‹ Congrès de Vérone (volume 3)Chapitre 27 sur 53 · M. HYDE DE NEUVILLE A M. DE CHATEAEBKIAND · texte numérisé non relu

M. HYDE DE NEUVILLE A M. DE CHATEAEBKIAND

Lisbonne, \i septembre I825-

Mon très-honorable ami ,

M. Roth vous remettra cette lettre, et aussi ma dépêche cabinet n° 2 , qui vous explique la mission dont il est chargé. Demain, dans deux jours peut-être, nous apprendrons que Cadix s'est rendu; mais vous approuverez sans doute qu'en fait de devoir je ne sois jamais l'homme aux conjectures. Pour bien servir, je crois, il faut marcher sans s'arrêter ; demain donc je fais travailler au sciage des rames, et elles partiront au fur et à mesure pour Cadix. Vous verrez d'ailleurs, par la copie d'une lettre du major-géné-

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rai, que M. Gros me remet à l'instant, à quel point l'envoi de ces rames est urgent; demain j'irai moi-même presser les ouvriers, et les choses iront aussi vite qu'elles pourront aller. Ce ministère-ci m'a communiqué une lettre, adressée de notre camp au gouvernement de Cadix, transmise par les factieux à Londres, et là, communiquée au ministre de S. M. T,-F. J'avoue que ce n'est point ainsi que l'on devrait parler... Que le roi d'Espagne, libre, donne des institutions à ses peuples ; qu'il abolisse l'inquisition, etc. , etc.; qu'il reçoive de nous des conseils , tout cela peut être le mieux du monde; je suis l'ami le plus dévoué des libertés de mon pays, je ne veux donc pas prêcher l'absolutisme ailleurs; mais quel intérêt avonsnous , pouvons-nous avoir , à faire aux comuneros des promesses? ce sont toujourslà des concessions à l'esprit de trouble. Ne discutons pas l'état de choses qui suivra , si nous voulons sauver le principe ; il ne faut pas se le dissimuler, l'Angleterre, qui voit presque en pitié ce que nous nommons notre blocus, ne néglige rien, tout en paraissant y attacher peu d'importance, pour qu'on accepte sa médiation. On a voulu ici toucher cette corde, j'ai répondu avec la modération, mais aussi avec la dignité d'un ambassadeur de France : depuis , il n'a plus été question de ce moyen terme, et j'ai vu avec plaisir, dans un long têteà-tête avec le roi , que S. M. était persuadée qu'il ne fallait pas confier aux Anglais le soin de rele-

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ver seuls les troues légitimes ; j'ai vu aussi que cet excellent prince , car il m'a parlé en bien honnête homme, ne demanderait pas mieux que de s'entendre avec nous , et qu'il se verrait avec plaisir éma icipé; j'emploie ici l'une des expressions de l'un de ses ministres. Mais que faisons-nous pour attacher lui et son peuple à nous ? il était captif, nous le savions, il le savait aussi; et chaque jour c'était la France qui lui faisait dire et redire : Nous n'entendons en rien et pour rien nous mêler de vos affaires, et le pauvre roi de se croire galérien pour la vie parce que d'aucun côté , on ne paraissait même le plaindre ! Faites-vous communiquer la lettre du 27 avril, du général comte Grundler, à l'occasion de l'entrée d'Amaranthe en Espagne ; elle est adressée au général Madureira, à Burgos ; il me semble qu'on pouvait dire autrement à ce loyal Amaranthe : on ne peut avoir aucunes communications avec votre troupe; M. de Villa-Flor a eu de la peine à obtenir son audience; les premières paroles ont été, à peu près, nous n avons pas besoin de vous; S. M. T. -F. espère encore la réponse à sa lettre... Ces détails, je dois vous les confier ; usez-en pour nous , pour l'intérêt du prince que nous chérissons , et aussi pour qu'on cesse de repousser , pour ainsi dire , un gouvernement qui voudrait marcher avec nous. Examinez-donc, avec cette sagesse chevaleresque que je vous connais, la principale question que je vous soumets par ma dépêche. Si Cadix résiste , pour-

quoi ne pas accepter le secours des Portugais; et s'il ne résiste pas', mais que l'Espagne continue à être agitée, pourquoi ne pas saisir cette occasion de nous lier étroitement avec le Portugal , de lui faire une armée royaliste dans laquelle entreraient naturellement les amis du jeune prince, les compagnons de gloire d'Amaranthe, tous ces militaires réformés par le maréchal Beresford. Mais l'Angleterre? Ni vous ni moi nous n'en sommes à croire qu'il faille toujours voir ce qu'elle veut, ce qu'elle désire; je pense, au contraire, qu'il faut voir ce qu'elle veut pour s'en garantir. Mais enfin, qu'ici elle veuille ou ne veuille pas, quelle bonne raison pourrait-elle donner pour détourner le Portugal du soin de sa propre conservation? Pourrait-elle, sans une sorte d'impudence, trouver mauvais que notre argent servît à assurer la tranquillité de ce royaume? N'envoie-t-elle pas des vaisseaux et frégates dans le Tage , comme effet moral, assure-t-on ? eh bien ! ne pouvonsnous pas servir plus utilement encore la nation portugaise, en l'aidant à repousser les factieux qui menacent ses frontières , et qui cherchent à soulever encore ses troupes.

Adieu , donnez-moi le pouvoir de répondre d'une manière favorable à ce gouvernement-ci, et nous prendrons ou reprendrons le Portugal aux Anglais.

Hyde de Neuville.

D'ESPAGNE. Mitt

M. DE CHATEAUBRIAND AU PRINCE DE POLIGNAC

Paris, ce i o septembre 1823.

Les journaux vous diront à peu près , noble Prince, l'état des choses devant Cadix. Voici le détail officiel : Alava est arrivé au port Sainte- Marie , porteur d'une lettre de Ferdinand pour le duc d'Angoulême. Cette lettre demandait un armistice. Le duc d'Angoulême a refusé de voir Alava. Il a envoyé le duc de Guiche porter sa réponse au roi d'Espagne. Cette réponse refuse tout net l'armistice , et déclare que le duc d'Angoulême ne consentira à traiter que quand le Roi, libre, sera venu dans le camp français, à Chiclana ou au port Sainte-Marie. Le duc d'Angoulême se conduit réellement de la manière la plus admirable. Au reste il paraît, dans ses lettres , plein de confiance d'une fin prochaine et heureuse.

Sir Charles Stuart crie ici beaucoup contre sir W. A'Court, et prétend qu'en offrant sa médiation il a dépassé ses pouvoirs. Mais vous aurez remarqué que sir W. A'Court dit positivement, dans sa lettre, qu'il est autorisé à intervenir quand une des deux parties belligérantes le demanderait. Il est évident que sir Charles ne crie que parce que le refus de l'intervention de la part de M. le duc d'Angoulême est un nouveau mécompte pour

l'Angleterre. Taisons-nous sur tout cela ; soyons modestes, et il sera toujours temps de triompher après le succès complet { et souvenons-nous que nous n'avons pas encore Ferdinand.

Tout à vous , noble Prince.

CHATEAUBRIAND

P. -S. Votre lettre confidentielle n° 10 m'est arrivée ce matin.

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARU

Paris, <:e \ 8 sept. \ 82 "■

Mon cher ami,

Je reçois votre dépèche du i3, n087. J') trouve votre petit post-scriptum et le billet de Mgr. le duc d'Angoulème. Vous me demandez vos instructions : je n'en ai point d'autres à vous donner dans re moment que celles que vous avez déjà reçues du roi. Il m'est impossible de prévoir la position où vous serez placé en arrivant au port Sainte-Marie, ni les matières sur lesquelles vous serez appelé à délibérer. En tout vous êtes absolument sous les ordres du prince généralissime, tant qu'il restera en Espagne. Vous obéirez à ses volontés, et vous l'assisterez de vos conseils quand il jugera à propos

D'IvSl'ACilVK. W

de \ousen demander. Je sais que le président du conseil, voulant éviter à Monseigneur les importunités de la régence, lui a mandé de s'en reposer sur vous de toute la partie politique de sa mission. Dans ce cas, il ne s'agirait que des affaires courantes entre la régence et le prince. Si, au contraire, il est question de la délivrance du roi et des stipulations qui en seraient la suite, comment juger d'avance de ce que vous pourrez faire, et des difficultés dans lesquelles vous serez engagé? il v a cependant un principe sûr , et qui ne peut pas vous tromper : c'est qu'aucune concession politique ne peut être légalement accordée avant la délivrance du roi. Des concessions militaires et personnelles tant qu'on voudra, et aussi largement qu'on voudra. On peut ensuite promettre qu'on engagera le roi libre à faire pour ses peuples tout ce que les besoins de ces peuples réclameront.

Défiez-vous pourtant d'une chose , mon cher ami : des négociations sans cesse renouvelées , et qui n'aboutiraient pas à une prompte fin, pourraient avoir été entamées dans le but de gagner la mauvaise saison, de ralentir l'ardeur de nos troupes, et d'échapper pendant l'hiver, lorsque le blocus ne pourra qu'être très-imparfait. Les opérations militaires doivent être poussées avec la dernière vigueur, même au milieu des négociations. Si l'on peut se rendre maître de l'île de Léon, cela avancera bien le traité : rien n'abrège

la besogne comme les coups de canon. Dix-huit jours se sont déjà écoulés depuis la prise du Trocadero, cest beaucoup.

Il n'y a aucun doute que, s'il y a une capitulation politique , c'est vous qui devez la signer ou plutôt la contre-signer avec monseigneur le duc d'Angoulème. Toutes les conventions militaires ne vous regardent pas.

Je reviens sur la signature d'un traité. Si le roi était libre, monseigneur le duc d'Angoulème pourrait signer seul avec lui un traité quelconque; mais si un traité doit avoir lieu par l'intermédiaire d'un ministre , Monseigneur ne peut pas signer; c'est à vous qu'il délègue ses pouvoirs, et vous signez. Comme Monseigneur a les pleins pouvoirs du roi, il n'aura pas sans doute besoin de mettre au traité la réserve de la ratification de sa majesté.

Ces détails m'ont paru utiles à vous donner.

Villèle est persuadé que vous n'êtes mandé au port Sainte-Marie que parce que tout est convenu entre le prince et les autorités de Cadix. Je ne suis pas de son avis, et même le tour du billet de Monseigneur me ferait croire qu'il ne s'agit encore que des affaires delà politique en général.

Vous voilà, mon cher ami, dans un poste, où je me félicite de vous avoir placé , pour acquérir de l'honneur et de la gloire.

Tout à vous, de tout mon cœur.

Chateaubriand.

D'ESPAGNE, m

P. -S. Je ne vous parle point des cinq propositions de M. Bulgari, qui sont plus positives que celles de Jansénius. Comment! il ne voulait traiter rien moins que de l'affaire des colonies espagnoles, et il ne s'apercevait pas que c'était rer muer le monde : comme ils y vont ces messieurs ï Mettez mes profonds respects aux pieds de Monseigneur. Il s'est attiré le respect et l'admiration du monde entier. Toutes les cours m'écrivent des hymnes à sa louange. L'empereur de Russie ne tarit pas.

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE POL1GNAC

Paris, ce 5 octobre \ 825.

Vous verrez, noble Prince, par ma lettre confidentielle, ce qu'il faut que vous répondiez à M. Canning. A présent nous ne pouvons que décliner sa proposition. Elle est , en elle-même , un peu odieuse ; car nous demander d'entrer dans un pacte avec l'Angleterre , pour dépouiller l'Espagne de ses colonies, tandis que nous combattons pour la délivrance de son roi , est un jeu double que la France est trop noble pour jouer. Je n'ai rien à ajouter, à la lettre confidentielle dont j'ai donné lf fond, qu'une chose: c'est

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qu'en repoussant la proposition, il faut le (aire avec une grande mesure et une grande politesse; il faut même ne pas fermer rigoureusement toute voie à une négociation future, car il faut prévoir le cas où la folie de Ferdinand et l'entêtement espagnol ne voudraient entendre à aucun arrangement sage sur les colonies, et où l'Angleterre, prenant son parti, forcerait aussi la France à prendre le sien. Mais, en vous tenant dans cette mesure, en faisant surtout entendre que la question des colonies est une de ces questions majeures qui doit être traitée en commun avec tous les alliés, et dont personne ne doit faire son profit particulier, cette marche franche embarrassera beaucoup l'Angleterre, qui craindra de se brouiller avec le continent.

Vous voyez , noble Prince , qu'il ne s'agit pas à présent d'établir des négociations; que si l'Angleterre a un intérêt à presser, nous en avons un à attendre ; car il nous faut avant tout le dénouement de l'affaire d'Espagne. Nous verrons si, dans la suite, la négociation particulière s'entamait entre nous et l'Angleterre , quel mode il serait bon de choisir pour la suivre; mais certainement il n'y en a que-deux, ou par vous, ou par des notes, car il ne peut jamais être question de l'ambassadeur d'Angleterre, ici.

Vous déclarerez formellement, surtout à M. Canning, que nous ne prétendons agir contre les co-

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lonies espagnoles, à main armée , d'aucune fi- <;on.

Tout à vous, noble Prince.

ClIATlUlMMAIVD.

M. DE CHATEAUBRIAND A Sf. DE TALARI'.

Paris, le 7 octobre 1825.

Je ne sais plus, mon cher ami, comment vous allez vous tirer de ce galimatias ; tout Madrid est décampé sur la première nouvelle, et la conférence va vous rejoindre au port Sainte-Marie. Je vous recommande très-sérieusement une chose , c'est de dissimuler votre chagrin et celui de Monseigneur. C'est surtout la Russie qu'il faut ménager, car l'Autriche et l'Angleterre font tout ce qu'elles peuvent pour la détacher de nous. L'empereur est mobile , il a eu un commencement d'humeur, que j'ai seul apaisée. Songez où nous en serions avec i'Europe contre nous ou malveillante, si les affaires se compliquaient ou se prolongeaient; si par exemple, les révolutionnaires emmenaient le roi en Amérique; si l'Espagne conséquemment nous restait sur les bras? n'est-il pas clair que, dans ce cas, l'Europe interviendrait si elle était mal disposée3 Croyez-vous que l'Autriche souffrirait notre or-

\-iii GUERRE

eupation militaire indéfinie ? que l'Angleterre ne mettrait pas en avant les droits de la reine de Portugal? elc. Voilà déjà une complication inattendue. Les corlès ont reconnu, au nom de Ferdinand, l'indépendance de la république de Buénos-Ayres. Vous sentez que Canning, qui nous fait demander d'entrer en négociation sur les colonies espagnoles, savait cela, et se préparait par là à reconnaître l'indépendance de ces colonies, qu'il nous dira avoir été reconnue par le roi légitime. Vous voyez quelle source de querelles et d'événements dans tout cela. Encore une fois, mon cher ami, prêchez la patience au prince; montrez-lui tous les dangers de la politique; ces petits diplomates sont odieux , mais c'est une nécessité absolue de les bien traiter, de les souffrir, de supporter l'ennui et la fatigue des conférences, de temporiser, de dévorer les insolences et les inutilités jusqu'au grand événenement. Il nous faut l'alliance pour nous défendre contre l'Angleterre , et dans cette alliance il nous faut la Russie. Noubliez jamais cela.

Nous en sommes toujours aux nouvelles du 28, car nous n'avons pas encore reçu ce matin l'estafette du 29. La lettre de Ferdinand porte , selon moi, tous les caractères de la fausseté, ne fut-ce que par sa franchise et son exagération. Il me semble que toute cette scène des drapeaux blancs était imaginée pour empêcher la descente dans l'île de Léon , obtenir un ar-

mislice , attendre le coup de vont de l'équinoxe, et s'embarquer pendant ce coup de vent avec Je roi. Si c'était là le piège, vous n'y auriez pas donné longtemps, puisque le 29 vous avez recommencé les hostilités; mais c'est toujours vingt -quatre heures perdues, et, dans cette saison, c'est un très -grand malheur. Je reviens sur ce vaisseau l'Asia: soyez sur que la marine anglise aurait bien trouvé le moyen de l'attaquer et de le brûler, jusque sous le canon de Cadix. Tant que ce vaisseau existera, il n'y aura pas de sûreté pour nous.

Je reçois votre lettre du 29. Le post-scriptum explique la rupture des négociations. Monseigneur a écrit, de son côté , en envoyant la nouvelle lettre du roi et les conditions de l'armistice. Ces conditions étaient ridicules, mais on les avait fait fortes pour en céder vraisemblablement une partie. S'il ne s'agissait que de laisser Cadix seul , pendant un mois, aux Cortès pour s'embarquer, je n'y verrais pas un grand inconvénient. Occupons l'île de Léon, et notre affaire sera bien près de son terme; surtout brûlons l'Asia, notre véritable danger est là. Je suis bien aise que toutes mes conjectures soient fausses. Nous sommes sans dépèches télégraphiques , ainsi rien de nouveau n'avait eu lieu jusqu'au 1e1, et même jusqu'au 1 , à moins que le mauvais temps n'ait intercepté la dépêche : il pleut, et le Ier nous avons eu un coup de vent.

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