DISCOURS III
QUE L'iGSonxNcr. ET l'eureur sous rosT souve:;*
PRENDRE POUR VXUTUELX CE QUI SE LEST POlST.
(^'iST un grantî malheur que d'ttre vicieux; mai» c'en est encore un plus giand de se croire vertueux quand on ne l'est pas. Il n-'est pourtant rien de si commun, non-fseulement parce qu'on lait passer pour vertueuses et honnêtes bien deJ «étions qui ne le sont pas, mais encore parce que entre celles qui sont en cfiet vertueuses en ellesmêmes , il en est peu qui soient faites par des motifs vraiment vertueux; car tous les motifs qui passent pour vertueux ne le sont pas.
Il n'est personne, par exemple , qui désavoue d'avoir fait une bonne action à l'imitation d'un autre : on en fait même eloire ; on en loue tous lef jours tes gi-aî^d? ; et c'est presque la seule manièi-a xiont on se sert pour les exciter à la vertu , que do IcJir proposer celle de leurs semblables. Cependant, si ou en veut juger suivant la rigueur de la philosophie, c'est-à-dire raisonnablement, il se» voit ma aisé du ."icutenir que les actions faites par ly seul motif de lexemple soient véritablement Vcilueuscs. En voici une de cette nature qui porte
natuicllcmcnt à faire cette réflexion. C'est le don que le roi Charles IX fit de la grande aumônerie de France an fameux Jacques Amvot, son précepteur, depuis évoque d'Auxerre. Pour en faire un jugement exact, il ne sera pas inutile de reprendre la chose d'un peu plus haut, et de faiie connoitre auparavant le personnage dont il est question.
Cet excellent homme étoit fils d'un corrovcur de Melun ; étant encore petit garçon, il seuluitdc la maison de son père , de peur d'avoir le fouet. Il n'eut pas bien fait du chemin , qu'il tomba malade dans la Beance, et demeura étendu au milieu des champs. Un cavalier passant par- là en eut pitié, le mit en croupe derrière lui , et le mena de cette sorte jusqu'à Orléans, où il le mit à l'hôpital pour le faire traiter. Comme son mal n'étoit que de lassitude, le repos leut bientôt guéri : il fut congédié en même temps ; et on lui donna , en partant , seize sous, pour lui aider à se conduire. C'est en reconnoissance de cette charité que cet iilusfie prélat, par un ressentiment di^ne d'un homme qui avoit consumé toute sa vie dans l'étude de la sagesse , et particulièrement dans la lecttire de Plutarfjue , fit depuis un legs de douze cents écus à cet hôpital par son te5tam<:nt.
Il fit tant avec ses seize sous , qu'il se rendit à Paris. Il n'y fut pas long-temjis sans être réduit à ^•ueuser. Une dame, à qui il deraandoit l'aumône, ie-trouvanl de bonne façon , le prit chei elle pour
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suivre ses enfants au collège et porter leurs livres. Le génie merveilleux pour les lettres , que la nature lui avoit donné , le fit profiter de cette occasion avec usure : il étudia donc , et si bien, qu'on le soupçonna d'être de la nouvelle opinion qui commençoit à éclater : inconvénient commun à tous les beaux esprits de ce temps -là. Les perquisitions rigoureuses qu'on fit alors des premiers Lnguenots l'obligèrent à fuir, comme beaucoup d'autres, tout innocent qu'il étoit, et à sortir de Paris. On en vouloit surtout aux gens de lettres suspects, et certes avec raison ; car ils étoient bien les plus redoutables.
C'est de tout temps que le peuple , ennemi naturel des savants , les a condamnés sur les plus légères apparences. Tous ceux qui ne se jettent pas, comme lui , dans les excès opposés aux innovations , passent pour des monstres à ses yeux. Cette bête n'entre dans aucune discussion des choses même dont elle juge le plus criminellement. Aussi n'estf-elle pas capable de démêler ce que les nouvelles sectes ont tl'innocent d'avec ce qu'elles ont de méchant, quoique à dire vrai elle« n'auroient jamais eu aucun succès , si , parmi beaucoup d'erreurs , elles n'avoient dans leur naissance mêlé quelques règlements louables pour les mœurs , à la faveur desquels les novateurs ont fait passer le reste : mais souvent la juste haine du peuple pour CCS novateurs a confondu injustement ceux qui n a voient rien de commun avec eux que ces règle-
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nieiits de mœurs , av«c cent qui einbra??oienl aussi leurs eïreui'S. ïl est juste de rendre en passant ce légitime t'émoi2;nage à t-^nt de personiief? de mérite, dont la réputation fut, quoique à tort, souillée en ce temns-là du même soupçon que celle du notre prélat.
Am^'ot , étant ot)H;5é de sortir de Paris de cette «orte, se retira en Bcirj, chez an gentilhomme de SCS amis , qui le chargea de l'éducation dé ses enfants. Durant le temps qu'.'l v fut, le i'oi Henri II , faisant voyarje , loî^ea par hnsard dcrns la maison de ce gentilhomme.' Amyot . étant jprié de faire cruelque galanterie ci yers pou-r le roi, fcomposa tiue épigrarame grecque qui lui fut présentée par les enlants de la piaison. Aussitôt que le roi , qui n'étoit paj si savant que =oti père, 'eut vu ce quec'étoif, («; c est du grec, iiii-kl ea le j-ct-'nt, à « d'autres; » îi est aisé de juger, par k; déplaisir qu'Amyot dut ressentir dij ce^te action •an roi, ciielle lut sa surprise sur ce qui arriva ensuite. Michel de l'Hôpital, depuis chancelier de France, qui acccmpaguoit le tùï dans ce voyage, et (lui ouït parler de grec, ramassa ce qu'il avoit je é ; il lut i'épigramme, et en fut surpris, il prend Amvot par la tète , et, le regardant fixement, lui demande où il l'avoit prise ? Amyot , qui étoit encore dans la const-emation" où le roi 1 avoit mis d'ibord, lui répondit, eh. tremblant , qneé'étoit hu qui l'avoit faite/ Sa frayeur ne permit pas à ^. de rnôpital de douter de sa sincérité. ComiMo
Discoi;ui»;ii. §•>
{1 c'toit granil counoisseur, il ne lit poini-flinîculKî U'asuiçr Iv lui que, si ce jeune l^omrae ?kvoit auf^\}t de vertu que cl,e savoir, çt d^ci génie, peur lu» lettres, il méritoit d'ctre préeepteuv clés eivfaat* 4e Fiance. Le roi, qui avoit en ^1. de Jl'^ppit^i tout(C la Gonûance qu'il devoit avoir, s'enquit c>. mai Me de la maison. Comme les moeurs d'Aniy.ot ctoicat, irréprochables , le gentilhomme lui rendit le tiêmoigTifige rj.u'il méritoit. Il n'y avoit que ]<.5 fcounrqn qui l'a voit fait retirer en ce lieu qui pî.t lui niih-fc; mais quand ce soupçon auroit été su , fil, de>. l'Hôpital , qui éioit lui-mtme plus susju'ct qur'aticuin, autre, n'étoit p^s .pQUVi S ça eUra^er. .V.Miiàîlittfijair;^ conclue, ,,„.>, yj^ „ .,; , .'
y.jjria î»ppw,en«ie que le roi reconnut bientôt, {i»r Ix), sjiite, la vérité de «-que fd. de l'Hôpitdl lui avoit dit d'Amjot; ne fût-ce que par la négociation qu'il lit à Trente , qui étoit la plus difficile; CA>mmission qw'on put donner à un homme dans re temps-là, et où l'ahbé d« Bellosane, c'est ainsi qu'.lmvot s'appeloit alors, prononça devant tout ie concile cette protestation si judicieuse et ^ lî^rdie qui pous veste, et quisçra dans la postéiJté un iaoniMi>ent éternel de la s?jves&e et dje la géficrosité de la France dans cette Occaî.ion ^g^Ur IRent importante et délicate.
Voilà l'état auquel étoit Amjot sous le régna de ses disci.ples François II et Charles IX; avantageux, à la vérité, si l'on s»h «t»in icnt de ses cojtj- «♦•ncemeni», mni.î pourtant cn<'ore indigne dt<»oii
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Cependant la plupart des bonnes actions ôcs qvands sont de '^tte nature. On les accoutume, à force de «^rands exemples , à ne considérer la vertu que selon les sujets où. elle se trouve, et point du tout en elle-même. Il arrive de là qu'ils ne l'estiment que dans leurs semblables ; qu'ils ne la veulent reconnoitre que quand elle est accompagnée des ornements éclatants de leur condition : peut-être encore se font ils accroire qu'elle n'est estimable que parce que leurs pareils l'ont pratiquée , et qu'aiosi ils peuvent , aussi-bien que Ie4 autres , ériger leurs fantaisies en vertus quand il leur plaira. Si l'on établit ainsi l'exemple pour leur seule règle , par où veut-on Qu'ils distinguent les bons d'avec les mauvais; eux, dans qui lorgueil et la flatterie ont travaillé dès leur enfance à étouffer toutes les lumières de la nature ?
Que si l'exemple est une règle si sujette à tromper , d'où vient donc que les hommes font tant d'estime de cette règle? Un bel esprit de l'antiquité, examinant cette question, a cru que l'estime qu'on en fait venoit de ce que les bon» «■xemples qui sont illustres ont cet avantage , qu'il» font voir tout ensemble , et que la vertu est possible et qu'elle est approuvée (i). Mais est-il befcoin d'exemple pour le savoir? On n'est pas en
'i) Aleliùs homines exemplis docentur quse imprimis ? oc in se boni l.abect qyibd approbant quae praecipiuD» â-^ri j^os^e, Vivr. P.ine j.