TOME II
<;<» GÙÉflRÈ
lui qu'à condition qu'il saura aussi mourir pour le bien de ses sujets quand il le faut; avec des craintes et des pusillanimités, on arrête tout.
La plus grande partie du succès dépendra de notre marine. J'ai obtenu hier qu'on envoyât deux vaisseaux de plus. Soyez certain que vous ne pouvez rien obtenir que par un coup de violence, que la rapidité et l'audace peuvent seules faire tout votre succès.
Persuadons-nous bien que tout est maintenant dans Cadix ; que toutes nos pensées , tous nos efforts doivent tendre à ce point ; que toute la question est réduite à la prise ou à la reddition de cette dernière retraite des comimeros. S'ils s'échappaient par mer , cela est possible, mais c'est un événement hors de notre puissance ; alors comme alors : la question ne serait plus que politique et diplomatique. On verrait que faire en Espagne et de l'Espagne. En attendant, notre métier est d'aller de l'avant.
Je vois qu'on dit à Bordesoulle d'aller doucement, et cela me désole; c'est d'aller vite qu'il s'agit à présent : vous connaissez dans les affaires décisives le prix d'un moment perdu. Il faut arriver brusquement devant Cadix, avant que ces gens-là aient eu le temps de regarder autour d'eux, de se remettre de leur terreur. Tout peut être emporté en un tour de main si l'on va vite, et durer six mois si l'on tergiverse. Votre gloire, général, et votre avenir sont là, songez-y
bien. Je pense que Molitor, avec une partie de son corps, suivra Ballesteros; il ne faut pas que celui-ci puisse nous inquiéter sur nos derrières en Andalousie. Le refus qu'a fait sir W. A'Court de suivre le roi à Cadix est une chose immense pour nos intérêts. Ne croyez pas que cela soit un jeu. Les Anglais ne sont pas amis; mais il ne faut pas les voir partout , et supposer des finesses politiques là où il n'y a que des faits simples. Sir W. A'Court n'avait pas de pouvoirs pour reconnaître une république ; il a dû s'arrêter pour en demander à sa cour : c'est ce qu'aurait fait tout ambassadeur.
Voyez dans ces longues lettres, général, la preuve de mon zèle pour le service du roi , de mon attachement pour vous, et aussi de mon intérêt dans une entreprise dont j'ai été le premier moteur, afin de nous sauver d'une nouvelle révolution et de donner une fidèle et vaillante armée aux Bourbons. Notre position est entièrement changée en Europe, et je suis fier, comme Français , de voir avec quelle dignité et quelle considération la France a repris son rang parmi les grandes puissances. Applaudissez-vous d'avoir contribué à relever votre patrie.
Tout à vous.
Chateaubriand.
J'apprends que Bordesoulle s'est porté direca tement sur Cadix. Dieu soit loué !
(;H «.l ERRJ
Bf. DE CIIATEAIIBRF/VNI) \ M. DE TALAKtl.
Paris, ce 26 juin 4 825.
J'ai reçu votre lettre de Bayonne, mon cher ami ; nous savons ici toute l'histoire de M. Ward. Quant à M. Brunetti, nous nous y attendions; et vous saurez par M. de Caux que j'en ai fait prévenir la régence. Je vous engage à ne pas vous laisser étourdir au premier moment de tout ce que vous entendrez de contradictoire. Les uns vous diront que la régence exagère, qu'elle perd tout, qu'elle est folle; les autres vous soutiendront qu'elle ne fait rien pour venger les royalistes et la cause royale. Le fait est que cette régence n'est pas composée d'hommes forts; mais, vous le savez, il n'y a pas d'hommes en Espagne. C'est là le côté fâcheux ; mais il faut aller comme on peut. En se plaignant et s'effrayant de tout, on ne finirait pas. Votre rôle sera difficile, entre les partis français et les partis espagnols, vous en trouverez de toutes les sortes. Souvenezvous de vos instructions; ayez des conférences avec vos collègues, aux termes de votre protocole; mais évitez toujours qu'elles soient trop fréquentes et qu'elles aient une apparence plus sérieuse qu'une conversation importante. Pourtant, quand M. Brunetti demandera les conférences , il
faudra l)irii que vous sachiez s'il est accrédité, oui ou non, auprès de la régence. Car, s il ne l'était pas, à quel litre demanderait-il des conférences? Vous lui en ferez poliment et légèrement la remarque. Attendez-vous à être désavoué par l'Autriche, et soyez sur que les plus mauvais rapports contre nous sont maintenant arrivés de Madrid.
Ne vous laissez pas déconcerter au premier moment, et , en dernier résultat , nous triompherons avec de la fermeté et de la patience.
Tout à vous, mon cher ami.
Chateaubriand.
M. RAYNEVAL A M, 1>F CU ATEA URRÎAND.
Berlin, 28 juin 1825.
Monsieur le Vicomte,
Le courrier Diancourt arrive au moment où je venais d'écrire une dépêche qui contient à peu près tout ce que j'ai à mander à votre Excellence dans ce moment-ci. Elle y verra que le langage de M. Alopéus confirme ce que doit lui mander M. de la Ferronnais des dispositions de la Paissie, relativement aux prétentions du roi de Naples ; c'est maintenant une affaire dont il ne sera plus
question. A quelque intention qu'elle nous ait été suscitée, elle tournera à notre avantage de plus d'une manière. D'abord elle nous a permis , et non-seulement à nous, mais aux autres puissances aussi, de lire jusqu'au fond de la pensée de l'Autriche ; et ce que nous y avons lu nous donne , ce me semble, le droit de surveiller cette puissance d'un peu près , sans qu'on s'en formalise. Ensuite le gouvernement du roi a trouvé là une occasion toute naturelle, et dont il a parfaitement profité, de donner à nos alliés l'idée de la fermeté avec laquelle sera repoussée toute proposition qui blesserait ou nos intérêts ou notre dignité. Cette leçon ne sera pas perdue. Je suis bien persuadé, monsieur le Vicomte, que de longtemps vous n'éprouverez plus de semblables obstacles, et que nos alliés vont tous, sans exception et sans plus tergiverser, marcher enfin sur la même ligne que nous. L'article 3 du protocole du 7 juin ne laisse plus aucun prétexte à calomnier les intentions de la France. Sans doute il eût été telle circonstance où cet engagement eût pu gêner notre action; mais rien de semblable n'est à craindre aujourd'hui , surtout après cette miraculeuse contre-révolution de Portugal, qui nous tire d'une situation si délicate, et dissipe si complètement tous les nuages qui obscurcissaient de ce côté l'horizon politique.
Tout ce que la France a fait politiquement et militairement depuis trois mois , monsieur le "Vi-
comte, nous met clans une situation dont les heureux effets se font déjà sentir. Notre indépendance complète est assurée. Encore un dernier effort, et nous jouirons d'une influence d'autant plus grande , d'autant plus durable , que ce n'est point l'ambition qui nous a mis les armes à la main, et que la cupidité ne ternit point l'éclat de nos succès. La seule comparaison qu'on fera de la conduite des deux puissances qui ont été appelées à combattre la révolution , l'une au-delà des Alpes, l'autre au-delà des Pyrénées, sera pour nous une victoire décisive. L'opinion des peuples n'est pas peu de chose, et ce n'est pas peu de chose non plus que de la reconquérir si peu de temps après l'avoir si complètement perdue.
Rayweval.