‹ Conjuration d'Étienne Marcel contre l'autorité royale; ou, Histoire des Étatsgénéraux de la France pendant les années 1355 a 1358Chapitre 5 sur 9 · t CONJURATION (i · texte numérisé non relu

t CONJURATION (i

lies marcliands veiiail Irailer avec le fils de son mi. < >it lui tU'inatidait de lever l'enipOchemeiil que les gens de Paris niellaient au cours de la iiionnaie nouvelleinent labriqixfe.

« Ce que vous demandez est impossible, » répondil-il. « Il est juste que ceux qui con- « tribuent de leurs sueurs et de leur sariir à « la prospérité publique, et qui donnent leur « Ibriune pour les besoins du roj'aunie, << puissent offrir un présent volontaire , « et non pas souffrir une extorsion arbi- >' traire cl clandestine. Qu'il leur soit per-

" mis au moins de rc^jler faduiinislralion et

n l'emploi des deniers qu'ils fournissent. « Nous voulons croire que l'inlention de c. Monseigneur, et même des gens de son <' conseil, est de pourvoir à la sûreté et au «< bien du rojaume. Que Monseigneurdaiguo " donc entendre les observations que nous « désirons lui adresser aussi pour le bien du « rojaume. Qu'il n'affecle pas de mettre les « murs de son palais et ses conseillers, et ses " courtisans, et ses gens du Parlement, entre « le peuple et lui ; qu'il traite lojalement >t avec les sujets du roi, et qu'on sache de « part et d'autre les obligations cl les droits 1' de cliucun. »

i356) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. -/!^

Le comte deRonssi ol)jectait, « qu'il était (c injusle de ravir an daupliiri le droit de «< nioi)naya<îe, véritable domainedu roi (i) ; « que c'était d'ailleurs le seul moyen detrou- « ver des finances plus promptement et sans « trop grever le peuple (2). Qu'on ne refusait « de rendre justice à personne ; mais que « des révoltes et un appareil de guerre ne « permettraient plus à monseigneur le duc << de Normandie de consulter sa douceur na- « turelle. Que l'on couvrait trop souvent « une ambition particulière de l'intérêt puce blic... »

Le prévôt l'interrompant bruscpiement ; « Si vous êtes venus pour nous parler d'une « nouvelle monnaie, » dit il, « tous vos dis- « cours sontsuperflus. Crojez-vous nous elcc Irajer par des menaces? Ce mouvement « spontané desParisiens et cetappareildans

(i) Ordonn. de Philippe "VI , Orct. , vol II , p. 254. .^ /il. tlu roi Jean. lùirt. , vol. 111 , p«i;. 555. — Préf. Ord. , vol. Itl, pag. loi. « Jà soit ce que à nous seul « et pour le tout, de nostre droit royal , par tout nostre « royaume , appartiengne de faire telles nionooyes « comme il nous plaira, et de leur donner prix »

(■j) Fausse opinion , mais qvie les princes présentaient comme motif des fabrications de nouvelles monnaies. — Ord. , vol. 111 , pag. 87.

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" lequel ils ont voulu in'acrompag'ner, vous « ontdrj;) répondu. Si l'un ne savait ce que «•peut l'union du peuple, on se laisserait « peut-être intimider. Ne vous figurez pas, « niesseigneurs, que vous soyez, dans vos « llcls , et que vous ajez afl'aire à vos serfe 1 taillables haut et bas à volonté. Les habi- « tans des bonnes villes, et surtout ceux de «< la capitale, connaissent leurs privilèges et « leurs l'rancliises, et ils sauront en être dia gnes. Si leur industrie fait lleurir l'iiltat « pendant la paix; quand il faut combattre « les ennemis , on voit à l'armée leurs «bannières aussitôt et aussi long -temps « que les vôtres. Ils |)ourront montrer qu'il « n'est pas sûr d'abuser de leur obéissance, « et qu'ils sauraient aussi manier i'épéc coa- « tre des ennemis intérieurs. »

l'andis qu'il parlait , la troupe s'animait de moment en moment; leur fureur et leur insolence perdaient toute retenue; ils proféraient, en frémissant sourdement, la menace et l'outrage ; déjà ils branilissaient leurs liaclics d'armes et leurs j)iqucs; lescnvojés du dauphin furent obligés de se retirer. Le prévôt fait suspendre le travail des ouvriers, donne l'ordre aux. bourgeois, aux gens de métiers cl autres de prendrcles armes : toute

»356) CONTRE L'AUTORITK ROYALE. 77

Ja ville était en émeute et en nimeur; on vo^^ait (les honiiiies courir de tous côtés, s'attrouper, s'exhorler imituellcnient. Paris allait devenir un champ de carnag^e; oit désignait déjà plusieurs olficiers du roi.

Le comte de Roussi revint avec les autres anironCer au duc de Normandie le succès de leur message ; et comme il était encore tout plein d indignation, il se plaignit < que la «c majesté rojale avait été violée dans leur K personne; que si l'on ne châtiait des re- « belles, on devait s'attendre avoir le pré- « vôt et ses satellites bouleverser tout dans « Paris, selon ses caprices; que l'impunité « d'un premier attentat encourageait au cri- «( me ; qu'il fallait une vengeance prompte « et terrible. »

Mais des gens plus réfléchis faisaient observer, « que si la rigueur n'était appuyée « par la force , elle ne servirait qu'à irriter « les esprits déjà trop exaspérés ; que la juste tice, les lois, la raison ne seraient point « écoulées, et qu'il fallait se garder de pous- « ser à bout les révoltés. Qu'il restait une « barrière, tant qu'ils n'avaient pas tout osé; « que s'en prendre aux chefs du parti, c'é- « lait leur donner de nouvelles armes. Que n cette puissance de Marcel, élevée par la

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« laveur pojniluirc, el lorulée sur la félonie, K lie |juu\iiil subsister; (|uil se iirécipilerait « à sa perle lui-mcnie. Mais qu'il élailnëces- « saire de plier aux circonstances. Que ce « n'ctail ni Marcel ni ses complices quiren- « verseraient du trône le sang des Valois. « Qu'en cédant, on pourrait avoir l'air de « relâcher de son autorité par indulgence; « mais que si la dignité rojale, commise « avec les factieux , était opprimée par la « force, ilneresleraitplusaucunercssourcc; « qu'enfin il j avaitaulanldecourage àsoul- « frir une dure nécessité, qu'à tout oser. »

Le dauphin contraignit la vivacité de la jeunesse el la fierté <lu rangsuprème à suivre les conseils de la prudence. 11 se rendit de grand matin au Louvre, et dit au prévôt des marchands qu'il n'était pas mécontent; qu'il pardonnait lout; qu'il convoquerait les Etats quand on le voudrait; qu'il ferait arrêter el retenir en prison jusquau retour du toi tous les officiers qu'on lui avait désigués dans la précédente assemblée, et qu'il renonçait à la nouvelle monnaie.

Le prévôt demanda des lettres -royaux pour garantir la foi de ces promesses; il exigea encore, quelques joursaprès, que le dauphin envojât des sergcns en garnison dans

i35(3) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 79 les maisons des officiers que l'on sacrifiait à la haine du peuple : caril j eneutquiprirent la fuite. Quoi qu'il pût lui en coûter, le duc passa par tout ce qu'on voulut.

(1 j Les gens des trois Etats mandés par le dauphin arrivèrent à Paris dans les premiers jours de février; et tout le mois se passa ea conférences tenues au couvent des Gordeliers, pour convenir des requêtes qu'ils devaient présenter. C'est là que les moteurs de troubles s'évertuaient à enflammer la colère des mécontens, et semblaient se disputer le prix de l'audace et de la rébellion; rouvrant toutes les blessures, réveillant toutes les inquiétudes, armant tous les préjugés, toutes les passions, tous les intérêts, et entraînant les esprits par des discours véhémens et caplieux. Alors les simples et les faibles croyaient voir des dangers et des maux qu'ils n'avaient ])as encore aperçus, concevaient des ressentiraens et des défiances qu'ils n'avaient pas connus jusqu'à ce temps , et commençaient à trouver des abus dans ce qu'ils avaient toujours suivi comme un ancien usage, à nommer exactions arbitraires ce qu'auparavant ils ap-

(1) Chr. Saint-Denis, fol. 171, y". — Préf. Ord.j vol. 111 , pag. 63.

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peluient redevances, et subversion de loiile justice et de ton! droit ce qui leur avait j3aru l'ordre du gouvernement et les principes de la nionarcliie.

(i) Parmi le clergé, parmi les nobles, on se plaignait des richesses perdues, des prérogatives enlevées, des droits amortis, des lionneurs Ct du pouvoir détruits , des juridictions envahies par les ol'llcicrs royaux et par la chambre du Parlement, du monnayageextorqné aux prélats et aux barons, pour consommer plus sû-ement la ruine delà France. Knfin chacun réclamant (piclque privilège, quelque partie de son autorité, ou quelque bien , ils n'allaient à rien moins qu'à ramener la monarchie au temps des premiers successeurs de Hugues Capet.

Mais ils n'égalaient ]ias encore le tumulte et les orages de l'assemblée des communes. On vovait un avocat de Ba^ ille, ap|)elé Nicolas le Chanteur, et Consac , et Philippe Giffartjéchcvins, etJcau Delile, et Jean Prévost,s'agiter ct courir dans toute la salle, prendre quelques députés en particulier, déclamer au milieu des groupes qui se formaient.

(i) Chr. St.-Den. , fol. 172, r". — Froiss. , liy. I , «h. 1 70. — Préf. Ord. , vol. Il J , pag. 65.

i55fi) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 81

On enlcndail un bruil conCtis, un murmure violent, d'uu ils'ëieVailde temps en temps des «ris de révolte , des vociférations contre les grands, contre la couret contre les oliîciers du roi , des dénonciations de coutumes odieuses : « Plus de fausses monnaies! — Plus de pri- « ses! — A bas le Parlement! — Point de « grâce aux mauvais et perfides conseillers! « point de rémission aux sang-sues du peu- « pie! » Et chacun , pour appujer ses plaintes et redoubler la haine, avait à citer quelque trait de noirceuretd'injuslice, dontlui-même ou un de ses parens ou de ses amis avait été ■victime. Lorsque les esprits se furent échauffés par ces mutuelles instigations , Etienne Marcel saisit l'instant favorable , monte sur une tribune j on l'écoute avec attention.

«Consuls et députés des bonnes villes,

(1) « Enfin , nous sommes réunis pour dé- « libérer librement sur la délivrance du roi «< et le rétablissement du rojanme.

« Enfin l'amour du bien j)ublic et la fern meté d'une résolution généreuse l'ont eni- « porté sur les intrigues et les ruses de ces

(1) Préamb. de l'Ord. de mars i356, vol. III, p. ia5.

«< conrlisans, île ces nobles , nos ennemis et « les ennemis de l'Elat. (Jar ne croje/. pas '< que , pour se ilccider, ils aient consulte la « raison, la justice, 1 utilité commune. S'ils «< les avaient jamais écoutées, nous n'aurions « pas eu tant à souH'rir : mais c'est i'imj)uis- « sance , c'est le désespoir qui les rciluit, « après que leur folie et leurs tlilnpidalions « ont tout perdu , à nous abandonner les «c débris de la France , pour que nous la n restaurions par nos conseils et par nos « soins. INous sommes réunis par eux, mal- « gré eux, et cette léunion va commen- « cer, je n'en doute pas, la réparation de « tous les torts, de tous les abus, de toutes « les injustices, et la régénération du peuple « Iranc.iis.

e< Non, il ne se peut l'aire qu'une puissance n qui a pour bases la violence et la fraudo, « ne s'anéantisse pas elle-même; il ne se « peut faire que la persévérance de la vertu « et de la sagesse ne triomphe pas de tous « les complots. Vous le YOjez : ceux oui « étouffaient les cris et les plaintes du peu- « pic, lui tendent des mains suppliantes; « ceux qui nous traitaient de rebelles, parce « que nous voulions dire la vérité au prince, » comme bons, loyaux et lldéles sujets à

i556) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 85 « leur bon seigneur, aujourd'hui sont obli- « gés de nous reconnaîlre sages et éclairés n sur les intérètsde l'Elut. Aquoi ont abouti « toutes leurs sublililés , tous leurs nien- « songes pour éviter celte inévitable néces- « site de la soumission à la volonté générale? K Ils oui lait sentir davantage le poids de « leur despotisme ; ils ont relardé leur cliule « pour la rendre plus terrible ; ils on l ajouté « â la douleur de nos anciennes misères le « ressentiment d'un dernier alFront. Etrange « contradiction delà tjrannie,quis'indignait « de ne pas nous voir assez lâches , assez vils « pour endurer ses coups et ses injures, et « qui nous demandait des efforts de courage « contre les ennemis du dehors!

«Oui, nous voulons, nous saurons bien, K chasser les Anglais hors de la France, afin « que les habita ns puissent vivre en paix et « en sûreté. Nous donnerons nos biens , « notre sang , pour aider monsieur le dau- « phin à délivrer le roi notre seigneur ef « maître. Mais, avant de prendre les armes « contre l'étranger, il J a d'autres ennemis « qu'il- faut abattre, et avec d'autant plus <c d'activité qu'ils sont plus près de nous; « avec d'autant plus d'indignation qu'ils se « disent les serviteurs du roi , eux qui nous

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« réchiisent àun état si dciilorable. Pourquoi « l'Anyliiis a-t il pénétré jusque dans l'inlé- « rieur du royaume et aux purles de la ca- '< jiilale, presque sans résistance? Pourquoi " nous a-t-il insultés, a-t-il ravaj^é nos cam- " pagnes, sans que toute la nation se soit « levée d'un mouvement commun el spon- «tané? On est las d'aller repousser au- '< dehors l'ennemi , pour conserver un butin « et une proie à des ministres avides. Ce n'est « pas la perte d une ou de plusieurs batailles, « qui renverse les élals. c'est le despotisme, « enélei;;nunt l'amour de la patrie et la fierté n nationale, en ne laissant aux hommes de « sentimentque pourla douleuret la colère, « qui osent à peine murmurer, el en faisant « regarder les maux de la guerre comme «c une diversion aux vexations de la paix, et « les étrangers comme des libérateurs.

« Garderons-nous dans le sein el dans les « entrailles de la France celte peste qui la « mine el la consume?

« A présent le Français fuit devant l'An- « glais. Le Français n'est pas moins brave « que sous le bon roi S. Louis el sous Phi- « lippe-Auguste. Les bourgeois ne répon- « dent pas à l'appel pour l'arrière- ban ; « ils ne viennent pas à la chevauchée ; ies

i356) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 85

«t gens d'armes ne font plus de brillans ex- « ploits. Qu'on ne les ruine pas; qu'on leur «c laisse les mojens d'acheter de bons clie- « vaux et de bonnes armes (i ; qu'on ne les M désespère point parla rapacité des officiers « rojaux , par les chicanes des gens de Par- «f lement, par les prévarications des baillis « majeurs , par les extorsions des hommes « de finance, par les déprédations des mi- « nistres.

« Avons-nous assez souffert ! Sans doute n nous avons donné le plus grand exemple «< de patience, de même qu'on nous a mon- « tré l'excès de la tyrannie. Devoirs irapo- « ses aux habitans des villes par les lois et »< les coutumes, sacrifices exigés des citoyens « par la patrie , services commandés aux «< sujets par l'amour du roi, nous n'avons « rien refusé , rien négligé , rien éludé. Si « les grands avaient eu quelque crainte de « Dieu et quelque humanité , ils ne seraient '< pas exposés, aujourd hui , à la haine et à rt la vengeance de tout le peuple. Endurer « plus long-temps l'oppression , serait une « lâcheté; la pitié pour les coupables serait

(i) Leblanc, Traité des Monn. , pag. aSo, et pnjface, pag. 25o.

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une traliison envers l'Elat. Consuls el ha- < bilans des bonnes villes, c'est à nous, qui formons la partie la plus utile, comme 1^ plus nombreuse cl la plus forte de la nation, c esta nous que doit appartenir principalement le soin et la gloire de sauver la France. On nous a demandé une aide pour la rançon du roi et pour les besoins de la guerre. Malgré l'épuisement de nos fortunes, nous voulons, comme bons et lldèles sujets , pajer la rançon du roi , fournir à l'enîretien des troupes, prendre Bous-mêmes le casque et l'épce , servir sous les bannières de nos paroisses, et grossir les compagnies d'hommes d'armes.

3Iais nous demandons à notre tour, pour prix de notre zèle et de notre générosité, ce qu'on aurait dû nous donner depuis long-lcmps sans sollicitations et saua intérêt : sûreté et justice. Prodiguerons-nous encore nos biens et notre vie , sans être certains que nous travaillons pour la paix et 1 honneur du royaume, et non pour ].i luxe et les plaisirs de quelques hommes , qui auraient fait beaucoup de g-râce à l'Etat s'ils s'étaient contentés de lui être inutiles? Mais il y a des gens qui aiment mieux faire le mal que de n'être rien, et qui.

" au défaul de science et de lumière, s'agraii- « dissent à force de bassesses et d'intrigues. « Voilà les gens qui nous gouvernent, qui « n(jus jugeai et qui nous commandent.

" S ils ne trouvaient pas leur aliment dans les plaies de l'Etat, tous ces abus qui lont gémir la raison et 1 humanité n'auraientils pas disparu? Verrait-on toujours des terrains immenses ravis à l'agriculture ])Our les chasses des grands seigneurs et des lavoris , et leurs ])laisirs devenus le fléau des campagnes, tandis cjue le pauvre paysan est forcé de voir tranquillement 1 espérance de son année, ou mangée par le gibier , ou foulée aux pieds des chevaux (1)? Verrait -on , malgré tant d'ordonnances contre les prises , les gens dii roi, de la reine , des princes du sang, du chaucelier,du connétable, des maréchaux, du maître des arbalétriers, et les maîtres d hôtel , les amiraux, les châtelains , les capitaines , les chevaucheurs , et tous autres officiers , ou plutôt tous autres brigands et pilleurs , venir dans les campagnes , et même jusque dans les villes , prendre de force aux liabitans leurs sub-

(i; Ortl. , vol. m, pag. 1.36, art. 25.

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« sislonces , leurs meubles , les înstruniens «de leur travail? Yen ail -on les chevaux '< emmenés, les fourrages enlevés pour en- « treteniret augmenter la magnificence des « équipages de tous ces tjrans subalternes? a \errail-on nos étables et nos pAlurages « de|)euples , nos vendanges el nos moissons » saisies pour nourrir leur sensualité ? Et l'on " nous permet à peine , pour résister à la " violence etaux outrages, de faire entendre " un signal de rassemblement contre ces '< ravisseurs, de même f[u'on appelle les se- « cours et l'assistance du voisinage contre " l'incendie , moins à craindre que leuF « cruelle avidité (i)!

« Ebî quel appui, quelle défense le fai- « ble peut-il attendre contre le fort, lors- (c que les interprètes des lois, les ministres. « de l'autorité rojale, font de la justice ua « trafic, et de leurs dignités un piélexte à « leurs rapines? lorsque dans les tribunaux « siègent la paresse, la fraude ? lorsque nous

(i) Ord., vol. III, pag. i?2, nrt. i6, 17. — Ibid., Tiiblc, au luol Prise. ]1 est dit, dans l'ordonnance de ccUe aruice, qu'on se rassemblera à son de cloc/ie-^ ce qui n'a-»ait pas été permis auparavajit. Voy. l'Ord. d% i355,p. 28, art. i3.

i556) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 83

« trouvons des mains qui nous dépouillent H et qui nous liappent, là où nous allons « chercher une protection (1)? lorsqu'on ne « saurait dire lequel est le plus pernicieux, « ou de souffrir sans se plaindre les torts et « les dommages, ou de s'exposer aux forma- « lités vénales et aux iniquités des officiers « royaux? A quoi sert de grossir tous les « jours cette multituded'officiei^sde l'hùtel? « Qu'on me dise quel bien a*fait ce grand ; «conseil, ceconse'ûpréexcellent, ce conseil ijL prééminent (a) (comme ils l'appellent ), « aussi ardent à la rapine qu indolent pour «. ses devoirs ? Quelle est l'utilité de cette « Chambre des Comptes, surchargée d'une « foule confuse de gens qui n'entendent «personne, qui ne s'entendent pas eux- « mêmes , et qui consument par leurs délais « et leurs taxes, la fortune entière de ceux « qui réclament une partie de leurs biens « engagée pour le service public (5j?

« A considérer cette multiplicité de juri- « dictions, ce nombre infini de magistrats, « cette grande rivalité entre les diflerens

(1) Ord., vol. ni, p. 139, art. 7; p. 1. Il, art. l3, i4;

(2) Conseil royal ; Préf. Ord. , vol. 111 , pag. 3. ^3) Ord. , vol. m, pag. i3i, art. i3.

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« ressorts tie juslice , on croirait ♦[uo la Lance gue tl'Oil est le lieu de la terre oii les lois c< sont le plus cxaclenicnl suivies. Il se livre « nue guerre continuelle entre tous les tri- « bunaux, pour usurper les attributions les « nns des autres. Le mai Ire des eaux et forêts « trouve partout desdélils contre le domaine « royal; leniaréchal, lecounélable, ouleurs « lieutenans évoquent à leurs assises les bour- « geois comme les gens de guerre; le bailli « empiète sur le piévot, le vicomte sur le « bailli, le sénéchal sur le vicomte, le Par- « Icment sur tous (i) ; enfin nous sommes tt jugés par tout le monde, excepté par nos « juges naturels (2). Il me semble voir des o loups alfamés se disputer leur proie. Qui « oserait réclamer? ces abus sont des droits « acquis. Les charges et les offices sont ven- « dus ou donnés à ferme (5). On n'a plus a besoin que d'argent pour être autorisé à « prononcer sur I honneur , sur la fortune, « sur la vie des sujets. Ln juge n'étudie plus « les coutumes, les usages, les lois; il cona naît la taxe des frais et des amendes ; voilà

(1) Ortl. , vol. m, p. l45, art. ■'j<j. — Ibid., p. i-H,

(2) Ibid., p. i34,art. 18, 19; p. i35,art. 23, ai.

;3) Ibid., pag. ivg^arl. 8.

i"56) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 91

IX tonte sa science. Il a donné au fisc ou aux « officiers du roi, une somme dont il pré- „ u lève les intérêts sur le peuple ; el quels « intérêts, que ceux qui ne sont réglés que « par le caprice ou la cupidité ? Ce n'est « plus le temps oii les rois se mêlaient à leur « peuple comme à leur famille , et lui com- « muniquaient les fruits de leur sagesse et « de leur bonté. Ils sont entourés aujour- « d'hui par des armées de consPillers, de « clercs et d'officiers royaux. J'ai plus d'une « fois oui raconter à mon aïeul, comme il « avait vu dans son enfance le roi S. Louis, « sans faste , sans appareil , écouter les (C plaintes de ses sujets, et accommoder les « dilï'erends , sous le gros arbre de Viu- « cennes. Il n'avait d'autre cortège que l'ace mour du peuple , d'autre décoration que « ses vertus. A ce tribunal paternel et vrai- (( mentroyal, lespelils étaientadmiscomme a les grands ; le mensonge était démasqué , ft l'intrigue et le crime étaient confondus. « Maintenant les conseillers rougiraient « d'une telle simplicité ; ils craindraient « de déroger s'ils n'allaient aux enquêtes « avec quatre ou ciuq chevaux (1 ; ils croi-

(i) OrJ., vol. III, pai^. i3o, art. 12.

9^ CO^^JURATION (i3r>6

« raifnt mal soutenir les priviléiiesetla cUyni- « téilelcurscliar^ieSjs'ilsneruinuieiil les parce lies par des salaires exorbilans, âmes véna- « les , vils mercenaires , vérilables sant^sues « fin peuple. Etes-vous panvre ? avez-vons <( un nom obscur? ne jjouvez vous èU-e ap- « payé d'une recommandation puissante?

« Malheur à vous. Les aniendes, les dépens, « les confiscations, consumeront voire mince « patrimoine ; et pourquerien n'ccliappe,les « huissiers d'armes , les sergens , les man- « geurs, viendront fondre sur votre maison , « et achever les misérables restes des exac- « tions de leurs supérieurs (i). Mais si vous <( êtes riche ,ousi vous tenez un rang à la cour, « si vous y comptez des parenset des amis, « vouspouvez vous livrer à tous lesdéborde- « mens, étaler tous les vices , et commettre a tous les crimes. Le meurtre, le rapt, les a trêves rompues, tout sera pardonné; vous « irez sans crainte déshonorer les femmes et « les filles, blesser ou tuer un ennemi en « trahison, mellrele feu aux églises, violer « l'asile des maisons consacrées au seigneur, « el souiller de votre débauche le sanc- « tuaire (2). Le juge taxera le priv de votre

(1) Ord., vol. III , pag. iSy, art 28, 29, 3o. '.2') Ibid., pag. 128, art. 6.

i556) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. yS

«impunité (i) ; le chancelier, les cliani- « bellans , les maîtres des requêtes de l'hô- « tel , les amiraux , et tous les officiers « feront des alliances , des conspirations, « pour étouffer les justes plaintes, et sur- « prendront à la l'acilité du roi des let*- « très de rémission et de grâce. Mais afia « de s'épargner encore lo soin de solliciter « ce qu'ils ont si peu de peine à obtenir, « leurs brigues, leurs flatteries, feront nom- « meràleur gré les vicomtes, les sénéchaux, « les baillis, les capitaines, les serjrens d'ar- V mes (2), et tout le rojaume sera livré à « eux, à leurs familles et à leurs créatures. « Et nous pajons tous les jours les maux « qu'on nous fait! Et telle est la folie dévo- « rante de nos maîtres, que bientôt ils ne « trouveront plus rien eu.v-mèmes à pren- « dre dans nos maisons, et que nous n'au- « rons plus de pain pour nous et pour nos « enfans. Vous avez traversé les campagnes: « qu'avez-vous vu partout? Des chaumières « délabrées , des terres en friche , des L- « milles errantes, et périssant par ladiselle.

(i) Ord. , vol. m, pag. i5o, art. 9. — Ibid , p. aoi, .ii't. 4. — lùid. , pag. 206 , an. 16, i8 , ai , a3, (a; Ibicl., pag. i4a, art. 47,48.

gt CONJURATIOxN (ij^G

« (Jelui qne l'ennemi n'a pas ravage voit sa « moisson brnlcc dans les guerres des par- « liculiers (i). Si ces fléaux ne l'alteignenl « pas, il n'évitera ni les sergens royaux, ni K les sergens des seigneurs, qui se dispu- « lent ses lambeaux. 11 iaut payer la taille « à son seigneur, il faut pajer les dépenses « de la guerre. Comment le paysan ne tom- « berail-il pas dans le découragcmenl et le « désespoir.^ La condilion des villes est-elle « meilleure? L'arlisan ne travaille plus ; le « commerce est anéanti (2I, et le simple « nécessaire coule plus à présent que le luxe « ne coulait autrefois ,^3). Cependant on ne « cesse de demander au peuple des aides, « lorsqu'il aurait tant besoin de secours. Les « impôts naissent des impôts. Tantôt on « exige un don gratuit, lorsque nous man- « quons de tout (4) ; tantôt nous sommes la- « xés par lèle comme un troupeau (5j ; tan-

(1) Oïd., vol. III, pag. i38, art. 34. (i) Ibid., pag. 255 , art. (). — Lchiaiic, Préf. , p. .^8. {7i) Préambule de l'Oril. du 25 novembre i356. Ord.,vol. m, pag. 89, 90.

(4) \'oj.,préf. du XVI" vol. des Ord. , le savant Traité de M. le comte de Pastorel sur les revenus publics.

(5) Ibid., pag. 4i, 42.

1556) CONTRE L'AUTORITE ROYALE. gS

« tôt le tribut est levé sur nos feux (i) ; ou « le prix des alimens augmente du tiers, du « double, toutTà-coup (2) ; ou l'on vient « dans nos maisons rechercher , compter, « estimer nos meubles, et nous achetons le « droit de conserver le lit où nous repo- « sons (5).

« On croirait que le trésor ne peut conte tenir l'amas de tant d or el d'aryeat. Le <( trésor est toujours vide. Mais les rece- « veurs , mais les sergens, mais les courti- « sans sont riches el magnifiques (4). Deu mandez à Bernard Freman , trésorier de « France; demandez à Jacques Lempereur, « trésorier des guerres , comment il se fait « qu'avec tant de subsides, les soldats, mal « payés, ont dévasté les campagnes, et que « les hommes d'armes n'ont pas eu de quoi « s'entretenir? Que sont devenus ces fruits « de notre économie, de nos sueurs, de no- « tre industrie? Demandez-le à Jean de Brec( baigne , valet-de-chambre de M. le duc de « Normandie; demandez-le à Leborgne dp

(j) Orrl , vol. XVI, préf., pag. 6, 24.

(2) Ibid. j pag. 5o et suiv., pag. 6i.

(3) Ibid. , pag. 9.

(4) Ibid, , vol. 111, pag. i3o, art. il.— • Préf. ibid., pag. 63.

9^) CONJURATION (i556

« Beausse , maître de l'ccurie de Monsei- « gneur , demandez - le à son échanson^ « GcoIFrov le 3Iasiirier; dcinande/.-le enfin « à tous les olfieiers de l'hôtel, à tous les a g^ens qui vivent à la cour. Car aujourd'hui « la maison du roi et des princes , qui de- « vrait être l'asile du pauvre et de l'op- « primé, pèse sur tout le royaume, et l'ac- « cable (i).

H Mais quelle est donc notre miséra-

« hle condition , si je n'ai pas dit encore

«le pire de nos Tnaux , un mal plus fu-

« neste à lui seul que tous les autres en-

« semble : l'altération des monnaies? Com-

« ment a-t-on pu persuader aux rois que la

« ruine des sujets , que le bouleversement

« de toutes les fortunes, étaient un moyen

« utile autant qu'ex pédilil' (2), de restaurer

« les finances et de pourvoir aux besoins de

« l'état? Vous avez entendu proclamer ces

« ordonnances dans lesquelles on fait décla-

« rer par le roi lui-même, qu'il compte au

a nombre de ses droits et dans son domaine

« rojal, ce revenu frauduleux (5) dont tout

(1) Ord., vol. III,pag. i4a,art. 49.

(a) /6/<i., pag. 18, 71,218, 266.

(3) /iîc/.,pag. 34, art, 27. — /^(c/. , vol. XV, préf.,, pag. 45.

i356) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 97

« honnête homme rougirait, et qu'eux-mé- « mes ils craignent quelquefois d'avouer, « recommandant de mettre la différence la « moins visible , ou de n'en pas mettre du « tout : à l'injustice de cette exaction ils « joignent la honte du larcin fi).

(C La puissance rojale , par un arrêt solen- « nel , i-ompt les liens de la société civile, « anéantit la foi des contrats, viole la garante tie publique , détruit le crédit national , « tarit tontes les richesses dans leur source, « et perd d'avance l'avenir : plus de sûreté, « plus de confiance , plus de commerce. « Quel engagement pourrais-je prendre, « quelle vente, quelle acquisition oserais-je c( faire , lorsque je ne sais pas si la somme a que je dois donner ou recevoir, toujours a la même en valeur fictive , ne sera pas « diminuée de moitié pour la valeur réelle? « Et les mutations se presseront avec tant (( de rapidité , qu'on aura peine à se recon- « naître de jour en jour dans le calcul des « paiemens (2). Le droit de seigneuriage

(O Préf. Ord.,\ol. 111, p. lo5. — Boizard, Traité des Moan. , pag. 297, ^98 , 299.

^2) C'est ce que dit le roi Jean lui-même. Ord. , tom. 111, pag. Sao. — Préf., pag. 106. — Leblanc, Traité des Monii. , pag. 258.

gS CONJURATION (i35S

« lirera , i!ans une seule année, des mains « tles particuliers, récpiivalenl de toiil l'or « cl de tout l'argent en circulation (i). Quelce quelois même , sans daigner llxer le prix « des espèces décriées et des nouvelles, on « nous mettra, pour régler la difl'érencc, à « la discrétion des généraux -maîtres (2). « Ces grands arbitres de nos fortunes peu- « vent à loisir exercer leur adresse el s'enri- « chir aux dépens de 1 Etat. Ce n'est point « pour eux tju'il y a des lois. Je voudrais u cependant que l'administrateur- général tf et souverain maître des monnaies nous ex- « pliipiàt pourquoi, depuis neuf ans, lors- « qu'elles sont laites et relailcs si Iréquem- « ment, on n'a vérifié aucune boîte, on n'a « demandé aux fermiers aucun compte de « leur fabrication ?

tt Mais nous , si nous sommes assez hardis a pour ne pas échanger la monnaie que nous « possédons contre une monnaie plus faible « d'un quart ou delamoitié, les coupeurs (5),

(1) Préf. Ord., vol. III, pag. loi. — Ibicl. , Tal)lc des pris, du marc d'or et d'argent, pag. 126 et siiiv.

(u) Ord. , vol. III , pag. 73.

(3) Préf. Ord.. vol. 111. p. io4. C'étaient des gens cliaigés d'ciupixhcr le cours des nioiiiiaius supi>ri-

i35Ô) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 99

(( cette race déleslahle , porteront la main « sur nous ; il nous liiudra soufFrir leurs per- « tfuisilions injurieuses, les récompenser de (c la perle qu'ils nous causeront, et payer « leur insolence (1).

« Consuls et députes des bonnes villes, « nous qui représentons la nation, Crainte drons-nous toujours ceux que nous dece Trions faire trembler? Les laisserons-nous « toujours pervertir l'esprit des rois par leur ce funeste influence , et déshonorer et perce dre le royaume? Le clergé se plaint à (c grands cris des profanations et des atten- (( lats contre la religion ; la plus saine parce tie de la noblesse murmure contre les ce auteurs de nos désastres , ipii ont épuisé M son sang et flétri sa gloire. On n'attend « plus que le peuple, dont la force doit as- <' surer le succès des plus belles entreprises. « Que du sein de ce peuple autrefois mé- « prisé sorte la liberté de toute la nation, ce 11 est temps de montrer que si nos pères ce ont acquis la franchise, nous sommes <e dignes d'en jouir aussi , et en état de la

njKCs. S'ils en trouvaient, ils les coupaient et faisaient payer une anaeiicle.

(1) Ord. , vol. m, pag. 524. — Boizard, Traité des Monn., pag. io4, io5.

loo CONJURATION (i356

« garder. Il est temps de délivrer nion- « seigneur le dauphin , il est temps de proua \CT (]iie si nous avons tout soulFert jus- « qu'aujourd'hui, ce n'était ni lâciielé , ni « abrutissement, mais que le respect pour « notre seigneur et notre roi, et notre espoir <( dans sa justice, ont contenu notre douce leur. ÏNous ne pouvons plus rester dans « une slupide inaction , sans trahir la con- « fiance des communes, les intérêts du roi , a la cause de la religion et les droits du « peuple.

« Combien je suis indigné , toutes les fois « que j'entends direqu'en France l'anarchie «< ou le despotisme sont comme naturels, et « que notre génie n'est ])as capable d'une n sage consliluliun ! Quelle honte de ne « pouvoir soutenir la comparaison avec «• quelques pauvres villages de la Suisse , « (pli ont bien pu , il y a cinquante ans, «t briser le joug imposé par l'Autriche, et «■ se maintenir libres contre les Torces de ■1 l'Empire! Soyons donc à notre tour las €c des abus et de la tyrannie ; mais point « de molles tentatives , point de timides « efforts : la constance peut seule venir à « boni de tant d ennemis. Si nous reculons i. après les avoir attaqués , nous n'aurons

i356) CONTRE L'AUTORITE ROYALE, loi « fail que les irriter ; il faut les clélrtiire. «< Voyez déjà les heureux ellels de notre cou- « rage. On espérait que rebutés de tant d'etii- « barras et de dégoûts, nous consentirions « à nous départir de nos réclamations; mais « par une sage et lenne o])posilion à leurs « édits pernicieux , nous les avons forcés « d'avoir recours au peuple, et la capitale « a donné le signal de la liberté. Les bonnes « villes de la France se sont montrées ses « dignes émules. Habitans de Beauvais . d'A- « miens, de Rouen et des autres villes, vous « achèverez avec fermeté l'entreprise que « vous avez commencée avec tant de gloire. « Il faut régénérer la France ; il faut réfor- « mer tous les vices du gouvernement , bri- « ser nos entraves et nos chaînes, et faire « disparaître les honteuses cicatrices de la « servitude. Mais comment détruire les « maux, si l'on n'en extermine les auteurs « et les artisans ?

«f Non, je necroiraijamaisquelerojaume « puisse exister, tant qu'il ne sera pas purgé « de ces conseils , de ces chambres des « comptes , de ces parlemens , gouffres em- « pestes qui infectent la nation , et où vont ce s'engloutir toutes les richesses publiques « et particulières ; non , nous ne scroii'

102 CONJURATION (i35G

" pas sûrs de nos droits, tant ([ii'nn Pieri^ « de la Forêt sera le roi pltitùl que h; cliaii- « celier de France ; tant qu un président « d'Oryeniont nous jugera selon son ca- M priée; tant qu'un Renaut Dacy mettra, au >' nom du roi , l'iniquité en principe; tant '< qu'un Robert de Lorris , un Enyuerrand « du Petit-Cellier, un Robert de Préaux , u leront entendre au prince tout ce (jtî'ils «voudront ; tant que ces nobles , cnlans « vieillis par le luxe et la débauche , ou « vieillards imbécilles , tous ces fuyards « d'Azincourt et de Poitiers, domineront à « la cour et dans le rojaume. Regardez « comme ils étalent à nos jeux dans Paris, " leur luxe et leur orgueil. Ils nous raépri- « sent , parce que nous allons à pied , parce « que nous vivons frugalement, et que nous « sommes vêtus de simple drap, (i) Mais ■« qu'ils ne montrent pas avec tant d'osten- « talion leurs manteaux enrichis de gris et « de vair, et leurs chaperons découpés , et « leurs plumes, et leurs perles, et leurs cein- '< tures dorées , et leurs diamans. Qu'ils ne <e soient pas si fiers de passer leur vie en « fêtes et en festins, et de donner de riches

(i) C. Nang.,i.ag. ii4.

i336) CONTRE L'AUTORITE ROYALE. io3

salaires à des niénestriers et à des jongleurs, tandis que l'étal est dans le deuil. C'est nous qui payons toutes ces parures et toutes ces débauches. Et ils ont l'air d'ajouter la menace au dédain ! Ils nous traitent de rebelles ! Nous verrons à qui appartient ce nom : aux oppresseurs du peuple on à ses représenlans? Je sais qu'ils en veulent à nos jours, qu'il n'j a point de crime qui les effraie. Mais ils*ne m'intimideront pas, ils n'intimideront pas les bons Français , les fidèles sujets du roi. Nous répondrons à toutes leurs demandes, que, si l'on veut entourer le prince d'un conseil formé de gens sagres et bien affectionnés pour le roi et le roj^aume (i) ,• si l'on veut permettre au peuple de surveiller l'emploi des finances qu'il fournit, de participer au gouvernement de l'état qu'il défend , il est prêt à courir à l'ost , et à donner une aide ; mais que si l'on exige une soumission aveugle à tous les caprices des ministres, nous nous laisserons envahir par l'ennemi, plutôt que de supporter encore leur joug insupportable , et que nous ne voulons plus exposer notre vie et

(l) Old. ,Tol. lITjpSg; 120, 128, etc.

îo4 CONJURATION (i35S

« sacrifier nos biens pour les usurpateurs « d'une puissance arbitraire, qui regardent « nous et nos familles comme leurs serfs, ft nos terres et nos maisons romnse leur pro- « priélé, notre honneur comme une prélen- « tion ridicule , notre sang comme une vile « proie qu'on peut prodiguer à l'ennemi ».

Il serait difficile de décrire l'exaltation, le déchaînement des députés des villes , après avoir entendu ce discours. Leur fureur éclatait avec un tel redoublement de violence , qu'ils semblaient commencer de cet instant à connaître et à sentir ce qu'on a|ipe]ait leurs griefs et leurs injures. Cette Irénésie se communiqua bientôt aux deux autres Etats , dans les conférences générales (i), et tous attendaient avec inq)atience la grande journée.

Le sire de Picquigny et les amis du Navarrois , et les échevins de Paris , Consac , Bourdon, Belot, GifTart (2), et les avocats Nicolas le Chanteur, Jean de S. Onde, Jean Godard, et tous les chefs de parti, ne cessaient d'attiser le feu de la sédition parmi le peuple et parmi les chevaliers. Les rassem-

(I) Préf. Ord., vol. IIT , pag. 65, (a) Mcm. Kav. , pag. i3c).

1550) CONTRE I/AUTORITE ROYALE. io5

blemens, les discours artificieux , les sourdes pratiques , les fausses nouvelles , les brillantes promesses, les distributions d'argent , rien n'était oublié. Mais les deux plus infatigables adversaires de l'autorité royale, c'était l'évêque de Laon, à la cour, et Marcel dans les communes.

Ils avaient pris des postes différens selon leurs caractères.

Marcel, d'une humeursombreet violente, fourbe sans finesse, ennemi insolent , méprisant la naissance , la vertu , les titres , la majesté, outrageait ouvertenienl tous ceux, qu'il haïssait, trompait le peuple sans le flatter , ne liait ses partisans que par l'intérêt ou la terreur. L'évêque de Laon , non moins séditieux, mais avec plus de sany froid et de souplesse, ])rincipal agent de la faction et conseiller du dauphin , sapait la roj^auté en présence même du prince, et souvent par ses mains, affectait un air de dignité et une certaine observation des bienséances plus injurieuse encore que la dureté brusque de Marcel. L'un figurait mieux dans une assemblée délibérante et dans une négociation ; l'autre poussait avec plus de vigueur une entreprise et un coup de main. Le péril effrajait révê(£ue j le péril irritait Mar-

io6 CONJURATION (i35S

ccl. Quand Marcel songeait à prendre un parli exlrèiue , l'évèque se préparait à la l'uilc. L'un était plus prudent , mais j)lus prompt à désespérer; l'autre plus résolu et plus ardent , mais jusqu'à l'opiniâtreté et jusqu'à la fureur. L'un, plus perfide, conduisait ses ennemis dans le piège; l'autro, plus sanguinaire, les assassinait. L'évèque, supérieur en apparence par son rang , secondait Marcel dont l'énergie dominait tout. Dévorés l'un et l'autre d'ambition , mais Marcel dédaignant les honneurs, et jaloux seulement de sa puissance ; l'évèque faisant servir l'autorité à la satisfaction de l'orjjueil ; ils se perdirent par leur avidi(é pour l'argenl. Ils ne savaient pas faire paraître cet adroit désintéressement qui semble négliger de s'enrichir , pour s'emparer ensuite ](lus sûrement de toutes les fortunes avec tout 1 état.

(i) Enfin ce fut le 3 de mars que se tint l'assemblée publique des Etats , au Palais-Rojal, dans la chambre du Parlement. Le duc était accompagné des coniles d'Anjou et de Poitiers, ses frères ; il y avait un

(r, Prrf. Ortl.,vol. III, pag. 63. — Clir. St.-Denis, fol. 171 , r°.

-1336) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALF* 107

sî grand nombre de députés, que la salle pouvait à peine les contenir (1). Robert le Coq, évêque de Laon , orateur du clergé, prononça ce discours, rempli , selon l'usage du temps , de citations tirées de l'Ecriture- Sainte, et dans lequel le sacré et le profane étaient souvent mêlés :

« Monseigneur,

« (2) Les députés des trois Etats de la Lan- « gue d'Oil, que vous avez appelés à vous « donner conseil et aide pour la délivrance « du roi et pour le gouvernement et la dé- « l'ense du royaume, ont pensé, après gran- « des et mûres délibérations de chaque Etat « séparément et ensuite de l'assemblée gêné- « raie, que les maux de la France ne pouce vaientétre réparés, si l'on n'en détruisait « la cause, et qu'ils répondraient mal à vos « louables intentions et à la confiance des « trois corps qu'ils représentent, s'ils ne vous « priaient humblement de prendre en comte passion les peines, travaux et dommages « que les sujets ont toujours patiemment

(1) Chr. St.-Den. , fol. 171 , r".

(2) Voy. le préambule de J'Ord. de mars i35f>, vol. III ^pag. 125.

io8 CONJURATION (i356

« soiifierts et souffrent encore (i), et devoii- « loir leur accorder, de votre libéralité, « autorité et puissance, les réformes, sup- « pressions et changemens qui, avec le sert cours de Dieu, sont les seuls moyens de « sauver le roi, vous, et votre bon peuple. « Pourmoi , Monseigneur, quevolreaugusle « père a daigné honorer de tant de faveurs « et de bienfaits (2), je me félicite d'avoir « été choisi pour vous témoigner le zèle et « la grande afleclion des Etats envers la fa- « mille rojale (3), et de pouvoir remplir « à la fois le vœu de la reconnaissance, les « obligations d'un sujet fidèle, et les devoirs « d'un ministre du Dieu tout puissant, en « portant au pied du trône la vérité.

« Monseigneur, il j' a des temps où Dieu, a ajanl laissé combler la mesure des ini- « quités et des abominations sur la terre, « envoie de subites et terribles vengeances. « Il ébranle, il bouleverse les royaumes, « il tourne en ignominie l'orgueil des illus- « très du siècle. Alors , selon les paroles « d'Isaïe (4) , les âmes arrogantes qui di-

(0 Ortl.,Tol. Ill.pag. 128, art. 6.

{•j] Mém. INav. , pag. log, note 1.

(5) Ord. , vol. 111 , pag. 125.

(4} X LV 1 1 , a. Ego sum et non estprœterme ampliîta:

i556) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 109

« saient : il n'y a que moi sur la lerre, trem- « bleritei) voj'ant les jugemeiis du Seigneur, « en tombant sous sa main redoutable; et « il semble que du milieu de leurs débris « sorte celle voix céleste : entendez, grands « de la terre, instruisez- vous, arbitres du « monde (1).

« S= Paul nous l'assure : on ne se moque «pas impunément de Dieu (2); et Dieu « pouvait-il souIFrir plus long-temps cette tt sécurité impie où l'on était de ses lois et a de sa puissance; les profanations de son « saint nom et de ses autels vainement at- « testés tous les jours; l'abandon et le dé- « périssement de l'Eglise, cette mère com- ^ <( mu ne des Chrétiens ; l'aKliction et l'art vilissement des organes , des ministres, « des vicaires de J.-G. , ces médiateurs de « grâce entre le ciel et la terre? Pouvait- « il souflrir que, par une monstrueuse au- « dace , la justice humaine, usurpant sur « la justice sacrée, tirât des tribunaux ec- « clésiastiques ceux que leur profession ou « leur demeure j tenait attachés? pouvaila il souffrir que les prélats éclairés par L\

(1) Etnunc,reges,intelligite,erudimini,etc. Ps.IIjiO;'

(2) Ep. ad Gai. , VI, 7. Z>eui non irridetur.

110 CONJURATION (i356

« sagesse tren haut fussent cloii:;'nés des a conseils ? que les prêtres et les reii- « g-ieuy qui enseignent aux peuples leurs «devoirs, vécussent pauvres, errans, et « comme chargés d'opprobre? que les couc( vens, ces maisons toutes divines,- ne pusce sent être un asile pour la vertu et la chaste télé, contre la violence et la brutalité des « grands et des soldats?

a Sa colère s'est allumée; il a aiguisé son « glaive (i) , et il s'est écrié : consolez-vous « et relevez la tête vous qui êtes abattus j <( malheur à vous qui êtes pleins et rassasiés, K malheur à vous qui riez (2) et consumez le « temps en letes et en festins. Cependant, « sa uHséricorde égale sa justice; il veut « éprouver et non perdre ceux qui peuvent « se corriger; mais il veut qu'on écoute les « dépositaires de sa parole et les interprètes « de ses volontés. 8a clémence est à ce (c prix. Vous avez lu , Monseigneur, dans « riIistoire-Sainte (5), comment Roboam, « qui commença, jeune encore et sans ex-

(1) Ezecli., XXI, 9, 10. Gladius exaculus eut etlimatiis, etc.

{1) Luc, VI, 24,25. yw qui saturati esth , vœ vobis qui ridelis.

(.■5) Reg. , m 12.

i556) CONTRE L'AUTORITE ROYALE, m

« périence, à tenir les rênes du gouverne- « ment, méprisant les réclamations du peu- « pie, négligeant les conseils des sages, se « livrant en aveugle aux séductions des « courtisans, réduisit tout Israël à repren- « dre par la force ouverte ce qu'on ne dési- « rait obtenir que par les prières. Ils se plai- « gnent, disaient ces lâches favoris au jeune a prince , que votre père les a conduits « avec le fouet; frappez-les d'une verge de « fer. Redoublez le l'ardeau des impôts, et a jouissez de leur vaine indignation. C'est « ainsi qu'ils parlaient, et peu leur importait «. que l'Etat fût puissant ou misérable, coûte vert de gloire ou d'iiitamie, pourvu qu'ils « pussent envahir toutes les charges et les ce dignités, répandre les richesses et les honte ncurs sur leurs amis, leurs partisans et « leurs créatures, s'engraisser du sang d'Is- « raël, mener, dans l'oisiveté, une vie voie luptueuse , insulter à la détresse et à la ee douleur publiques par l'insolence de leur ce luxe et le scandale de leurs dissolutions, ee Mais à la iin Israël se souleva, extermina ee ses oppresseurs, qui entraînèrent le prince ee élans leur ruine. Nous préserve le ciel de ee toule idée de révoile : nous aimons mieux (( vous faire entendre les gémissemens arra-

112 CONJURATION (i556

a chés ]iar l'exlrciue souffrance , que les « niiiiinurcs élevés par l'impalience et la « colère. Et vous, Monseigueur, vous pré- « serve aussi le ciel de l'enclurcissemerit de « Koboam. Il vous en a préservé. C'est lui « qui a mis dans votre cœur l'envie de vous « rapprocher de votre peuple et d'accueillir « sa plainte. Vous avez dit, dé même que la « première victime de l'imposture, ce ser- « peut m'a tron)pé (i). Oui. Monsei;^neur, ic vous êtes en tou ré tic serpcns, don t le souille « contatricux a tâché d'infecter votre âme a innocente et pure. Depuis long-temps ces « serpcns, envoyés par l'enfer, versent leur « poison sur tout le royaume, l'onl fuit lom- <c ber en langueur, lounnentent et déchirent « le peuple, se repaissent avidement de ses « os et de sa chair; et leurs siflle/nens em- « péchaient nos cris d'arriver jusqu'à vos « oreilles. 11 faut en délivrer votre peuple, « il faut vous en délivrer vous-même le « premier,Monseigneur, il faut écraser leurs « têtes coupables, et anéantir, sehm Texte pression du roi prophète, tous leurs noirs <i. complots (2), de peur que l'orage de la co-

(1) Scrpena decepit me. Gènes. ,111, 1,5. (a) In Mû die perihunt omnes cogitationes eorum. Ps. CXI.V,4.

i556) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. ii3 « 1ère et de la haine du Seigneur, prêt à fon- « dre sur eux , ne s'étende jusqu'à vous. « Désormais vous admettrez aupresde vous, « danslegouvernemenletradminislralionde « rElat,debonsprud'hoinnies(i) véritables, '.( et locaux, et bien intentionnés envers le « peuple, qui va renaître à l'espérance et « au bonheur, lorsqu'il saura que l'avarice u et l'ambition ne pourront plus corrompre « vos bons desseins et vous empêcher de « faire droit aux justes et gracieuses repré- « senlalions de vos fidèles sujets.

ce Monseigneur, toute la nation (car les « requêtes que nous vous présentons , ajant « été envojées dans toutes les provinces et « approuvées par le clergé, par les nobles « et par les bourgeois des bonnes villes (2) , a on peut dire que vous allez entendre la « voix unanime delà France entière), toute « la nation est prête à vous offrir un secours « de trente mille hommes d'armes. Mais elle c< vous demande avant tout la destitution et a la mise en jugement de ces vingt-deux of- « ficiers (il lut les nomS\^3)); elle vous de-

(1) Ord. ,vol. III; pag. 125.

(2) lbid.,\o\. IV, p. 181. Lettres du 3 mars i356. =- Préf. Ord. , vol. HI , pag. 63.

(,3; Le chancelier Pierre de Laforêt; Simon de Bussy,

ni CONJURATION (i566

« niaiiilc cnsiiile qu'il soit élu ])ar le conseil «tirs Etals, trenle-six tlcpulés, douze de a cliaquc ordre, pour la collection et dis- IX pensation de l'aide, la réformation du « royaume et le jugement des officiers « privés de leurs charges (i) ; que tous « les officiers actuellement en exercice , « soient dès ce moment suspendus de leurs « fonctions, en attendant l'information des

président ilii ParlcimMil; Robert de Lorris, dievalier, clramhrllan ; TSirolas r)ra(jiie , maître de l'iiôtel du roi ; J:Iiigucrrant du IVlil-CcUier, trésorier de France; Jean Poile-le-"Vilain, souvei-ain maître des monnaies; Jean Cliauveau de Chartres , trésorier des gueri'es ; Jean Cliallcmart; Pierre d'Orgemonl, président en Parlement; Bernard de l'renian, trésorier de France; Jacques Lempcreur, trésorier des guerres; Etienne de Paris; Pierre de la Charité; Ancel Choquart , maîti-e des requêtes de l'iiùlel (hi roi; Jean ïaupin, de la chandjre des requêtes; Robert de Préaux, notaire du roi ; Renaud d'Acy, avocat du roi en Parlement ; Jean d'Aiixerre, maître de la clianil)re des comptes; Jean de lîrchaignc, valet-de-chaud)re du duc ; Lehorgne de Vlaux (ou de Beausse), maître de l'écui'ie du duc; l'abbé de l'alaise , président de la cliauibre des cnqucles; Geoffroy le îMasurier, échanson ( PréC. Ord , vol. m , pag. 63. — Chr. Si.-Den. , fol. 1 7 1, r°. — Ord. , vol. 111 , p. 3i(), p. i3o, art. 11.)

(1) Froiss., liv.l,cl). 170. — Mém. Nav.,pag. i3o.

î55f)) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. ii5

« députés généraux (i); que le Parlement « ne reçoive plus les appels iinniédials, et « n'attire plus à lui les affaires de la comte pétence du prévôt de Paris (2) ; qu'il ne « soit fait ni paix ni trêve avec l'ennemi, que « du consentement des trois Etats (3) ; que a les trois Etats se rassemblent après la Qua^ «c simodo prochaine , et ensuite toutes les « fois et dans le lieu qu'il leur paraîtra con- « venable, pour délibérer sur les besoins « de la guerre et le gouvernement du royau- « me, sans que l'avis de deux Etals puisse u lier le troisième (4)-

Quand il eut achevé la lecture du caliier (5), il ajouta :

( I ) Chr. St.-Den. , fol. 173, r».— Préf. Ord., vol. III, pag. 64.

(2) Ord. , vol. III, p. i34, art. j8; p. i45,art. 59.

(3) Ibid., pag. i4o, art. 39.

(4) Ibid., pag. 127, art. 5.

(5) Ou demandait encore , que les deniers provenant du subside fussent levés et distribués, non par les ofliciers royaux , mais par des députés que les Etals éliraient, et qui jureraient de résister à tout ordre et toute sollicitation du roi et de ses ministres pour employer l'argent à d'autres dépenses qu'à celles de la guerre (a) j

(a) Ord. , vol. III, p.ig. iiO, ait. 2.

u6 CONJÎ'RATION (i5^6

« Les Etats-]Générau\ , qui désirent iiiii- « qiienienl la félicilé du rovaiime et du « roi , notre bien aimé seiyncur et sou-

Que l'on n'accordât plus de pardons pour meurtres, pour viol, ])Our rapt, ou pour infraction de trêves ou de sauve-gardes (n);

Que les ollîces de justice ne fussent pi us vendus ni donnés à ferme (/» ;

Que les frais de procédure, d'enquêtes et d'expédition fussent modérés dans la chambre du Parlement et dans celle des Comptes, et lis gi;us de ces deux chambres, ainsi que tous les officiers, réduits en nombre et changés (f) ;

Que toutes prises de vivres, fourrages , etc. , etc., fussent iiiteidites, et fùcullé donnée aus. iiabitansde se rassembler à son de cloche contre les preneurs, sans pouvoir être cités que devant leurs juges ordinaires (il) j

Qu'il fut défendu de faire transport ou cession de dettes à des personnes privilégiées ou plus puissantes it);

Que les juridictions des juges ordinaires et des barons dans leurs terres, fussent maintenues contre les usurpations des maîtres des requêtes, du coniiélable, des maréchaux, des niailres des eaux et forêts (y);

Que, pour éviter tout monopole et toute vexation,

(«) Oid.,Tol. lll,pag. ij8,ail. f).

(6) Ihid. , pg. I2y, ait. 8.

(c) Ibid. , pip. i3o,.'iil. 12; p. i3i ,art. l4; p. iSy, art. 2P,3o,

[d) Ibid., p.ig. i3i,ait. lu.

(«) /6i(/. , pag. i3.T,ail. 32.

\f) Ibid. , ail. 23.

ï3.'i6) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 117

« verain , vous requèrent et supplient de « sanctionner et faire sceller du sceau rojal « ces réglemens , comme récompense et

nul des officiers fia roi ne pût faire le commerce ou de marcliandisos ou de change {a) ;

Que les nobles et autres gens d'armes n'eussent point la faculté de sortir du royaume, et que toute guerre privée fût réprimée par les juges des lieux , tant qu'on aurait l'étranger à combattre (/');

Que tous les sujets du roi pussent piller sur l'ennemi, sans être obligés de payer un droit sur leur butin aux oiïlciers-généraux (r) ;

Que toutes personnes fussent contraintes à s'armer selon leur état, les laïques par les majeurs des villes et les hauts justiciers; les gens du clergé par les juges ordinaires de l'Eglise (d);

Que l'on rappelât au domaine royal tous les dons depuis Philippe le Be! , excepté ceux qui avaient été faits à la sainte Eglise et autres bien mérités (e) ;

Que les gens du Grand-Conseil fussent dorénavant plus exacts et plus actifs dans l'expédition des affaires du gouvernement , et reçussent des gages suffisans pour soutenir leur charge ( f) ;

Que le chancelier j unit , avec les autres officiers , de ne plus favoriser ni demander pour les leurs aucuns

(a) Oïd. j-vol. III , pag. i53, art. .'il.

(6j Ibid. , ait. 53.

(c) Ihid. , pg. 159 , ait. 5.5.

(rf) Ibiil. , pag. i4o, art. 4o.

(<;) Ibid , art. 4i.

[f) Ibid. , pag. i4i , art. 43.

il8 CONJrtATION (lâSS

« comme prix de l'aide qu'ils sont prêts à a TOUS octrojer de leur pleine libéralité. « Lorsque cette ordonnance, établie sur de « nouvelles maximes et par un nouvel es- « prit, aura été mise à exécution , vous

dons tirés des trésors du roi , ni aucune grâce, ni aucun emploi («);

Que les dépenses de la niaison du dauphin et de celles des reines, princes et princesses du sang royal, fussent modérées, et que les maîtres d'hôtels payassent exactement tout ce qu'ils aclielcraient {/>) ;

Que l'aide accordée ne portât aucune atteinte aux privilèges et aux. franchises des villes et des particuliers (c) ;

Que les députés des Etats fussent mis sons la sauvegarde du roi et du duc de Normandie, protégés particulièrement par les justiciers; qu'en outre il leur fût permis d'aller partout le royaume accompagnés cliacun de six hommes armés , pour résister aux violences des officiers (d) ;

Que les officiers du roi , et le peuple même, résistassent à ceux qui voudraient exercer des hostilité» dans les villes contre les hahltans, et que l'on fît im rassemblement à son de cloche [contre les agresseurs (e).

(n) Ord. , vol. IIJ, pag. 142 , art. Aj. (4) Ibid. , art. 49.

(c) /A/W. , pag. i43, art. 5i.

[d) Ibid. , pag. i43, art. 5?..

le) liiii. , ait. i44, art. 57.

l356) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. ii<)

« verrez aussitôt la France prendre une face « nouvelle. Ainsi Dieu et sainte Eglise se- « ront craints , servis et honorés , et en « même temps la faveur céleste , sans lace quelle toutes les forces et toute la pru- « dence humaine tournent en ruine , des- « cendra sur nos villes , comme lu rosée (( féconde sur une terre desséchée ; ainsi w l'on ne verra plus les guerres privées user «les armes, épuiser le sang qui aurait dû « être consacré à la défense de la religion « et de l'état ; ainsi le peuple , assuré que « toutes oppressions , extorsions et indues « exactions , ne l'accableront plus coiiiuie « au temps passé , ranimera son industrie et « son activité, pour accroître des biens dé- « sormais garantis par la justice et la slabi- « lilé du gouvernement ; ainsi l'agriculture « et le eommerce , et surtout l'ordre et la « probité dans la levée des impots , feront <( fleurir les finances , qui sont le nerf de la « guerre ; ainsi tous les gens des bonnes « villes , et même des camjiagnes , pren- «( dront la bannière avec joie; les soudojers, « tant ceux du rojaume que les étrangers, « recevant exactement leur paie, ne déso- (( lerontpkis par la maraude et le pilhige les « pajs qu'ils devraient protéger ; les com-

J20 CONJURATION (i356

«pagnies, passées en revue par des gens « qui n'auront d'autre intérêt que l'intérêt « public (i) , seront bien armées, bien équi- « pées, et par la répression de la Iraude des « l'ausses postes (2) , elles deviendront, non « plus des fardeaux inutiles à l'état, mais de « véritables remparts ; les châteaux et for- « teresses pourront êlre mis dans un étal « rcspeclable de défense. Tel est , Monsci- « giieur , l'cficl certain des conseils inspirés « par Dieu même à ses serviteurs qui le ré- « vèrcnt; telle est l'espérance de votre bon « peuple; tel est le vœu des Etats, confirmé « par le sufTiage de tous les pajs de France, ic et tel est sans doute aussi votre plus cher « désir. Oui , à l'exemple des plus grands « princes, vous serez docile aux avertisse- « mens du Seigneur, et, comme eux , vous « en obtiendrez la récompense. Quel triom- « phe pour vous , lorsque vainqueur des « mauvaises entreprises de l'ennemi, au mi- (c lieu des acclamations du peuple , vous « jouirez des caresses de votre auguste père, (( délivré par vos efforts I La sagesse que vous

(i) r-ig. .-ÎS, art. 38,39.

(2) Cette fraude consistait à compter, clans les rerucs, plus de soUlats que le nombre elFectif. Ord. , Tol. 111 , pag. 35, note (««).

i356) COINTRE L'AUTORITE ROYALE. 121

« aurez embrassée, vous élèvera et vous en- « vironnera de gloire et de lélicilé. »

Insulté par ces remontrances arrogantes, insulté encore plus par les murmures approbateurs de l'assemblée , et par la maligne curiosité avec laquelle on épiait les mouveinens de son visage, le jeune prince, voyant qu'il fallait céder, sut an moins supporter sa disgrâce, et l'ut abaissé sans être avili. II protestait contre ces attentats par sa modération et par sa fermeté ; il montrait aux bons ce qu'ils avaient à espérer , aux méchans ce qu'ils devaient craindre.

(1) Le chevalier de Picquigny , gouverneur de l'Artois , avoua l'évèque au nom des nobles ; il ajouta qu'il « serait bien « temps j dans ce jour où justice était faite « à tout le monde , que le roi de Navarre, « arrêté, condamné, détenu en prison , sans a motif connu, sans jugement, sans forme, « obtînt sa liberté ; qu'il ne restiùt pas assez « de nobles à qui on put avoir recours (2), « pour se priver d'un homme capable de (( bien diriger les affaires et de défendre

(i) Chr. St.-Den.,fol. 172,1».

(2) Ffoiss., liv. 1, ch 170,171.

123 CONJURATION (i355

« le royaume; que plus le personnage était « élevé , plus l'aflVont devenait sensible à « toute la noblesse ».

Cl) Ensuite Etienne Marcel s'avança :

« J'approuve , au nom tics bonnes villes el « tics communes, tout ce qu'ont dit mon- « seigneur l'évêque de Laon , et après lui a monseigneur Jean de Picquigny. Ils n'ont « rien proposé que d'utile et d'honorable « au royaume et au roi ; et pour preuve de « ma déférence à leurs avis , je me démets de « la charge de prévôt des marchands, que je « ne peux ni garder ni exercer légilime- « ment, si je ne la tiens de la volonté suce prème des Etats. C'est aux représentans « de la nation à nommer ceux que la nation « doit avoir pour juges ».

(2) Leduc éluda la demande en faveur du roi de Navarre , mais il accorda toutes les autres. Soit dans la crainte qu'il ne trouvât encore, à la faveur d'un retard , quelque moyen de résistance ou d'évasion , soit par envie de le braver, et de lui ravir jusqu'à l'apparence de l'autorité en lui dictant la loi, les Etats avaient apporté l'ordonnance

(1) Piéf. Ortl. , vol. III, pag 64.

(a) Froiss. , vol. T, cl». 170.

l356) CONTRE L'AUTORITE ROYALE. 12S

toute dressée (1). Il la signa , la fit publier sur-le-champ dans Parts , à la table de marbre du grand palais (2), et en la cour du Chàtelet, ensuite «lans toutesles ])rovinces; obligé ainsi de proclamer l'aveu de sa puissance vaincue et le triomphe des rebelles.

(3) Tous les oifices avaient été suspendus, et Paris était resté sans juridiction plusieurs jours : étrange inauguration delà réforme des abus et du rétablissement de Tordre ! Le prévôt rejjrit , sous l'autorisation des Etats, l'exercice de ses fonctions, ajoutant à l'influence qn'il avait dans les délibérations de rassemblée , la facilité de soulever ou d'apaiser à son gré les flots de la multitude , et de les pousser partout où il fallait renverser quelque barrière. II fut pendantqnelque temps le monarque le plus absolu dans Paris.

(4) Le grand conseil des trente-six dé|)utés, le seul souverain alors reconnu , se hâta

(1) Mém Nav. , pag. 129.

(2) Il y avait deux tables de marbre , l'une dans la cour, l'autre dans une des salles. On y faisait les proclamations publiques. La seconde scrvil plusieurs fois à des festins royaux. Ord. , -vol. III , pag. Sij, note ^e),

(3) Clir. St.-Den.,fol. 172, ^^

(4) Ibid. — Froiss, , liv. I , cli. 1 70.

de frapper les grands coups. Le Parlement fui ï-enoiivelé, à l'excepliun de seize membres, et dans la Chambre des Comptes , les quinze maîtres lurent siipj)rimés et remplacés par quatre nouveaux. M.iisees derniers, pour sortir de 1 embarras où, les meltail leur ignorance, demandèrent qu'on leur adjoignît quatre anciens maîtres.

(i) Des députés particuliers se rendirent dans les provinces, pour lever les sommes nécessaires à l'entretien des trente mille hommes d'armes offerts par les Etats (2). Ils avaient reçu du dauphin des lettres de commission qui leur donnaient des pouvoirs trèsélendus , tant pour les finances que pour l'administration de la justice (5) ; mais le grand conseil des députés généraux prononçait sur toutes les dilllcultés.

(4) Pendant qu'on remuait tout ainsi dans la Langue d'Oil, le chancelier Pierre de la Foret, et d'autres officiers, proscrits dans Paris , négociaient à Bordeaux , sous les jeux du roi, une trêve avec le prince de Galles. '

(1) Pivf. Or<1. , vol. 111, pag. 67.

(a) Clir. .St.-Deu , fol. 1 75,, r".

(3) Ord. , vol. lV,p.->g. 181.

(4) Rlém. Wav. , pai;. io5 et siiiv.

i556) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. laS On s'étonnera que les Anglais n'aient pas profité de leurs succès et de nos désastres, en marchant droit à Paris, pour j faire proclamer roi Edouard. JMais la guerre avait aussi épuisé leurs forces; et la veille du prodige de Poitiers , ils n'éiaient plus en état de tenir la campagne. Paris , défendu par ses remparts , aurait pu soutenir un siège ; et même en supposant que l'Anglais eût pris Paris, ce n'elail pas prendre le rojaume, quand la captivité du roi ne changeait rien à l'ordre de la monarchie , et quand le dauphin pouvait abandonner la capitale sans perdre ses droits. La terreur d'une invasion aurait pu étouffer les discordes et les séditions dont la France était travaillée, au lieu qu'Edouard espérait gagner davantage par l'intrigue , au milieu des troubles qu'il fomenterait secrètement. D'ailleurs , les barons d'Angleterre ne voulaient point lui accorder de subsides. L'armée anglaise pouvait craindre d'être accablée par les débris des troupes françaises, si elles se ralliaient ; elles avaient été mises en déroute, et non pasdétruites. Le prince deGalIessignadouc la trêve (i) (23 mars i356); et le roi Jean,

(i) Rjmer, vol. III . première partie.

126 CONJURATION (j356

indigné de ce qui se passait à Paris (i) , envoya trois commissaires pour la nolilierso- Ic'iiiallcment, et publier des leltres-palenles qui aiiiiullaient toutes les ordonnances des Etats , et leur dél'endaienl de s'assendjler après Pâques, comme ils l'avaient décidé.

Les Etais, mais surtout les dcjiutés des villes , répondirent au message du roi par des cris de fureur, que répéta le peuple de Paris. Tout était plein de tumulte et de terreur. On n'entendait que des imprécations et des menaces contre les envoyés du roi. Ils s'empressèrent de sortir do la ville, pour se dérober aux insultes et peutêtre aux dernières violences. Le duc deNormandie, par le co«sé'/7 des Elats , c'est-àdire , de l'évêque de Laon , du prévôt des marchands , et des autres meneurs , lut obligé, pour calmer le peuple, d'annoncer qu'on lèverait toujours le subside , et quo les Etals se rassembleraient après Pâques, nonobstant les défenses du roi (2).

La première humiliation du dauphin cl la première victoire des séditieux n'étaicul

(i) Clir. St. -Denis, fol. 172, y". — Mcm. Nav., pag. i3ii, i33.

(3) Chr St.-Deii., fol. 172, >•.

i356) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 127

rien en comparaison de celle dernière scène. Un grand secrel semblait être révélé : le peuple venait d'apprendre qu'il pouvait l'emporter sur le roi lui-même. Jusqu'alors on avait extorqué des ordonnances au dauphin , mais avec les apparences du respect et de la soumission : aujourd'hui le roi et le peuple étaient comme entrés en lice , à la vue de toute la France , et le roi avait été vaincu. Il n'j avait plus de crainte, plus d'égai'ds , plus de frein.

Ces événeraeiis extraordinaires avaient ému toutes les têtes. Il n'y avait plus d'autre entretien , non seulement parmi les nobles, les ecclésiastiques, les hommes d'état, mais parmi les bourgeois et les ouvriers , dans l'intérieur des lamilles, dans les maisons, dans les ateliers, souvent dans les rues et les places. Durant les niouvemens populaires , il arrive presque toujoursquechacun s'occupe de tout , hors de faire son devoir et son état. De l'agitation des esprits naît le dégoût d'un travail honnête et nécessaire; l'oisiveté amène la licence, l'avidité du bien d'autrui, les meurtres; et par une réaction naturelle , la paresse que le désordre a enfantée, multiplie et répand à son tour le désordre. Ceux qui tenaient pour la cour, censu-

raient avec Achémence les nouveaux établissenicns : « Que veulent ces grands ré- V foiniateurs , qui couiniencent par violer « raulorilé légitime , par renverser toutes " les lois de la morale et de 1 honneur? Ils « contraignent un lils, un dau|)liin de France, « à proclamer la réi)ellion contre son pcre « et son roi ; ils exilent , ils persécutent des « ministres cl des officiers, condamnés par « défaute de droit et de coutume, sans être « entendus , quoiqu'ils offrent de rendre « compte de leur conduite (i). Qu'on avait « vu quelquefois des réformateurs sur le fait « de l'usure ou de la monnaie , ou de quel- « que branche d'administration , nommés c< ATaiment par le roi , cl recevant avec ses « instruclioris une partie de son autorité (2); « mais qu'on ne pouvait donner ce nom à « des usurpateurs , à des spoliateurs. De « quel front venaient-ils enchaîner le roi et et le daupiiin , et , par une félonie abonii- « nable, ajouter l'outrage à l'oppression; « exiger que le roi se soumît aux préceptes « et aux \oloiités de quelques bourgeois, « tandis (ju'ils jugeraient sans aj)pel ? Com-

(1) Ord. , vol. 111, |);ii;. 3*5.

(2) Voy. Ord. , vol. 111 , table des matières , au mot JRrJhrmaUi<r.

i!;'".6) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE, lay

« ment osaient-ils convertir tous les revenus « du fisc à l'usage de la guerre , et réduire « le roi à la pauvreté ? Pourquoi forcer le w dauphin à s'injurier lui-nièuie dans ses « ordonnances, àdégrader la majesté rojale, « à se déclarer indigne de la confiance du « peuple , en avertissant les détenteurs des « deniers publics de prendre contre lui les « nièuies précautions que contre les fraudes « et les concussions d'un dilapidateur (i) ? « Le rojaume allait-il être mieux défenda « qu'autrefois, lorsque les finances étaient « entre les mains d'un seul? Qu'alors le prince ce voyait les endroits faibles du royaume, « et j portait du secours ; qu'à présent les « contributions de chaque province nepou- « vaut être employées qu'à son usage parti- «cuiier, plusieurs pa^'s n'avaient pas de « quoi fournir à leurs dépenses, et que d'au- « très gardaient inutilement des fonds su- « perllusjque toutes les provinces étant ainsi a étrangères les unes aux autres, s'afFaiblisn saient par cette division (2). Mais qu'en ret< vanche quelques hommes devenaient rite ches et puissans; qu'on vojalt de simples

(1) Ord. , vol. m, pag. 126 , nrt. 2. (2 Préf. Ord , vol. 111, pag. 56 et suiv, — Ord. , ■vol. lll ; pag. 229, ait. 16.

i3o CONJURATION (i356

« j)arliculicrs marcher partout accompagnés « de gardes, et qu'ils pouvaient, par leur « réunion , Jormer dans l'intérieur de Pari* « une année de leurs salellites (i). »

Au contraire, les gens des coniuuines élevaient jusqu'aux nues et l'évêque de Laon, et Marcel et leurs amis; toutes leurs actions étaient désintéressées, tous leurs conseils sages, tous leurs réglemens équitables.

D'autres ( et c'était le plus petit nombre ) qui déplaisaient égalenient aux deux partis , parcequ'ilsvojaicnl les choses sans passion, et ne donnaient dans aucun excès, avouaient « que la conduite des Etals et du pcujde « était condamnable ; mais que de ce mal il « pouvait résulter de grands biens ; qu'on « ne devait pas s'étonner si , dans la pre- « niiére lougueel la premièreeil'ervescence, i< ou ne gardait aucune mesure. Qu'il était « impossible que cette puissance des fac~ « lieux , contraire à l'esprit , aux mœurs de « la nation , et surprise par quelques parti- « culiers , eût de la consistance ; que s'il» « avaient commis no grand atlenlat en re- '< poussant les ordres du roi , on avait aussi « eu tort de commeltie témérairement l'ai'- « torilé avec des esprits trop exailés ; qu il

(i; Ord. , vol. III, pag. i43,art. 5a.

l556) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE, lîîr

w gravait des circonstances où il valait mieux «« la laisser fléchir que de l'exposer à une in- « fraclion.Qu'unefoisce grand feu éteint, on « reconnaîtrait des amendeniens d'anciens « abus, ou des réglemens nouveaux, dignes « d'être conservés; que la secousse avait tendu « les ressorts du gouvernement, et réveillé « tous les dépositaires de l'autorité , qui s'en- « dormaient en suivantune allure routinière; w que les particuliers rendus à leurs juges « ordinaires , les frais énormes de justice « modérés, la sortie hors du rojau me inter- « dite aux gens de guerre , tous les sujets w obligés de prendre les armes, faisaient voir « qu'il y avait des hommes éclairés dans les « Etats (i); qu'on pouvait aussi sans crime ré- « voquerdes dons excessifs, et corriger ces « abus introduits par la bonté même des K rois (2); qu'enfin les devoirs réciproques

(1) Voy. noie 5, pag. Ii5 et siiiv,

(2) Oril., vol. III , pag. nOj art. 4i. Cette revendication du domaine aliéné était dans i'itilérét de la royauté. Un écrivain du temps de Charles V, énumérant les cas dans lesquels on doit aide au roi, indique celui-ci : Quant il (le roi) achate nouvelle terre ; car toutes ces choses si regardent le piouffltde ses subjectzf car le seigneur en devient plus puissant ou plus riche, ou pour) a, ou (au) temps advenir, plus supporter et mider ses iubjectz, etc. \oy. Ord. , vol. XVI , préf. , p. 3,

i32 CONJURATION (i55Q

" thi roi et des sujets, et les obligations des " dilférens ordres entr'cux, seraient désor- « mais mieux sentis , définis avec plus de «( justesse , et plus solidement établis ».

Marcel et ses complices vojaient avec plaisir ces disputes et ces dissensions. Ils seniaienl avec adresse des bruits alarmans , pour tenir la multitude en haleine, et pour dresser par ses mains de nouvelles batteries contre le prince (i). On disait que les envoyés du roi, qui s'étaientenfuis, avaient ramassé des troupes, et marchaient sur Paris. Tous les bour;^eois ])rirent les armes, gardèrent cux-mèaies les portes et les remparts ; et , comme on leur faisait craindre en même temps une invasion de 1 ennemi , en leur montrant les gentilshommes qui étaient dans la \iile, trop laibles |)our la proléger, on vit de tous côtes poser des chaînes de 1er dans les rues et dans les carrefours , creuser des fossés autour des fortifications , construire des paiapcts au-dessus des murailles, j)lacersur" les tours des batistes, des garreauv (2) et des canons, abattre les maisons apj)iiquées au\ murs et de magnifiques hôtels qui se

(1) Chr. St.-Den. ,fol. 17^,%». — C. Kang.,p. 1 15.

(2) Grosses iicches envoyées parles balistes.

i357) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. i?55

trouvaient sur le terrain marqué clans la ligne des fossés qu'on devait ouvrir. Ainsi on mettait l'intérieur de Paris en état de guerre. IjCs députés généraux ordonnaient. Le dauphin était spectateur.

An 1357.

Les Etats s'assemblèrent au commencement de l'année iSS/ (1), conformément à la décision prise dans la dernière session, au mépris de l'autorité du prince, au mépris de la volonté du roi (2). Mais le triomphe des rebelles fut bientôt troublé par de vives inquiétudes. Ils avaient espéré mener ces assemblées commecellesde l'année précédente.

Ils parlaient, ils agissaient en despotes, ils voulaient tout voir, tout faire, tout décider : leur insolence les perdit. Dans les premières agitations, les grands mots de j('Jbrmo ^ de bon ordre, de meilleur gouvernement,, avaient séduit tous les esprits. On ne saurait trop se défier de ceux qui proclament la paix et l'ordre avec fureur. Quelques-uns

(1) Cette année commença le g d'avril , jour de raques.

(2) Clir. St.-Deuis, fol. ijS, r°. — Froiss. , liv. I ^ gIi. 179.

i34 CONJURATION (^7,5?

s'étaient laissé entraîner de bonne foipardes motifs d intérêt pid)Iic , heauroiip par l'amour vague du cliangeuient, d'autres parle désir de diminuer l'autorité royale et de lui arraeher pour eux des privilèges. Mais on s'aperçut bienlùt que ce qu'on appelait les délibérations des Etats-Généraux , n'était que les volontés de quelques ambitieux; que les mêmes hommes supprimaient, confirmaient , nommaient selon leur caprice tous les magistrats: (jue les mêmes attiraient à eux seuls l'administration des linances; que les mêmes s'arrogeaient à la fois tous, les pouvoirs de la législation et du gouvernement , prétendaient disposer des armes et des richesses de la nation sans c^re obligés de rendre compte à personne; et que, dans Paris, au milieu d'une multitude dont les applaudisscmens et les acclamations , semblables aux emporlemens de la i-age , effrajaient même en flattant , les Etats se trouvaient assiégés et captifs, et ne servaient qu'à autoriser les entreprises et les attentats des séditieux. Alors le clergé et les nobles reconnurent que l'impatience de quelques abus les avait poussés trop avant, et qu'ils n'a- Taienl ébranlé le trône que pour s'imposen de nouveaux maîtres, dont la tjraQuie et la;

135;) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. i55

violenceallaient bientôt n'avoirplus de bornes. Les consuls et les dépulés des villes , qui depuis long -temps avaient acquis des privilèges, et dont la fortune était liée en grande partie à celle des seigneurs teiriers, virent qu'on les avait trompés. Ils avaient cru alléger pour eux le fardeau des dépenses publiques, en le partageant avec la noblesse et le clergé, éeraler les droits et les libertés de la bourgeoisie à la condition des deux premiers Etats, et peut-être même régner sur les débris des autres puissances ; mais ils s'indignèrent de voir que les chefs du grand conseil général, presque tous bourgeois de Paris , ne traitaient les bourgeois des autres villes que comme des tributaires. Jamais les hommes ne se roidissent plus contre le joug, que quand leurs égaux veulent le leur imposer. « De quel droit, disait -on, le prévôt « des marchands, les échevins de Paris , et « leurs dignes acoljtes, veulent-ils gouver- « ner la France , et faire la loi aux Etats? « Qu'ils régnent , s'ils veulent, sur leur po- « pulace ; mais qu'ils ne nous regardent pas « comme leurs sujets. Si nous avons réclamé tt contre les abus d'une autorité légitime , « souffrirons-nous les excès d'une puissance « usurpée? On résistait aux volontés du roi

i56 CONJURATION (iù5r

« et du dauphin , et l'on fléchira sous le joug- « d'un Marcel , d'un Consac , d'un Giflait, M d'un Jean Dclille! On s'étonnai' dernière- « ment , lorsque le roi crut sa vie menacée « par des traîtres , de le voir accompa^iné de « quelques hommes armés ; et d'obscurs « bourgeois marcheront insolemment dans « Paris , escortés d'une garde menaçante! "Et si l'on ose murmurer, on courra le « risque d être déchiré par la |)opulacc (i). « Bicnlùl ils se déclareront nos seigneurs et « nos maîtres; nous ne serons que leurs serfs. « Disposer arbitrairement de la vie et de la «fortune des ciloj'cns , n'est-ce pas être •c tj^'an ? Ils se dis; nt les vengeurs de la li- « berté et des droits de la nation ! Et quels a maux ont-ils g'uéris ? Quels abus ont- ils « corrigés? A quels besoins ont-ils pourvu? « Quels niojens dedélense ont-ils piéjiarés? « Qu'est devenue l'aide fournie pour la « guerre? Les salaires énormes des percep^ « teurs, les rapines des gouvcrneurs-géné- « raux , ont tout absorbé (2). Qu'ils exé- M cutcnt donc seuls tous leurs desseins. Mais « nous sommes las d'être les complices d'ua

(1) Zantf. , pag. 272.

(2) lùid.

i357) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. iS;

« forfait dont nous deviendrions les pre- « mières victimes. »

( Juillet. ) Des plaintes et des murmures on en vint bientôt à une scission ouverte. Le clergé et la noblesse refusèrent de fournir le subside volé par les Etats, et qui, par les fraudes des chefs du gouvernement et de leurs agens , ne monta pas à la dixième partie de ce qu'on attendait (j). Presque tous les ecclésiastiques et les gentilsliommes qui étaient entrés dans le conseil des trentesix réformateurs se retirèrent, à l'exception de l'évèque de Laon , du chevalier de Picquignj-, et de quelques autres en très-petit nombre. Jean de Craon , archevêque de Rheims , et Jean de Gonflans , maréchal de Champagne, deux des plus ardens agresseurs de l'autorité royale , et des plus chauds partisans de la réforme , se tournèrent du côté du dauphin , et devinrent l'âme de ses conseils (2) ; mais ils ne purent agir fortement , parce que l'évèque de Laon les tenait comme enchaînés. Les députés des villes firent éclater leur mécontentement contre l'orgueil de Marcel et de ses complices , au nombre de

(1) Chr. St.-Den. , fol. 173,1-°. — Froiss. , liv. I, ehap. 179.

(2) Chr. St.-Den. , fol, 173, r'.

i58 CONJURATION ^(i^Sj

douze. Les Picards donnèrent l'exemple de l'insurrection (i), qui fut bientôt suivi par les autres provinces du royaume. Ce cliangement subit sembla ruiner la faction de Marcel , dont les desseins ambitieux , couverts jusqu alors du prétexte de l'utilité publique , furent dévoilés : Marcel et ses adhérens venaient d'être déclarés en quelque sorte ennemis de la nation , autant que du roi. Ce n'était plus une assemblée légale, mais la conjuration d'une douzaine de particuliers, qui formaient ce qu'on appela le Conseil secret (2). Parmi les principaux on comptait l'évèque de Laon , le chevalier de Picquigny , Charles Consac , Pierre Bourdon, Jean Belol, Pierre Giflart, éche- ■vins de Paris (5) , Jocerant de Mascon , trésorier du roi de Navarre. Le chef , l'instigateur de toutes les tentatives séditieuses, le plus fort, le plus déterminé , le plus fécond en ressources et en intrigues, c'était toujours Marcel. Sa maison était le centre et le loyer de toutes les conspirations. La multitude ne vojait que par ses jeux, n'a-

(1) Vill.,liv.VII,ch.5.^.

(2) Ord. , vol. IV , png. .34/.

(3) Mém. N.tv. , pag. 139.

i357) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 139

gissait que par ses ordres. Il était encore puissant dans Paris.

{Août. ) (0 Cependant le duc de Normandie saisit l'occasion favorable. Il déclara au prévôt et à Consac qu'il voulait dorénavant régner par lui-même et s'affranchir d'une tutelle injurieuse. Il leur défendit de se mêler des aflaires du rojaunie, et il partit pour aller lui-même demander aux Etals provinciaux des secours d'hommes et d'argent. Il parcourut le Vexin normand, et alla à Rouen, à Chartres , à Pontoise (2). {]ette ligueur et cette fierté étonnèrent les conjurés. L'évêque de Laon disait que le duc avait tout gâté ; il retourna dans son diocèse (3).

Si le dauphin avait profité de cet avantage, si au lieu de donner aux conjurés le temps de revenir de leur surprise , au lieu de faire un voyage où sa dignité était compromise, et des demandes partielles dont il ne retira aucun fruit, il avait convoqué les Etats dans une autre ville , peut-être auraitil déterminé en sa faveur le mouvement en-

(1) C1ir.St.-Den., fol. 17^, r". et v».

(2) Mém. Kav. , pag. i42.

(3) Chr. St.-Den., fol. i/S, V.

i4o CONJURATION (iZSj

core incertain des esprits. On était ré vol 'é , il est vrai , des prétentions de Marcel , mais sans être encore bien persuadé , dans la plupart des villes , que leur véritable intérêt les rappelait au devoir et à l'autorité légitime. Les députés se dispersèrent. Les rebelles rassemblèrent toutes leurs forces; et, au bout de six semaines, Marcel, voulant tenter un coup décisif, réunit les chefs du parti dans la maison du curé de Saintc-Geneviève-des-Ardens, lieu ordinaire des conciliabules (i) , et leur parla en ces termes : « Nous avons mérité , autant (ju'il était en « nous, le titrede réformateurs du royaume; « et la voix du peuple , ce juge incorrupli- « ble qui n'a point, comme les flatteurs de « la cour , l'art d'empoisonner la justice et « la vérité, nous proclame les défenseurs de « la liberté publique et des droits de la na- « tion. Mais ce n'est pas sans travaux et sans « péril, que l'on acquiert et qu'on garde un « tel honneur. Déjà le peuple commençait à « secouer le joug qui l'importune depuis si « long- temps. Les richesses de lEtal n'é- €< taient plus la proie des courtisans; et ua « bon gouvernement , animé de notre cs-

(i) Tics, des Cli. , reg.. 86, pièce 5uj.

i357) CONTRE L'7\UT0RITÉ ROYALE. i4i « prit , soutenu par nos eflorts , allait faire «« succéder l'indépendance à la servitude. K La perfidie, l'intrigue , la lâcheté , toutes « les ruses des ambitieux , toutes les bas- « sesses des âmes vénales, toutes les faiblesses « des cœurs pusillanimes, ont détruit notre «t ouvrage. L'existence du peuple est en «« danger avec nous. Faut-il abandonner la « bonne et noble cause dont nous nous « sommes chargés ? Non , Messieurs , non K sans doute , vous ne le voulez pas. Si je « vous le proposais , votre prudence autant « que votre indignation rejeterait ce con- « seil. Vous savez trop bien que , pour des « gens tels que nous , il n'y a point de ré- « conciliation véritable avec des maîtres « oiïensés. La haine et la vengeance vi- « vraient toujours au fond de leur cœur, €c s'ils ne pouvaient nous sacrifier sur-le- « champ à leur orgueil, à leur crainte. De- « mander pardon à des tjrans , c'est prose noncer sa condamnation. Mais grâces à « Dieu , dont la faveur ne suit pas le cau jmce et les préjugés des hommes , et qui « a des jeux pour le peuple comme pour « les grands , nous ne sommes pas réduits « à une si cruelle extrémité. Les traverses « qui nous arrivent à présent , éprouvent

ié2 CONJURATION (1S57

« noire vertu sans l'ébranler. Celte dëlec- « lion des Etats nous indig-ne , mais ne u peut nous surprendre. Alleiulions- nous « en cfrel que les complices de la tyrannie, « tjraiis eux-mêmes, suivraient toujours les «■ règles de l'équité , et nous seconderaient « avec générosité, avec franchise ? que ces «< prélats altiers, ce clergé avare, ces princes « et ces chevaliers, si liers de leurs titres , si " jaloux de leur pouvoir oppresseur et de « leurs insultantes prérogatives, conspire- «< raient avec nous pour la délivrance du «< peuple? Ils se servaient de nos bras pour « ailaiblir une autorité qui pèse sur eux, « comme ils pèsent sur nous. Ils attendaient « l'issue de l'insurrection populaire contre « les excès de la domination royale , pour « accabler le roi avec le peuple. L'intérêt et « l'ambition avaient divisé nos maîtres; l'in- «t térêt et l'ambition les ont réunis. Il n'y a « point de société durable entre des gens « qui ve\ilent tout asservir , et des hommes «< qui ont des sentimensd'honneur. On noiis « llattait.on applaudissait à notre hardiesse; ■■maintenant on déclame contre nous, eu « nous menace. Vojez cel archevêcpie de «Rheims, vovez ce maréchal de Cham- •< pagne et tous ces nobles , qui péroraient

î357) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. i45

« dans les assemblées des Etats ; vils trans- « fuges , ils ont repris leur ancienne ser- « vitiide , pour nous forger de nouveaux « fers plus lourds et plus gènans que les « premiers ? Les voilà conseillers , courti- « sans , orateurs du dauphin. Ils nous ont •< tous trahis. Car à peine de tant de prélats « et de seigneurs , en reste- t-il queiques- « uns hdèles à la cause publique; véritables « amis du peuple, et seuls méritant le nom « de Français (i). Plus petit est leur nom- « bre , plus grande est leur gloire. Quel « exemple! quelle honte pour ces consuls, « ces députés des villes , si indignes de leur « noble mission , et sans doute bientôt dé- « savoués par toutes les provinces ! Ils se « sont remis sous la main de leurs seigneurs « et dans l'obéissance accoutumée, contents « d'avoir racheté autrefois à prix d'argent « une partie de leur servitude , fiers de « quelques privilèges précaires , de quel- « ques charges mendiées , et d'une liberté « mercenaire qui porte encore les traces de « l'esclavage. Infidèles à leurs devoirs , parce jures à leurs sermens , déserteurs du peu-

(i) Il désignait l'évêqiie de Laon, le chevalier dç l'icquiguy, et leurs semblables.

î4i CONJURATION (i35;

tt pic , traîtres à leur pays , qu'ils aillent a ramper au.v pieds des nobles et du clergé, n Qu'ils payent le droit de cultiver leur n terre; qu'ils paj'ent le droit de moudre « ce grain , le Iruit de leur travail ; qu'ils « payenl le droit de cuire ce pain qui nour- « rit leur laniille ; qu'il attendent en sup- « j)Iianl la permission de marier leur iille 't au gendre qu'ils ont choisi ; qu'ils don- « nenl leurs biens , leurs sueurs , leur sang, K pour satisfaire l'orgueil ou les caprices « des grands ; qu'ils se laissent traiter comme « desètrcs d une nature dégénérée (i). C'est « assez j)our eux d'être au-dessus de ces K malheureux ha bilans des hameaux ^^2) et

(i) Dans le recueil des Onlonnancrs , il y cii a beaucoup qui expliquent toutes les servitudes des bourgeois et des viUains. Le corale de Nevers remit aux bourjïeois, moyennant une censc perpétuelle, le droit de elievaucliee et le droit de crédencc, c'est-àdire de prendre tout à crédit pendant quarante jours. ( Vol. III, pag. ilG.) Les tiabitans de Vilh fi-anclic , par faveur spéciale , eurent la permission de hàlir des fours (vol. m, p. 209, art. 34;, de marier leurs lilles comme ils voudraient (//«'(/., p. 2o4, art.^'ijetc., etc.

(2) Les habitaiis des Tilles /)j/r^'-««*e.» ) étaient trèsdistingués des hal>itans du plat ])ays, hors des mur-î {/io.stes). Ord. , vol. III , pag. 209 , art. 36. — Jùid. , pg aaS, art. i5.

1557) CONTRE L'AUTORITE ROYALE. i45

« des petites communes , ces déplorables n serfs .'inxqiiels on fera bienlôt pajer le « jourqui les éclaire et l'air qii ils respirent, « auxquels on refuse presque la qualité « d'hommes. Mais nous , Messieurs , qui sa- « vons que ce clergé, ces nobles , sont des « hommes comme nous , des hommes au- « dessous de nous, puisqu'ils se déshonorent et par l'avarice, par la cruauté, par tous les « vices et tous les crimes , nous ne serons « ni éblouis de leur faste , ni intimidés par « leurs menacfs. Si nous avons eu assez de « courage pour donner le signal de la liée berlé , nous aurons assez de constance « pour la conquérir. Oui, je sens que les « obstacles et les dangers irritent mon cou « rage; le peuple de la France nous devra « son affranchissement , la ville de Paris sa « prééminence. On reconnaîtra que c'est à « la capitale , qui aura été le berceau de la « liberté publique, à devenir le centre du r< gouvernement.

« Loin de nous tout conseil timide. Nous « pouvons courir des hasards , nos affaires n sont dans une situation critique, mais non oc pas désespérée. Quand nous serions réduits « à nos seules forces , quand tout nous man-

ï46 CONJURATION (i35?

« querail à la l'ois , nous ne nous manquerions

« pas à iious-iuènies.Mais nous axons encore

« des partisans et tles amis, tiui oui céilé un

« instaula 1 oraye,nun parpeur,maisparpru-

« dence, et qui n'allendent qu'un sij^ne.de

« ralliement; vous les verrez bientôt accou-

« rir. Nos ennemis ne sont pas encore vic-

« torieux. Le daupiiin , (jui s'est enlui de la

«capitale, ne nous a point échappé. Cet

<t enfant rojal , à qui l'on a persuadé que

« tout est fait pour plier à ses volontés, l'u-

« rieux d une résistance nouvelle pour lui,

« s'est livré à un emportement dont il n'est

« pas à se i-epertir. Il croyait trouver des

« secours , et soulever contre nous toutes

«les provinces; mais pensait- il que ceux

« (fui nous avaient aijantloiiiiés par avarice

« ou par lâcheté, seraient plus généreux et

« plus braves pour lui? Quelle utilité a-t-il

« retirée de son voyage ? Errant autour de

« Paiis, mendiant en vain quelques secours,

« il traîne de ville en ville son inipuiss;inee

« et son orgueil humilié. Inentot il viendra

« se remettre en nos mains , et cherclier au

« milieu de nous un asile contre l'Anglais,

<< avec qui la trêve est ])rcs d'expirer , et

« contre monseigneur Philipj^e de JNavarrc

xô-Sf) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE, i-i;

n et monseigneur Louis d'ihircourl (i), qui « ont juré à la race des Valois une guerre « élenielle >.

c( Si nous n'avions à conibaltre que cet « enfant, la violoiic serait l'acile ti assurée. « Mais on ne peut se dissimuler que , dans •< cette lutte du peuple contre la noblesse et « le clergé, nos ennemis ont eu l'art de sé- « parer les provinces de la capitale, etqu'ea « ce momenlles Parisiens sont presque seuls « en présence de la nation ou séduite ou in- « timidée. Ne croyez pas que je me précipite « avec vous, en téméraire, à une perle cer- « taine; j'ai des ressources,etjesaisoùtrouver « des adversaires puissans à nos ennemis. »

« Feignons pour quelque teuq)s , mais « sans lionle et sans bassesse, de rentrer ea « grâce avec eux; llaltons leur vanité. Que « le daupl4in revienne dans nos murs,qu'ily « convoque l'assemblée des Etats (2). Peu- « dant ce temps, le seigneur de Picqnignjf <t ira au cliàteau d'Alleux en Pailleuil (5), '< avec des lettres contrelaites , délivrer le « roi de Navarre. Si la ruse ne réussit point, « sur ses pas marcheront des hommes d'ar-

(1) Mcm. Nav. , pag. i48.

(2) Froiss., liv.f , ch. 180. — Roî. ,Hist., fol. 87,7». {3} Dans ia Plcartlie.

lis COxNJURATION (iSS/

« mes et tons les instriiniens d'un siège , « pour enlever de force le prisonnier (i). << (Quelle révolution dans loulo la France! « (Jiiel ellroi pour nos ennemis ! Quel en- V couragemenl pour le peuple! Et tout nous « assure du zèle de ce prince , la recon- « naissance et surtout la conforniitc de haine « et l'union dinlérèls. Avec quelle ardeur 'c croyc/,-vous qu'il condjattra ses persécu- « leurs, et secondera ceux qui l'auront dëu livré?

« Une fois qu'il sera entré dans notre t< cause, «pji peut douter du succès? Le dau- <i piiiii , cliancelant sur un trône encore mal t< alfernii , pouvait à peine nous résister ; « mainlcnanl les forces de la Normandie, u l'alliance de l'Angleterre, les secours du ne « graisde partie de la noblesse, l'all'eclion <f de plusieurs provinces, viendront, avec « le roi de Navarre, rendre notre parti plus << formidable ; et nous nous reposerons sur '< sa loi et sur son appui , de manière à ne (' jamais craindre sa protection.

« Voilà, Messieurs , le projet que j'ai con- « eu. Pour l'exécution , vous pouvez comp- « 1er sur le courage et la iidélite du seigneur

(1) Clir. Sl.-Dea. , fol. ij3,y<>.

i557) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 149

« de Picqiiigny ; vous pouvez compter aussi « sur mon activilé. Je saurai exercer , pour « leiîiendu peuple et pour votre dél'eiise, la « charge que je liens et de vous et du peu- « pie. Ma fortune, ma vie, sont dévouées « à mes amis et au bien public. Il u'y en a « pas un de nous qui n'ait les mêmes senti- « mens, la même résolution ; il n'j^ en a pas «t nn qui fût tenté par des promesses insi- « dieuses, ou par un vil intérêt, et qui ac- « ceptàt nn pardon perlide et ignominieux. « Nous jurons de périr ou de triompher « ensemble. »

Les factieux applaudirent à ce discours qui flattait leur ambition et relevait leui courage. Car, pour tout ce qu'ils désirent vivement,les hommes sont également prompts à s'alarmer et à reprendre l'espérance.

(1) Tout réussit comme l'avait annoncé le prévôt des marchands. Après des courses infructueuses , le duc de Normandie fut obligé de composer avec ses sujets rebelles. A travers leurs protestations de respect et leurs promesses de dévouement , ils laissaient voir leur joie insolente de se

(i) Clir. St.-Dciiis. , fol. i;."), m". — Mém. j\av. , [lag. l'tï.

Ï..I. CONJURATION (i357

récoiuilioravec leur prince. quand ilsélaionl intli,;L;'nes de sa oloiuence. (i" octobre.) C'est ainsi que lo ilanpliin retira dans sa capitale , ou plutôt qu'il se livra de nouveau à ses enneuiis. Il marchait enviiouiu' d un peuple qui nelait plus à lui. iMarcel paraissait recevoir le prince plus par j;'cnërt)sile que par soiiniissioii ; cl ceux (pii considéraieiil avec un esprit c.ilme tout ce speclacle . Iii>uv;iient (jue. iiu'iue ilans les lioiuinages teints tles maj^istiats populaires, il V avait quelque chose de plus superbe et de plus olVonsant que dans une révolte déclarée.

(i) Cependant les haines semblaient ètce OSSoupies.On promit de 1 argent au tlauphin, on ne lui parla jioinl de la tleslilution des oiïîcicrs du roi el de la délivrance de Charli^s de Navarre. On le pria seulement de l'aire venir les députés de vingt ou trente villes, pour délibérer sur les besoins du nnaunie. Le dauphin convoqua les députés de soi- ,\anle-dix villes. Arrivés à Paris . iK représentèrent qu'il était impossible de prendre aucune décision sans la réunion des trois ordres. Le dauphin éciivit aux gens d église

(l) Prcf. Onl., vol. 111, pac;. 70.

i557) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. iTa

et aux nobles ; Marcel eut l'insolence tle joindre aux lettres du dauphin des lettres en son nom (i).

Ces chefs de révolte, usurpateurs d'une puissance extraordinaire et subite , perdent toujours par l'ostentation les avantages qu'ils ont acquis par leur adresse. Marcel aurait dû être content d'exercer la souveraineté , sans en affecter l'orgueil. Le dauphin demanda un secours d'argent ; le prévôt le lui rel'usa jusqu'à l'assemblée des Etats-Généraux; et le dauphiu ne pouvait rien refuser au prévôt. Celui-ci voulut que l'évèque de Laon revînt à la cour; l'évèque lut rappelé; il feignit de faire des dil'licullés ])0ur sortir de son diocèse : cependant il ne larda pas à arriver (23.

Le 7 novembre, les députés des trois Etats se réunirent à Paris. Leur premier acte fut de proroger de deux mois la session du Parlement, qui devait , suivant les ordres du duc de JNormandie , commencer vers fe juilieu de novembre (5}.

(1) Ou: St.-Den. , fol. I73, v".

(23 Mém. !Nav. , pag. i44,uote 2.

(3) Chr. St.-Den. , fol. 173, v°.

i53 CONJURATION (i357

(i) Toul-à-coup on apprit que le lendemain même de l'ouveiliiio des Elals, le roi de Navarre avait clé délivré par le sire de Picquignj ; qu'il s'était rendu aussitôt dans la ville d'Amiens, dont les liabitans l'avaient aecueilli avec beaucoup d empressement et de joie , et qu'il avait reçu d'eux le droit de bourgeoisie (2). On se figure quelle rumeur cette nouvelle causa dans Paris , et combien de moiivemens divers elle excita ; consternation à la cour, allégresse parmi les séditieux , crainte pour les gens sensés qui ne désiraient que la tranquillité , surprise pour tout le monde.

(5j Cependant la reine Blanche, sœur du TSiavarrois, et la reine Jeanne sa tante, joignirent leurs instances auprès du duc de Normandie, pour obtenir qu'il lui fi^it permis de revenir en sûreté à Paris. L'évè(jue de Laon , qui depuis son retour dirigeait le conseil du prince , appuya celle démarche de toute l'autorilé de ses avis. Les maiîis-

(1) Froiss. , llv; I , cil. 180. — Mém. Kav. , prciir. , pag. 63. — Pioz. , Uist. , fol. 87, y".

(a) Très, des Ch., reg. 86, pièce aSg. — Mém. Nav., pag. i.')o.

{3) On: St.-Deu., fol. 173, v».

i557) CONTRE L'AUTORÎTÉ ROYALE. i5'

Irats du peuple , le prévôt à leur tète, supplièrent aussi le dauphin. Il l'ailait obéir à de tels avis et à de telles supplications. Un clerc , nouinié ]Mathieu de Picqui^my , frère du chevalier, lut chargé avec l'éche-' Tin Gonsac , de porter au roi de Navarre lin saul'-conduit qu'on venait d'arracher au duc de Normandie , el dans lequel , outre la garantie pour la liberté du Navarrois et de ses iiims,quoi qiiilseussent fait et quoi qu'ils pussent faire encore , on l'autorisait à venir dans Paris avec des gens armés, sans limiter le nombre de l'escorte (i).

Fendant que les amis du Navarrois travaillaient pour son retour à Paris, et qu'il attendait l'effet que le bruit de son évasion produirait dans celte ville, centre de tous les mouvemens politiques, il ne restait pas oisif dans Amiens. Ses discours animaient les esprits à la révolte. Tous les prisonniers détenus dans les prisons des juges laïques et des gens d'église, étaient délivrés par ses ordres 2). Lui désobéir eût été dangereux ; il avait à sa disposition les hommes d'armes du chevalier de Picquigny , et tous ceux qu'avaient attiré auprès de lui sa réputation

(1) !Mém. Kav. , pag. i5o.

(2; Clir. t-t.-Den. j loi ij\, r".

i54 CONJURATION (1S57

ou Tesprit de parti, ou l'espoirdu butin dans la guerre civile ; il était adoré de tout le peuple , et les premiers mayislrats eux-mêmes ic l'avorisaient.

Dès que le saul- conduit est arrivé, sans pcwdre de temps , il part , et il ne néglige pas de seiner la sédition par ses Larangues , dans les villes où il passe.

(j) A son aj)proolie , tout s'émeut dans la rapilale. Le peuple, les bourgeois, les magistrats, et même l'évcque de Paris se portent au-devant de lui jusqu'à Saint-Denis , et il entre accompagné d'une grande troupe d« gens d'armes. Mais au milieu de ce désordre , les députés de la Bourgogne et de la Champagne, aj'ant peur qu'on ne les contraignit dajiprouver tout ce (jui se passait , sortirent de Paris (2). Le jNavarrois, dès le lendemain, assembla parles soins du prévôt des marchands, dans le Pré-aux-Clercs, près de l'abbaje Saint-Germain , une multitude immense de gens de toute espèce, bourgeois, prêtres, membres de IL niversilé , députés des villes, et principalement la populace. Il monta sur un échal'aud , cl leur tint un

(1) Qir. St.-Den.,rol. 17», r»,

(a) Prof. Oril. , \ol. Jll , pag. 70. — Mém. ^\>v. ,

i357) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALi:. i;".5

long discours , avant pris, selon 1 (isai;c iti; ce leitips, un texte en latin (ij ;

'< Jiiatus Dominas , et jasfituis dilcxit , «c œquitatem vidit vultiis ejiis.

« Le Seigneur est jnsle. (Test à présent «< qu'on doit et qu'on peut proclatncr la « sag'esse de ses conseils. INa^uère , lors- « que la violence et l'avarice désolaient uo- «< tre belle France ; lorsque les puissans du « siècle, érigeant en droits les plus énormes « excès, traitaient les Français comme des « serfs qui ne possèdent rien , qui n'ont pas <t de famille , et ne s'appartiennent pas eux- « mêmes ; lorsqu'on vovait prodiguer folle- « nient la vie des chevaliers et des bour- « geois dans de lionteuses batailles, et leurs K richesses dans des plaisirs et des fêtes , au «lieu d'arrêter, par de prudentes disposi- << lions, les courses d'un ennemi que i'or- <' gueil et l'ambilion de ({uelques liommes « avaient attiré sur nos terres; lorsque lesgé- « niissemens étaient taxés de révolte, elque

* (i) Clir. St.-Den. , fol. 1/4 , v". — Froiss. , loin I, cil. l8l. — C. ÎNaiig. , p.ig. n6. yiumumnii pro the~ mute in lalino valdc puk-hro, l'sfa reiUi : Justn'i Daiiiinua ; elc.

i56 CONJURATION (.SS;

« la compassion pour les soiifTi-anccsclu ])ou « peuple élait punie coiuine un crime; alors « il lui permis à l'innocent de douter de la « providence , dans son désespoir , et à l'im- « pie de s'enorgueillir et de hraver la ven- « yeance du ciel. Enlin elle a éclaté. Ceux « qui nous accablaient de misères et d'igno- « minies , ceux qui nous plongeaient dans « les prisons, connaissent à leur tour l'exil, »< l'opprobre , la captivité; et ceux qui ai- « ment la justice , et qui ne veulent «pie le « bonheur de la nation, peuvent se montrer « et parler librement , et se livrer à l'ar- <c deur de leur zèle sans craindre les persé- « cuteurs. »

Plusieurs fois le peuple, qui avait saisi les allusions de ce discours , avait lait entendre un murmure d'approbation. Ici l'orateur l'ut interrompu par des cris et des apj)Iaudiisemens ; et l'on semblait le l'eliciler des inlenlions qu'il annonçait , et l'encourager à les remplir. Quand ie bruit fut apaisé , et que la foule eut cessé jieu à peu de s'agiter, le Navarrois continua :

« Qu'il m'est doux , bons Parisiens , de « recevoir ces témoignages de voire airc< - » tiori ! Il n'y a point de peines <pii ne « soient légères à ce prix. Comiiien j'axais

i357) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 167

« besoin de me trouver parmi vous , de

.< m'assurer que vous rerinicz vos cœurs à

« toule insinuation periide, à toute caloui-

« nie, et que vous saviez apprécier, sinon

« ce que j'ai fait , au moins tout ce que j'ai

« voulu faire pour vous et pour la France !

« Je l'espérais ; votre estime était ma con-

« solalion dans mes chagrins , comme elle

« sera toujours le plus cher objet de mes

« désirs , la plus belle récompense de mes

« travaux, la plus grande , la seule jouis-

« sauce de ma vie. Et comment ne pas con-

« sacrer toute mon existence à défendre la

« fortune et la gloire de ceux qui ont récla-

« mé avec tant de force et de constance

« contre l'oppression dont j'étais victime ,

a ceux dont les mains ont brisé nies fers?

« Parisiens , entre nous il n'j a pas de vaines

«c promesses , de fausses protestations arra-

« chéespar la crainte ou dictées par l'intérêl.

« Nous nous sommes éprouvés dans les jours

« d'adversité ; vous savez que vous pouvez

fc compter sur moi, comme je compte sur

i< vous. A Dieu ne plaise que j'appelle iri

« en particulier ceux àqui j'ai pu être utile,

« ou par ma protection ou j>ar uies bien-

« faits , ceux qui m'ont dû leur liberté com-

« promise par des dettes, elFets de la misère

iM CONJURATION (ijS;

« des temps, ceuxdonl j'ai sauve riioniuui- « qu'un iiijusle arrèl allait llclrii-, ceux que « j'ai mainlenus dans leurs emplois , d'où « rinlri-;ue les chassait! Mais je ne crains '< pasdemerendreà inoi-n)èmclénioii:na''e, « en présence du peuple , en présence des « mayislrals du peuple : oui, je crois avoir «c des droits à l'amour des Fi-ancais , et sur- « tout des Parisiens. Si c'est un orgueil, je « ne m'en défendrai pas. Eh! qui voudrait '■ supporter tant de dégoûts , allronter tant <c de périls pour la cause publique , s'il n'c- « tait animé par celte noble ambition ; s'il « ne pensait que les citojens ont les yeux « sur lui, et qu'ils lui tiennent compte de «< ses eiïorts ? Dans cette nombreuse asseni- « blée , s'il se trouve un seul homme qui n puisse dire que j'ai abusé des avantages de « ma naissance et de mes dignités, ou même <> que je n en ai pas ])rofîté pour ( jupècliei' « le mal que je pouvais prévenir, et pour « adoucir ou réparer celui auquel j ai pu tt remédier, qu'il se montre et qu'il m'ac- « cuse ».

Le Navarrois prononça ces dernières parolesd'uucvoix émue et avecénergie. 11 pensait bien que s'il y avait dans ce te foule des hommes capables de le juger, aucun ne ten-

ï357) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. i5g

terait de s'élever contre ses impostures, pour attirer sur soi les fureurs d'une multitude exaltée. Des acclamations se firent entendre de tous les côtés ; et, soit que le Navarrois eût aposté des agens, soit qu'il se trouvât eu effet des hommes qui lui dussent de la reconnaissance , j)lusieurs s'apj)roclicrent tle lui, et ,'par leurs discours ou ]iar leurs gestes , sembhd^nt lui rendre des actions de grâces avec un air attendri. Dans les endroits plus éloignés il se formait des groupes , au milieu desquels plusieurs hommes racontaient comment il les avait sauvés des poursuites qu'on exerçait contre eu.x pour dettes des Lombards (i) ; ou comment il leur avait lait rendre tout ce que les officiers rojaux avaient arraché àleursparens dans la campagne , par le droit de prise ; ou avec quelle hardiesse il avait blâmé les changemens de monnaie, et l'abus des gabelles et des aides j ou tout ce qu'ils avaient ouï dire de sa lieuteuance dans la Langue

(0 Le roi Jpan av.Til fait saisir et mettre en la main (le la l'ciiie lîlanclie, tous les biens des Lombards usuriers; et les officiers royaux poursuivaient leurs débiteurs au nom de cette princesse. Vov Ord. , vol. IIJ ^ pag. 3o,art. 17, note (^j.

j6o conjuration (135;

il'Oc (i). Tous louuietil sa honlé, qu'ils c'oiniiaiJiienl à la liauleiir el à la tUiirléiles seigneurs el des courtisans; tous vantaient son zèle pour le peuple. Enlln on se lut , et il repril :

« Plût hw ciel que tout le monde se fût « souvenu, ainsi que moi, de sa noblesse « el de sa puissance, pour remplir- les dece voirs sacrés qu'une telle supériorité ini- « pose à l'égard du bon peuple. J'aurais eu, « il est vrai , moins d'occasions de vous « faire connaître mon adection et mon dé- « vouement ; mais vous auriez été heureux. « Si je n'avais eu à me plaindre que d'une ff mauvaise foi héréditaire dans une maison « qui avait lï^jstré mes ancêtres et me l'rus- (c trait encore de nos droits sur la lîrie et la « Champagne ; malgré tant de promesses « éludées, malgré tant de traités violés , <( malgré tant d'injures , d'autant plus sen- « sibles qu'elles touchaient à 1 honneur de « ma maison et à l'inlérêt des fils qui nai- « traient de moi, j'aurais tout siqjporté pa- « liemment. Mais ô ciel! pouvais-je, prince vi du sang français , et roi , non pas seule- « ment par le titre, mais par les senlimens,

(i) ISIcm. Nav. , pag a't.

ï35?) CONTRE L'AUTORITE ROYALE. 161

« pouvais- je voir, sans liémir de colère, « ces ministres, le déshonneur du trùne, le « fléau de la nation, outrayer les plus illus- « très chevaliers , opprimer leshabitansdes « bonnes villes de France ? Pouvais-je voir « sans horreurdes étrangers, des bannis (i), « apporter chez nous l'ignominie et le mal- « heur attachés à leur race , et prétendre « élever leur bannière au-dessus de toutes « les nôtres , et se faire des apanages et des « domaines aux dépens des gentilshommes « et des barons Irancais , et nous gouverner « comme leurs sujets et comme leurs serfs, « en méprisant notre sang comme un sang* « étranger ? Mes représentations prévinrent « vos murmures ; et lorsque les ennemis du « bien public qui assiégeaient toutes les ave- « nues du trône, ne répondirent à mes priè- « res et à mes plaintes que par des rebuts « et des affronts , et à vos cris que par des « vexations plus cruelles, mon indignation « ne put se contenir. Sans être arrêté par la « crainte d'une puissance terrible à tout ce ce qui lui déplaisait , vengeur de l'injustice, «( libérateur du peuple, le fer atteignit ceux <f qui s'étaient mis au-dessus des lois.

(1) Allusioa à Charles d'Espagne. Voy. p. 25, Spi

i63 CONJURATION (iSfy

«O mon Dieu, vous qui lisez dans le secret « des cœurs, vous savez si des rcsscnlimens i( particuliers, si des inlérèls personnels ont « jamais armé mon bras ; si les noms dont « la calomnie a cherché à me flétrir, étaient « mérilcs. Il m'eùl été facile de partager « avec les ravisseurs la dépouille des malheiia roux , la nourriture de la veuve et de l'or- « phelin. 3Iais mon cœur a toujours fui la <( contaj^ion de l'avarice et de l'ambition ; « et j'ai toujours déclaré hautement qu'il « n'j avait de puissance respectable que celle « qui faisait le bonheur du peuple; et que « si les sujets devaient servir leurs rois, les « rois devaient protéger leurs sujets. Voilà « mes crimes ; voilà la cause de ma ruine tt et de celle de mes amis.

« Car je ne prétends pas avoir seul écouté « la voix de la justice. De braves chevaliers (ic s'aflligeaicnt comme moi des maux de la a patrie. Victimes de leur généreuse har- « diesse, ils ont péri, et conmienl, ô Dieu! (c et par quelles mains! Que ne puis-je effa- « cer du souvenir des hommes ce jour « elfroyable, par respect pour le sang de « S. Louis, dont je suis descendu , j)ar égard a pour ceux que j'appelai du nom de père « et de frère, et que, malgré leur longue

i557) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. i63

« aniinosité , je ne saurais haïr encore ! « Mais quand je refuserais de rendre à « des héros , devant ce peuple qu'ils ont « défendu, un hommage de douleur et de «regrets, anéantirais- je la vérité? Non; a il faut vaincre la force du sang ; il faut « surmonter toute honte : la justice ordonne « cette pénible expiation ; les morts récla- K ment de nous, dans le tonibean , celte « réparation trop tardive. D'flarcourt! Guea rarville ! Doublet ! Mainemare ! noms ché- « ris et révérés de tous ceux qui rendent un « culte à la vertu et qui aiment la patrie ! Note blés amis, dont la mort fut une calamité puce blique , en même temps qu'un désastre « pour moi , pour moi qui serais inconsotf lable sans ce triomphe de votre gloire trop «long- temps obscurcie; vous êtes pleu- « rés par le peuple , seul juge équitable. « Votre malheur a consacré votre mémoire « et l'a gravée dans tous les cœurs. Non , ce « n'est pas sur vous qu'est tombée l'infamie <c de votre supplice. O perfidie ! quand nous a nous livrions franchement à la joie du fes- « tin de réconciliation , sous la garantie de « l'honneur et de l'hospitalité, vous fûtes « saisis , entraînés à mes jeux , accablés « d'outrages ! En vain vous protestiez de

i64 CONJURATION^ (iSS;

a TOire innocence, en vain vous réclamiez « les droits de la chevalerie, les privilèges a. de voire noblesse, la protection des lois; « on vous mena , comme des criminels , « à la mort, sans enquête, sans ju<;cment, « sans condamnation : et vous ne cessiez de « répondre aux noms de félon et de traître, « parce cri : Jinus soinmcs innoceiifs, jusqu'au « moment où le fer du bourreau fît tomber a votre tète. Et c'est dans le Champ-du-Par- « don que votre sang rejaillit sur ceux qui « avaient juré de ne prendre de nourriture « qu'après avoir consommé cet abominable « sacrilice !

ce Malheureux ! j'ai vu porter la main sur « mes amis , j'ai presque entendu leurs dcr- « niers cris, sans les défendre I llélas ! que « pouvais-je faire? Surpris sans armes, je « n'avais à opposer à leurs meurtriers que « des larmes et des prières , qui ne m'alti- « raient que des insultes et des menaces. « 3Ioi-mème, j'ai vu le fer tourné contra « mon sein. Ah ! pourquoi a-t-on retenu « la main qui allait me percer? Ce n'eût été <i qu'une victime de plus immolée pour la « cause du peuple. Peut-être le sang d'un « parent et d'un gendre aurait-il sufli pour te assouvir une injuste colère : ou s il m'était

i357) CONTRE L'AUTORITE ROYALE. i65

« impossible de racheter ceux qui m'avaient a toujours été si fidèles el si chers, du moin» « je serais mort avec eux. Que dis-je ! mes « ennemis se seraient cru sans doute frus- « très de leur vengeance, si, d'un seul coup, « ils m'avaient épargné les angoisses de la a captivité , l'impatience et le tourment « d'une jeunesse consumée dans l'inipuis- « sance et dans l'obscurité, le regret de tant « d'espérances détruites, de tant de bonnes « intentions arrêtées, l'effroi des images san- « glantes qui m'environnaient sans cesse.

« Gràcessoientrenduesau Seigneur, dont « la miséricorde ne laisse pas succomber l'in- (i nocent parmi ces tribulations. Le Seigneur « faisait briller , au milieu des ténèbres où « j'étais enseveli, la vérité, comme unelu- « mière bienfaisante, et m'envoyait les con- « solalions inllnies de l'avenir. O puissance v< admirable de la conscience , bicnlait du « ciel , fonds inépuisable de courage et de »i résignation (i) ! Lorsqu'on me traînait de « prison en piùson , lorsqu'on me plongeait « au fond des cachots , gémissant sous le « poids des chaînes ; lorsqu'on me livrait à

(i) Tout ce détail est conforme au récit du continuateur de Nangis (pag. ii3), écrivain qui peucliait pour le roi de Navarre et pour les factieux.

i66 CONJURATION (iSS;

« la brutalité de quelques satellites , qui « m'enviaient même de grossiers alimens , « cl jusqu'à la clarté du jour et à l'air qu'on « respire ; lorsqu'on ne me tirait de cet « horrible séjour que pour subir d'iiumilians « interrogatoires, et pour souffrir les injures « et les violences de mes ennemis irrités « de se voir confondus ; lorsqu'à chaque « instant des assassins se précipitaient sur « moi, et que la hache et les poignards ne « cessaient de menacer ma vie; quelle force « m'aurait soutenu contre l'acharnement de « mes oppresseurs, m'aurait allermi contre a les tourmens et contre la mort, et aurait « rappelé dans mon cœur, quelquefois aban- « donné au désespoir, la patience et le cal- « me, si je n'avais eu pour moi le témoignage « de ma conscience. Je me réfugiais dans « l'estime publique et dans la justice divine; « asile sacré , asile inviolable , où toule la « malignité de mes ennemis ne pouvait m'al- « teindre. Quel soulagement , dans ces « cruelles épreuves, de pouvoir élever vers « le ciel ses regards et ses prières î O Dieu ! « m'écriais-je, vous voyez l'élat où m'a ré- « duit l'iniquité des honmics. Le CIs des « rois, le descendant de S. Louis , est char- « gé d'opprobre comme uu vil scélérat. Je

i337) CONTRE L'AUTORITE ROYALE. 167

« ne minmure point contre les décrets de « votre sagesse éternelle. Etre persécuté ce pour avoir obéi fidèlement à vos lois et « pour avoir protégé les malheureux, est un t( sort trop beau et trop digne d envie. Mais « ce peuple languit sous le joug' des superce bes ; on aggrave chaque jour ses misères. ce Faites , 0 mon Dieu ! qu'il me soit possicc ble encore d'essujerses larmes, et de préa venir la ruine de la patrie. Daignez jeter ce un œil de pitié sur ce peuple et sur moi. ce Ou s'il faut que je périsse dans ces lieux ce de douleur , au moins que ma mort ne lui ce soit pas inutile. Je ne demande pas que ce mon sang crie vengeance contre ceux qui ce l'auront versé , et qu'il attire sur leur tête « votre malédiction; je me souviens toujours ce des liens qui les attachent à moi , quoiec qu'ils veuillent les rompre. Mais écartez c( loin d'eux cet esprit d'imprudence et d'erce reur , qui a livré la France à de méchans <( et avides ministres. Acceptez-moi , dans ce votre miséricorde , comme une victime ce expiatoire de leurs iniquités , comme le ce martyr de la cause publique et de la liberté « du peuple. »

Ici la voix de l'orateur parut s'altérer ; il feig;nit de vouloir déiober aux assistans la vue

j6S conjuration (i357

des larmes qui échappaient de ses yeux. La foule , vivement émue, et transportée d'ad-* miralion , exalte son généreux dévouement, déplore les maux qu'il a endurés, et lui protli;;uc les louauycs et les bénédictions , en inème temps que la haine et la lureur se déchaînent contre ses persécuteurs. Plusieurs même croyaient voir sur son visage, et faisaient remarquer aux autres, les traces de ses longues souffrances ; et les inqirécations de la rage , mêlées aux cris d'attendrissement et d'amour, redoublaient de violence. Quelques hommes qui n'étaient ni dupes ni complices de l'hypocrisie, s'indignaient et gardaient le silence. Il ajouta :

« Et c'est de chez Télranger que la voix « de la justice et de la vérité s'est fait enten- « dre en ma faveur , contre ceux qui au- « raient dû le moins attaquer ma réputation!

« Tandis que les impostures des témoins tt subornés , les prévarications d'une cora- « mission vénale , et l'art exécrable des « faussaires (i) , travaillaient à me noir- « cir des crimes les plus odieux, il fdlut

(i) Il accusait le roi d'avoir montré im traité supposé (lu roi «l'Angleterre avec lui et les seigneurs noruiands. Yoy. jiag. ^13'.

« que le roi d'Angleterre , qui , malgré l'iiii- « milié nationale qui nous séparait , n'avait « pas abjuré tous les senlimens de 1 hnma- « nité et les lois de la chevalerie , déclarât, « parole de roi, devant Dieu et devant les « hommes, que ni moi, ni mes amis, n'a- « vions jamais tramé les complots dont on « nous accusait. J'ai fait toujours bonne ce guerre aux Anglais, je suis prêt à la leur « faire encore, s'ils recommencent leurs lios- « lililés sur notre territoire ; mais j'aime à «rendre justice à mon tour, même à des « ennemis , et je ne crains pas de vous dé- « plaire en louant devant vous la générosité « d'Edouard. Les voici, ces lettres où il « prend la défense de ceux qui , du fond « des tombeaux, ou des prisons aussi alfieu- « ses que les tombeaux , ne pouvaient réa pondre à la calomnie j ces lettres où, pour « rendre hommage .à Dieu et à la vérité , il « montre d N.S. P. le pape , à tons les rois , « à tous les princes , à tous lesjîdèlesen J. C. « nobles et non nobles , notre intiocence et a la méchanceté de ces hoinmes qui se disent « les prudens du siècle (1) ».

Il fît lecture des lettres.

(1) Ce sont les paroles d'Edouard. Voy. Rymer, tom, 111 , première partie.

170 CONJURATION (iSS;

« Moi trahir la pairie 1 Moi conspirer avec « Edouard pour rendre la France dépcn- « danle de l'Anglclerre ! Certes , il est vrai- « semblable que l'intcrét a pu tenter le roi tt de rs'avarre, le comte d'Evreux , un descc cendaiil do S. Louis, un prince des Heurs c( de lis, jusqu'à lui l'aire prendre le person- « nage d'agent et de mercenaire des An- « glais! Quand mon caractère et mes principe pes ne vous seraient pas connus; quand « je n'aurais pas prouvé par toute ma con- « duite que j'ai toujours voulu vivre et mou- « rir endéfendant lerojaumeetla couronne « de France; croira -t -on que j'aie oublié « quel sang coule dans mes veines, et quels « droits m'ont transmis mon père et ma « mère, au point de me faire le vassal et le u sujet de celui qui ne pourrait trouver en tt moi qu'un rivai et un suzerain (i)! S'il eût « été le seul qui eût lail^yaloir ses prélen- M lions à l'héritage de S. Louis, je montre- « rais que je suis né trop près du Irône pour

(l) Froiss. ,liv. I, chnp. l8i. 11 dit, au siijcl tic la couronne de France, qu'il en était extrait de père et de mère , de droite lignée et en ancestres ; et il ilonnu à enlcntîri." que s'il voulait reveiuliqucr le royaume de f rance , 11 montrerait bien , par de bomics raisons ^ «lu'il en était plus proche que le roi d'Angleierrc

155;) CONTRE L'AUTORITE ROYALE, lyi

« l'aider à y monter, el que le petit-fils de « LouisX et rarrière-petilfils de Philippe III « ne doit pas le céder au fi.ls d'Isabelle. Et « même , si les besoins publics qui m'occu- H, pent tout entier me permettaient de sonce ger à ma propre fortune , je pourrais « disputer encore à d'autres qu'à lui l'hon- « neur de gouverner la France , et , dans « un débat soumis au jugement de la nation, « la comparaison de notre lignée ne me sert rait pas moins avantageuse que celle de « nos sentimens (i).

« Mais mon unique désir , mon unique (c soin , c'est le bonheur de la France : roi , « prince ou chevalier, n'importe à quel litre « j'y pourrai contribuer. Respect aux dé- « crets des Etats qui repi-ésenlent la nation , « obéissance aux chefs que le peuple juge « dignes de commander : voilà mes lois suce prêmes. Je sacrifie mes ressentiraens à la « patrie; ou si je veux me venger, c'est en « forçant tous ceux qui furent injustes ence vers moi à se repentir. Dans ces momens « oîi la patrie réclame le zèle de ses enfans,

(\\ Suivant la Chronicjiic (.le Flancire, clonnée par Sauv.Tgc , il disait que mieux lui appartenait la couronne de France qu'au roi Jean. Môm. Kav. , pag. 6.

17» CONJURATION (i'>3j

« il n'y a plus d'autre rivalité que celle du « dévouement pour sa gloire cl pour sa sù- « reté. 3Ies domaines, ma vie , appartiennent « an roi et au rovamne. Français qui ni'é- « coûtez, nobles, habilansdes bonnes villes, « quand je donnerais tous mes biens pour « augmenter les ressources de l'Etat, quand (C je verserais tout mon sang pour défendre « vos ])rovinces, jamais je n'aiirais acqnillè « ma dk*fUc envers vous , jamais ma recon- « naissance ne serait satisfaite. Puissent mes « vœux et mes efforls n'être pas contrariés « par des obstacles funestes ! puissent mes ce bienfaits répondre à mes intentions!

« Ce n'est pas seulementunintérètprésent « et passager qu'il fautavoir en vue ; il ne suP- « lit pas de délivrer le roi, d'éloigner de nos a provinces le fléau de la guerre : il faut « préparer votre bonheur à venir, le bonheur « de vos enfans et de leur postérité. Ni les « richesses . ni les armes ne sauraient assu- « rer pour toujours la paix et la prospérité u d'un royaume. Il uy a que de bonnes lois, a garantie certaine des droits de la nation , « et rèiile constante des obligations mutuelles a du souverain , des sujets et des dilFérenste ordres de 1 Etat enlr'cux ,qui puissent être « les inébranlables fondemcns de la liberté

i537) CONTRE L'AUTORITE ROYALE, i^â

« publique. Il faut que le clergé et les nobles « jouissent avec sécurité de leurs justes privi- « léges et de leurs honneurs ; car si l'on voit « des seigneurs et des gentilsbommesdurs et « altiers, si l'on voit des gens d'Eglise cour- « tisans ; nous connaissons plus d'un baron « et d'un chevalier, plus d'un prélat et d'un « abbé , dignes , par leur caractère et par « leur conduite , de leur illustre naissance « et de leur vénérable ministère. Il faut que « le peuple ne soit point exposé à perdre « ses biens et sa liberté au gré d'un ministre « insolent.

« Français, nous sommes dans une posi- « tion critique, mais qui peut devenir une p grande époque pour la gloire et la force « du royaume. Si les députés des trois « ordres aux Etats-Généraux de la Langue « d'Oil se montrent dignes de leurs ancêtres, « les étaWissemcns de S. Louis seront achète vés , nos voisins n'auront plus sur nous « l'avantage d'être les seuls réunis en un a corps politique par une loi invariable , « qui n'est point sujette aui caprices d'un 4C pouvoir arbitraire. Heureux si les avis « des sages peuvent ainsi prévaloir sur les « conseils des médians ! Parisiens , habitans «des bonnes villes, vous devea chérir et

J74 CONJURATION (lîS;

a seconder les magistrats qui ont tléfendu, « suilout clans celle circonstance , vos droits « avec tanl de courage. Je les aiderai nioi- «. même ; je serai présent partout où il s'a- « gira de soutenir voire cause. Si j'ai quelque « crédit à la cour, quelque autorilé dans les <( conseils et les asseniblées , quelque puisce sance dans le gouvernement, je prouverai « qu'il n'y a rien de plus cher et de plus « sacré pour moi que la patrie. Le roi trou- « vera en moi un digne sujet, un bon pâte rent, et vous, un citojen , un ami lldele. »

Ce discours eut tout le succès que les séditieux pouvaient désirer. Le Navarrois avait tellement captivé les esprits, qu'on l'écouta plusieurs heures de suite, sans que la fatigue et la laim pussent distraire l'attention : et les chroniques (i) disent qu'on avait soupe dans Paris lorsqu'il iinit de parler. L'assemblée se sépara , profondément pénétrée des sentimens qu'il avait inspirés. Chacun, en s'en retournant, répétait quelques-unes de ses paroles, cl plaignait les malheurs qu'il avait éprouvés. On vantait son grand attachement et son allabililé envers les

Cij Clir. St.-Den. , fol. 17'*, r".

iSS;) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 173

gensf/«co7w/«««: plusieurs déclamaient contre la fierté des grands qui n'avaient pu souffrirleseulprincecompâtissant et bon pourle pauvre peuple ; ils se reprochaient d'avoir lâchementabandonné, pendantplusde deux ans, un si généreux bienlaileur j ils s'accusaient d'ingratitude, et promettaient de le défendre, ajoutant à ces assurances d'attachement des menaces et des injures contre la cour; et tout le monde applaudissait.

Dès le lendemain , le prévôt des marchands, avec plusieurs habitans de Paris, alla prier le dauphin , au nom des bonnes villes , de rendre justice au roi de Navarre. L'évéque de Laon , qui avait concerté d'avance avec le prévôt cette scène, prit aussitôt la parole, et l'assura que monseigneur le dauphin agirait avec grâce et courtoisie à l'égard du roi de Navarre, et comme un bon frère devait se comporter à l'égard de son frère (i).

{Décembre.) Le Navarrois était depuis plusieurs jours à Paris, et il ne s'était pas présenté au duc de Normanlie. Il fallut que la majeslé rojale fléchît encore dans cette occasion pour condescendre aux conseils des

(i; Mcm.Kav.,p.i54. — C)ir.St.-Den., fol. 174,1°.

in6 CONJURATION (i357

amis du Navavrois (i). Le duc se rendit à riiolcl de la reine Jeanne avec quelques personnes de la cour qui n'élaienl pas armées. Le roi de Navarre n'y arriva qu'après lui, escorté d'une garde nombreuse. Les deux princes, en préscncede la reine, se saluèrent froidement; la conversation ne fut pas longue , et ils se retirèrent.

Les seigneurs de la suite du daupliin ne Tirent pas sans indignalion les sergcns d'armes qui l'avaient accuinpagné , et qui se tenaient à la porte de l'appartement, être obligés de quitter la place , de peur qu'on ne les insullàt, et les gens du roi de Navarre rester les maîtres (2).

Le conseil du dauphin, où l'on avait déjà pris en considération les plaintes et les demandes du roi de Navarre , fut assemblé de nouveau pour la même aflTaire. L'évêque de Laon j dominait en despote, et personne n'osait le contredire (5). Le dauphin n'y assistait que pour souscrire aux ordres de ses sujets et sanctionner les attentats de la rébellion. Néanmoins , il y avait dans ce

(1) Clir. Sl.-Den., fol. lyijV.

(2) lùid.

{3) Jbid.

ï357) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 177 Conseil quelques personnes qui faisaient ombrage à !'évè(jue de Laon , mais qn'il n'avait point écartées pour des raisons qu'oa ignore. Il s'entendit encore avec sa factioa pour opprimer toute \olonté contraire à leurs desseins.

Cl) Pendant qu'on tenait la séance , le prévôt des marchands et quelques bourgeois , sans avoir sollicité une audience , Tinrent frapper à la porte du Conseil ^ et demandèrent à parler au duc de Normandie , qui les fit entrer sans délai. Ils annonçaient que les députés des villes avaient terminé toutes les affaires qu'ils avaient à traiter , et qu'il fallait avertir les nobles de se trouver le lendemain aux Cordeliers , afin que l'on s'accordât sur les intérêts communs. L'évêque de Laon conseilla au duc de retenir le prévôt et les bourg-eois pour avoir leur opinion concernant le roi de Navarre. Le prince j consentit. Quand on recueillit les avis et qu'on en vint au prévôt qui , dans un temps ordinaire , troublé par 1 ■ respect, aurait à peine osé parler en présence de tant de seigneurs et du souverain , il déclara « que toutes les prétentions du roi de JNa-

<i) Chr. St.-Den.,fol. 174, v».

178 CONJURATION (iSS;

K varre lui paraissaient fondées en raison; « qu'il était tcm|)s enfin de Jui donner sa- « tislaction des mauvais traiteniens qu'il « avait reçus, et de lui rendre les biens dont « on l'avait dépouillé ; qu'on ne saurait ja- « maiseiracer, par une réparation trop écla- « tanlc, unesi yrande injustice; qu'il fallait « contenter et tranquilliser les bourgeois et « le peuple des villes de France qui con- « naissaient bien les vrais motifs de la per- <' séculion que le roi de Navarre avait souf- 1 ferte, et qui , ajant vu violer, dans une si « auguste personne , les droits de propriété K et la liberté des sujets, étaient effrayés de « cet exemple. Sirn, dit-il au duc en finis- « S'dni , faites ainidblenient au roi de Navarre « ce qu'il vous requiert : car il convient qu'il « soit ainsi » ; et il prononça ces dernières paroles d'un Ion qui ne laissait d'autre alternative an prince que de céder à la foixe, ou de punir l'audace.

La décision fut conforme au vœu des rebelles, et le dauphin signa des lettres (1) expédiées par les gens dévoués au Navarrois , et dans lesquelles il est dit « que, « par l'entremise des deux reines et de plu~

(1) Mcm. Nav. , tom. II , preuv. , pag. 65.

i557) CONTRE L'AUTORITE ROYALE. 179

« sieurs gens des tmis Etats, tous désirant ♦< le bien du roi , du royaume et des sujets y i' et Funion du dauphin et de soTi frère « Charles de Navarre , il a été convenu « qu'il y aura vraie et loyale amitié entre « les deux princes ,• que les villes, les châ- « teaux , les Joyaux et les meubles apparte- « nant au roi de Navarre et à ses adhérens « leur seront remis ; que les corps de ceux « que le roi Jean a fuit décapiter seront ren' « dus au roi de Navarre ; et que , par rap~ « port aux dommages et intérêts quil de' « mande , les deux reines et deux personnes « nommées par le dauphin , en décideront , et d'après l'avis des députés aux Etats , lors et de l'assemblée indiquée pour le vingtième <T jour après Noël » . Le dauphin accorde en outre sa bonne grâce à Jean de Picquignjr et aux autres partisans du roi de Navarre, qui ne pourront être inquiétés au sujet de ce qu'ils ont fait pour son service. Ces lettres furent signées par le duc d'Orléans, l'archevêque de Rheinis , les évéques de Paris, de Nevers, de Lisieux et de Laon , le chancelier de Normandie , le seigneur de Meulan, le sire Robert de Clermont, le maréchal de Champagne , le connétable de Flandre et autres nobles,

ii)o CONJURATION (laS;

Dans ce même temps, le duc de Normandie fut coniraint, jiar le roi de Navarre, de niellie en liberté tous les prisonniers gardes dans les prisons des juges d Eglise et danscclles des juges séculiers (i). Les lettres adressées au prévôt des nsarchands et à l'abbé de Saint-Germain-des-Prés, ne peuvent se lire sans horreur : elles portent « qu'.î la « requête du roi de Navarre , le dauphin « pardonne à tous les hommes détenus au « ChcUelet , à l'Abbaye ou en d'autres lieux , « pour vol , meurtre , assassinat , fausse « monnaie , brigandage sur les grands c( che/nins , rapt ou viol , sorcellerie , em- « poisonnement ou dettes du roi ; que pour ic les dettes particulières, il faut engager les « créanciers d cotisenlir à l élargissement de « leuj's débiteurs; etiju'enjin on doit exécuter ce ces ordres avec tant de diligence, que le roi « de ii avarre approuve bien la bonne volonté <c que le duc a de faire cette grâce aux. pri- « sonniers pour l'amour de lui ».

Quand on considère la majesté royale blessée par de si cruels afl'ronls, qui pourrait n'être pas ému de douleur sur le sort

(i) r.l.r. St.-Denis, fol. 175, r». —Très. Chart. , reg. 89, pièce 254»

i557) CONTOE L'AUTORITÉ ROYALE. 18.

du jeune prince ? Mais quand on réfléchit que sa douceur naturelle et son humeur paisible , si elles eussent été trop dallées par le charme d'une prospérité conlinuelle, auraient pu dégénérer en indolence et en faiblesse ; que c'est peut-élre à ces grandes et sévères leçons de l'adversité que la France doit la sagesse de Charles V; que les factions de 1357 préparaient ainsi l'ordre et la paix, qui rendirent le royaume si florissant pendant vingt années ; et qu'au milieu des égaremens de ses sujets, le dauphin s'instruisait à faire un jour leur bonheur ; on admire les sublimes desseins de la Providence sur les rois et sur les peuples; on chérit la mémoire d'un roi dont le cœur profite ainsi de la connaissance des hommes.

(1) Le duc de Normandie, se soumettant à la nécessité , faisait amitié an roi de Navarre. Les deux princes mangeaientsouvent ensemble, soit au palais, soit chez la reine Jeanne , soit chez l'évêque deLaon , témoin de tous leurs entretiens, toujours prêt à répondre pour le duc, ou à lui dicter ses discours. Leduc, pour remplir les conditions du trailé récemmentconclu, eavoja enNor-

(1) Chr. St.-Dea.,fol. 175, r°.

i82 CONJURATION (iSS;

niaiicUe messirc Araaiiry de Meulan, chevalier banneret , frère de l'évèque de Paris , qui avait luunlré tant de zèle pour le Navarrois. Ce chevalier devait ordotincr la restitution des différentes places dont le roi Jean s'était emparé. Mais les capitaines de plusieurs de ces places, de Rrcleuil, dEvreux, de Pont-Eau-de-Mcr , tenant plus à leur loi et à leur devoir, qu'aux l'ornialités et aux apparences, déclarèrent que ces places leur avaieutétéconféréesparleroi Jean , et qu'ils ne les rendraient qu'à lui seul. Etrange position du dauphin , obligé de donner des ordres , auquel il fallait désobéir pour être fidèle I

(i5 décembre.) Le roi de Navarre ne demeura pas long-temps à Paris; il se rendit à Mantes, enqjurtant des présens magnifiques et des sommes considérables que lui avaient donné les Parisiens (i\

Quelques jours après , les capitaines des forteresses occupées par les Anglais, vinrent le trouver dans cçUc ville; et tandis qu'il recevait à sa table les ennemis de l'Etat , -xivant familièrement dans leur compagnie, etîijanl, à ce qu'on disait, de grandcfi al^

(1) C,Nanç.,^;9§. ii;^

loSj) CONTRE L'AUTORITE ROYALE. i35

liictnces avec eux , les environs de Paris étaient infestés parles gens de Philippe de Navarre, son frère, le même qui n'avait pas voulu le suivre dernièrement , lorsqu'il faisait son entrée dans Paris , disant qu'// ne fallait pas se fier aux communautés , et qu^il n'y avait nul certain arrêt fors que pour tout honnir (i).

Les soldats de Philippe s'avancèrent en difFérens corps, à quatre lieues de la ville, du côté de Trappes et de Villepreux (2), ravagèrent dix ou douze lieues de pajs, prirent plusieurs places, et entr'autresMaule sur Mandre, qu'ils fortifièrent. Les habitans de la campagne furent obligés de se réfugier dans Paris, avec tout ce qu'ils avaient pu emporter. Cependant on n'opposait aucune résistance à ces incursions. On envoya bien quelques gens de la ville, sous les ordres de messire Pierre de Villiers, chevalier du Guet; mais ils semblèrent être d'accord avec l'ennemi et l'encourager par leur inaction. Leduc de Normandie voulait assembler des gens d'armes, et faisait toutes les dispositions nécessaires. Les principaux de la ville de Paris, qui ne

fi) Froiss. , ch. 181.

^u^ Gir St-Dcn.j fol. lySjï*.

î84 CONJURATION (iSS;

redoutaient guère les troupes de Pliilippe fie iVavarre , et apprélierulaicnt que le duc de JNorniandie n eùl en main une lorcc armée , voulurent le détourner de ce dessein. Il eut beau leur représenter qu'il n'avait d'autre intention quede repousser l'ennemi, les Parisiens eifrajés, et animés encore secrètement par les instigations de Tévèque de Laon , firent garder les portes de la ville par des gens armés , avec ordre de ne laisser entrer personne, s'il n'était connu (i). Leduc de Normandie n'avait j)as de plus pcrllde et de plus dangereux ennemi que cet évèque de Laon. Tandis qu il menait le conseil royal, il semait !e IrouMe dans Paris, et il instruisait le roi de Navarre de tout ce qui se passait chez le duc de Noriuandie et au Conseil. Aussi le peuple, qu'on ])eut entraîner hors du devoir , mais dot!l on ne saurait tromper le bon sens sur ce qui est odieux et digne de mépris, et dont les mots ou les maximes ont tant de justesse, l'appelait Za be~ saigûe qui taille des deux bouts.

(2) Charles de Navarre , qui n'attendait que l'occasion et le préleAle de laire la guerre

(1) Chr. St.-Denis, fol. 176, r".

(2) Ibid. , V'.

ï357) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. i85

à la maison de France, assembla de son côté des troupes. Le refus des commandans de Pont-Eau-de-Meret des autres places qu'on devait lui remettre, d'après le dernier traité de Paris , était le sujet de ses plaintes; il accusait le dauphin de manquer à sa parole, et disait qu'il saurait hien le forcer à lui rendre justice.

Tous ces préparatifs d'hostilités inquiétaient les Parisiens , et leurs craintes venaient, non pas du Navarrois, l'allié des Anglais, mais des garnisons de la Normandie qui tenaient contre lui pour le roi.

( S janvier. ) (i) Lors([u'il vit tout disposé de ce coté pour le désordre et pour le mal, son infatigable méchanceté ne lui permettant point de repos, il courut en toute liAte à Rouen. Une troupe considérable de g-ens d'armes l'accompagnait, ainsi qu'une foule nombreuse de personnes sans armes , qu'il avait amenées avec lui, ou qui étaient venues de la ville à sa rencentre ; et son entrée ressemblait à celle d'un conquérant ou d'un souverain , pendant que les ennemis brûlaient, à trois lieues de Rouen, un château appartenant au duc de l^ormandie. Ha-

(i) Ibid. — Mém. Kav. , pag. i65 et suiv.

i86 CONJURATION {tiSj

Lile artisan de trouble et de sédition, il savait que le peuple court avidement à tout ce qui peut offrir un spectacle , et qu'un des moyens les plus sûrs d'émouvoir la multitude , est de frapper les sens et d'exalter l'imagination par l'éclat imposant d'une cérémonie. Son premier soin fut de rendre les honneurs funèbres aux restes dos seigneurs que le roi Jean avait fait décapiter. On alla en grand appareil délaclier les corps des gibets où ils étaient restés suspendus. On les plaça dans des cercueils, sui^ plusieurs chars voilés de noir. Des éeujers portaient leurs écussons , leui'S bannières , leurs armures de guerreet de tournois. Derrière les chars venaient cent varlets, ou pages , avec des écussons sur la poitrine f t des torches à la main ; puis les amis, les parens, le roi de Navarre , les uns à pied , les autres à cheval , tous vêtus de deuil , et dans l'altitude de la douleur. Une foule innombrable entourait et suivait le cortège en silence, l^e convoi s'arrêta dans le Champ-du Paidon, lieu du supplice , et les vigiles des morts y lurent chantées par un grand nombre de jjrètrcs et de religieux. La procession se rendit dans le même ordre et avec la même pompe ù l'église cathédrale de lloueu, où

i557) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 187

l'on déposa les corps , tUins une vaste chapelle décorée des armoiries de ces quatre seigneurs, et tout éclairée de la lumière des cierges funéraires. Ensuite le roi de Navarre adressa au jieuple une luirangue, où il répéta ce qu'il avait dit à Paris , déclamant contre le roi et le dauphin , élevant jusqu'au ciel la gloire des quatre seigneurs, qu'il proclamait martjrs. Après l'enterrement il donna un repas, auquel il invita un grand nombre de bourgeois , et même des gens de la dernière condition. La solennité de ce convoi lugubre , l'éloquence artificieuse de Charles , sa popularité et ses manières gracieuses et engageantes, et pardessus tout l'honneur d'avoir mangé à la table du roi de Navarre, de lui avoir parlé, avaient transporté tout le peuple ; l'admiration et l'amour pour lui allaient jusqu'au délire.

(i) Pendant que cette scène se j)assait à Rouen , le prévôt des marchands et ceux qui gouvernaient le peuple avec lai, las de conserver encore quelque apparence de soumission , prirent ouvertement un signe de révolte ; c'étaient des chaperons mi-partis.

{\) Chr. St,-Den.,fol, i/SjV».

i88 CONJURATION (iSS^

clt' rlrnp rouge et pers (i). Le prévôt envoya ordre dans toutes les maisons d'en porter de semblables. Ses plus zélés partisans se distinguèrent par des fermeilles ou agrafes, éniaillées de vermeil et d'azur, au bas desquelles étaient gravés ees mots : abonne fin ; ce qui voulait dire qu'ils étaient attachés et dévoués au prévôt des marchands , envers et contre tous , à la vie et à la mort {2). Marcel, voulant les unir encore jilusclroilement à sa personne et à sa lôrlunc, imagina d'imprimer à la conjuration un caractère mystérieux de religion ; pensant que si l'avarice ou l'ambition lui assurait la fidélité de quelques-uns , une crainte superstitieuse serait pour le vulgaire, pour les âmes timorées et ardentes, le nœud le plus fort. Il érigea de sa propre autorité une grande confrérie , sous

(1) On ne s'accorde pas sur la signification du mot pers. Les uns veulent que ce soit un bleu trcs-Concé, les autres un bleu tirant sur le vert, d'autres du violet. Mais la description des fermeilles, qui étaient vraisenil)lal)lrnient nii-jmrtis des nicincs couleurs, donne la solution de la diUiculté. Les lettres citées plus bas disent, en propres termes, qu'ils étalent mi-partis d'émail vermeil et azuré.

(2) Ainsi l'expliquent dilTércntes lettres d'abolition et de rémission , en date du lo et du 25 août , cl du i5 septembre i358. !Mém. Kav., pag. i63.

î557) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 189

1 "inTOcalion de Notre-Dame. Les adeptes s'y engageaient , au nom de la divinité, par de terribles sermens, à faire les ehoses qui sont le plus en horreur à la divinité (i).

(2) Le dauphin, opprimé, tâchait vainement de les désarmer par sa douceur et sa patience. Vainement il les pressait, chaque jour, de donner l'aide nécessaire pour les dépenses du royaume et pour la rançon du roi. Enfin, désespéré, il se résolut, d'après le conseil de quelques fidèles serviteurs, à laire une dernière tentative sur l'esprit du peuple, et l'on annonça qu'il irait aux Halles , afin de parler aux Parisiens. L'évèque de Laon et les autres qui appréhendaient les suites d'une pareille démarche, firent tous leurs efforts pour le détourner de ce dessein , en lui donnant de la défiance contre le peuple ; mais inutilement. Le dauphin trouva une grande multitude assemblée , et leur tint ce discours :

« Bourgeois et habitans de Paris ,

« Persuadé que tous les chagrins dont je « suis accablé depuis long- temps , ne pôu-

(1) Méni. Nav. , pag. iG't.

(2) Chr. St.-Den. , fol. i7G,rV

igo CONJURATION (lÔS;

« vaient Tenir de votre volonlé, j'ai désiré « vous voir, vous ouvrir mon cœur , comme « à de bons et lidèles sujets, el m'entendrc « avec vous sur les besoins pressans du « rojaume. Je suis si loin de me défier de « vos intentions, que je viens, au milieu de (( vous, reniellre en vos mains ma vie , le « sort de mon père , et la fortune publique. « Dans les grands périls, si la bonne intelli- « gence ne règne pas entre le peuple et ceux « qui gouvernent , toutes les forces de l'Etat « lui deviennent inutiles, et tournent à sa « ruine. Mais si chacun , déposant toute « haine , toute prévention d'intérêt el d'or- « gueil, veut contribuer pour sa part el se- « Ion ses facultés au bien commun , il n'y a « pas de puissance, il n'y a pas d'adversités « dont une grande nation ne triomphe. Les « reversai les succès de nos ancêtres doivent « être une leçon pour nous. Quel autre fléau (( que l'anarchie causa la perle des succcs- « seurs de Cliarlemagne el la désolation de « ce vaste empire? El dans les cliamps de « Bovines , lorsque l'Allemagne , la Fiance dre, etcetlemème Angleterre, encore au- « jourd hui notre ennemie, se précipitaient i( ensemble sur la France , et semblaient « prêtes à l'écraser de la ujasse de leurs ar-

î357) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 191 « niées , nos pères , avec les seules ressour- « ces d'un pays moins grand el moins riche «que nous ne le possédons, auraient-ils « battu et chassé l'étranger, si les barons, les « chevaliers, les villes et tout le peuple n'a- « valent conspiré pour le salut public avec « un égal dévouement? Ils ont agrandi par « leurs conquêtes le pays qu'ils avaient reçu « de leurs ancêtres : laisserons-nous dépérir « un si bel héritage ? Sans doute ce n'est pas (£ le courage qui manque à des Français. « 3Iais pendant que des prétentions exagé- « rées divisent les trois ordres de l'Etat; « pendant que les provinces el les villes, au « lieu d'apporter en un centre commun tous « lés secours , ne songent qu'à leur propre « défense, à leurs intérêts particuliers, on a « enveniraéles plaies de l'Etat, et l'Anglais « se réjouit en voyant les Français se con- « sumer eux-mêmes et lui préparer une « victoire facile. La discorde est le poison « qui nous tue. Et quelle main apportera le « remède à nos maux, si une confiance mu- « tuelle ne rapproche les sujets du souvecc rain , et ne réunit toutes les parties de l'E- (c tat? Loin de mon cœur toute colère contre ce vous; loin de moi toute idée de vous l'aire ce des reproches. Je veux vous présenter la

192 CONJURATION (i55;

tt lumière de la vérité, et en vous éclairant , « vous engager à renouer des liens qui n'au- « raient jamais dû se rompre.

« 11 j' a des gens qui fondent leur fortune « et leur grandeur sur la misère et les cala- « mités publiques , et qui, ne pouvant sub- H sister que dans les bouleverseniens de la « monarchie , répandent j)armi vous la c( crainte et le trouble par de fausses nou- « velles , empoisonnent, par la malignité ft de leurs calomnies , les actions les plus « innocentes, cherchent à élever des inquiète tudcs et des soujiçons entre le souverain « et les sujets, et voudraientarmer le peuple « contre l'autorité légitime; également en- « nemis et du peuple et du roi, et de tout «ordre et de toute justice, d'aulanl plus «odieux, qu'ils abusent, pour leurs des- « seins pernicieux , de ces qualités mêmes « qui rendent les Français le plus aimable « et le meilleur des peuples. Votre Iran- « chise, qui ne soupçonne pas chez d'autres « laperliilie, vous li\re sans dèlènse à leurs « funestes conseils. Entraînés par la \ivacité a de votre esprit , i)ar l èlati de votre àmc « généreuse, vous rougiriez de ne pas tout :< oser pour eux, quand ils se vantent de « faire tout pour vous et pour Ihonncur de

i357) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 19^

rt la nation. Votre fierté, qui se soulève avec « raison contre l'idée (le l'iynoniinie et de l'es- « clavage,seconde leurs entreprises perfides « contre ce qu'ils appellent t yrannie. Et qui « donc vous outrage? qui veut votre honte, « autant que ceux qui se servent de vous « comme des instrumens de leur cupidité , « et qui vous font le jouet de leur imposture? « Je vous le demande , Parisiens, pour « peu qu'on veuille juger sans prévention ,' « depuis que mon père est monté sur le « trône, et depuis que notre mauvaise forée tune et son courage l'ont lait tomber au « pouvoir de nos ennemis , avez- vous été G gouvernés par la violence? vous a-t-oa a imposé des lois injurieuses? la puissance « royale ne s'est-elle pas toujours montrée « indulgente et liicile? n'avons -nous pas « toujours traité avec vous comme avec de « fidèles sujets? Pendant ces dernières ance nées , toutes les fois que vous avez demancc dé que les trois Etats de la Langue d'Oil, « ou les députés des villes fussent rassem- « blés à Paris, nous les avons convoqués « pour le temps qui vous a paru convena- « ble. Vous avez désiré que nos ministres « ne fussent point prés ns aux délibérations: « ils se sont retirés. Un grand nombre de nos i3

,94 CONJURATION (iSS;

a servilcurs et tle nos ofHcicrs qui avaient « clé obligés, par les niallieurs des lenij)s, « d'exercer des rigueurs fâcheuses pour <c vous, mais non pas nuisibles à la France, « onl été conclaiiinés par les Elats ; nous « les avons dépouillés de leurs emplois et « de leur fortune, et nous avons souffert « qu'on les poursuivît et qu'on les forçât à « s'expatrier. Vous vous êtes plaints des len- « leurs du Parlement et de la Chambre des « Comptes à rendre la justice ; nous avons « privé de leurs charges d'anciens magistrats, « et nous avons nommé ceux que les Elats « nous avaient désignés. Le profil que nous « voulions tirer , selon l'antique usage , de ce notre domaine des monnaies, vous a sem- « blé onéreux et gênant ; nous avons sus- « pendu la fabrication des espèces nouvel- « les , et nous avons même supprimé celles « qui étaient déjà en émission. On a sou- « hailé que le maniement des finances ne fût « point confié à^ des ofllciers royaux , que « l'on créât un conseil de trenle-six dcpucc tés pour le gouvernemenl et la réforme « du rojaume et pour l'Administration des K aides : quoique cette nouvelle institution « porlâtdc grandes alleinles à notre dignilé, « nous avons tout accordé pour conserver

i557) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. igS

« la paix et pour vous encourager à bien « tlérendre le rojaume.

«Et cependant on nous redoute comme des «c despotes cruels. Tous les soins et tous les « conseils ne tendent qu'à diminuer notre « puissancejCtl'on se tient plus en garde con- « Ire nous que contre les Anglais. Si nous dece mandons un subside, on ne peut trouver « d'argent; et notre frère le roi de Navarre « s'en va comblé de vos dons. Si nous voulons « opposer des troupes aux incursions de l'en- « nemi et protégeraumoinsla capitale, c'est « contre nous qu'on s'empare des portes et « des avenues, c'est contre nous qu'on sonne « l'alarme. Et qui plus que nous doit s'inté- « resser à la sûreté de cette ville et de ses « habitans? qui plus que nous doit avoir eu « horreur le pillage dont on vous effraie ? « Si vous nous regardez comme vos ennett mis, qui donc appellerez-vous amis? Sont- « ils vos amis ceux qui reçoivent les Anglais «^ à leur table , et qui forment avec eux de sert crêtes alliances? Sont-ils vos amis ceux qui tt forcent la justice séculière , et même la jusce tice de l'Eglise, à ouvrir les prisons et à ce vous inonder du ramas impur de tous les <f crimes ? Sont-ils vos amis ceux dont les

c( alliés ou lesparens viennent insulter votre

igS CONJURATION (iSS^

« ville, désoler vos campagnes? Sont -ils « vos amis ceux dont tous les efforts n'ont « abouti qu'à remplir Paris^de tumulte et de « confusion , et à fomenter la guerre civile ? « Vous laisserez-vous séduire par des dis- « cours spécieux , et par de brillantes el « vaines déclamations? Les ambitieux , les « perturbateurs ont toujours à la bouche les « grands mots de bien public , de bon ordre « et de réforme des abus ; et quand on cher- « clie à usurper un pouvoir arbitraire, on « commence par proclamer avec emphase « la liberté. Quel fruit avez-vous retiré de « toutes ces innovations ? des dissensions « entre les provinces, entre les villes ; des « querelles, des inimitiés entre les citojens « et dans le sein même des familles; la susce pension de vos travaux , de votre com- « merce , de toutes les occupations utiles à « la société; les inquiétudes pour vos pro- « priétés , l'appauvrissement de vos mai- « sonb, la perspective d'un avenir effrajant. « Sortez des murs de Paris , })arcourez les « campagnes , et vous connaîtrez l'effet « qu'ont produit ces divisions des Etats du « rojaume ! On a pu être irrité contre quel- « ques hommes qui abusaient de leurs privi- «légeselderayantageUeleur naissance. Mai*

i357) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 197

« savez-vous quel orage s'amasse sur votre « tèle? Et si l'on ne se hâte de le détourner , « savez-voiis quand on pourra en arrêter le « ravage ? Ce cri de liberté, de ^'engeance ,' « signal ordinaire de révolte pour ceux qui; a ne possédant rien , désirent toujours une « révolution dans l'Etat, a retenti dans les w hameaux, dans les villages. La haine con- « tre les nobles sera leur prétexte ; leur véri- « table motif, le désir du butin. Il j en a peu « d'entre vous dont la fortune ou l'existence * a ne tienne , par quelque lien , aux jxjtri- « moines des nobles. Il j en a beaucoup <( qui ont des biens dans les campagnes : « croyez- vous que ces âmes farouches, irri- « tées encore par la fureur du pillage, ne se « jetèrent pas sur vos métairies avec d'au- « tant plus d'ardeur , qu'ils j trouveront « moins de résistance que dans les châteaux « fortifiés ? Cro yez-vous que les routes se- « ront libres et tranquilles pour le coni- « merce? croyez-vous qu'à la fin, les habi- « tans des \illes seront respectés, et que leurs « richesses ne tenteront pas l'avidité de ces « forcenés? Et si l'étranger, qui n'a con- « senti à la trêve que parce qu'il aimait « mieux nous laisser miner nos propres foi"^ a, ces par les discorde* intestines, sil'élran-

jgS CONJURATION (iZBj

« ^er , qui épie l'occasiun d'eiivaliir nos €< belles provinces, nous allaquc au milieu « de ces désordres, que de\icndrons-nous, « que deviendra le nom français?

« Bourgeois et habituas de Paris , ])ré- « venez ces maux j il en est temps encore. « C'est à vous de donner à toutes les pro- « \iuces l'exemple du devoir. Conservez « l'ouvrage de vos pères , et soutenez les « droits qu'ils ont consacrés par leurs libres « sullrages. Entourez le trùne , prêtez un « secours fidèle à votre roi. Y a-t-il, en ce « moment, d'autre couleur à porter que la « couleur rojale ? Avez -vous d'autre cri « d'union que Montjoie Saint-Dcnis?Avez- « vous d'autre signe de ralliement que les « lis, sjmbole de l'honneur et de la lojautc « française? Attachez-vous à moi comme je « suis attaché à vous. Vivre et mourir avec « vous et pour vous, voilà le vœu de mon « cœur, voilà le précepte que j'ai reçu de (c mon père. C'est en combattant pour vous, « à la tête de ses chevaliers , en exposant « sa vie pour vous, qu'il a perdu sa liberté, « mais sans perdre 1 lionneur ; car l'ennemi « a reconnu votre roi pour le plus brave des « chevaliers. Français , votre roi est digne « de vous. Français, n'abandonnez pasyoli'e

i557) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 199

« roi dans les fers ; n'abandonnez pas la a France en danger. Je vous appelle aussi , (c vous tous qui avez éprouvé les tendres « sentimensqui unissent les fdsàleurs pères, « et pouvez juger quelle douleur me dé- « cliire, séparé ainsi de mon père, et le «. voyant sans cesse languir dans la captivité. « S'il m'élait permis de prendre sa place , « je ne solliciterais de vous aucun sacrifice, « et j'irais remplir ce pieux devoir; je quit- « tarais sans regret la dignité roj^ale. Depuis « que je suis né mes regards n'ont été frap- « pés que des malheuis de ma famille , et « moi-même toujours en butte aux complots « des médians, ce rang suprême, objet de « tant d'envie, ne m'a pas paru avoir tant « de charmes. Mais quoi que j'aie à souffrir, a je garderai le poste où l'intérêt public « m'ordonne de rester. Je vais repousser les « ennemis avec les troupes que j'ai rassem- « blées , non pas , comme des mal-intenci tionnés le font croire, pour vous opprimer, « mais pour vous défendre. Depuis longce temps vous auriez été délivrés, si l'on ne « m'avait ôté les moyens d'agir. Les liabi- « tans des villes ont fourni des subsides , et V, il ne m'en est pas revenu de quoi soudojer

aoo CONJURATION (iSo;

« un seul homme d'armes (i). Désormais je «. veux prcodre l'adminislralion du rojau- « me, comme il apparlient à l'héritier, au « lieutenant du roi ; el par la comparaison « des gouvcrncmcns, vous jugerez qui vous « aiuie avec sincérité, et qui vous Halle pour « vous nuire. »

Les factieux avaient craint la pitié de la multitude pour le dauphin ; son discours produisit ;une plus forte émotion (2). Tout ce que la jeunesse , la vertu , hi noblesse et le malheur })euvent inspirer de tendresse et de respect , les Parisiens le ressentirent avec cet enthousiasme, offet ordinaire de la surprise. Le prince n'avait point encore paru en public ; on ne le jugeait que sur des bruits répandus par ses ennemis ; on s'attendait à voir l'hunîeur ou les lamentations d'un enfant orgueilleux et gâté par les courtisans. On admira son courage doux et patient , la maturité de son esprit, la modération de ses réprimandes, la bonté de ses intentions, ses réflexions sur le passé, ses avis sur l'avenir, qui prouvaient qu'en le

(1) Chr. St.-Den., fol, 176, r°.

(a) Ibid.

i357) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE, ooi tenant écarlé du goiiverncuient , on n'avait pu le rendre étranger aux affaires de la France. On plaignait ses douleurs ; on se reprochait de les avoir causées ; enfin tout le peuple convenait qu'il avait raison , et qu'il fallait lui obéir. C'est ainsi que la vérité triomphe , toutes les fois que les hommes assemblés veulent l'entendre.

(i) En vojant ce changement subit , la plupart des factieux ne se possèdent pas de fureur, ou tombent dans la consternation. Marcel voit qu'il faut aller au-devant du péril pour le détourner ; et il connaît la mobilité du peuple. Dès le lendemain , il convoque les Parisiens à Sainl-Jacques-de-i'Hôpilal.Ses partisans, ses amis, ses agenss'j rendent en grand nombre, et se placent. Il vient entouré de ceux dont l'audace et la promptitude à parler pouvaient lui être d'un puissant secours dans une telle circonstance. Mais le duc est averti de ce rassemblement; il s'y présente, et à son asjject toutes les impressions de la veille se renouvellent ; on l'accueille avec un murmure qui n'est pas celui d'une multitude séditieuse. Marcel et ses complices , étonnés , frémissent de

(i) Chr.St.-Den.,fol. 176, r°.

202 CONJURATION (loBj

dépit. Malgré les efforis de leur cabale, oa se lail, on attend ce que le prince va dire. Jean de Dormaiis , chancelier de Normandie , parle en son nom , donne aux Parisiens les mêmes assurances que la veille, ajoutant seulement que le ])rince, instruit que certaines personnes l'accusaient de ne pas tenir ses promesses au roi de Navarre , par ra])port aux places de Normandie, dcclaiait qu'il avait renq>li toutes les clauses du traite; qu'il ne tenait pas à lui que le roi de Navarre n'obtint une satisfaction entière ; et qu'il était prêt à employer de nouveau ses bons oKices pour engager les capitaines de' ces places à les rendre.

A peine le chancelier avait-il achevé de parler ; Gonsac , irrité du plaisir avec lequel la multitude avait paru l'écouter , et de l'approbation (|ui avait suivi son discours , s'avance brusquement et s'apprête à lui répondre ; mais la rumeur qui s'éleva de tous les côtés de l'assemblée étoufiait sa voix. Marcel et ses partisans se regardaient entre eux, et commençaient à sentir combien est ruineuse la puissance de la sédition , et avec quelle elfrayanle rapidité la réaction des orages poj)ulaires jieut en accabler les moteurs. Le duc satisi'ait se relira, et tous ceux

i357) CONTRE L'AUTORITE ROYALE. 2o3

qui l'avaient accompagné s'en retournèrent avec lui, à l'exceplion de l'évêque de Laon. C'est alors seulement qu'on prêta silence aux orateurs de la faction. Consae, Marcel et Jean de St.-Onde, avocat, qui avait été nommé par les Etats l'un des adminislrateui's-généraux de l'aide accordée au duc de Normandie, l'année précédente, haranguèrent, suivant le plan concerté entr'eux. Consae , le plus violent, commença par se plaindre de la facilité du peuple à se laisser étonner ou séduire par un vain éclat : « Que l'on pouvait « impunément dissiper les revenus publics, « les livrer en proie à ses créatures , à ses « complaisans , pourvu qu'on se montrât «c paré de la noblesse de ses aïeux ,• que sans « étude, sans expérience, il était permis de « régler le sort de l'Etat , de décider de la n condition et de la vie des citoyens , de «< censurer les hommes les plus zélés pour « le bien public , si l'on étalait avec orgueil « des titres et des dignités qu'on ne possédait « par d'autre droit que par la naissance ; « qu'ainsi le peuple , admirant toujours ce « qui faisait sa servitude, encourageait l'or- « gueil des puissances féodales, et arrêtait « les efforts des citoyens nés pour briser les « fers qui le retenaient encore attaché à son

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