‹ Conjuration des Espagnols contre la République de Venise et des GracquesChapitre 17 sur 19 · CONJURATION DES GRACQUES · texte numérisé non relu

CONJURATION DES GRACQUES

Depuis que le dernier Aliicaiii eut assuré la puissance de Rome par l'entière ruine de Carthage, on vit éclater chez les Romains une magnificence publique qui fut bientôt suivie du luxe des particuliers ; et l'assurance produisant une tranquillité parfaite , on vit succéder une molle oisiveté à un travail assidu; on vit changer une discipline exacte en une volupté recherchée; et l'eu vit enfin les citoyens passer de l'amour de la Vertu à la pratique du vice.

Les plus puissants de la république commencèrent à se distinguer par la magnificence de leurs maisons et de leurs jardins , par la délicatesse de leurs tables , et par le nombre prodigieux de leurs esclaves. C'est alors qu'on vit, pour la premièie fois, des particuliers élever des portiques dans le Capitole et dans I-e Cii-que ; et la vanité passant dans le cœur de ceux qui faisoient une dépense -i excessive , ils marquèrent au-dehors , par leurs manières , un orgueil et une hauteur qui ne laissèrent plus aucun vestige de cette égalité qui esl le plus ferme soutien des républiques-

igo €05 jchati 05

Quoique les sénateurs fussent ceux qui se dcr,noient ces distinctions si nuisibles à l'Elat, il c>t sûr cependant que les moins riches parmi eus souffroient au commencement avec un secret chagrin de se voir obscurcir par d'autres, auxquels ils n'avoient point accoutusié de céder en rien , et qui ne leur étoient supérieurs qu'en luxe et en dépense , depuis que le pernicieux usage s'en ctoit introduit. Mais comme tout l'avantage que les plus riches acquéroient , et toutes les marques de distinction qu'ils usurpoient , retdmboient sur tout l'ordre des sénateurs , et qu'ils y participoient tous, ils s'accoutumèrent facilement à cet usage, et s'unirent tous enfin pour obliger le peuple à des déférences jusqu'alors inconnues.

Le peuple d'ailleurs , qui , quoiqu'il eût encore* conservé un grand respect pour le sénat, avoit depuis long-temps pris ombrage de la puissance des sénateurs avec lesquels il avoit eu de trèsgrandes affaires, et qui, dès le commencement même des divisions, avoit établi, pour soutenir ses droits et prérogatives, les tribuns du peuple, magistrats qui étoient inviolables , et dont la puissance devint monstrueuse ; le peuple, dis-je, jaloux avec raison de 5a liberté et de ses droits , vit augmenter ses soupçons par l'éclat et par le luxe prodigieux des grands, et plus encore par certaines affectations d'autorité qui lui paroissoient insupportables. On vouloit bien distinguer dans la république les grands noms des Emiliens^ des

DES OBACQUES. §gt

j Cornélîens^ et des autres , qui méritoîent par tant de titres d'être respectés; mais on vouloit que les distinctions fussent libres, et que ces démonstra» tions d'une grandeur choquante et méprisante fussent bannies d'un Etat où le peuple avoit le su-

I préme pouvoir. Ces soupçons "du peuple furent aigris par divers incidents qui n« sont pas de mon sujet , mais qui lîvent remarquer les semences d'une division entière entie les deux ordres, qui n'éclata pourtant pas sitôt, -par la nécessité où l'on se trouva de s'unir dans les guerres qu'il fallut soutenir contre Viriathuset contre les ]N'umantins. Il paroitra surprenant que les Romains, quiétoient pour lors presque aussi grands qu'ils le furent jamais , eussent besoin de s'unir contre un chef de voleurs , et ensuite pour dompter une seule ville , telle qu'étoit Numance. C'est pourtant ici l'un des points les pbis avérés de Ihistoire , et que je ne toucherai qu'en passant et qu'autant qu'il aura de relation à mon sujet.

Viriathus, qui n'étoit au commencement qu'nn simple berger dans la partie occidentale d'Espagne , devint quelque temps après , par l'effet de son mauvais naturel, chef d'une troupe de voleurs qui désoloi^nt toutes ces cpntrées ; et son ■ambition enfin, secondée de quelques succès, le rendit générai d'une armée considérable de peuples ILgués et révoltés contre les Romains. Sa hardiesse fut favorisée de la fortune : les Romains furc;iî souvent vaincus; et pendant nia» de quatoi-za

I Qa c o s j r n A T I o s

ans il ctoit appelé le protecteur de la liberté cie cette partie des Espagues que nous appelons Lusltania {ij. Des généraux dun grand nom et de beaucoup de réputation eurent la douleur d'entreprendre cette guerre sans pouvoir la terminer. (>. Pompeius eut la honte de n'avoir pas même conservé d égalité en combattant avec Yiriathus : et ce capitaine de bandits, si méprisable dans les commencements , donna autant à citiindre par sa s'aleur et par sa conduite , que par le pernicieux exemple qu'il montroit aux autres peuples mécontents , qui apprcnoient qu'il n'y avoit qu'à se soulever sous un chef hardi et sage pour secouer le joug des Romains, qui étoit pour lors assez dur à porter.

Eniîn , le consul Servilius CcDÏon défît la république d'un si dangereux ennemi : il le fît tuer par la trahison des siens , et finit cette guerre injurieuse par une action indigne et honteuse, surtout ù un consul romain. Aussi ne fut-elle guère approuvée à Rome , quoiqu'on commençât à ne plu? trop s'v piquer de générosité ; et les meurtriers de Yiriathus y étant venus demander la récompense de leur assassinat , Scipion , qui se trouva pour

(i) Cùm quatuordecim annos Hispanias contra Romalios movisset , poster primo fuit , mcx lalronum dux , postremù tamcn ad bellum populos concitavit, ut assertor contra Romanos Hispauiaî putaretur. EuxBOPrcs » Hist. rom, lib. 4-

lors consul , leur répondit que les Romains avoient toujours trouvé fort mauvais que les soldats osassent attenter sur leur chef , et que leur action méritoit bien plutôt détre punie que récompensée. Restes de la vertu romaine qui brilioit sous un consul tel que Scipion.

La guerre de Yiriathus fat suivie de celle des Numantins , qui fut pendant fort long-temps pour le moins aussi peu glorieuse aux Romains que celLe de Portugal.

La ville de Numacce étoit célèbre en Espagne par ses richesses et par sa puissance , fameuse surtout par la valeur et par 1 obstination de ses citoyens, qui, sans avoir jamais armé plus de dix mille hommes de leur jeunesse , firent échouer les plus illustres généraux romains , et en obligèrent quelques-uns à des- traités peu dignes de la première puissance du monde. Tel fut celui que le même Q. Pompeius , dont nous venons de parler, fat obligé de signer , après avoir été entièrement défait. Celui que fit le consul Hostilius Mancinus ne fut pas moins honteux ; et comme il se fît de l'avis et par le canal de Tiberius Gracchus , l'aîné des deux frères (i) , et que c'est ici le commencement de son histoire, il faut en décrire le détail avec un peu de soin et d'exa<'titude.

i) Dont il est ici question.

Après la défaite de Q. Pompeius Pt la mixture du traité qu'il avoit fait avec les INumantius, Q. Hostilius Mancinus, l'un des consuls, fut envoyé pour tâcher de dompter cette ville , la plus obstinée et la plus fatigante de toutes celles qui étoient au voisinage de la république romaine, ïiberius Gracchus , fils d'un autre Tiberius Gracclius, lui servoit de questeur dans cette expédition ; et c'étoit le premier emploi de quelque conséquence qu'il avoit obtenu immédiatement api'ès avoir servi sous le second. Scipion en Afrique , où il s'étoit acquis beaucoup de réputation.

La fortune seconda mal l'entreprise du consul Mancinus ; et soit qu'il y eût un peu de sa faute dans la conduite de cette guerre, soit que la valeur des rsumantins ou les dispositions du hasard le rendissent malheui-eux, il est sur qu'après divers succès il fut défait en bataille rangée ; et il lui arriva dans sa déroute ce qui arrive d'ordinaire à tous les généraux médiocres : la tète lui tourna : le péril ou la mauvaise fortune le mit hors de lui-même ; et peu capable de prendre bien aucnn parti , il décampa la nuit dans un désordre extrême.

Les IVumantins , qui en eurent avis, et qui furent instruits du peu de précaution qu il avoit pris, le poursuivirent à propos, et si vivement, après avoir pillé son camp et tout le bagage d< son armée , que , se trouvant enfermé en des lieuj d'où il ne pouvoit plus soi'tir, il fut contraint

DESCnACQUES. Xo!y

6e leur «ovoyer un hévaut pour traiter de quelque accommodement.

Les chefs des Numantxns, quelque avantage qu'ils eussent pour le coup , étoient pourtant lort eunujés de la guerre qu'ils soutenoient depuis long-temps contre la plus formidable puissance He la terre , et ils ne souliaitoient rien tant que de pouvoir la terminer, dans un temps surtout auquel leur victoire, et létat où ils tenoient les Romains, leur faisoient espérci les conditions les plus avantageuses. Toute la difiiculté consistoit à pouvoir s'assurer de ceux qui traiteraient la paix, et qu'elle seroit ratifiée à Rome. Car, soit qu iln'j eût plus cette fidélité si louable parmi les Romains , ou que le sénat fiit en possession de rompre les traités que leurs généraux faisoient^, leg Numantins ne voulurent se fier qu'au seul questeur Tiberius Gracchus, se souvenant que son père , dans son expédition d'Espagne , leur avoit donné la paix, qu'il avoit fait ratifier à Rome avea beaucoup d'exactitude et de régularité.

Tibevius Graccbus alla donc pour traiter la paix avec eux, prévenu que, dans l'état où étoit l'armée romaine , on de voit accepter toute sorte de conditions , et qu'on devoit moins aller faire un traité égal que recevoir une grâce : et en effet , il fallut céder tout le camp, tout l'équipage, et tout ce que l'armée avoit de plus considérable et de ^lus précieux en machines de guerre et en vases

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d'or et d'argent : unique moven qu'il y avoit pour ^auve^ plus de vingtmille citoyens et plusieurs allies et esclaves qui composoient les troupes romaines, que la faim avoit déjà réduites aux dernières extx'émités.

Cette paix, quelque nécessaire qu'elle eût paru au questeur et à toute son armée , fut trouvée à Rome très -indigne , et la plus honteuse qui eût jamais été faite; et le sénat, qui étoit un peu passionné dans son jugement , lit représenter au peuple ce traité comme la marque éternelle de lignominie romaine. On confondit les fautes et le peu de précaution du consul avec la honte de l'accommodement; et, sans prendre garde qu'on avoit dû sauver la vie à vingt mille citoyens, à quelque prix que ce mt , les pères conscrits , éloignés des périls et de la disette, jugèrent fort à leur aise qu'il valoit mieux les laisser tous mourir de faim , que de recevoir une loi si odieuse.

Le peuple prit part aux préventions du sénat , mais avec cette différence qu'il ne confondit point les fautes du consul avec la prudence du questeur : et, distinguant la mauvaise conduite de la guerre d'avec la nécessité du traité , il rejeta toute la honte sur 3Iancinus , et se loua toujours de Gracclius , qui avoit secouru les citoyens qui restoient dans cette armée..

Le traité fut rompu solennellement , comme indigne et injurieux; et il fut ordonné que le con.

BES Cn.VCQUES* 1^<J

«ul «eroit envoyé aux Numantins pieds et mains liés, afin qu'ils se vengeassent sur lui de cette rupture.

On peut ici , en passant, considérer l'injustice du sénat et du peuple, qui condamne si durement un général , dont le malheur avoit fait la plus grande faute, et qui n'étoit coupable ni de trahison , ni de lâcheté. Q, Pompeius avoit , avant lui , subi d«s conditions peu glorieuses, sans éprouver rien qui approchât de ce dernier auront qu'on fit ressentir à Mancinus. Variété ordinaire du caprice de la multitude.

Mais on doit remarquer d'ailleurs l'amour du peuple pour Gracchus, qu'on ne voulut jamatis confondre avec le consul : car anciennement, quand on rompoit les traités faits par les généraux, on livroit tous les officiers de l'armée à la vengeance de ceux avec lesquels ils avoient fait le traité, loi , le peuple sauve tous les officiers pour ne pas perdre Gracchus ; «t le sénat, qui s'attendoit à le voir dans la disgrâce commune , vit avec chagi'in qu'on se contentât de perdre Mancinus, cour sauver un homme qui , depuis le peu de .temps qu'il étoit dans le monde, donnoit des espérances certaines d'être un jour le maitre de La 4épublique.

Tiberius Gracchus eut tout le chagrin imaginable de n'avoir pu préserver le consul de l'affront flowt il le jugeoit indigne, et auquel il sembloit qu il parlicipoit un peu : il ressentit tous Ici mou-

igS COSJunATios

vements d'aigreur qui avoient «ixoité \cà premier» auteurs de la rupture du traita, aii::qaeis il disoit en public qu il n'étoit pas rare que la fortune peu favorable obligeât à recevoir la loi du plus fort. <( Je r>e vois rien , ajoutoit-il , de honteux à faire « une paix dans laquelle nous ne sommes obligés « à rien qui nous ternisse : nous avons seulement :( cédé ce que nous n'avions plus , et nous avons « sauvé la vie à vingt mille citoyens qui pourront « conquérir de nouvelles provinces.

« Que diront les peuples qui ont voulu se confier K à moi , par le souvenir de l'exactitude avec « laquelle fut confirmée ici la paix que mon père <> leur avxiit donnée ? et ne trouveront-ils pas quil !( y a une grande diflfércnce entre ces temps et les <! nôtres ? »

Tous ces discours furent inutiles contre une brigue formée; le traité, comme je viens de dire, fut rompu , et le consul fut envoyé aux Numantins, qui ne voulurent point le recevoir, disant que l'intidélité de tant de gens ne devoit pas être punie sur un seul.

Cependant Tiberius Gracchus réfléchit sur la malice du sénat, qui avoit eu le dessein de le' perdre avec tous les officiers de l'armée, et sur lamour du peuple qui l'avoit sauvé avec tant de distinction : il jugea, par cette preuve qu'il venoit d'en recevoir , de ce qu'il pouvoit en espérer à 4 avenir s'il le cultivoit. Cette haine du sénat et «eî amour du peuple furent les premières sources

DES GRACQCES. fO^

des idées cjuil forma; et si Ion joint à ces consi< dérations celle de l'état où étoit pour lors la république, par les divisions qui chaque jour s'augmcntoient entre le sénat et le peuple , ainsi que je lai dit au commencement , on trouvera que toutes ces choses concoururent pour faire concevoir à Tibcrius le projet de se rendre le chef du peuple et l'adversaire du sénat.

Il brigua d'abord le tribunat, pour donner l'essor à ses desseins; mais avant que de venir à cette élection et à ses suites , je dois expliquer en peu de mots quelle «toit cette charge si célèbre et si importante parmi les Romains, pour ensuite donner plus de jour au caractère de Gracchus, qui l'obtint, et qui peut-être, s'il eût vécu , l'auroit conservée héréditaire dans sa famille.

Dans cette fameuse division qui survint à Rome entre les grands et le peuple, et qui fut sagement apaisée par Menenius Agrippa, l'une des conditions de la paix fut que le peuple créeroit deux magistrats qui seroient de son ordre, et qui ne pourroient jamais être de l'ordre des sénateurs; qui auroicnt soin de conserver ses droits et sa liberté , et de le soutenir contre la puissance des grands. Ces deux magistrats , qu'on appela tribuns , s'en associèrent trois autres , qui firent le aombre de cinq; et, dans la suite, le nombre fut augmenté jusqu'à dix.

Leui- pouvoir fut très-grand dès le commence» wcat, et devint insupportable-aux grands peu de

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temps après. Ils avoient le droit d'assembler le»

comices , d'empêcher les délibérations du sénat , d approuver ou d'abroger ses ari-èts , de faire citer en jugement devant le peuple tous les autres magistrats , et même leurs collègues; pouvant d'ailleurs se mêler de l'administration des deniers publics , et prendre connoissance de toutes les assemblées qui se faisoient dans la ville : si bien qu'ils exerçoient une juridiction universelle sur tous les Romains, sans en excepter un seul, ayant porté {-niv autorité jusqu'au point de faire emprisonner des consuls , et de condamner des dictateurs à lamende. Leur personne étoit inviolable et sacrée , lionoree des haches, des faisceaux et des licteurs, ainsi que celle des consuls , et toujours suivie par un nombre prodigieux de peuple , qui les regardoit comme les interprètes de ses besoins et les ]HT;tecteurs de sa liberté. On voit dans l'histoire en combien d'occasions ils ont, par un tropgrand uf>age de leur pouvoir, excité des troubles et des tumultes dans la république.

Tel étoiî 1-e tribunat du jx-uple , que Tiberius Gracchus forma le dessein d obtenir , persuadé qu'avec cet emploi il pourroit venir à bout des projets qu il avoit conçus , ou pour sa fortune particulière , ou pour l'abaissement du sénat , contre lequel il avoit conservé de très-vifs sentiments de haine et de vengeance.

lUe brigua avec beaucoup de chaleur; etle peu- ^fle, <jui lui avoit déjà donné de.s marques de boni»é

DES GUACQCES. 20 I

i«t de faveur dans l'affaire des Numautins, et qui choisissoit toujours volontiers pour i-emplir cette charge ceux qu'il crovoit être les plus mécontents du sénat , se fit un plaisir de la lui accorder , convaincu d'ailleurs de la haute naissance , du mérite et des vertus de Gracchus, dont on doit, avant que de passer outre , connoitre le caractère.

Il étoit de la famille plébéienne appelée Sempronia, l'une des plus nobles et des plus illustres <le toutes les maisons romaines. Outre plusieurs triomphes , plusieurs combats , plusieurs dignités et plusieurs actions fameuses , dont l'histoire de ses ancêtres étoit remplie, son père, Tiberius- Sempronius Gracchus , lui laissoit un exemple récent d'une vertu la plus universellement reconnue. Après avoir été deux fois consul , une fois <:enseur, et avoir mérité deux fois llionneur du •triomphe par la défaite des Celtibériens et par la réduction de laSardaigne, il mérita que tout le monde dit qu il étoit moins illustre par tous ces avantages que par sa propre vertu.

Le mérite de son père , quelque grand qu'il fût , ti'étoit pas supérieur à celui de sa mère Cornélie , lîlie du premier Scipion , dont le grand cœur a passé en proverbe, et qui n'est pas même plus glorieuse par sa naissance , qui la faisoit issue du premier homme de la république , que pour avoir donné le jour et l'éducation aux deux Gracques , dont Tiberius l'aîné est celui de qui nous parlons :

ioa cosjcnATios

aussi prenoit-elle plaisir qu'on ajoutât à son nom

Cornelia, mater Gracchorum.

Quelque grands que fussent les avantages de la naissance de Tiberius Gracchus, on doit avouer, avec tout ce qu'il y a d'écrivains, que ses vertus personnelles ne cédoient ni à celles de son père, ni à celles de sa mère , ni peut-être à celles de Scipion son aïeul.

Un peu après qu'il eut été agrégé au collège des augures, il épousa Claudia, fille d'Appius Claudius , celui-là même qui fut prince du sénat ; et sa sœur épousa le second Scipion, ce qui l'allia à la maison émilienne : si bien qu'il tenoit à toutes les maisons qualifiées de la ville.

Avec tous les avantages d'une belle taille , de la bonne mine , de beaucoup d'agréments dans le visage, et ceux d'un esprit fin et pénétrant, il avoit ' «ne éloquence douce et naturelle , des manières insinuantes ,un air persuasif , et le génie du monde le plus fleuri et le plus cultivé. Il joignoit à toutes ces qualités un cœur ferme et grand, une droiture et une intégrité inaltérables, un amour pour la justice, qui soutenoit l'innocent et punissoit le crime , sans perdre tout-à-fait et sans détruire la <îoupable : il ajoutoit à cela une sobriété, une Tertu pure , des mœurs sévères pour lui seul , sans vouloir faire participer les autres à cette austérité. Il soutenoit toutes ces qualités parun mérite acquis à la guerre , où il avoit prouvé, en direrses occa-

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lions d'éclat, qu'il n'étoit pas moins propre à commander qu à ©béir, et que, selon l'état où il se trouvoit et les besoins de la république, il obéissoit avec lo même pkiisir que les autres cornmandoient. Libéral jusqu'à la profiision, et donnant tout sans réserve; pitoyable pour les malheureux, qui étoient tous assurés de trouver chez lui une protection infaillible; eujàn , tantis deiii(jite adornatus virtulibus , quantas naturû et indiistrlâ mortalis conditlo accipit (i). On a dit de lui cpi'ii étoit doué de toutes les verîxis que le naturel , l'éducation , le soin et l'expérience peuvent donner à un homme sur la terre.

Mais comme rien n'est parfait ici-bas, on ne doit pas dissimuler qu'il étoit d'ailleurs obstiné dans ses résolutions jusqu'à la dernière opiniâtreté, fier et hautain quand il trouvoit de la résistance , conservant naturellement si vengeance contre ceux qui lui avoient voulu nuire, et si fort porté poirv le peuple contre le sénat , qu'il hnsardoit tout pour le servir , moins peut-être par ra[>port à cette justice qu'il aimoit tnnt en effet, que séduit par une ambition démcsur.'e , dont tous ses ennemis l'ont accusé, et qui étoit sans contestation son véi'itable vice.

Tel que je viens de le dépeindre, il obtint le tribunat du peuple avec les. acclamation* universelles de tout le monde , qui lui firent d'autant

(i) \-EJx. PATEnc. lib. a.

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plus de plaisir , qu'elles lui parurent dps présagM

heureux pour tous ses desseins.

11 ne fut pas plus tôt en possession de cette charge,- l'écueil ordinaire de ceux qui vouloi^nt la soutenir avec hauteur , que , siiivant sa ferraeté naturelle, et le désir qu'il avoit d'éprouver ses forces, il proposa la loi acjraria,le sujet éternel des divisions des pères et des plébéiens , du sénat et dti peuple , des riches et des pauvres ; mais il la leur proposa d'ahord avec sa douceur ordinaire , comrae une lai dont l'exécution devoit être le premier soin de ceux qui aimoient la patrie.

C'est cette loi agraria, si fameuse parmi 1rs Romains , qu'il faut que je fasse ici bien connoî*re , puisqu'elle fait une des parties essentielles de la connoissance de l'histoire romaine , et qu'elle fut le grand prétexte des révolutions que j'écris.

C'étoit ui> ancien usage parmi les Romains . lorsqu'ils avoient vaincu quelques peuples voisins , de leur ôter une partie de leurs terres , dont une moitié se vcndoit pour indemniser la république des frais de la giierve . et l'autre moitié se réunissoit au domaine public, et se donnoit , sous une très-petite redevance annuelle , aux pauvres citoyens cjui n'avoient point de bien ni d'héritage ; et c'étoit à peu près ce qu'on appelle aujourd'hui donner à nouveau bail sous une censé.

Cette coutume étoit d'autant plus louable . qu'elle bannissoit absolument l'extrême pauvretido la république , et que tons les cito^'cns se

0E3 GRACQrES. :0j

frouvoîent posséder quelques biens et quelques l'onds , qui les rendoient soigneux de sa consevvation.

L'avarice des riches ne laissa pas régner longf<;>mp& cette coutume sans cliercher à lui donne» atteinte ; et l'avidité de posséder plus de hiens fit que , prétextant le bien public et le profit du domaine ; ils haussèrent les censés et les redevances , et les haussèrent si f(jrt et si excessivement, que les pauvres ne pouvant faire la condition aussi bonne, les terres leur firrent données, et les pauvres se trouvèrent privés de cette espèce de ferme qui fajsoit tout leur bien.

Il est aisé de juger que cela causa d'abord de grands tumultes , et que la multitude des pauvres citoyens, qu'on dépouilla d'un bien qu'ils rrgardoient comme leur héritage , cansa des trouble* considérables et une espèce de sédition. Aussi 1rs tribuns du peuple , jaloux des droits de ce dernier ordre, et voulant remédier aux inconvénient» qu'une pareille avidité des riches feroit naître kiiaillibleinent, après avoir harangué publiqueracBt sur les désordres qui i-égnoient , firent une loi par laquelle mil citoyen romain ne pouproit posséder au-'delà de cfnq cents arpents de terre de celles qui étoient réunies au domaine, et données sous nue censé par la république

Cette loi juste, s'il en f»at jamais, passa avec les acclamations du peuple, au grand chagrin des riches , qui furent pour le cwît» obliger de cédep iâ

ao6 cosjuniTioa

la puissance des tribuns , qui pour lors exerçoient une juriJictioa toute-puissante. La loi eut l'effet qu'on s'ctoit proposé: les terres furent distribuée* avec ordre par des personnes commises par le peuple; et, ])endnnt quelque ten>ps , les choses lestèrent assez paisiblement en cet état.

Mais dans la suite, les riches ne pouvant contenir leur avarice, trouvèrent le secret de se servir de personnes empruntées pour prendre sous leurs noms toutes les terres à rente: et cette adresse ne pouvoit pas manquer de réussir, puisqu'ils prenoient soiti de gagner les commissaires par des présents, ou par des services; et ainsi leurs personnes supposées étoient toujours pi-éférées à toutes les autres. ,

Cet abus , quelque grand qu'il fut , étoit cepéiK I daut toléré , parce que la loi n'étoit point enfreinte, quelle paroissoit toujours réellement observée , et qu'on ne devoit pas supposer que de* commissaires » choisis avec distinction par le peuple , fussent assez lâches pour se laisser séduire ou corrompre à son préjudice.

Mais entin, l'insolence des riches fut poussée jusqu'au point de ne plus faire de mystère de cette supposition , qu'ils dévoient cacher avec soin Personne n'ignoroit plus quels étoient les véritables possesseurs des terres , et ion disoit communément, an tel pour un tel . si bien que, paroissari inutile qu'on se servit encore de cette vaine pré caution , on fit comme si la loi avoit été abrogée

DES GRACQtES. 80^

<t les riches prirent public|uement sous leur nom, et sans aucun déguisement, tout autant de terres xju'ils purent avoir ; et la puissance des grands s étant augmentée pendant certain temps avec autorité du sénat , le peuple se trouva frustré de ses droits , et les pauvres privés de leur subsistance.

Le désordre étoit criant; et il l'étoit trop pour qu'il continuât paisiblement. Le peuple se souleva souvent sans effet : les tribuns firent du bruit plusieurs fois ; mais personne n'entreprit ouvertement d'y remédier. Laelius, ce fajneux ami d« Scipion , qui avoit témoigné vouloir guérir le mai , fut appelé le Sage , lorsque , prévoyant les périls du i-emède , il changea de résolution , et laissa les choses au même état qu il les avoit trouvées en entrant dans sa charge de tribun.

Tiberius Gracchus fut plus ferme et plus obstiné que lui ; et , soit que dans les derniers voyages qu il avoit faits il eût été touché de la désertion de la campagne, qui n'étoit plus cultivée que par des •esclaves; soit qu'il fût poussé par quelques amis hardis et d'un naturel entreprenant , tels qu'étoient Blossius le philosophe et Diophanes le rhétoricien; soit qu'il fût animé par des billets qui lui furent adroitement donnes; ou soit , comme il est plus vi-aisemblable , qu'il trouvât dans cette justice qu'il vouloit faire rendre au peuple un sujet propi'e à exécuter ses vengeances contre le sénat , et à tenter sa fortune, selon les projets qu'il en

io3 COSJUnATIO!!

c.xoit faits , il est sûr qu'il publia la loi agraria, et la renouvela avec rappiaudissemenl général Je tout le peuple.

Il n'eut garde pourtant de faire cette proposition hardie d une manière qui pût laisser douter de la droiture de ses intentions. Il prit, au contraire , toutes les mesures imaginables pour persuader à tout*le monde que le bien public, le soulagement des peuples , l'amour pour l'ordre et la justice, étoient l'unique cause de l'empressement qu'il marquo-t pour l'observation de cette loi.

P-Gur donner même plus de poids à son entreprise , il engagea le souverain pontife Crassus dans ses sentiments : Crassus, dis-je , dont l'autorité sacrée étoit religieusement respectée de chacun , et qui ne manqua pas de mêler l'intention des dieux dans la publication de la loi. Il la fit encore approuver par le fameux jurisconsulte Mutins Scevola, dont le nom, si grand et si illustre dans la république , donnoit encore moins de poids à ses décisions , que sa science et son mérite personnel . reconnus de tout le monde. Il ajouta à ces approbations celle d'Appius Claudius , son beau-père, cet homme à qui ses vertus acquirent le titre de prince du sénat. Si bien que l'édit que Gracchus publioit paroissoit par-là moins son ouvrage que celui de tant de grands hommes qui étoient en vénération dans la république.

Il fit encore plus : pour marquer la modératinn et le désir qu'il avoit de satisfaire tout le monde ,

DES Gn^CQUHS. ««g

«I publia que ceux qui avoient ccnlrcveiiu à îa loi, et qui, contie les défenses, avoient possédé «ne grande quantité de terres , non-seulement r.c sevoient ni pums , «i condamnés à rHnxende, maii <[u'au contraire tout le revenu quiis en avoicat tiré , et qui, à la rigueur , pouvroit leur être redemandé , leur seroit totalement accordé , et qu'il j auroit une prescriptiou eutière sur cet article ; et , pour comble de grâces et de faveur, il ajouta que la république, en leur ôtant les terres qu'ils poésédoient au-delà de cinq cents aypentô marqués, par la loi, les indemniseroit , et leur payeroit la valeur des fonds qu'elle leur ôteroit , et qu'elle ven mettroit eu même temps aux pauvres citojens , dans la quantité ordonnée, pour leur servir de retraite et de subsistance.

Ces adoucissements, tout grands qu'ils étoient, filent peu d'impression sur l'esprit des ricbes , qui , autant par leur avarice que par un violent dépit contre le tribun, crior<?nt liautement qu'on inuovoit un département d'héritages qui alioit iuetîie la république en combustion, et que, si l'on n'y prenoit garde, on alioit se voir sous la tyrannie des tribuns , dont on avoit eu assez de peine à se garantir depuis qu'il» avoient été introduits.

Gracclius , dont l'esprit ctoit encore plus étendu que les projets , et qui étoit bien persuadé qu'aucun adoucissement ne pouri oit satisfaire les grands iant que la loi subsisteroit , fit plus encore, povr

/ » 1 Q c o 5 j -w n A r ao ï

^naïq^ufv le désir qu'il avoit de rcuuir le peuple cî îe séuut; il lit en sorte que le peuple se coatcntàt qu'on lui fît justice à l'avenir, et qu'on laissât paisibles, leur vie tlui-ant , ceux qui se trouveloient en possession do ces terres prohibées. Mai« rien ne put fléchir l'avidité insatiable des riches , qui ne cesscrent de déclamer contre Tiberius , auquel ils ne tireEtpas difficulté de donner les nom» 4le séditieux et de peiturbateur du repos public : <:t c'est pour lors que le tribun fit cette harangue îi touchants et si pathétique , sans sortir jamais de son caractère de douceur , qui engageoit enlevé davantage le peuple , et irritoit d'autant plus ies ennemis.

il rcmoatr ■ à tout le grand monde qui lécoutoit autour de sa tribune, que leà bétes les plu* «.auvages aroient leurs gites et leurs tanières , taa-» dis que àts hommes , et des hommes tels que la soldais et les citoyens i-omains , étpient obligés ù errer ■ça. et là aycc leurs femmes et leurs enfant» èaus avoir aucun lieu où ils pussenl se retirer q^u'ii é-loit bien injuste que tant d« vaillants soldats comba^ttissenî avec tant de péril et de fatigue ^)0uv le luxe, les richesses et les superfluités dt 4t;urs coHcitovens, qui n'avoicut pas assez de discrétion pour leur vouloir départir une petite poxiion de tei^e dont ils pussent faire leur habitation f que les généraux romains avoient grand iort, lorsqu'ils les animoient à combattre, de leur ppvéseatc;- qu'ils combattoienl pour la conserva-

DZS&Ri.t:<JUE5. ail

pondv K-uiaùiieui. domestic^ues <?t île la sépulune de leurs ancêtres, puisque pas un d'eux n'avoit ni maisons, ni dieux domestiques, et qu'ils étoient dant> l'ignorance totale du lieu qui couvroit les eendre*-de leurs pères. <c On vous appelle, ajoutait t-il, les maîtres de la tcne. Quels maîtres I qui o n'en possèdent pas un pouce dont ils puissent !( disposer un moment, et dont il leur soit permis (t de se faire un« hutte I et cela, tandis que tant * d'autres , sans fatigue et sans travail , jouissent, u contre toute sorte de loi^ , d'une quantité proie digieuse de biens et d'héritages que la seule K avance et leur av idité leur ont procurés 1 Est-c« a là la république, et n'est-ce pas pour cett€ :< étrange inégalité qoe nos ancêtres n'ont pu « souffrir les ïois et la mouarchic ? Croit-ou »< que le s<;ul nom de roi ait fait cette grande « aversion de nos pères? C'est bien plutôt cette « disproportion de biens , immense et odieuse , K que la faveur du prince répandoit prodigale- « ment sur quelques-uns, tandis que les autres, « égauxou supérieurs en mérite et en services , rcs- « toient dans l'indigence et dans la disette, etc. »

Tels et semblables discours, prononcés avec la force et la douceur du plus agréable orateur de «on siècle , achevèrent de déterminer le peuple ; tt les grands , ne sachant comment l'ésister à ce torrent qui alloit tout entraîner, eurent recours au ««ul moyen qui leur restoit dans cette déroute.

Ç'étoit l'uu des avantages du tribunat, qu'ua

seul des tribuns , s'opposaut à une loi portée et approuvée par tous les autres, la rencloit nulle . et en empccuoit l'effet. Les riches , se vovant doi ihors d'état de i-ésister par eux-mêmes à leiuquence et aux raisons de Gracchus , s'avisèrent de détacher M. Octavius , son collègue, qui, outie les liaisons qu'il a voit avec une grande quantité de sénateurs , avoit encore son intérêt particulier aménager, puisqu'il possédoit lui-même beaucoup de ces terres prohibées pai- les termes de ledit-

Celui-ci étoit un jeune homme estimé, sage, considéré de tout le monde , et qui jusqu'alors avoit donné de grandes espérances de sa conduite. D'ailleurs il étoit 1 ami particulier de Gracchus, et ii avoit volontiers promis de sacrifier son intérêt à la gloire de son ami , qui s'éîoit fait un point d honneur de lexécution de la loi. Plusieurs sé^ natcurs de ses amis le prièrent de s'opposer à cc^te innovation qui leur étoit si nuisible , et qui devoit paroitre suspecte à toute la république : il refusa d'abord de les satisfaire , avec bcaucodp de fermeté; mais çn fit jouer des ressorts secrets et puissants, qui, joints à la parenté et aux intérêts particuliers d'Octavius , le déterminèreut enfin , comme par force , à s'opposer à la publication de la loi.

Tiberius Gracchus fut d'autant plus affligé de cette opposition , qu'il s'y attendoit moins , et que la personne de son collègue et de son ami, dout

DES GRACQrES. ai3

on s'étort servi , lui avoit paru moins suspecte dé* le coraraencemcnt. Il entra dès-lors dans de vifs sentiments de" colère , nxoins contre Octavius , qu'il crut qu'on avoit ou surpris ou séduit, que «outre les sénateurs et les riches qui se servoient 43e si honteux artifices pour iluder la justice de son ordonnance : ce qui l'obligea, dans les premiers mouvements de son chagrin , de substituer à la loi qu'il avoit proposée avec tous les adoucissements dont j'ai parlé , une autre loi plus dure et plus fâcheuse, par laquelle tous ceux qui se trouveroient dans les term.es des défenses seroient contraints à vider en très-peu de jours.

Cette dernière circonstance fit naître une plus grande contestation entre les deux tribuns. Octavius , qui s'étoit engagé contre la loi , soutenoi* que les inconvénients qui alloient en naître ruineroient entièrement l'J-tat; qu'on dépouilloit la république de ses plus fermes déienseurs, dès qu'on dépouilloit les riches des biens dont une longue possession leur avoit acquis la propriété ; que les pauvres , dont on prétextoit l'avantage , n'en seroient guère plus coinraodément, par 1 im-, possibilité où ils seroient de tirer de l'utilité de ces teries , cjui exigent au commencement de grandes dépenses; qu'il étoit à craindre d'ailleurs que la guerrecivile , que cette nouveauté pourroit facilement' produire, n'affoiblit si fort les deux ordres , que les ennemis étrangers ne fussent en état d'en profiter; et qu'enfin il ne vovoit rien cJe

>l| Co:îJi:nATto3i

plus sage q^ue de laisser les clioses comme on iç^ trouvoit , sans s'entêter de la réformation de tous les abus. « Les grands Etats , dit-il un joui en s; finissant un discours sur cet article . se détruisent ft toujours quand on veut en chasser tous fes abus., « comme un corps humain ne sauroit vivre si l'on « vouloiî^n tirer toutes les mauvaises humeurs. ->

Grac-chus répondit av«c beaucoup de force à toutes ces raisons ; et il He manqua pas de dire <ju"il fau<3roit , par le principe d'Octavius , tolérer tous les crimes et toutes les injustices. Leurs con* testations furent continuées pendant quelques jours avec beaucoup de chaleur , mais avec beaucoup d'honnêteté : de telle sorte qu'il ne leur échappa jamais la moindre parole qui put souffrir l'interprétation d'un sens injurieux.

E-fitÎR , après plusieurs tentatives inutiles d'accommodement , Gracchus n'ayant rien oublié pour tâcher -de fléchir l'obstination d'Octavius , et lui il vaut même représenté en particulier l'amitié sintere et solide qui les avoit unis jusqu'alors , le désespoir où il se trouveroit s'il étoit obligé d'eu venir aux dernières extrémités , et après lui avoir offert même , pour faciliter toutes choses, de lindemniser à ses propres dépens de' tous les dommages que l'observation de la loi pourroit lui^ faire souffrir ; offre qui piqua Octavius jusqu'au vif, et le rendit encore plus obstiné; Gracchus, pe yovant plus de moven pour le faire revenir , réélut de faire 1« peuple juge de ce différent : et,

DE» GHÀCQVES^. au

tn attendant, il fit cet édit triste et terrible, par lequel il interdisoit tous les magistrats de la ville, et suspendoit l'exercice de toute juridiction et de tout emploi , jusquà ce que le peuple eût approuvé ou réprouvé la loi; imposant de rudes peines et d« grosses amendes aux préteurs , et aux autres officiers qui contrevicndroient à son édit.

Cet édit , publié de l'autorité et du mandement du peuple , ne lut désapprouvé par aucun tribun f pas un ne se trouva assez hardi pour oser s'y op-. poser : ainsi la ville fut mise dans une terribl» eonsternation. Le désordre fut général et se fit Jtmtir à tout le monde : il n'y avoit dans la ville îji commandement , ni supériorité, ni justice, ni administration; mais surtout il seroit impossible d'exprimer la douleur du sénat , qui vovoit si fort «t si souverainement élever la puissance du peuple et du tribunat. Leur désespoir fut assez violent pour faire craindre à Gracchus quelqtre révolution fâcheuse , et même quelque voie de fait pré- Biéditée; et, sur quelque avis qu'il en eut , il se précautionna de quelques armes secrètes (i), pour se défendre d'une insulte particulièi-e.

Le jour destiné pour l'assemblée du peuple étant arrivé , et chacun étant en état de donner sa voix , les riches, qui se crurent les plus foibles, firent, avant qu'on fût assis, enlever le .«scrutin; ce qui fit naître un inconvénient plus dangereux

(i) Il porta soiîs sa robe une rourle dague.'

;il5 GOyJURAïIOa

qu'aucun autre qui fût arrivé jusqîi 'alors : car h tribun , qui se sentoit le plus fort , et qni seVoroit -utragé , voulut ouvrir au peuple le chemin d<; la Orce ouverte ; ce qui auroit coûté la vie à bien du r.onde. ?iîais heureusement, Manlius et Fulvius , personnages consulaires, prévovant le désordre |ui alloit s'ensuivre , s'adressèrent à Gracchus avec toute sorte de soumission, et le prièrent de «^ftuver sa ratrre du plus funeMie accident qui pût hii arriver. Le tribun fut touché des raisons , et peut-être des soumissions de ces deux hommes ; ?t , après leur avoir exagéré rinsolence des riches : - Que voulez-vous , leur dit-il , que je fasse ? » ^s•5 deux consulaii-es \e prièrent de différer l'as- ^f-mblée , et d agréer qu'on convoquât le sénat, où ils tâcheroient de faire en sorte qu'il fût satisfait. Gracchus ne pouvoit refuser cette demande , et renvoAa pour ce jour-là l'assemblée : mais le sénat se trouva composé de ceux mêmes qui s'opnosoient le plus à la loi , et qui avoicst les plus fortes raisons de s'y opposer; si bien qu'on n'y délibéra l'ien que contre elle. Gracchus , piqué avec justi-ce du délai qu'il avoiî si inutilenicnt acetDrdé , et de quelques m.enées de son collègue Ocravius qu'il avoit découvertes . rassembla le peuplo le lendemain , et lui remontra l'inutilité des délai:, qu'il avoit apportés pour îùcher de faii-e revenir ies c[rands et le sénat de leurs duretés. 11 cxaîréva l2S violences des riches, les souffrances des pauvers, la justice de la loi, et le peu de fondement

DES G Tî ACCRUES. ai^

fies difficultés (|Uoii opposoit. S'adressant ensuit» à son collègue Octavius : <( Serez-vous toujours. <( lui dit-il avec beaucoup de témoignages do te bonté et de douceur , l'obstacle à la liberté et au « soulagement du peuple; et ne voulez-vous pas u enfin ouvrir les yeux sur les véritables intérêt* «< de la république , et peut-être sur les vôtre* a propres? » Il le conjura par la tendre liaison qui avoit été si long-temps entre eux de vouloir se ranger de son sentiment ; et , en lui touchant dans la main : ((Comptez, lui dit-il, que vous seul (( avez été la cause que j'ai différé la vengeance du « peuple. »

Mais toutes ces raisons furent inutiles; et Ocîavius , engagé absolument parmi ses ennemis, soutint toujours que la loi étoit injuste e*. dangereuse , et qu'il ne pouvoit y consentir. Si bien qu9 Gracchus, se tournant vers le peuple : « Puisque, i< dit-il , Octavius est d'un sentiment opposé au «( mien , et que la coutume défend fie passer outre <« dans les publications des lois du tribun , tant «que l'un d'eux s'y oppose, il est nécessaire, tt ps»ur éviter les désordres intestins, que l'un de « nous deux soit déposé de la magistrature. Pour i< moi , ajouta-t-il , j'obéirai volontiers au peuple , M et je descendrai du tribunal , s'il le trouve à K propos. Il est juste qu'Octavius marque la même « obéissance. » Octavius refusa le parti , et trouv.i lout-à-fait inoui de vouloir faire déposer un tribun p^r rapport à la diffe'reuce de son opinion ; et

f^racchu5 , qui anrolt souhr>itê de Ir ga:;Tier , *t qui voulut lui laisst-r le temps de penser ;< se« atfaires, rompit encore pour ce jour l'assemblée, et la renvoja au lendemain.

Le lendemain , le peuple s'étant rassemblé , Octa"\'ius restant toujours obstiné, Gracchus fît proetder à sa déposition. Il y aroit trente-cinq tribus, et dix-sept avoient déjà opiné à sa destitution , si bien qu'il n'en falloit phts qu'une pour le destituer : sur quoi Graccbus fit surseoir , et s'alîressaait à Octavius : <cî*'en est-ce pas assez, Ini • dit-il, et voulez -vous essujer la mortification *f entière ? Laissez-vous fléchir pour la justice . « pour l'intérêt du peuple , et pour votre gloire : k vous le pouvez encore. Dans un moment , vous « n'j serez plus à temps ; et j'aurai le regret éternel H d'avoir été malgré moi l'occasion d'une telle « ignominie. » Ici Octavius parut ému et attendri : il considéra un moment la honte qui alloit suivie sa destitution , et l'inutilité de sa résistance. Peutêtre même qu'il auroit changé de sentiment , si quelques riches , qui se trouvèrent présents , u*: l'eussent intimidé par leur présence et par hum menaces : si bien que , forcé de suivre son ol.xtination : « Achevez, dit-il à Gracchus , votre oit- « vrage. »

Sa destitution , passée par toutes les voix du peuple , fnt exécutée sur-le-champ ; et ce hii un spectacle bien étrange de voir tirer un tri]ui.i îgoominieusetnent par des licteurs et des alTrai ehi<»

!«{.& 6A ACt/L' £.5. SI.g

Iton ai sou tribunal : et cette violence de Graccbus , dans laquelle on reconnoit peu son carao tère doux et sage , nous montre combien la passion nous aveugle , et nous fait oublier nous-mêmes et nos propi'es intérêts.

L'émeute fut générale , et la nouveauté de l'action causa un murmure universel , qui éclata parmi plusieurs du sénat qui se tx'ouvèrent dans l'assemblée. Cet éclat s'augmenta ; et le peuple , toujours prompt et emporté quand il est en colère, Crojant que les grands qui faisoient si grand bruit rouloient soutenir de force Octaviu», oourut après lui , et auroit peut-être poussé son insulte jusqu'à le tuer , si une troupe de ses amis , les soins de Gracchus lui-même qui accourut pour empêcher le désordre , et la fidélité d'un valet à qui on c^eva les jeux, ne l'eussent sauvé de cette rage.

L'édit passa ensuite sans difficulté , et on nomma trois commissaires pour faire la perquisition et 1* distribution des terres. Ce fut dans l'élection de ces commissaires que Gracchus fit voir l'absolu pouvoir qu'il avoit sur l'esprit du peuple, puisqu'on l'élut lui-même , son beau -père Appiu» Claudius, et son frère Caïus Gracchus, qui pont lors servoit à l'armée sous Scipion.

On peut comprendre que le choix de ces trois commissaires , pris dans la même famille . fit crier encore plus fort ceux à qui la distribution des terres étoit nuisible. On se plaignoit hautement de la tyrannie du tribun , et de 1 abus avec lequ»!

5 50 coajcnATios

il usoit Ju trihunat, qui étoit devenu un» domination, disoient-ils , pluà insupportable que la rovauté.

Les ennemis de Gracchus firent encore semer des bruits qu il en vouloit à la monarchie, puisqu'il ne pouvoit souffrir l'égalité dans ses collègues; qu'il avoit déjà l'autorité de roi , et que le peuple ne seroit bientôt plus en état de lui en refuser le titre quand il lui plairoit de le demander.

En effet , le peuple , absolu dispensateur des grâces et des faveurs, n'agissoit plus que par les inspiiations , les avis , et presque par les ordres de Gracchus : il faisoit créer les magistrats de quelque rang- qu'ils fussent; il faisoit nommer les généraux d armée , il faisoit donner l'administration des finances ; et il poussa la chose jusqu'à faire substituer à Octavius , qu'on venoit de destituer , l'un de ses domestiques et suivants , nommé Mutins, homme inconnu, et de nulle autre considération que celle qu'il retiroit d'être à Gracchus , auquel on juge bien quil ne s'avisa pas de s'opposer jamais.

On déclama dans le sénat conire cette prodigieuse domination ; et Scipion ]\asica , l'un des plus autorisés de cet ordre , ne ménagea plus lien . dans la perte immense que la loi lui causoit. Il se déchaîna contre le tribun , d'ailleurs un peu son parent; et il n'oublia rien pour lui donner toutes les marques d'un ressentiment vif et durable. Tous les efTorts néanmoins des pères conscrit*

X>ES uaAtJQt. î-3. 231

furent jusqu alors inutiles ou impuissants; et leur vengeance ne produisit que quelques foibles décrets , tel que fut celui qui retrancha au tribun une tente aux dépens du public , lorsqu'il étoil obligé de voyager pour les affaires de sa charge ; ou cet autre qui taxa sa dépense à neuf oboles par jour. Ce qui marqua bien plus leur passion que leur jugement : car Gracchus , proiitant de toutes ces injustices , prit de là occasion d'animer davantage le peuple contre le sénat : et l'un de ses amir ])articuliers étant mort subitement dans cette conjoncture , et avec quelques indices de poison , le peuple s'en émut comme d'un attentat commis par le sénat ; et le tribun , continuant de se servir de cette heureuse situation de leurs esprits , parut dans la place vêtu de deuil , et présenta au peuple ses enfants et sa famille, en le priant de vouloir les prendre sous sa protection, « Tous voyez , leur <c dit-il , comme ils s'en sont déjà pris à mes amis , « par une voie si lâche et si indigne. Bientôt ils « m'attaqueront moi-mt-me ; mais je serai volon- « tiers la victime qui doit sauver votre liberté : je « n'aurois que le seul regret de laisser mes enfants « exposés à leur liireur , si je n'étois persuadé '« qu'ils trouveront en ces citovens une bonne et « généreuse protection, qui les garantira de tout a événement. » Cet acte , véritablement touchant , fit tout l'effet que le tribun pouvoit souhaiter; et jamais l'on ne vit tant de haine dans l'ordre du peuple contre tout ce qu'on pouvoit appeler se-

213 tOKJURAllOJI

uaîeuvs. j^rands, riches, et, en un mot, toui o« i. ui étoit opposé à la taction de Gvucciius.

Les choses étoient dans cet état lorsqu'un certain Eudemus apporta à Rome le testament d"Attalus Philopater, roi de Pergame, qui venoit d«i mourir, et qui avoit laissé héritier le peuple romain. Cette occasion donna encore au tribun d« nouveaux movens d'acquérir les bonnes grâces du peuple, et d'encourir davantage la haine du sénat; »ar il ordonna que l'argent comptant qui seroit trouvé dans les trésors de ce roi seroit donné ei distribué aux pauvres citoyens; ceux-là même auxquels on venoit de donner des terres, pour leur fournir les movens de ee meubler et de se fournir des outils nécessaires au labourage , et des autres choses convenables à leurs noxivelles habitations ; et quant aux villes et aux provinces qui composoient les états de ce roi , il déclara que le sénat ne pouvoit y toucher, et que le peuple seul, institué héritier, avoit droit d en ordonner, et ijuainsi il lui propo&eroit toute la chose, pour •avoir ses volontés.

Cette manière outrée avec laquelle il se décla> rnit contre le sénat, sans aucun ménagement, irrita jusqu'au dernier point cet ordre composé de gfus naturellement ilers et hautains. L'aigreur fut poussée jusqu'à des injures et à des reproches. Poiupeius dit au tribun qu'il lui étoit revenu d'un boa endroit que le même Eudemus , qui lui avoit appoité le testament du roi de Pergame , lui avoit

D£» &IIACQCK». «al

fuçove apporté un bandeau roja] et une volte d<? pourpre, pour s'en servir Lienlôt dans la royauté qu il affectoit à Rome : et réellement il étoit vrai (pi'Attalus, en mourant, avoit ordonné qu'on remit au tribun du peuple toutes les marques de sa dignité; ce qui avoit pu rendre Gracchuî le dépo- •itaire de ce diadème et de cette robe de pourpre , qu'il avoit cachés au peuple pour des raisons peut-être particulières. Metellusiui reprocha aussi revtaines distinctions continuées qu'on avoit affectées dans sa famiiie , et qui marquoient un désir liéréditaire de s'élever au-dessus des autres.

Mais de tous les reproches qu'il essuya dans le fcénat , il n'y en eut point dont il lut si piqué qua »l»j celui que lui fit T. A nui us , perso u nage de peu de mérite et de peu de considération , mais homma lie beaucoup d'esprit et de beaucoup de liberté. «< A uuoi bon, dit-il, faire un long détail des at- *< tentât» de Graccbus et de ceux de sa famille ? Je u ne veux que lui-même pour juge. IN 'est-il pai tt vr-ai , continua-t-il ens'adressant à lui , que vou* :c avez marqué d'infamie un de vos collègues dani «I une magistrature qui le rendoit, par les loia « mêmes du peuple que vous respectez tant, saint «et inviolable? Et quel attentat pouviez- vous H- taire qui dût vous rendre plus odieux à ce peu- « pie dont vous êtes l'idole , et qui démontre mieiu m votre avidité de régner ? »

Gvacchua sentit cette accusation d'autant plus vrvemeat, qu'elle étoit plu» véritable, et qu'il

a y (j ç o :s j L II A ï I o a

ttoit plus difficile de s'en défendre : aussi , perdant un peu de son sang-froid ordinaire , il se relira , après avoir donné" quelques marques d'émotion et de colère. Il fit incessamment assembler le peuple , auquel il se plaignit des mauvais traitements qu'il avoit reçus dans le sénat, surtout de l'un des hommes le moins estimé de la république ; et , sur re que le peuple lui parut disposé atout faire pour lui , il ordonna que cet homme lui seroit incontinent amené , pour lui faire son procès : démarche fausse et passionnée, qui faillit à lui coûter toute sa faveur; car son ordre ajant été exécuté , et cet homme , présenté devant lui , l'ayant prié de vouloir l'entendre avant que de passer outre : « Tu « me fais mon procès, lui dit-il sans sortir de son a caractère d'homme d'esprit , pour t'avoir repro- « ché l'attentat de la destitution d'Octavius. Qui « jamais auroit cru que , dans une réj ublique , il « ne fiit pas permis de représenter l'infraction de» « lois? Mais si, présentement que tu veux m'ou- « tragcr avec tant d'injustice et de passion , quelil qu'un de tes collègues qui sont ici présents se re levoit pour me secourir et pour s'opposer à tes •* violences , voudrois-tu pour cela qu'on le dépo- « sât de sa magistrature ? »

Ce discours piquant et démonstratif remua le cœur de tous les autres tribuns , à qui Annius venoif de faire sentir leur servitude : le peuple en fut troublé , et Gracchus lui-même en fut si surpris, que toute la facilité de son esprit ne put Ini

DES en AC QUE 3.' a23

fournir aucune réponse. Il rompit brusquement l'assemblée, qu'il connut altérée par cette fine raillerie d'Annius , et deux jours après il prononça une grande harangue, pour justifier sa conduite sur l'affaii-e d'Octavius , qui fut l'une des plus vives de cet excellent orateur , et qui remit le peupie dans son premier état.

Cependant Gracchus vit l'inconstance de cette multitude , que quelques paroles d'un homme hardi et spirituel avoient , peu auparavant , toutà-fait changée à son égnrd. Tous ses amis reconnurent c mme lui cette légèreté, et ils lui conseillèrent tous de pensera la sûreté de sa personne, pour laquelle il v avoit beaucoup à craindre.

Qtielques-uns lui proposèrent un accommodement avec le sénat : mais le mojen de se confier à ses ennemis, ceux-là mêmes qu'on a. privés de leurs biens et de leurs richesses, injure par elle-même ineffaçable? D'ailleurs cet accommodement paroissoit peu conforme à la feimeté naturelle de Gracchus, dont le changement auroit fait dire à tout le monde, ou qu'il avoit soutenu un mauvais parti , ou qu'il avoit eu assez de foiblesse pour abandonner le bon ; deux choses également honteuses pour un homme de son caractère.

Quelques autres, plus timides, vouloient que, dans le péril où ils le cro voient actuellement, il sa retirât de la ville, et qu'il allât pour quelque temps chercher loin de Komc une sûreté qu'il ne pouvoit y trouver parmi les désordres qu'il avoit

aa^ cos j i; R AT lo 5

lui-même excités : mais il trouva ce conseil indigne Oe son courage, et il n'eut garde dépenser à ternir, par une fuite si lâche, sa gloiie qu'il aimoit muquement.

Plusieurs o^ »ux qui cherchoient dans toutes lei affaires un tbiiipérament et un milieu, quelcj('!'fois très-dangereux, vouloient qu'il se ménajjs.ât avec les deux ordres, et que, soutenant toujours le parti du pveuple , qu'il avoit embrassé au commencement, il gardât avec le sénat des mesures et des ménagements qui fissent revenir les grands de la haine qu'ils avoient conçue contre lui. Mais cet avis lui parut plus périlleux que î état même où il se trouvoit: « Car, croyez-vous, K dit-il à ceux qui le lui propcsoient, que de léic gers ménagements ramèneront l'esprit et le cœur a de tant de grands , que j'ai réduits à une petite ((tortune? Pourront-ils oublier qu'ils avoient «autrefois un nombre considérable d'esclaves, «( une table somptueuse , des meubles magnifiques, w et que mes seules lois leur ont retranché toutes i( leurs grandeurs et toutes leurs commoditej» .' « INon, ajouta-t-il, ils ne perdront jamais le désir M de se venger; et il fout faire cette diâférence a entre le peuple et les grands , que celui-là perd « facilement le souvenir des bienfaits et des in- « jures, au lieu que ceux-ci oublient injustement « les plaisirs , mais se souviennent toujours de» H chagrins qu'ils ont reçus; et l'on doit agir, c quand ou s'est brouillé avec le sénat, à peu prè^

DES fi P. .4 CQt: I S. yj.'J

« roinme lorsqu'on s'est révolté contre son prince : •< aussi-bien le sénat prétend-il l'être; on n'a pas »« si tôt tiré l'cpée contre lui , qu'on doit se résou^ « dre à en jeter le fourreau , et n'établir son impu- « nité que sur sa force et sur sa résistance. Je ne < dois point me flatter, continua-t-il; je n'ai « d'autre sûreté à espérer que celle que pouri*a «« produire limpuissance du sénat : ni les pro- B messes , ni les fausses démonstrations des grand» k ne sauroient me séduire ; et je ne puis faire au- « trcment que de confier toutes mes espérances à u l'amitié du peuple , auquel je me suis dévoué. »

Ce fut là le parti que prit Gracchus , qu'il soutint, devant ses amis, de toutes ces raisons spécieuses et vraisemblables ; mais il se garda bien de toucher celle qui avoit fait le plus d'impres- Mou sur son esprit, et qui l'avoit infailliblement déterminé à rejeter tous les autres avis pour no suivre que son projet.

Son ambition , qui étoit sa passion dominante, éîoit sa véritable raison; et cette passion étoit m lui d'autant plus ardente, qu'il prenoit plu% (!« soin de la cacher. On ne sauroit dire précisément quel établissement étoit le but de cette ambition : on jugeroit peut-fcîre témérairement si loncrovoit qu'il en vouloit à la rovaute , comme le lui ont reproché tous ses ennemis; mais il est bien sûr que son imagination se rrmplissoit de mille idées de grandeur, de pouvoir, de commandement et d adjni.iistration . rui , :oul;:s ensemble',

aa8 cosjnvAî-in"»

ne'sont gaièie éloignées de lidée de la monarcM". Rien ne flatte si agréablement que l'espérance Ce commander. On doit aussi avouer qu'il se mcla i peut-être dans ses projets des mouvements de ; vengeance contre un sénat attaché à lui nuire et à J le perdre. Il se peut faire aussi qu'il ne fût pas j exempt de sentiments de justice et de générosité, qui l'obligeoient à rechercher un pouvoir absolu ' pour rendre la république parfaitement libie , et la délivrer de la tyrannie et des concussions des riches et des grands.

Quoi qu'il en soit, il ne garda plus de mesures avec le sénat , et prit avec encore plus de hauteur les intérêts du peuple. 11 songea à se faire confir- , mer, pour l'année suivante, dans la charge de tribun ; et pour cela , il flatta le peuple par tous les endroits imaginables. Chaque jour il laisoitun nouvel édit en sa faveur ; chaque jour on faisoit la procès à ceux qui avoient manqué de respect à un citojen , quelque vil qu'il pût être : c'étoient tous les jours de nouvelles ordonnances. Le sénat sentit avec douleur celle qui permettoit d'appeler du jugement de tous les magistrats devant le peuple; , mais il craignit son entière ruine quand le tribun insinua qu'on devoit joindre aux sénateurs, qui jusqu'alors avoient eu seuls l'autorité de juger , pareil nombre de chevaliers , avec une égalité de pouvoir. Dès-lors la guerre fut ouverte, et l'on jug'.-a avec raison (ji! il aU^^iî arriver de grands désordres.

DES GRACQCE?. aîQ

Le jour fixé pour faire confirmer ces édits par la pluralité des voix étant venu , le tribun se mit en état, dès le gianJ matin , de se rendre au Caritole : mais il lui arriva plusieurs aventures sinistres qui lurent trouvées des présages fiinestes , dans un temps et parmi des gens où la superstition des présages étoit si à la mode.

Les poulets ne voulurent point manger de tout le matin : il se blessa rudement au pied en sortant de sa porte ; et comme il eut avance quelques pas dans la rue^ il vit deux corbeaux combattant l'un contre l'autre, l'un desquels fit tomber justement à SCS pieds un gros caillou qui auroit pu facilement lassommcr.

Tous ces accidents surprirent le tribun ; et rjuoiquil fût d un caractère infiniment élevé audessus des superstitions et de toutes ces ridicules frayeurs, il ne laissa pas de se ressentir un peu des préjugés de lenfance, et de se représenter tous les malheurs que ces présages sembloient lui faire craindre. Les plus bardis de ceux qui l'accompagnoient furent frappés dune terreur plus vive ; et ils vouloient tous ou abandonner le tribun , ou l'obliger à retourner chez lui , lorsqu'ils virent arriver du Capitolc trois ou quatre de leurs plus aflidés^ qui venoient dire à Gracchus de se bâter , que le peuple l'attendoit avec impatience , et que ses amis vêtant les plus foris, il ne falloit pas différer un moment de s'y rendre : et c'est alors que ^ 20

l'illustre Blossius ue Cumes , cet ami si fidèle , lui dit hautement que ce seroit une grande honte pour lui , et pour tous ceux qui lui étoient attachés, si la vue de deux corbeaux l'empcchoit de suivre son devoir et de servir le peuple qui l'attendoit. «On ne reconnoîtroit point à cela, « ajouta-t-il, le fils de Gracchus , le petit-fils de « ^cipion , ni le chef du parti du peuple romain. « Vos ennemis riroient avec raison , et vous ren» K droient justement méprisable. Marchons , et al* « Ions secourir tout un peuple assemblé que les « riches et les grands veulent opprimer. »

Son avis fut suivi , et jamais personne ne hit reçu si agréablement que le fut le tribun au Capitole. Ce furent des cris de joie , des acclamations , des empressements et des marques de tendresse si générales , que les amis de Gracchus , qui craignoient quelque trahison , se ciurent obligés d'empùcher que pei-sonne ne l'approchât de trop près. 11 étoit déjà assis sur son tribunal, et l'rn commençoit à procéder aux voix , qui se donnoient fort tumultueusement à cause de la foule , quand on aperçut Flavius Flaccus , sénateur d'un mérite connu , qui tâchoit de fendre la presse pour allet jusqu'au tribun , auquel il témoignoit qu'il avoir à donner un avis important. Les licteurs lui firent ouvrir un passage; et s'étant approché de Gracchus : « Tribun , lui dit-il , les riches viennent dé m conjurer contre vous dans le sénat; «t n'ayant ♦< pu obliger le consul à entrer dans leurs des^

DESORACQCHS. ÎJI

•t sçins, ils ont i-esolu de vous tuer, à l'aide d'una « quantité d'esclaves et d'affranchis, qui vien* « dront bient^ ici avec eux , tout prcts à exécuter « leurs volontés. Quelque intérêt qui me lie à eux, u la droiture et la justice m'obligent à vous dé- « couvrir un projet cruel dont j'ai horreur, el « dont je souhaite de tout mon cœur que vou* <c puissiez vous garantir. »

Les amis du tribun furent émus à cet avis de Fiaccus; et, craignant tout dans cette foule tumultueuse , ils se saisirent des armes des licteurs , et écartèrent ce qui se trouva trouva trop près. Ce procédé , dont on ne pourroit rendre raison à cause du bruit de la foule, surprit les plus éloignés. On demandoit ce que signifioit cette violence; et les cris de ceux qui s'informoient et de ceux qui tùchoient de répondre , se mêlant les un» a\rec les autres, rendoient la confusion encore plus grande , et empéchoient le tribun de se faire entendre ; si bien que , voulant marquer à tout le monde le danger où il se trouvoit , il se leva sur •on tribunal , en portant les mains à sa tête , à laquelle il disoit que ses ennemis en vouloient absolument.

Plusieurs de ces mêmes ennemis , qui se trouvèrent là présents, profitant de cette démonstration qui étoit fort innocente , s'écrièrent aussitôt , le tribun demande un diadème , et coururent au sénat poiter cette plainte calomnieuse. « Nous l'a- « >ons vu, dirent- ils, demander au peuple un

a3a C05JCIIATI0S

tf bandeau roval : il a porté ses main» ^ sa tute , et

« leur en a marqué la place. »

Soit que le sénat fût surpris de ce nom de roi, pour lequel il avoit naturellement tant d'horreur, 6oit, comme il est plus vraisemblable, qu'on voulût se servir de ce prétexte pour justifier les v'olences qu'on avoit résolues , il est sur qu'on parut extrêmement irrité, et que chacun se mit en état de tout entreprendre.

Scipion Nasica , illustre par sa naissance, par ses richesses , par beaucoup d'actions, et par une grande considération dans le sénat, qui, depuis long -temps , avoit conçu une haine contre Gracchus , dont les véritables causes ne sont pas venues jusqu'à nous, et qui ctoient indépendantes des affaires de la loi , déclama avec beaucoup d'emportement contre les entreprises du tr.'bun. u Mais il n'y a plus rien à consulter, dit-il tout « d'un coup , puisqu'il en veut à la tyrannie. Con- « sul , c'est à vous à secourir la chose publique et « à exterminer de force , sans procédure et sans « délai , le destructeur de la liberté. »

Le consul , qui étoit homme sage et prévovant , lui répondit doucement qu'un magistrat ne devoit jamais user de voies de lait, et qu'il ne lui arriveroit jamais de faire mourir un citovsn sans jugement et sans sentonce, moins encore un citoyen du rang et du mérite de Gracchus. « Mais siGracchui « et le peuple, ajouta-t-il, font des lois injustes t et usurpent une autorité qui ne leur est pas

« due , je saurai m'opposer à l'une et à l'aufre en» * trenrise, et punir en consul les attentats et Itsre- »< bt'ilions. »

Ce petit discours modéré d'un homme de boa êens alluma encore davan'age la passion de Nasica ; et, se tournant vers la compagnie : « Puis- « que, leur dit-il, le suprême magistrat aban- « donne la république , ceux qui voudront en « prendre soin n'ont qu'à me suivre , et je me faia « fort de la secourir. » Il part en même temps-, et, retroussant sa robe , ainsi que ceu-x qui le suivirent, qui furent en très-grand nombre, ils coururent tous à grands pas au Capitole; chacun, par respect pour les plus notables de la ville , qui composoient la tète de cette troupe , leur laissant un passage libre. Leurs valets et leurs esclaves s'armèrent en chemin de tous les bâtons qu ils purent trouver , avec lesquels ils écartèrent tout ce qui pouvoit retarder leur route , et donnèrent au public une parfaite image de la guerre dans le temps d'une pleine paix.

Partout ou ils rencontroient des amis ou des connoissances de Gracchus , ils insultoient, ils frappoient, et poussèrent la chose jusqu'à en tuer quelques-uns: arrivés entin au Capitole, le désordre recommença avec plus de vigueur ; et , sou» prétexte qu on cherchoit le tribun , ou ne sauroit dire combien de gens furent maltraités par cette troupe confuse de gens mêlés de toutes

ao.

at J I C O s J L H A T I O s

iTntîitioiis , à qui la fureur des noLles avoit permis ces violences.

Cependant chacun fuit, tout le peuple s"éearte, les amis du tribun se sauvent; et Gracchus^ s«î vovant abandonné de tout le monde, n'eul point d'autre ressource que de suivre ses lâches amis , qui le quittoient, et à qui la fraveur n'avoit pas assez laissé de liberté pour voir qnils auroient pu , avec un peu de fermeté , résister à cette troupe désai-mée et confuse. Il se sauvoit avec les autres, quand il se sentit retenu par le bout de sa robe : il prit le parti de l'abandonner k relui qui la tenoit; et ce fût un spectacle bien indigne et bien touchant de voir au milieu de la paix tout un peuple fuyant sans savoir pourquoi , et son premier magistrat se sauvant en chemise arec lui. Un second accident plus funeste que le précédent l'arrêta de nouveau. La précipitation avec laquelle chacun fuyoit fit tomber les premiers; ceux qui suivoient ne leur donnèrent pas le temps de se i-elever : pressés par les auti'es,il$ »e jetèrent sur ceux qui étoient déjà par terre; de êorte que , s'embarrassant les uns les autres , ili embarrassèrent aussi le tribun qui les suivoit, et qui tomba avec eux dans ce tumulte.

Ce fut pour lors qu'un de ses collègues au tribunat, nommé Publius Satureius , jaloux de son autorité ou gagné par les nobles, le frappa le premier d'un bâton à la tèt&. Ce coup %xt bientol wiivi d'uti autre que lui donna Lucius Kufus . ^\\i

DES en ACl^XJ ES. *35

ne crai^ait point de s'en vanter comme d une action glorieuse. Une intinité de coups suivirent ce tlernier : et ainsi mourut , sans prononcer aucune l^ai'ole (i), sans faire aucune résistance et sans donner la moindre marque de douleur, le fameux Tiberius Gracchus , tribun du peuple, fils de Tiberius Gi'acchus et petit- fils de Scipion , avant la trentième année de son âge , l'homme de la république le plus aimé du peuple, le plus haï des grands , et le plus estimé de tous.

On juge bien que le désordre étoit trop grand Jionr finir sitôt : la fureur dura encore longtemps ; et quelques amis de Gracchus s'étant ravi- »és et s'étant mis en défense, il fut tué dans cette «spèoe de combat civil plus de trois cents citoyen» de pai-t ou dautre , sans qu'on se servit dans toute cette tuerie d'aucune arme de fer.

C'est ici la première sédition sanglante qui se soit vue à Rome depuis l'expulsion des rois : toutes les autres dissensions , quelque grandes qu'elles eussent été , s'étoient apaisées par la déférence et par le respect du peuple pour le sénat, et par la condescendance du sénat pour le peuple. Ici les choses furent poussées à l'extrême ; le tri- }»un ne relâcha rien des droits du peuple , le sénat ne ménagea plus les tribuns ; et des haines secrète» il particulières s'étant mêlées aux intérêts (l«s

(i) Ilie, nuUâ voce delibans insitam virtutem , contidit tacitus. CiCEn. Rhet. lib, 4-

a3vî cosJtînATioa

deux ordres , on vit commencer à Rcmc l'efRision, du san<^ des citoyens. L'impunité du crime j devint nécessaire; le droit fut étouffé sous la force majeure; et >asica se détit du tribun par la plus dangereuse de toutes les voies, et qui auroit dû détruire totalement la ville; car eniin on anima d'un côté une foule d'esclaves et d'affranchis qui , navant rien à perdre, trouvoient infailliblement leur compte dans les désordres de la ville ; on irrita de l'autre une multitude de peuple qui , peu judicieuse par elle-même, auroit été capable de suivre tous les mouvements violents qu'on auroit voulu lui donner ; et ^i , comme par miracle, la j république se sauva dans cette conjuration , elle '' rcrut un funeste exemple et un présage de sa des- i truction procbaine.

Rien cependant ne prouva mieux linjustice de -<; ceux qui avoient excité le dernier désordre , que î les sentiments de vengeance qu'ils firent paroitre • après la mort mtme du tribun; car, outre qu'ils Tuent jeter son corps dans la rivière, avec tous -^ les autres qui avoient été tués (inhumanité lâche J qui faisoit honte au nom romain) , ils firent mou- vir, sans procédure, plusieurs de ses amis, parmi lesquels fut Diophanes le rhétoricien , et un Caius Billius qu ils enfermèrent cruellement dans un tonneau avec des serpents et des vipères • cruau:é qu'on pardonneroit à peine aux peuples les plus barbares , dans leurs vengeances les plus

DES onACQULS. ttS^

On ne doit pas ici oublier ce qui se passa à légard du fameux Blossius, qui, étant conduit au sénat après cette première chaleur , et interrogé •ur tout ce qui s'étoit passé, avoua franchement qu il avoit exécuté tout ce que Tiberius Gracchua lui avoit commandé. Nasica , ne pouvant encore souffrir la iidélité de cet homme, qui lui sembloit une preuve trop sensible du mérite de son ami : « Quoil lui dit-il, s'il t'a voit commandé de mettre te le feu au Capitole , l'aurois-tu donc exécuté ? « Blossius lui répondit doucement : Il ne m'au- « roit jamais ordonné pareille chose. Mais , replia quèrent encore plusieurs fois les ennemis de « Gracchus , s'il avoit voulu te le commander ? Je « l'auruis fait, leur dit-il à la fin ; car il ne l'anu roit commandé que pour l'avantage du peuple u romain. )>

Cette estime fidèle et régulière d'un ami si rare .toucha le sénat injuste et furieux; et quelque acharné qu'on fût contre tous les amis de Gracchus , le consul troura le moyen de faire sauver Blossius , qui se retira en Asie , où il se tua depuis , ne pouvant survivre à un enchaînement de malheurs qui suivirent tous ceux auxquels il s'attacha.

Cependant le peuple , qui ne paroissoit pas calme , et qui faisoit craindre quelque entreprisa dangereuse , obligea le sénat , pour le satisfaire , à, consentir publiquement à la loi ; et , pourmirqutr ion consentement , il substitua à la place de Ti-

a3S conjur. ATioa

berius qu'on venoit de tuer, Crassus , beau père deCaïus, fi-ère du précédent, dans la charge de commissaire pour la distribution des terres ; et jiour tirer Scipion Nasica du danger où la haine et les insultes fréquentes du peuple l'exposoient clxaque jour , on l'envoya sous quelque prétexte en Asie : et ce fut dans cette espèce d'exil. que , troublé des remords du meurtre qu il avoit commis , et de l'image de la sédition qu'il avoit excitée , son esprit afFoibli par les douleurs qu'il sentoit, il mourut à Pergame , dans un délire, cliargé des malédictions du peuple, qui ne cessa jamais de l'accuser d'avoir attenté à la personne d'un magistrat dans le plus saint et le plus vénérable temple de la ville (i;.

Il est peu surprenant que le peuple marquât iant de ressentiment contre ÎSasica ; puisque le cornier Africain , cet homme si cher à la république, s'étant avisé de dire après la mort de Tilierius ces deux vers d'Homère,

One désormais autant en puisse prendre A qui voudra telle chose entreprendre,

le peuple cessa de l'aimer, et commença de li Uâïr : et à son retour de Numance , comblé de gloire et d'honneurs , il fut interrompu dans sa liararrgue , et injurié mém.e par le peuple.

^ oyons maintenant quelle fut la suite de cett uiort, qui a été le commencement de toutes les

(i) Dans le Capitule.

DES GR Af Qf E5. SSç

giicries civiles des Romains , guerres qui n'ont pas discontinué depuis jusqu'à la totale destvue-. tiou de la république.

On ne peut pas douter de l'effet que fît cette mort sur l'esprit de Caius Gracchus, son frère, jeune homme encore d'environ vingt et un ans, mais qui , dans cet âge , faisoit remarquer des sentiments élevés et des inclinations nobles , tels que lui avoit inspirés la même éducation qu'il avoit reçue de sa mère, et l'exemple tout réceut de son frère.

Il revint de Numance , oii il servoit soys Sci^ pion dans le temps de la mort de Tiberius; et il resta quelque temps dans la tranquillité d'une vie privée, qui faisoit croire k tout le monde qui! étoit autant éloigné des affaires publiques , que son frère avoit paru les aimer.

Il s'appliqua avec soin à l'étude de l'éloquence , en laquelle il surpassa tous les orateurs de son temps , et ne céda point même à son frère , qui avoit passé pour le premier de tous ; et il est sûr qu'il lui fut supérieur , au moins quant à la vivacité et « la véhémence du discours , qui entrainoit dans son sens tous ceux qui l'écoutoient. La pre-r mière preuve qu'il donna de son éloquence fut en défendant un de ses amis nommé Vectius devant le peuple ,^qui marqua une ^i grande joie en le vovant plaider, que les grands , toujours ennemis de sa famille , en conçurent dès-lors de sinistres présages.

t.'iO COSJUIVATIoa

Il ne suivit pourtant point ces applaudisse ' ments populaires; et soit, comme l'écrit Cicévon, qu'il fût bien aise d'être éloigné de l'administration des affaires , ou soit que sa jeunesse lui fît croire qu'il avoit besoin d'acquérir plus de mérite et de réputation, il s'en alla en Sardaigne , où il servit en qualité de questeur du consul Oreste. Il s'v distingua par sa valeur, ses libéralités et sa douceur : qualités qui lui acquirent également le cœur des soldats et des peuples de cette province. Il obtint des blés d'un roi d'Afrique, nommé Micipsa , dont les ambassadeurs , étant arrivés à Rome, dirent au sénat que leur i|oi avoit envoyé des blés à leur armée de Sardaigne , à la considération de Gracchus; ce qui irrita si fort cette compagnie, quelle crut dès ce jour être en droit de le perdre , pour éviter des désordres semblables à ceux que son frère avoit excités.

Ce fut sans doute pour ce sujet qu'on l'accusa d'avoir eu part à certaine conspiration découyerte en la ville de Fregelles , étouffée et punie par le préteur Opimius, qui fut depuis l'auteur de la perte de Gracchus. On ne sait point précisément s'il avoit contribué au soulèvement de ces peuples ; mais Opimius , qui étoit entièrement ; ltaclié au sénat , publia et persuada h tout le moud ; qu'il étoit l'auteur ou le principal complice de la révolte des Fregclliens , qui n'auroient jamais osc tenter une rébellion sans être assurés d'un puissant protecteur, qui leur faiscit espérer la laveur

DES C HACQV Z5. 2i| 1

5u peuple romain. 11 est sûr au moin» qu il eut besoin de tout son esprit pour justifier son innocence , ou véritable ou prétendue , et pour eliacei des esprits ces impressions nuisibles à sa réputation , et qui peut-être étoient absolument fausses.

La jalousie qu'il remarqua dans le sénat, l'injustice et la noirceur de ceux qui , pour le perdre, lavoicnt mêlé faussement dans une conspiration , l'amour du peiiple qui éclata plus d'une fois en pa faveur , le désir naturel de venger la mort indigne d'un frère illustre , la crainte de ne pouvoir éviter les pièges de ses ennemis, et peut-être certaine vision qu'on dit qu'i) eut , l'obligèrent , malgré linclination opposée que lui donne Cicélon , à s'embarquer dans les affaires , et à briguer le tribunat du peuple , qui étoit l'emploi propre aux grands desseins.

Il ctoit jeune : j'ai dit qu'il n'avoit guère plus de vingt ans quand son frère fut tué. Il ne s'en étoit écoulé que dix (i) quand il brigua le tribunat ; si bien qu'il n'en avoit guère au-delà ùe trente. Il étoit bien fait de sa personne, et d'uuc taille imposante et majestueuse; la parole facile, le ton de voix agréab'.e , l'air un peu grave et 'sérieux , mais il savoit au besoin le radoucir ; et sc^ civilités , pour être générales , ne laissoient pas d'être proportionnées à tout le monde : instruit d.^ns toutes les sciences et dans tous les arts; ca-

(I Pecem interpositi» aunis. Yell. Pat. 111). i.

pable également de raclministrati-n de« RflairM lie la guerre, de la j'uitice et du gouvernement, expéditif d'ailleurs, et fiuissant dans un jour c« que les autres avoient peine à terminer dans un mois. Pour les mœurs , on ne sauroit en trouTei dans quelque autre que ce soit de plus pures et de plus irréprochables : patient , quand il ne s'agissoit que de lui-même , jusqu'à linsensibilité : ^obre au milieu des délicatesses qui l'environnoient : lib jral , jusqu'à la profusion , d'un patrimoine que son f^i-ère avoit déjà presque épuisé : abhoirant le mensonge et la calomnie, dont il prenoit soin de garantir ses plus cruels ennemis : imitateur parfait de son frère dans l'amour qu'il avoit pour l'équité , qui ne lui laissa jamais souîfrir l'injustice sans la démasquer et sans la poursuivre , sous quelque voile qu'elle fût déguisée, et de quelque puissance qu'elle fût soutenue : sévère pour lui-même et pour les autres; différent en cela de son frère , qui gardoit pour lui seul toute son austérité : se mêlant de toute sorte d'affaires, et voulant lui-même les exécuter toutes, persuadé avec raison que personne n'en étoit plu» capable que lui : et ses ennemis mêmes étoienr forcés d'admirer la facilité avec laquelle il répondoit en même temps aux ambassadeurs étrangers , aux officiers de guerre , aux magistrats de justice . aux gens de lettres , et aux ouvriers , miaçons , sculpteurs , etc. , qui , sans cesse , avoient affaire a lui.

osa GHA€Qtr£5. %/^i

Tel que je viens de le dapeindre, et avec l'avantage dun nom chéri parmi le peuple, il <est peu •iirprenant qu'il obtînt le tribunat, avec un coni-oiirs iiiilni de gens qui vinrent de tous côtés pour avoir part à cette élection , et qui montèrent jusque sur les toits pour avoir le plaisir de donner leur voix, que la multitude assemblée empèchoit les derniers venus de donner dans la place. Les nobles et les riches tâchèrent inutilement de traverser l'élection d'un homme dont ils savoient bien qu'ils ne pouvoient pas être aimés , et dans lequel ils reconnoissoient tant de qualités propres à leur nuire.

Il ne tarda guère en effet à marquer les sentiments de vengeance que le sang de son Irère lui demandoit : et la charge de tribun lui fournissant chaque jour des occasions de parler en public, on remarqua que , dans toutes les harangues , il faisoit toujours enti-er la mort de son frère; sujet bien propre à toucher le peuple , lorsquil étoit manié adroitement par un frère qaii en étoit si touché lui-même , et par un des premiers orateurs (ju'aienteu les Romains. Aussi la pitié du peuple ému parut dans toute la ville ; et il est peu de choses dont on n'eût pu le rendre capable éi dans ce temps on eût eu tout prêt pour exécuter.

(Jaius se contenta pour lors de publier deux édits. Par le premier il déclara infâme tout homme qui avoit été déposé d une magistrature. On voit qu'il prétendit par-là ternir Octavius , qui avoit

a44 CONJURAT lOS

été déposé par son frère : il est vrai qu'il révoqua depuis cet édit, à la sollicitation de sa mère Cornélie , qui le voulut ainsi , et à laquelle il sem]jl« qu'Octavius appartenoit un peu. Par le second éait il déclara que tout mapstrat oui auroit exilé un citoyen romain sans observer les procédures ordinaires seroit responsable de sa conduite au peuple , à qui seul le jugement en appartiendront ; et cet édit étoit pour faire le procès à Popilius , qui, étant préteur, exila tous les amis de son h'cre. Ce Popilius n attendit pas le jugement du peuple, et se bannit lui-même pour un très -long temps.

Ces deux édits bien reçus fîirent bientôt suivis de plusieurs autres , tous favorables au peuple , qu'il publia l'un sur l'autre, et qui tous ensemble chançeoient absolument la forme du gouvernement de la république ^i}. Il ordonna par l'un le repeuplement de plusieurs villes ; par un autre il étendit le droit de citoyen romain à tous les peuples d'Italie, jusqu'aux Alpes; pnr celui-ci il diminua considérablement le pi'ix du blé, en faveur des pauvres; et enlln, il confirma, par un autre, le plus considérable de tous , ce que son frère n'avoit pu achever , qui étoit de joindre aux sénateurs pareil nombre de chi-valiers , pour juger toute »orte daôaires avec une égalité de pouvoir : si

(l) I^il immutaluin, nil Iranquilinm relinquens.

VzLL.rAT. iii). %.

bien que , cet éclit étant passe , on ajouta à troia cents sénateurs qui composoieiit tout le sénat , trois cents chevaliers romains , dont le peupla laissa le choix, au tribun ; ce qui ie vendit absolu* ment le maitrc de la ville.

On peut penser quels égards on fut obligé d'avoir dans le sénat jîour un homme qu'on haissoit pourtant , mais qu'on vovoit si absolument goa*

-vcrner , et sur lequel il éloit difficile d'attenter sitôt : la mort toute fraiche de son frère lui faisant prendre des précautions , et le peuple paroissant

• en état de tout perdre et de tout ruiner au premier événement.

Tout le monde s'adrcssoit à lui en toute sorte d'alTaires : le sénat étoit obligé de le consulter pour ses décrets , de peur qu'il ne les fit casser par le peuple ; et s'étant chargé de lintendance, des chemins , du repeuplement des viib s , et de la restitution des arts , qui n'étoient rion moins que florissants, il se livra à tous ces travaux avec une facilité et un discernement qui faisoient voir combien il étoit capable de réussir , même dans les choses les plus incompatibles.

Ses ennemis et ses envieux épluchèrent en vain le détail de sa conduite dans l'administration de tant d'aiFaires diverses : ils ne purent jamais lui rien reprocher, que cette ambition qui le faisoit socbarger de tout , sans vouloir se reposer de rien 8ur personne; et ie public cependant lui resta obligé Ce tous se-s soin? , et surtout do cet:e belio

%^.Q Cd > J L II :-. ; I I' X

réparation des cliemins qui dura fort long-temps après lui , et qui fut l'un des plus beaux monuments du soin que les Romains avoient de la commodité publique.

Cette beauté des chemins qu'il avoit réparés étoit telle qu'on ne cessoit de s'en louer dan 3 toute la ville. C'étoit peut-être, de tout ce qu'il avoit fait pour le public , ce qui méritoit les moindres acclamations ; ce fut pourtant ce qui détermina le peuple à lui promettre confusément tout ce qu'il voudroit demander. Il profita de cette heureuse disposition ; et on l'entendit alors haranguer et remercier cette multitude, et sur la (in lui demander une seule grâce qu'il souhaitoit passionnément d'obtenir. Plusieurs pensèrent qu'il demanderoit le consulat , et sa confirmation au tribunat en même temps ; on fut surpris , lorsque , descendu dans la place , il alla prier chacun de faire consul Gains Fannios son ami. Ce désinté-ressement le fit aimer encore davantage : on lui accorda sa demande pour Fannius ; et il iut luimême confirmé tribun pour l'année suivante , sans qu'il l'eût demandé , quoiqu'il fut inoui qu'on eût jamais donné aucune charge à qui que ce soit sans la poursuivre dans la place.

Le sénat vit jusqu'à quel point s'étoit élevée la puissance de Gracchus , qu il jugea peu différent^^ de celle des rois. On chercha dans ce corps tous la expédients imaginables pour la détruire, ou pouila diminuer. Après plusieurs tentatives inutiles et

DES GRACQOES. 2^7

après avoir employé les moveiis qui paroissojent les plus propres à cet effet, ils s'avisèrent enfin , après beaucoup de réflexions , de celui qui paroissoit le plus contraire à leur intérêt , mais qui étoit d'autant plus propre à leur dessein , qu'il étoit moins pénétrable : et c'est ici , à mon sens, le tour de la plus fine et de la plus recherchée politique qu'on trouve dans tout le cours des affaires de ce temps- là.

Us recherchèrent l'amitié de Livius Drusus, collègue de Caïus Gracchus au tribunat, homme d;'un mérite reconnu et d'une considération trèsvespectée dans les deux ordres, mais qui n'étort «sans doute pas exempt des sentiments d'envie et de jalousie que l'autorité de Gracchus inspiroit naturellement à tous ceux qui , dans une égalité de pouvoir, étoient obligés de lui céder en tout.

Les sénateurs donc lui représentèrent l'état chancelant où étoit la république, par la faveur immense de Caius , à laquelle rien ne pouvoit résister , et qui infailliblement alloit coûter la liberté même à l'Etat, a II faut pourtant bien, lui « dirent-ils , se garder de vous opposer à ses lois , <» comme fit Octavius à celles de son frère : il lui H en coûta sa réputation , et il acheva de ruiner lf,s -.( aiTaires du sénat. Il laut, au contraire, ajoutera a toutes les lois qu'il publiera en faveuv du peuple :c quelque chose de plus favorable; de telle sorte ;< qu'au lieu qu'il n'a proposé que 1« repeupte.- « ment de deux ou trois villes, vous le pvopos.er«t

a43 c o 5 J L ft A 1 { u a

K de douze ; au lieu du prix qu'il a mis au Lie di*' « tvibuable aux pauvres, il faut le diminuer en- K cove de la moitié ; et ainsi de tout le reste. Vous a rendrez par-là inutile toute la flatterie dont il (( use envers le peuple , qui , à m.csure que vos fa- « veurs seront plus grandes que les siennes^ sera « oLlieé de vous aimer davanta£;e ; et vous le rén concilierez parfaitement avec le sénat , que Caïua « veut détruire , si vous ajoutez à toutes vos or- « donnances que c'est du consentement et de l'avis « du sénat, :>

Cette adresse réussit merveilleusement : Livins Drusus flatta le peuple ; aussi le peuple aima Diu» pus , et commença h ne plus tant haïr le sénat. Ce qui augmenta mCme son estime pour Dru-us, c'est qu'il refusa constamment toutes les commissions qu'on vouloit lui donner pour l'exécution de se* édits : là où Gracchus , au contraii-p , prenoit toute l'administration pour lui ; ce qui , lui donnant un maniement d'argent, ne laissoit pas de lui susciter, quelque irréprocliaJjle qu il fut , de? <:-alomniateurs. Telle fut la commission qu'il prit du rétablissement de Cartilage, détruite depuis peu par Scipion, qui l'obligea à passer en Afrique : vojage quifîxt, à mon sens, l'une des plus grandes fautes qu'ait faites le tribun , qui , dans le temps que ses ennemis mettent tout en usage pour détruire sa faveur auprès du peuple , quitte la partie et s'éloigne , laissant ses intérêts au caprice d'une populace légère et inconstante.

0£S <iu A(,qxi t:&. *^^

Il ne faut pas aussi douter que Drusus ne proH* tâtavec esprit de cette absence, qui fut précédée Immédiatement par un événement qui aida beaucoup à la diminution du crédit de Graccbus , et qui est l'un des endroits de sa vie qu'on a le plus besoin de justifier , si l'on veut le rendre tout-àfait innocent.

C'est la mort du second Scîpion dont Je veux parler, arrivée sous le consulat de M. Aquilius et de C. Sempronius. Cet homme, le plus estimé et le plus gi-and personnage de la république, fut trouvé mort dans sa maison, sans aucune autre marque de la cause de cette mort que quelques coups dont on aperçut à peine les meurtrissures.

Fulvius , ennemi de cet homme illustre , avec lequel il avoit eu de grandes contestations le jour d'auparavant dans la tribune aux bai-angues , fat soupçonné d'être l'auteur de cet attentat , d'autant plus vraisemblablement , que Fulvius étoit un homme violent , séditieux , caoable de pareille entreprise , et qu'il appréhendoit Scipion avec d'autant plus de raison, que son crédit étoit plus grand, et qu'il avoit résolu de le perdre. C. Graccbus, ami particulier de Fulvius, qu'il avoit fait nommer commissaire avec lui pour la nouvelle répartition des terres de conquêtes , ne fut pas exempt de soupçon d'avoir eu part à cette mort. On savoit les engagements différents où ils étoient: on savoi:; le ressentiment que conservoit Gracchua contre Scipion, poiïr avoir approuvé le meurue

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de êon frère -, on savoit l'obstacle puissant que luetloient l'estimo et la réputation de Scipion aui entreprises et aux projets de Caîus. Il avoit couru dailleurs certain Lruit que Sempronia , femme de Scipion et sœur de Gracchus, avoit fait l'essai de quelque poison; et de plus, on jugeoitque Fulvius , qu'on ne doutoit point complice du crime , ne s'en seroit pas chargé tout seul et sans lappui d'un homme qui disposoit de l'esprit du peuple, tn effet, ce peuple qui adoroit encore Gracchus , €t qui craignit qu il ne fût trouvé complice de cette mort , empêcha , pour éviter de fâcheux éclaircissements , qu'on fit des informations ; et la mort du plus grand des Romains (cet homme qui, après deux consulats , après la prise deCarthageet de IVumance, ces deux terreurs de Rome (i), après plusieurs triomphes et plusieurs grandes actions, vit élever sa patrie au-dessus de tous les Etats du monde par son ouvrage) ne fut ni vengée, ni poursuivie; on ne fit ni procédure, ni perquisition : dernier excès de l'amour du peuple pour Gracchus.

Cela n'empêcha pas que tout le sénat ne criât contre un pareil attentat. Plusieurs, parmi le peuple , commencèrent à perdre de leur estime pour Caïus , dès qu'ils le soupçonnèrent d'être l'auteur d'un ciime si énorme : et le soupçon passa presque depuis en certitude, parce qu on jugeoit,

(l) Post bis excises terrores reipoLlicas.

Avec raison, qu'il auroit voulu lui-même qu'oa eut poursuivi cette affaire pour se laver d'un toi doute, s'il avoit cru pouvoir paroître innocent.

Ceux qui l'ont cru véritablement l'auteur ou le complice de cette mort , ont avarice aussi qus toute la famille des Scipion avoit trempé dans la conjuration contre son frère , dont Nasica n'avoit été que l'exécuteur ; et ils ont cru par- là pouvoir en quelque façon justifier sa vengeance.

Il laissa les choses dans cet état lorsqu'il alla repeupler Caithage , qu'il appela depuis Junonia. Quelques-uns pensèrent qu'il avoit cru devoir s'éloigner de Rome pour effacer, par son absence, l'idée du crime dont on l'accusoit, ou pour s'épargner à soi-mêm« les images affreuses que son attentat lui présentoit dans un lieu où il trouvoit chaque jour des sujets de remords cl de repentir.

Cependant Drusus, profitant de la conjoncMire de cet éloignement , travailla puissamment à le clétruire dans l'esprit du peuple. Il se garda pourtant bien de se déclarer jamais contre lui; mais après avoir flatté ce dernier ordre par tous les endroits les plus outrés, il crut porter une atteint» mortelle à l'estime qu'on avoit pour Gracchus, eo «; déchaînant contre Fulvius , que tout It oonda savoit être son ami intime.

11 observa de grands ménagements dans les déclamations qu'il fit contre Fulvius; car, daiis le destein qu'il avoit de faire dériver une çraodè

2ja COîîJCUATICII

partie de la haine publique sur G racchus , il prit soin qu'on ne s'ape.cût point de son dessein, et, pour cela , il ne paria jamais de la mort de Sci- ]jion, que cliacun savoit être l'attentat le plus noir de Fuivius ; de peur qu'on ne reconnût qu il cliercboit à renouveler le souvenir d'un crime que le peuple avoit voulu ensevelir en faveur de Caîus. Il accusa seulement Fuivius d'avoir voulu soulever les peuples d Italie, d avoir sollicité les alliés à l'infraction des traités. Il fit remarquer lo caractèi-e toujours factieux d'un homme que, ni ia dignité consulaire dont il avoit été honoré , ni les grâces que le sénat et le peuple lui avoient souvent accordées, n'avoient pu ramener au goui d'une vie paisible. Il peignit Fuivius emporté et violent, cherchant toujours à profiter dans le désordre de la chose publique, et à accommoder le mauvais état de ses au.^iies , que ses partis, ses cabales et ses débauches ccatinuelles avoient tout- «-fait ruinées.

Chacun reconnut le caractère de Fuivius ; et l'on se rcssou-vint d'autant plus de l'assassinat de {•cipion , que Drusus avoit pris plus de soin de le taire. Le peuple se déclara ouvertement contre lui , et vouloit qu'on lui fit son procès , pour donner satisfaction au sénat , dont Drusus lui faisoit si souvent remarquer les faveurs et les déférences.

Ainsi les affaires de Gracclms se rui noient toutfc-fait par la disgrâce d'un homme qui éioit comme

DES ÛRACQUES. ubZ

la créature. Il reçut en Afrique les nouvelles de «e prodigieux changement; et ne croyant pas devoir retarder davantage son retour, il arriva ù Rome après soixante et dix jours d'absence.

Il reconnut en arrivant la faute qu'il avoit faitu de s'éloigner; et, pour tâcher de la réparer, il quitta sa maison qui étoit au mont Palatin , et vint se loger tout près de la place , où il pourroit plus facilement faire sa cour au petit peuple dont ■ ce quartier étoit rempli.

Il publia d'abord, pour regagner les bonnes grâces du peuple, le reste des lois qu'il 'avoit projetées, toutes plus opposées et plus funestes au sénat.

On concevroit difficilement combien le peuple, qui l'avoit presque oublié, et qui, pendant son absence, s'étoit rangé du parti de Drusus et du sénat, fut changé en le voyant, et combien de marques de tendresse et d'empressement il en reçut : variété toujours éprouvée et toujours fatale à ceux qui n'en sont pas assez convaincus.

Il destina , sans perdre de temps , un jour pour faire approuver toutes ses lois , et l'on vit arriver à Rome une si grande quantité d'étrangers qu'il y fit venir pour soutenir son parti , que l'on ne douta point du succès de tout ce qu'il plairoit à Gracchus de proposer. Le sénat , pour se débai rasser de cette multitude, persuada au consul de faire crier à son de trompe que tout ce qu il j avoit à Rome de gens qui n'étoient pas naturels

a54 COIfJU RATIO!»

romains eussent a se retirer clans le jour; et ce fut la première fois qu'on vit ordonner que les amis, les alliés, et les citovens même, eussent à sortir de la ville.

Le tribun Gracchus fit afficher la cassation du mandement du consul, et permit à tous ceux qui voudroient de rester dans la ville, et promit même de les protéger contre les insultes qui pourroient leur être faites; ce qu'il n'exécuta point trop ponctuelicment : car les licteurs du consid ayant mis en prison un étranger, il dissimula l'injure ; et soit qxi'il ne fut pas assez fort pour îa soutenir, ou qu'il craignit d'allumer si tôt la puerre civile, il est sûr qu'il ne nt aucun mouvement; et cela ne lui porta pas un léger piéjudice dans lesprit du peuple.

Cependant Opimius fut fait consul , cet homme tout dévoué au sénat, et l'ennemi de Gracchus depuis la conspiration de Fregelles , dont il l'avoit accusé d'être l'auteur. Toujours déterminé à le poursuivre, il effaça, le lendemain de son installation , plusieurs de ses lois ; il cassa , entre autre? . celle du repeunlement de Carthage , dont il rendit le tribun i-esnonsable.

Cette mp.niere hardie et peu ménagée d'nn homme qu'on conuoissoit naturellement aussi ferme qu'entreprenant fit prévoir à tout le mou de lembrasement qui alloit suivre cette première étincelle. Et en effet, Gracchus avant assemblé SCS amis , parmi lesquels Fnlvius tenoit le plus

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