‹ Conjuration des Espagnols contre la République de Venise et des GracquesChapitre 8 sur 19 · DISCOURS V · texte numérisé non relu

DISCOURS V

aima mieux leur voir trancher la tête que de le» voir tondus.

Cependant, comme nous nous imaginons naturellement dans ces occasions que les autres sentent le changement qui s'est fait en nous aussi vivement que nous le sentons nous-mêmes , un homme devoit apparemment être assez embarrasse de sa contenance dans la première audience où il se tiouvoit exposé tout rasé à la vue de tant d« gens qui étoient accoutumés depuis long-temps à ne le point voir sans une longue barbe. On dira qu'il se fait bien un changement aussi subit pont les cheveux dans ceux qui se font religieux. Aussi voyons -nous qu on les tient d'abord enfeumé* dans des cloîtres pour un long temps, ]*endant lequel le monde oublie leur figure ; mais enfin il n'est point d'objet si bizarre à quoi les sens no i'acicoutument. Et pourquoi le trouverions- noti» étrange, pendant qu'on voit tant d'esprits accoutumés à ne raisonner jamais juste, et tant d'âme» à faire du mal à autrui gratuitement?

Après ce premier degré de lopinion, qui est, comme vous voyez , de pervertir les sens, il j en a un plue élevé , qui est d anéantir la raison , en faisant qilc tes hommes ne la consultent point du tout da'iîs les choses qui sont le plus indubitablement d« <^ôn ressort. Telle est la distribution de la gloire « des honneurs, qu'on ne règle presque, parmi les hommes, que par la n-îissancc , au lieu de les régler par la vertu, comme la raison ic

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vaudroit. Yoici quelques réflexions de mon auteur sur ce désordre.

DISCOURS YI.

QUE l'opinio:^ sors ôte l'usage de la haison.

C'est une cKose digne de réfle>:i':>n dans la vie', que les conditions les plus relevées soient celles où l'on se connoît le moins en gloire, et où l'on prend plutôt la fausse pour la véritable. Il ne faut que considérer en quoi les grands mettent la leur, et en quoi le peuple met la sienne, pour reconnoître cette vérité.

Quelque bonnes qualités d'esprit qu'aient les grands, ils font toujours consister leur principale gloire dans leur naissance; il n'est point de talent naturel si louable pour lequel ils voulussent être considérés plutôt que pour leur noblesse : quelques-uns même vont jusqu'à s'ofFenser qu'on les désigne par toute autre qualité que par celle-là . et jusqu'à se cacher les plus excellentes, de peur de déroger à leur rang. Cela vient de ce qu'il semble que c'est les rabaisser que de les estiint y p:;ui des choses qui leur sont communes avec des gens sans naissance : ils ne considèrent pas qu« cette ressemblance leur est bien plus honorable que celle qu ils ont par leur noblesse avec tant de^ j^eus sans mérite. '

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Mais il n'en est pas ainsi du peuple : il ne se trompe point comme eux dan: le choix de la gloire dont il est capable ; il ne quitte jamais la véritable pour courir après la fausse; il n'est sensible qu'à ce qui est naturellement estimable et avantageux.

Un paysan ne croit point être plus qu'un antre pour être fils d'un bon travailleur , mais seulement pour être Jion travailleur lui-même , pour être sain , robuste , grand et fort , pour danser do meilleure grâce , ou pour mieux chanter au lu» triu ^ qui sont toutes qualités réelles , solides et utiles , ou naturellement agréables. Voilà la seule gloire qu'ils connoissent et les sujets d'où ils la tirent ; mais ils n'ont point appris de la nature à s'enorgueillir de la vertu de ceux qui ne sont plus , quelque proches qu'ils leur aient été par le sang; et ils s'aviseroient aussitôt de tirer vanité d'être nés un jour qu'il faisoit fort beau temps , que d'en tirer de l'estime où leurs pères étoient dans leurs villages; car l'un et l'autre sont également ridicules.

Le mérite est donc purement personnel parmi «*ux; et ceux qui ont étudié la nature dans leuri mœurs simples et sans art peuvent avoir, remarqué qu'ils n'ont point d'injure plus ordinaire que de se reprocher les uns aux autres qu'ils ne valent pas leurs pères : car c'est partout que la me'moive de la vertu dure plus que ceux qui l'ont possédée, • l qu'on s'immortalise en la suivant; mais bien ioiu (Tiie les gens du peuple rappcllijnt le r.ou venir

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de celle de leurs parents pouv leur tenir lieu de mérite , comme on fait tous les jours parmi les grands, ils ne rappellent ce même souvenir que pour rendre les vices des enfants plus inexcu-^ sables.

Cependant s'il v avoit quelqu'un dans le monde à qui cette sorte de mauvaise gloire fût pardonnable , à qui il fût permis de se vanter de la vertu de ses pères, ce seroit assurément aux paysans plutôt qu'aux grands seigneurs. On peut, sani être téméraire , croire que la fidélité conjugale est une vertu moins générale parmi le grand monde que dans les villages; que, si cela est, c'est une chose assez bizarre que les grands , parmi lesquels la succession est la plus douteuse, soient cîux qui en tirent le plus de vanité, pendant que les paysans , parmi lesquels cette succession est presque certaine, ne s'en glorifient point du tout. Ainsi sont faits les hommes : il n'est point d'avantages dont ils soient si jaloux que de ceux qu'on leur pourroit contester avec plus de raison ; ils ne se tourmentent point pour se maintenir dans ceux dont personne ne peut douter.

Qffe si cette foule et cette déférence qui suit les pas des grands n'est que l'effet de la présomption qu'on a de la vertu d'une femme: si toute la puissance, les richesses et l'autorité, qui sont possédées dans le monde i;ar droit de succession , sont fondcos uniquement sur la ]>onne foi des mères; si tant de cljoses si réelles et si solices n'ont qu un

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