CONTRE
La querelle de Philippe de Valois el d'Edouard III pour la succession à la couronne de France commence une des époques les plus intéressantes de notre histoire. Elle nous montre la lojauté, le courage, quelquefois la témérité, opposées à la politique, à la ruse et à la force ; des hommes nouveaux faisant le premier essai de leur liberté par la licence; des révoltes excitées par l'impatience des maux, entretenues par des ambitions et des intrigues particulières, enfin réprimées par l'esprit national; les bornes du devoir souvent franchies, rarement les lois de l'honneur oubliées ; plus d'attentats que de crimes; les rois instruits par l'adversité et par des périls continuels, et pendant les prospérités et les victoires de l'ennemi ne désespérant point de l'état ; la France ré~
duile aux dernières extrémités, et sauvée par des traits d'héroïsme ; de grands revers; des vertus plus grandes encore : de sorte que nos jours de mallicnrs ponvent être comptés comme des )oiirs «.le gloire.
Philippe de Valois n'aurait dû songer qu'à se maintenir en paix sur un tiùne où il venait d'èlre placé par le commun accord de toute la nation , et à rétablir l'ordre dans l'administration intérieure du rojaume. Il blessa l'orgueil de son rival , en le contraignant de lui rendre hommage pour la Guicnne. Dès ce moment , Edouard lui jura une haine mortelle, et il ne négligea aucune occasion de venger sur Philippe et sur les Français son ambition trompée et sa fierté offensée. Tout (ni mis en usage, intrigues secrètes, guerres dé( larées , révoltes soutenues par dos secours de troupes ou d'argent, pensions données à des sujets perfides. La bataille de l'Ecluse , où l'habileté de la manœuvre donna la victoire aux Anglais, fil perdre une Hotte de cent vingt gros vaisseaux et une armée de quarante mille hommes. AlabatailledeCrecy, lafleur de la noblesse cl des chevaliers fut moissonnée. La prise de Calais ouvrit une entrée aux ennemis dans le sein de la France. Kien
ne pouvait remplir le vide du trésor, ni l'augmentation de la gabelle, ni les contributions extraoi dinaires , ni les profits sur la monnaie, dont la Cabricalion élait réservée au roi exclusivement. Pliilippe mourut au milieu des murmures et des plaintes de ses sujets, qui se voyaient pillés, taillés en pièces, envahis par l'étranger, et qui gémissaient sous le laix des impôts.
(An i35o. ) Jean , son fils, lui succéda dans un âge et avec une expérience qui semblaient promettre un plus heureux avenir. Ses deux fils, déjà à la fleur de la jeunesse, devaient être encore un appui pour l'Etat; mais cette espérance ne brilla pas long-temps.
Jean n'était pas fait pour régner dans des conjonctures si difficiles. Franc, loyal, brave, il aurait brillé s'il n'eut été qu'un simple che- ■yalier. Roi, il n'avait ni assez de douceur pour ménager et concilier les esprits , ni assez de finesse et de sagacité pour pénétrer les mauvais desseins et déconcerter les ruses de ses ennemis, ni assez de prudence et de capacité pour trouver des expédicns et des ressources dans les périls.
Edouard III , pendant les trêves renouvelées depuis la prise de Calais, ne cessait de nuire sourdement à la France , de rai-
sembler <k's lorccs pour recommencer la giierie, cl d'aliiuciUer ses yariiisons, qui exerçaient (te continuelles hostilités dans la Normandie, la Bretagne, la Picardie et le IMaine (i). A ces alarmes se joignaient les maux de la famine. Les villes elles campagnes en étaient désolées. Les pajsans , les ouvriers, les bourgeois pauvres, manquaient même de la plus grossière nourriture, et étaient réduits à vivre d'herbes el de racines. Partout le peuple murmurait contre le roi. Au lieu de se faire un appui de sa noblesse, Jean l'avait aliénée dès le commencement. Le comte d'Eu, connétable de France, le chef de toutes les armées et le premier personnage de l'Etat, après le roi, arrêté par son ordre, fut décapité dans la prison , au bout de trois jours. On l'accusait d'entretenir une intelligence avec les Anglais, et l'on assure (2) qu'il confessa de hautes trahisons; mais tous les barons ne considéraient, dans ta conduite du roi, qu'une infraction de leurs privilèges, que le caprice d'une autorité absolue, que l'envie d'élever
(1) Lcv. Rog. Val., loin. II, pag. 17.
(2) Froiss. ,llv.I,cli. i53. — Clir.SL-Deuis,toni. II, fol. 64, r".
un favori. Charles d'Espagne, anùduprince, reçut la charge de connétable avec une parlie des biens du comte d'Eu et d'autres fie fs considérables. On s'indignait de voir, à la tête de la noblesse de France , un jeune homme dont le père était étranger.
Les préparatifs d'Edouard rendaient un armement nécessaire ; mais on n'avait ni munitions, ni argent, ni soldats. Le roi convoqua les Etals -Généraux de toute la France (i) (an i35o).
Elle était divisée en deux langues ; la langue d'Oc , ou partie méridionale , qui ne se composait que du Rouergue et du Querci , parce que les Anglais possédaient la Guienne et les pays environnans ; la langue d'Oil, qui embrassait loute la partie septentrionale de la France, excepté la Bretagne et la Bourgogne (2).
La liii'ne de démarcation entre ces deux
(1) Préf. OrJ., vol. Illjpag. 33, 3i.
fa) La Bretagne et la Bourgogne n'appartenaient pas à la couronne ; mais les souverains de ces provinces prenaient part ans. états de la langue dHOil, comme fcutlataircs. Le duc de Bourgogne était alors mineur et orplielin , et sous la tutelle du roi Jean. Il se nommait Piiilippe I" de Rouvre, et mourut en i36"i5 laissant le roi sou liérilier.
déparleinens était tracée, par la Gironde, jusqu'au l)ec d'Aml>ès, et par Ja Dordogne, jusqu'à l'Auver;4tie u).
IS'on seuleiDc-nt les députés des deux langues délibéraient séparén)enl ; mais dans rliacuue, les trois états s'assemblaient dans des lieux et à des jours dtlférens (2).
Les Méridionaux résoluient aussitôt de donner 5o,ooo llorins d'or pendant un an. Dans les états de la langue d'Oil , le clergé seul oflrit sur-le-champ de pajer un impôt de six deniers par livre sur toutes les choses vendues. Les députés de la noblesse et des communes déclarèrent qu'ils n'avaient point de pouvoirs suf/îsans pour prendre aucune obligation au nom de leurs commettans. Le caractère fongueux et violent du roi le portail à forcer leur consentement ; mais des conseils prudens le modérèrent. Les Etats furent dissous, et le roi envoya des conimissairts dans chaque province, pour obtenir, des villes cl de la noblesse, la nièuie contribution que du clergé.
(3) Les commissaires du roi trouvèrent partout une prompte obéissance. Deux villes
(i; Pn-f. Ord. , vol. m, pog. 34.
(3) Ihid. , pag. 35.
(3) Ibid. , pog. 36.
seulfimeiit se iiioiilrèrent ])1l7s (lirHoiles. Dans le bailliage d'Amiens, on ne ionrnit que les deux tiers de la conlribnlion des antres communes, à condition encore que la moitié des levées serait appliquée aux dépenses particulières de la ville. ARouen, le peuplesesou* leva contre la Ijaufe bourgeoisie, qui avait accordé ce que le roi demandait. Le supplice de quelques-uns des plus niiilins étouiï'a la sédition. Elail-ce la disposition naturelle des esprits? était-ce l'elTet de quelque secrète instigation? Les écrivains du tenqis ne le disent pas. On doit remarquer seulement que ces provinces furent dans tous les temps atlacliées au roi de Navarre.
Inquiété par l'ambition d'un rival puissant et par la mauvaise volonté de ses sujets, le roi Jean introduisit encore dans sa maison et dans sa famille, un ennemi plus dangereux que tous les autres (1). Il venait d'émanciper Charles II, roi de Navarre, comte d'Evreux (2) , et de renoncer en sa faveur aux privilèges de la garde noble; il lui conféra le titre de son lieutenant dans la langL'ed'Oc (an i55i), et à la fin de la même année, il lui donna sa fille en mariage.
(i) Mém. Kav., pag. aS et suif.
(2) 11 était né en i332.
Cluules aflecla d'alioid un faux zclc poulie roi; mais son caraclcrc ne tarda pas à se montrer. Il se plaignait de ce qu'on ne lui pajail point la somme de 100,000 écus d'or, promise pour la dot de sa femme, et qu'on négligeait de lui assigner des terres pour le dédommager des comtés de Brie cl de Champagne, ancienne propriété de sa famille , et réunis au domaine rojal. Son ambition s'élevait même secrètement jusqu'au trône , auquel il prétendait avoirdes droits, comme issu du comte dEvrcux, fils de Philippe le Hardi ; mais il n'osait encore manifester ses desseins.
JNé de la fille de Louis X , marié avec la fille de Jean , Charles de iVavarre ne semblait être rapproché du trône par ce double degré, que pour la ruine de la lamille rojale et pour le malheur de la France.
(i) Doué d'un esprit vif, qui brillait dans ses jeux comme dans sa conversation; petit de corps, mais bien pris dans sa taille, et joignant à une figure agréable des manières attrayantes; actif, adroit, éloquent, il cachait un naturel pervers sous des dehors aimables et sous un air d'enjouement. Chez
(1) Ilist. de Charles VI, par Le Laboureur, liv. VI ,^ cil. II. — Méin. INav. , jv 3.
lui les ornemens de la vertu étaient les armes du vice. Possédant avec un art merveilleux toutes les insinuations de l'alFabililé , de lu souplesse , de la flatterie , séduisant auprès des femmes, poli avec les seigneurs de la cour, populaire avec les bourgeois, frondeur avec les méconlens, il négociait pour tromper , promettait pour dérober , caressait pour trahir, cherchait à plaire pour corrompre ; jamais plus à craindre que lorsqu'il paraissait contracter les nœuds de la paix et de l'amitié. Les complots contre la patrie, les assassinats, les empoisonnemens furent les exercices de sa jeunesse ; prompt à entreprendre, hardi pour le crime, timide dans le danger, remplissant la France de carnage par les guerres intestines et les guerres éti'angères, sans paraître jamais dans les combats; criminel sans passion , méchant sans remords, ambitieux sans politique, séditieux par une humeur inquiète et jalouse, il fut toujours le fléau de son pays, l'inslrument et le jouet d'Edouard III, enfin un de ces hommes malheureusement nés pour brouiller tout, et auxquels il ne manque que du génie pour renverser les empires.
Son inimitié, qu'aigrissait -l'envie, poursuivailCharles d'Espagne. Parmi les dons que
Su CONJURATION
le roi avait laits au connétable, étaient le comté d'Angoiilènie et les châteaux de Fontenay-i'Aballu cl tle Benaon , assignés autrcl'ois à la reine de Navarre, pour la dédommager des comtés de Cliainpai:;ne et de Ijiie. Le jNavarrois accusait Cliarles d'Espagne de le dépouiller de ses héritages. Dans toutes leurs querelles, le roi donnait l'avantage à son favori. Le roi de Navarre nourrissait contre tous les deux une haine implacable. Dans le cœur d'un méchant, entre la haine et le meurtre, il n'y a que la crainte du supplice; mais si la puissance donne l'espoir de l'impunité, le crime est consommé, (i) An lieu de déclarer une guerre pri- Tee à son ennemi, selon l'usage du temps, Charles de Navarre se retira dans ses terres d'Evreux. Sous celte apparence de repos, il drcs^ait plus sûrement des embûches à ses ennemis. Il apprend que le connétable lait un voyage et séjourne dans la ville de l'Aigle. Philippe, liere du Navarrois , entre dans ses complots avec Jean , comte d'Uarcourt, Loui'>, son l'rère , Geoffroy, leur oncle, le même qui avait servi dans l'armée anglaise, et qui avait obtenu
(i) Méni. INav. , p.-ig. 3i , 3<]. — Voy. les trois premiers vol. des Ord. , Uil>. au mot guerre privée.
CONTRE L'AUTORITE ROYALE. 5i
son pardon de Philippe de Valois; plusieurs autres genlilsliomines de Normandie se joignent à eux. Le connétable est assassiné dans son lit : aussitôt le Navarrois adresse aux viLes, aux principaux seigneurs, des lettres pour se justifier et pour les prier d intercéder en sa laveur auprès du roi. Altéré du san^'deson ennemi, il n'avait rien conçu, rien médité, rien prévu au-delà de l'assassinat. La politique des Anglais lui offrit ce que la prudence aurait dû lui conseiller d'abord de rechercher. Le duc de Lancastre était en Flandre ; il éc: ivit au roi de Navarre, pour l'assurer de l'amitié et des secours du roi d'Angleterre contre ses ennemis. Celte protection lui était nécessaire. Jean , offensé dans ses plus chères affections, brûlait de le punir et de venger son ami. Mais le Navarrois armait toutes ses places ; il pouvait recevoir les Anglais dans la Normandie, dans le cœur du rojaume ; il était maître de Mantes, de Meulan , de Beaumont-sur-Oise, de Pontoise. Il fallut que le roi dévorât son ressentiment; il feignit de céder aux instances de deux reines , la tante et la sœur du Navarrois (i), et aux
fi) Jeanne d'Evreus, veuve de Cliarles le Bel , et Blauclie de Navarre , veuve de Philippe de Valois.
siii^plicalions des prclals et des seigneurs, (car celait le comble de la perfidie de se rendre intéressant au milieu de ses l'orfails). Le cardinal de Boulogne, le duc de Bourbonnais, avec Robert le Coq, ëvèque de Laon , et le conilc de Vendôme , allèrent ci Manies, pour Iraitrr de la pai.x. Les conditions furent si avantageuses au roi de Navarre, que les deux premiers plénipotentiaires, convaincus de connivence, furent dans la suite disgraciés. On eût dit qu'il était impossible de l'approcher sans être corrcKnpu. Il obtint le pardon de ses complices; il obtint des terres, des places, des privilèges, comme trophées de ses crimes ; et aj)rès qu'on lui eut donné en otage le second fils du roi, il Ainl à Paris demander pardon dans le Parlement. Mais jusque dans ses excuses et ses soumissions , il bravait le monarque en présence de toute la cour, et triomphait de la justice et de l'autorité vaincues (i). Les nobles elle peuple se réjouissaicnl publiquement du retour de Charles de Navarre, comme d un événement heureux pour la Trance (2).
(i) Froiss. , liv. 1, chap. io3. — CIu-. St. -Denis, toui 1 ,l>ag- i'^5.
(2) C. Kang.,iiag. 11 3.
Je;in, forcé d'endurer cet affront, n'avait Jioiiil pardonné sincèrement. Le comte d'Harcourt, et .st)n frère et son oncie, obligés de demander [)ardon au roi, lui Ilrent de tristes révélations, qui durent le mettre en déliance de tous ceux qui l'entouraient; et Charles, que pressait la consciencede ses attentats, ne songeait qu'à se rendre encore plus redoutable pour détourner la vengeance (i). D.ms ce tenaps. on ouvrit des conférences à Avignon , ])our la paix avec l'Angleterre. Le pape était médiateur. Tout à coup le roi de Navarre partit secrètement de Normandie , courut à Avignon, où il se tint caché, et séduisit les députés du roi, en même temps qu'il négociait avec le duc de Lancastre. La trahison était manifeste. Jean alla en Normandie saisir les ]daces du Navarrois. Cherbourg, Evreux, Pont-Eau-de-Mer, Gauray, Avranches , Mortain lui résistèrent. D'un autre côté, les Anglaiss'élaient emparés de Nantes, etoccupaient rîledeGernesey.On craignit le Navarrois, et pour l'empcciier d'admettre les ennemis dans ses forteresses, le duc d'Athènes, le connétable de Bourbon , et d'autres
(l) Mtm. Nav. , pag. 52 et sulv. — Ibid. , tom. II, pag. 582.
5i CONJURATION
genlilslionimes, fiienl avec lui, au nom dii roi, un traite qui lui assuraildes inclcninlles considérables. Ils le conduisiienl an \ andrcuil , auprès du duc do Norniantiie, dauphin de France. Ce prince reimncna à Paris avec lui, pourqnilse réconciliât avec le roi.
Au milieu de toutes ces agitations intestines, l'étal de la France empirait de jour' en jour. L'Anglais avait (ait tous ses préparalils; le péril approchait, et roji songeait plus à murmurer contre le gouvernement qu'à s'armer contre l'ennemi. Tout manquait au roi. Depuis l'an i35o, on avait Lirn renouvelé d'année en année, dans des assemblées provinciales, l'impôt établi ; mais ce secours était insuflisant. On convoqua les Etals-Généraux (an i5ojj.
(i) Pierre Delaforèt, archevêque de Pioucn, chancelier de France, représenta, au nom du roi, l'audace et l'ambition de l'étranger^ les dangers de la patrie, les devoirs des Français, l'épuisement tics finances, et il requit les Etats de délibérer sur l'aide qu'ils voulaient accorder au roi pour soutenir dignement la guerre.
(i) Pn'f. Ord. , tom. III, p. 'il. ■— Ord., tom. Ill, pag. aa et suiv.
JPierre de Craon , arclicvèque de Reims , portant la parole au nom du clergé, le duc d'Adiènes , au nom des nobles , et Etienne Mareel, prévôt des marciiands, au nom des vilies, répondirent que les Etats accordaient trente mille liommes d'armes, et les entretiendraient pendant un an. Mais ce secours lie fut pas donné sans des remontrances arroy-anles, sans des réclamations séditieuses. Il avait été établi en principe que les décisions des deux états n'engageraient pas le troisième (i). Les communes lurent égalées, des ce moment, aux deux premiers ordres, et c'étaient elles qui montraient le plus d'indocilité et d'orgueil , comme dans une puissance nouvelle.
Jusqu'alors , toutes les fois qu'on avait accordé des subsides au roi dans les assemblées pi'ovinciales, on lui avait adressé d'humbles plaintes sur des abus, en le priant d'j remédier. Ici, forts de la détresse du roi, et animés par divers ressentimcns , les Etats lui imposent des conditions, lui (ont la loi.
Trois mois après, il y eut^ ainsi qu'on l'avait arrête , une nouvelle assemblée des Eiats. Les nobles de la Normandie et plu-*
(i) Ord., >ol. lîl, pag. 25, art. 6.
sieurs villes de celle province cl tle la Pî-^
c;ii(Jic ih; sy rentlirenl j)as. On examina les comptes de l'imposition ; elle n'avail pas snlïi aux dépenses de la j^iiorre , parce que pl(i>ieiirs pavs avaient rerusé absolument de supporter aucun tribut cxlraordinairc , auriiiie g-abelle. Sans doute , pour connaître les rebelles, il suffirait de nommer les députalions cpii manfjuaienl aux Etats. Il fut décide (jue la taxe de huit deniers et la gabelle seraient supprimées, et qu'on lèverait une espèce de capitalion , j)roporlionnée aux rc^enus, quels qu'ils fussent; bourgeois, niarcliands, artisans, ecclésiastiques, nobles, tout le monde y fui soumis, le roi lui-même (i).
Charles de Navarre ne manqua pas celle occasion d'aiguiîlonner les mécontcns; il allait criant j)artout que c'était dégrader la noblesse que de la dépouiller de ses franchises: que leroiladéclarait taillablccommc les serfs et les vilains; qu'elle ne supporterait jamais cet alFront (2).
En même ten)ps, il correspondait secrètement avec Etienne Marcel, prévôt de.
(1) Préf. Ord., vol. HT, pag. ii. — Or.I., vol. lA ,
pag. 172.
(■j) Mcm. Nav. , pag. 80, note i.
CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 3/ niarcliands , et avec jilnsiems échevins de l'aris, enlr'aiilres Charles Consac. Une Coule d'ecclésiastiques du plus haut rang et de seigneurs qui avaient des emplois à la cour, ou des commandemens dans les provinces, lui étaient dévoués et servaient tous ses desseins. Dans la suite , il donna une liste de trois cents de ses partisans , parmi lesquels on comptait l'évéque de Laon , comblé des bonnes grâces du roi, et l'un de ses conseillers , l'évéque d'Avranches , le sire de Pignignj-, gouverneur d'Artois, des chevaliers et des dames d'un nom illustre , et beaucoup de bourgeois (i). Il contractait aussi une alliance avec les Anglais, qu'il devait recevoir dans ses places, et il abusait de l'inexpérience et de la facilité du dauphin, âgé de dix-huit ans, pour l'engager dans une conspiration (2).
Il lui fit accroire que le roi son père le haïssait mortellement, et qu'il fallait le détrôner. Le jeune prince allait se reCugier à la cour de l'empereur Charles IV, son oncle, pour revenir avec une armée. Déjà tout était prêt pour le départ, le jour fixé; le roi en
(1) Méui. IVav., tora. II, pag. 178.
{a) Ibid. , pag. 64 ù 69.
fut avciii à Iciiips ; le daiiphiii recul le duché de Normandie, comme un gaj^e de la tendresse de son père et un lémolgnage de la fausseté de leurs ennemis communs. Le Na-; varrois, aussi dan;icereux que coupable, ohtint encore des letlies de grâce pour lui cl ses adhcrcns.
La conspiration avec le dauphin ajant manqué, il essaja , quelque temps après, de l'empoisonner (i); et le venin fut si violent, que Charles en resta toute sa vie atteint d'une langueur qui le conduisit enfin au tombeau. Telle était la lei-reur que la méchanceté du Navarrois inspirait à son beau-père, que ce prince ne se croyait en sûreté qu'avec une escorte de cavaliers et de gens de pied , précaulion extraordinaire dans ce temps (2).
(5) Le dauphin alla en Normandie, avec la commission de demander un subside. L'a;^semblée se tint au Vaudreuil. Le roi de Navarre , obliiié de dissimuler, donnait son consenleinent ; mais le comte d'Harcourt , un de ses amis les plus dévoués, s'emporta
(i) Froiss. , toin. 11, cli. 56.
(a) \ill., liv. 111, ch. 2.3. — Hlst. de France (' . Marcel, vol. 111 , pag. 68.
(3) Prc-f. OrA., vol. 111, pag. 3o.
c"n violentes invectives contre le roi (1). « Nons sommes las, disait-il , d'cpni-er nos « fortunes s;ins aucune utililé. sans espé- « rance de finir les maux. Que l'on me mon- •< tre ce qu'ont produit tous les siilisides >' prodigués chaque année. Je vois toujours « des provinces mal déi'cndues, des troupes « mal payées, des villes sans garnison , la « pauvreté dans l'Etat, l'opulence dans les « maisons de quelques favoris. On nous dit « qu'il fauts'armer, qu'il fmt repousser l'en^ n nemi. Notre plus grand ennemi n'est pas « l'Anglais , qui nous fait une juste guerre ; « nos ennemis, ce sont les financiers qui dévo- « rent nos biens, les baillis qui usurpent nos « privilèges, les sergens royaux qui ruinent « nos vassaux ; c'est un roi qui accable ceux <t c[u'il devrait protéger, qui outrage ceux « qui le servent, qui ravale la noblesse au « rang des vilains. riiilippe-Augusle , saint « Louis trouvaient nos épées prêles à les se-- « courir dans leurs périls, parce qu'ils ho- « noraient leurs pairs et leurs barons; mais « à présent notre sang est vil j un caprice le « fera couler sous la haclie du bourreau , « s'il faut enrichir de nos dépouilles un in-
(1) Prcf. Ord. , voL III , p. 3o. — Froiss. ,liv. ),ch. 1 56.
4o CONJUrATIOîT
« connu , un étranger sans litre : je nie sou- « viens loujoni-s avec horrenrtie ce supplice « affreux du cunnélable, où toute la noblesse « f'taiicaise fut bravée, l'ut avilie : voilà sous « cjuelsauspicesJean est monté sur le trône; « voilà toul.sb's victoires «|u il sait ri nipor- " ter. ihi'ïl iiiaintitiiiif doue lui seul cette « au ton lé nuisible à tous; si l'on m'en croyait, « ni nos biens, ni nos cpécs ne seraient émet plovés au service d'un homme qui nous « deshonore, (|ui perd la France. »
Le Navai'rxns jouissait secrèlcmcnl en entendant ces discours ; mais il accorda , de concert avec le dauphin el les Klats tie Norniaiulu-, un secours de trois mille hommes d'armes pour un an,
La Normandie était devenue ])ar sa présence le loyer de la sédition, et ce leu s étendait toujours.
(i) (]ependaul il vivait à Rouen dans une prolonde sécurité , traitant avec magnilicence ies seigneuis normands, et même le dauphin, qui le recevait à son tour.
Depuis long- temps le roi souffrait impaliemmenl tant de crimes et d audace.
(i) Froiss.,Iiv l,cli. i5f>. — Clir. St -Dm. , fol.ifi? y*. — C ^allg•, p;ig. ii3. — Vill. ,liv. VJ,ch. a4,25.
CONTRE L'AUTORITE ROYALE. 4i
Il venait de tenir sur les fonts de baptême un enfant de Ja maison d'Artois, et proche parent de Charles d'Espagne; soit cpie la vue de cet enfant aigrît une blessure qui n était pas encoje (cfnsée, soit qu'il eùl pris occasion d'exécuter un dessein de])uis longtempsarrêlé, ils'armecomme pourla guerre, et part de Maineville avant le jour,avec cent lances, i)armi lesquelles étaient le comte d'Anjou, son fils, le duc d'Orléans, son frère , le comte de Tancarville , et le sire d'Andreghen , maréchal de France.
Il arrive le soir au château dr Rouen par «ne petite porte qui donnait sur la campagne. Le roi de Navarre était à table avec le duc de Normandie, le comte d'Harcourt, le seigneur de Guerarville et plusieurs barons et chevaliers du pajs. Un homme vient parler bas à l'oreille du dauphin, et l'avertit de ne pas être effrayé de tout ce qu'il va ■voir. Les convives, excites par la joie du festin, conversaient librement sur l'état des affaires, et sans doute la malignité de leurs satires n'épargnait pas le roi. Il entre, le casque en tête , avec plusieurs cavaliers , tous vêtus de fer comme lui. La gaîté expire; il se fait un morne silence. On veut aller audevant du roi : « Que personne ne remue, y
scorie- l-il d'une voix terrible, « sons peine de mort. » La consternation redouble; les uns s'enfuient partout où ils peuvent trouver uneissuej les autres restent ininiobiics. Le roi, bouillant de colère, courait l'épée nue sur leNavarrois. On se jette entre eux; on lui représente qu'il va faire une action indigne de la majesté roj^ale. Il le saisit luimême comme prisonnier, jure de ne pas preiidrede nourriture avant de s'être venyc, et ordonne cpi'on enlève le comte d'Harcourt, le seigneur de Guerarville , et deux écnjers appelés Doublet et Maubué de Maincmare.
Ils son? conduits sur des tombereaux , dans \\n champ cpi'on appelait le Champ du Pardon ; et tous les quatre, en présence du roi et du dauphin, ont la tête tranchée. Leurs corps furent pendus avec des chaînes de fef à des gibets, et leurs lêles plantées auprès sur des lances.
Au premier bruit de ce qui se passait dans le château, le peuple s'était ameuté à Rouen pour s'opposer à la violence. Mais le roi, ùtant son casque , se fit connaître , et la multitude s'arrêta. Alors il th'ploja un écrit d'où pendaient plusieurs sceaux , et cnlr'aulres ceux des gentilshonimes normands qu'il venait de mettre à iuort. Il
1356) COxNTUE L'AUTORITÉ ROYALE. 45
lut ; c'était un pacte seciel avec l'AngleteiTC (i).
An i556 (2).
(3) Cette exécution fut comme le signal des combats. Le frère du roi de Navarre et celui du comte d'ilai'court unirent leurs resseulimeiis avec les autres parens et amis des genlilsliommes que Jean avait fait périr. Ils lui déclarèrent une guerre à mort , firent hommaye-li^e à Edouard, comme roi de Trauce; et ce dernier s'empressa de conclure un traité avec eux, de les soutenir dans leur révolte, et de publier un manifeste pour démentir les imputations du roi contre lui-même et contre les coupables (4).
Le duc de Lancaslre ayant joint ses forces avec lesNavarrois et les seigneurs normands, essaya de i^epousser le roi, qui s'empara de plusieurs villes de la Basse-Normandie appartenant à son ennemi. Plusieurs furent saccagées tour à tour par les deux partis,
(0 Vill. , uhi niiprà. — Vie des Papes d'Aviguoii , par Buluz. , pag 348.
(2) Cette amicc commença le 21 d'avril , joiir de Pâques.
(3j Rym.,tora.rn,I'« partie. — Mém.Nav.,p.8o,8().
(4) Rjm. , ibiJ.
44 CONJURATION (i356
soit que le vaincu les brûlât , pour ne pas laisser un accroisseraeiit île lorces au vainqueur ; soit qu on se vengeât de leur résistance : Irisie effet des guerres civiles, fonientécs par l'ctranyer, qui vojail ses desseins accomplis par les défâiles du roi ou des rebelles, ou par leurs victoires, non moins tristes que des défaites.
(i) Jean revint à Paris, ramenant le Navarrois , et le fit translërcr successivement dans plusieurs prisons. Mais lui-même ne resta pas long-temps dans sa capitale : le péril des provinces mciidionalcs demandait sa présence. Le prince deGidles s'avançait jusque dans le cœur de la France , ravageant tout sur son passage, dans l'Auvergne, le Limousin et le Berri. L'ardeur de la conquête l'avait emporté trop loin : le roi, à la tête de quaiante mille hommes, le rencontra près de Poitiers , et lui Icrma le chemin de la retraite. Le prince anglais n'avait que huit mille hommes bien retranchés sur une hauteur derrière des buissons et des haies dont l'épaisseur semblait impénétrable, il manquait d'eau et de vivres; quelques jours en-
''i) C. Kang. , p. 1 1.^. 11 jiassa du Clwltoaii-Gaillanl au Cliàtclrt de Paris , [niis à Pontoisr , i)uis au cliàlcaii il'Alleux. fil raiUful.
iSSf)) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 45
core, et il élail réfluit à se reiidie, ou à se précipiter en désespéré sur les lances et les épées des Français. Un faux point d'honneur ordonne de l'attaquer. Déjà noire armée s'avançait, divisée en trois corps, sons le commandi'ment du duc d'Orléans , des (ils de France et du roi. Le cardinal de Périgord, <jue le pape avait député pour tiavailler à la réconciliation des deux puissances , vient proposer la paix au nom du prince de Galles: ce prince oflre de rendre tout ce qu'il a pris , et de ne point porter les armes contre la France pendant sept ans. On exige qu'il se livre lui-même avec cent chevaliers. Les tentatives réitérées du cardinal sont inutiles. On marche au combat. Du haut de la colline où les Anglais étaient postés, leurs arbalétriers répandent la terreur dans noire avant-garde conduite par le duc d'Orléans. Elle se rejette en tumulte sur le second corps à la tête duquel était le duc de Normandie, et j répand le désordre. Ceux qui étaient chargés de veiller sur les fils du roi , les emmènent loin du champ de bataille. Tout fuit, ou meurt, ou est captif. Cependant le roi restait encore avec dix mille hommes ; mais il avait fait raccourcir les lances des gens d'armes, pour combattre pins facilement dans ces taillis
•i6 CO^'JURATION (ifiâfi
l(piiU\is, el avail voulu que l'on quillàl les «Iicvaux. Alors le prince tic Galles sort de sisrelrancbemens, l'ond sur nos troupes avec .ses soldais animés par le succès. Les nôtres iont accablés. L'élite de la noblesse est massacrée : le duc d'Albènes, le duc de Bourbon, Icconilc de la Marche, révéqucdeChàluMS, iMonlaiyu, ilibauinoul , Denesie, Duras, la Fajette, six mille gcnlilshomuies, comtes, barons, chevaliers ou écuyers périssent autour du roi. Lui-mèuie, après îivoir fait merveilles d'armes (j), tombe entre les mains du vainqueur; et la France est livrée en proie à l'étranger et aux factieux.
Le duc de Normandie , entraîné par les fuyards avec les comtes de Poitiers et deTouraine ses Irères, arriva à l\iris presque C!i même temps que la nouvelle de la défaite. Cet événement excita beaucoup d'agitation et de trouble, par des motifs bien diirérens, selon la di\ersilé des conditions, des inlérèls et des opinions. La plus saine partie du peuple, mais aussi la moins nombreuse, tous ceux qui par les dons de la cour, par leur industrie ou par leur patrimoine , jouissaient d une honnête fortune, et n avaient rien tant
(i) Froiss. , liv. I , cliap. iCi.
1556) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALK. 47
à désirer que le repos de l'élal et la stabilité du gt)uvernenient, s'aliligeaient des mal- Leurs publics, mais priDcipalemcnt dans la crainle des maux ])articuliers , ou par le regret des perles domestiques. Bien peu s'oubliaient eux-mêmes pour ne penser qu'à la pairie. Ils se demandaient en tremblant « ce qu'on allait devenir sans argent, sans « troupes, sans général, sans roi? Qu'au « moins, jusqu'alors, dans les accidens les « plus funestes, il élait resté encore un chef « qui put rallier les citoyens et soutenir la K fortune de la France ; mais à présent , lors te même que la Fiance épuisée pourrait trouce ver en elle quelque ressource, qui vou- « drait, qui pourrait les employer au salut « de l'état? que la JNormandie et le Poitou « envahis , la Picardie ravagée , l'ennemi « dans le sein de la France, et presque aux « portes de Paris, ne faisaient qu'enhardir t< la sédition ; que les calamités de la guerre « étrangère allaient être aggravées par foutes « les horreurs de la guerre civile; tandis, e< qu'un roi de Navarre, et des hommes qui « par leur rang et leur naissance auraient dii « être les premiers défenseurs de la France, « la livraient à l'ennemi et tournaient contre « elle leurs armes. »
48 CONJL'RATION (i55(i
Mais ceux qn'cnfliiminairnl, l';:nil)ition el l'avarice, el qui , impallrnsdc Iriiidbscurilé, voulaienl renverser tout pour s'élever, comiiieiieaient à remuer, à niirrmurer. et enlraîiiaieiil la nuiifiluile, toujours ?iiécoiilenle tle l'état piéseni , envieuse du Ijien d autrui, avide de révolutions , prèle à tous les excès, pour 'peu (pi'on lui présente l'appàl des ticliesses el d'un meilleur sort, et dans ce moment irritée par les exactions cl par la misère, et devenue plusinsolente parl'abaissement de ses maîtres. Les lactieux ne cessaient de dire . cpie « depuis long-temps le « peuple opprimé avait à peine osé se plain- " dre; mais que l'occasion élail venue d « montrer que les bourgeois n'étaient pas « (aits pour l'esclavaye. Que les honneurs " ilevaienl appartenir au mérite, el non à " la naissance; qu'on ne les avait appelés " dans les Etats, que l'orcé par la nécessite « et pour leur enlever le peu qu'ils pos.se- « daient ; que partout ailleurs on les niépri- « sait, on les accablait d inpires el de mau- « T.ais traitemens; mais qu'ils savaient enfin •< ce que pouvait la volonté ferme «les com- « munes réunies : et tlésormais quelle force « avaitcelte noblesse inio!eule()) jxjurlesly-
( i) Froiss. , liv. J , cil 1 70, i 7 i . — Môni. ^av. , p. loS.
i356) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 49
«< ranniser? Qu'affaiblie à la bataille d'Azin- « court, elle venait de perdre ses derniers a soutiens dans les plaines de Poitiers ; que « le peu qui restait n'avait que l'orgueil et « le luxe des autres, et non leur courage; « sans honneur, sans énergie, hardis contre « ceux qui se laissaient opprimer, prompts K à fuir devant l'ennemi , crojanl tout ce ce qui ne vivait pas à la Cour, et tout ce qui iK n'était pas né dans un château ou dans un « palais , l'ait pour ramper et pour servir. «< Fallait-il obéir au prisonnier des Anglais, »< ou aux ordres d un enfant , qui, pour son « coup d'essai, se montrait déjà indigne mên me du titre de soldat? Que ce n'était pas »( ainsi que le fils d'Edouard avait gagné ses « éperons à la bataille d'Azincourt; aussi, »c que la victoire suivait les plus vertueux. K Qu'il fallait trouver des hommes à qui on « put confier le soin de sauver et de réfor- K mer l'étal (1). »
La plupart des ecclésiastiques et des nobles, qui auraient dû arrêter ces coupables menées, n'osaient s'j opposer; ou, jaloux de l'autorité roja le, les favorisaient en secret, quelques-uns même ouvertement.
(1) Froiss.jliv.IjCh. 170. — Mém.Nav.,p. io4,io5.
•îo CONJURATION (i55()
Tels étaient les senlimens et les opinions chi ])iil)lic, lorsque le duc de Normandie revint à Paris , dix jours après la bataille (i) , le 2g septembre lôôO.
Il l'ut reçu avec tous les honneurs qu'on devait au représentant du monarque ; mais au milieu des hommages qu'on lui rendait, il pouvait observer les visages tristes ou meiiacans dts mutins; et les complimens d'étiquette cl les acc'lamalions d'usage étaient étoulfés par les murmures des mccontens, ou se perdaient dans le silence de la multitude.
Il ne manquait plus qu'un point de réunion et des cliels, pour que la révolte se déclarât. Le malheur des circonstances Ibrca le duc de Normandie d'en hâter lui-même les progrès.
On craignait les suites du désastre de Poitiers. Il l'aliait ou se livrer sans délénse aux. ennemis, ou donner des armes aux séditieux. Le duc avança d'un mois et demi la convocation îles Etals-Généraux du royaume, pour leur dciuander de^ subsides et une armée (i').
(0 r.l.r. Sl.-DL'n.,fol. in8,V. — C.Nang.,p. ii5. (2) Prcf. C)r<I.,M)l. III, pg. 48 — Qir. St.-Dfii., pag. iG8, V".
i556) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 5i
On n'avait pas encore vu d'assemblée aussi grande, aussi imposante.
(i Deux partis dominaient par leur nombre, parleurs richesses, parleurscabales : c'étaient le clergé et les communes, fiers du besoin qu'on avait de leurs secours, et animés d'une ambition égale, mais avec des caractères difFérens, chez les premiers, plus artificieuse et plus grave : chez les autres, plus tumultueuse et plus impatiente (2). Le corps de la noblesse , mutilé , languissant , avait perdu le plus pur de son sang dans les combats, ou s'était amolli par l'excès des plaisirs. Loin de soutenir la dignité roj^ale, il ne pouvait se soutenir lui-même, et n'était plus décoré que de quelques noms illustres.
(5) Lorsque les princes de l'Eglise, arche- Teques, évéques, abbés mitres ou autres, et procureurs d'abbajes, tous brillans des attributs de leurs dignités sacrées, ou respectés pour leur savoir, eurent pris place auprès des seigneurs et des baroris, qui avaient à leur tèle les ducs d'Orléans, de Breta^'ne . d'Alencon , les comtes d'Etampes, deSaint- Pol, de Roussi, et qu'après eux, se furent
(1) Mém Nav. , pag. 109.
(2) C. JNang. , pag. 1 14.
{5) Préf. Oitl, vol. Jll, pag. 48.
placés les députes des villes, au nombre de quatre cents ; Pierre de Lalurèt (i), archevêque de Uouen, cl chancelier de France, cnvojé par le duc de Normandie , leur tint ce discours :
« Prélats et princes de l'Eglise , princes des « fleurs de lis , ducs, comtes, barons et che- « valiers , consuls et bourgeois des bonnes « villes, députés aux Etals-Généraux de la « langue d'Oïl ,
« Des événemens malheureux , dont le
« récit allligerait trop vos cœurs, et n'est pas
<» nécessaire pour exciter votre zèle , ont
« obligé Monseigneur le Dauphin , lieute-
« nant-général du rojaume, d'avancer la
« convocation des Etats. Le premier besoin
« de Monseigneur, en rentrant dans la ca-
« pilale, était de chercher des consolations
« dans voire sein ; son premier soin , en pre-
« nanl les rênes du gouvernement , a été de
« vous appeler auprès de lui , afin de s'aider
« de vos sages conseils. Car telle est la gloire
« des Etals-Généraux, qu'ajant été institués
« pour défendre les privilèges et la dignité
K de la couronne de France (2) contre des
(1) Pivf. Ord., vol. III , pas- 'içf.
(2) Sous Pliillppc le Bol, contre Boniface VIII, et fous Philippe de Valois, contre Edouard lU. •
i356) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 55
« entreprises ambitieuses , ils se sont as- «< semblés depuis, toutes les fois qu'il s'est « agi de maintenir les droits , l'honneur, et " les lois de la monarchie ; et vous les main- « tiendrez encore.
u Cet ordre établi par les mœurs de nos i< premiers fondateurs, consacré par un usage « de huit siècles, sanctionné parle vœu una- « nime et les décrets du clergé , de la no- « blesse et des communes , l'étranger, l'en- « nemi voudrait le renverser. Prétendu hé- «c ritierd'un droit qui n'exista jamais (i), un « vassal révolté contre son seigneur, appelle 1 usurpateur notre maître légitime; un An- « glais vient s'asseoir sur le trône de France.
« Le pillage des villes , la désolation des « campagnes, le carnage de nos citoyens et « de nos soldats, voilà ses titres, voilà son « règne. Et comme si ce n'était pas assez de « tant de maux , il sert, il irrite les passions « et les vices de tous les mutins qu'il peut « trouver dans la France, pour exciter la « guerre civile. Demandez aux habitans de « la Gascogne, du Poitou, de la Picardie, « dans quel état sont leurs maisons , leurs «c terres; ce que leurs églises ont souffert;
(i) Edouard revendiquait la couronne de Frauce, comme fils d'Jsabelle, fille de Philippe le Bel.
54 CONJURATION (i365
« les outrages qu'on a faits à leurs femmes et «c à leurs lîlles. Il e.viye que nous lui obéis- « sions comme ses sujets, et il nous traiLe « avec la cruauté d'un ennemi acharné. JNon, « avant que la France dovienne un lîef de «< l'Angleterre, le dernier des Français pé- « rira. Le sort de la guerre a pu nous être «contraire, l'ennemi, fort de l'avantage « des lieux, et protégé par des armes qui « terrassent de loin les braves par la main « des lâches (i) , a pu couvrir la terre de « notre sang et s'enorgueillir de nos revers: « mais il ne saurait nous avilir.
« Sans doute, je n'ai fait qu'exprimer les tt senlimens dont vous êtes tous pénétrés; et « dans ce péril chacun se hâtera d'apporter €c en commun tous les secours qu'il peutdon- « ner à la patrie et au roi, soit par ses con- « scils, soit par son bras, soit par ses riches- •c ses. Le roi, la lortune de la France(2), est « entre les mains des ennemis. C'est en com- « battant comme le plus vaillant des cheva- « liers, et pour nous défendre, qu'il a perdu « la liberté. Notre premier devoir , notre
(0 I-'''s Français nwîprisaienl l'iisaf^c de l'arbalète^ (2) Il rappelait celle belle parole de Philippe à ur»
châtelain , après la journée de Crécy : « Ouvrez, c'est
« la fortune dé la France, n
i556) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 55
« plus cher intérêt est Je contribuer, coni- « me ses clignes vassaux et ses iuleles sujets, « à pajer le prix de sa rançon : les lois nous « le commandent (i), si le premier élan des •c cœurs français ne les portait à faire cesser « au plus tôt cette douleur pour le roi, cette « honte pour la nation.
n Dieu , qui a voulu sans doute nous « éprouver, mais qui ne veut pas nous per- « dre entièrement, n'a pas permis que le « rojaume restât privé de chef pendant ces « orayes, et qu'aux malheurs de la guerre « se joignissent les maux bien plus funestes « de l'anarchie. Du milieu des périls il a « sauvé ces jeunes princes, l'espoir du tro- « ne, le gage de notre union et de notre sû- « reté. Le roi est toujours présent au gou- « vernement de l'état, il respire dans Mon- « seigneur le Dauphin. Tous les Français se « rallieront autour de lui pour chasser l'é- « tranirer: ils lui formeront un conseil de « sagesse et d'équité , un rempart de force « et de vaillance. Il écoulera les avis , il « partagera les travaux, et, comme le plus « élevé en dignité , il donnera à tous l'exem- « pie de tous lessacrilicesparticuliers qu'exi-
( 1 ) Ord. , vol. III , pag. 60 , art. 1 .
56 CONJURATION (i356
«t géra l'intérêt public. Les domaines rojaux, « les domaines de la famille rojale ne seront €< pas exempts des charges de l'état (i); les n princes des fleurs de lis , les princes du « sang olFtenl leur fortune et leur épée; et « l'église, celte mère des affligés, en même « temps qu'elle attirera la faveur du ciel sur « nos guerriers par ses prières, s'empressera « de donner, pour le secours de l'état, une « partie de ces biens que sa charité j)rodigue « à ceux qui ont besoin. Tous les barons et « tous les nobles hommes et toutes les bonnes « villes rivaliseront de zèle et de dévoue- « ment. Et comment de cette assemblée, la « plus nombreuse et la plus illustre qu'on ait « vue jusqu'à ce jour, où siègent tant de pré- K lais vénérables, tant de vaillans barons et «c chevaliers, tant de braves cilojens, tant « de savans maîtres en divinité et en décret « et seigneurs eu lois (2); comment de celle «c réunion de doctrine et de sainteté, de pru- « dence et de courage, ne sorlira-t-il pas les, « desseins les mieux concertés, les efForl& « les plus heureux? Commencez donc. Mes-r « sieurs, ces délibérations si importantes pour
(1) Ord. , vol. III, pag. 22, art. !.
(2) Docteurs en ttjcologie et en droit.
ï556) CONTRE L'AUTORITE ROYALE. /i;
« le rétablissement du roi et pour le salut »c de la France : car l'un et l'autre ne peu- « vent jamais être séparés, et aujourd'hui « moins qu'en toute autre circonstance. »
Le discours du chancelier avait excité quelques frémissemens dans plusieurs parties de l'assemblée, quand il plaignait les maux, de la rébellion , et avait été accueilli par un morne silence, tandis qu'il invoquait le zèle des citoyens pour soulager la patrie. Lorsqu'il cessa de parler, il se lit un mouvement général, et on entendait un murmure confus. Le geste animé et violent des uns, l'air triste et farouche des autres, ne montrait déjà que trop une funeste conspiration , même avant qu'il j eût des complots. Enlln Jean deCraon, archevêque de Reims , se levant au nom du Clergé ; le duc d Orléans, frère du Roi, au nom de la noblesse; Etienne Marcel, prévôt des marchands, au nom des gens des bonnes villes , demandèrent du temps pour délibérer (i). Les trois Etats s'assemblèrent séparément dans les bâlimens des Cordeliers. Ce lieu devint le loyer de la sé-r dition.
D'abord on s'occupa , comme c'est l'ordi-
(I) Préf. Ord. , vol. 111 , pag. 49
58 CONJURATION (i355
naire, de (onle avilie chose que de la question proposée. Chacun trouvait à censurer quelque vice dans l'athiiinistralion ou dans le gouvernement ; chacun voulait qu'ott lit des rélornies dans le royaume , personne ne pensait aux moyens de le sauver.
On sentit cependant que le trop grand nombre des députés ne permettrait pas aux Etats de s'enlcnthe : on prit le parti de former une commission de <[uatre-vingls élus; d'autres disent de cinquante (i). Les plus signalés par la témérité de leurs déclamations, ceux qui faisaient retentir avec plus d'emphase les grands mots d'abus, de réforme, de tyrannie, de liberté , ceux qui attaquaient sur'.out avec plus de violence les magistrats, les officiers du roi, le roi luimême, réunirent tous les suffrages.
La sédition, concentrée dans un petit nombre, n'en fut que plus ardente. Ils se regard;iient déjà comme les maîtres du royaume. Le duc de Normandie, ajant nommé plusieurs personnes du conseil du roi pour assister aux ticliljéralions îles élus ,cllesy vinrent pendant deux jours; mais, fatigué de ces té-
(I) rréf. Ord. , vol. III, pag. ■'19.
î356) CONTRE L'AUTORITE ROYALE. 5i) moins incommodes, on leur signifia que toutes les opérations cesseraient, s'ils seprésentaient encore, et ils furent obligés de ne plus paraître (i).
(j'est alors que, délivrés de toute lionte, de toute crainte, les factieux suivirent les emporlemens d'une licence effrénée. On rédigea un cahier des représentations à faire au duc, et des réformes qui devaient être exigées comme le prix des secours précaires qu'on lui accorderait.
Les élus de chaque Etat présentèrent séparément leur rapport aux députés de leur ordre, et il se fit ensuite une lecture dans une assemblée générale. Toutes les propositions furent deux fois approuvées d'un commun consentement. Quelques-uns soutenaient toutes les résolutions avec véhémence , et triomphaient; la majorité applaudissait à ce qu'on a])pelait le bien du royaume; d'autres, de sang-froid, feignaient d'imiter les plus furieux; un petit nombre se taisait.
(2) Soit qu'on voulût tenter le courage du dauphin, soit qu'on méprisât assez son autorité pour ne pas chercher à le surprendre,
(1) Chr. St.-Den. , fol. 1C9, r».
(2) Préf. Ord , vol. III, pag. 5o, 5i.
6o CONJURATION (i336
lesElats curent l'audace de lui donner, par l'organe de Jean de Craon , coninuinicalion d'une partie des choses qu'on avait arrêtées. On lui demandait la délivrance du roi de Navarre, la destitution et la mise en jug^ement dequelques-uns de ses plus fidèles servi leurs, de ses conseillers et de ses ministres les plus expérimentés ; et l'on se réservait de lui faire publiquement, le jour de l'assemblée défînili\e, d autres requêtes également utiles à la gloire et au salut de la France.
A peine en sa vingtième année, avec un temjjérament faible, jeté au milieu d'un peuplcdemulins, redoulanllcsarmesde l'étranger, devenu orphelin par la captivité de son père, menace d'être privé de tous les amis en qui il pouvait avoir confiance, craignant d'irriter ou d'enhardir la sédition, ne pouvant se passer des troupes et desfiiiances que les Etats devaient lui donner, et ne voulant pas laisser ruiner la puissance royale, le dauphin faisait un bien dur apprentissage de Vart de régner. Il assembla son conseil. Les avis étaient partagés.
Quekjues seigneurs d'un naturel hautain, entêtés de leurs privilèges et de leur noblesse, quelques officiers du roi , qui craignaient pour leurs charges et pour leur vie, soute-
i356) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 6t naient « que la faiblesse perdait les empires; « qu'il fallait imposer silence aux factieux « par un coup d'aulorilé , et les prévenir, « si l'on ne voulait être accablé par eux ; que « les vilains se montraient tels qu'ils avaient « été dans tous les tenqis; que si on ne les « muselait comme des animaux féroces, ils « déchireraient bientôt leurs maîtres; qu'ils « se plaignaient des abus, tandis qu'ils vou- « laient tout usurper; qu'ils demandaient u des réformes, tandis qu'ils bouleversaient « l'état; que la douceur les rendrait plus in- « solens, en leur faisant croire qu'on aurait « peur d'eux. Qu'attendait-on encore? ne « levaient-ils pas l'étendard delarévolte? ne « demandaient-ils pas que le dauphin , con- « damnant les desseins et cassant les actes de « son père, mît à leur tête le roi de Navarre, « éternel flambeau de discorde et moteur a de tous les troublesîne demandaient-ils pas « qu'il laissât des commissions séditieuses en- « vojerau supplice ou en exil ses plus sages a conseillers, ses officiers les plus dévoués, u pour qu'il restât captif au milieu d'une K troupe forcenée, et en butte à leurs af- « fronts? Que jamais les nobles ne souffri- « raient que des bourgeois leur imposassent K des conditions et leur fissent la loi, au mé-
62 CONJURATION (i356
« pris de leurs privilèges ;que les princes el les n «jentilslioniinesquin'élaient pasprësens,re- « proclicraienlauxaulreslcur l;*iclieté. Serait- « on rccluil à voir un Marcel , un Consac, cornet mander en niaîlrcs absolus dans Paris ; ani- « bilieux subalternes, in Irigans mercenaires, « méprisables idoles de la populace, c(ii'un « caprice avait élevés de la poussière, elc[ue « l'aulorité briserait en un moment; avides « d'argent et non d'honneur; n'aspirant à lu " puissance que nour rassasier leurs viles «passions, aussi viles que leur origine? a Qu'on n'avait jias de temps à perdre; que « le mal gagnerait bientôt tout Taris et toute » la France ; que déjà plusieurs nobles se « laissaient corrompre, et trahissaient leur « devoir, leur honneur, l'intérêt de tout le « corps; qu'il fallait dissoudre l'asseudilée; « qu'une lois séparés , les chefs n'auraient « plus mojen de tramer des complots; et « i[ue, s'il était nécessaire enlin de réprimer « l'audace parla force,, il restait encore assez «. de barons et de chevaliers hdcles, dont u l'épée était prête à soutenir la monarchie, <( et que les vilains trembleraient bientôt et. (' baisseraient la tête sous la main du roi et « de la noblesse. »
D'autres, plus calmes ou plus désintéres-
l556) CONTRE L'AUTORITE ROYALE. 65
ses, représentaient « qu'un double péril « menaciiit en même temps l'état au dedans « et au dehors. Comment pourrait- on éteinte dre l'embrasement de la guerre éti-angère, « si un nouvel incendie s'allumait dans le « sein même du rojaumeV Quelle serait la « joie des Anglais, s'ils vojaient le peuple « soulevé contre le souverain légitime! Com- « me ils redoubleraient leurs efforts et leurs « machinations secrètes , pour fomenter la « sédition ! Que leur politique artilicieuse « s'autoriserait d'une délibération illégitime, « comme d'un décret national, contre leroi, « qu'ils affectaient déjà de n'appeler que •c notre adversaire de France (i); qu'un acte « de violence pourrait être le signal de lu « l'ébellion; qu'on n'était plus au temps où « l'on ne trouvait en France que des sei- « gneurs et des serfs. Que les gens des bonce nés villes, long-temps appelés à soutenir « par des décrets ou par des contributions « librement consenties, la puissance monar- « chique, allant à la guerre sous leurspropres « bannières, régis par les magistrats tirés de « leur sein, jouissant, pour la plupart, depri-
(i) Voy. les actes conservés par Ryrncr, tom, III, V partie.
64 CONJURATION (i356
« viléges acquis depuis leur aUrancliissement « par des dons ou par des services, avaient « senti leur force. El quel (rein pourrait ar- « rcttr la licence, lorsque la multitude ver- « rait les déclamations de ses flatleurs véri- « fiées par une exécution brusque et arbi- « traire ; lorsque des prélats ambitieux , abuit sant de leur saint caractère, et des nobles, « indignes transfuges, sembleraient consa- « crer par l'autorité ecclésiastique et parles «c droits de la noblesse , les fureurs de lin- « surrcction populaire ; lorsque toutes les « villes et toutes lesprovinces croiraient leurs « députés opprimés, ou entendraient dire « que l'assemblée des Etats se serait déclarée « contre M. le duc? Qu'il fallait éluder par K l'adresse les complots qu'on ne pouvait « étouller par la force ; que le besoin de Cl levées d'hommes et d'argent commandait « de ménager le peuple; que les trois États, « poussés en ce moment par un même ver- '< tige à conspirer contre la puissance légiti- « me, mais toujours divisés par des intérêts « opposés, auraient bientôt trop d'affaires à «I démêler entr'eux, pour donner de Tinte quiétude; qu'il suflirait que M. le duc « trouvât un prélexte pour éluder les deu mandes, sans oft'enser par un refus, et qu'il.
i556) CONTRE L'AUTORITÉ ROYy\Lt;. 65
« gagnai tlii temps; qufe plusieurs des tlépu- « lés, ennujés d'une trop longue absence, « rètourneraifni dans leurs provinces; que « l'on calmerait j)cu à peu lesesprils , et (ju'on « pourrait ima;^iner quelque expédient pour « obtenir utie aide, sans admettre les repré- « sentalions des Etats. »
Cet avis eut i'ajiprobalion du dauphin et de tout le conseil.
(i) Le jour marqué pour la clôture, tous les députés du clergé, de la noblesse et des villes étaient rassemblés dans la chandjre du Parlement. A leur tète, les chefs de cabales, tenant, d'un air victorieux, les cahiers où étaient consignés leurs attentats, s'animaient mutuellement, et excitaient leur parti par des gestes et des regards d'intelligence , et 'par des mots entrecoupés et vagues en apparence, mais très- significatifs et bien interprétés par leurs gens. Une foule de peuple, dans l'attente d'un grand événement, remplissait la salle et les avenues. Un envojé du duc de Normandie vient inviter plusieurs députés à se rendre auprès de ce prince , à la porte du palais ; c'étaient ceux qui menaient les autres : Rajmond Saquet, arche-
(i) Priif. Ord., vol. IIÎ, pag. 5l et suiv.
66 CONJURATION (i556
Téque de Ljon , avec Jean de Craon , archevêque de Reims, el liobert le Coq, c\ è(jiic de Laoïi , pour le cler>jé ; \ alérien de Luxembourg, le maréclial de Gonflans et Jean de Picquignj, gouverneur d'Artois, pour les nobles j et pour les bonnes villes, Klienne Marcel, Charles Consac, échevin, et plusieurs autres.
Après quelques instans de conférence, ils rentrent, et le duc d'Orléans annonce que les nouvelles que monseigneur le lieutenant du ro) aume a reçues de son père et de 1 empereur son oncle, exigent qu'on remette au jeudi après la Toussaint , la clôture des Etats (i).
Toute l'assemblée se disperse : les chefs laissent éclater leur dépit sur leur visage farouche; les conjurés déclament avec violence, ou restent muets et consternés; le public s écoule tumultueusement, les uns se perdant eu vaines conjectures, d'autres se plaignant tout bas de manquer une si belle occasion de désordre, peut-être même de pillage, la plupart regrettant seulement un spectacle.
(i) On étail , dans ce moment, à la tin ilu mois d'octobre.
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Plusieurs tlépu tés, ou lassés des intrigues de la faction , ou gagnés par le dauphin, retournèrent dans leur pajs. Les autres espéraient que leur triomphe n'avait été que retardé. Ce court délai expiré, le duc manda au Louvre , avec plusieurs personnes du conseil royal et de son conseil privé , quelques dé|)utés des Etats, toujours des principaux séditieux. Ils ne se trouvaient pas en nombre ; mais il était important qu'on pût dire qu'ils avaient pris part à la délibération. Il fut résolu , nonobstant leurs réclamations, que le duc diftererait encore d'entendre les Etals; il devait auparavant savoir la volonté du roi sur cette affaire, conférer avec plusieurs grands seigneurs , qui lui apporteraient bientôt d'Angleterre de bonnes no^- ■velles, parler au comte de Savoie, qui venait le trouver, et enfin aller consulter l'empereur, son oncle.
(1) Le lendemain , ceux des Etats qui étaient encore à Paris se réunirent aux Cordeliers, et Piobert le Coq fut chargé de lire, en assemblée générale , les représentations que l'on avait résolu de faire à monseigneur le duc. Selon quelques-uns, ce n'étaient que
(1) Préf. Ord. , Yol. III, pag 53.
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les derniers cris d'une rage impuissante. Ceux qui voyaient jilus loin, pensaient que les i-ebelics laisaicnt d avance l'essai d'un rassemblement illégal, et que cet exemple d'opiniâlrclé et celte provocation allaient réchaufl'cr dans tous les cœurs le levain de sëdilion que chacun emportait et devait répandre dans sa province.
On avait paré au péril le plus pressant; mais les finances manquaient toujours. Le duc sollicita plusieurs l'ois le prévôt des marchands et les éi'hevins de lui faire octroyer une aide. IMais il eut beau leur montrer les nécessités de la France, l'intérêt de la capitale , et leur proposer l'exemple des habitans de la Langue dOcfi), qui, d'un commun accord , avaient interdit chez eux l'usage de la parure et des plaisirs, tant que durerait la captivité du roi, et s'étaient empressés de fournir des troupes et de l'argent, comme si la proximité de la tlumi nation anglaise leur rendait la patrie plus chère et leur devcir plussacré : toutes lesinstances lurent inutiles. Kniîn il prit le p;'r!i d'envoyer des commissaires ilans les difiercns bailliages, et il
(1) P.vf. Or.] , vol. III, pag. 53. — Clir. St.-Dcn., fol. 170, r'. — R02. Ilist. , pag. m. 87, i».
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y en eut plusieurs où ces vojages ne fuient; pas infructueux (1).
Cependant l'esprit de révolte s'était propagé dans les provinces. Les Etats particuliers de l'Auvergne n'accordèrent des subsides qu'avec les condititifns que proposaient les Etals-Généraux d'octobre, et dont chaque dépulation avait emporté copie (2)
Pendant que les commissaires agissaient dans les provinces, le dauphin , à Paris, se consumait en peines inutiles. Le prévôt dominait en souverain : c'était l'âme de la laclion. Tous les autres ambitieux, quelque rang, quelque titre, quelque fortune qu'ils eussent, ne semblaient secouer le joug de l'autorité légitime, que pour servir sous MarceL Ses agens se répandaient dans les maisons, dans les places, dans les carrefours , partout oii ils trouvaient quelques bourgeois, quelques artisans attroupés. Gar> dans ces temps de troubles, la manie de rai- .sonner sur le gouvernement livre aux factieux les esprits grossiers, et la paresse, jointe à une certaine inquiétude nalurelle,
(i) Préf. Oril., voL m , pag. 53. — Méin. NaT , pag. 112,1 13.
(2) Préf. Ord. , Yol. III, pag. Go.
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fait que l'on saisit le prétexte des circonstances pour s'exempter d'un travail nécessaire, mais importun. Les hommes accoutumés à vivre d'un revenu journalier, sont poussés alors , par le besoin , à chercher dans les révolutions d'abord le salaire de leur fainéantise, puis un niojcn de faire fortune.
Les ])crlurbateurs ne cessaient de préconiser Marcel , de le montrer à la multitude comme le défenseur des droits de la bourgeoisie, l'ami des indigens , l'espoir des Parisiens; lui-même il ne se montrait en public tpienvironné d un cortège nombreux de ses complices, grossi par la foule qu'attirait sur ses pas ou la curiosité, ou rinléré% ou une humeur remuante, ou le penchant à suivre les autres.
Le dauphin , qui ne pouvait ni réprimer ces entreprises par la force, ni obtenir ;iucun accommodement par la douceur, voulut écarter des vc^ du peuple le s|)eola(le de la majesté royale dégradée, et se dérober aune comparaison trop humiliante; il se rendit à Metz, auprès de l'empereur Charles IV. Ce prince désirait ménager un accord entre les rois de France et d'Angleterre, et tenait une conférence avec les légats du pa{)e lu-
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nocent VI, qui, de son côté, faisait tous ses efforts pour rétablir la paix des nations ; dlyne office du vicaire de J.-C. et du père commun de Ja chrétienté (1) !
Pendant l'absence du dauphin , le prévôt des marchands, qui jusqu'alors avait attaqué le roi par des pratiques secrètes et par des discours insidieux, se déclara ouvertement, et commença , pour ainsi dire , les hostilités dans Paris.
(2) Le dauphin avait ordonné la fabrication d'une nouvelle monnaie, espérant f[ue le profit considérable de ce changement le mettrait en état de se passer du secours qu'on voulait lui faire pajer trop cher, et serait un remède à l'épuisement des finances; remède dangereux , remède funeste , qui envenimait la plaie, en paraissant l'adoucir dans le moment. Le mandement lut promulgué dans Paris cinq jours après le départ du dauphin ( 10 décembre).
Aussitôt des plaintes, des murmures circulent parmi lo peuple : « Encore une dimi- « nution subite et injuste dans le bien decha- « queparticulier, encore une fraude royale;
(i) ]\Irni. Nav. , pog. ii4, 115,610.
(u) Clir. Sl.-Deii. , loi. 171,1°. — Ord. , vol. lit , psg. 87, note l^c).
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ce encore une matière ofTerle aux rapines des « niiiilresel fcrinietsclcsinotinaics, aiixvexa- «< lions de leurs ati'ens subalternes. SoullVira- << f-on que des enliins assis sur le tronc ruir « lient par un caprice lis bourgeois, les «marchands, les ouvriers, toute la partie " industrieuse et utile de la nation? »
La multitude s'émeut; le prévôt se met à la lête des plus turbulens, et va trouver le comte d'Anjou, frère du dauphin et son lieutenant; il le requiert d'an êler l'émission des nouvelles espèces. Le comte, étonné, n'ose prononcer, et leur lait répondre tpi'il veut en délibérer. Le lendemain, le prévôt se montre avec une troupe quatre fois plus nom^ bicuse ; on le remet encore au jour suivante Enfin il revient sommer le comte de se décider, et sa troupe était encore plus lorle et plus mutinée. 11 fallut céder; et l'on promit de suspendre la fabrication jus(pi'à ce que le dauphin, auquel on enverrait la requête du prévôt et des habilans del'aris, eût fait savoir sa volonté.
Marcel s'en retourna triomphant avec sa suite; et il y en avait plusieurs qui disaient avec un ris moqueur, « que monseigneur le ■•< dauphin était troj) prudent pour vouloir «> méconleuler le peuple. » Tout le monde
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vanlait le zèle intrépide de Marcel, el répétait haiilemeiit, « qu'il j allait de l'intérêt cl « de riionneur des Parisiens, de ne pasman- « querau prévôt danstoiilessesenlreprises, » Ti'ois semaines se passèrent dans cet état de fermentation.
(1) Le duc de Normandie revint , el plusieurs ordres et collèges allèrent en cérémonie à sa rencontre , jusque hors des murs. Mais ce n'était pas à lui qu'on rendait cet hommage; c'était à la dignité de cardinal, dont lechancelier de France, Pierre de la Foret, qui l'accompagnait, venait d'être décoré (2).
(5) Il crut encore qu'un air d'autorité pourrait imposer, et que d'ailleurs la majesté roj'ale devait dès ce moment aller au-devant de la sédition, et non plus reculer devant elle. L'archevêque de Sens, le comte de Roussi, le seigneur de Revel,messire Robert de Lorris, et plusieursautresconseillers du dauphin appelèrent de sa part Marcel à une conférence près de Saint-Germain-l'Au.xerrois. L'audacieux y vint entouré d'une foule d'habitans armés d découvert. C'est ainsi que le prcvùt
(1) i4 janv. M('ni. ?iav. , pag. 120, noie 2.
(2) Clir. St.-Dei». , fol. 171, r".
(3; Ibid.