‹ Conjuration des Espagnols contre la République de Venise et des GracquesChapitre 11 sur 19 · DE RELIGION · texte numérisé non relu

DE RELIGION

Il n'est lùen de plus commun dans l'histoîie que de voir les ambitieux fôire servir la religion à l'établissement ou à la conservation de leur autorité. Les exemples en sont infinis; et il ne faut pas s'étonner que cette adresse leur ait presque toujours réussi , puisque elle est fondée sur l'inclination naturelle et générale de tous les peuples à croire la providence et une divinité : mais n'y a-t-il point de raison plus particulière de ce succès ?

Le plus grand obstacle que les fondateurs des sectes et des empires aient trouvé à leurs desseins , c'est lavevsion naturelle que les hommes ont pour se soumettre les uns aux autres , pour reconnoitre quelque supériorité de mérite ou de lumière. C'a été de tout temps parmi eux un moyen certain' clétre exclus de toute sorte de prééminences , que de témoigner d'en prétendi'e quelqu'une , ou de < roire la mériter. Aussi ces grands hommes se sont bien gardés de parler jamais des qualités extraordinaires qu'ils avoient reçues de la libéralité de la nature. Ils s'en sont toujours serris avec tant de circonspection, que, pendant que tous les autre» les admiroient , ils st-mbloient être seuls à ks ignorer.

Discounsvn, ^^

Ils ont encore , pai- la mcme x-aison , évité de se distinguer des autres , soit par le langage , soit par

frappent les sens du vulgaire (i); affectations où les faux habiles ne manquent jamais de tomber. Ils ont dit de meilleures choses que les auties , mais c'a été avec les mêmes paroles : ils ont fait de plus belles actions , mais avec les mêmes armes qu'eux, H n'a jamais paru qu'ils eussent dessein d'exciter ni envie ni jalousie ; ce qui fait le plus grand plaisir des âmes vulgaires.

Mais le plus heureux artifice dont ils se soient servis pour ne pas irriter l'orgueil des hommes et leur indépendance naturelle en les asservissant , c'est quand ces célèbres imposteurs ont donné lieu au peuple d'attribuer tout ce qu'il y avoit en eux d'excellent et au-dessus de lui, de l'attribuer à quelqiie communication secrète qu'ils avoient îvec les dieux. Par cette adresse , tout ce qu'ils îv voient de grand n'a plus choqué personne , parce que cela n'a plus été regardé dcs-lors comme un mérite personnel , ce que naturellement on n'aime pas à reconnoître, mais seulement comme l'effet du ])onheur et du hasard , ou de la faveur du ciel , qui se répand également sur les dignes et sur les indignes ; ce qui ne rabaisse ni les uns ni les autres.

(l) Ejasmc^li res, rt hiviiHain conlrahuut in vila, et ouiuin i:i oratione. Ad Herenn. lib. /j.

^5 DE tCSAOE DELHlSfOmr.

Ainsi ce ne fut point à Zoroastre, à uu autr« Lcmme , que les Bactriens se soumirent , mais plutôt à la divinité avec qui il commiiniquoit si assidûment dans ses retraites mystérieuses. U o'appai'tenoit pas à Numa de donner des lois et une religion aux premiers Romains mais bien à la n\-mphe qui les lui avoit dictées. Mahomet ii'étoit pas capable de se faire obéir en si peu do temps à tant de milliers d'hommes , qui ne purent résister au merveilleux pigeon qu ils voyoient Ini Tenir parler si souvent à 1 oreille : et , si l'on admira jadis à Rome les belles actions du plus grand des Scipions , c'est qu'il n'y avoit personne qui ne se crût capable d'en faire autant que lui , si on eût assisté aux conférences secrètes qu'il avoit avec Jupiter dans le Capitole.

C'est sur ce même fondement que Cicéron , se trouvant un jour obligé d'entrer dans le détail de toute sa conduite contre Catilina , pour justiller quelqu'un qu'on accusoit d'avoir trempé dans sa conjuration ; et ce grand orateur vovant bien qu'un récit si glorieux pour lui étoit plus propre , dans sa bouche , à aliéner l'esprit de ses auditeurs qu'à les g^agner , il crut devoir essajer de leur rendre ce récit moins odieux, en rejetant, dès l'entrée, sur une inspiration céleste, tout ce qu'il avoit fait de merveilleux dans cette occasion. n O dieux! s'écrie-t-il d'abord dans cette pensée, « dieux immortels (car je veux vous rendre ce qui r vous appartient , et je ne saurois présumer si

Di«COtR« t:i. ;r)

r fort ^c TBPi rapacité, ([U& de cioirc que j aie pa r do moi-même pourvcir à tant d'accidents si « grands, si différents , si inpr 'vt«5 , qui accomm pagnèreut l'affreux orage dont cet état tut agité) ! « oui , c'est vous qui répandîtes dans mon âme es « désir ardent de conserver ma patrie ; vous qui « me retirâtes de tout autre soin pour m appliquer a uniquement au saiat de la république; c estvou^ « enfin qui portâtes dans mon esprit des lumières * si extraordinaires, à travers toutes les ténèbre» 0 de mes erreurs et de mon ignorance (i). »

C'est ainsi que le"? plus habiles, entre ces fameux imposteurs , ont voulu faire comprendi-e au monde que les dieux ne les avoient favorisés d« leur commerce que pour le bien et le service ilu public. De cette sorte , il sembîoit au peuple que , bien loin qu'il eût aucune obligation à ses législateurs et à ses capitaines, ce qu il n'auroit pas re» connu voloutierâ, c'étoiî, au contraire , ses législateurs et ses capitaines qui lui en avoient, pui*-

(ij O dli imniortalcs (vobis enim tribuam quae Vectra sunt : nec verù pos-nm nieo tainiuTi i:;gcaio dare, i:t toi res, tanlas, tara varias, tam repentinas, in illa furbul'ntissima Icmprstatr reipnhlicse, mcâ sponte di'.pexcrrm) ! vos profccto aninu'in rncam Hmc conservandae patriai cupiditale «uîcndistis ; vos lue ab oninibus cacKii» co^itationibus ad unam saiiUem rcipubiicac coolulistis; vosdenitj'ie io tauli* tenebris errcris et inscieDliae clarit- Miiittin iunien pra;tuiisii> meali lue^e. Cicer. pro Snl-a.

CO DELUSAGE DE LHISTOIHE.

qu'il étoit en quelque sorte cause que la divinité leur faisoit part de ses faveurs , que c'ctoit uuiqufment pour lui et à son occasion : ainsi il ne tant pas sétonner s il n'en étoit ni envieux ni jaîonx.

Quoi qu'il en soit, il est naturel que ropinTon qu ils ont su donner qu'ils conversoient familièren'sent avec les divinités, et que le ciel leur.cômmuniquoit ses lumières, leur ait servi; que les peuplés se soient soumis à ces marques plaitsiMes ce leur autorité ; qu'on se soit fait honneur aujn'ès des hoinmes des bienfaits des dieux : mais toute 1 antiquité grecque et romaine n'a jamais vu que des tommes aient prétendu se faire honneur aujirès des peuples en faisant dés libéralités aux dieux; elle n'avoit point porté l'usage delà religion jusque-là. Ce raffinement étoit réservé à ces derniers temps , et c'est dans une action de Louis XI qu'on en peut voir un exemple bien singulier : car, quoique ce prince eût véritablemen! de la religion , et que la plupart de ses dévotionsfusserit sincères , il est bien malaisé de faire ce même jugement de celle dont il s'agit ici, de comprendre qu'un homme si avisé ait fait de bxjnne foi une chose aussi étrange , et qu'un excès de cette nature , dans un esprit comme le sien , ne doive pas être plutôt réputé pour artifice que pour extravagance.

il ne faut, pour en être convaincu , que consi- 4^i:-:r \c seul titre du contrat qu'il fit, et qui a

Discouns TII.' 8.1

donné sujet à cette réflexion. Voici comment la pièce s'appelle : Transport de Louis XI à la vierge Marie de Boutocjne du droit et titre du pef et hommage du comté de Boulogne, dont relève le comté Je Saint-Pol, pour être rendu devant l'image de ladite dame par ses successeurs-, en i/JyS.

11 n'est point nécessaire de savoir le fond des affaires que ce prince avoit eues pour l'acquisition de ces deux terres : ce sont de ses sentiments dont il est question ici , et non pas des droits de la couronne, Il suffit de savoir qu'il crut que cet acte , tout bizarre qu'il est , éloit nécessaire ou utile au bien de ses affaires , puisqu'il s'en) avisa , et qu'il le lit; et ce trait, quelque hardi qu'il paroisse, doit passer près de nous pour le fruit d'une sagesse consommée et d'une longue expérience des jugements des hommes.

11 n'y a rien d'extraordinaire à consacier , vouer, dédier le revenu de ses terres au service de Dieu et de ses saints , à l'usage de ses ministres , à l'ornement de leurs temples et de leurs autels; ni même à mettre ses états sous leur protection particulière. Le feu roi , de triomphante mémoire , Ht une céréfnonic de cette sorte pour tout son royaume à Notre-Dame de Paris ; et toute la religion des anciens , aussi-bien que la nôtre, a reconnu avec raison ces sortes de dévotions pour très-solidts. En effet, ce n'est qu'implorer l'assistance du ciel eu diverses manières; et il n'y en sauroit trop avoir pour les hommes.

8a pE l'usaoe us l uiSTOias.

Cela, est de la lumière naturelle, mais non pas de choisir des puissances célestes pour en faire le* objets de notre libéralité; qu'au lieu de leur demander ou de feindre d'avoir reçu d'elles, on se soit ingéré de leur'donner , comme si elles avoient besoin de nos biens , ainsi que nous avons besoin des leurs ; ou elles en pussent jouir effectivement , ainsi que nous pouvons jouir des leurs , de leurs lumières et de Itui intelligence, quand il leur plait de nous en communiquer quelque rajon.

Cependant cela a réussi : ces sortes de libéralités pieuses , cette manièi-e d'usage de la religion , a attiré la vénération des peuples ; cela les a si bien trompés, que, quoique Louis XI fit profes* ^ion ouverte de n «tre pas sincère, comme on la voit par sa devise, il ne paroit pourtant point qu'en ce temps-là personne ait soupçonné d'artifice une dévotion si extraordinaire. Tant il est vrai que , quand on est une fois persuadé de la piété d'un homme, il n'est rien qu'il ne puisse entre prendre avec succès à la faveur de cttte persuasion ; que la seule ombre d'intérêt imaginaire qua le ciel a dans ces sortes d'actions , que la sainteté des noms qu'on y mêle, peut aveugler le mondé jusqu'au point de l'empêcher d'eu apercevoir la hardiesse et la moquerie. Cela est tout-à-fait mer^ veilleux; mais aussi cela découvre d'autant mieux la nature de l'esprit humain par ses plus foibles e^^ bizarres côtés , qu'on ne se soit point avisé pout lors de trouver étrange qu'un homme contractai

Discocnsvii. 83

.vec la Sainte Vierge tout comme avec un autr« Uomrae , et qu'il lui fit , du moins par fiction , ac^ cepter un présent qu'il lui faisoit, et dont il ne demeuroit pas moins maître après cette prétendue libéralité que devant.

Car enfin, est-ce cjue les baillifs, prévôts et autres officiers de la comté de Boulogne, quand on les auroit appelés les baillifs de la Vierge , ses prévôts et ses officiers, en dévoient moins obéir tu roi ? Est-ce que l'église de Boulogne jouissoit du revenu de la terre , et en étoit mieux desservie ? Est-ce que le roi en étoit moins comte pour avoir donné cette comté à la Vierge ? Non , assurément. Est-ce que le peuple d'alors ne voyoit pas tout cela comme nous le vojons? Il ne tenoit qu'à lui de le voir; mais Louis XI vojoit encore mieux toutes CCS choses que son peuple ni que nous r cependant ce prince, si habile dans l'usage de tous les instruments de la politique , et qui avoit fait nne étude si profonde de celui de la religion en particulier, qui l'avoit fait jouer de toutes les manières connues, ci*ut qu'il pou voit impunément fmplojer encore celle-ci après l'avoir invwitée , et l'étendre jusque-là sans danger : il jugea que les esprits étoient capables de la porter.

Il falloit connoître leur nature pour se hasarder si avant : pour cela , il falloit savoir qu'il n'est rien de si mince ni de si superficiel à quoi la religion du vulgaire ne soit capable de s'attacher ; que les plus grossières apparences la satisfoiît ©l

84 DE t'es A g"e DE L*HI5T0IBE.

la limitent; qu'elle ne pénétra jamais au-delà* qu'il ne nous est rien de si difficile que de juger des esprits célestes à leurmanière , et de n'y mêler rien de la nôtre; de ne leur attribuer jamais nos sentiments et nos mouvements , quelque incapables que nous sachions qu'ils en sont; de n'oublier point les différences qui sont entre eux et nous , à leur avantage. Enfin , il falloit savoir que de tout temps l'esprit humain a eu un penchant naturel à consacrer ses opinions et ses passions , en les imputant aux divinités (i) ; que toute la religion des païens , pur ouvrage de la corruption de la nature, étoit pleine de ces sortes d'apothéoses ; et que cette espèce de ressemblance que nous leur attribuons avec nous, en les traitant en certaines choses comme des hommes , nous élève en quelque sorte à leur hauteur , et console notre bassesse.

C'est ainsi que les hommes ont de tout temps détruit l'esprit de la religion, en faisant des actions de piété à leur manière ; qu'ils se démentent eux-mêmes en tout, et que l'antipathie qu'ils ont dans le cœur, pour reconnoître quelque chose audessus d'eux , combat incessamment l'évidence naturelle qu'ils ont dans l'esprit de la nécessité d'une religion : mais il n'est pas de plus sensible preuve de la vérité de cette religion, que de voir que, malgré cette même antipathie si générale et si na-

(i) Fingebat harc Hoinerus humr.na ad deos transfe rens. Ajjgvst. Confcss.

Discouus VII. 85

turcUe à Tesprît de l'homme pour recoimoître quelque chose au-dessus de lui , aucun pourtant n'ait jamais pu effacer de son âme l'opinion d une divinité,

Yoilà les principaux sentiments' de mon auteur sur les effets de l'opinion. L'ordre que je me suis proposé dans ce recueil de ses discours voudroit que je vinsse à ceux des passions ; mais il est bien juste de prendre haleine , avant que de m'engager dans une cai-rière si diiEcile , et dans laquelle tant de modernes ont couru , à mon avis , sans atteindre au but. En voilà assez pour essayer le goût du public , et peut-être trop pour lui plaire.

FIN DE L USAGE Di. LIIISTOIDE.

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