CONTRE VE5I SB
tout sujet ide retardement , le capitaine fut charge d'envover à ce duc le plan le plus exact qu'il sa Bouvoit de l'exécution, et surtout de hu rendre compte de ce qui s'étoit passé à Venise pendant le premter vovage de î^olot. Le corsaire renchérit sur cette précaution ; fl voulut ménager l'esprit ,4*? vice-ror de toutes les manières; et, pour lui montrer (ju'on ne cfrojoit avoir aucun sujet de se plaindre de lui, il finit sa dépèche par ces pai'oles : « , J'accuse la négligence de Nolot du long séj'our c< qu'il a fait à iVapIes ; car je ne doute point que , « s'il.avoft représenté les choses comme elles «étoient, votre excellence ce l'eut expédié. II « faut nécessairement qu'il ait cL^xnandé de l'art( geut ou quelque chose de semblable; mais il « avoit ordre exprés du contraire, et ie m'offre" V encore a présent de tenir Venise six mois en » mon pouvoir, s'il est Î)es6in , en attendant la <( grande flotte de votre excellence', pourvu qu'elle « m'envoie les brigantins aussitôt queZ^Olot seraf <c arrivé , et les six mille hommes qu'elle a offerts. )» Cette lettre est du y avril , jour du départ de Nolot.
Cependant Renault fît venir â"\^pnrse tous le»' officiers des troupes gagnées, pour^jîx-endre connoissance de la ville et remarquer lés postes , afin* de rie se pas égarer la nuit de l'exécutiori. Avant que dé venir, ils choisirent mille homfûes sur toutes les troupes hollandaises , pour se tenir prêt>* k marcher au premier jour; et, àlm que ràbi'ctfctr
t^û co:»jt:ivATioï
de ces mille hommes fût moins. remâr'(jutit)1é , il* observèrent d'en prendre également dans tous les lieux de letat de ten-e-férme ou il y en àvoît de dispersés. Pour recevoir tout ce monde , chacun de ces officiers arrti.a-seul le plus grand nombra de logements qu'il pouVoit , sans donner de soupçon. On disoit aux botes que e'étoit pour de* étrangers qui vcnoient voir la fête; et quant aux officiers mêmes , ils logcoient tous chez des courtisanes, où, en bien pavant ," ils étoient en plua Jurande sûreté que nulle autre part.
Il ne restoit plus qu'à régler l'ordre de l'exécu^ îion : et le marquis de Bedmar , Renault et le capitaine, arrêtèrent de concert ce qui suit :
t( Aussitôt qu ii sera nuit , ceux des mille soIt» V daîs qiii scroaî venus sans armes iront s'aimer s chez l'ambassadeur. Cinq cents se rendront à la K placer de Saint-M^rc auprès du capitaine : la « meilleure partie des autres cinq cents ira joindre « Renault aux environs de Varsenal ; et le reste « s'emparera de tout ce quon trouvera de barî( ques , gondoles et autres voitures semblables, K au pont de Rialto, avec lesquelles on ira cher* « cher en diligence environ mille autres soldats ft des troupes de Lierestein qui sont encore au la- « zaret. Pendant ce vovage , on se comportera le « plus paisiblement qu'il sera possible, afin da H n'être point obligé de se déclarer que ces troupes w ne soient arrivées.
« Si pourtant on j est obligé , et que quelque
C05TKE vrsiss.
M chose vienne à se découvrir, le capitaine se re* « tranchera dans.la place de Saint-Marc; Rthault n s'emparera de l'arsenal de la manière qu'il sera « représente. Ensuite on tirera deux coups de ca- «^ fioa pourservir de ^signal aux brigantins du duo « d'Ôssone qui seront prêts à entrer dans Vtnise: tt et les Espagnols qTi'iis apporteront suppléeront « au déiaut aes Wallons qu'on sera allé chercher. « Si on n'est point .ot)iigé de se déclarer pei> « dant ce voyage , quand ces Wallons auront dé- « barque à la place ae Saint-!\Iarc , le capitaine en « prendra, cinq eents avec les autres cinqr cents « hommes qu'il aura déjà , et le sergent-major « Durand pour les commander. On commencera «^papmjettre en bataille ces mille hommes dans la
« place;, ensuite le capitaine^ avec deux cents qu'il
« prendra % se rendra maître du palais ducal , et « surtout de la salle des' armes qui v est, peur en <( fournir à ceux ffet sierts qui en auront besoiçi , « et pour empêcher les ennemis de s'en servir. « Cent autjres , sous ^rihe , se rendront maîtres de H lâ Seçque ; et cent autres , sous Brainvule , de la n procuratie , a la faveur de quelques hommes «,■ qu'on aura introduits par adresse dans le cloa cher pendant le jour. Ces cent derniers demeu- « reront en corps-de-garde dans ce clocher tant « que l'exécution durera , afin qu'on ne puisse « point sonner de tocsin. On occupera l'entrée da ^Aouj^s les rues ^ul aboutissent à la place avcs
j49 C05JU ratio»
« d^auties corps-de-^aide/On mettra âcès entrêçi** u de l'artillerie tournée du côte de la rue ; et, en' « attendant ig^^u'on en puisse avoir de rarsenal, 6n te ca prendra sur la fùsté du cqmseil des dix. qui « est tout proche, et. dont il ne sera pas difficile ^ de se saisir. Dans tous ces lieux , dont on s'eni- V parera, et où on mettra des corps-de-gards* , on
poigua>dera géncvalement tout ce qu'on trou- <> vera; «-t, pendant ces difiëre'n'tes exécutions aui tour de la place j le sei-gent-inaj or demeurera «. toujours en bataille au niilleii^aveç le rçste des « troupes. Toutes ces choses se feront avec îe « moins de rumeur qu'il sera possible. „
ce Ensuite on commencera de se déclarer en pet( tardant la porte de l'arsenal. A ce bruit. Tes huit a conjurés qui en ont tiréle'plan, et qui seront .<( dedans , meîtiont le ïey. aux quatre coins avec « des feux d'artilice préparés pour cet effet chez « l'ambassadeur aussi-bien qui; les pétards , et ils <( poignarderont les principaux commandants. Il m leur sera aisé 4e le faire dans la confusion que « le feu et le bruit des pétards apporteront . surt< tout ces commandants ne se déliant point d'euk. a Ils se joindront ensuite à Ticnault , quand il « sera entré : ils achèveront ensemble de toiit « tuer, et les soldats conduiront, de l'artillerie <f dans tous les lieux où il est à propos d'en mét- « tre, comme h l'Arena de* Tiîari , au Fontego de' ^ Tedeschr, aux magasins de sel, sur le clocher dé
r. OSTIIE VE5ISE, 1 4g
ti la procuiatie, sur le pont de Rialto,'ct autre* « postes émincnts , desquels on pourvoit battre la « ville en ruines en cas de résistance.
« En même temps que Renault petîirdera l'ar- « senal , le capitaine forcera la prison de Saint- « Marc et armera les prisonniers. On tuera \e3 t( principaux sénateurs ; et des gens apostés iront « mettre le feu en plus de quarante endroits de la « ville, les plus éloignés l'un de l'autre qu'il stt « pourra,* afin que la confusion en soit plu» « grande.
« Cependant les Espagnols du duc d'Ossone , « avant entendu le signal qu'on leur aura donné <c d'abord qu'on aura été maître de l'arsenal , « viendront aussi débarquer à la place de Saint- « Marc, et se répandront aussitôt dans les princi- « paux quartiers de la ville , comme Saint-George , « le quartier des juifs, et autres , sous la conduite « des neuf autres principaux conjurés.
« On ne criera rien que liberté • et, après toutes « ces choses exécutées , le pillage sera permis , «('mais non pas sur les étrangers; il sera défendu « de leur rien prendre ^ sur peine de la vie ; et « on ne fera plus main-basse que sur ce qui ré- « sistera. 5)
Nolot trouva les choses en si bon état en arrivant à Naplcs , que les six mille hommes furent mis en mer le lendemain , sous le commandement d'un Anglais, nommé Haillot. Afin de donner fnoins de soupçon , le duc d'Ossone fit prendre un
j5o CosJcnATiot
long déto'ir à sos grands vaisseaux ponr se rcndi« à, kiirs postts ; mais il envoya Ilaiilot et les Lilganîias par le plus court chemin. Au second jour tjt route, cette petite flotte rencontra des corsaires dt Barbarie qui l'attaquèrent. Comme elle n'étcil préparée que pour servir de voiture aux horam.e9 qu'elle portoit, et non pas pour rendre un grand comLat, elle fut fort incommodée par l'artillerie des Bar]>arc5 , dont les brigantins étoient plus maniables et mieux armés. Mais, quoique le trop de gens qui étoient entassés sur ceux de jN'aples ne leur laissât pas l'espace nécessaire pour se défendre avec ordre , néanmoins , comme c'étoient tous Espagnols clicisis , ils traitèrent si ruderiient à coups d'épée ceux des ennemis qu'ils purent accrocher, qae ces corsaires se seroient peut-Ctre repentis de les avoir arrêtés en chemin , si les uns et les autres n'eussent été dispersés par une furieuse tempête qui les sépara dans la plus grande chaleur du combat. La petite flotte en fut si endomm.agée , qu elle ne put se remettre en mer de quelque temps.
Le marquis de Bedmar. voyant par cette nou- %-elle qu'il ne pouvoit troubler la fête qui se préparoit à Venise, v assista avec plus de maguiii. cence que personne. Il protesta en plein sénat, en faisant son compliment au nouveau doge , que la joie particulière qu'il témaignoit de son élévation yenoitdecequ'ilespéroitque sa sérénité conserveroit sur le trône les favorables dispositions qu*eii«
corrTiiî: vz:«i5E. i^i
Venoit de témoigner au Frioul pour laccompiiit»», ment de la paix.
Au sortir de cette audience , il envoya queiir Renault et le capitaine. D'abord il leur demanda s'ils Jugeoient à propos de tout abandonner. Il» répondirent que , non-seulement ils étoient d'avi» contraire , mais que leurs compagnons même n'avoient non plus paru ébranlés par la. dîsgr.îce de la flotte, que si elle étoit arrivée à bon port, et qu'ils étoient tous disposés à prendre les voioa nécessaires pour maintenir le parti dans l'eîat oà il étoIt , en attendant une occasion plus heureuse. L'ambassadeur, qui ne leur avoit fait cette de* mande qu'en tremblant , les embrassa avec de! larmes de joie après cette réponse. Il leur dit, avec une gaité et une véhémence qui auroicnt rai- «uré les plus foibles cœurs, et inspiré l'intrépidité et l'audace dans l'âine la plus épouvantée , que les grands revers qui , daus les affaires communes , doivent surprendre les esprits, sont des accident» naturels au^ entreprises extraordinaires; quila sont la seule épreuve de la force de l'âme; qu'alors seulement on peut se croire capable d'achever un grand dessein , quand on la vu une fois renversé avec tranquillité et constance.
Ensuite il fut résolu , de concert entre le îh^Tt quis et ses deux confidents , qu'on remettroit l'exécution jusqu'à la fête de l'Ascension, qui nétoit pas éloignée, et qui est la plus grande solen- «ité de "Venise; qu'en attendant ou entretieudroit
iSa C05JUKAT105
ît3 troiineà dans les lieux où elles étoieiit, en leur fournissant toutes les comrtiodités quellcô pouvoicut souhaiter ; quon n'épargneroit poiat l'argent aux chefs pour cet effet ; que , des trois cents qu'on avoit fait venir à Venise , on retiendroit lea principaux comme pour servir de garants de la fidélité des autres , et ou'on renverroit les subalternes à leurs troupes . soit pour contenir les soldats dans le devoir, soit aussi pour décharger d'autant la ville, où ce grand nombre d'olllciers pouvoit devenir suspect; qu'on occuperoit le plus agréablement q-u'il seroit possible ceux qu'on y retiendroit, afin qu'ils ne se lassassent point d attendre , et qu'ils n'eussent pas seulement le loisir, 5 il se pouvoit, de réfléchir sur l'état présent des choses ; que les vingt principaux conjurés obsevveroient soigneusement leur conduite; et que. pour obliger la république à souffrir le retardement des troupes de Lievestein , et à ne pas congédier celles de Nassau, le gouverneur de Milan pt le yice-xoi de Naplei n'exécuteroient point les traités.
Tout ce que l'esprit humain peut imaginer de prétextes pour se défendre contre la raison lai inventé par le marquis de Bedmar, et mis ea .oeuvre par don Pèdre et par le duc d'Ossone. Cependant ils étoient forcés tous les jours de iaire q; uelques pas vers la paix , malgré qu'ils en eussent : le conseil d'Espagne n'osoit rien hasarder, sur l'espérance d un succès aussi douteux que celujf
le la coujaratiou; et la France, qui vouloit soueiiir le traite de Paris , obligea les "S'énitiens ù onsentir que le duc de Savoie licenciât les troupes ui étoient arrêtées dans le pavs de Yaud , et quf ervoient de prétexte aux retardements de don èdre. Cette difficulté levée , le marquis de Bediar , crojant détourner ce piince de rendre les laces qu'il avoit prises dans le Montferrat , fît ourir le Lruit qu'aussitùt que le duc de Mantoue
seroit rétabli^ il s'accommoderoit de cet État vec les Espagnols.
, En même temps don Pèïïre fit une querelle ins raison à un ministre de Savoie qui étoit venu
Milan avec les ambassadeurs de France , et lui t commander d'en sortir. Le duc, irrite, de cette ijurCj les rappelai près de lui', et cessa de vider is places occupées; mais les ambassadeurs lui rant fait comprendre qu'il donnoil dans le piège lie don Pèdre lui tendoit , il rendit taut d'un )up tout ce qu il avoit pris. L'étonnement de on Pèdre fut si grand à cette nouvelle, qu'il ne ut s'empêcher de le témoigner en public par ses iscours. Il fallut qu il rendît aussi leaprisonniers
les moindres places ; mais pour Yerceil, qui oit le point important , il fît des difficultés si ranges qu'on le menaça d'Espagne de le fapîler avant le temps ordinaire. D'abord il dit qu'il Toit honteux pour lui de rendre cette place penint que les ambassadeurs de France étoient à ilau comme pour l'v forcer par leur présence.
Ils se retiiërf;nt. Alors il déclara qu'il prétend î que le. duc de Savoie rendit auparavant certair.es terres qui appartehoient h des mmiitres cTe Man- ' toiie. Ces terres fiircnt rendues ; ei'cependant Ver* oeil ne se rendoit point. Enfin , la France, qui vpuloit conclure Iç mariage ^de inadame Chrétienne, sœur du roi, avec le prince de Piémont, s'étant expliauée d u.nç manière décisive ?ur le sujet d.e<;ette place ^ non Pèdve commença de faire sortir les munitions et l'artiilerie qui y étoient, mais avec une lenteur incroyable. Le marquis de Bqdmar lai ayant mandé de se presser encore m<»iiis,.îl s'avisa d'exiger de nouvelles assurances dju duc dé Savoie en faveur de celui de Mantoue; mais les tti'\nistres jnémes de Mantoue , lassés de tant de longueurs , déclarèrent par un écrit public qu'ilp ne dt;mandqient point ces assurances.'" (Quelque cliagrih qïie cette déclaration donnât au marquis de Bedrn.ar, la conduite du duc d'OS'» pop.e lui en donnoit beaucoup plus. Ce duc , fatigué des plaintes que les Vénitiens lui faisoient faire de toutes parts sur ce qu'il continuoit de troubler la nayigatiori du golfe , ne sachant plus que dire poûrsa défense, s'avisa a la fin de répondre qu'il en useroit de cette sorte tant que les Vénitiens entretiendroient à leur service les plus irréconciliables ennemis du l'oi son raaitre. On jugera aisément, par les soins que l'ambassadeur avoit pris pour retenir les troupes hollandaises dout Je due xl'Ossone se plaignoit , qu< l fut spn
CONTRE VENISE, t b^
cescspoir quand il sut la réponse Je ce duc. Il ne douta point que le sénat , qui vouloit la paix à quelque prix que ce fiit , né les fît partir , pour otcr toute excuse' au vice -roi ; mais le succès frorapa encore cette fois la prudence du marquis de Bedmar.
Quelque démon favorable aux extravagances à\\ duc d'Ossone fit prendre aux Vénitiens une résolution directement contraire à leur inclination et à leur intérêt. II fut remontré an sénat que la République avoit trop témoigné , par son procédé , qu'elle désiroit la paix; qu'; céioit ce qtû rendoit les ministres espagnols si difficiles à l'exjécuter; que si on satisfaisoit le vice-roi sur sa plainte , il croiroit donner la loi à Venise ; et que, bien loin de licencier les Rollandais, il falloit Dicme retenir les troupes de Lievestein , qui dévoient partir au premier jour , jus<j[u'à l'entier* exécution des traités.
La joie que cette résolution donna au marquia de Bedmar fut troublée par la découverte du complot de Crème. L'Alficr provençal et le capi^ taine italien qu'on j avoit gagnés , s'étant querellés au. jeu, se battirent : le capitaine fut blessé à mort; et , pour décharger sa conscience , il dé-^ clara tout au commandant vénitien avant que d'expirer. L'Alfier, qui se défia de ce qui arriveroit, aussitôt qu'il eut blessé son homme se sauva ttvec ceux des complices qu'il put avertir : les au lies furent pris , et le lieutenant français aussi ,
1 56 C05jrnATin5
qui étoit le principal chef de l'entreprise ; mais comme Renault ne sétoit fait connoitre à eux aue pour un agent de Milan , et qu'ils ne savoitnt et qu'il étoit devenu depuis , toute cette affaire tomba sur don Pèdre seulement.
Huit jours après, le sergent-major qui devoi" livrer Maran ayant retranché quelques gains à ur valet de chambre du provéditeur , et à un pen sioiinaire de la république, pour en profiter, ce: gens , outrés de cette perte , prirent le temps di son absence pour entrer chez lui , enfoncèrent se cofTres, et enlevèrent son argent et ses papiers. I s'y trouva des lettres qui parloient de son dessein Comme il ne connoissoit que 1 homme du du d'Ossone qui avoit négocié avec kii , il ne pouvoi accuser que ce duc : mais il prit un plus nobl parti ; il répondit toujours au milieu des toui ments qu'il savoitbien qu'on ne le sauveroit pas quoi qu'il découvrit, et qu'il aimoit mieux laisse ses complices, s'il en ayoit, en état de venge mort , que de les perdre avec lui sans aucun frui On rendit publiquement grâces à Dieu dans Y nise de ces deux découvertes. L'entreprise en d< vint pourtant beaucoup plus assurée qu'elle n' toit auparavant. Le sénat crut avofr enfin décoi vert la cause si cachée du procédé irrégulier d< Espagnols; et, voyant ces deux affaires échouée! il s'imagina entrer dans un profond repos , et r douta plus de l'accomplissement des traites.
Cependant le temps de l'exécution étoit arnv
CONTRï: VF..5I5E. »r)J
Depuis le dimanche qui précède l'Ascension jusqu'à la Pentecôte il y a à Venise une des pl^s célèbres foires du mondn. Le grand abord de n^îgociants ne rendoit pas la ville plus difficile à s-tirprendre ; et il donna moyen aux mille soJdats , qui s'j vendirent parmi les marchands , d'y entrer et de s'y loger sans être remarqués. Il leur fut aisé de sortir des villes vénitiennes où ils étoient dispersés , parce que , depuis quelque temps , les plus pressés de se retii-er en leurs pays se débandoient , et les podestats n'y mettoient aucun ordre , à cause que c'étoient autant de gens que la république ne paitroit pas. De peur qu'on ne s'étonnât qu'il s'en fût débandé un si grand nombre en si peu de temps , la plupart dirent en partant qu'ils alloient à la foire à Venise. Ils se déguisèrent en gens de toutes professions. On observa de loger ensemble ceux qui parloient des langues difFe'reutes , aftn qu'on les soupçonnât moins d'intelligence ; et ils ne faisaient tous aucun semblant de se connoitre.
Les cinq cents Espagnols destinés pour exécuter le complot de Crème , qui étoit découvert , furent envoyés en même temps par don Pèdre a\iiX environs de Bresse, pour s'emparer de cette ville au pi'emier avis du succès de la conjuration , et à la faveur d^ la faction que le lieutenant du comte de Nassau y avoit formée , et qui subsistoit encore. (Jelui qui commandoit ces Espagnols étoit cliargé
de les mener droit à Venise, au premier onîiC
qu'il en recevroit de Renault.
Quant à la flotte vénitienne, elle étoit i'ctiié(? en Dalmatie , mais dans un état à pouvoir se mettre ru mer au premier commandement , à cause dea continuels mouvements du duc d'Ossone, Le cà»^ pitaine envoya aux officiers qui commandoient sei douze navires en sou absence des feux d'artifice des plus violents , pour répandre secrètement dans tous les autres vaisseaux de la flotte la veille de l'exécution. Comme personne ne se déficit de ces oflîcicrs, il leur étoit aisé de le faire sans être aperçus , ni même soupçonnés. Il leur manda do mesurer si bien les mèches que tout pi-ît feu , s'il se pouvoit, en même temps; que si quelque vaisseau en échappoit, ils l'attaquassent et s'en rendissent maîtres , où qu'ils le coulassent à fond à coups de canon; qu'ils s'en vinssent ensuite à Venise, sans peldre un moment de temps, et qu'ils se disposassent à exécuter toutes ces choses surle-champ ; mais qu'ils attendissent pourtant ua nouvel ordre avant que de commencer. Le jour fut pris pour le dimanche avant l'Ascension , qui étoit le premier de la foire.
Le duc d'Ossone fit si bien escorter ùette fois sa petite flotte , qu'elle arii va sans aucun accident à sixmilles de Venise. Elle étoit séparée en deux parties , qui marchoient un peu éloicrnées l'une de l'autre , pour être moins remarquées. La plus grande étoit composée de barques comme cciies
r os T RE VE r; is E. i yg
àcs pijcl^uvs, aiin de donner moins de soupçon; tt lu reste consistoit en brigantins semblables à ceux des covsatres. Le samedi matin on manda à llaillot fjuil partit de son poste le lendemain , hi î'hei^re nécessaire pour arriver à la vue de Venise 4;ulre jour et nuit; qu'il arborât l'étendard dd iîaint-Mare; qu'il s'emparât de quelques pt-iite» îles devant lesquelles il ialloit qu'il passât , qni néloieut d'aucune délen>e , et d'où il pouvojt venir ù Venise quelque avis de sa marche; qu'eue suite il se présentât hardiment devant les deux châteaux du Lido et de Malamoco , parce qu'on savoit qu'il n'y avoit point de garnison dedans, et qu'il passeroit entre deux sans obstacle; qu'il s'avançât jusqu'à une portée de canon de Venise ; qu il en donnât avis quand il y seroit ; et que , par le retour de la barque qui auroit apporté cet avis, le capitaine lui enverroit des matelots pour lui servir de guides , de peur qu'il n'échouât contre les bancs dont le marais qui environne Venise est plein , ou qu'il ne se brisât contre les rochers qui rendent l'entrée des ports impossible à ceux qui n'y sont pas accoutumés.
Comme la journée du lendemain étoit nécessaire pour se disposer à l'exécution de la nuit, Renault et le capitaine jugèrent à propos de con-r sultcr dès la veille avec leurs compagnons pour la dernière fois,, et le capitaine laissa à Renault le soin de leuv représenter l'état des choses , et de leur donner les avi* nécessaires. Quoi qu'on pût
l6o COSJUÏXÀTIOS
taire , ils ne purent être tous assemblés qu'il ne fût presque nuit. Il y avoit les trois Français qui looeoient avec Renault, le lieutenant du comte de Nassau , les trois petardiers , Langlade, les deux officiers de l'arsenal , le capitaine et le lieutenant qui y avoient eu de l'emploi autrefois , Nolot , les deux Brulard , Jaffier , Robert , le Hollandais Théodore, le Savoyard qui s'étoit trouvé à l'escalade de Genève , et l'ingénieur Revellido. Ces vingt personnes s'étant enfermées chez la Grecque avec Renault et le capitaine, dans le lieu le plus secret de la maison , après les précautions ordinaires dans ces rencontres , Renault prit la parole.
Il commença par une narration simple et étendue de l'état présent des affaires , des forces de la république et des leurs , de la disposition de la ville et de la flotte , des préparatifs de don Fcdre et du duc d'Ossone, des armes et autres provisions de guerre qui étoient chez l'ambassadeur d'Espagne, des intelligences qu'il avoit dans le sénat et parmi les nobles , enfin de la connoissance exacte qu'on avoit prise de tout ce qu'il pou voit être nécessaire de savoir. Après s'être attiré l'approbatio» de ses auditeurs par le récit de ces choses , dont ils savoient la vérité comme lui, et qui étoien* presque toutes les effets de leurs soins aussi-biea que des siens , il continua en ces termes :
« Voilà , mes compagnons , quels sont les «< moyens destinés pour vous conduire à la gloire « que vous cherchez.. Chacun de vous peut juges
COSTUEVESISE. 16 1
« s'ils sont suffisants et assurés. Nous avons des « voies infaillibles pour introduire dix mille « hommes de guerre dans une ville qui n'en a pas <( deux conte à nous opposer , dont le pillage <( joindra avec nous tous les étrangers que la cu- <t riosité ou le commerce j a attirés , et dont le « peuple même nous aidera à dépouiller les grands , <( qui l'ont dépouillé tant de fois , aussitôt qu il « verra sûreté à le faire. Les meilleurs vaisseaux « de la flotte sont à nous , et les autres portent « dès à présent avec eux ce qui les doit réduire en <( cendres : l'arsenal , ce fameux arsenal , la mer- « veille de l'Europe et la terreur de l'Asie , est •« presque déjà en notre pouvoir ; les neuf vaille lants hommes qui sont ici présents , et qui sont <t en étatde s'en emparer depuis près de six mois, <« ont si Lien pris leurs mesures pendant ce letar- (c dément, qu'ils ne croient rien hasarder en ré- « pondant sur leurs tètes de s'en rendre maîtres. « Quand nous n'aurions ni les troupes du lazaret, <( ni celles de terre-ferme , ni la petite flotte de u Maillot pour nous soutenir , ni les cinq cents « hommes de don Pèdre , ni les vingt navires vête nitiens de notre camarade, ni les grands vais- <c seaux du duc d'Ossone , ni l'armée espagnole « de Lombardie , nous serions assez forts avec les «c intelligences et les mille soldats que aous avons. « îiéanmoins tous ces différents secours que je « viens de nommer sont disposés de telle sorte ,■ • qufi chacun d'eux pourroit manquer sans porter
f6a COHJUIV A.TlO«
« le moindre préjudice aux autres. Ils peuvrnt « bien s'cntre-aider , mais ils ne sauroieut s'entre- « nuire. Il est presque impossible qu'ils ne réus- «: sissent pas tous ; et un seul nous suint.
•< Que si , après avoir pris toutes les précau-* <f tions que la prudence humaine peut suggérer , <i on peut juger du succès que la fortune noua <t destine, quelle marque peut-on avoir de sa face vcur qui ne soit au-dessous de celles que nous xf avons? Oui , mes amis , elles tiennent manifeste- « ment du prodige. Il est inoui , dans toutes le* !( histoires, qu'une entreprise de cette nature ait « été découverte en partie sans être entièrement' <i ruinée ; et la nôtre a essuvé cinq accidents , <c dont le moindre , selon toutes les apparences u humaines, devoit la renverser. Qui n'eût cru <( que la perte de Spinosà , qui traKioit la même <i chose que nous, seroit 1 occasion de la nôtre? ce que le licenciement des troupes de Lievestein , (. qui nous étoient toutes dévouées, divulgueroit n ce que nous tenions caché ? que la dispersion de <( la petite flotte romproit toutes nos mesures , et 1^ seroit une source fécond-e de nouveaux inconvé- « nients ? que la découverte de Crème , que celle « de Maran attireroient nécessairement après elles « la découverte de tout le parti? Cependant tou- «t tes ces choses n'ont point eu de suite : on n'en « a point suivi la trace, qui auroit mené jusqu à /< nous ; on n'a point profité des lumières qu'elles » -donnoient. Jamais repos si profond ae précéda
«( pn trouble si grand. Le sénat , nous en somme» « fidèlement instruits, le sénat est dans une sécn- « rite parfaite. Notre bonne destinée a aveuglé le* « plus clairvoyants de tous les hommes , rassuvti « les plus timides , endormi les plus soupçonneux , <( confondu les plus subtils. Nous vivons encore , « mes chers amis; nous sommes plus puissants « <iue nous n'étions avant ces désastres; ils n'ont M servi qu'à éprouver notre constance. Nous vii< vous, et notre vie sera bientôt moxtelle aux H tyrans de ces lieux.
» Un bonheur si extraordinaire , si obstine , et peut-il être naturel, et n'avons-nous pas sujet n de présumer qu'il est l'ouvrage de quelque t< |)uissance au-dessus des choses, hum aines ? Et « en vérité, mes compagnons, qu'est-ce qu il j a « sur ia terre oui soit digne de la protection du u ciel, si ce que nous faisons nç l'est pas? Nous t( détruisons, le plus horrible de tous les gouver- (c nements ; nous rendons le bien à tous les paut( vres sujets de cet Etat , k qui l'avarice des nobles « le raviroit éternellement sans nous : nous sau- « vous l'honneur de toutes les femmes qui naîrc troient quelque jour sous leur domination avec K assez d'agréments pour leur plaire ; nous rappe- « Ions à la vie un nombre infini de malheureux n que leur cruauté est en possession de sacrifier à « leurs moindres ressentiments pour les sujets les « plus légers : en un mot, nous punissons les plus # punissables de tous les hommes , égalemen.t
l64 COSJU RATIO»
<( noircis ides "vices que la natui-e abhorre, et de^ « ceux quelle né souffre qu'avec pudeur.
« ]\'e craignons donc point de prendre Vépèe <( d'une main et le flambeau de l'autire pour éxter-' « mînér ces misérables. Et quand nous verrons « ces palais où l'impiété est sur le trône , brûîajnt « d'un teu plutôt feu du ciel que le nôtre» ; ces tri- « bunaux souillés tant de fois des larmes et de la (t substance dés innocents, consumés par les (c flammes dévorantes ; le soldat furieux retirant (( SCS mains fumantes du sein des méchants; la (f an irt errant de toutes parts, et tout ce que la « uiiit et la licence militaire pourront produire (( cl« spectacle plus affreux; souvenons-nous alors ^ « mes chers amis, qu'il n'y a rien de pur parmi « les hommes ; que les plus louables actions sont « sujettes aux plus grands inconvénients , et (( qu'enlîn, au lieu des diverses fureurs qui déso- « loient ceite malheureuse terre , les désordres de <( la nuit prochaine sont les seuls movens d'y faire « régner à jamais la paix, 1 innocence et la li- « berté. n
Ce discours fut reçu de toute l'assemblée avec la complaisance que les hommes ont d'ordinaire pour les sentiments qui sont conformes aux leurs» Toutefois Renault, qui avoit observé les visages^, remarqua que Jaffier, l'un des meilleurs amis du capitaine , avoit passé tout d'un coup d'une attention extrême dans une inquiétude qu'il s'efforçoit en vain de cacher , et qu'il lui restoit encoie danS