DE BLAINVILLE
Réponse de Mgr l'Archevêque
Monsieur le Cure, Monsieur le Maire,
En même temps que vous me souhaitez, au nom du clergé et des citoyens de cette paroisse, une si cordiale bienvenue, vous rendez admirablement tous les sentiments qui se pressent dans mon cœur. Lorsqu'il y a quelques instants, j'ai mis le pied sur votre territoire, mon cœur s'est ému doucement, et les larmes me sont montées aux yeux.
Je venais pour ouvrir au milieu de vous un Congrès eucharistique. Mes frères, que de souvenirs ce seul mot de Congrès eucharistique n'éveille-t-il pas dans toutes nos mémoires !
Il y a trois ans, nous mettions fin à nos grandes fêtes eucharistiques internationales: c'était le Congrès de Montréal dont on a pu dire, à l'étranger, qu'il était le plus beau triomphe décerné à Jésus-Hostie depuis l'établissement de ces assises solennelles d'amour et de foi.
L'arrivée à Montréal du légat du Pape, au milieu d'un orage dont la violence ne pouvait point décourager la tendre piété des foules; son entrée triomphale dans la cathédrale ; les paroles admirables tombées de ses lèvres; l'auguste assemblée des cardinaux, des archevêques et des évêques venus de toutes les parties du monde; l'union admirable des autorités civiles et religieuses; la Messe des communautés sous le dôme de Saint- Jacques; la Messe de minuit à Notre-Dame avec ses cinq ou six mille communiants; la Messe en plein air au pied du Mont- Royal, alors que le Pontife célébrant disait profondément ému : "J'ai contemplé le plus beau spectacle du monde, j'ai vécu l'heure la plus belle de ma vie, je puis chanter maintenant mon *'Niincdi'mittis''',\e défilé de 35,000 enfants acclamant le Pape- Roi et jetant leurs fîeurs aux pieds de son représentant; la protestation de foi de plus de 25,000 jeunes gens, affirmant leur croyance et disant leur amour et leur attachement pour l'Eglise ; les discours magnifiques à Notre-Dame, l'enthousiasme universel, indescriptible de toutes nos populations, l'illumination de toutes les maisons de la ville, de celles des pauvres comme de celles des riches; enfin la procession inoubliable du 11 sep-
tembre, alors que nous voyions les rues de la ville transformées comme en autant d'allées d'un temple immense; les acclamations au Dieu de l'Eucharistie jaillissant spontanément de trois ou quatre cent mille poitrines: tout cela est vivant dans mon cœur, et le souvenir en est impérissable; j'ai connu là le meilleur instant de ma vie. Et lorsque enfin retentit la parole: le Congrès est fini, n'est-ce pas qu'il y avait des regrets dans notre âme, n'est-ce pas que nous désirions revivre ces jours, et nous comprenions que nous ne sommes pas faits pour les choses qui passent, nous sentions que nous avions une âme immortelle créée à l'image du Dieu éternel, dont les aspirations sont tout entières à des joies sans fin ?
Ce Congrès était fini, disions-nous. Eh bien! non, il n'était pas fini. Il devait se prolonger dans ces admirables résultats que nous constatons chaque jour. En effet, que s'est-il passé depuis les grandes manifestations de 1910 ? Des statistiques ont fait voir que la dévotion envers l'auguste Sacrement est allée toujours en croissant, et lorsqu'au printemps dernier ces résultats ont été donnés dans les assemblées des Evêques congressistes à Malte, l'étonnement a été grand. Autrefois, sans doute, la Messe était bien entendue plusieurs fois la semaine par de pieux fidèles, mais c'était une minorité assez restreinte; depuis, le nombre des assistants s'est accru considérablement. De son côté, la Communion est devenue de plus en plus fréquente; c'est chaque jour que l'on communie dans nos collèges et nos couvents, et cela non pas sous l'impulsion d'un règlement ou contraints par quelque autorité, mais bien spontanément, librement, par le seul amour de Jésus, pour trouver à la Table Sainte force dans le devoir. Les pères et les mères ont donné de nobles leçons à leurs enfants en venant s'asseoir avec eux au banquet de la Communion. Ils en reçoivent à leur tour de touchants exemples. Nos petits garçons sont devenus, pour ainsi parler, les affamés de l'Eucharistie; bien plus, ils en sont les apôtres.
Le premier Vendredi du Mois, c'est le jour de l'exposition du Saint Sacrement, et je sais plusieurs paroisses où les adorations des pieux fidèles se succèdent sans interruption. La famille même tient à avoir tout le jour l'un de ses représentants pour monter la garde auprès du Roi des rois.
Mais c'est notre mission, à nous Prêtres, de faire croître cette dévotion, à nous prédicateurs, gardiens, et amants de
l'Eucharistie. Cependant notre ministère ordinaire, quelque zélé qu'il soit, a besoin d'être éclairé et soutenu. Ces secours, nous les trouvons dans les Congrès régionaux. Les Congrès eucharistiques internationaux, comme celui que Montréal a vu dans son enceinte, ne peuvent pas se répéter souvent. Bien des générations se succéderont avant de ressentir les salutaires émotions de 1910. Chaque pays du monde attend son tour pour rendre au Christ les honneurs auxquels il a droit comme Chef de la société. Mais, à défaut de ces Congrès internationaux, nous pouvons avoir des Congrès particuliers et régionaux. C'est ce qu'on a fait déjà en France, en Belgique, en Italie, et partout les résultats ont été immenses.
De nos jours, les hommes de lois, de finance, les membres de nos sociétés se réunissent pour étudier ensemble ce qu'il faudrait modifier aux constitutions du passé, afin d'assurer les moyens de prospérité matérielle et intellectuelle. De ces réunions sortent des lois nouvelles qui sont pour le progrès de la science, des arts et métiers. La société en bénéficie aussi bien que les individus. Il n'est pas jusqu'aux adversaires de la religion, et en particulier les membres des sociétés secrètes, qui ne se réunissent sans cesse pour tramer des complots contre l'Eglise et la jeunesse, pour arracher du cœur de nos populations la foi qui est leur gloire; et malheureusement nous avons constaté plus d'une fois les funestes résultats de ces réunions, de ces congrès des fils de Satan. Si donc les méchants voient de si précieux avantages dans de telles réunions, nous catholiques, serions-nous les seuls à n'en pas profiter ? Pourquoi ne pas utiliser les mêmes moyens, quand il s'agit de la piété, et de ce qu'il y a de plus excellent dans la piété: l'Eucharistie, la Communion ?
Pie X, alors qu'il n'était encore que patriarche de Venise, adressait ces paroles à ses diocésains sur l'opportunité des Congrès Eucharistiques: "Pour convaincre tout le monde de leur singulière importance, il suffit, en vérité, de réfléchir un peu à la fin que se proposent les zélateurs de ces saintes assemblées, à savoir: le triomphe de la foi et de l'amour envers l'auguste Mystère de nos autels et le triomphe de la vérité sur l'erreur. Dans les Congrès eucharistiques, l'on fait profession solennelle d'être chrétien non seulement dans le cœur ou dans la famille, mais au milieu du monde. Dans les Congrès eucharistiques on affirme solennellement, non seulement comme chrétien, mais
encore comme citoyen, le gouvernement royal de Jésus-Christ. Dans nos Congrès Eucharistiques, des chrétiens sentent se réveiller dans leurs cœurs l'esprit de Jésus-Christ; le courage revient à ceux qui ont été pusillanimes et qui par leurs paroles, par leur inertie, ou même par leur opposition paralysaient l'action des plus zélés; on fait taire en soi tout sentiment purement humain pour se tenir étroitement unis ensemble par le lien de l'amour que forme l'Eucharistie. On se persuade enfin que si l'armée ennemie a dans la personne de Lucifer un chef redoutable, Jésus-Christ est bien plus puissant que lui et il ne manque jamais de nous communiquer la force divine qui seule assure la victoire; "car si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ?"
Si les Congrès Eucharistiques ont eu de si beaux effets dans les pays d'Europe où la foi n'est pas ce qu'elle est chez nous, quels ne seront pas les heureux fruits de nos Congrès! Aussi depuis 1910, il me tardait de réaliser le vœu émis par plusieurs congressistes d'avoir un Congrès régional. J'ai regardé dans le diocèse de Montréal, et c'est sur votre ville, sur vous, paroissiens de Sainte-Thérèse, que j'ai arrêté mon regard, et aujourd'hui que tous les yeux sont tournés vers vous, il n'y a partout qu'une seule voix pour dire que le lieu ne pouvait être mieux choisi, en raison de la facilité des communications, du personnel de son collège et de ses maisons d'éducation, à cause aussi de la foi connue de ses enfants ; en un mot, Sainte-Thérèse était le lieu prédestiné où nous devions inaugurer ces fêtes grandioses des Congrès eucharistiques régionaux.
Au cours de ma visite pastorale, il y a quelques mois, les paroles que je vous adressais étaient celles mêmes que les Anges apportèrent aux bergers dans la campagne de Bethléem : "Ecce evangelizo vobis gaiidium magnum: Voici que je vous annonce la nouvelle d'une grande joie": vous aurez cette année même un Congrès eucharistique chez vous. Vos cœurs se sont émus d'allégresse, parce que vous étiez l'objet d'une faveur insigne. Aussitôt, vous vous êtes mis à l'œuvre sous la conduite de votre zélé pasteur ; et l'autorité civile et religieuse se donnant cordialement la main, vous avez préparé au Dieu de l'Eucharistie des fêtes magnifiques. Déjà, ce qui a été fait nous jette dans l'admiration, il semblerait que vous avez voulu faire revivre les journées de septembre 1910, et ce n'est encore que le commencement.
Aussi, laissez-moi vous dire la parole du prophète: "£/ hi Bethléem, terra Jiida, neqiiaqiiam ininima es in principibiis Juda; ex te enim exiet dtix, qui regat populum meum Israël". Et toi, petite ville de Sainte-Thérèse, tu n'es pas certes la plus petite des villes du diocèse de la Vierge Marie, puisque c'est dans ton sein que vont commencer ces fêtes émouvantes en l'honneur de Jésus-Hostie. On ferait peut-être plus beau et plus riche dans d'autres paroisses, on n'y mettrait pas plus de foi et d'amour, et sur ce point, on voudra toujours vous imiter.
Que va-t-il donc se passer ? Demain et après-demain, nous allons tous ensemble vivre de Jésus-Christ, penser à lui, le prier, l'aimer, le remercier de ses bienfaits, entrer plus avant dans la connaissance de l'Eucharistie. Nous prêcherons à vos enfants, nous vous entretiendrons, vous, pères et mères de famille, nous enseignerons les maîtres et les maîtresses. Les prêtres étudieront ensemble les moyens pratiques d'affermir l'amour en l'auguste Sacrement, tout spécialement dans l'âme des petits. Des résolutions et des vœux se dégageront de ces diverses assemblées; et à l'avenir, Sainte-Thérèse sera ce qu'elle doit être: une paroisse vraiment eucharistique.
Ce n'est pas tout de dire: J'aime Jésus-Christ. Il faut l'aimer comme il veut être aimé, il faut vivre selon sa volonté. Qui dit chrétien, dit disciple; qui dit disciple, dit amour passionné pour son Maître. Or nous sommes, il est vrai, unis à Jésus-Christ, parce qu'il s'est fait l'un des nôtres par l'Incarnation, parce que c'est lui qui nous a rachetés; nous lui sommes unis encore par la foi, la prière, la confiance, la reconnaissance et l'amour; mais cette union morale ne suffit pas, elle n'épuise pas l'amour de Dieu pour l'homme, elle ne satisfait pas les aspirations du cœur humain; et c'est pour cela que Notre-Seigneur, au soir de sa vie, institue l'Eucharistie, en se faisant notre nourriture, afin que nous allions à lui, que nous mangions sa chair et que nous buvions son sang.
Et pour nous convier à l'union de sa personne adorable, \o\c\ que Jésus multiplie les miracles d'anéantissement de son état sacramentel. Il y ajoute encore les promesses et les menaces : ^^ Celui qui mange ma chair a la vie étertielle. Si vous ne mangez la chair du Fils de Vhotnme, vous n aurez pas la vie en vous." Ceci est vrai de l'individu comme de la société; la société se meurt sans le pain qui est sa substance, il
faut donc qu'elle soit avant tout eucharistique. Lorsque vous aurez bien compris ces choses, vous tiendrez à vivre de l'Eucharistie, vous comprendrez l'honneur de recevoir Dieu dans votre cœur; vous ne voudrez pas passer une seule journée dans la semaine, sans vouloir recevoir le Dieu des Anges, le Paindesforts.
Dimanche, si le temps le permet, nous pontifierons nous-même à la messe en plein air, et dans l'après-midi nous porterons sur notre poitrine le Dieu de majesté. Je demande à Jésus, en votre nom, la température idéale qu'il nous a accordée au Congrès eucharistique de Montréal. Oh! alors ce sera beau! Nos frères séparés nous envieront notre foi. Chez eux, tout est froid, tout est morne, parce que l'Eucharistie leur manque. Le Congrès de 1910 a amené nombre de conversions à la vraie foi; que ce petit congrès ait un même fruit de lumière et de salut.
Pour ce qui est de nous-mêmes, mes Frères, le Congrès aura les mêmes résultats. Jésus quittera son tabernacle et passera devant vos demeures pour y semer ses grâces et ses bénédictions; il passera sous ces beaux arcs de trioniphe, il contemplera le pavoisement des rues, et son cœur en sera réjoui. Non, ces décorations ne sont pas un hommage aux visiteurs, mais leur raison d'être est toute entière en cette petite Hostie de nos ta-, bernacles. Il faudrait dire cette grande Hostie, puisqu'elle contient l'univers, puisqu'elle renferme Celui que les cieux ne peuvent embrasser.
Sur son passage, nous lui demanderons de faire pour nos familles ce qu'il faisait en Judée où il passait en faisant du bien: "Venez à moi, vous tous qui souffrez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai y^owsXwx demanderons de regarder favorablement ceux qui souffrent, de guérir nos malades, de consoler les infirmes et les délaissés, de mettre la foi dans nos familles, de faire régner la paix dans nos foyers; ce sera des heures de bonheur et de secrètes émotions. Ce ne sera pas seulement l'hommage de quelques citoyens, un culte de foi dans l'intérieur de nos temples, ce sera un culte national, une protestation de notre croyance et de notre amour, à nous Canadiens-Français. Nous adorerons pour notre pays, nous remercierons pour notre pays, nous offrirons nos réparations au nom de notre pays, et nous solliciterons pour notre pays les prospérités religieuses et matérielles.
Que ce Congrès ait son prolongement dans notre vie, spécialement par une plus grande assiduité à venir prendre notre
pain quotidien: le Dieu de l'Hostie n'est-il pas notre ami et notre consolateur ? Venez, mes Frères, venez souvent le prier et l'adorer; qu'il ait ici, comme cela existe ailleurs, à chaque heure du jour, ses représentants et ses adorateurs. Et ainsi la paroisse transformée par l'Eucharistie, toute dévouée à son culte, verra fleurir toutes les belles vertus chrétiennes; des vocations plus nombreuses sortiront de son sein. Il nous faut des prêtres, il nous faut des missionnaires, des âmes dévouées à l'enfance, au soin des malades; eh bien! Jésus fera entendre son appel au cœur de ses enfants. Vous aurez toujours la bénédiction du ciel pour compagne, la joie pour gardienne de vos foyers, l'union fraternelle pour amie. Oh! qu'il en soit ainsi! Et quand les sacrements et les signes sensibles auront disparu pour nous, Jésus déchirera le voile qui nous le cache présentement; et alors nous l'aimerons sans crainte de le perdre, et une communion sans fin de ravissement et de délices succédera à la communion sous les espèces sacrées. Ainsi soit-il.
L'allocution de Sa Grandeur fut immédiatement suivie du salut solennel et de la bénédiction du Très Saint Sacrement.
A la sortie de l'église, les hauts dignitaires ecclésiastiques et religieux montèrent dans les automobiles mis à leur disposition et prirent part à la procession aux flambeaux dont le long défilé parcourut les rues de la ville brillamment illuminées. En face du Séminaire, on présenta les armes à Mgr l'Archevêque, et la foule se dispersa en silence. La première journée du Congrès finissait.