitude dans une chose secondaire nous parait avoir été une inhabileté. Nous étions entouré d’ennemis , contre lesquels notre insouciance et notre franchise nous laissaient sans défense ; nous poussions trop loin le mépris des petites gens. M. de Villéle avait pour s’ennuyer une intrépidité dont nous étions incapable; souvent, lorsque nous nous trouvions chez lui, on venait lui annoncer la visite d'un importun : « Ah! mon Dieu! » s'écriait-il avec un grand soupir, et il accueillait en souriant le fâcheux : nous nous enfuyions.

Ces hommes qui fréquentent tous les pouvoirs, qui sont vertueusement les hommes du pays à la barbe du pays, ces admirateurs de louage, lesquels, éperdus, nous venaient dire qu’on n'avait jamais vu sous le soleil un Mécène tel que nous , se réservant de nous proclamer, à notre chute, le plus pauvre des humains ; ces hommes nous étaient abominables. Les Catons qui, sous l'apparence de l'impartialité et de l’attachement, nous sermonnaient à l'endroit de nos fautes, nous étaient odieux : ils nous placaient au point de vue commun, et prenaient pour des erreurs les choses dont ils ne pouvaient être juges : de sorte qu’aux sycophantes et aux amis, nous devions paraître un phénomène d’ingratitude et d’orgueil.

La conversion de la rente rejetée à la Chambre des Pairs. — M. le comte Mollien, M. le comte Roy, M. le duc de Crillon,!M. l'archevêque de Paris. — Je vote en faveur de la loi. — La septennalité à la Chambre élective ; M. de Cotbiére ne me laisse pas parler.

Le jour de la clôture de fa discussion du projet de finances à la chambre héréditaire était arrivé ; la loi sur la septennalité avait passé dans cette chambre, comme la loi sur les finances avait été votée à la chambre élective, Louis XVIII (nous le vimes le matin avant d'aller au

Luxembourg) nous fit, d’une manière affectée, l'éloge d’un discours prononcé en faveur de la réduction des rentes. Nous n'en persistämes pas moins dans notre dessein de mutisme : quelque chien, sans doute, nous avait mordu. Cela dut paraître d’autant plus mal au roi, qu'on assurait la retraite de M. de Villèle certaine dansle cas où la loi serait repoussée : nous savions le contraire, maisnousn'en avions pas moins l'air, en refusant notre parole, de travailler au renversement du président du conseil. Nous nous rendimes , le jeudi 3 juin, à ce palais de la veuve d'Henri IV , témoin de tant d'événements, . et qui devait en voir tant d’autres. Le comte Mollien présentait un amendement ; il consistait à substituer à une conversion en rente à 5 p. 0[Q, une conversion en rente à 3 et à 4. M. Mollien est un homme de bonnes manières et versé dans les matières de finances: il avait jadis connu mon frère : j'étais enclin à lui souhaiter bonheur. Toutefois, son projet n'était pas admissible ; c’était ôter à la loi sa simplicité; cela ne pouvait raisonnablement entrer dans Pesprit juste de l’ancien ministre du trésor, mais cela plaisait au défenseur de l’amendement.

M. le comte Roy avait proposé de remplacer les rentes à 5 p- 010 par des rentes à 4 412 p. O19 : Ja conversion alors n’en valait pas la peine ; on avait écouté avec respect un homme qui s'était créé douze cent mille livres de rentes. | |

M. le duc de Crillon reproduisit l'amendement de ce préopinant.

Alors M. de Villèle, avant qu’on allat aux voix sur le premier paragraphe de Ja loi (paragraphe qui contenait la loi entière), expliqua les desseins bienveillants du gouvernement relatifs aux rentiers au- dessous de 1,000fr. Ilrépondait indirectement à M. l’archevêque de Paris. Ce prélat peut justement passer pour avoir le plus ébranlé la loi,

lorsqu'il se prononça contre la conversion par un esprit de commisération chrétienne en faveur des rentiers de la ville de Paris : il leur sauva à peu près douze millions de rentes.

Le premier paragraphe de la loi voté au scratin et rer — jeté à la majorité de 420 voix contre 405, la loi fat perdue. Nous votâmes en faveur de cette loi. Aussitôt le résultat prononcé, nous nous approchâmes de M. de Villèle et nous lui dimes : « Si vous vous retirez, nous sommes prêts à vous suivre. » M. de Villèle, pour toute réponse, nous honora d’an regard que nous voyons encore. Ce regard ne nous fit aucune impression; il nous était tout un de rester avec nos collègues, de nous en aller avec eux ou de partir seul. | . ; Le lendemain , vendredi 4 juin, il y eut assemblée de commerce chez M. de Villèle; M. de Corbière ne sy trouva pas; le président du conseil nous parut de sangfroid comme à l’ordinaire, discuta sans préoccupation et avec lucidité. | Que faisait M. de Corbière absent ? mon secrétaire rencontra sur le boulevard M. de Rothschild ; celui-ci lui demanda sinous comptions parler sur la septennalité; le secrétaire répondit : « Sans doute.» Le maître des Rois repartit: « Tl faut savoir si on lui en laissera le temps. » La septennalité fut débattue, le samedi 5 , à la chambre élective. M. de Labourdonnais parla contre la loi. Nous fimes un signe au président, M. Ravez, dans le dessein de monter à la tribune : il était probable que nous eussions eu quelque succès; notre renvoi immédiat devenait alors impossible. M. de Corbière se leva, requit d’être entendu le premier sur une loi ressortissant de son ministère ; il nous dit : « Vous parlerez après. » Nous trouvâmes cela tout simple; nous cédâmes notre rang. Il n’y a pas d’ap-

ptenti en politique qui ne nous jouât sous jambe. Nous ne sommes cependant pas de ces capacités supérieures, enfants} et génies à la fois : bonhomme sans bonhomie, nous voyons qu’on nous attrape et nous nous laissons attraper : il est plus commode d'être dupe que de s’évertuer à ne pas l'être.

M. de Corbière battit la campagne pour gagner l'heure où la chambre a coutume de se retirer : interrompu par M. de Labourdonnais et par M. Casimir- Périer, il répondit longuement. Quand il se tut après une heure cinquantetrois minutes d’éloquence, M. de Girardin emporta la tribune d’assaut, parla de tout, excepté de la septennalité : comme il n’est pas d’usage qu'on entende de suite deux ministres , nous le laissimes faire. Six heures sonnérent ; les députés désertèrent leurs banquettes ; la séance fut levée, et la discussion remise au lundi suivant.

Plusieurs amis nous vinrent voir dans la soirée ; ils nous grondèrent de n’avoir pas gardé la parole. Ils n’étaient pas sans inquiétude. Nous leur répondimes : « Nous renvoyer demain? tout à Pheure si l’on veut! » et nous allâmes nous coucher. Craindre pour une place ou la pleurer est une maladie dont nous serions honteux comme d’une gale.

Pentecôte, — Je suis chassé.

Le 6 au matin, nous ne dormions pas ; l’aube murmurait dans le petit jardin; les oiseanx gazouillaient : nous entendimes l'aurore se lever; une hirondelle tomba par notre chemmée dans notre chambre ; nous lui oavrimes la fenêtre : si nous avions pu nous envoler avec elle! Les clo-

ches annoncérent la solermité de la Pentecôte , jour mémorable dans notre vie : ce même jour, nous avions été relevés à sept ans des vœux d’une pauvre femme chrétienne ; après tant d’anniversaires ce jour nous rendait à notre obscurité première ; de là il s’en allait nous attendre au palais des rois de Bohême où nous devions saluer ce Charles X exilé, à qui l’on ne nous permit pas en 4824 de chanter aux Tuileries l’hymne des félicitations,

À dix heures et demie, nous nous rendimes au château. Nous volûmes d’abord faire notre cour à MONSIEUR. Le premier salon du pavillon Marsan était à peu près vide : quelques personnes entrèrent successivement et semblaient embarrassées. Un aide-de-camp de MONSIEUR nous dit : « Monsieur le Vicomte , je n’espérais pas vous rencontrer ici : n’avez-vous rien reçu? » Nous lui répondimes : « Non, que pouvions-nous recevoir ? » Il répliqua : « J'ai peur que vous ne le sachiez bientôt. » La-dessus , comme on ne nous introduisit point chez MONSIEUR, nous allâmes ouir la musique à la chapelle.

Nous étions tout occupé des beaux motets de la fête, lorsqu’un huissier vint nous dire qu’on nous demandait. Nous suivimes l’huissier, il nous conduit à la salle des Maréchaux ; nous y trouvons notre secrétaire, Hyacinte Pilorge ; il nous remet cette lettre et cette ordonnance, en nous disant : « Monsieur n’est plus ministre. » M. le duc de Rauzan, directeur des affaires politiques, avait ouvert le paquet pendant notre absence et n’avait osé nous l’apporter.

« Monsieur le Vicomte,

» J’obéis aux ordres du roi en transmettant de suite à

» votre Excellence une ordonnance § que Sa Majesté v vient » de rendre.

» Jai Phonneur d’étre, etc.

» Le président du conseil des ministres, » Signé : J. DE VILLELE. »

« Louis , par la grâce de Dieu. etc.

» Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

» Le sieur comte de Villéle , président de notre conseil » des ministres et ministre secrétaire d’état au département » des finances, est chargé par intérim du portefeuille des » affaires étrangères en remplacement du sieur vicomte » de Chateaubriand. |

» Le président de notre conseil des ministres est chargé » de l’exécution de la présente ordonnance , qui sera insé- » rée au bulletin des lois.

» Donné à Paris en notre château des Tuileries, le 6 » juin de l’an de grâce 1824, et de notre règne le vingt- » neuvième.

» Signé : Louis.

» Par le roi :

» Le président du conseil des ministres, » Signé : J. DE VILLELE.

» Pour ampliation : LL

» Le président du conseil des ministres, » Signé : J. DE VILLÈLE. »

Nous remontâmes dans notre voiture avec Hyacinthe; nous étions fort gais, quoique au fond mortellement blessé, .

du ton de la lettre et de la manière dont nous étions chassé.

Deux heures après notre déménagement était fini; nous étant toujours regardé en hôtel garni à l'hôtel des affaires étrangères, nous n'avions que notre mouchoir de nuit et notre manteau à remporter. Nous répondimes à la lettre de M. le président du conseil par ce billet devenu public.

« Paris, 6 juin 1824.

« Monsieur le Comte ,

» J’ai reçu la lettre que vous avez bien voulu m’écrire » contenant l’ordonnance du roi, datée de ce matin, » 6 juin, qui vous confie le portefeuille des affaires étran- » gères. J’ai l’honneur de vous prévenir que j'ai quitté » l’hôtel du ministère et que le département est à vos or- » dres. » |

» Je suis avec une haute considération, etc.

» CHATEAUBRIAND

Nous recumes bientôt de M. de Villèle cette autre lettre, elle terminait tout, et prouvait, à notre grande simplicité, que nous n’avions rien pris de ce qui rend un homme respecté et respectable.

« Paris, 16 fuin 1824,

» Monsieur le Vicomte, :

» Je me suis empressé de soumettre a Sa Majesté l’or- » donnance par laquelle il vous est accordé décharge pleine ‘» et entière des sommes que vous avez reçues du Trésor

» royal, pour dépenses secrètes , pendant tout le temps de » votre ministère. |

» Le roi a apppouvé toutes les dispositions de cette or- » donnance, que j'ai l'honneur de vous transmettre ci-jointe » en original.

» Agréez, monsieur le Vicomte, etc.

» Signé : J. DE VILLÈLE. »

Notre chute fit grand bruit. Ceux qui s’en montraient les plus satisfaits en blamaient la forme. Nous avons appris depuis que M. de Villèle hésita , il avait le pressentiment des divisions futures: M. de Corbière décida la question : « S'il entre par une porte au conseil, dut-il dire, je sors par l’autre. » On me laissa sortir. Il était tout simple qu'on nous préférât M. de Corbiére : nous ne luien voulons pas : nous l’importunions ; il nous a fait chasser; il a bien fait.

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