‹ Conjuration des Espagnols contre la République de Venise et des GracquesChapitre 7 sur 19 · DISCOURS IV · texte numérisé non relu

DISCOURS IV

QIE LA VANITÉ >'0t;5 DÉTERMINE PrESQCE TOUJOT'U» A AGin.

XL est peu de spectacle plus agréable aux jeux du sage, que de considérer la conduite des hypocrites dans les occasions où l'intérêt ne s'accorde pas avec la conscience. Comme il est de leur politique de se montrer quelquefois désintéressés , ils abandonnent souvent de petites utilités , afin de paroitre plus consciencieux ; mais , quand il s'agit de quelque intérêt assez considérable pour leur faire hasarder leur réputation, ils ne balancent point à le faire ; car, coinme il n'est point d'étoffe ^i souple ni si maniable que celle du manteau de la religion, ils trouvent toujours q\velque movtMi de couvrir de ce vénérable manteau le parti qu'il leur plaît de choisir, quelque peu consciencieux fjue ce parti puisse être. En voici un exemple assez singulier, quoique peu connu.

Un religieux dont le nom est célèbre dans les fealires de son temps , étant envoyé à Rome pour y négocier la dispense nécessaire pour le mariage de Madame Catherine, sœur du roi Henri IV, et bu-

Discour, s IV. 3q

puenote, avec le duc deBnr, trouva que cette dispense étoit plus difficile à ohtenir qu'on ne pensoit. Clément YIII, h. qui l'absolution du loi «voit déjà assez fait d'aîiaii'es avec les Espagnols , et exposé sa famille à leur vengeance après sa mort, n'étoit pas d'humeur à s'en faire une nouvelle, en donnant encore cette dispense déjà assez difficile d'elle-même à être accordée , ainsi qu'on avoit pu voir dans une occasion semblable du mariage du même Henri- IV, encore prince de Navarre , et huguenot , avec Madame Marguerite.

Cependant ce mariage étoit une affaire d'Et;»t et de famille. La princesse, si on en croit l'histoire scandaleuse de ce temps-là, aimoit ailleurs, et avoit coutume de dire, en parlant de cette alliance , « qu'elle n'j trouvoit point son compte ; n faisant allusion, dit la chronique , à la quaUté de celui qu'elle aimoit. Cet amour--, pour diverses raisons , n'accommodoit pas le roi son frère ; et , comme cette princesse avoit été élevée dans une grande indépendance, que son opiniâtreté dans sa religion la l'elevoit en quelque sorte au-dessus de lui , et étoit en ce temps- là une espèce de mérite . il craignoit avec raison qu'elle ne se mariât d'ellemême, surtout le parti étant aussi sortable qu'il l'étoit : ainsi cette dispense étoit une affaire aussi pressée du côté du roi et du duc de Bar, qu'elle l'étoit peu du côté de la princesse.

Comme notre agent n'avoit pas reçu ses ordres d'elle, il n'oublioit^nen povr en venir à bout;

tuais o'ctoit en vain : la chose étoit trop difïîcilo tî'eilf-mù.ne, et le pape trop intiiBiJé. Le moine puiirtant ne se rebuta pas : il entreprit de tirer son maître de cette afîaire, k quelque prix que ce lût. Il n'y a que cette sorte de gens capable de pareille résolution; tout autre homme se lasseroit : il semble qu'ils aient fait un quatrième vœu de patience; et l'oc vient à bout de tout à la cour avec cela.

il s'ajrissoit de rendre un service sio^naléauduc son maître et au roi même ; mais , d'autre côté , il étoit en quelque sjor^e messéant à un religieux de soiticitcruae gràiCfeque le pape témoignoit ne pouvoir accorder en conscience. Quelque odieuse pourtant que fût cette commission à Rome , notre agent u'avoit pas fait scrupule de s'en charger; ce u etuit pas assez que cela pour l'embarrasser.: mais quand il reconnut par la suite l'extrême difficulté qu'il auroit à réussir, ce fut alors qu'il vit qu il lailoii prendre paiti entre la religion et l'intérêt, entre le duc et le pape; qu'il falioit se déclarer* car quel moven de souffrir que son maître , ou , pour mieux, dire, f.'iie lui-même, écliouùt dans cette poursuite, après l'avoir entreprise si chaudement ? Mais , d'aiiieurs , quel moven de persuader le pape , qui paroissoit inilexibie , ou de coudure !e mariage Siins dispense?

Cttte dernière voie , qui restoit seule r. choisir , n'éta't pas à suggérer par un religieux : elle enfevmoit une ivréii^^ion ti-m» ««anifeate : la résolu-

DISCOUUSIY. 4'

lioK étoit dure à prendre ; mais enfin il la prit en galant homme, il vit bien qu'il n'y avoit pas de jour pour lui à sortir avec honneur de cette affaire en ménageant la cour de Rome ; qu'il falloit que , pour ce coup , le catholique cédât à l'homme d'Etat : toutefois, pour faire l'homme d'Etat, il ue falloit pas abandonner tout-à-fait le catholifj^e ; il falloit au moins se garantir de ce reprorlie et éluder le scandale ; il falloit enfin entreprendre sur l'autorité du pape, puisqu'il ne vouloit pas entendre raison. II ne fut plus question que d'inventer un moyen ]»ar lequel on pût en conscience se passer de sa dispense; et le bon père lit tant qu'il en trouva un : il faut croire qu'il lo fit à regret ; mais enfin il le fit^ il coupa à la fin le nœud qu'il ne pouvoit défaire.

Ce bon religieux n'espérant plus d'obtenir riea de cette cour , après mûre délibération , dit uu }0ur au duc de Luxembourg, ambassadeur de France à Rome pour lors , que , puisque le pape persistoit dans son refus , si le roi vouloit , on passeroit volontiers outre en Lorraine sans aucune dispense : « car, disoit-il , 1 homme épou^ <( sant une femme hérétique en intention de la re* a duire à la religion , sa dispense lui est toute ac- .: quise par le mérite de cette intention, ayant u espérance de la réduire après ledit mariage : >» ce sont les propres termes du personnage.

Il ne faut pas être grand théologien pour voir l'extravagance de cette suliti'itt; mais ce n'est pi

qU D L L L s A u t DE L 11 1 « T () 1 u K.

de quoi il s'agit ici. On peut seulement remarquer en passant que cet expédient de se passer de in dispense, tout ridicule qu'il est, ctcit peut-«}tre un des plus sûrs moyens de l'obtenir; car le pape étoit trop sage et trop bien conseillé pour s'obstiner dans son refus , s'il eût vu qu'on se fût mis en devoir de passer outre sans lui sur ce plaisant fondement. Il est de certaines affaires dont on ne sort que par des résolutions hardies : celle-ci étoit da rette nature , comme la plupart des différents qu'on a avec les çjrands. Souvent on les ménage trop pour en avoir raison ; lestrème circonspection qu'on apporte à les solliciter les rendroit dif- Hciles quand ils ne le seroient pas. Tout homme est assez fort contre eux quand il a la raison do son côté, et qu'il a la hardiesse de leur faire bien connoitre qu'il est sûr de l'avoir; car il n'est personne qui n'ait naturellement quelque peine à se montrer déraisonnable devant qui que ce soit (i\ Quoi qu'il en soit , il ne faut pas s'étonner que notre agent embrassât ce parti. En sacrifiant sa fortune et l'intérêt de «a commission à la conservation de l'autorité du saint siège , il n'auroit fait que son devoir comme religieux, et conservé le pp.pe dans son droit naturel : ainsi, il n'auroit pas beaucoup mérité de lui par ce sacrifice : mais eu servant aveuglément le duc son maître , comme il faisoit en cela pour lui une chose tout-à-fait contre

( 0 AnisT. Rhet. Lih. 2.

uiscouiîbiv. 4^

lovilre , c'.'toit un grand mérite qu'il se faisoit ea- Teis ce prince ; car ia plupart des hommes et même des grands n'estiment les services qu'où leur rend qu'à proportion des raisons qu'on avoit de n'en rien faire.

Ainsi l'on peut presque établir pour règle générale que, dans ces sortes de perplexités, nous nous déterminons toujours par les motils qui nous sont les plus particuliers , sans examiner s'ils sont les plus raisonnables. La qualité d'agent étoit i<i un motif tout particulier, celle de religieux étoit commune à mille autres : agir en religieux , c'eût été se confondre soi-même dans la foule ; mais faire •eulement l'homme d'Etat, c'étoit se distinguer; et celasuffisoit.

C'est par ce même esprit de distinction que les gens de robe se rendoient si assidus au Louvfe , du temps de Henri II , que le» gens du roi en firent leurs plaintes au parlement , les chambres assemblées : en telle sorte qu'encore dix ans après le parlement se crut obligé de faire défense à tous tes juges d'aller au roi sans permission , afin qu'ils ne vinssent pas faire les pourtisans parmi les magistrats , après avoir fait les magistrats parmi les courtisans.

Comme notre agent préfère à Rome la qualité

de bon sujet à celle de religieux, qui y est trop

commune; par cette même vanité de se distinguer.

on préfère souvent dans les autres pajs la qualité

*' dé religîet» à celle de bon sujet ; et c'est sur quoi

i{ { va. LUSAU-i; UK LHIsTOIUK.

Cil fondée la cliflJcuUc qu'on fait de recevoii- âcs religieux dans des compagnies séculières; coiun.e celle (jue lit le parlement , en iSjy , de recevoir un évéque de Laon , relii^ieux, au serment de pair: car on veut paroître ecclésiastique parmi les séciilicrs , et séculier parmi les ecclésiastiques ; m,ai3 cnllu on est toujours pour l'exception. Telle est 1 antipathie de l'esprit humain pour la' laison , <fu il ne manque jamais de prendre le contre-pied ; et, par ua contre-temps perpétuel, il fait toujours le catholique quand il faudroit faire le bon sujet , et toujours le bon sujet quand il faut faire le catholique.

Voilà comment la vanité de se distinguer fait oublier aux hommes leurs devoirs les plus sacrés et leurs obligations les plus essentielles; et c'est cette espèce de vanité, si générale et si autovisée dans le monde , qui se cache sous tant de noms divers tous honorables, enfin qui ne passe point pour vice; c'est, dis-je , cette vanité de se distinguer qui est le principal des défauts de l'esprit humain , et non pas la vanité qui consiste simplement dans la trop bonne opinion de soi-même , qui est la seule espèce que l'on connoît et que l'on blâme dans le monde , et pourtant si innocente eu comparaison de l'autre , puisque cette bonne opition de soi-même ne peut enfin, quand elle est connue, que rendre ridicules ceux qui l'ont, ce qui n'est pas un grand malheur : au lieu que la vanité de se dislin/zuer , se mêlant dans toute»

DISCOORSIY. 4^

nos délibérations , nous vend presque toujour» injustes, intidèles ou intéressés, comme il pai'oît par le discours précédent; ce qui est bien plus important et plus à craindre.

Les quatre discours que nous a-yons vus jusqu'ici représentent donc les quatre principaux traits du portrait de lame humaina au naturel; mais la folie , la malice et l'ignorance , qui font le sujet des trois premiers , ne sont en quelque sorte que l'ébauche de cette peinture : c'est la vanité qui donne la dernière main et qui finit l'ouvrage. Ce sont là les éléments de l'espi'it humain, et ses quatre qualités premières, du mélange divers et de l'assemblage desquels tous les autres sont composés : de sorte que qui connoîtroit parfaitement toute leur étendue et la sphèi-e de leur activité, pourroit à bon droit se vanter de connoitre les hommes, et rendre raison de tout' ce qu'ils sont.

Mais, dites-vous, est-il besoin de l'étude de l'histoire ni d'aucune autre pour savoir que le.> hommes sont fous, malins, ignorants et vains? Qui est-ce qui ne le sait pas ? on n'entend dire autre chose tous les jours. Mais, pour savoir eu général que cela est, ou n'en est pas plus habile à découvrir dans l'occasion en quoi ils sont fous et ij4norauts, et en quoi ils sont malins et vains. Ainsi l'on n'en est que plus mallieureux , sans être plus sage. Cette connoissance est donc fort inutile .si ou ne sait l'anpliquer dans les rencontres

4> PE l'csaue du l'histoire.

ordinaires de la vie, pour j discerner en quel cas les hommes tombent en effet dans ces vices , et dnns lequel de ces vices en particulier; pour aualiller justement leurs actions , connoître dans quelle espèce il faut les i-anger : car, encore une lois , il est bien inutile et désagréable de savtoir en général que les hommes sont sujets à de grands défauts, si cette.connoissance ne nous donne pas un mojen de nous en préserver ou de nous en corriger; et ce moyen ne peut être que d'étudier toutes les manières dont l'on peut tomber dans ces défauts, et dont l'on y tombe d'ordinaire.

Or , il n'y a que l'histoire seule qui puisse fournir la matière de cette étude. Ce n'est que dans ce grand nombre d'actions différentes qu'elle représente , et qui viennent presque toutes de ces défauts (car combien y en a-t-il de vraiment vertueuses?), que l'on peut s'exercei à reconnoître toutes les espèces des blâmables et de celles qui sont à fuir. C'est là qu'en considérant la qualité , l'âge et l'intérêt des personnes qui ont fait ces actions , ce qui les a précédées et ce qui les a suivies, la conjoncture du temps et du lieu , et enfin toutes les autres circonstances, même les plus légères^ que les bons historiens rapportent si soigneusement dans les occasions les plus singulières : c'est à la faveur de ces diverses lumières, de tant d'avantages qui sont particuliers à l'histoire , qu'on peut, en réfléchissant siu' toutes ces choses avec

Discouns IV. !^■^

ordre , pénétrer le secret des cours , reconnoître dans quel esprit on a agi en ces rencontres , et en former enfin un jugement clair et certain.

Il est visible qu'une longue habitude à cet exercice dispose nécessairement l'âme à faire tout ce même progrès avec facilité dans les rencontre» ordinaires de la vie : car , comme toutes les actions des hommes, quelque différentes qu'elles soient, ne sont pourtant composées que d'un certain nombre borné de circonstances et de motifs , quand une fois l'àme a formé son jugement sur ces circonstances et ces motifs, il lui est bien aisé de transporter les règles qu'elle s'en est faites en li«ant l'histoire , de les appliquer aux occasions et aux affaires qui arrivent tous les jours. Vous vojex, si je ne me trompe, un exemple de cette manière d'étude dans les discours de mon auteur, et quel est l'ordre requis dans cette anatomie spirituelle des actions humaines.

Mais, dites- vous là-dessus, ne seroit-il pas mieux de choisir dans l'histoire des actions parfaitement bonnes et louables , pour y faire féfl('xion , plutôt que de considérer celles qui sont défectueuses? Il est vrai que la plupart de ceux qui ont traité de l'utilité morale de Ihistoire l'ont conçue de cette manière ; mais ils n'ont pas as=ez considéré, ce me semble, que si on ne s'arrêtoit que sur les actions régulièrement vertueuses, le nombre en est si petit, qu'on fevoit bien du chemin sans se reposer; à moins qu'on ne voulût fe

^S DK l/rSAGE nE T.'nïSTOir E.

tromper soi-incme dans le cîioix de ces actions , et compter pour bonnes toutes celles qui le paroi»sent d'abord; car c'est ce qui arrive infailljltlement à ceux qui lisent l'histoire dans cet esprit : l'envie de trouver sur quoi s'exercer, de quoi profiter, leur fait recevoir pour louable tout ce qui l'est en apparence. Ainsi , cette sorte d'étude , bien loin d'être utile à 1 àme , ne peut que l'accoutumer insensiblement à l'un des plu» grands défauts dont elle puisse être entachée , qui est d'esiimer mal à propos , de prendre pour louable ce qui ne l'est pas.

Mais cjuand ceux qui lisent l'histoire seroîont capables de faire un discernement juste des action* vertueuses, il y a grand sujet de douter si cette manière d'instruire l'âme par de bons exemples est aussi utile et au'si siiie que celle qui consiste dans l'étude de ses défauts. Comme cette difficulté regarde généralement tout cet ouvrage, puiscju ii ne sera composé que d'exemples à fuir, je veux bien vous montrer, en peu de mots , quels ont été les sentiments des anciens et leurs principes sur cette matière, et vous en faii'e voir la liaison et h s conséquences.

Ces grands hommes ont supposé qu'il n'y a que ide deux sortes de gens dans le monde; les uns amoui'eux de la vérité , esclav*;s de la raison . conuoissant la véritable gloire, et dans qui ces hculeusf-s disjîositions naturelles produisent une avdeur généreuse et une émulation héroïque d'i-

DlSCOUKà IV. ti^

miter et degaler tout ce qu'ils voient de grand c* de beau. Véritablement ceux-là n ont besoin que de Ijons exemples, parce qu'ayant les yeux ou» verts, la beauté naturelle delà vertu suffit seule pour les entraîner et pour les ravir (i). Si nous étions tous faits comme ces gens-là, dit Quintilien , on n'auroit que faire d'artifice pour porter les Iiommes au bien ; il ne faudroit ni étude , ni méditation, ni adresse pour les rendre raisonnables (2).

Pour peu qu'on sache la liaison qu'il y a entre les opinions de l'esprit et les mouvements du cœur, on ne balancera pas à croire que la plupart de ceux qui es Liment tant la manière d'instruire par de bons exemples , ne sont de cet avis que pour faire accroire aux autre» et à eux-mêmes qu'ils sont de cette première espèce d'àmes extraordinaires dont je viens de parler, à qui le» bons exemples suffisent. Je ne sais pas s'ils en sont; mais je sais bien du moins que le nombre de crs gens-là est très-petit.

Les antres, au contrai're , dont le nombre est si grand, qu'on peut dire hardiment qu'il en-

(1) Iloncsta quidem Lonestis suadcre facillimum est. <■. i.t.NTir.. lii'. 3 , r. 3.

(2) ti't m'ihi sapientcs judiccs detur sapientiun concionrs ajqiie omne consilium, nihil invidia valeat , niliH f)t)inio piccsumpla per quam sit e.xiguus eloqucnlia? îdcus. Itleui , lib. 2 , c. 1 j.

5o DE 1,0s A CE DE LHlSTOIRt.

ferme presque tous les hommes , sont prévenus dune mauvaise honte de reconnoitre ce qui leur manque , coirompus par un désir déréglé de liberté et de gloire, ennemis des vérités qui les condamnent, et généralement inconstants et légers en t jut. C'est pour ceux-ci qu il est besoin de réflexion et dart, et que les bons exemples sont inutiles; car leur conscience les leur fait regarder comme des reproches de leurs défauts , selon la remarque du même Quintilien (i).

On né sauroit mieux éviter cet inconvénient qu'eii leur faisant voir dans l'histoire, comme dans un miroir, les images de leurs fautes. Comme nous ne pouvons nous en corriger qu'en les considérant, et que nous ne sommes pas assez désintéressés pour les étudier dans nous-mêmes sans prévention et avec toute la liberté nécessaire pour en profiter, nous aimons naturellement à voir ces fautes dans les autres , parce que nous pouvons les y examiner à loisir, sans que notre vanité V soit intéressée. Cette complaisance (jur nous avons pour les peintures de nos vices est donc un des plus grands effets de la sagesse de la nature : c'est ainsi , conclut Cicéron, que cette

(i) Sin et audientium mobiles animi et lot malis ol>noxia veritas , arte pugnandum est et adbibenda qn-e prosuGt. QrrNTiL. lih. 2, c. 17. — Ne videamur expro br.ir? divcTSani vitse seclam ca\ endum est. Idem , lib. 3 , c.Z.

DISC0CR51V. 5l

bonne mère a voulu que ce qui étoit le plus utile fût souvent aussi le plus agréable (i).

C'est cet agrément naturel que nous trouvons à voir les défauts des autres , qui fait que nous comprenons en quelque sorte plus aisément les choses blâmables que les honnêtes , selon Qui-ntilien (2} ; et que nous ne nous portons pas avec tant d'ardeur à la recherche des honnêtes , si l'on en croit Cicéron , qu'à la fuite de celles qui sont blâmables (3). Considérons donc soigneusement ces dernièi'es pour les éviter; et, après avoir examiné dans les,discour5 précédents les quatre vices généraux de l'esprit humain , vojons ceux qui regardent chacune de ses parties en particulier : premièrement l'opinion , qui regarde l'entendement et qui mène l'âme par cette faculté, et puis les passions , qui regardent directement la volonté et qui font d'abord impression sur elle.

{i) In plerisque rébus incredibiliter hoc natura est îpsa fabricata, ut ea quae rraximam utiiitatera in se contiiierent, eadem haberjit plurimùm vel etiam venustatis. Cic. de Oral. lib. 3.

(2) Facilior est turpium quàm honestorum inteilectus. QuiSTiL. lib. 3 , c. 8.

(3) Neque bonesia tara expelunt quàm devitant turpia. CiC. de Partit, oratorio.

Teneros aniir.os aliéna opprobria saepè

AJjsterrent vitiis.

HOB. Sal. 4> lib. I , V. 128.

6a DE l'usage de l/fllSTOillE.

Ces deux sortes tîe motifs, l'opiaion et les passions , ont cela de commun , qu'ils offensent tons deux la nature; en ce que, se mêlant de gouveroer les hommes, ils empiètent sur l'office de la raison, à qui seule, de droit naturel, il appartient de les conduire. Mais ils ont cela de différent, que les passions ont au moins quelque fondement dans la nature ; au lieu que l'opinion n'en a aucun, et tend, pour ainsi parler à découvert, à détruire l'empire et à éteindre les lumières do cette sage mère , qui seule peut rendre les hommes heureux.

C'est ce qui paroîtra bien clairement dans la suite , par l'examen des principaux effets de co fantôme d'opinion. Le premier degré de ses usurpations est d'accoutumer les sens insensiblement à trou-ver bizarres des objets qu'ils trouveroieat agréables sans elle, et à trouver agréables d'autrea dont naturellement ils seroient choqués. En voici un exemple a«sez étrange que j'ai trouvé dans let remarques de mon auteur.

DISCOURS y.

QUE l'opisios peuvertit hos sess.

Août le monde sait que les usages changent, et qu'il n'est point de coutume si Lieu établie qui n'ait été précédée par une toute contraire. Cela a'est pas si étrange quand il se passe un intervalle do temps considérable entre les deux extrémités , et que ce changement n'arrive pas en des choses extrêmement familières , toujours présentes et d'un usnge continuel , comme sont , par exemple , les habillements; car nous sommes naturellement moins surpris de trouver du changement dans ce que nous revoyons de temps en temps, que dans ce que nous voyons sans cesse, et qui change, pour ainsi parler, à nos yeux.

11 ne faut que considérer les meubles qui ne seiveut qu'en une saison de l'année^ en comparaison de ceux qui servent toujours , pour faire cette remarque. Oa n'est guère surpris de voir, au commencement d'un hiver, des manchons différents «le ceux qu'on avoit l'année précédente, parce que l été qui a passé entre deux a effacé , en quelque sorte, l'idéequ'on avoitdes premiers; maisquand on change de mode de chapeau , qui est une chose dont on se sert toujours , il n'est rien de plus na turelque la peine que les yeux souffrent quand i'u

54 DEL USAGE D£L II ISTOinE.

tn rencontrent tout d'un coup de fort grands , là où ils en ont vu peu de temps devant de fort petits.

Qne si cela surprend avec raison dans les chapeaux, qu'on quitte vingt fois le jour, il doit Lien être encore plus sensible dans, les choses qu'on ne sauroit quitter pour un temps , comme , par exemple , une longue barbe ; car , lorsqu'un homme s'avise de la faii-e couper, comment les > eux. neuvcnt-ils s'accoutumer à le voir , sans uno chose aussi exposée à la vue que celle-là, et sans laquelle ils ne l'ont jamais vu un seul instant?

C'étoit donc une assez bizarre mortitication à ceux qui entroient en.magistrature , il j a environ un siècle, que d'être obligés, le jour de leur réception, de se faire couper tout-à-fait la barbe, qu'on portoit fort longue alors ; comme on voit qu'en io36 François Olivier ne put être reçu au parlement maitre des requêtes , qu'à la charge 4e faire couper sa longue barbe, s'il voulait assUler nu plaidoyer.

Se seroit-on jamais défié qu'une longnie barbe eût passé quelque part pour un ornement indigne de la gravité d'un magistrat? Et comment se peutil que l'impression de respect, de majesté et de sagesse , que la longue barbe fait dans l'esprit de tout ce qu'il y a aujourd'hui de nations civilisées, sur la terre, et qu'elle a faite dans toute l'antiquité grecque et romaine, témoin les longues, barbes, des philosophes , ait pu changer ? qiiVtifin c«

Dis'jouns V. 55

mtrac objet fit en ce temps-là, en France, une impression si différente dans les esprits , qu'elle rendit un magistrat incapable d'assister à l'aut.icnce dans cet état?

On pourroit tirer de grandes conséquences de cette bizarrerie. S'il ne s'agissoit que du sentiment particulier dune compagnie , pour nombreus« quelle fut, ce seroit^peu de chose ; mais il est tout-à-fait étrange que tout Paris (car il n'y a pas apparence que cette coutume fut particulière au parlement), qu'un royaume tout entier, comma , celui-ci , ait eu une idée de bienséance si particulière sur ce sujet, et si contraire à l'idée du reste du monde.

Si la bienséance est quelque chose de positif et de réel , s'il y a quelque ornement dont on puisse prétendre qu'il sied naturellement bien, c'est assurément une longue barbe à un magistrat de conséquence. Comme elle marque un âge avancé, qui est volontiers un âge de sagesse , autant qu'il est à propos qu'un magistrat soit homme sage, et même qu'il ait les marques extérieures de l'être, pour attirer le respect et la soumission du peuple, qui ne juge que par les sens ; autant est-il à propos , en quelque façon ,' qu'un magistrat ait la plus longue barbe qu'il peut.

Il semble par-là qu'il soit naturellement de la bienséance qu'il en ait ; et cependant il est difficile de le soutenir après cet exemple ; car toutes les

56 DE l'usage de LHISrOIRZ.

idées naturelles doivent être universelles da!i» tous les lieux, et ne souffrent point d'exception. Cependant voici tout un royaume qui , bien loin d'avoir la mcme idée de bienséance que le reste du Dionde, en avoit une tout opposée; car au lieu quil a toujours été cru communément qu'il est bienséant qu'un magistrat ait de la barbe , on crojoit de ce temps-là, enr France, qu'il étoit de la bienséance qu'il n'en eût pas , puisqu'il lui étoit déiendu d'en avoir.

C'est ainsi que raisonnent les esprits forts, et ÎÎ5 triomphent de rapporter à ce propos tout ce qu'il j a de plus étrange dans les mœurs et les usages du nouveau monde, du Pérou, de la Chine, pour faire voir que l'opinion est la seule règle des hommes , et que la nature n'est rien : comme si la raison naissante de ces peuples demi-bétes étoit comparable à la nôtre , consommée par une si longue profession de politesse et de science, et par la connoissance de tout ce qu'il y a jiunais eu de civilisé sur la terre.

Car il est constant qu'il v a dans les hommes une idée naturelle de bienséance ; mais ceUe idée , quelque naturelle qu'elle soit, ne l:iisr.e pas ue pouvoir être effacée par les préjugés de ieiiiaucu, l'éducation et la coutume. Ainsi , quoiqn-- ies eu fants qui naissoient , il y a six ou sept vingts anj , sussent naturellement tiouvé la barbe un o:-rt<r ment convenable à un magistrat. poMriiMit.Àfarc*

DISC oc ns V. 07

âe voh- pratiquer et d'entendie dire le contraire, Ils perdoient cette idée naturelle. Mais d'où pouroit venir une coutume si contraire à cette idée ?

Une des raisons qui fait autant éloigner les tommes de la nature, et naître parmi eux des opinions qui lui sont contraires, c'est l'envie de se faire remarquer par des singularités ; car , commo la nature règle le plus grand nombre en beaucoup do choses , on ne sauroit quelquefois se distinguer qu'en s'éloignant d'elle. Ainsi , il se peut faire que le parlement ne vouloit pas que les magistrats portassent de la barbe, afin de les distinguer des gens de cour, qui peut-être en portoient alors. fQue si c'étoit en effet pour cette raison , ce devoit être une assez plaisante chose, à ce qu'il semble , de voir toute la galante et guerrière jeunesse de la «our de François I , chacun avec la plus longue Larbe qu'il pouvoit avoir, pendant que messieurs ■de la graud'charabre étoient rases comme les mignons de Henri III le furent depuis.

C'est donc à notre esprit seul, entaché de mauvaise gloire , de se distinguer , à quelque prix qi-^ie ce soit, qu'il faut se prendre de toutej les bizarreries qui paroissent dans les mœurs des hommes , et non pas à la nature , que nous forçons , et qui n'en peut mais. Cet amour de la singularité est peut-être le vice de tous le plus à craindre , parc« qu'il abolit absolument l'usage de la raison ; car , au lieu d'examiner si les choses qu'on veut faire ■eut bonnes ou mauvaises , il faut qu'on n'exa-

58 DE l'usage de Luisrcir.E.

mine autre chose, sinon si elles sont communes, pîi si elles ne le sont pas. Cependant la nature ne nous donne pas pour règle de nos actions de faire autrement que les autres , mais seulement de faire bien; soit que par le hasard le nombre de ceux qui font bien soit le plus grand, ou qu'iLsoit le plu3 petit, il ne lui importe pas. Si donc nous l'accnsons dans ces rencontres , si les libertins prennent de cette bizarrerie de mœurs occasion d'établir leur incertitude de toutes choses , et leurs blasphèmes contre la lumière naturelle ; ce n'est pas qu'ils aient trouvé, après un examen solide, que c'est la faute de la nature; mais c'est qu'il faut nceessairement qu'ils avouent que c'est la sienne ou la notre ; et l'amour-propre et la vanité ne les laissent guère balancer entre ces deux partis.

Cependant quelque blâmables que soient ces bizarreries dans leur source , qua«d une fois elles sont établies généralement, il est du devoir d'un homme sage.de s'y conformer, paroe qu'alors ce seroit tomber dans le même vice d« singularité .qui les a produites , que de ne s'y pas conformer. Ainsi le parlement avoit raison d exigerde M. Olivier qu'il fît couper sa longue barbe , puisque c'étoit la coutume. Ce fut sagement fait à lui de s'y soumettre ; et il n'auroit pas £.té chancelier de France , comnie il fut depuis , s'il eut été aussi ju^ ioux de son poil que cette mère de la .premiers race de nos rois fut jalouse de celui de ses enfants ; car ajant le choix de lépée ou des ciseaux, tlip

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