CON J U B AT I ON
étoit près de mettre cette -ville entre les mains de don Pèdre , et qu'il étoit nécessaire de se résoudre avant toutes choses sur ce dessein particulier, parce que ce lieutenant pressoit par ses lettres pour avoir une réponse décisive.
L'ambassadeur répondit qu il ne falloit rien remuer de ce côté qu'on ne fût maitre de Venise ; qu'alors même on n'auroit besoin que d'une seule place en Lombardie ; qu'on étoit assuré de Crème, et que cette nouvelle entreprise ne feroit que diviser leurs forces; qu'on entretînt pourtant dans leur bonne disposition ceux qui étoient gagnés , mais qu'on difTérùt toujours l'exécution sous divers prétextes , et que, plutôt que de s'exposer à faire le moindre éclat, on abandonnât entièrement cette pensée.
Renault reprit qu'outre ce liei'.tcnant , il avoit négocié avec trois gentilshommes français. nommés Durand , sergent-major au régiment de Lievestein ^ de Brain ville , et de Bribe ; avec im Savoyard, nommé de Ternon , qui s'étoit trouvé autrefois à Tescalade de Genève ; un Hollandais , nommé Théodore: Kobert Revellido , ingénieur italien, et deux autres Italiens qui avoient eu autrefoi-i de lemploi-dans l'arsenal, nommés Lo'm^ de Yillp- Mczzana , capitaine de chevau-léç^ers , et Guillaume Retrosi , lieutenant du capitaine Honorrt dans Parme : qu'il avoit jugé nécessaire de s'Oiivrir entièrement à ces neuf personne^ ; mai» qre de la manière dont il les avoit choi^ies , il réj^cu-
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doit sur sa tête df leur lidélité : que pendant som séjour au camp ils avoient déjà gagné plus d« deux cents officiers; que pour ces officiers, il leur avoit seulement lait entendre, comme l'ambassadeur l'avoit ordonné, qu'il s'agissoit d'aller à Venise délivrer son excellence des mains de la populace de cette ville , quand il en seroit temps : que depuis son retour , ayant écrit qu'on lui fît savoir au juste le nombre d hommes sur lequel il pouvoit faire fond, et qu'on n'avanràt rien que de parfaitement sur , on lui mandoit qu'il pouvoit compter sur deux mille hommes de troupes de Lievestein , pour le moins , et sur deux mille trois cents de celles de Nassau ; et qiie tous les officiers étoient prcts à se venTr mettre entre ses mains pour assurance de cette parole : que dès le commencement (le cttte négociation ils avoient flatté leurs soldats de l'espérance de quelque expédition , où on les conduiroit quand ils seroieut congédiés par la répidjlique, et où ils se récompenseroient libéralement de la misère qu'ils avoient soufferte : qu'il ne falloit jw s appi'éhrnder que la singularité de 1 entreprise les rebutât quand il faudroit la déf larer : qu'ils étoient aigris à un tel point courre Ir. sénat , à cause du traitement ignominieux qu'on l«:ur avoit fait, que , quand il n'y auroit que cetto raison, il répondroit qu'il n'est rien dont ils ne soient «îppablcs pour se venger : que néanmoins, pour p'r.s grande sûreté , on ne leur déclarcroiî li Récit t, si l'on vouloit, que lorsque les cîioses se-
roitat si Lieu clispc écs et si avancées, qu'iis n<s poiirroient presaue douter du succès; et que, dans la résolution où ou étoit de leur donner Venise au pillage , il ny en auroit pas un qui hésiiaî de s'enrichir par une voie si siire et si prompte , et de passer dans l'opulence le reste de ses jours.
Dès la première pensée que le marquis de Bc'lmar avoit eue de son entreprise , il avoit résolu d ne s'y point engager qu'il n'eût beaucoup plus tic movens qu il n'en falloit pour la faire réussir , et que ces moyens ne fiissent tellement indépendants et dégagés l un de l'autre , que , quîind mcme il y en auroit quelqu'un qui viendroit à manquer, les autres n'en demeurassent pas moins en état do servir. Dans cette vue, il n'a', oit pas laissé de prendra des mesures avec le duc d'Ossone pour avoir des troupes , quoiqu il comptât sûrement sur ce que don Pcdre lui avoit promis, et sur co que Renault avoit trait J avec les chefs hollandais. Il avoit néirocié de chacun de ces trois côtés avec
les mOmes sûretés que s'il n'avoit eu aucune assurance des deux autres , et que s'il en eût eu bee^oin pour trois entreprises différentes.
Il étoit temps de savoir précisément d'ans quel temps le duc d Ossone pouvoit faire venir à Venise les gens qu'on lui demandoit. 31ai5 , parce que ce n'étoit pas un esprit assez sûr dans ses vues poi;r se reposer aveuglément sur sa parole d à'.ie chose si importante et si difficile;, il falloit lui envoyer qutiqu un qui (ùt capable de juger 5'Jr ie lieu s il
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étojt en étal de t'niir co qu'il promettoit. Le capitaine uc pouvoir «s'absenter de Venise sans être ro marqué : Renault y étoit indispensabiement nécessaire; et ils jetèrent les yeux, pour faire ce vojage, sur de liribe, l'un des gentilshommes français avec qui Renault avoit néeocié au Fvioul. Mais , ce cavalier ayant reçu nne commission de la république pour lever des soldats pendant qu'il s.e disposoit h partir , on trouva plus à propos qu'il lit la levée; et un Franc-Comtois , nommé Laurent ÎNolot , camarade du capitaine , partit à sa place le premier jour de l'année 1618.
Le marquis de Bedmar crut qu'il étoit tempi aussi de s'ouvrir avec le conseil d'Espagne. Poiualler au-devant de tous les éclaircissements qu'on poavoit lui demander, il y envoya son projet, Le plus étendu et le mieux circonstancié qu'il le sut (aire. Et , parce qu'il connoissoit la lenteur des délibérations de cette cour, il protesta, par une dépèche particulière au duc de Leriae , qu'il vouioit une réponse prompte et décisive ; que le danger où il étoit lui donnoit droit de s'exprimer de cette manière absolue; et que, si on retenoitson courrier plus de huit jours , il interpréteroit ce retardement pour un ordre de tout abandonner.
Il eut réponse dans le temps qu'il lavoit demandée ; mais elle ne fut pas tout-à-fait si décisive qu'il vouloit. On lui mandoit que, s'il y avoit du désavantage à différer, il passât outre, mais que, s'il se pouvait, ou souhailoit passionu»-
ment d'avoir auparavant une dc-scription ample et fidèle de l'état de la républicjue.
L'ambassadeur, qui étoit prépare sur cette matière , ne fut pas long-temps à dresser une relation si belle, que les Espac^nols l'ont appelée le chef-d'œuvre de leur politique. On n'v voit poiat pour quel dessein elle a été faite : cependant ceux qui le savent n'y trouvent pas un mot qui ne se rapporte à ce dessein. Elle commence par une plainte élégante de la difficulté de cet ouvrage , à cause du secret impénétrable- du gouvernement qu'il doit représenter. 11 loue ensuite ce gouvernement ; mais l'éloge qu'il en fait tombe plutôt sur le premier âge de la république que sur son état présent. De ces louanges , il en Ire dans un lieu commun également triste et éloquent de la déplorable condition des choses humaines, en ce que les plus excellentes sont les plus sujettes à corruption ; qu'ainsi les plus sages lois de cet Etat, par l'abus qu'on en a fait, ont été les premières causes de sa difformité présente; que celle des lois qui exclut entièrement le peuple de la connoissance des affaires a donné occasion à la tyrannie des nobles ; et que celle qui soumet la puissance ecclésiastique à la censure du souverain magistrat a servi de fondement à la licence du peuple de Venise contre la cour de Rome , depuis la querelle de la république avec cette cour. Il exagère ci;île licence par les impiétés qu'on disoit que les lÀollandais avuitnt commises clans le Frioul avec
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impunité : il s écrie particiilicrement sur ce qu'on avoit fait enteirer un ^ancl seigneur de leur pays, nommé Renaud de Brederode , dans l'église des servites de Venise , quoiqu'il fût calviniste; et il taxe gravement Fra-Paolo dans cet article , sans le nommer, parce que c'étoit lui qui avoit inspiré cette hardiesse au sénat. Il admire comment les peuples , n'étant plus retenus dans l'obéissance du prince par la religion violée en tant de manières à leurs yeux , peuvent soufTrir les vexation» effrojabies qu'on leur fait. Il représente ces vexations en détail, et nexag'jre rien en les faisant paroitre insupportables. Ilmontre ensuite que l'honneur et le sang du peuple n y sont pas moins à la discrétion des grands, que ses biens; et que le génie de la nation étant porté comme il est à l'avarice, à la vengeance et à lamour, ce n'est pas merveille si ceux qui obéissent dans un gouvernement de cette nature sont opprimés par ceux qui commandent. Enfin , il examine l'état du sénat, des provinces, et des armées. Dans le sénat il remarque la division : il ne feint point de dire qu'il connoit beaucoup de nobles mécontents. H dépeint la désolation des provinces , par la guerre que les Uscoques ont faite dans les unes, et par l'épuisement où les autres se sont mises pour les secourir; qu'il n'y a pas trois ofliciors payés dans chaque garnison de Lonibardie , et que la république n'y conserve son autorité que faute de quelqu'un qui entreprenne de l'usurper. Quant
»3a co5jrnATio5
aux armées , il fait un récit fiJélc dos soulèvements arrivés dans celle de terre, et de la dispersion qu'on avoit faite des mutins , en si grand nombre , qu'on pouvoit regarder ce qui restoit comme un ramas sans choix, de misérables milices qui n'avoient ni courage, ni expérience, ni discipline : que pour celle de mer, elle étoit devenue depuis quelque temps l'asile de tout ce qu'il y avoit de plus infâmes corsaires sur la Méditerranée ; gens indignes du nom de soldat, et du service desquels la répviblique ne pouvoit faire état que tant qu'ils ne seroient pas assez puissants pour tourner se» propres armes contre elle.
Après avoir dcciit ces choses avec une beauté de langage et une force d'expression merveilleuse , ' il examine quel jugement on en doit tirer pour l'état à venir de cette répidjlique, sa fortune, et sa durée; et il fait voir, par les conséquences qui suivent des faits qu,'*' ^ établis, qu'elle est dans sa décrépitude, et que ses maladies sont de telle nature qu'elle ne sauroit faire de crise , ni corriger *a constitution présente , qu'en changeant entièrement de forme.
Sur cette relation, le conseil d'Espagne mit le marquis de Bedmar en liberté d'agir, sans lui donner aucun ordre. Tuais Nolot , qui ne revenoit point, arrètoit tout ; et l'and^assadeur ne pouvoit se consoler de la faute qu'il avoit faite en s'exposant, dans vine affaire de cette nature , au caprice du duc d'Ossonc, qu'il devoit connoitre depuis
COSTA E VEXISE. l33
longtemps. Le vetardem^Ht étoit mortel dans la conjoncture des choses. Après que les Espagnols eui'cnt pris Verceil , Gradisque se trouva extrême ment pressée par les Vénitiens , et le conseil d'Espagne n'eut point d'autre moyen pour la sauver que de renouveler les propositions de paix. Il fut dressé , de concert, uxi écrit à Madrid , qui en con- ^noit l«s principaux articles ; mais les désordre» ^ntinuels du duc d'Ossone obligèrent les Vénitiens à révoquer le pouvoir de leur ambassadeur,, ^Qur transporter la négociation en France, où la mort du maréchal d'Ancre faisoit espérer plus de faveur. La paix fut conclue à Paris le 6 de septembre. ,
Le gouverneur de Milan s'aboucha quelque tomps après à Pavie avec le comte de Béthuue, pour en régler rex.écution à l'égard du duc de Savoie ; mais en même temps ce gouvei*neur continuoit d'inquiéter les Vénitiens , et prit même quelques petites places sur eux en Lombardie. Us S.'en plaignirent partout , et se préparèrent à la guerre plus que jamais, jusqu'à ce que le marquis de Bedmar fît des compliments de la paix en phi» sénat, et promit l'exécution des cboses^accordéesi Il ne le fit pas, tant parcq qu'il en avoit ordre d'Espagne , que parce qu'il, vouloit eCacÂr les mauvaises impressions que. le sénat avoit con-çucs. de lui par les choses passé^is» Dans cette vue , il a'aicquitta de. ce devoir avec toutes les; démonstr.-»tions imaginahle.s de joie et d'amitié; et les Vé.ni-
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tiens' qui souliaitoient trop ce qu'il leur promit, se laissèreut éblouir par ses paroles , jusqu'à convenir avec lui d'une suspension d'armes.
Cette suspension fut un coup de partie pour les Espamiols , et le chef-d'œuvre de leur ambassadeur. Gradisque étoit pressée à un tel point, quelle ne pouvoit pas tenir encore quinze jours. Cependant les hostilités ne dévoient cesser qu au bout de deux mois, parce qu'on avoit jugé ce temps nécessaire pour fournir , de part et d autre , toutes les ratilications , et pour disposer les choses à 1 exécution des traités. Il falloit empêcher que cette place ne se rendit en attendant ce terme : la suspension la raettoit hors de danger; et les Espagnols , n'ayant plus cette raison de presser l'exécution des traités , demeuroient en pleine liberté de la tirer en longueur autant qu il seroit nécessaire pour leurs desseins.
Eu effet, le duc d'Ossone, forcé par les ordres de Madrid et par les instances du pape , offrit bien quelque temps après de rendre les bâtiments qu il avoit pris ; mais pour les marchandises , il ne savoit ce qu'elles étoient devenues. Cependant on les vendoit dans IVaples , même aux jeux du résident de Venise , et il envoyoit de nouveau une puissante flotte croiser l'Adriatique. Le sénat avant voulu s'en plaindre au marquis de Bedmar, ce marquis s en plaignit lui-même beaucoup plus fortement. Il déclara qu il n'cntendoit point répondre des actions du duc d'Ossone ; que le roi
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leur maître mcme n'en réponclvoit pas : que , parmi tant de faveurs et de bons traitements qu'il •avoit reçus à Venise pendant tout le temps de son ambassade le seul déplaisir qu'il eût eu étoit d'avoir su qu'on imputoit à ses conseils la conduite de ce vice-roi : qu'il n'y avoit jamais eu aucune part : que pour peu qu'on connut le duc d ()ssone , on croiroit aisément qu'il n'avoit d'autre guide que son caprice; et que pour lui , on pouvoit juger de sa disposition Car le procédé paisible du gouverneur de Milan , dont il faisoit gloire d'être l'auteur.
Il étoit vrai que ce gouverneur observoit exactement la suspension ; mais il demeuroit -toujours armé; et, afin qu'on le trouvât moins étrange , il jugea à propos de se brouiller de nouveau avec le duc de Savoie , sous prétexte que les troupes congédiées par ce prince s'étoient arrêtées dans le pars de Yaud , en attendant l'entière exécution des traités. Don Pèdre refusa au comte de Bétliune de désarmer, comme il l'avoit promis à Pavie , et il obligea le duc de Mantoue à refuser aussi ce qui dépendoit de lui. Le comte de Béthune protesta contre eux par un écrit public , en se retirant sur ^ leur refus. On répondit à cette protestation de la manière la plus plausible que le marquis de Bedmar sut inventer.
On jugera aisément, par ces cboses , qu'il étoit important de hâter l'exécution , puisqu'il étoit si difficile d'entr«tenir le» affaires dans l'état où il
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falioit qu'elles fussent pour ivussir. Cependant la duc dOssone n'expédioit point jNolot; et l'îunbas- «adtur, qui étoit au désespoir, ayant mandé à cet homme qu il en découvrit le sujet à quelque prix que ce fut , on sut enfin ce que c'étoit.
Quelque temps apiés que le capitaine fut reçn au service de la république, le duc, qui vouloit Ltvc instruit par diverses voies de l'état de Venise, envoya après lui un Italien, nommé Alexandre Spinosa, pour V épier toutes choses. Cet homme, qui n'éloit point connu, y eut bientôt da l'emploi , comme tous les aventurici'S qui en venoient demander. Il crovoit bien que le duc tramoiî quelque entreprise importante ; mais il re se dclloit pas que le corsaire fut le conducteur de cette trame ; il se doutoit pourtant que ce corsaire n'étoit pas si mal avec le duc que tout le monde le pensoit. Quand Spinosa étoit venu à Venise, il a voit offert au vice-roi de poi^arder le capitaine ; eî le vice-roi avoit refusé cette proposition, sous prétexte du danger qu'il v auroit à l'exécuter. Sviinosa, qui avoit de l'esprit, et qui le connoissoit, jugea que, s'il n'y avoit pas quelque raison plus forte de ce refus , il n'hésiteroit pas à se venger de peur de faire périr un homme. Le duc le chargea pourtant d'observer les actions du corsaire, soit pour empêcher Spinosa de soupçonner quelque chose de la vérité , ou seulement que ce vice-roi fût de ces gens qui ne se fient entièrement à peisonne , et qu'il fut bien ai$« de roir «i ce qu«
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Kpînosa écrîroit du capitaine s'accorcîcroit avec c« que le capitaine en écriroit lui-même.
Spiuosa , pour mieux s'acquitter de sa commi»- «ion, s'accosta de quelques Franchis qu'il avoit connus àNaples, et qui h-équentoicnt fort le c:\pitaine à Venise. Ces gens, qui étoient des conjurt.t, rendirent un compte exact au capitaine des perquisitions que Spinosa faisoit de sa conduite; et ils découvrirent mcme que cet espion essayoit de tramer quelque chose de son côté , et de gagner de* gens de main au service du duc d'Ossone.
Le capitaine fut fort indigné que ce duc n'eut pas une conilance entière en lui ; mais il n'en i.ut pns surpris: il considéra seulement que , si Spinosa continuoit à caljaler, sans qu'ils s'entendissent cnsemlde , il afToibliroit leur parti en le divi- «rtut, et qvî il n'y avoit pas apj^arencc de s'aliec ouvrir à un homme qui avoit ordre de l'épier.
Le marqTiis de Bedmar et Kcnault jugèrent tussi qu'il n'y avoit pas de temps à perdxe pouf remédier à cet inconvénient; et, aprt-.s avoir songémûrement ensemble aux moyens de le faire, ils trouvèrent qu'il n'y avoit aucune siireté pour eux , h moins que de perdre Spinosa. 11 étoit homme à vendre chèrement sa vie, si on cntrep>renoit de l'assassiner; le métier qu'il faisoit l'obligeoit à se tenir toujours sur ses gardes; ci le capitaine fut eniln réduit à le déférer au conseil des dix, comme un espion du duc d Ossone, après avoir tenté inu- Hleraeot toutes les autres voieé pour le faire périr.
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T.(.-s l'rrtnrnis avec qui il avoit eu commerce déposaient si judicieusement , et circonstancièreat si bien !cç choses , qu'il fut pris et étranglé en secret j: iiièiuo jour. Tout ce qu'il put avancer contre le • oijiiirc ne fit aucune impression sur l'esprit des ju^fs, parce que c'ctoit contre son accusateur; el i! n(; put rien piouver de ce qu'il avanooit.
Cette affaire augmenta beaucoup la conllance que l'on avoit à Veni^ie pour le capitaine; mais elle ne laissa pas dailîiger extrêmement le marquis de Bedmar, parce que c'étoit un avertissement considérable aux Vénitiens d'observer la conduite des étrangers qui étoient à leur service.
Le duc d'Ossone venoit d'apprendre la mort de Spinosa quand ?folot airiva à Naples. Il n'hésita point à en deviner l'auteur. Le déplaisir qu'il en eut lui fit trouver mauvais que le marquis de Bedmar ne lui en mandât rien ; et les divers soupçons que cet accident fit naître dans 5on esprit le mirent dans un état h ne savoir à quoi se résoudre.
Cependant les trounes de Lievestein s'étant mutinées de nouveau, furent amenées au lazaret, à deux milles de Yenise , par ordre du sénat, au eommeocemcnt du mois de février. Le marquis de Bedmar, qui craignoit qu'elles ne s'accommodassent avec la république pour leur paiement, et qu'ensuite elles ne fussent obligées départir, lit en sorte, par le movcn des chefs, qu'elles ne se contentèrent pas de la somme qu'on leur offrit ^d'aboid. Les conjurés, pour profiter du voisinage
CONXUEVEîlISE. l3g
d:; CCS troupes, si favorable à leur dessein, chargèrent Nolot , par un courrier exprès , de représenter au vice-roi que, pendant tout ce mois, ils auroient près de cinq mille hommes tout prêts à leur dévotion. Nolot n'oublia rien de son devoir ; mais le vice-roi , qui n'avoit pas encore achevé de digérer sa colère , l'amusa si long-temps , qu'après six semaines d'attente, les chefs, craignant que leurs soldats , qui pâtissoient extrêmement , ne traitassent sans eux , traitèrent eux-mêmes , du consentement des conjurés, qui ne crurent pas pouvoir l'empêcher.
Dix jours après , Nolot arrive de Naples avec la ré'îolution du duc d'Ossone , telle qu'on la souhaitoit, mais adressée à Robert Brulard, l'un des camarades du capitaine. L'ambassadeur et ce capitaine, qui songeoient tout de bon à sortir d'affaire , ne daignèrent pas seulement prendre garde à l'affront que le vice -roi leur faisoit par cette adresse. Il mandoit qu'il étoit prêt à envojer, quand on voudroit , des barques , des brigantins , et autres petits bâtiments propres aux ports et aux canaux de Venise , et en nombre suffisant pour porter jusqu'à six mille hommes , s'il lesfalloit. Nolot avoit vu les troupes et les barqufs prêtes à partir ; et le capitaine fit sonder les ports et les canaux par où il falloit qu'elles passassent pour venir débarquer à la place de Saint-Marc. Comme il avoit beaucoup de gens de mer à sa disposition , à cause do sa charge, lesquels n'étant point
s4t> corsjunATioii
suspects, pouvoient aller et venir dans ces port^
et par ces canaux tant qu'ils vouloient, il lui fut
aisé d'en faire prendre toutes les dimensions avec
exactitude.
Il ne restoit plus qu'à empêcher le départ des troupes de Licvestcin. On n'y épargna point l'argent , et la rigueur de la saison servit de prétexte à leur retardement. La meilleure partie resta encore au lazaret; et ce qui se trouva embarqué à l'arrivée de ^olot , s'arrêta dans des lieux qui nétoient guère plus éloignés.
Pour soulager Renault et le capitaine dans les soins dont ils étoient chargés, et auxquels ils ne pouvoient suffire , ils crurent avoir besoin de dixhuit hommes pour le moins qui fussent gens d'esprit et de cœur, et à qui ils pussent se lier entièremL'nt. Ils avoient composé ce nombre des neuf avec qui Renault avoit négocié au Frioul , et des principaux de ceux que le corsaire avoit fait venir de ISaples après lui. C'étoient cinq capitaines de vaisseaux comme lui; Vincent Robert, de Marseille, Laurent Tsolot , et Robert Brulard, desquels il a déjà été parlé ; ces deux derniers Francs- (^omtois y aussi-bien qu'un autre Brulard , nommé Laurent ; avec un autre Provençal , nommé An^» toi ne Jaffier. Il v avoit encore deux frères Lorrains , Charles et Jean Boleau, et un Italien, Jean Ki/.zardo, tous trois excellents petardievs ; et un Français , nommé Langlade , qui passoit pour le plus savant ouvrier de feux d'artifice qui eût ja-
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ioais été. La capacité de ce dernier étoit si connue , C{u'il avoit obtenu d'abord de travailler de son métier dans l'arsenal. Par ce moven, les petardiers , ses camarades, y eurent l'entrée libre, aussi-bien que les nommes Yilla-Mezzana tt Ketr07.i , qui étoient de ceux que Renault avoit gagnés , et qui y avpient eu de l'emploi autrefois.
Ces six personnes tirèrent ensemble un plan si •xact de l'arsenal, que ceux qui n'y -«voient j^niai» été pouvoient délibérer dessus aussi siuf-ment que «eux qui l'avoicnt lait. Ils lurent l>taucoup aidés dan* ce travail par deux officiei'S de 1 arfcnal même, que le capitaine y gagna. Us lui parurent fcïécontfnts de leur emploi, pourvus des qualités propres à son dessein , capaj)les d'y entrer , s'ils y ti'ouvoient leur intérêt, et de tenir fidèlement c« Qu'ils aufoient promis. Le succès répondit au ju-. Çemcnt qu'il en avoit fait. Il assaisonna les louanges qu'il leur donnoit en toute occasion avec un feombre si considérable de pistoles d'Espagne t[u'il avoit à distribuer, qu'ils s'engagèrent à faire "aveuglément tout ce qu ii leur comraanderoit.
Langlade et les deux officiers logeoient daû« l'arsenal. Renault avoit pris avec lui , chez l'an" bashadeuv de France, trois de ses amis, Bribe, Brainville, et Laurent Brulard. Les trois petardiei-s demeuroient chez le marcfuis de Bedraar, (jtu leur fournissoit la poudre, les autres matériaux, et les instruments nécessaires pour trav^^il- 4*r de leur mctiev, mais sans avoir aucun* com»
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inunication avec eux. II5 avoient déjà fait plus de pctards et de feux d'artifice qu'il n'en falloit ; et le palais de l'amLassadeur en étoit si plein, qu'il cîoiî impossible d'y loger autre qu'eux. Le capitaine demeuroit dans sa maison ordinaire, maii Seul, afin de ne donner point -de soupçon en cas qu'il fut observé ; et pour les autres, il le3 avoit logés chez la courtisane où lui et Renault s'étoient connus.. L'estime et l'amitié, qui avoient succédé h l'amour qu'ils avoient eu pour cette femme, mais beaucoup plus la connoissance qu'ils avoient de son aventure, leur liient croire qu'ils ne pouvoient mieux clioisir.
Cette courtisane étoit d'une ile grecque de l'ArcIiipel , et d'une condition aussi noble qu'on puisse être dans un pays de la domination de Venisr sans être vénitien. Celui qui y commaudoit pour la république, l'avant débauchée sous de grandes espérances, avoit depuis fait assassiner son père, parce qu'il vouloit obliger ce Vénitien à tenir ce qu'il avoit promis. La tille étoit venue à \ tnise demander justice de ca meurtre , mais inutilement ; et cette poursuite ayant consumé le peu de bien qu'elle avoit, sa beauté répara sa misère comme elle l'avoit causée. Il n'est point de ressentiment si violent que celui d'une personne bien née qu'on a réduite à faire un métier indigne d'elle. Elle apprit avec ravissement le projet de ses deux amis , et elle risqua sans peine toutes choses pour le favoriser. Elle loua une des plus
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grandes maisons de Venise, et, sous couleui* «le tjnelques accommodements qu'elle y faisoit faire , elle n'y porta qu'une partie de ses meubles , pour avoir prétexte de garder encore celle qu'elle tenoil auparavant, et qui n'éîoit pas éloignée.
Ce fut dans ces deux maisons que demeurèrent près de six mois onze des principaux conjurés. Comme elle étoit visitée par tout ce qu'il y avoit dhonnètes gens étrangers et vénitiens, et que ce grand abord de monde pouvoit faire découvrir ceux qui logeoient chez elle , elle feignit d'être incommodée p^^ur s'en délivrer. Ceux qui savent avec quelle honnêteté -on traite les femmes de cette profession en Italie n'auront pas de peine à comprendre que sa maison devint , par ce moyen, une solitude impénétrable à tous ceux qui n'y avoient pas affaire. Les conjurés n'en sortoientque la nuit, et, afin qu'elle fût toute libre pour agir, les assemblées se faisoient de jour.
Dans ces assemblées, Renault et le capitaine proposoient les choses dont ils étoient convenus avec le marquis de Bedmar, pour en avoir l'avis de la compagnie , et résoudre avec elle les moyens de les exécuter. Quand il falloit qu'ils allassent chez ce marquis, ils s"v conduisoient avec la circonspection requise dans un pays et dans un temps où les maisons des ambassadeurs étoient observées comme si c'cussent été autant d'ennemis, et la sienne principalement. Ils avoient résolu ensemtî: depuis long-temps qu'il falloit avoir m:i)«
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soldats dans Vcaise avant l'exécution; mais, paxcf Quil étoit dangereux de les faire tous entre? armes , le marfjuis de Cedmar s'ëtoit pourvu d'armes pour plus de cinq cents. Il lui avoit été aisé de le iaire secrètement, car on ne visite point les gondoles des ambassadeurs , de quelque lieu qu'elles viennent , et il ne lalloit plus qu'une occasion pour faire entrer ces mille hommes dans Venise sans qu'ils pussent être remarqués.
Le doge Donato mourut, et l'on mit à sa plaça Antoine Priuii, qui étoit au Frioul pour fair# exécuter les traités. Le général de mer eut ordre de l'aller quérir avec l'armée navale. Le grand chancelier et les secrétaires d'état dévoient a\i&f fort loin au-devant de lui , pour lui porter U bonnet ducal. Douze des principaux sénateurs les dévoient suivre de près, comme ambassadeurs de la république , cliacun d'eux seul dans un brigan» tin armé et paré magnitiqucment , et avec un train superbe. Le sénat m>^me, en corps, devoit l'aller recevoir fort avant en mer sur le Buccn taure, et la ramener dans la ville avec tout ce cor ége.
Comme il n'arrive guère que ceux qu'on fait doges se trouvent hoi^s de Venise, cette pompe y attira un nombre infini de curieux. Le marquis de Bedniar, qui la prévit aussitôt qu'il fut assuré de l'élection de Priuii , dépcclia une seconde foi* ^'olot à tapies , avec ordre de faire partir en sa pr<^.scnce , et dans la plus grande diligence possible, les hrigantins ou duc d'Csâone, Pour ôter