M. DE CHATEAUBRIAND AU GENERAL GU1LLEM1NOT
Paris, ce 12 juin \ 823.
Je suis fâché, général, de vous importuner de mes lettres; mais une idée utile peut se trouver
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mêlée dans beaucoup d'ennui, et nous sommes dans des circonstances où rien n'est à négliger.
Je veux vous parler encore de Cadix, Si vous ne pouviez pas entrer dans l'île de Léon par les deux entrées du côté de la terre, on dit qu'en embarquant des troupes à San-Lucar ou à Rota, on peut en deux ou trois heures doubler la pointe de Cadix, et débarquer sans obstacles du côté de la pleine mer, sur le rivage de l'île de Léon qui est tout à fait ouvert et sans défense de ce côté. Effectivement, je me suis moi-même promené sur le bord de la mer de ce côté, et je ne me rappelle pas y avoir vu aucune batterie, ni aucun ouvrage de fortifications. Si le fait est exact (et ce sont les Anglais, qui connaissent bien les lieux, et qui ne nous souhaitent aucun succès, qui le disent), rien ne serait donc si facile, avec notre flotte , de nous emparer de l'île deLéon. Nos soldats,descendus sur la plage , du côté de la pleine mer, prendraient à revers les ouvrages qui défendent l'île du côté de la terre ferme, s'empareraient de la ville de Léon, et seraient maître des fontaines qui fournissent de l'eau à Cadix. Du bout de la chaussée qui unit Cadix à l'île de Léon , il y a à peine portée d'obus ; il serait impossible que la ville tînt longtemps dans cette position, privée de ses eaux, de ses arsenaux et de ses ports. Vous savez tout cela sans doute, mieux que moi , mais enfin il ne m'en coûte pas grand'chose de vous le dire.
Vous avez appris, général, qu'on a donné ici un
bâton de maréchal ; j'aurais désiré qu'on eût attendu ; mais enfin il y en a d'autres , et la puissance du roi n'est pas plus bornée que les services qu'on lui rend.
Mina a pris la position qu'occupait Pamphile La Croix , et menace l'Aragon et la Catalogne.
Je n'ai que le temps, général, de vous assurer de nouveau de mon entier dévouement.
Chateaubriand.
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE CAUX. Paris , ce 12 juin -1 825.
J'ai reçu, monsieur le Comte, vos lettres du 6 et du 7. M. le duc de San-Carlos est arrivé : nous allons nous occuper de le reconnaître. Voici une chose dont il faut prévenir la régence.
Le prince de Castelcicala , soutenu secrètement par l'Autriche, a passé une note à la France, dans laquelle il déclare que le roi de Naples, son maître, aie premier droit à la couronne d'Espagne, en cas que la ligne royale actuelle vînt à manquer; et qu'en conséquence de ce droit (qui n'est pas bien clair ) , il réclame pour son maître la régence d'Espagne , ou du moins le droit de sanctionner par un délégué tout ce que la régence actuelle peut faire en Espagne. Nous avons
eu là-dessus deux conférences avec les ambassadeurs des cours alliées. J'ai représenté les dangers de cette proposition, et ils sont sans nombre. L'Autriche l'a appuyée ; la Russie l'a repoussée , ainsi que la Prusse; mais ne voulant pas trancher trop vite une question qui pouvait retarder le départ de leurs agents pour Madrid, la Russie et la Prusse ont dit qu'elles prendraient les ordres de leurs cabinets. Cela m'a ouvert une porte, et j'ai dit que la France, avant de prendre une résolution sur la demande de la cour de Naples, attendrait à connaître le sentiment de la Russie et de la Prusse. Cela nous donne deux mois, et en attendant, les agents diplomatiques vont partir pour Madrid.
Mais j'ai appris qu'arrivé à Madrid , M. Brunetti, avant de déployer son caractère, demanderait à la régence de reconnaître la prétention du roi de Naples et de soumettre ses actes à sa sanction. La régence , selon moi , doit répondre avec politesse, mais avec fermeté, que cette mesure est de la plus haute importance , qu'il s'agit de prononcer sur un fait de succession, pour lequel elle ne se croit pas juge compétent ; que cette mesure pourrait alarmer l'Angleterre, qui verrait dans cette question et cette guerre d'Espagne un intérêt de famille, ce qu'elle ne veut pas reconnaître; que d'ailleurs la régence étant à quatre-vingts lieues seulement du roi d'Espagne, elle ne pourrait pas encore prononcer sur une question si grave,
sans savoir s'il plaît au roi Ferdinand d'avoir auprès de lui un souverain étranger, ou le délégué de ce souverain, régent de son royaume ; et que dans tous les cas la régence ne pourrait se prononcer que quand elle connaîtrait sur ce point l'opinion des cabinets de France, de Berlin, et de Pétersbourg.
Prenez bien garde à ceci : c'est grave, c'est un piège de la politique autrichienne. M. Saez le verra facilement , et comme c'est lui qui sera chargé de la réponse , il pourra s'entendre avec vous. M. deTalaru est prévenu; mais montrez-lui cette lettre aussitôt qu'il sera arrivé à Madrid.
Il a quitté hier Paris -, il part demain de sa maison de campagne. Je suppose qu'il arrivera le 24 ou le 25 à Madrid. M. Bulgari, chargé d'affaires de Russie, part demain i3; M. Brunetti, chargé d'affaires d'Autriche, part samedi 14, avec le chargé d'affaires de Sardaigne. Il est probable qu'ils arriveront à Madrid avant M. de Talaru. M. Boutourlin , aide-de-camp de l'empereur de Russie, qui va complimenter M. le duc d'Angoulème, est parti hier. Les courriers de la régence allant à Vienne et à Pétersbourg ont passé par ici. Dépèchez-vous vite d'envoyer quelqu'un à Londres; j'ai quelque raison de croire que l'envoyé de la régence y sera mieux reçu qu'on ne le croit peut-être.
Tournez toutes vos pensées vers Cadix.
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