DISCOURS VI
principe si suspect et si douteux, qui est le sage qui , considérant ce qu'on défère à une opinion si sujette à erreur , ne s'écrie : « O fantôme 1 est-il de « véi'ité dont le pouvoir soit si grand que le tien ? u
Cependant c'est sur cette charitable opinion, sur ce titre si léger et si sujet à caution , qu'on met des différences si grandes entre les hommes , qu'on règle leurs hiens et leurs honneurs. De là naissent encore tant de débats ridicules et de différents bizarres : car c'est ainsi qu'on doit appeler les difficultés qui naissent tous les jours pour les rangs et les préséances ;. dignes productions d'une cause si chiméx-ique , et où les hommes n'ont point de honte de remuer toute sorte de machines pour remporter l'avantage imaginaire de passer le premier à une porte.
C'est principalement dans ces sortes de contestations manifestement ridicules que paroit la vanité de la noblesse du sang; car la prérogative de rang en est assurément la dépendance la plus inséparable. Nous voyons tous, les jours que les richesses , l'autorité et le crédit en. peuvent être séparés : ce ne sont donc pas les apanages naturels de la noblesse , ce sont des effets trop solides pour dépendre nécessairement d'une cause si vai*»:^' : mais le rang lui demeui'c toujours; il est uni- production très-uniforme de cette vénérable ciiiinère , aussi vain et aussi imaginaire qu'elle.
()a ne sauroit mieux former son juger^ent sur cette matière qu'en le réglant sur celui qu'un em-
ÔiJ D E L" U s A O E D E t H X s X O I a E.
peveur moderne , comparable aux plus grands de raniifjuité , en a fait dans une occasion dont l'his' toi re a conseï vêle souvenir ; jugement qui enferme loutes les réflexions précédentes , et où le mépris que ce prince , le plus puissant qui ait jamais été depuis Charlemagne , fait de toutes ces sortes de vanités de rangs et de naissance', montre bien qu'il avoit autant d horreur pour la mauvaise gloire que d'ardeur pour la véritable, et fait voir à l'œil la vérité de cette excellente parole de Tacite, « que ceux qui savent user de l'empire nâ- K gligent les formalités >■> (i).
Pour comprendre toute l'étendue du sens de cette action de Charles-Quint, il faut se représenter la magniticence et la majesté sans égale de la cour de cet empereur à Bruxelles , c'est- à-diro dans le lieu de tous s -s États où elle étoit plus belle , plus libre et plus nombreuse , qui étoit comme le centre de sa puissance , et où les Allemands , les Italiens et les Espagnols se trouvoient tous en égale considération et sans aucune prééminence. Dans cette cour si qualifiée ,• et remplie de courtisans d'un rang dont il ne s'en trouva plus depuis le temps qu'à Rome on coraptoit des rois parmi ce nombre , il faut encore s'imaginer deux femmes de la première qualité qui sont en différent pour le pas dans une église , et dont
'i; Apud quos jus imperii valet, inania transmitiunlai. Tac. Annal, lib, i5.
Di 9>' o u n i VI . Cî
l'empereur, apparemment pour empèclj^r les querelies que cette contestation pouvoit faire uaitçe , voulut être l'arbitre,
Quipourroitse figurer les brigues, les cabales, les sollicitations , les rccommandâticns , les titres , los mémoires ,lcs préjugés , et enfin touslesmo^ en» ([u'on a coutume d'employer de part et d'autr.'; dans ces occasions, et en même temps la paticncu et Ih sage tolérance de l'empereur de laisser évaporer toutes ces fumées à loisir sans en être aveuglé , bien loin de s'en entêter lui-même , comme la plupart des princes font de ces sortes de choses?
Qu'on se figure donc le jour qu'il devoit juger «•ette importante affaire arrivé, l'attente généralu de tout le monde , les désirs et les espérances opposées des divers partis, les gageures de fous, et les prédictions des prédictions des prétendus sages , le lieu et la solennité dt». l'assemblée , les cérémonies qui l'accompagnèrent, la présence et l'inquiétude des divers partis , et la gravité do l'empereur; il n'est assurément personne ^ à présent non plus qu'alors , qui s'attendit que ch prince , pour tout règlement , dût ordonner comme Il fit, (c Que la plus folie des deux passât devant. • Ce fut tout le contenu de son arrêt.
Cette parole n'a rien de fort subtil ni de fort relevé en apparence ; mais ce qui seroit une pure plaisanterie dans la bouche d'un particulier, pour réjouir une compagnie , est une censure dans» Ix bouche d'un empereur eu cette occasion, et une
hf.l uhLCSAGEDELHISTOIRE.
i.isîrnction excellente de la sottise de ces sortes de diffe'reiits : cai' premièrement l'cmpevcnr suppose (ine toutes les deux étoient folles dans leni ambition; et fensnite , pour faiie voir le mépris quil lait de l'avantage qu'elles recherchent si ardeiïrmcnt , il ordonne-quecet avantage soit acquis à lapins folle des deux.
Que s'il étoit permis de comparer les productions de l'esprit de Dieu avec celles de l'esprit de l'homme , le jugement de Salomon entre deux femmes avec celui de Charles-Quint entre deux femmes aussi , peut-être que le dernier en date ne seroit pas moins estimable que le premier , à en jnger par les seules lumières de la raison , à ne considérer ce premier que dans Josephe senlement ' et non pas dans l'Écriture.
Car enfin , si cela se peut dire , l'expédient dont Salomon s'avisa pour découvrir la véritable mère de l'enfant contesté, quoiqu'il dût vraisemblablement réussir, n'étoit pas entièrement certain : il est des femmes asseï tendres naturellement pour ne pouvoir souffrir devoir démembrer un enfant quoique fils de leur ennemie ; au contraire , il s'en est vu qui ont fait des choses aussi cruelles que de voir mettre en pièces leur propre enfant plutôt que de le céder à une autre : la haine a produit d'aussi horribles excès que celui-là. Mais , pour Charles-Quint , il étoit bien sur de terminer infailliblement le différent de ces deux dames en le décidant , comme il fit , d'une manière qui les fit ra-
D 1 s c o l; H s VI. 6^
»ioncer toutes deux à leur prétention : car il est aisé de juger que ni l'une ni l'autre n'eut plus d'envie de passer la première après ce jugement.
Il est pourtant vi'ai que Charles -Quint éluda en effet la question , et que Salomon la jugea régulièrement ; aussi étoit-il du devoir de Salomon de le faire , parce que la contestation étoit naturelle , raisonnable et louable : il est honnête à une mère de demander son fils; ainsi la chose méritoit d'être décidée à la lettre : au lieu que la contestation dont Charles-Quint étoit ju^e, étant manifestement impertinente, c'eût été l'autoriser que de la juger régulièi-ement ; c'auroit été reconnoître pour raisonnables ces sortes de difficultés : elle n'étoit pas digne d'être terminée autrement que par une laillerie violente , qui , sans toucher au fond de la question , fit seulement comprendra qu'il étoit ridicule de l'avoir proposée , et que toutes celles de cette nature ne méritent pas qu'on s'j applique sérieusement.
Ce n'est pas que l'empereur, qui avoit vu tant
de cérémonies en sa vie, ne sût bien la nécessité
qu'il y a de régler les rangs dans ces occasions : la
hiérarchie politique a un ordre qui lui est naturel
aussi-bien que lecclésiastique , et le règlement
•des rangs est une marque sensible de cet ordre;
•■«tais ces rangs n'appartiennent qu'à ceux qui sont
■' membres de cette hiérarchie , et seulement dans
' les occasions où ils agissent en cette qualité : ainsi
ii^wmble, à n'en juger que par le sens commun ,
CS lit L CbA«, K DE t' li I STO : » E.
qu'il est aussi ridicule de vouloir garder paitout le rang des charges, qu'il le seroit d'eu vouloir porter toujours l'habit et les ornements.
Il n'y eut jamais de plus grand ennemi de la mauvaise gloire que ce prince. Toutes les actions de sa vie sont en cela de même caractère que ce jugement ; mais surtout il lui a quelquefois échappé eur-le-champ des réponses si énergiques sur co sujet, qu'à peine l'antiquité, si féconde en. boni mots , nous a laissé quelque chose d'égal.
C'est particulièrement dans ces sortes de traita imprévus qu'on doit étudier les véritables sentiments de l'âme : comme les hommes n'ont pas le loisir de se déguiser dans ces occasions, on peut croire que la bouche y parle de l'abondance da cœur ; et c'est leur laire justice que de les juger là-dessus.
On conte donc , entre autres choses , que , comme on parloit une fois devant Charles-Quint d'un capitaine espagnol qui se vautoit de n'avoir jamais* eu peur, il répondit « qu'il falioit que cet homme « n'eût jamais mouclié de chandelle avec les « doigts; car, ajouta l'empereur, il auroit eu peut *! de se brûler. »
Ilfaudroit un commentaire exprès pour remarquer tout ce qu'il y a de grand dans cette parole. On j voit l'opinion modeste et véritable que ce prince avoit de la bravoure , à qui il n'attrituoit rien au-dessus de la nature, comme faisoit l'Espagnol, et qu'il ne faisoit pas cunsister.
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comme ce capitaine, clans une entiore iusensibilitë pour les dangers , mais bien ciaaà la victoiro que rameur de la gloire remporte dans les cœurs généreux sur leur horreur naturelle pour la moit; horreur qui est proprement ce que nous appelons la peur.
Il paroit encore, par cette parole, qu'il n'est rieu de ^i bas dans les plus viles manières du peuple dont un esprit bien fait ne puisse faire quelque bon usage, et qu'ainsi les grands perdent quelque chose à cette ignorance profonde où ils sont de la vie commune ; ne filt-ce que pour des métapho'es naturelles et vives qu'ils en poui^ voient tirer, pour s'expliquer agréablement et familièrement tout ensemble , et pour rendre do grands sentiments par des expressions qui soient à la portée de tout le monde , comme fît Charles- Quint en cette occasion. Il n'y a rien de plus bas et de plus sale que la matière de sa réponse : combien de princes ont passé toute leur vie san? savoir seulement si cela se faisoit? Qn apprend bien des choses en voyageant sans cesse , et faisant toujours la guerre en personne, sur mer et sur terre, dans toutes les parties du monde, qu'on n'apprendroit pas dans le fond de l'Escuvial. C'étoit en menant cette sorte de vie que ca prince avoit appris qu'on mouchoit des chandelles avec les doigts , et quelques autres choses encore. Ce n'étoit pas une connoissance fort curieuse : cependant se peut-il ritu de plus noble
i^O DE L'USAGE DE LHISTOIRE.
que l'usage qu'il en sut faive dans celte occasion ?
Enfin, pour revenir à notre sujet, on Toit principalement, dans cette excellente parole , quel jugement ce prince faisoit de l'impertinente vanité et de la mauvaise gloire de cet Espagnol , et quel tnépris on doit faire de ces sortes de rodomontadcs si ordinaires dans le grand monde, et sur la "bravoure et sur la noblesse. Mais faut-il s'étonner <nie tant de gens courent après les petites et les fan^ses gloires , puisqu'il en est si peu qui soient caivabics des grandes et des véritables?
Je souhaite que cette réflexion vous plaise an- ♦tatît qu'elle m'a phv; car je vous avoue que cesC presque celle de toutes qui m'a le plus touché. Les ^grands seigneurs sont, à mon avis, les personnes :du monde qui doivent aimer davantage ces sortes de considérations ; et ceux d'entre eux qui ont joint un grand mérite à une naissance illustre ont lieauooup plus d'intérêt que le peuple à se plaindre de l'estime qu'on fait de la noblesse toute uue. Hs y perdent plus que personne, s'ils aiment la gloire; car quelque pure que soit leur vertu, quelque légitimes que soient les témoignages qu'on iui rend , la mauvaise coutume qu'on a de louer indifféreimnent tous' les gens de qualité, fait que ces témoignages sont toujours suspects de flatterie parmi les hommes naturellement envieux et malins.
Jene doute point que les spéculatifs qui consf'-