CONJURATION (1S
n ancien esclavage ; que les murmures qui « 1 avaienl empêclié de parler montraient « assez le sort réservé aux véritables amis " du peuple: qu'élevés, ])ar un mouvement « passager de reconnaissance inconstante et « timide , sur le bord d'un précipice , ils « avaient toujours à craindre et les tjrans « qu'ils combattaient , et le peuple qu'ils « servaient ; qu'il fallait au moins à des " liomnies qui se dé\ouaienl pour la cause « de tous, et qui ne demandaient ni des cliâ- « teaux , ni des fiefs , ni des privilèges sei- « gneuriaux, une récompense digne d'eux,' « le témoignage de l'opinion publique. Et n quelle vertu pouvait désormais , non pas « compter sur les honneurs qu'elle méritait, •< mais être garantie des persécutions et des «< outrages, lorsque le peuple écoutait avec « complaisance les calomnies dictées par « les gens de la cour contre ses magistrats « et ses représentans ? Comment croire « qu'il soutiendrait courageusement ses dé- « fenseurs , lorsqu'il souffrait qu'on l'in- « sultàt en lui montrant rétablis dans leurs <■ dignités , tlans leur pouvoir , ces sein gneurs arrogans , ces juges prévarica- « teurs , artisans des misères et du déshon- « neur des Français? Gomment, lorsque
i357) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. -loS •< l'ivraie étouffait les semences utiles , « pouvait-on espérer une heureuse niois- « son (i)? Qu'il fallait enfin prêter la main « à ceux qui voulaient extirper les germes « destructeurs si profondément enracinés « dans la France, ou se résoudre à la voir « périr de langueur. »
Après ces invectives et d'autres semblables contre les officiers de la cour, Marcel, avec une contenance assurée et fière, se présente à son tour, et du ton d'un protecteur offensé plutôt que d'un accusé qui se justifie , il déclare en peu de mots, «que l'argent pro- « venu des subsides n'avait été touché ni M par lui, ni par aucun députédes Etats; que « les témoignages des préposés aux finances, « et les registres et tous les actes publics « le prouveraient , s'il n'avait pas encore « mérité que le peuple voulût le croire sur « sa parole. »
Alors l'avocat Saint -Onde prononce à l'appui de ce qu'on vient d'entendre, un discours rempli d'éloges pompeux pour le prévôt des marchands , et dinjures violentes contre la cour ; ajoutant qu'une partie de l'argent du subside ( comme par le passé tous
(i) Ghr. St.-Den., fol. 176, r».
2o6 CONJURATION (1557
les revenus publics ) , avait été cmplojée à entTelenir le luxe et à satisfaire les caprices des grands, et que l'on pourrait voir, dans les rôles , plusieurs chevaliers gratifiés de 5o,ooo moulons d'or, par l'ordre de monseigneur le duc de Normandie (1).
« Au moins vous vous en fierez à vos jeux, « vous en croirez des écrits authentiques, » s'écrie l'cchevinConsac, en se tournant vers le peuple, et prenan t la main du prévôt, « puis- « qu'il n'j a pas de vertu si pure qui puisse « être à l'abri de la calomnie et du soupçon. « Sans doute si l'amour delà patrie ne l'em- « portait sur toute autre considération dans « le cœur de messire Etienne, de tels affronts « pourraient le dégoûter de prendre si chau- « dément vos intérêts contre une puissance « dont vous révérez les abus , et que vous « adorez , même lorsqu'elle vous frappe et « vous opprime ; tandis que vos amis , vos « défenseurs sont exposés à des affron ts , lors • • qu'ils réclament l'exécution des lois. En « voyant qu'il y a plus de péril que d'estime « pour la probité , une àme ordinaire crain- « draitde se sacrifier à la bonne cause. Mais « le prévôt des marchands s'est toujours ou-
(1) Mém. ?<av. , pag. 171,
i357) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 207
« blié lui-iuême pour ne songerqu'àlulililé « commune. Il a conçu toute l'imporlance « des devoirs d'un cilojen de la première u ville de France, et d'un nia^islrat du peu- « ple,dansdcscirconslancesdinîcilcs. 11 per- « sévcrera dans ses bonnes intentions, ne «c cessera de prendre pour règle de sa con- « duite la justice, pour but de tous sesdes- « seins la liberté du peuple, malgré les me- « naces et les ligues de tous ceux qui se ■ crojent attaqués, lorsqu'on soutient que la « protection des lois doit êtreégalepour tous, «r et qu'il faut assurer une existence dans l'E- K tat aux bourgeois, et une garantie pour leur « fortune. Si les liabitans de Paris et tous « ceux qui sont présens , ne veulent pas se- « conder dans une si juste entreprise le pré- K vôt des marchands, il trouvera du moins « des amis qui pourvoiront selon leur pou- « voir à sa sûreté ».
Tous ceux qui dans l'assemblée étaient de la faction , applaudirent et crièrent qu'ils défendraient le prévôt contre tous. Le peuple se retira très-ému , et incertain ; mais , comme c'est l'ordinaire, plus frappé des dernières impressions. Il fallait cependant que la vérité eût une grande force dans la bouche du duc de Normandie, pour balan-
2o8 CONJURATION (i35f
cer encore l'effet des déclamations populaires et l'ascendant de Marcel.
(i) Le duc, sans perdiede temps, fit venir aussi au Palais où il demeurait, les notables de Paris, et leur parla avec beaucoup de tlouceuretde bonté, leur montrant ■< qu'ils se- " raient les premières victimes des révolu* 'c tions,si l'on ne mettait un frein aux fureurs « excitées par les perturbateurs du repos pu- « blic ; que tous ceux qui avaient une fart mille, un état, tous ceux qui pouvaient « transmettre à leurs enfans un nom estimé « et un honnête héritage, étaient également «c menacés parcelle subversion de tout l'or- « dre social; qu'il fallait se réunir pour s'op- « poser à l'audace et aux complots, ou, sé- « parés , s'attendre à tous les malheurs; que « l'on ne se sauverait pas en s'isolant dans « l'obscurité; que le dévouement à la cause « commune en ce moment élait l'amour de a soi-même ; que placés par leur condition u et leur fortune à la têle du peuple , celait «c à eux à ramener le peuple par leur exeni- V pie, par leurs discours , à einpiojer enfin '( tous leurs mojens et à faire tous leurs » efforts pour éteindre un feu qui allait tout
(i) Mcm. Nav. , pag. 172.
ïoSy) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE, ao.j
« embraser et tout détruire ; qu'ils ne de- « vaient pas douter que, s'ils voulaient être « bous sujets , il leur serait bon sei;^neur. » JjCs notables, touchés des inalheurs de la famille royale et des périls de l'Etat plus vivement que de leur propre danger (car les impressions généreuses sont toujours promptes et fortes chez Icb hommes réunis \ lui protestèrent ■< qu'ils voulaient vivre et mourir '< avec lui»;et ils ajoutèrent"qu'il n'avaitque « trop tardé à reprendre le gouvernement. » C'était une consolation pour le duc de Normandie, de voir tous les gens honnêtes et les meil leurs citoyens lui témoigner leur attachement par un élan unanime. Mais, dans les troubles, les honnêtes gens et les meilleurs citoyens sont-ils toujours eu nombre? sontils toujours d'accord? et ont-ils assez de courage ?
(i)CependantrassembléedesEtats,quiavait été prorogée au vingtième jour après Noël (i5 janvier), commençait dans lemêmetems.
Lesdéputés des villes s'y rendirent; il j vint quelques gens d'église, mais pas un seul noble. Les délibérations furent tumultueuses, et sans autre résultat que la fabrication d'une monnaie plus faible que celle qui avait été
(i) Mém. Nav., pag. 172, note 3.
■jio CONJURATION (iSS;
ordonnée «quelque Icinps auparavant parle daiipliin , et arrêtée par le prévôt des marchands (i). Le proiit , sauf un cinriuicnie accordé au duc de Normandie , devait cire cniplojé au.\ dépenses de la guerre, ou plutôt passer entre les mains deceux qui avaient usurpé l administration yénéraledurojaunie. Les laclieux se réjouissaient de traîner ainsi les afi'aires en longueur, et de tenir le duc de Normandie comme en échec. Ce n'est que vers le milieu du mois suivant [février) que les Etats ajournés s'assemblèrent de nouveau , et arrêtèrent qu'on lèverait un subside, (juoiqu'îl ny assistât qu'une très-petite partie du clergé, et pas un seul noble , toutes les ordonnances étaient publiées selon la formule ordinaire, au nom du clergé, de la noblesse et des \illes; artilice et tjrannic des rebelles, qui Ibrçaient le duc de Normandie à déguiser le secret de leur faiblesse. On ne saurait dire si celle puissance d'inerlie que les nobles et le clergé opposèrent aux iiactieux ne déconcerta jws plus leurs desseins, quedeviolens efforts qui auraient pu exciter la guerre civile dans tout le pajsde la Langue d'Oil.
(i) Le \o décembre i356. Voy. pag. jZ. — Ord., vol. 111, piiy. «7.
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Il semblait qu'on eût accordé au dauphin le secours qu'il sollicitait depuis si longtemps ; mais eu réalité il n'avait rien obtenu. Les nobles, une partie du clergé, et même plusieurs villes qui , par crainte et par haine des gens de Paris, n'avaient pas envoyé de députés aux Etats , refusaient de contribuerau subside, etle peuquisejjajait dans quelques pays , était intercepté par l'a- ■vidité du prévôt et de ses complices. S'ils n'avaient pas cru en retirer à eux seuls tout le produit , ils n'auraient pas montré tant d'ardeur à en poursuivre le recouvrement. Ils allaient jusqu'à s'armer de raulorilé royale contre la noblesse. On vit les gou- Tcrneurs du peuple prononcer la confiscation des domaines du comte de Forez, et saisir les biens de ses gens au nom du roi (i).
Pendant qu'on disputait dans les assemblées des Etats, les troupes que le duc avait mandées arrivèrent à Paris, au nombre de deux mille hommes; mais ils ne lui furent d'aucun secours. Philippe de Navarre, aid^ desAnglais(2),necessait d'infester tout le pajs
(I) Préf. Ord., vol. III, pag. yS, 74. (a) Ce n'étaient pas des Anglais qui servaient sous Philippe de TNavarre, mais des compagnons à la solde
•212 CONJURATION (iSS?
entreCliarlresetParis;les ennemis poussaient leurs courses jusqu'à St.-Cloud. Ils entrèrent d'assaut dans Etanipes, qu ils mirent au pillage et d'où ils emmenèrent un grand nombre de prisonniers et un hutin eopsidérabie (i). La nouvelle garnison de Paris ne fit aucun mouvement; soit que ces troupes , composées de soldats étrangers , irréguliers et mercenaires , ne voulussent pas marcher, parce que le duc n'avait pas le mojen de les pajer ; soit qu'elles eussent été gagnées sous main par les gens du Navarrois et du prévôt des marchands.
Tout ce qui devait servir le duc de Normandie , loin de lui ou autour de lui , restait dans l'inaction, ou ne se remuaitqu'avec une lenteur désespéranle ; et dans les provinces , dans la capitale , dans sa i'amille ,
tlu roi d'Angleterre. Voici ce que M. Secousse dit de ces compagnons Mém. Niw. , pag. 186) : « C'étaient « des gens de puerre de difFérens pays, et mcnie de « différentes nations , qui se rassemblaient en co^-ps « de troupes distingués, sans autorité publique ; qui « se choisissaient des chefs entre eux, et qui faisaient (I la guerre indistinctenientà tous ceux qu'ils jugeaient « à propos d'attaquer, uniquement pour piller et pour « s'enrichir, etc. »
(») Mém. Nav. , pag. 174.
a 35;?) CONTRE L'AUTORITE ROYALE." 2i5 ses ennemis l'attaquaient sans relâche, (i) La reine Jeanne et la reine Blanche étaient derneiirées à Paris, pour ménager au Navarrois un nouveau traité favorable. Le sire de Picquignj, en présence des deux reines et de plusieurs personnes du conseil royal , vint réclamer , au nom du roi de Navarre , les forteresses qu'on devait rendre à ce prince, les 4o,ooo florins qu'on lui avait promis (et dans ce même instant le duc de Normandie se vojait réduit à la plus triste pénurie), enfin les joyaux qu'on avait pris en l'arrêtant ])risonnier. C'était dans ce temps l'usage, lorsqu on demandait à un juge l'autorisation de soutenir sa cause ])ar le duel, de lui présenter le gage de bataille un genou en terre (2). Leduc de Normandie, indigné de l'insolence de Picquignj, autant que des fourberies du Navarrois, s'agenouille devant les deux reines, qui le font aussitôt relever; et il déclare (ce sont ses propres paroles), « qu'il a rempli tous ses engagemens envers « le roi de Navarre ; que si quelqu'un , ù « qui il fût tenu de répondre, voulait dire « le contraire , il lui dirait qu'il en avait
(1) Clir. St.-Den. , fol. 176, v", fol. 177, r".
(2) Mém. Kav. , pag. 1 77 , note 2.
5i4 CONJURATION (loS-;
« menti. Mais que le sire de Picquigny n'é- « tait pas un hoiiinie à qui iltlùl repondre. » Il ajouta cependant qne« s'il se trouvait des « gens qui voulussent luainlenir qu il eût « manqué à sa parole, il y aurait des che- « valiers qui combattraient volontiers pour « défendre son honneur. »
Tous ceux qui, dans le conseil , restaient fidèles à la cause rojale , faisaient paraître sur leur visage, et par les discours qu'ils tenaient entr'eux à voi\ hasse , la satisl'artion que leur donnait la généreuse iérmelé du jeune prince. Les chevaliers, et principalement le seigneur de Clermont , maréchal de INormandie , et le seigneur deConJlans, maréchal de Champagne, témoignaient par leurcontenance qu'ils ne seraient pas sourds à son appel , s'il lui fallait un champion. Les partisans du Mavarrois se taisaient ; Picquigny demeurait interdit. L'é\éque de Laon prit la parole au nom du prince, et assura que « Monseigneur délibérerait « sur les réclamations du roi de Navarre , « et lui ferait une réponse dont il aurait lieu « d'être content. »
Cet homme disposait en maître absolu de la puissance rojale , de la volonté du prince j et le ])rince , jpour le récompenser
i357) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. îif.
de ses services ( étrange asservissement de la dignité souveraine), était obligé d'écrire au saint-père le pape et aux cardinaux du collège de Rome , les suppliant de pourveolr Vévesque de Laon à l'état de cardinal (i).
(2) La licence dans Paris n'avait plus de bornes , et les corps les plus graves et les plus considérables perdirent tout respect de l'autorité légitime, et tout respect d'eux-mêmes. L'Université qui, trois semaines auparavant, avaitrefuséd'arborerlesignedelarévolte(5), et le clergé de Paris , grossirent la troupe des satellites de Marcel, et allèrent avec lui insulter le duc de Normandie, jusque dans son palais. Simon de Langres , général de l'ordre des Jacobins, lui annonça que « tous « ceux qui étaient présens , réunis en cou- « seil , avaient délibéré que le roi de Na- « varre lui présenterait en une seule l'ois « toutes les demandes qu'il avait à faire ; « qu'aussitôt après il sei'ait tenu de lui ren- « dre toutes ses forteresses ; et qu'on prcn- " drait ensuite du temps pour délibérer sur « les autres demandes , pour lesquelles on
(1) Très, fies Ch., rcg. 90, pièce 17.
(2) Mi-m. Nav., pag. 178.
(3j Les chaperons mi^parlis.
■^iS CONJURATION (toùy
« renàrailbonne justice. » Ce moine insolent finissail à peine de parler ; un autre plus insolent encore, c'ëlait un moine de Suint- Denis , maître en tliéoloi;ie , inicrpélla le Jacobin : « Vous n'avez pas tout dit. » l'uis «'adressant au duc, il lui déclara « qu'on « avait résolu encore de prendre ouverte- « nient parti contre lui ou contre le' roi de '< Navarre , en cas que lui ou ce prince re- « fusassent d'exécuter ce qu'on avait arrêté « dans le conseil de la commune. >• Leduc entendit tous ces discours, et ils se retirèrent. La dignité royale avait été offensée, tous les rangs confondus , les bienséances d'état oubliées, les lois violées, les pouvoirs opprimés ou envahis , les anciennes maximes méprisées ou détruites ; un vertige d'indépendance et d'usurpation avait troublé tous les esprits : ce n'était point assez pour le prévôt des marchands. Tout l'odieux des désordres commis jusqu'alors retombait sur lui et sur les autres chefs de la faction ; on ne reprochait au peuple que des tentatives séditieuses , des égaremens dont il pouvait encore aisément revenir. Tant que le peuple ne serait pas étroitement engagé par la complicité d'un grand crime, tant qu'on ne l'aurait pas animé d'une aveugle férocité , eu lui
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faisant prendre le goût du sang, le prévôt ne pouvait être ni content, ni tranquille; il fallait qu'un excès de rage le rassurât contre le repentir de la multitude.
(1) Il y avait déjà un mois qu'un assassinat particulier avait annoncé que tout était mûr pour son dessein. Perrin Marc, valet de changeur (2) , ayant rencontré Jean Baillet, trésorier du duc de Normandie , et l'un des plus intimes familiers de ce prince, l'avait tué d'un coup de couteau , et s'était réfugié dans l'église deSaint-Merry. Le duc de Normandie , ému de colère et de douleur, envoya aussilôt le maréchal de Normandie , Robert de Clermont, avec Guillaume Staise (5) , prévôt de Paris (4) , et un grand nombre de gens d'armes qui , malgré la franchise du lieu , brisèrent les portes et tirèrent
{i) Clir. St.-Den. , fol. 177, r". — Mer des Hist. , fol. 220, V».
(2) Cette dénomination de valet de changeur ne doit point présenter l'idée de domesticité , exclue par l'état ecclésiastique , dans lequel on verra toul-à-1'heure qu'était Perrin Marc. Quelques-uns l'appellent Perrin Macs.
(3y Ord. , vol. III , pag. i8.'5,369.
(4) Le prévôt de Paris était le chef de la police. Il ne faut pas confondre cet office avec celui de prévôt des murcliands.
3i8 CONJURATION (iSS;
le coupable de son asile. Le lendemain il eut le poinp^ coupé sur la place oùlemeurtre s'était commis, et il fut pendu ensuite au gibet de Paris. On disait lianlemeiit qu'il avait voulu se venger du trésorier qui lui refusait avec hauteur de pajer deux chevaux vendus au duc de Normandie. Mais personne ne doutait que le véritable motif n'eût été la violence de l'esprit de parti. Les suites le prouvèrent assez. L'évèque de Paris , sous prétexte que Perrin Marc était ecclésiastique, fit tant qu'on rendit son corps et qu'on le rapporta dans l'église de Saint- Merry, où l'on réhabilita sa mémoire; et il lut enterré avec beaucoup de solennité. Le prévôt des marchands et un grand nombre de bourgeois assistèrent à ses funérailles ; cérémonie renouvelée des obsèques du chevalier d'IIarcourt et desautres seigneurs de Rouen. Cet événement s'était passé à la fin de janvier. (i)Le22 février, des le matin, tous les gens de métier, avertis par ordre du prévôt des marchands, se rassemblenten armes à Saint- Eloi (-2). Dès la pointe du jour, des meneurs
(i) Clir. St.-Den. , fol. 177, v°. — Mer des Ilist. , fol. 220 , V . — Froiss. , liv. I , cli. 1 79. — C. Nang. , pag. 116 et suiv.
(2J Couvent dan.s le quartier de la Cité, donné de-
s'ëtaient répandus dans les différens quar tiers , et ajant formé des attroupeniens partiels , avaient eu soin d'échauffer d'avance les esprits On entendait répéter de groupe en groupe : « Qu'on ne pourrait « jamais obtenir justice du duc de Norman- « die , ni par d'humbles prières , ni par do « Ibrtes représentations ; combien de tenla- « lives n'avaient pas laites et l'évèque de « Laon et le prévôt, et les consuls de Paris, « et tous les amis du bon droit etdu peu|)le? « Que sans cesse obsédé par la troupe de «< ses courtisans, docile à leurs instigations, ce le prince rebutait tous les avis , toutes les « instances , ou promettait pour manquer « de loi. Qu'on lui avait donné dernière- <• meut le cinquième sur le profit de la nou- « velle monnaie ; qu'on venait encore de « décréter un subside. A quoi servait donc «t tant de zèle et tant de générosité? Que les « cris et les pleurs des malheureux habi- « tans des canipaynes chassés de leurs de- « meures, ou massacrés par les brigands, « ou emmenés captifs , venaient jusqu'à « ses oreilles sans l'émouvoir. Que les ab- « bajes de Maubuisson , de Lonychamps,
puis aux Barnabites, en i63i. Voy. Hisi. de Paris, pag. 5i , 162.
220 CONJURATION (iSSj
«« de Poissi, et jusque sous les murs de Pa- «< ris , les couvens de Saint-Antoine et de « Saint-iMarcel avaient été profanés et pillés, «< sans qu'il pensât à réprimer ou à venger «c tant de sacrilèges (i). Qu'il avait vu sans '< pitié arriver de tous les environs une « troupe fugitive de religieux et de religieu- « ses , sans asile , chargés des débris et des " lambeaux qu'ils avaient emportés en se •' sauvant, et remplissant les rues de leur " douleur et de leur eflroi. Qu'il jouissait « au contraire d'un tel spectacle , avec ces « noblesqui faisaient retomber sur le pauvre « peuple tout le poids des impùls et des ca- « lamités publiques. Qu'ilsespéraient doni- '« ter le peuple à force de misère, elle con- « traindre à rentrer sous le jong, et sous un « joug plus dur que jamais. Que tardait-on <t à se faire justice enfin soi-même, et à re- " courir aux armes , puisque les discours « étaient sans effet? Que cesofficiersrojaux, " ces nobles, ces courtisans, les maifresdu «« dauphin, les tyrans du peuple, après avoir « été chassés par les Etats, revenaient plus « hau'.ains et plus cruels encore. Que faire «( de nouvelles demandes, c'était s'exposer à
(■)) C. Nanj. , pag. 116.
î367) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE, tji
« de nouveaux affronts. Qu'on avait trop n long-temps redouté ceux qui devaient K trembler devant le peuple; et qu'il n'y « avait plus rien à opposer à leur orgueil " que la terreur et la mort. » Quelques distributions d'ai'gent ajoutées à ces discours, avaient achevé de soulever la multitude contre la cour, en faveur du prévôt.
Il parait bientôt lui-même, accompagné des échevins. On les salue par des applaudissemens et des cris prolongés. On se met en marche. La troupe s'avance en désordre et en tumulte , brandissant des piques, des pioches , des épées , des fourches , des liiuXjdes haches, enfin tout cèdent leur fureur avait pu s'armer, les uns aj^ant un casque en lêle, et le reste du corps à moitié nu, ou vêtu d'une jaque d'ouvrier, les autres couverts d'une cuirasse mal ajustée et rongée parla rouille. L'air retentit d'imprécations contre les nobles et d'acclamations pour leurs chefs ; ils mêlent des chansons grossières aux vociférations de la rage , et leur visage exprime à la lois les menaces de la colère et le rire d'une joie féroce. La populace grossit de moment en moment leur cortège, sans autre motif, sans autre dessein que de prendre part au trouble, ou de voir.
Au bruit tle leur approche, tout le monde court aux fenêtres et aux portes des maisons ; mais à cette vue chacun saisi d'effroi , fuit et .s(i reulieriiie au lond de sa dtMiieure. ('eux que la curiosité du spectacle a retenus, le contemplent en frissonnant ; quelques-uns restent consternés et stupides d'étonnement et d'horreur ; d'autres , par crainte , composent leur ligure pour avoir l'air jojeux , et semblent approuverdu geste et de la voix l'entreprise qu'ils ignorent ; mais tous présagent un i(rand crime et de grands mal heurs. Oii vont- ils? Qui est l'objet de leur haine ? Qui doit périr? Les victimes étaient déjà désignées aux assassins. Ils approchaient de Saint-Landry (i); tout-â-coup des cris s'élèvent : « C'est Renaut d'Acy ! Voilà un de ces « tjrans qu'on a rétablis contre le peuple et « malgré le peuple! C'est lui qui prétend n être avocat-général au mépris des Etats! « C'est lui qui s'est dérobé dernièrement en- « core pour un procès à la justice des réfor- « maleurs du royaume » Il veut parler; on se précipite sur lui sans l'en tendre; il cherche à fuir ; on l'atteint ; il tombe percé de mille coups, et la troupe insulte en passant au cadavre qui reste sur la place. Le sang (.i) Paroisse dans le quartier de la Cité.
i357) CONTRE L'AUTORITÉ ROYALE. 22.1 commence à les enivrer ; ils se précipitent avec plus d'ardeur sur les pasde leurs chefs, et ne demandent qu'à frapper. Enfin ils arrivent au Palais. Les portiers ne veulent admettre cpie le prévôt avec un petit nombre ; on force l'entrée; la foule inonde les cours, les escaliers , les ap])artemens ; et le dauphin, qui s'entretenait tranquillement avec plusieurs personnesde sa cour, surprisd'une telle rumeur, demande ce qui se passe. Le prévôt des marchands entre avec ses satellites. « Seigneur , mon duc , » dit-il au jeune prince, « ne tous effrayez pas ; nous avons « une exécution à faire ici; car il est or- « donné , et il convient qu'il soit fait. » Puis se retournant vers les siens , qui portaient comme lui des chaperons mi-partis : « Faites en bref ce pourquoi vous êtes ve- « nus ici. )) A peine a-t-il donné le signal, la troupe se jette sur le seigneur de Conflans , maréchal de Champagne, brave chevalier, mais qui alors sans armes, et pris au dépourvu , se débat vainement , et meurt sous les3'^eux du dauphin. On dit même que son sang rejaillit jusque sur le prince. Robert de Clermonl, maréchalde Normandie, s'était réfugié dans une chambre voisine; on le poursuit et on l'égorgé dans cette retraite.