DES ESPAGNOLS
CONTRE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE, En 1618.
Le différent de Paul V et de la république de Venise ayant été terminé par la France , en conservant aq .jint - siégé l'honneur qui lui est dû , et aux Vénitiens la gloire qu’ils méritoient, il n'y avoit que les Espagnols qui eussent sujet de s’en plaindre. Comme ils s’étcient déclarés pour le pape, et qu’ils lui avoient offert de soumettre les Vénitiens par les armes, ils furent irrités de ce qu’il avoit presque t -aile .ans leur participation : mais ayant pénétré le secret de l’accommodement, ils connurent qu’ils u’avoient pas sujet de se plaindre de lui, et que le mépris qu’on avoit témoigné pour eux dans cette affaire veuoit du côté de la République. C’étoit le sénat qui ..voit voulu les exclure en quelque sorte de la médiation. Il prétendit qu’ils ne pouvoient être arbitres après avoir moutré tant de partialité.
Quelque ressentiment qu’ils eussent de cette injure, ils ne le témoignèrent point pendant que Henri IV vécut : les obligations que ce prince avoit aux Vénitiens étoient trop connues, et le soin qu’il avoit pris de leurs intérêts dans leur différent avec.
lu cour de Rome ne l'étoit pas moins. Mais sj mort ayant mis les Espagnols en liberté, il ne fallut plus qu’un prétexte.
Une troupe de pirates, nommés les Uscoques, s’étoient établis dans les terres que la maison d’Autriche possédé sur la mer Adriatique , et qui sont contiguës aux Vénitiens. Ces brigands , ayant fait un nombre infini de violences aux sujets de la République, furent protégés par l’archidue Ferdinand de Grez, souverain de ce pays, et depuis empereur. C’étoit un prince fort religieux ; mais ses ministres partageoient le butin avec les Uscoques : et comme ils étoient dévoués à la cour d’Espagne, ils se servirent de cette occasion pour la venger des Vénitiens.
L’empereur Matthias, touché des justes plaintes de la République, accommoda cette brouillerie à Vienne, au mois de février de l’année 1612 ; mai» cet accord fut si mal observé du côté de l’archiduc , qu’il en fallut venir à une guerre ouverte , où il ne remporta pas tous les avantages que les Espagnols s’étoient promis.
Les Vénitiens réparèrent aisément par leur conduite les pertes qu’ils firent dans quelques petits combats. Comme ils n’avoient rien à craindre des Turcs, ils pouvoient soutenir cette guerre mieux que l’archiduc. Ce prince étoit pressé par l'empereur de faire la paix, pareeque le grand seigneur meuaçoit la Hongrie ; et il avoit besoin d'éparguer des sommes considérables pour favoriser son élection au royaume de Bohême, qui fut faite bientôt après. Les Espagnols auroieut bien voulu lui don-
ner les moyens de continuer la guerre ; niais Charles Emmanuel, duc de Savoie, à qui ils la faisoient en même temps , ne leur permettoit pas de séparer leurs forces ; et comme ce duc recevoit de la République des secours considérables en argent, ils ne purent jamais le détacher d’avec elle.
Le conseil d’Espagne étoit fort indigné de trouver les Vénitiens en tête par-tout. Le génie doux et paisible du roi Philippe III, et du duc de Lerme son favori , ne leur suggéroit aucune voie pour sortir de cet embarras ; mais un ministre qu’ils avoient en Italie, et qui n’étoit pas si modéré qu’eux, entreprit de les en tirer.
C’étoit don Alphonse de la Cueva, marquis de Bedniar, ambassadeur ordinaire à Venise, l’un des plus puissants géuics et des plus dangereux esprits que l’Espagne ait jamais produits. On voit , par les écrits qu’il a laissés, qu’il possédoit tout ce qu'il y a dans les historiens anciens et modernes qui peut former un homme extraordinaire. Il comparoit les choses qu’ils racontent avec celles qui se passoient de son temps. Il observoit exactement les différences et les ressemblances des affaires, et combien ce qu’elles ont de différent change ce qu’elles ont de semblable. Il portoit d’ordinaire son jugement sur l'issue d'une entreprise aussitôt qu’il en savoit le plan et les fondements. S’il trouvoit par la suite qn’il n’eût pas deviné, il reniontoit à la source de son erreur, et tàchoit de découvrir ce qui l’avoit trompé. Par cette étude, il avoit compris quelles sont les voies sûres , les véritables moyens , et les circonstances capitales qui présagent un bon succès
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aux grands desseins , et qui les font presque toujours réussir. Cette pratique continuelle de lecture, de méditation et d’ observation des choses du inonde, J’avoit élevé à un tel point de sagacité, que ses conjectures sur l’avenir passoieul presque dans le conseil d’Espagne pour des prophéties.
A cette connoissance profonde de la nature des grandes affaires , il joignoit des talents singuliers pour les manier ; une facilité de parler et d écrire avec un agrément inexprimable ; un instinct merveilleux pour se connoitre en hommes ; un air toujours gai et ouvert, où il paroissoit plus de feu que de gravité ; éloigné de la dissimulation jusqu’à approcher de la naïveté ; une humeur libre et complaisante, d’autant plus impénétrable, que tout le monde croyoit la pénétrer ; des maniérés tendres , insinuantes et flatteuses, qui attiroient le secret des. cœurs les plus difficiles à s’ouvrir ; toutes les apparences d’une entière liberté d’esprit dans les plus cruelles agitations.
Les ambassadeurs d’Espagne étoient alors en posr session de gouverner les cours où ils étoient envoyés , et le marquis de Bedmar avoit été choisi pour Venise dés l’année 1607, comme pour le plus difficile des emplois étrangers, et dans lequel on ne peut s’aider de femmes, de moines, ni de favoris. Le conseil d’Espagne étoit si content de lui , que, quelque besoin qu’on en eût ailleurs, on nepouvoit même après six ans se résoudre à le rappeler.
Ce long séjour lui donna le temps d’étudier les principes de ce gouvernement, d’en démêler les plus secrets ressorts, d'en découvrir le fort et le
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fo.ible , les avantages et les défauts. Comme il vit que l’archiduc seroit obligé de faire la paix, et qu’elle ne pouvoit être qnehonteuse pour la maison d’Autriche, parceque le tort étoit de son côté, il résolut d’entreprendre quelque chose pour la prévenir.
Il considéra que, dans l'état où Venise se trouvoit , il n’étoit pas impossible de s’en rendre maître avec les intelligences qu’il y avoit , et les forces sur lesquelles il pouvoit compter. Les armées l’avoient 1 épuisée d’armes , et plus encore d’hommes capables de les porter. Comme la flotte n'avoit jamais été si belle , jamais le sénat ne s’ étoit cru si redoutable et ne craignit moins. Cependant cette flotte invincible ne pouvoit presque s'éloigner de la côte d’Istrie, qui étoit le siégé de la guerre. L'armée de terre n’étoit pas plus proche , et il n’y avoit rien à Venise qui pût s’opposer à une descente de l’armée navale d’Espagne. Pour rendre cette descente plus sûre , le marquis de Bedmar vouloit s'emparer des postes principaux, comme la place de Saint-Marc et l’arsenal; et, parcequ’il auroit été difficile de le faire pendant que la ville seroit dans une tranquili lité parfaite, il jugea à propos de faire mettre lefeu enmême temps dans tons les endroits qui en étoient le plus susceptibles , et qu’il seroit plus important 1 de secourir.
Il ne voulut pas en écrire d’abord en Espagne : il savoit que les princes n’aiment à s’expliquer sur ces sortes d’affaires que lorsqu’elles sont si avancées qu’il ne reste plus pour les exécuter que d’être j assuré de leur aveu si on réussit. Il se contenta de
marquer au duc d’Usede , principal secrétaire d état, que , voyant la honte que la maison d’Autriche recevoit dans la guerre du frioul par l'insolente conduite des Vénitiens , et que toutes les voies d’accord qui avoient été prises à Vienne et ailleurs étoient ignominieuses, il croyoit être dans l’état auquel la nature et la politique obligent un sujet fidcle à recourir aux voies extraordinaires pour préserver son prince et son pays d’une inlamie autrement inévitable; que ce soin le regarde it particulièrement, à cause de l’emploi qu’il exerçoit , dans lequel, ayant sans cesse devant les yeux les sources du mal auquel il falloit remédier , personne ne ponvoit juger mieux que lui quel devoit être ce remede ; et qu’il tâcheroit de s'acquitter de ce devoir d’une maniéré qui fût digne du zele qu’il avoit pour la grandeur de son maître.
Le duc d’Usede, qui le connoissoit pour tout ce qu’il étoit , comprit d’abord que ce discours couvroit quelque projet également important et dangereux: mais, comme les gens sages n’entrent point en connoissance de ces sortes de choses qu’ils n y soient forcés, iluecommuniqua point sa pensée au premier ministre . et il répondit au marquis de Bedmar en termes généraux, qu’il louoit son zele, et qu’il se remettoit du reste à sa prudence accoutumée. Le marquis, qui n’attendoit pas d’autre réponse, ne fut point surpris d’en recevoir une si froide ; il ne songea plus qu’à disposer son dessein , :n sorte qu’il put s’assurer d’être avoué.
Il n'y eut jamais de monarchie si absolue dans le monde que l’empire avec lequel le sénat de Ve-
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nise gouverne cette république. On y fait une différence infinie, jusque dans les moindres choses, entre les nobles et ceux qui ne le sont pas. Il n’y a que ces nobles qui puissent commander dans tous les pays qui en dépendent. Les plus grands seigneurs et les premiers magistrats de ces pays vivent avec eux comme avec des souverains, plutôt que comme avec des gouverneurs ; et si la République donne quelquefois les premières charges de ses armées à des étrangers , c’est toujours à des conditions qui les engagent à suivre nécessairement les sentiments du généralissime vénitien ,etquine leur laissent en effet que le soin de l’exécution.
Comme il n’y a point de prétexte si plausible que la guerre pour charger le peuple , celle des Uscoques donnoit aux nobles qui en avoient la conduite une belle occasion de s’enrichir. Cette guerre étoit d’une dépense excessive: ontre l’argent qui alloit en Piémont, il fallut dans la suite entretenir presque une troisième armée en Lombardie contre le gouverneur de Milan , qui menaçoit toujours de faire quelque diversion en faveur de l’archiduc. La justice de la cause de la République rendoit les commandants plus hardis à inventer de nouvelles vexations, et ne rendoit pas le peuple plus patient à les souffrir. Elles montèrent à un tel point , que le marquis deBedmarputraisonuablement s'assurer que la révolution qu'il méditoit seroit d’abord aussi agréable au peuple qu’elle seroit funeste aux grands.
Il y avoit même parmi ces grands beaucoup de personnes qui n’aimoient pas le gouvernement;
c’étoient les partisans de la cour de Rouie. Les uns, qui faisoient le plus grand nombre, ambitieux et vindicatifs , étoient irrités de ce que la République avoit été gouvernée contre leurs conseils pendant leur querelle avec cette cour. Us étoient disposés à tout faire et à tout souffrir pour ôter l’autorité des mains de ceux qui l’avoient ; et ils auroient regardé avec joie les malheurs de l’état comme les fruits d’une conduite qu’ils n’avoient pas approuvée. Quelques autres , simples et grossiers , vouloient être plus catholiques que le pape. Comme il avoit relâché de ses prétentions dans l'accommodement, ils s’imaginoient qu’il avoit été obligé de le faire par politique ; et que, s'il y avoit lieu à quelque restriction mentale dans cette affaire , il étoit à craindre que l’excommunication ne subsistât comme auparavant dans l’intention de sa sainteté. De ce nombre étoient quelques sénateurs aussi pauvres des biens de la fortune que de ceux de l’esprit , lesquels servirent beaucoup dans la suite aux desseins du marquis de Bedmar , après qu’il leur eut persuadé, à force de leur faire du bien, que depuis cette affaire on ne pouvoit plus être Yénitien en sûreté de conscience.
Quelques rigoureuses défenses qui soient faites aux nobles d’avoir commerce avec les étrangers , il avoit trouvé desmoyens pour faire des liaisons étroites avec les plus mal-aisés et les plus mécontents. S’ils avoient quelque proche parente dans des couvents, quelque courtisane, ou quelque ecclésiastique affidé, il achetoit la connoissance de ces personnes à quelque prix que cç fût ; et il leur faisoit des pré»
sents , qui ue laissoient pas d’être de grande valeur , quoiijue ce ne fussent d ordinaire que des curiosités des pays etrangers. Ces libéralités , faites sans nécessité , firent penser à ceux qui les recevoieut qu'ils pouvoient s’en attirer de plus considérables. Dans cette vue , ils satisfirent pleinement sa curiosité sur toutes les choses dont il s’informa d’eux: ils prirent soin de s’informer eux-mêmes de celles qu’ils ne savoient pas assez bien pour répondre à ses demandes; et sa reconnoissance surpassant leur attente, ilsn’eurent point de repos qu’ils n’eussent engagé leurs patrons dans ce commerce. Il faut croire que la nécessité en fut cause , et que ces nobles ne purent voir sans envie des personnes , entièrement dépendantes d’eux, devenues plus riches qu’eux par desprésents qui n’étoient faits qu’à leur considération. Quoi qu’il en soit, depuis ce temps il n’y “ut plus de délibération du sénat qui fût sécrété pour l’ambassadeur d’Espagne: il étoit averti de toutes les résolutions qui s’y prenoient; et les généraux de l’archiduc savoient celles qui regardoient la guerre avant que ceux de la République eussent l’ordre de les exécuter.
Avec ces intelligences , il falloit à l’ambassadeur un nombre considérable de gens de guerre pour réussir dans son entreprise ; mais comme il y avoit une puissante armée espagnole en Lombardie, il ne craignit pas de manquer d'hommes , pourvu qu’il eût uu gouverneur de Milan capable d'entrer dans ses desseins. Le marquis d'Inoiosa , quil’étoit alors , avoit des liaisons trop étroites avec le duc de Savoie pour y entendre ; il venoit de siguer le traité
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d'Ast, dont la France et les Vénitiens avoient été médiateurs entre ce prince et lui. L’ambassadeur, quisavoitque cette négociation ne seroit point approuvée en Espagne, y écrivit pour le faire rappeler , et sollicita en même temps don Pedre de Tolede , marquis de Villefranche , son intime ami , de briguer le gouvernement de Milan. Don Pedre eut ordre de partir incessamment pour aller prendre la place d'Inojosa , sur la fin de l’année t6i 5 ; et il ne fut pas plutôt arrivé à Milan , qu’il en donna avis à Venise par le marquis de Lare.
L’ambassadeur communiqua son projet à ce marquis de la maniéré qu’il jugea la plus propre pour le faire agréer, et il le chargea principalement de savoir si le nouveau gouverneur pourroit lui donner quinze cents hommes de ses meilleures troupes quand il seroit temps. Don Pedre, charmé delà grandeur de l’entreprise, résolut de la seconder autant qu'il pourroit le faire, sans s’exposer à une ruine certaine si elle manquoit. 11 dépêcha une seconde fois le marquis de Lare à Venise pour en assurer l’ambassadeur; mais en même temps il le pria de considérer qu’il n’y avoit pas apparence d’euvoyer les hommes qu’il demandoit , sans les choisir extrêmement ; et que s’ils venoieut à périr, il seroit inexcusable d’avoir exposé à un danger si considérable tout ce qu’il y avoit de plus braves soldats dans son armée; qu’il lui en donneroit pourtant le plus qu’il lui seroit possible , et qu'il les choisiroit si bien , qu’il répondroit d’eux comme de luiinême.
Rien n'étoit plus important pour le dessein de
l’ambassadeur que d'empêcher toute sorte d’accommodement. Daus cette vue, il obligea le marquis de Lare à faire des propositions de paix fort déraisonnables au sénat de la part du gouverneur de Milan. Le sénat y répondit avec indignation, comme ilsavoientprévu,et ne voulut point entrer en négociation avec eux. Don Pedre n’oublia rien aussi de son côté pour aigrir davantage les choses. Le duc de Mantoueétoit peu disposé à accorder le pardon de ses sujets rebelles, qu’il avoit promis par le traité d’Ast : on l'encouragea à s’ obstiner sur cet article , et à continuer les exécutions qu’il avoit commencées contre eux. On fit des propositions au duc de Savoie pour l’accomplissement de ce traité, qu'on savoit bien qu’il u’accepteroit pas; et ou s’excusa de désarmer après lui , comme on le devoit , sous prétexte de la guerre du Frioul , où l’Espagne ne pouvoit plus se dispenser avec honneur de prendre parti: l’armée vénitienne avoit passé le Lizouzo , et assiégé Gradisque, capitale des états de l’archiduc.
Le conseil d’Espagne , qui avoit paru neutrejusqu’alors , voyant qu’on vouloit dépouiller ce prince , menaça dese déclarer. En ce tetnpsprit fin la mésintelligence qui étoit daus la maison d'Autriche entre la branche d’Espagne et celle d’Allemagne, depuis le différent du fils et du frere de Charlcs-Quint pour la succession de l’empire. L’intérêt que le* Espagnols prirent en cette guerre fut la première marque de cette réconciliation. Don Pedre fit avancer le mestre-de-camp Gambalotta auprès de Crème ■vec des troupes ;et il fit monter vingt-quatre pièces
de batterie à Pavie , qui , à ce qu’il publioit , dévoient bientôt accompagner un corps de buit mille hommes commandé par don Sancbe de Lune. D’autre côté , le vice-roi de Naples , qui croisoit la Méditerranée avec la flotte d’Espagne, menacoit d’attaquer le duc de Savoie par Villefranclie. Il fermoit le chemin à tous les secours qui venoient par mer à la République , et il se mettoit tous les jours en devoir d'entrer dans le golfe pour tenir en échec la flotte de Venise.
Les ministres vénitiens ayant déclamé dans toutes les cours contre la violence de ce procédé, le marquis de Bedmar entreprit de le justifier: il crut même qu’il étoit important pour son dessein de renverser les fondements de la vénération que toute l’Europe avoit depuis tant de siècles pour cette république, comme pour le plus ancien et le pins libre de tous les états. Cette liberté avoit été nouvellement prouvée et relevée plus haut que jamais, à l’occasion du différent avec le pape, par plusieurs écrits qui passoient encore pour invincibles, quoique le parti contraire n’eût pas manqué d’habiles gens qui y avoient répondu.
L'ambassadeur s’étant mis à les examiner de nouveau réfuta en peu de chapitres les nombreux volumes des auteurs vénitiens , sans faire l’honneur à un seul de le nommer : et comme il n’y a point de question sur les matières de cette nature qu’un habile homme ne puisse rendre problématiques, sous prétexte d’établir le droit des empereurs sur Venise, il fit voir que l’indépendance de cette république n’étoit qu’une chimere, aussi bien que
son empire sur la mer. Comme il u’étoit pas nécessaire pour sou but qu’il fût connu pour auteur de ce libelle, il le fit publier si adroitement qu’on n’a point su pendant sa vie qu’il y eût part. Il paroit étrange qu’on ne l’en soupçonnât pas ; mais il est à croire que les Vénitiens ne le oonnoissoient pas encore bien : ses maniérés vives et emportées, qui étoient les seules qu’il faisoit paroître , ne leur permettoient pas de penser qu’un homme d’un caractère si impétueux pût être l’auteur d’une satire d’état , du plus grand raffinement de délicatesse. L’équité et la bonne foi seinbloient y régner par-tout; et les déclamations contre les attentats des Vénitiens, qui y étoient mêlées, étoient retenues dans les termes d'une modération apparente, qui suffisoit seule pour les rendre plausibles. Cet ouvrage , qui avoit pour titre , Sqmttinio délia libertà -veneta, fit beaucoup de bruit.
Dans l’ignorance où Ton étoit de l’auteur, le soupçon tomba naturellement sur la cour de Rome , à cause des écrits précédents. Les savants du sénat crurent que tout le monde en sentoit la force comme eux ; ils s’en effrayèrent plus qu’ils n’auroient fait de la perte d’une bataille, et Era-Paolo eut ordre de l’examiner. Cet homme, qui s’ étoit joué des autres écrivains du parti contraire, déclara qu’il ne falloit point répondre à ce dernier, parcequ’on ne le pouvoit faire qu’en éclaircissant des choses qu’il étoit plus à propos de laisser ensevelies dans les ténèbres de l’antiquité ; que si pourtant le séuat jugeoit qu’il fût de la dignité de la république de se ressentir de cet outrage , il se chargeoit de mettre la cour
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CONJURATION de Rome eu si grande peine de se défendre , qu’elle ne penseroit plus à attaquer. Cet avis, qui lut suivi dans la première chaleur du ressentiment, donna la joie à Fra-Paolo de publier sa cliere Histoire du concile de Trente, qui n’auroit paru de sa vie sans cette occasion.
Cependant la campagne de l’année 1616 s’étant passée sans avantage considérable de part ni d’autre , le duc de Savoie et les "Vénitiens, qui ne vonloient pas exposer au hasard d 'une seconde la gloire qu’ils avoient acquise, donnèrent pouvoir à Gritti, ambassadeur de Venise à Madrid, de renouer la négociation. Les Espagnols , indignés de la résistance qu’ils avoient trouvée , firent des propositions si déraisonnables, qu’elles n’eurent point de suite. Gradisque demeura bloquée. On continua de se battre pendant l’hiver, et les armées se mirent en campagne au printemps avec une ardeur qui promettoit de plus grands succès que ceux de l’année précédente. La treve de Hollande ayant rendu inutiles la plupart des troupes de cet état, et réduit les aventuriers français et allemands à chercher de l’emploi ailleurs, les comtes de Nassau et de Lievestein amenèrent huit mille hommes hollandais ou wallons au service de la république. Les Espagnols firent de grandes plaintes au pape de ce que les Vénitiens exposoient l’Italie à l’infection de l’hérésie, par le commerce de ces gens de guerre: mais l’ambassadeur vénitien lui fit comprendre que c’étoit moins l’intérêt de la religion qui faisoit parler les Espagnols, que la douleur de voir deux grandes républiques uuir leurs forces contre eux.
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Le marquis de Bedmar eût été bien embarrassé si le pape eût obligé les Vénitiens à licencier ces hérétiques. Comme la plupart des gens de guerre n’ont que leur profit en vue quand ils serrent un prince étranger, il espéroit d'engager les chefs de ces troupes mercenaires dans son dessein , moyennant quelque somme , et sur l’espérance du pillage de Venise. Il jeta les yeux, pour négocier cette affaire , sur un vieux gentilhomme français, nommé Nicolas de Renault, homme de savoir et de tête, et qui étoit réfugié à Venise pour quelque sujet qu’on n’a jamais pu découvrir : le marquis de Bedmar l’avoit vu depuis long -temps chez l’ambassadeur de brance , où il demeuroit. Dans quelques conversations que le hasard leur fit avoir ensemble , Renault le connut pour être aussi habile homme qu’on le croyoit; et le marquis, qui étoit bien aise d’avoir à lui chez l’ambassadeur de Erauce un ami de ce caractère, avoit fait une liaison étroite avec lui.
Quoique cet homme fût extrêmement pauvre, il estimoit plus la vertu que les richesses : mais ilaimoit plus la gloire que la vertu ; et , faute de voies innocentes pour parvenir à cette gloire, il n’eu étoit point de si criminelles qu’il ne fût capable de prendre. Il avoit pris dans les écrits des anciens cette indifférence si rare pour la vie et pour la mort, qui est le premier fondement de tous les desseins extraordinaires ; et il regrettoit toujours ces temps célébrés où le mérite des particuliers faisoit la destinée des états , et où tous ceux qui en avoient ne manquoient jamais de moyens ni d’occasions de le faire paroître.
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CONJURATION Le marquis de Bedmar qui l'avoit étudié à fond, et qui avoit besoin d’un bomme à qui il pût confier entièrement la conduite de son entreprise , lui dit en la lui déclarant qu il avoit compté sur lui dès la première pensée qu'il en avoit eue. Renault se tint plus obligé de cette assurance qu il n’auroit fait de toutes les louanges imaginables : l’âge avancé où ilétoitne le détourna point de cet engagement; moins il avoit à vivre , moins il avoit à risquer. Il ne crut pas pouvoir mieux employer quelques tristes années qui lui festoient à passer, qu’en les hasardant pour rendre son nom immortel. Le marquis de Bedmar lui donna des lettres-de-cliange et de créance nécessaires pour négocier avec les chefs des Hollandais : il le chargea de ne point expliquer encore l’entreprise, et de laisser seulement entendre que , les choses étant aigries au point qu’elles l’étoient entre la république et la maison d’Autriche , l’ambassadeur d’Espagne, qui étoit à Venise, prévoyoit quelque conjoncture qui pouvoit exposer sa personne à la fureur du peuple de cette ville, et que , pour s’en garantir , il vouloit s’assurer d’un nombre considérable d’amis fideles et résolus. Le prétexte étoit grossier; mais le moindre voile est d'un grand secours dans ces sortes d'affaires : il importe peu qu’on connoisse qu’il y a du mystère, pourvu qu’on ne le pénétré point. Par ce moyen il espéroit de débaucher l’élite de l’armée de terre des Vénitiens , et que le reste demeureroit si foible , qu’il seroit aisé à don Pedre de la défaire eu chemin , si on vouloit l’amener à Venise pour s’opposer aux conjurés.
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L’armée de mer étoit bien pins à craindre ; elle étoit de tout temps en possession de vaincre, et bien plus aisée à ramener. La meilleure partie des soldats étoient sujets naturels de la république. Il ne falloit pas douter qu'au premier éclat de la conjuration elle ne volât à Venise. Espérer que la Hotte djEspagnc la déferait, c’étoit un coup peu sûr, et il n'eût pas été sage de remettre au hasard d’un combat le succès d’une entreprise qui d’ailleurs étoit déjà si hasardeuse : il falloit trouver quelque moyen de mettre cette flotte hors d’état de servir.
L ambassadeur, qui n’avoit pas tant d’expérience des choses de la nier que le vice-roi de Naples, qui commandoit l’armée navale d’Espagne , crut devoir le consulter sur ce sujet. Ce vice-roi, qui devoit être le principal acteur de la tragédie que l’ambassadeur composoit, étoit ce duc d'Ossoue si fameux par ses galanteries, aussi entreprenant que don Pedre et que le marquis de Bedmar. Cette ressemblance d’humeur avoit établi une étroite intelligence entre ces trois ministres. Don Ped^-e et le dnc d’Ossone n’étoient pas de grands hommes de cabiuet ; et ce duc étoit même quelquefois sujet à des bizarreries qui approchoient de l’extravagance : mais la déférence qu’ils avoient tous deux pour le marquis de Bedmar leur tenoit lieu de toute l’habileté qu’ils n’avoient pas.
Les profits que la piraterie apporte à ceux qui 1 exercent sous quelque protection puissante avoient attiré dans la cour du vice-roi de Naples tout ce qu’il y avoit de corsaires renommés sur la Méditerranée. Ce vice roi, qui étoit fécond en desseins
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extraordinaires, et plutôt prodigue qu’avare, ne les protégeoit pas tant pour la part qu’ils lui faisoient de leur butin , que pour avoir toujours auprès de lui un nombre considérable de gens prêts à tour faire. Non content de les recevoir, quand il en savoit quelqu’un d’un mérite au-dessus du commun, il le recberchoit, et lui faisoit de si grands avantages qu’il l’attiroit infailliblement auprès de lui : il en avoit usé de cette sorte avec le capitaine Jacques Pierre, normand de naissance, et si excellent dans ce métier, que tous les autres se faisoient gloire de l’avoir appris de lui.
L’esprit de ce capitaine ne tenoit rien de la barbarie de ce genre de vie. Ayant gagné de quoi subsister honnêtement, il résolut de le quitter, quoiqu’il fût encore daDs la fleur de l’âge; et il choisit les états du duc de Savoie pour sa retraite. Ce prince , amoureux de tous les talents extraordinaires, et qui en savoit d’autant mieux le prix que la nature l’en avoit partagé libéralement, connoissant de réputation ce corsaire pour un des plus braves hommes du monde , lui permit de s’établir à Nice. Tout ce qu’il y avoit de gens de mer , soldats , officiers , et matelots, qui fréquentoieut cette côte, faisoient régulièrement leur cour au capitaine : ses conseils étoient des oracles pour eux; il étoit arbitre souverain de leurs différents, et ils ne ponvoient se lasser d'admirer un homme qui avoit abandonné nue profession dans laquelle il étoit si entendu, et la plus difficile de toutes à quitter.
De ce nombre étoit un nommé Vincent Robert, d« Marseille , lequel , ayant abordé en^Sicile , où le
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duc d'Ossone ctoit alors vice-roi , y reçut un si bon traitement qu’il prit parti à son service. Le duc, ayant appris que ce Robert étoit camarade du capitaine , se plaignit familièrement à lui de ce que son ami avoit préféré les états du duc de Savoie à son gouvernement pour choisir une retraite. Il accompagna cette plainte de témoignages extraordinaires de l’estime qu’il faisoit du courage et de l’expérience du capitaine en fait de marine , et il finit par des assurances de ne rien épargner de ce qui dépendoit de lui pour attirer dans sa cour un homme d’un mérite si singulier. Robert se chargea avec joie de cette négociation; et elle fut soutenue par de si grandes avances de la part du vice-roi, que le capitaine fut contraint de se rendre , et d’aller s’établir en Sicile avec sa femme et ses enfants.
Comme le capitaine n’avoit point encore perdu la mer de vue , il n’étoit pas bien guéri de la passion qu il avoit eue pour elle. Le vice-roi avoit fait faire depuis peu de si beaux galions , et quelques caravanes de Turcs fort riches étoient en route avec des escortes si foibles , que le capitaine ne put résister à cette tentation.il n’eut pas sujet de s’eu repentir: il fit un butin incroyable ; et le duc d’Ossone, qui vécut dès-lors avec lui comme avec un frere , lui en laissa la meilleure partie , à condition qu’il le. suivroit à Naples , où les ordres du roi appeloieut ce duc pour y commander, et qu’il feroit un voyage en Provence pour débaucher tout ce qu’il connoissoit de meilleurs hommes de mer sur cette côte. Le capitaine en amena assez pour armer cinq grands vaisseaux qui appartenoicut au vicc-roi en propie,
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i ofi CONJURATION
et sur lesquels i] eut une autorité absolue. Avec eette petite flotte il saccagea impunément toutes les isles et les côtes du Levant, et termina sa pre? miere campagne par un grand combat, dans lequel il prit ou coula à fond une grosse escadre de gar leres turques.
Ce fut en ce temps que le marquis de Bedmar communiqua son dessein au duc d’Ossone, assuré qu’il n’auroit pas de peine à l’y embarquer, Ce duc, qui affectoit l’empire de ces mers , ne soubaitoit rien plus ardemment que de ruiner les seuls qui pussent le disputer, et qui n’étoient pas si aisés à battre que les Turcs. Il s’en ouvrit au capitaine , et lui proposa les difficultés. Le capitaine ne les crut pas insurmontables; et, après plusieurs jours de conférences sécrétés, il sortit de Naples à l’improviste, et dans un équipage qui marquoit une précipitation et une frayeur extrême. Le vice-roi mit des gens en campagne de tous côtés, excepté celui par où il éloit allé , avec ordre de le prendre mort ou vif. Sa femme et ses enfants furent emprisonnés et détenus depuis ce jour dans un état très cruel en apparence. Tous ses biens furent confisqués ; et la colere du duc éclata avec tant de fureur, que tout Naples en fut surpris, quoiqu’il y fût connu depuis long-temps pour aussi emporté qu’il l’étoit. Comme le capitaine ne paroissoit pas moins reT muant que le vice-roi , on ajouta aisément foi à leur mésintelligence ; et Ton crut que cet homme avoit traité quelque chose contre l’Espagne ou contre les intérêts du duc et ses desseins particuliers : cepen-r daut il retourna à son premier asile.
Le duc de Savoie étoit en guerre ouverte avec les Espagnols , et il étoit conuu pour le plus généreux prince du monde. Quoiqu’il eût témoigné quelque déplaisir lorsque le capitaine avoit quitté ses états pour aller en Sicile, le fourbe n'hésita pas à aller se jeter à ses pieds. Il lui conta plusieurs faux desseins du vice-roi contre la république de Venise, horribles seulement à penser, mais qui n’avoient rien de commun avec le véritable , et dans lesquels n’ayant pas cru pouvoir s’engager avec honneur, il avoit voulu prendre quelques mesures pour se sauver de Naples avec ses biens et sa famille ; mais qu’ayant su que le vice-roi avoit découvert sa résolution , il a voit été contraint de s’enfuir en ce triste équipage, pour se dérobera sa fureur, et d’abandonner tout ce qu’il avoit de plus cher au monde à la discrétion du plus cruel de tous les hommes.
Le duc de Savoie fut touché de pitié à ce funeste récit, et le reçut à bras ouverts. Il dit au corsaire, que ses intérêts étant liés étroitement avec ceux de la république , il se chargeoit de reconnoître le service qu’il rendoit à la cause commune , si les Vénitiens ne le recouHoissoient pas. Il ajouta qu’il étoit important que le sénat fût instruit par sa propre bouche des desseins du duc d’Ossone ; et, après l’avoir exhorté à supporter sa disgrâce en homme de courage, l'avoir équipé de toutes choses, et lui avoir fait un présent magnifique , il lui fit prendre le chemin de Venise, avec des lettres de créance et de recommandation.
Les Vénitiens ne furent pas moins pitoyables que le duc de Savoie. La fuite, les larmes , la pauvreté.
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le désespoir, la réputation du capitaine , l’espéranee qu’il attireroit à leur service ce grand nombre de gens de cœur qu’il avoit attirés au service du duc d’Ossone, mais sur-tout les desseins qu’il racontoit de ce duc, et qu’il avoit inveutés aussi vraisemblables qu’il étoit nécessaire: toutes ces choses parlèrent si puissamment en sa faveur, qu’on lui donna d’abord un vaisseau à commander. Ce n’est pas que Contarini , ambassadeur à Rome , ne remontrât, par ses lettres , que cet homme venant d’auprès du viceroi, il falloit toujours s’en délier ; mais la crainte, qui avoit produit dans l’esprit des Vénitiens la crédulité qui la suit toujours , l’emporta sur ce prudent avis. Peu de temps après, la flotte étant sortie en mer, le capitaine , qui savoit de quelle importance il étoit qu’il se signalât, fit des prises si considérables sur, les TJscoques , dans quelques commissions qu’il se fit donner de les poursuivre , qu’au retour de cette course onajouta onze naviies à celui qu’il avoit déjà.
Il rendit compte de ses heureux succès au duc d'Ossone , et finit sa dépêche par ces mots; « Si ces « Pantalons croient tou ours aussi de léger qu’ils « ont fait jusqu’ici, j’ose assurer votre excellence ,
monseigneur, que je ne perdrai pas mon temps en « ce pays. »Il écrivit en même temps à tous ses camarades qu’il avoit laissés à Naples , pour les attirer au service de la république. Il ne lui fut pas difficile de les débaucher: depuis sa fuite, le vice-roi, feignant de les avoir pour suspects , les traitoit aussi mal qu’il les avoit bien traités auparavant.
Le due d’Ossone faisoit de grandes plaintes de lit protection que la république avoit accordée au ca-
pitaine. Pour s’eu venger, il retira près île lui les Uscoques , que les armes vénitiennes avoient cli:issés «le leurs asiles. Sous sa protection , ils recoramencereutà (airelles courses : ilsprireut un grand vaisseau qui venoit de Corfou à Venise , et ils en vendirent publiquement le butin sous sou . tendard. 11 viola la franchise des ports : fit des représailles considérahlespour dessujets légers ; refusa d’obéir aux ordres qui lui vinrent d’Espagne de relâcher ce qu’il avoit saisi, et publia un manifeste pour rendre raison de sa désobéissance. Il envoya une grande flotte croiser l’Adriatique, et fit entrer en triomphe dans Naples les prises qu’elle fit sur les Vénitiens. Enfin il ruina leur commerce , aux dépens des Napolitains même qui y étoieut intéressés ; et les fermiers des revenus du royaume s’en étant voulu plaindre , il les menaça de les faire pendre.
Comme il n’y avoit pas guerre déclarée entre l’Espagne et la république , les Vénitiens ne pou- Toient sortir de l'étonuement où les jetoit une conduite si irrégulière. Presque tous ne l’imputoient qu’à la seule extravagance du duc d’üssone ; mais les plus sages, qui savoieut qu'il n’y a rien de si utile que ces sortes de fous quand on les sait mettre en œuvre , crurent que les Espagnols se servoient des caprices du duc pour faire toutes les démarches qu’ils ne vonloient ni avouer ni soutenir. Ses discours familiers n’étoientque de surprendre les ports d'Istrie appartenants à la république ; de saccager ses isles , et même de faire , s’il se pouvoit , quelque descente à Venise. Il en étudioit le plan avec ses courtisans. Il faisoit faire des cartes exactes des envi-