DE CHATEAUBRIAND A 31. DE TALARU
1(3 juillet 1 !<23.
Très-bien, mon cher ami , c'est cela, ne refusez jamais les conférences; elles sont indiquées dans le protocole. Il est d'ailleurs essentiel d'être toujours bien avec l'alliance, quelles que soient la jalousie de l'Autriche et les tracasseriesdu prince de Metternich. Mais que ces conférences soient toujours ou presque toujours des conversations, dans lesquelles vous montrerez toujours le plus grand désir d'agir avec les alliés; mais concluez très-peu ; c'est là votre métier et le mien : Bonhomme sans être dupe , voilà l'affaire en deux mots.
Invitez la régence à passer sur bien des choses ; qu'elle ne se montre pas difficile si les lettres de crédit ne sont pas bien en règle, peu importe; son intérêt est qu'elle paraisse aux yeux de l'Angleterre reconnue par les grandes puissances continentales. Qu'elle n'ait pas la maladresse d'aller relever des défauts de forme qui feraient voir à ses ennemis que les alliés, excepté la France, hésitent à la reconnaître, et qu'ils se ménagent des retraites en cas de revers. C'est évidemment le cas, et tout cela est l'ouvrage de M. de Metternich. Il revient pourtant, et tout se corrigera; mais il faut du
silence. La Kussie va très-bien, et la Prusse par conséquent deviendra meilleure. Le prince Metternichdans ce moment fait une autre tentative : il essaie de ramener l'Angleterre à l'alliance, et de l'inviter à délivrer le roi de concert avec nous. 11 ne réussira pas; mais cette démarche embarrassera l'Angleterre et la ramènera peut-être à faire tenir une conduite plus noble à sir W. A'Court.
Si vous prenez la Corogne, vous devez y trouver des ressources pour augmenter votre marine devant Cadix.
Nous avons ici une lettre d'une des infantes renfermées dans Cadix. La lettre est du 3o juin, elle se flattait d'être bientôt délivrée; mais elle dit que Cadix reçoit des vivres et de l'eau par Gilbraltar, et pourtant nous avons des frégates (fort mal à propos il est vrai) à Gilbraltar. Donnez avis à l'escadre que le ravitaillement vient de Gilbraltar, Tariffa et même de la cote de Barbarie.
Tout à vous.
Chateaubriand.
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARU
Paris, le 18 juillet 1825.
Vous trouverez toujours, mon cher ami, l'Autriche pour les conférences : rien n'est plus tra-
m GUERRE
cassier, tatillon, bavard, que ce cabinet. Je vous ai déjà dit, et je vous le répète pour la dernière fois, que vous devez accorder des conférences, aux termes du protocole; mais qu'il faut vous étudier à les rendre rares, à les écarter, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre; les réduire, autant que possible , à des conversations vagues ; à ne jamais vous laisser entraîner à prendre des mesures et des résolutions en commun; à ne jamais permettre qu'on attaque le fond des choses , soit sur ce qui se passe à présent en Espagne , soit sur l'avenir de cette même Espagne ; et enfin à dire toujours, si on vous pressait sur quelques points importants, nouveaux, inattendus , que vous n'avez pas de pouvoirs , et que vous en référerez à votre cour. Dressez le moins que possible des protocoles. Vous remarquerez que dans le protocole du il n'est pas question que vous tiendrez des protocoles : il s'agit de conférence, et voilà tout. Il faut en diplomatie tenir le moins que l'on peut des procès-verbaux de ses paroles. Ne vous refusez pas pourtant tout à fait aux protocoles, quand M. Brunetti vous pressera; mais faites que ce soit toujours de pure grâce, par complaisance, comme un bonhomme qui se compromet un peu aux yeux de sa cour , pour être collègue obligeant.
Les communications avec le Portugal finiront par s'ouvrir tout à fait, et Hyde vous sera pour cela très-utile : à Lisbonne il pourra vous facili-
ter bien des choses pour Cadix. Je lui ai recommandé de vous envoyer des courriers. 11 sera, j'espère , arrivé à la fin du mois.
Ne laissez pas, mon cher ami, traîner mes lettres, elles ne doivent êtres lues que de vous.
Tout à vous.
Chateaubriand.
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE SERRE
Paris, le 4 8 juillet* 823.
Je vous dois une réponse depuis longtemps, monsieur le Comte; j'espère que vous aurez bien voulu m'excuser en songeant à tous les embarras dans lesquels j'ai été plongé.
Vous m'avez vu à Vérone; je suis revenu en France, blessé au fond du cœur de notre nullité en Europe; j'ai trouvé d'un autre côté en arrivant, dans le parti révolutionnaire, un espoir mal dissimulé de corrompre notre armée, des conspirations prêtes à éclater, et tous ces maux ayant leur foyer à Madrid. Appelé inopinément au ministère par la retraite de M. de Montmorency, j'ai pris mon parti sur-le-champ. L'occasion se présentait d'en finir une fois pour toutes, de savoir si les Bourbons avaient ou non une ai-
niée, de terminer la restauration et de nous replacer à notre rang militaire en Europe. Si nous avions le bonheur de réussir dans cette grande entreprise, nous abattions deux révolutions d'un seul coup, car il était clair que les Cortès démagogiques de Portugal tomberaient avec les Cortès conventionelles d'Espagne. Les conséquences de ces événements seraient incalculables pour la France : nous pouvions périr, mais il valait mieux périr en redevenant la première puissance du continent, que rester dans l'état de trouble au-dedans, et de faiblesse au-dehors, ou nous étions réduits. L'événement a été heureux, et je ne demande à Dieu que de vivre jusqu'à la reddition de Cadix, pour mourir plein de joie du haut rang de gloire et de prospérité où j'aurai placé ma patrie.
Les obstacles ont été grands, l'Angleterre a été bien menaçante, l'Autriche bien jalouse et bien envieuse. Ne sachant plus comment entraver notre marche , elle avait suscité le roi de Naples pour réclamer la régence d'Espagne , c'est-à-dire pour remettre l'Espagne sous l'influence anglaise, à travers l'autorité du prince de Metternich. L'Autriche disait qu'elle ne reconnaîtrait point la régence d'Espagne , si d'abord les droits du roi des Deux-Siciles n1 étaient reconnus; après bien des conférences et des écrits, la prétention du roi de Naples a été repoussée ou du moins ajournée. Ma lettre officielle vous donne aujourd'hui quelques détails sur cette affaire.
Nous ferons tout ce que nous pourrons pour que notre invasion de l'Espagne ne produise pas dans ce malheureux royaume ce que l'invasion autrichienne a produit à Naples; comme nous ne comptons rien garder ni rien demander, loin de ruiner le pavs, nous l'aurons enrichi, et c'est déjà une grande chose. Quant aux institutions, nous ne nous en mêlerons point, empêchant seulement le roi de retomber dans les fautes et de commettre ces actes stupides de tyrannie qui l'ont perdu.
Notre métier, monsieur le Comte, est un peu contraire à la franchise. Ne laissons rien percer de ce que nous savons des dispositions de la cour de Vienne pour nous. 11 est d'ailleurs juste de dire qu'elle doit craindre plus qu'une autre notre résurrection militaire ; elle en est inquiète pour l'Italie; elle n'a pu s'empêcher de manifester son dépit lorsqu'elle a vu le prince de Carignan servir et se distinguer dans les rangs de nos soldats. Elle avait cru que nous ne pourrions pas faire la guerre seuls, que nous serions ou battus ou forcés d'ouvrir aux alliés le passage de la France. Elle a été trompée sur tous les points, et elle a de l'humeur; c'est fort naturel. La Russie au contraire n'est pas jalouse de nos succès, et quoiqu'elle affecte toujours une grande déférence pour le prince Metternich, on voit que celui-ci a perdu à Pétersbourg depuis notre guerre d'Espagne : ce sont des germes qui se développeront un jour. L'Angleterre
a joué un triste rôle : elle a été à la lois injurieuse et faible, mais comme cette puissance a des forces à part, et d'admirables institutions, elle reprendrait toute sa puissance si, au lieu de s'opposer par de petits moyens à la délivrance du roi d'Espagne, elle se joignait à nous pour mettre ce prince en liberté, et terminer de concert avec nous la grande affaire des colonies espagnoles.
J'en étais là de ma lettre, monsieur le Comte, quand un courrier de Rome m'apporte la nouvelle de l'accident arrivé au pape, et qui sera peutêtre suivi de la mort de ce saint religieux. L'Autriche va se mettre en mouvement ; elle nous a déjà proposé de nous entendre avec elle pour l'élection d'un souverain pontife : cela veut dire qu'elle ne serait pas sûre de triompher sans nous. Je crois que nous ne pourrons rien à cette affaire, et que l'intérêt italien, qui nous est plutôt favorable, l'emportera. Nous ferons partir nos deux cardinaux, si nous avons le temps. Dans le cas où l'Autriche voudrait occuper militairement les légations, nous ferons des représentations. Mais je ne crois pas à cette occupation , et j'y croirais bien moins encore, si une dépêche télégraphique nous annonçait la reddition de Cadix.
Veillez, je vous prie, aux corsaires espagnols, et qu'ils ne viennent pas vendre leurs prises ou se ravitailler dans les ports de Naples et de Sicile. Tout à vous,
Chateaubriand.
DESPAGNE. 93
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARU
Paris, le 19juillcH823.
Je vous avais , mon cher ami, précisément écrit hier contre les protocoles. Mais enfin ce qui est fait est fait. On reviendra sans doute à vous proposer le rapport sur l'état de l'Espagne : c'est la manière de M. de Metternich ; peu importe; tout ce qui entraîne des longueurs, tout ce qui demande des renseignements, tout ce qui peut être pris et repris, lu et relu, commenté, critiqué, examiné, est bon pour vous et bon en diplomatie. Vous et vos collègues , vous pourrez très-bien être six mois à faire votre rapport, et pendant ce temps-là tout chemine.
Vous faites très-bien de vous mettre à la tête du corps diplomatique. Il faut que vous en deveniez le patron et le maître. Dînez beaucoup , et buvez bien : il ne sera bruit que de vous et de la Sainte-Alliance.
Votre corps diplomatique va s'augmenter. Vous trouverez ci-jointe une lettre de la cour de Danemarck à son agent à Séville : elle le rappelle , et lui dit de s'accréditer à Madrid auprès de la régence. Annoncez cela à M. Saez, et envoyez la lettre à sa destination.
Vous ne verrez point de flotte anglaise à Cadix ,
mais deux frégates qui viendront se mettre à la disposition de sir W. A'Court. On ne sait toujours si celui-ci ira à Cadix ou à Gibraltar.
Tout à vous.
Chateaubriand.
P.-S. Nous n'avons point encore reçu la nouvelle de la mort du pape, ce qui me fait croire qu'il aura survécu à sa chute plus longtemps qu'on ne l'avait présumé. Le nonce doit être arrivé à Madrid .
Je dois vous dire qu'il ne faut pas vous laisser entamer sur des choses qui touchent à l'indépendance de la régence, sans quoi, vous et vos collègues , vous deviendriez les régents du royaume. Par exemple, vous n'avez pas le droit de vous mêler des actes de la régence; qu'elle emprunte ou qu'elle n'emprunte pas, cela ne vous regarde en rien; cela peut être entre vous un sujet de causeries, mais jamais matière à protocole et à délibération. Prenez bien garde à cette tendance de l'Autriche à se mêler et à envahir. Retenez-la dès le premier pas, ou vous serez entraîné bien loin.
M. LE PRINCE DE POEIGNAC \ M. DE CHATEAUBRI A.N1).
Lon.Ires. rc 22 juillet 4 825.
Je suis arrivé hier soir à Londres, mon cher Vicomte, après une traversée assez courte mais pénible. Les ordres n'étaient pas encore parvenus à Douvres, de rendre à l'ambassadeur du roi les honneurs dus à son rang: on n'a pas , en conséquence, tiré le canon; le commandant de la garnison est venu s'en excuser auprès de moi , mais il a placé à ma porte une garde d'honneur; du reste, j'ai été aussi bien accueilli par les habitants de Douvres que je pouvais l'être : ils se sont rassemblés , à mon départ, autour de ma voiture, et m'ont salué lorsque j'y suis entré. La malveillance s'est déjà emparée de la circonstance de l'omission des honneurs rendus; un papier anglais en fait le sujet de quelques observations. Le fait est , d'après ce que m'assure le vicomte de Marcel lus, que la notification officielle de mon arrivée est parvenue un peu tard à M. Canning, et que la cérémonie de la prorogation du parlement, survenue immédiatement après cette notification, aura retardé l'envoi des ordres qu'attendait le commandant de Douvres.
M. Canning m'a fait dire les choses les pius obligeantes par le vicomte de Marcellns, et m'a tome n. n
y» GUERRE
invité à dîner pour aujourd'hui à sa campagne; je compte y aller. Le roi est à Windsor , et c'est là probablement que j'aurai ma première audience. Je vous tfendrai au courant de tout. Vous pouvez compter sur mon zèle et mon exactitude. Recevez, mon cher Vicomte, l'assurance de mon bien sincère attachement.
Le prince de Polignac.
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DR TALA1UT
Paris, le 23 juillet 1 S23.
Je réponds confidentiellement, mon cher ami, à votre dépêche n° i 7.
Tous vos raisonnements sur les avantages et les inconvénients des conférences sont justes. La difficulté a été de n'accepter de secours de personne, et de se mettre en garde contre l'empiétement des alliés dans les conférences. Il est certain que les quatre grandes puissances continentales, s' entendant ensemble à Madrid, offrent quelque chose de moins dur à la régence, que la volonté de la France, exprimée seule par l'organe de ses soldats. Tout dépend donc de votre habileté.
Votre tableau de l'Espagne est celui que tout le monde fait. Il n'y a remède à ces maux que la dé-
D'ESPMl N l 99
livrance du roi. On ne fera peut-être que changer de mal , mais du moins nous n'en serons pas responsables.
Je vais parler pour qu'on accepte au moins les secours de Portugal par mer. Les Portugais ne sont pas dans la position des Russes , des Autrichiens et des Prussiens, ils ne passeront pas sur notre territoire; ils sont comme nous menacés par la révolution espagnole , et comme nous ils ont le droit de.prendre les armes contre elle. S'ils déclaraient la guerre à l'Espagne , pourrions-nous les en empêcher? Si on ne veut pas précisément dire qu'on accepte leurs propositions, ne peut-on faire comme on a fait pour le comte d'Amarante , les laisser agir en Espagne comme ils voudront ? s'ils veulent bloquer Badajos et Ciudad-Rodrigo, bien libre à eux, sans doute. Parlez à monseigneur le duc d'Angoulème dans ce sens; ne lui présentez pas la chose comme un parti pris ou à prendre , mais comme une idée qui mérite d'être pesée , surtout pour le service de mer. Nous pouvons tirer un immense parti de la marine portugaise et du matériel qu'elle peut nous fournir. Si nous triomphons avec nos seuls moyens , c'est bien beau ; mais si nous ne triomphons pas ? les faits dominent tout. Il faut avoir Ferdinand, n'importe à quel prix, car il y va du salut ou de la perte de la France. Dites à Guilleminot mes idées sur tout ceci.
ClTATEAdERJMVD.
lui) GUERRE
M. DE CHATEAUBRIAND AU PRINCE DE POLIGNAC
Paris, le 28 juillet 4 825.
Je reçois, mon noble ami, votre première dépêche. J'attendrai avec impatience votre audience publique. Je ne serais pas étonné qu'on la différât, pour joindre cette mauvaise grâce à beaucoup d'autres; vous savez que les ministres anglais ne parlent jamais de politique en société, et je ne suis pas étonné que M. Canning et lord Liverpool ne vous aient rien dit. J'ai réfléchi à la lettre particulière du roi. Le roi d'Angleterre ne montre pas assez d'empressement à vous recevoir, pour nous livrer avec tant d'abandon ; cette lettre pourrait tomber entre les mains de M. Canning et faire une histoire ; si donc vous ne l'avez pas remise, je crois qu'il sera mieux de me la renvoyer.
L'estafette de Madrid, partie le 23, et arrivée ce matin, n'apporte rien de nouveau. Nous faisons nos efforts pour déterminer monseigneur le duc d'Angoulème à se rendre devant Cadix , pour réunir les généraux prêts à se diviser, et pour sortir de Madrid, où la police, qui est nulle en Espagne, ne veille pas assez à sa sûreté. L'incendie, allumé ou non par la malveillance , dure encore, faute de pompes pour l'éteindre.
D'ESPAGNE. loi
Vous savez maintenanl que j'ai dénoncé le blocus.
Tout à vous, mon noble ami.
ChATEAJUBMÀND.
P. S. Vous pouvez causer avec cet homme du Mexique , non comme ambassadeur, mais comme prince de Polignac.
M. DE CHATEAUBRIAJND A M. DE POUGNAC.
Paris , ce 5 1 juillet \ S J j.
Vous verrez, par ma lettre officielle, noble prince , où nous en sommes avec l'Angleterre. Vous sentez ce qu'une frégate anglaise , qui viole un blocus, qui tire le canon pour saluer les Cortès, qui arbore le pavillon espagnol, etc., doit avoir de puissance pour monter la tète des descamisados, et prolonger la résistance. On vous répondra à tout cela que le blocus n'était pas dénoncé ; et ils savent très-bien que ce qui est un usage n'est pas une loi , et qu'ils abusent de la générosité du gouvernement français. Cependant plaignez-vous, et tâchez que ces bravades et ces insultes aient un terme.
En Espagne, le départ de monseigneur le duc d'Angoulême pour Cadix répond à l'accusation
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de notre marche rétrograde sur l'fibre : c'est une très-bonne mesure sous tous les rapports, la politique sera plus simple à Madrid, et la guerre plus franche au port Sainte-Marie.
Voyez, je vous prie, M. Sequier, et tâchez de vous faire rendre toutes ces prises françaises conduites de la Corogne dans les ports de l'Angleterre. C'est une affaire majeure pour notre commerce. Je vous en ai écrit par le dernier courrier.
Nous ne savons rien de la Corogne, mais nous
ne doutons point qu'elle ne soit bientôt entre nos
mains, quand notre croisière sera arrivée devant
cette place.
Chateaubriand.
M. DE CHATEAUBRIAND A. M. DE TALARU
Paris, ce 51 juilleH825.
Monseigneur a raison , et la régence doit rester à Madrid. Nous sommes tous frappés ici de l'inconvenance de la mesure qui frappe cent cinquante familles espagnoles à peu près. Parlez fortement à la régence, dites-lui qu'il n'y a rien de plusimpolitique que des mesures qui enveloppent des classes entières dans une espèce de proscription. Je n'hésite pas à considérer le décret de la régence sur la milice comme un acte funeste. Le général
Pozzo est dans cette opinion , et il en écrit a M. Èulgàri. Avisez entre vous ce que vous pouvez Faire pour que la régence ou rappelle ou modifie son arrêté.
Le départ de M. le duc d'Angoulème est une Ires-bonne mesure; il sépare la politique de la guerre, tout en ira mieux.
Je conçois qu'à Madrid on ait un peu peur pendant quelques jours; mais on s'habituera à être seul, et Bourke, après avoir pris la Corognë, s'approchera de vous.
Chateaubriand.
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALAKU
Paris, ce 2 août 4 835.
J'ai reçu votre lettre du 27 juillet et le bulletin n° 2 5 que nous avions depuis deux jours. Je connaissais aussi la lettre de Bordesoulle., Vous avez raison , les phrases ne se suivent guère et se contredisent; il'rejeite sur la frégate anglaise la mauvaise issue de négociations mal commencées et mal conduites, auxquelles il n;a pas voulu adjoindre des gens habiles. Il n'y a plus qu'un seul parti à suivre : c'est de prendre Cadix de vive force. Le maréchal de Bellune, qui l'a bloqué deux
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ans de suite, assure qu'on pt-ui le prendre, en s emparant du Trocadero et faisant une descente sur la pointe en face, dans l'île de Léon, à demiportée de bombe de Cadix. Il en coûtera du monde, mais il s'agit dans cette affaire de la restauration complète des Bourbons, ou de leur chute finale. Il n'y a pas à balancer, nous allons prêcher dans ce sens.
Toutes les lettres qui arrivent de Madrid et dans toutes les opinions s'accordent à dire que le décret contre la régence produit l'effet le plus désastreux. Cette régence peut être bien bonne; mais elle est bien bête. Qu'avait-elle besoin de parler de dîmes, des biens nationaux, des moines, des impôts, des milices? Pourquoi remuer tant de questions , qu'il fallait avec prudence mettre au retour du roi, et s'occuper tout simplement de la création d'une armée ? il faut, mou cher ami, que vous tâchiez de prendre plus d'autorité sur elle, surtout pendant l'absence du prince; que vous obteniez, s'il est possible, la communication de ses arrêtés avant qu'elle ne les rende : insistez sur le rappel de celui contre lçs milices. Je vous écris aujourd'hui une lettre officielle à ce sujet, afin que vous puissiez la montrer à M. Saez, si vous le jugez à propos. Je vous laisse libre d'en faire ou non usage.
Ayez bien soin de me mander l'effet qu'aura produit sur l'esprit de Madrid le départ de monseigneur le duc d'Angouléme ; quel parti prend le
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dessus dans la capitale; mettez tout en usage pour que la régence, qui se sentira plus libre, ne commette pas d'acte violent. Il y aurait de l'adresse à elle à se montrer modérée précisément après le départ de ceux qui l'accusaient d'exagération.
Tout à vous,
CHATEAUBRIAND
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE CARAMAN
Paris , ce 3 août i 833.
Depuis ma dernière lettre du 26 juillet, il n'est rien arrivé, monsieur le Marquis, d'important dans les opérations militaires, et dans la politique, que le départ de monseigneur le duc d'Angoulème pour l'Andalousie. Il y avait quelques inconvénients à ce départ, mais les avantages en étaient si grands d'un autre côté que je n'ai pas hésité à insister fortement sur cette mesure. Ces avantages sont de plusieurs sortes.
1 ° Monseigneur le duc d'Angoulème, en contact avec la régence, et étourdi à Madrid de toutes les intrigues et de tous les cris des divers partis, commençait à prendre de l'humeur. Cette humeur augmentait les divisions et créait deux centres d'autorité: la régence et le prince. Il était
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essentiel de tirer celui-ci d'une position qui lui devenait insupportable, et qui pouvait même altérer sa santé. Il fallait le replacer au milieu de ses camps, où il est si bien, où ses vertus, composées de modération et de courage, entretiennent à la fois la discipline et l'ardeur de nos troupes; enfin il fallait veiller aux jours de ce noble prince, bien plus en sûreté sous la tente que dans une ville sans police, où les révolutionnaires de toute l'Europe ont des intelligences, et machinent toutes sortes de complots , témoin l'incendie de l'église des Clercs mineurs du Saint-Esprit.
à° La présence de monseigneur à l'armée fera cesser des rivalités militaires si communes parmi nos généraux.
3° Cadix tombé entraînant la chute de la révolution espagnole, il faut faire un dernier effort pour l'emporter ; et si quelque chose peut amener cette heureuse catastrophe, c'est sans doute la présence du prince devant Cadix.
Voilà, monsieur le Marquis, les principaux motifs du départ du prince. Ils sont susceptibles de longs développements dans lesquels je ne puis entrer, et qui se présenteront à votre esprit. Cette mesure est un coup de parti et j'espère que nous en sentirons bientôt les heureux résultats.
Au reste, je vous ai toujours dit que je ne répondais pas du jour de la délivrance du roi. Je n'en sais rien encore. Mille choses peuvent la retarder, et
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surtout les efforts des Anglais, qui nous font une véritable guerre. Ils violent nos blocus, font passer des armes , des vivres et de l'argent aux révolutionnaires; envoient des aventuriers pour se mettre à la tête des soldats des Cortès, et pour relever leur courage. Quoi qu'il en soit de cette conduite et de cette neutralité pou loyale, nous en viendrons à bout. Si nous n'achevons pas cetteguerre dans quatre ou cinq mois, nous l'achèverons dans six, dans sept, dans un an. Jamais nous ne reculerons, du moins tant que je serai ministre. Il s'agit ici du sort de l'Europe. Si la révolution triomphait en Espagne, tout serait perdu. Il faut ici victoire, victoire complète, ou périr sous ses ruines : cela est clair, et, par conséquent, mon parti est bien pris.
Notre projet, si Cadix n'est pas emporté avant la saison des vents qui empêchent de tenir la mer, est de faire cet automne le siège de toutes les places en deçà de l'Ebre; ces places tombées nous laisseront 4o,ooo hommes disponibles auxquels nous ajouterons la levée de 36,ooo hommes, et avec ces nouvelles forces nous irons appuyer les forces laissées cet hiver devant Cadix, dont nous formerons le siège, et que nous emporterons, quelques sacrifices d'hommes qu'il nous en puisse coûter Je vous mande là nos arrière-plans ; car nous comptons attaquer Cadix du 20 au 1 5 de ce mois, et nous avons de grandes espérances de succès. Mais il faut , quand on est à la lele des af-
los (il ERRE
f aires, calculer toujours les événements dans le
sens le moins favorable, afin de n'être pas pris au
dépourvu.
Recevez, etc., etc.
Chateaubriand.
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE LA FERRONNAIS
i août.
II s'est répandu des bruits que vous estimerez à leur juste valeur. Nous traitons avec les Cortes! Nous n'avons pas pris les armes contre les Cortès pour traiter avec elles. Jamais nous ne les reconnaîtrons désormais comme corps politique. Tout ce que les individus voudront pour nous livrer le roi, nous l'accorderons. Nous traiterons donc avec les individus, nous traiterons avec le roi, nous nous adresserons à lui toutes les fois qu'il pourra faire quelque chose pour lui-même; mais ne croyez pas que nous déshonorions nos armes, notre cause, par d'indignes compositions.
La régence à Madrid a commis bien des fautes. Son dernier décret sur les miliciens est déplorable; elle multiplie ses ennemis et les difficultés que nous avons à vaincre. Je lui ai fait faire les représentât ions les plus sérieuses par le mar-
h' Ksi' A G m: 40!»
cjuis de Talaru. Il faut dire pourtant, à son excuse, qu'elle est obligée de faire des sacrifices aux opinions de la masse populaire qui la pousse. En Espagne, tout est noir ou blanc, on est pour les Cortès ou pour le roi, et vous ne ferez pas comprendre à ces deux partis qu'ils peuvent user l'un envers l'autre de bienveillance* et de ménagement. Ils ne tendent pas moins qu'à s'exterminer mutuellement. Un gouvernement qui veut être sage est bien embarrassé à trouver la route à travers tant de passions.
Je ne vous parle plus de la prétention de Naples, l'affaire est enterrée : elle était passablement ridicule. Vous savez saus doute la chute du pape; il va mieux, mais je ne crois pas qu'il vive longtemps. Je lui ai envoyé un lit mécanique pour se soulever. Un conclave était autrefois une grande affaire. Aujourd'hui cela ne pourrait avoir d'importance que si un grand homme montait sur le trône pontifical. Rome n'est plus assez forte par elle-même pour influer sur le sort des peuples sans un pape de génie. Quelques intrigues communes de quelques cardinaux obscurs seront inconnues hors des ruines de Rome, et l'on s'apercevra à peine que les clefs de saint Pierre ont changé de mains.
Chateaubriand.
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