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CONJURATION rons, fabriquer des barques, desbrigantins, et autre» petits bâtiments propres à toute sorte de canaux; essayer combien chaque profondeur d’eau pouvoit soutenir de poids sur différentes largeurs ; et il inventoit tous les jours de nouvelles machines pour diminuer ce poids, et faciliter le mouvement. Le résident vénitien qui étoit à Naples en dounoit exactement avis , au grand désespoir du marquis de Bedmar, qui commença à se repentir de s’être lié d’intérêt avec un homme si étourdi : mais le succès trompa ses craintes..
Le vice-roi faisoit toutes ces choses si hautement, que les Vénitiens ue firent qu’en rire. Les plus sages même ne purent croire qu’il y eût rien de solide caché sous des démonstrations si manifestes. Le duc continua ses préparatifs tant qu’il voulut , sans qu’on en prît le moindre ombrage ; et. son indiscrétion , qui devoit ruiner l’entreprise , l’avança plus que toute la circonspection du marquis de Bedmar. Néanmoins le marquis jugea qu’il falloit en hâter l’exécution, soit pour ne pas donner aux Vénitiens le loisir de faire des réllexions, soit â cause du danger où sa personne étoit exposée tous les jours. La flotte vénitienne ayant une fois présenté la bataille à celle d’Espagne , qui la refusa, et saccagé les côtes de la Bouille, la canaille de Venise en conçut une joie si insolente, que l’ambassadeur et toute sa maison auroient été infailliblement massacrés si l’on n’y eût envoyé des gardes.
Il reçut ce même jour des nouvelles du camp devant Gradisque , qui le consolèrent de cet accident. Renault lui maudoit qu’il avoit trouvé les
CONTRE VENISE, esprits si heureusement disposés, que sa négociation avoit été conclue en peu de temps. L’ambassadeur lui ordonna de passer à Milan avant que de revenir ; et don Pedre le reçut avec toutes les caresses dont les grands ont coutume d'aveugler les esprits de ceux qui se perdent pour leur service. Ils convinrent ensemble qu’il falloit avoir quelque ville dans l’état de terre-ferme des Vénitiens , dont on pût s’emparer en même temps que de Venise ; que cette ville brideroit les autres ; serviroit comme de place d’armes à l’armée espagnole qui les attaqueroit, et de barrière à celle de Venise , si elle se mettoit en devoir de les secourir.
Renault passa par les principales , et s’arrêta quelque temps à Crème pour y former une faction , à la faveur d’un lieutenant français , nommé Jean Rerard, d’un capitaine italien, et d’un lieutenant provençal, que don Pedre y avoit déjà gagnés. Ces trois hommes offrirent de cacher cinq cents Espagnols dans la ville, sans donneraucun soupçon au commandant vénitien, et de s’en emparer hnit jours après. Par l’examen que Renault fit de la chose sur le lieu, il jugea quelle étoit presque infaillible avec ce nombre de gens. Il ne falloit que couper la gorge à une misérable garnison qu’on avoit tirée des milices du pays, parceque toutes les troupes réglées de la république étoieut dans les places du Erioul ou dans les armées.
Le duc d’Ossone avoit aussi fait convenir le marquis de Redmar qu’il étoit nécessaire d’avoir quelque place des Vénitiens sur le golfe , pour donner la main anx LTscoques et à l’archiduc, et pour servir
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de retraite à la flotte d’Espagne, si par quelque accident elle étoit obligée de chercher un asile dans cette mer quand elle y seroit engagée. Ils choisirent à cette fin Maran, place forte dans une isle confinant à l’Istrie , et qui a un port capable de recevoir une grande flotte. Un Italien , nommé Mazza , qui depuis quarante ans en étoit sergent-major, y avoit presque autant d’autorité que le gouverneur. Moyennant une somme considérable et l’assurance du commandement , cet homme promit à un émissaire du duc d’Ossone de tuer ce gouverneur au premier ordre , et de se rendre ensuite maître de la place , pour la tenir au nom des Espagnols. Il lui étoit presque aussi aisé d’exécuter cette promesse que de la faire: le gouverneur, qui étoit le provéditeur Lorenzo Tiepolo, vivoit avec lui dans une grande familiarité; et, parceque la charge de provéditeur lui donnoit beaucoup d occupation sur cette frontière en temps de guerre, il se reposoit entièrement sur le sergent-major de ce qui regardoit le dedans de la place, comme sur le plus ancien et le plus capable officier de la garnison.
Les affaires étant dans cet état, l’ambassadeur crut devoir mettre la derniere main à son ouvrage. Ce n’est pas qu’en attendant encore il ne pût ajouter beaucoup de choses aux mesures qu'il avoit prises ; mais il savoit que la longueur est mortelle aux desseins de cette nature. Il est impossible que tous les différents moyens qui peuvent contribuer au bon succès se trouvent dans le même temps en état de servir: les premiers changent de face, pendant que les autres se préparent ; et quandonest unefois
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assez lieureux pour en pouvoir joindre ensemble un nombre suffisant, c’est une faute capitale de laisser passer le point fatal d’une conjoncture si précieuse.
Il étoit d’une importance extrême pour l'honneur de la couronne d’Espagne que son ambassadeur ne pût être convaincu d’avoir eu part à l’entreprise si elle manquoit. Dans cette vue, il résolut de ne se découvrir à aucun autre des conjurés qu’à Renault et au capitaine : ces deux hommes même ne se connoissoient pas. Ils ne venoient point chez lui qn'il ne les mandât; et il avoit toujours observé de leur donner des temps différents, afin qu’ils ne pussent s’y rencontrer. S’ils avoient à être découverts , il seroit beaucoup plus avantageux pour lui qu'ils n’eussent eu aucune liaison ensemble. Dans cette crainte, il auroit bien voulu continuer de les faire agir chacun de leur côté sans se connoître l’un l’autre, comme il avoit fait jusqu’alors : mais, après y avoir songé mûrement, il jugea que c’étoit une chose impossible; et, désespérant en son ame du succès de son dessein s’il n’établissoit entre eux une union parfaite , il résolut de franchir ce pas , quelque fâcheux qu’il le trouvât.
Quoique tous deux eussent du courage et de la conduite, Renault se piquait principalement de disposer si bien les choses que l’exécution en fût aisée et le succès infaillible. Le capitaine, au contraire, qui n’étoit pas à beaucoup près si avancé en âge , se piquoit sur-tout d’être homme de grande exécution , et capable d’une résolution extraordinaire. Le marquis lui exposa les diverses négociations que Renault avoit faites ; son savoir, qui pouvoit fournir des s.-réal. 7
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expédients pour toutes rencontres; son éloquence et son adresse à gaguer de nouveaux partisans ; son talent pour écrire, si nécessaire dans une occasion où il falloit être instruit continuellement de l’état des flottes, des provinces et des armées: il ajouta qu'il avoit pensé qu’un homme de cette sorte seroit d’un grand soulagement au capitaine ; que c’étoit uu vieillard de grande expérience , qui ne manquoit ni de cœur ni de fermeté ; mais que son âge et sa profession u’homme de cahinet plutôt que d’homme de guerre le rendoient incapable de partager avec le capitaine la gloire de l’exécution. Pour Renault, il lui dit seulement que le capitaine étoit l’homme du duc d’Ossone, et que ce duc devant avoir la meilleure part dans leur dessein, il n’y avoit pas apparence de rien cacher à son confident ; qu’il le conjuroit de condescendre aux maniérés du corsaire, autant qu’il seroit besoin pour leur but, et de lui témoigner toute la déférence qui pouvoit gagner l’esprit d’un homme de main , fier et présomptueux au dernier point.
Le marquis de Bedmar ayant travaillé de cette sorte pour disposer ces deux hommes à vivre bien ensemble, son étonnement fut extrême la première fois qu’il les fit rencontrer chez lui, quand il les vit s’embrasser avec beaucoup de tendresse aussitôt qu’ils eurent jeté les yeux l’un sur l’autre. Il n’est point d’esprit si fort qui ne fasse d’abord un jugement déraisonnable des choses qui le surprennent extrêmement: la première pensée de l’ambassadeur fut qu’il étoit trahi. Comme il étoit prévenu que ces deux hommes ne se connoissoient point, il ne
pouvoit comprendre pourquoi ils lui avoient caché qu’ils se connussent : ce mystère fut bientôt éclairci. Il snt qu’ils s’étoient vus chez une fameuse Grecque, femme d’un mérite extraordinaire pour une courtisane. Il n’en falloit point d’autre preuve que cette aventure, où elle avoit gardé si religieusement le secret qu’ils l’avoient priée de faire de leur nom. Cette exactitude leur parut d’autant plus admirable , qu’elle n’ignoroit pas qu’ils avoient conçu beaucoup d’estime l’un pour l’autre.
L’ambassadeur , pleinement revenu de sa surprise, fut ravi de trouver toute faite une union qu’il souhaitoit si fort. Ils avouèrent dans la suite de la conversation qu ils avoient fait dessein chacun en leurparticulier de s’engager l’un l’autre dans l’entreprise. Comme ils étoient tout pleins de leur projet, dans les entretiens qu’ils avoient eus ensemble chez cette Grecque , ils étoient tombés quel quefois sur les matières de cette nature, en par lant des affaires du temps, de l’état, et de la guerre. C’avoit été sans se découvrir, et plus encore sans avoir dessein de le faire : cependant ils reconnurent de bonne foi, en présence de l’ambassadeur , que la chaleur du raisonnement les avoit quelquefois portés un peu loin, et qu’ils avoient trop donné à connoitre leurs sentiments. L’ambassadeur les convia à profiter de cette réflexion , pour être plus circonspects à l’avenir, et à reconnoitrc par cette expérience que, pour tenir une grande affaire véritablement secrete, ce u’est pas assez de ne rien dire ni faire qui ait dn rapport avec elle; qu’il ne faut pas seulement se souvenir qu’on la sait.
Ensuite Renault exposa que, depuis les bruits de paix qui s’étoient renouvelés sur la fin du mois de juin, les officiers vénitiens avoient fort maltraité les troupes étrangères; et que, n’étant plus retenues par l’autorité du comte de Nassau, qui étoit mort environ ce même temps, elles avoient mal servi devant Gradisque : que le général de la république, craignant qu’elles ne fissent pis , les avoit séparées eu divers postes les plus éloignés l’un de l’autre qu’il avoit pu choisir : que cette précaution ayant rendu publique la défiance où l’on étoit de leur fidélité, elles s’étoient mutinées; et qu’ayant refusé avec insolence d’exécuter quelques ordres du sénat, ce général avoit cru qu’il étoit de sou devoir de faire mourir les principaux séditieux: qu’il avoit confiné les chefs à Padoue, et distribué le reste en diverses places de Lombardie, jusqu’à ce qu’on les put payer et que l’exécution des traités permit de les licencier.
Renault ajouta que le lieutenant du comte de Nassau, qui étoit un des principaux avec qui il avoit négocié, avoit été relégué à Bresse; qu’il y avoit fait une trame, à la faveur de laquelle il étoit près de mettre cette ville entre les mains de don Pedre ; et qu’il étoit nécessaire de se résoudre avant toutes choses sur ce dessein particulier, parceque ce lieutenant pressoit par ses lettres pour avoir une réponse décisive.
L’ambassadeur répondit qu’il ne falloit rien remuer de ce côté, qu’on ne fût maître de Venise; qu’alors même on n’auroit besoin que d’une seule place en Lombardie ; qu’on étoit assuré de Crème ,
et que cette nouvelle entreprise ne feroit que diviser leurs forces ; qu’on entretint pourtant dans leur bonne disposition ceux qni étoient gagnés, mais qu’on différât toujours l’exécution sous divers prétextes ; et que, plutôt que de s’exposer à faire le moindre éclat, on abandonnât entièrement cette pensée.
Renault reprit qu’outre ce lieutenant , il avoit négocié avec trois gentilshommes français , nommés Durand , sergent-major au régiment de Lievestein , de Brainville, et de Bribe ; avec un Savoyard, nommé de Ternon, qui s’étoit trouvé autrefois à l’escalade de Geneve ; un Hollandais , nommé Théodore ; Robert Revellido , ingénieur italien , et deux autres Italiens qui avoient eu autrefois de l'emploi dans l'arsenal, nommés Louis de Villa-Mezzana, capitaine de cbevaux-légers , et Guillaume Retrosi, lieutenant du capitaine Honorât dans Parme : qu’il avoit jugé nécessaire de s’ouvrir entièrement à ces neuf personnes ; mais que de la mauiere dont il les avoit choisies, il répondoit sur sa tète de leur fidélité : que pendant son séjour au camp ils avoient déjà gagné pins de deux cents officiers; que pour ces officiers, il leur avoit seulement fait entendre, comme l’ambassadeur l’avoit ordonné, qu’il s'agissoit d’aller à Venise délivrer son excellence des mains de la populace de cette ville, quand il en seroit temps: que depuis son retour, ayant écrit qu’on lui fit savoir au juste le nombre d’hommes sur lequel il pouvoit faire fonds, et qu’on n’avançât rien que de parfaitement sûr, on lui mandoit qu’il pouvoit compter sur deux mille hommes de troupes de Lie-
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vestein , pour le moins , et sur deux mille trois cents de celles de Nassau ; et que tous les officiers étoient prêts à se venir mettre entre ses mains pour assurance de cette parole : que dès le commencement de cette négociation ils avoient flatté leurs soldats de l’espérance de quelque expédition, où on les conduiroit quand ils seroient congédiés par la république , et où ils se récompenseroient libéralement de la misere qu’ils avoient soufferte: qu’il ne falloit pas appréhender que la singularité de l’entreprise les rebutât quand il faudroit la déclarer : qu’ils étoient aigris à un tel point contre le sénat, à cause du traitement ignominieux qu’on leur avoit fait , que , quand il n’y auroit que cette raison , il répondroit qu’il n’est rien dont ils ne soient capables pour se venger: que néanmoins, pour plus graude sûreté, on ne leur déclareroit le secret, si l’on vouloit, que lorsque les choses seroient si bien disposées et si avancées, qu’ils ne pourroient presque douter du succès; et que, dans la résolution où on étoit de leur donner Venise au pillage, il n’y en auroit pas un qui hésitât dî s’enrichir par une voie si sûre et si prompte, et de passer dans l’opulence le reste de ses j ours.
Dès la première peusée que le marquis de Bedmar avoit eue de son entreprise , il avoit résolu de ne s’y point engager qu’il n’eût beaucoup plus de moyens qu’il n'en falloit pour la faire réussir, et que ces moyens ne fussent tellement indépendants et dégagés l’un de l’autre, que, quand même il y en auroit quelqu’un qui viendrait à manquer, les autres n’en demeurassent pas moins en état de servir.
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Dans cette vue , il n’avoit pas laissé de prendre des mesures avec le duc d’Ossone pour avoir des troupes, quoiqu’il comptât sûrement sur ce que don Pedre lui avoit promis, et sur ce que Renault avoir traité avec les chefs hollandais. Il avoit négocié de chacun de ces trois côtés avec les mêmes sûretés que s’il n’avoit eu aucune assurance des deux autres, et que s’il en eût eu besoin pour trois entreprises différentes. .'
Il étoit temps de savoir précisément dans quel temps le duc d’Ossône pouvoit faire venir à Venise les gens qu’on lui deinandoit. Mais, pareeque ce n’étoit pas un esprit assez sûr dans ses vues ponr se reposer aveuglément sur sa parole d’une chose si importante et si difficile , il falloit lui envoyer quelqu’un qui fût capable de juger sur le lieu s’il étoit en état de tenir ce qu’il promettoit. Le capitaine ne ponvoit s’absenter de Venise sans être remarqué: Renault y étoit indispensablement nécessaire ; et ils jeterent les yeux, pour faire ce voyage, sur de Piribe , l’un des gentilshommes français avec qui Renault avoit négocié au i'‘rioul. Mais, ce cavalier ayant reçu une commission de la république pour lever des soldats pendant qu’il se disposoit à partir, on trouva plus à propos qu’il fît la levée ; et un Fran- Cointois, nommé Laurent Nolot , camarade du capitaine , partit à sa place le premier jour de l’année
Le marquis de Bedmar crut qu’il étoit temps aussi de s’ouvrir avec le conseil d’Espagne. Pour aller au-devant de tous les éclaircissements qu’on pouvoit lui demander, il y envoya son projet* le plus
CONJURATION étendu et le mieux circonstaucié qu’il le sut faire. Et, parcequ’il connoissoit la lenteur des délibérations de cette cour, il protesta, par une dépêche particulière au duc de Lerme, qu’il vouloit une réponse prompte et décisive; que le danger où il étoit lui donnoit droit de s’exprimer de cette maniéré absolue; et que, si on retenoit son courier plus de huit jours, il interpréteroit ce retardement pour un ordre de tout abandonner.
Il eut réponse dans le temps qu’il l’avoit demandée; mais elle ne fut pas tout-à-fait si décisive qu’il vouloit. On lui mandoit que, s’il y avoit du désavantage à différer, il passât outre ; mais que , s’il se pouvoit, on soubaitoit passionnément d’avoir auparavant une description ample et fidele de l’état de la république.
L’ambassadeur, qui étoit préparé sur cette matière, ne fut pas long-temps à dresser une relation si belle, que les Espagnols l’ont appellée le chefd'œuvre de leur politique. On n’y voit point pour quel dessein elle a été faite : cependant ceux qui le savent n’y trouvent pas un mot qui ne se rapporte à ce dessein. Elle commence par une plainte élégante de la difficulté de cet ouvrage , à cause du secret impénétrable du gouvernement qu’il doit représenter. Il loue ensuite ce gouvernement; mais l’éloge qu’il en fait tombe plutôt sur le premier âge de la république que sur son état présent. De ces 1 manges, il entre dans un lieu commun également triste et éloquent de la déplorable condition des choses humaines , en ce que les plus excellentes sont les plus sujettes à corruption ; qu’ainsi les plus sages
CONTRE VENISE, lois de cet état, par l’abus qu’on en a fait, ont été les premières causes de sa difformité présente ; que celle des lois qui exclut entièremeut le peuple de la connoissauce des affaires a donné occasion à la tyrannie des nobles ; et que celle qui soumet la puissance ecclésiastique à la censure du souverain magistrat a servi de fondement à la licence du peuple de Venise contre la cour de Rome, depuis la querelle de la république avec cette cour. Il exagere cette licence par les impiétés qu’on disoit que les Hollandais avoient commises dans le Frioul avec impunité : il s’écrie particulièrement sur ce qu’on avoit fait enterrer un grand seigneur de leur pays, nommé Renaud de Brederode, dans l’église des servîtes de Venise, quoiqu il fût calviniste; et il taxe gravement Fra-Paolo dans cet article, sans le nommer, parceque c’étoit lui qui avoit inspiré cette liardiesse au sénat. Il admire comment les peuples , n’étant plus retenus dans l’obéissance du prince par la religion violée en tant de maniérés à leurs yeux , peuvent souffrir les vexations effroyables qu’on leur fait. Il représente ces vexations en détail, et n’exagere rien en les faisant paroitre insupportables. Il montre ensuite que l’honneur et le sang du peuple n’y sont pas moins à la discrétion des grands, que ses biens; et que le génie de la nation étant porté comine il est à l’avarice, à la vengeance et à l’amour, ce n’est pas merveille si ceux qui obéissent dans un gouvernement de cette nature sont opprimés par ceux qui commandent. Enlin, il examine l’état du sénat, des provinces, et des armées. Dans le sénat il remarque la division : il ne
CONJURATION feint point de dire qu’il connoit beaucoup de nobles mécontents. Il dépeint la désolation des provinces, par la guerre que les Uscoques ont faite dans les unes, et par l’épuisement où les autres se sont mises pour les secourir ; qu’il n’y a pas trois officiers payés dans chaque garnison de Lombardie, et que la république n’y conserve son autorité que faute de quelqu’un qui entreprenne de l’usurper. Quant aux armées, il fait un récit (idele des soulèvements arrivés dans celle de terre , et de la dispersion qu’on avoit faite des mutins, eu si grand nombre, qu’on pouvoit regarder ce qui reslcit comme un ramas sans choix de misérables milices qui n’avoieut ni courage, ni expérience, ni discipline : que pour celle de mer, elle étoit devenue depuis quelque temps l’asile de tout ce qu’il y avoit de plus infâmes corsaires sur la Méditerranée ; gens indignes dunom de soldat, et du service desquels la république ne pouvoit faire état que tant qu’ils ne seroient pas assez puissants pour tourner ses propres armes contre elle.
Après avoir décrit ces choses avec une beauté de langage et une force d’expression merveilleuse, il examine quel jugement ou en doit tirer pour l’état à venir de cette république, sa fortune , et sa durée ; et il fait voir, par les conséquences qui suivent des faits qu il a établis, qu elle est dans sa décrépitude, et que ses maladies sont de telle nature qu'elle ae saurait faire de crise, ni corriger sa constitution présente, qu’en changeant entièrement de forme.
Sur cette relation, le conseil d’Espagne mit le marquis de Bedmar en liberté d’agir, sans lui don-
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uer aucun ordre. Mais Nolot , qui ne revenoit point, arrêtoit tout ; et 1 ambassadeur ne pouvoit se consoler de la faute qu’il avoit faite en s’exposant, dans une affaire de cette nature, au caprice du duc d’Ossone, qu’il devoit connoître depuis long-temps. Le retardement étoit mortel dans la conjoncture des choses. Après que les Espagnols eurent pris Verceil, Gradisque se trouva extrêmement pressée par les Vénitiens, et le conseil d’Espagne n’eut point d’autre moyen pour la sauver que de renouveler le* propositions de paix. Il fut dressé, de concert, un écrit à Madrid, qui en contenoit les priucipanx articles; mais les désordres continuels du duc d’Ossone obligèrent les Vénitiens à révoquer le pouvoir de leur ambassadeur, pour transporter la négociation en France, où la mort du maréchal d’ Ancre faisoit espérer plus de faveur. La paix fut conclue à Paris le 6 de septembre.
Le gouverneur de Milan s’aboucha quelque temps après à Pavie avec le comte de Béthune, pour en régler l’exécution à l’égard du duc de Savoie ; mais en même temps ce gouverneur contiuuoit d’inquiéter les Vénitiens, et prit même quelques petites places sur eux en Lombardie. Ils s’en plaignirent par-tout, et se préparèrent à la guerre plus que jamais, jusqu’à ce que le marquis de Bedmar fit des compliments de la paix en plein sénat, et promît l’exécution des choses accordées. Il ne le lit pas, tant parcequ’il en avoit ordre d’Espagne, que parcequ’il vouloit effacer les mauvaises impressions que le sénat avoit conçues de lui par les choses passées. Dans celte vue, il s’acquitta de ce devoir ave«
toutes les démonstrations imaginables de joie et d’amitié ; et les Vénitiens, qui souhaitoient trop ce qu’il leur promit, se laissèrent éblouir par ses paroles, jusqu’à convenir avec lui d’une suspension d’armes.
Cette suspension fut un coup de partie pour les Espagnols, et le chef-d'œuvre de leur ambassadeur. Gradisque étoit pressée à un tel point, qu’elle ne pouvoitpas tenir encore quinze jours. Cependant les hostilités ne dévoient cesser qu’au bout de deux mois , parcequ’on avoit jugé ce temps nécessaire pour fournir, de part et d’autre, toutes les ratifications, et pour disposer les choses à l’exécution des traités. Il falloit empêcber que cette place ne se rendit en attendant ce terme : la suspension la mettoit hors de danger ; et les Espagnols , n’ayant plus cette raison de presser l’exécution des traités, demeuroient en pleine liberté de la tirer en longueur autant qu’il seroit nécessaire pour leurs desseins.
Eu effet, le duc d’Ossone, forcé par les ordres de Madrid et par les instances du pape, offrit bien quelque temps après de rendre les bâtiments qu’il avoit pris; mais pour les marchandises, il ne savoit ce qu’elles étoient devenues. Cependant on les ventloit dans Naples, même aux yeux du résident de Venise, et il envoyoit de nouveau une puissante flotte croiser l’Adriatique. Le sénat ayant voulu s’en plaindre au marquis de Bedmar, ce marquis s’en plaignit lui-même beaucoup plus fortement. Il déclara qu’il n’entendoit point répondre des actions du duc d’Ossone; que le roi leur maître même n’en répondroit pas: que, parmi tant de faveurs et de
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bons traitements qu’il avoit reçus à Venise pendant tout le temps de son ambassade, le seul déplaisir qu’il eût eu étoit d’avoir su qu ou imputoit à ses conseils la conduite de ce vice-roi : qu’il n'y avoit jamais eu aucune part : que pour peu qu’on connut le duc d’Ossone, on croiroit aisément qu’il n’avoit d’autre guide que son caprice; et que pour lui, on pouvoit juger de sa disposition par le procédé paisible du gouverneur de Milan, dont il faisoit gloire d’être l’auteur.
Il étoit vrai que ce gouverneur observoit exactement la suspension; mais il demeuroit toujours armé; et, afin qu’on le trouvât moins étrange, il jugea à propos de se brouiller de nouveau avec le duc de Savoie, sous prétexte que les troupes congédiées par ce prince s’étoient arrêtées dans le pays de Vand, en attendant l’entiere exécution des traités. Don Pedre refusa au comte de Bétbnne de desarmer, comme il l’avoit promis à Pavie , et il obligea le duc de Mantoue à refuser aussi ce qui dépendoit de lui. Le comte de Béthune protesta contre eux par un écrit public, en se retirant sur leur refus. On répondit à cette protestation de la maniéré la plus plausible que le marquis de Bedmar sut inventer.
On jugera aisément par ces choses qu’il étoit important de hâter l’exécution, puisqu’il étoit si difficile d’entretenir les affaires dans l’état où il falloit qu’elles fussent pour réussir. Cependant le duc d'Ossone n’expédioit point Nolot ; et l’ambassadeur, qui étoit au désespoir, ayant mandé à cet homme qu’il en découvrit le sujet à quelque prix que ce fut, on sut enfin ce que c’étoit.
Quelque temps après que le capitaine lut reçu au service de la république, le duc, qui vouloit être instruit par diverses voies de l’état de Venise, envoya après lui un Italien , nommé Alexandre Spiuosa , pour y épier toutes choses. Cet homme , qui n’étoit point connu, y eut bientôt de l’emploi, comme tous les aventuriers qui en venoient demander. Il croyoit bien que le duc tramoit quelque entreprise importante ; mais il ne se définit pas que le corsaire fût le conducteur de cette trame : il se doutoit pourtant que ce corsaire n'étoit pas si mal avec le duc que tout le monde le pensoit. Quand Spinosa étoit venu à Venise, il avoit offert au viceroi de poignarder le capitaine ; et le vice-roi avoit refusé cette proposition , sous prétexte du danger qu’il y anroit à l’exécuter. Spinosa, qui avoit de l’esprit, et qui le connoissoit , jugea que, s’il n’y avoit pas quelque raison plus forte de ce refus, il n’hésiteroit pas à se venger de peur de faire périr un homme. Le duc le chargea pourtant d’observer les actions du corsaire , soit pour empêcher Spinosa de soupçonner quelque chose de la vérité , ou seulement que ce vice-roi fût de ces gens qui ne se fient entièrement à personne, et qu’il fût bien aise de voir si cé que Spinosa écriroit du capitaine s’accorderoit avec ce que le capitaine en écriroit lui-même.
Spinosa , pour mieux s’acquitter de sa commission , s’accosta de quelques Français qu’il avoit connus à Naples, et qui fréquentaient fort le capitaine à Venise. Ces gens, qui étoient des conjurés, rendirent un compte exact au capitaine des perquisitions que Spiuosa faisoit de sa conduite ; et ils
découvrirent même que cet espion essayoit de traîner quelque chose de son côté, et de gagner des gens de main au service du duc d'Ossone.
Le capitaine fut fort indigné que ce duc n’eût pas une confiance entière en lui; mais il n’eu fut pas surpris : il considéra seulement que , si Spiuosa continuoit à cabaler, sans qu’ils s’entendissent ensemble , il affoibliroit leur parti en le divisant , et qu’il n’y avoit pas apparence de s’aller ouvrir à un homme qui avoit ordre de l’épier.
Le marquis de Bedmar et Renault jugèrent aussi qu'il n’y avoit pas de temps à perdre pour remédier à cet inconvénient ; et , ap rès avoir songé m ùreinent ensemble aux moyens de le faire, ils trouvèrent qu’il n’y avoit aucune sûreté pour eux, à moins que de perdre Spinosa. Il étoit homme à vendre chèrement sa vie si on entreprenoit de l’assassiner; le métier qu’il faisoit l’obligeoit à se tenir toujours sur ses gardes ; et le capitaine fut enfin réduit à le déférer au conseil des dix, comme un espion du duc d’Ossone , après avoir tenté inutilement toutes les autres voies pour le faire périr. Les Français avec qui il avoit eu commerce déposèrent si judicieusement, et circoustancierent si bien les choses , qu’il fut pris et étranglé en secret le même jour. Tout ce qu’il put avancer contre le corsaire ne fit aucune impression sur l’esprit des juges, pareeque c’étoit contre son accusateur ; et il ne put rien prouver de ce qu'il avaucoit.
Cette affaire augmenta beaucoup la confiance que l’on avoit à Venise pour le capitaine; mais elle ne laissa pas d’affliger extrêmement le marquis de
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Bedmar, parceque c’étoit au avertissement considérable aux Vénitiens d’observer la conduite des étrangers qui étoient à leur service.
Le duc d’Ossone venoit d’apprendre la mort de Spinosa quand Nolot arriva à Naples. Il n’hésita point à en deviner l’auteur. Le déplaisir qu’il en eut lui fit trouver mauvais que le marquis de Bedmar ne lui en mandât rien ; et les divers soupçons que cet accident fit naître dans sou esprit le mirent dans un état à ne savoir à quoi se résoudre.
Cependant les troupes de Lievestein s’étant mutinées de nouveau fnrent amenées au lazaret, à deux milles de Venise, par ordre du sénat, au commencement du mois de février. Le marquis de Bedmar, qui craignoit qu’elles ne s’accommodassent avec la république pour leur paiement , et qu’ensuite elles ne fussent obligées de partir, fit en sorte , par le moyen des chefs , qu’elles ne se contentèrent pas de la somme qu’on leur offrit d’abord. Les conjurés , pour profiter du voisinage de ces troupes, si favorable à leur dessein, chargèrent Nolot, par un courier exprès, de représenter au vice-roi que , pendant tout ce mois , ils auroient près de cinq mille hommes tout prêts à leur dévotion. Nolot m’oublia rien de son devoir; mais le vice-roi, qui n’avoit pas encore achevé de digérer sa colere , l’amusa si long-temps, qu’après six semaines d’attente, les chefs, craignant que leurs soldats , qui pâtissoient extrêmement , ne traitassent sans eux, traitèrent eux-mêmes, du consentement des conjurés, qui ne crurent pas pouvoir l’empêcher.
Dix jours après, Nolot arrive de Naples avec la résolution du duc d’Ossone, telle qu’on la souhaitoit , mais adressée à Robert Brulard , l’un des camarades du capitaine. L’ambassadeur et ce capitaine , qui songeoient tout de bon à sortir d’affaire, ne daignèrent pas seulement prendre garde à l’affront que le vice-roi leur faisoit par cette adresse. Il mandoit qu’il étoit prêt à envoyer, quand on voudroit , des barques, des br»gantins , et autres petits bâtiments propres aux poi ts et aux canaux de Venise , et en nombre suffisant pour porter jusqu'à six mille hommes s’il les falloit. Nolot avoit vu les troupes et les barques prêtes à partir ; et le capitaine fit sonder les ports et les canaux par où il falloit qu’elles passassent pour venir débarquer à la place de Saint-Marc. Comme il avoit beaucoup de gens de mer à sa disposition , à cause de sa charge, lesquels n’étant point suspects pouvoient aller et venir dans ces ports et par ces canaux tant qu’ils vouloient, il lui fut aisé d’en faire prendre toutes les dimensions avec exactitude.
Il ne restoit plus qu’à empêcher le départ des troupes de Lievestein. On n’y épargna point l’argent , et la rigueur de la saison servit de prétexte à leur retardement. La meilleure partie resta encore au lazaret ; et ce qui se trouva embarqué à l’arrivée de Nolot s’arrêta dans des lieux qui n’étoient guere plus éloignés.
Pour soulager Renault et le capitaine dans les soins dont ils étoient chargés, et auxquels ils ne pouvoient suffire, ils crurent avoir besoin de dixhuit hommes pour le moins, qui fussent gens d’es-
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prit et de cœur, et à qui ils pussent se fier entièrement. Us avôient composé ce nombre des neuf avec qui Renault avoit négocié au Frioul, et des principaux de ceux que le corsaire avoit fait venir de Naples après lui. C’étoient cinq capitaines de Vaisseaux comme lui ; Vincent Robert, de Marseille , Laurent Nolot, et Robert Brulard, desquels il a déjà été parlé ; ces deux derniers, Francs-Comtois, aussi bien qu’un autre Brulard, nommé Laurent ; avec un antre Provençal, nommé Antoine Jaffier. Il y avoit encore deux freres Lorrains , Charles et Jean Bolean , et un Italien , Jean Rizzardo , tons trois excellents petardiers ; et un Français, nommé Langlade , qui passoit pour le plus savant ouvrier de feux d’artifice qui eût jamais été. La capacité de ce dernier étoit si connue , qu’il avoit obtenu d’abord de travailler de son métier dans l’arsenal. Par ce moyen , les petardiers , ses camarades , y eurent l’entrée libre , aussi bien que les nommés Villa-Mezzana et Retrozi , qui étoient de ceux que Renault avoit gagnés , et qui y avoient eu de l’emploi autrefois.
Ces six personnes tirèrent ensemble un plan si exact de l’arsenal, que ceux qui n’y avoient jamais été pouvoient délibérer dessus aussi sûrement que ceux qui l’avoient fait. Us furent beaucoup aidés dans ce travail par deux officiers de l’arsenal même , que le capitaine y gagna. Us lui parurent mécontents de leur emploi, pourvus des qualités propres à son dessein , capables d’y entrer s’ils y trouvoient leur intérêt, et de tenir fidèlement ce qu’ils auroient promis. Le succès répondit au jugement qu’il
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en avoit fait. Il assaisonna les louanges qu’il leur donnoit en toute occasion avec un nombre si considérable de pistoles d’Espagne qu’il avoit à distribuer, qu’ils s’engagèrent à faire aveuglément tout ce qu’il leur cominanderoit.
Langlade et les deux officiers logeoient dans l’arsenal. Renault avoit pris avec lui, chez l’ambassadeur de France , trois de ses amis , Bribe , Brainville , et Laurent Brulard. Les trois pctardicrs demeuroient chez le marquis de Bedmar, qui leur fournissoit la poudre , les autres matériaux , et les instruments nécessaires pour travailler de leur métier , mais sans avoir aucune communication avec eux. Ils avoieut déjà fait plus de pétards et de feux d’artifice qu’il n’en falloil ; et le palais de l’ambassadeur en étoit si plein, qu’il étoit impossible d’y loger autre qu’eux. Le capitaine demeuroit dans sa maison ordinaire, mais seul. afin de ne donner point de soupçon en cas ou'il fût observé; et pour les autres , il les avoit logés chez la courtisane ou lui et Renault s’étoient connus. L’estime et l’amitié , qui avoient succédé à l’amour qu’ils avoient eu pour cette femme , mais beaucoup plus la connoissance qu’ils avoient de son aventure , leur firent croire qu’ils ne pouvoient mieux choisir.
Cette courtisane étoit d’une isle grecque de l’Archipel, et d'une condition aussi noble qu’on puisse être dans un pays de la domination de Venise sans être Vénitien. Celui qui y commandoit pour la république , l’ayant débauchée sous de grandes espérances, avoit depuis fait assassiner son pere , parcequ’il vouloit obliger ce Vénitien à tenir
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ce qu’il avoit promis. La fille étoit venue à Venise demander justice de ce meurtre, mais inutilement; et cette poursuite ayant consumé le peu de bien qu’elle avoit, sa beauté répara sa misere, comme elle l’avoit causée. Il n'est point de ressentiment si violent que celui d’une personne bien née qu’on a réduite à faire un métier indigne d’elle. Elle apprit avec ravissement le projet de ses deux amis, et elle risqua sans peine toutes choses pour le favoriser. Elle loua une des plus grandes maisons de Venise ; et , sous couleur de quelques accommodements qu’elle y faisoit faire, elle n’y porta qu’une partie de ses meubles , pour avoir prétexte de garder encore celle qu’elle tenoit auparavant, et qui n’étoit pas éloignée.
Ce fut dans ces deux maisous que demeurèrent près de six mois onze des principaux conjurés. Comme elle étoit visitée par tout ce qu’il y avoit d’honnêtes gens étrangers et vénitiens , et que ce grand abord de monde pouvoit faire découvrir ceux qui logeoient chez elle, elle feignit d’être incommodée, pour s’en délivrer. Ceux qui savent avec quelle honnêteté on traite les femmes de cette profession en Italie n’auront pas de peine à comprendre que sa maison devint, par ce moyen , une solitude impénétrable à tous ceux qui n’y avoient pas affaire. Les conjurés n’en sortoient que la nuit ; et, afin qu’elle fût toute libre pour agir, les assemblées se faisoient de jour.
Dans ces assemblées, Renault et le capitaine proposoient les choses dont ilsétoient convenus avec le marquis deBedmar, pour en avoir l’avis de la
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compagnie, et résoudre avec elle les moyens de le* exécuter. Quand il falloit qu’ils allassent chez ce marquis, ils s’y conduisoient avec la circonspection requise dans un pays et dans un temps où les maisons des ambassadeurs ètoient observées comme si c’eussent été autant d'ennemis , et la sienne principalement. Ils avoient résolu ensemble depuis longtemps qu’il falloit avoir mille soldats dans Venise avant l’exécution ; mais, parcequ’il étoit dangereux de les faire tous entrer armés, le marquis de Bedmar s’étoit pourvu d’armes pour plus de cinq cents. Il lui avoit été aisé de le faire secrètement; car on ne visite point les gondoles des ambassadeurs, de quelque lieu qu’elles viennent , et il ne falloit plus qu’une occasion pour faire entrer ces mille hommes dans Venise , sans qu’ils pussent être remarqués.
Le doge Donato mourut, et l’on mit à sa place Antoine Priuli , qui étoit au Frioul pour faire exécuter les traités. Le général de mer eut ordre de l’aller quérir avec l’armée navale. Le grand chancelier et les secrétaires d’état dévoient aller fort loin au-devant de lui , pour lniporter le bonnet ducal. Douze des principaux sénateurs les dévoient suivre de près, comme ambassadeurs de la République, chacun d’eux seul dans un brigantin armé et paré magnifiquement, et avec un train superbe. Le sénat même, en corps ,devoit l’aller recevoir fort avant en mer sur le Buceutaure, et le ramener dans la ville avec tout ce cortege.
Comme il n’arrive guere que ceux qu’on fait doges se trouvent hors de Venise, cette pompe y attira un nombre infini de curieux. Le marquis de
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ISedmar , qui la prévit aussitôt qu'il fut assuré de l’élection de Priuli , dépêcha une seconde fois Nolot à Naples, avec ordre de faire partir eu sa présence, et dans la plus grande diligence possible , lesbrigantins du duc d’Ossone. Pour ôter tout sujet de retardement , le capitaine fut chargé d’envoyer à ce duc le plan le plus exact qu’il se pouvoit de l’exécution , et sur-tout de lui rendre compte de ce qui s’étoit passé à Venise pendant le premier voyage de Nolot. Le corsaire renchérit sur cette précaution : il voulut ménager l’esprit du vice-roi de toutes les maniérés; et, pour lui montrer qu’on ne croyoit avoir aucun sujet de se plaindre de lui , il finit sa dépêche par ces paroles : « J’accuse la négligence de « Nolot du long séjour qu’il a fait à Naples; car « je ne doute point que , s’il avoit représenté les « choses comme elles étoient , votre excellence ne « l’eût expédié. Il faut nécessairement qu’il ait de- « mandé de l’argent ou quelque chose de semblable; « mais il avoit ordre exprès du contraire ; et je « m’offre encore à présent de tenir Venise six mois « en mon pouvoir , s’il est besoin , en attendant la « grande flotte de votre excellence, pourvu qu’elle « m’envoie les brigantins aussitôt que Nolot sera « arrivé, et les six mille hommes quelle a offerts.» Cette lettre est du 7 avril , jour du départ de Nolot.
Cependant Renault fit venir à Venise tous les officiers des troupes gagnées , pour prendre connoissance de la ville et remarquer les postes, afin de ne se pas égarer la nuit de l’exécution. Avant que de venir , ils choisirent mille hommes sur toutes les troupes hollandaises, pour se tenir prêts à marcher
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au premier jour ; et , afin que l’absence de ces mille hommes fût moins remarquable , ils observèrent d'en prendre également dans tous les lieux de l’état de terre-ferme où il y en avoit de dispersés. Pour recevoir tout ce monde, chacun de ces officiers arrêta seul le plus grand nombre de logements qu’il pouvoit , sans donner de soupçon : on disoit aux hôtes que c’étoit pour des étrangers qui venoient voir la fête; et quant aux officiers mêmes, ils logeoient tous chez des courtisanes, où, en bien payaut, ils étoicnt en pins grande sûreté que nulle autre part.
Il ne restoit plus qu’à régler l’ordre de l’exécution ; et le marquis de Redmar , Renault , et le capitaine , arrêtèrent de concert ce qui suit.
« Aussitôt qu’il sera nuit , ceux des mille soldats « qui seront venus sans armes iront s’armer chez « l’ambassadeur. Cinq cents se rendront à la place « de Saint-Marc auprès du capitaine : la meilleure « partie des autres cinq cents ira joindre Renault « aux environs de l’arsenal ; et le reste s’emparera « de tout ce qu’on trouvera de barques , gondoles « «t autres voitures semblables , au pont de Rialto , « avec lesquelles on ira chercher en diligence en- « viron mille autres soldats des troupes de Lieves- « tein qui sont encore au lazaret. Pendant ce voyage, « on se comportera le plus paisiblement qu’il sera « possible , afin de n’être point obligé de se déclarer » que ces troupes ne soient arrivées.
■< Si pourtant on y est obligé , et que quelque i« chose vienne à se découvrir, le capitaine se rein tranchera dans la place de Saint-Marc; Renault
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« f’ emparera de l'arsenal de la maniéré qn’il sera « représenté. Ensuite on tirera deux coups de cac non pour servir de signal aux brigantins du duc « d’Ossone qui seront prêts à entrer dans Venise; » elles Espagnols qu'ils apporteront suppléeront au * défaut des Wallons qu’on sera allé chercher.
« Si on n'est point obligé de se déclarer pendant «cevovage, quand ces Wallons auront débarqué » à la place de Saint-Marc, le capitaine en prendra ■ cinq cents aTec les autres cinq cents hommes « qu'il aura déjà , et le sergent-major Durand pour « les commander. On commencera par mettre en « bataille ces mille hommes dans la place ; ensuite « le capitaine, avec deux cents qu’il prendra, se « rendra maître du palais ducal , et sur-tont de la « salle des armes qui v est , pour en fournir à ceux « des siens qui en auront besoin, et pour empêcher « les ennemis de s’en servir. Cent antres , sons « Bribe , se rendront maîtres de la Secque ; et cent « autres , sous Brainville , de la procuratie , à la fa- « veur de quelques hommes qu’on aura introduits « par adresse dans le clocher pendant le jour. Ces « cent derniers demeureront en corps-de-gatde dans « ce clocher tant que l'exécution durera , afin qu’on o ne puisse point sonner de tocsin. On occupera t l’entrée de toutes les rues qui aboutissent à la place ' avec d’autres corps-de-garde. On mettra à ces en- « trées de l’artillerie tournée du côté de la rue ; et , « en attendant qu’on en puisse avoir de l’arsenal , » on eu prendra sur la fuste du conseil des dix, qui » est tout proche , et dont il ne sera pas difficile de « se saisir. Danstous ces lieux , dont on s’emparera.
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« et où on mettra îles corps-de-garde , on poignar- ■ dera généralement tout ce qn'on trouvera ; et , pon- « liant ces différentes exécutionsautonrde la place, «le sergent-major demeurera toujours en bataille « au milieu avec le reste des troupes. Toutes ces « choses se feront avec le moins de rumeur qu’il « sera possible.
« Ensuite on commencera de se déclarer en pe- « tardant la porte de l’arsenal. A ce bruit , les huit « conjurés qui en ont tiré le plan, et qui seront de- « dans , mettront le feu aux quatre coins avec des « feux d’artifice préparés pour cet effet chez l’am- « bassadenr aussi bien que les pétards , et ils poi- « gnarderont les principaux commaudants. Il leur « sera aisé de le faire dans la confusion que le feu et « le bruit des pétards apporteront , sur-tout ces « commandants ne se défiant point d’eux. Ils se « joindront ensuite à Renault, quand il sera entré: «ils achèveront ensemble de tout tuer , et les sol- « dats conduiront de l'artillerie dans tous les lieux « où il est à propos d’en mettre, comme à l’Arena « de’ Mari , au Kontego de’ Tedeschi, aux magasins « de sel, sur le clocher de laprecuratie, sur le pont de « Rialto, et autres postes émiuents, desquels onpour- « roit battre la ville en ruines en cas de résistance.
« En même temps que Renault petardera l’arse- « nal, le capitaine forcera la prison de Saint-Marc « et armera les prisonniers. On tuera les principaux « sénateurs ; et des gens apostés iront mettre le feu « en plus de quarante endroits de la ville, les plus « éloignés l’un de l'autre qu’il se pourra , afin que « la confusion en soit plus grande.
S.-RÉAT,.
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« Cependant les Espagnols du duc d’Ossone, « ayant entendu le signal qu’on leur aura donné « d’abord qu’on aura été maître de l’arsenal, vien- « dront aussi débarquer à la place de Saint-Marc, « et se répandront aussitôt dansles principaux quar- « tiers de la ville, comme Saint-George, le quartier n des juifs, et autres, sous la conduite des neuf a autres principaux conjurés.
« On ne criera rien que liberté ; et, après toutes « ces choses exécutées , le pillage sera permis , mais «non pas sur les étrangers ; il sera défendu de leur « rien prendre, sur peine de la vie; et on ne fera « plus main-basse que sur ce qui résistera.»
Nolot trouva les choses en si bon état en arrivant à Naples, que les six mille hommes furent mis en mer le lendemain , sous le commandement d’un Anglais , nommé Maillot. Afin de donner moins de soupçon, le duc d’Ossone fit prendre un long détour à ses grands vaisseaux pour se rendre à leurs postes ; mais il envoya Maillot et les brigantins par le plus court chemin. Au second jour de route, cette petite flotte rencontra des corsaires de Barbarie, qui l’attaquerent. Comme elle n’étoit préparée que pour servir de voiture aux hommes qu’elle portoit , et non pas pour rendre un grand combat , elle fut fort incommodée par l’artillerie des Barbares , dont les brigantins étoient plus maniables et mieux armés. Mais , quoique le trop de gens qui étoient entassés sur ceux de Naples ne leur laissât pas l’espace nécessaire pour se défendre avec ordre, néanmoins , comme c’étoient tous Espagnols choisis, ils traitèrent si rudement à coups d’épée ceux
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des ennemis qu’ils purent accrocher, que ces corsaires se seroient peut-être repentis de les avoir arrêtés en chemin , si les uns et les autres n’eussent été dispersés par une furieuse tempête qui les sépara dans la plus grande chaleur du combat. La petite flotte en fut si endommagée , qu'elle ne put se remettre en mer de quelque teins.
Le marquis de Redinar, voyant parcettenouvelle qu'il ne pouvoit troubler la fête qui se préparoit à Venise, y assista avec plus de magnificenoe que personne. Il protesia en plein sénat , en faisant son compliment au nouveau doge , que la joie particulière qu'il témoignoit de son élévation venoit de ce qu’il espéroit que sa sérénité conserveroit sur le trône les favorables dispositions qu’elle venoit de témoigner au Frioul pour l’accomplissement de la paix.
Au sortir de cette audience, il envoya quérir Renault et le capitaine. D’abord il leur demanda s’ils jugeoient à propos de tout abandonner. Ils répondirent que , non seulement ils étoient d avis contraire, mais que leurscompagnons mêmeji’avoient non plus paru ébranlés par la disgraoe de la flotte que si elle étoit arrivée à bon port, et qu’ils étoient tous disposés à prendre les voies nécessaires pour maintenir le parti dansl’étatoù ilétoit, enattendant une occasion plus heureuse. L’ambassadeur , qui ne leur avoit fait cette demande qu’en tremblant , le» embrassa avec des larmes de joie après cet te réponse. 11 leur dit, avec une gaieté et une véhémence qui auroieut rassuré les plus foibles coeurs , et- inspiré liritrépidité et l’audace dans l’umelaplus épouvantée,
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que les grands revers qui , daus les affaires communes , doivent surprendre les esprits , sont des accidents naturels aux entreprises extraordinaires ; qu’ils sont la seule épreuve de la force de l’ame ; qu'alors seulement on peut se croire capable d'achever un graud dessein, quand on l’a vu une fois renversé avec tranquillité et constance.
Ensuite il fut résolu, de concert entre le marquis et ses deux confidents , qu’on remettroit l’exécution jusqu’à la fête de l’Ascension, qui n’étoit pas éloignée, et qui est la plus grande solennité de Venise ; qu’en attendant on entretiendrait les troupes dans les lieux où elles étoient , en leur fournissant toutes les commodités qu’elles pouvoient souhaiter ; qu’on n’ épargnerait point l’argent aux chefs pour cet effet ; que , des trois cents qu’on avoit faitvenirà Venise , on retiendrait les principaux comme pour servir de garants de la fidélité des autres, et qu’on renverrait les subalternes à leurs troupes, soit pour contenir les soldats dans le devoir, soit aussi pour décharger d’autant la ville, où ce grand nombre d’officiers pouvoit devenir suspect ; qu’on occuperait le plus agréablement qu'il seroit possible ceux qu’on y retiendrait , afin qu’ils ne se lassassent point d’attendre , et qu’ils n’eussent pas seulement le loisir, s’il se pouvoit, de réfléchir sur l’état présent des choses ; que les vingt principaux conjurés observeraient soigneusement leur conduite ; et que, pour obliger la république à souffrir le retardement des troupes de Lievcstein, et à ne pas congédier celles de Nassau , le gouverneur de Milan et le vice-roi de Naples n’exécuteroient point les traités.
Tont ce que l’esprit humain peut imaginer de prétextes pour se défendre contre la raison fut inventé par le marquis de lîedmar , et mis en œuvre par don Pedre et par le duc d’Ossone. Cependant ils étoient forcés tous les jours de faire quelques pas vers la paix, malgré qu’ils en eussent : le conseil d’Espagne n’osoit rien hasarder, sur l’espérance d'un succès aussi douteux que celui de la conjuration; et la France, qui vouloit soutenir le traité de Paris, obligea les Vénitiens à consentir qne le duc de Savoie licenciât les troupes qui étoient arrêtées dans le pays de Vaud , et qui servoient de prétexte aux retardements de don Pedre. Cette difficulté levée, le marquis de Bedniar, croyant détourner ce prince de rendre les places qu’il avoit prises dans le Montferrat, fit courir le bruit qu’aussitôt que le duc de Mantoue y seroit rétabli il s’accommoderoit de cet état avec les Espagnols.
En même temps don Pedre fit une querelle sans raison à un ministre de Savoie qui étoit venu à Milan avec les ambassadeurs de France, et lui fit commander d’en sortir. Le duc , irrité de cette injure , les rappela près de lui, et cessa dq vider les places occupées ; mais les ambassadeurs lui ayant fait comprendre qu’il donnoit dans le piege que don Pedre lui tendoit, il rendit tout-d’ un-coup tout ce qu’il avoit pris. L’étonnement de don Pedre fut si grand à cette nouvelle , qu’il ne put s’empêcher de le témoigner en public par ses discours. Il fallut qu’il rendit aussi les prisonniers et les moindres places ; mais pour Verceil , qui étoit le point important, il fit des difficultés si étranges qu’on le menaça
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d’Espagne de le rappeler avant le temps ordinaire. D’abord il dit qu’il seroit bonteux pour lui de rendre cette place pendant que les ambassadeurs de France étoient à Milan comme pour l’y forcer par leur présence. Ils se retirèrent. Alors il déclara qu’il prétendoit que le duc de Savoie rendît auparavant certaines terres qui appartenoient à des ministres de Mantoue. Ces terres furent rendues ; et cependant Verceil ne se rendoit point. Enfin, la France , qui vouloit conclure le mariage de madame Chrétienne, sœur du roi, avec le prince de Piémont , s’étant expliquée d’une maniéré décisive sur le sujet de celte place, don Pedre commença de faire sortir les munitions et l’artillerie qui y étoient, mais avec une lenteur incroyable. Le marquis de Bedmar lui ayant mandé de se presser encore moins , il s’avisa d’exiger de nouvelles assurances du duc de Savoie en faveur de celui de Mantoue ; mais les ministres mêmes de Mantoue, lassés de tant de longueurs, déclarèrent par un écrit public qu’ils ne demandoient point ces assurances.
Quelque chagrin que cette déclaration donnât au marquis de Bedmar, la conduite du duc d'Ossoue lui eu donnoit beaucoup plus. Ce duc, fatigué des plaintes que les Vénitiens lui faisoient faire rie toutes parts sur ce qu’il continuoit de troubler la navigation du golfe, ne sachant plus que dire pour sa défense, s’avisa à la fin de répondre qu’il en useroit de cette sorte tant que les Vénitiens entreticndroient à leur service les plus irréconciliables ennemis du roi son maître. On j ugera aisément , par les soins que l’ambassadeur avoit pris pour re-
tenir les troupes hollandaises dont le due d’Ossoue se plaignoit, quel fut son désespoir quand il sut la l'épouse de ce duc. Il ne douta point que le sénat , qui vouloit la paix à quelque prix que ce fût, ne les fit partir, pour ôter toute excuse au vice-roi ; mais le succès trompa encore cette fois la prudence du marquis de Bedmar.
Quelque démon favorable aux extravagances du duc d’Ossone fit prendre aux Vénitiens une résolution directement contraire à leur inclination et à leur intérêt. Il fut remontré au sénat que la République avoit trop témoigné , par son procédé, qu elle desiroit la paix; que c’étoit ce qui rendoit les ministres espagnols si difficiles à l'exécuter ; que si on satisfaisoit le vice-roi sur sa plainte , il eroiroit donner la loi à Venise ; et que, bien loin de licencier les Hollandais, il falloit même retenir les troupes de Lievestein, qui dévoient partir au premier jour , jusqu’à l’entiere exécution des traités.
La joie que cette résolution donna au marquis de Bedmar fut troublée par la découverte du complot de Crème. L’Alfier provençal et le capitaine italien qu’on y avoit gagnés, s’étant querellés au jeu, se battirent : le capitaine fut blessé à mort ; et, pour décharger sa conscience , il déclara tout au commandant vénitien avant que d’expirer. L’Alfier , qui se défia de ce qui arrrveroit, aussitôt qu’il eut blessé son homme se sauva avec ceux des complices qu'il put avertir : les autres furent pris , et le lieutenant français aussi, qui étoit le principal chef de l’entreprise ; mais comme Renault ne s’étoit fait conuoitre à eux que pour un agent de Milan, et qu’ils ne
savoient ce qu’il étoit devenu depuis, toute cette
affaire tomba sur don Pedre seulement.
Huit jours après, le sergent-major qui.devoit livrer Maran ayant retranché quelques gains à un valet-de-chambre du provéditeur, et à un pensionnaire de la république, pour en profiter, ces gens, outrés de cette perte, prirent le temps de son absence pour entrer cher lui, enfonceront ses coffres, et enlevèrent son argent et ses papiers. Il s’y trouva des lettres qui parloient de son dessein. Comme il ne connoissoit que l’bomme du duc d’Ossone qui avoir négocié avec lui , il ne pouvoit accuser que ce duc : mais il prit un plus noble parti ; il répondit toujours au milieu des tourments qu’il savoit bien qu’on ne le sanveroit pas , quoi qu’il découvrît, et qu’il aimoit mieux laisser ses complices, s'il en a voit, en état de venger sa mort, que de les perdre avec lui sans aucun fruit. On rendit publiquement grâces à Dieu dans Venise de ces deux découvertes. L’entreprise en devint pourtant beaucoup plus assurée qu’elle n’étoit auparavant. Le sénat crut avoir enfin découvert la cause si cachée du procédé irrégulier des Espagnols ; et, voyant ces deux affaires échouées , il s’imagina entrer dans un profond repos, et ne douta plus de l’accomplissement des traités.
Cependant le temps de l’exécution étoit arrivé. Depuis le dimanche qui précédé l’Ascension jusqu’à la Pentecôte il y a à Venise une des plus célébrés foires du monde. Le grand abord de négociants ne rendoit pas la ville plus difficile à surprendre : et il donna moyen aux mille soldats, qui s’y rendirent parmi les marchands, d’y entrer et de s’y loger sans
être remarqués. Il leur fut aisé de sortir des villes vénitiennes où ils étoient dispersés, parceque, depuis quelque temps , les plus pressés de se retirer en leurs pays se débandoient , et les podestats n’y mettoient aucun ordre, à cause que c’étoient autant de gens que la république ne paieroit pas. De peur qu’on ne s’étonnât qu’il s’eu fût débandé un si grand nombre en si peu de temps, la plupart dirent en partant qu’ils alloient à la foire à Venise. Ils se déguisèrent eu gens de toutes professions. Ou observa de loger ensemble ceux qui parloient des langues différentes , afin qu’on les soupçonnât moins d’intelligence ; et ils ne faisoient tous aucun semblant de se conuoître.
Les cinq cents Espagnols destinés pour exécuter le complot de Crème , qui étoit découvert , furent envoyés eu même temps par don Pedre aux environs de Bresse , pour s’emparer de cette ville au premier avis du succès de la conjuration , et à la faveur de la faction que le lieutenant du comte de Nassau y avoit formée, et qui subsistoit encore. Celui qui commandoit ces Espagnols étoit chargé de les mener droit à Venise, au premier ordre qu’il en recevroit de Renault.
Quant à la flotte vénitienne, elle étoit retirée en Dalmatie, mais dans un état â pouvoir se mettre en mer au premier commandement , â cause des continuels mouvements du duc d’Ossone. Le capitaine envoya aux officiers qui commanJoient ses douze navires en son absence des feux d’artifice des plus violents, pour répandre secrètement dans tous les autres vaisseaux de la flotte la veille de l’exécution. Comme personne ne se défioit de ces officiers, il
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leur étoit aisé de le faire sans être apperçus , ni même soupçonnés. Il leur manda de mesurer si bien les meches, que tout prît feu , s’il se pouyoit , en même temps ; que si quelque vaisseau en échappoit, ils l’attaquassent et s’en rendissent maîtres , ou qu’ils le coulassent à fond à coups de canon ; qu’ils s’en vinssent ensuite à Venise, sans perdre un moment de temps, et qu’ils se disposassent à exécuter toutes ces choses sur-le-champ ; mais qu’ils attendissent pourtant un nouvel ordre avant que de commencer. Le j our fut pris pour le dimanche avant l’Ascension, qui étoit le premier de la foire.
Le duc d’Ossone fit si bien escorter cette fois sa petite flotte , qu’elle arriva sans aucun accident à six milles de Venise. Elle étoit séparée en deux parties , qui marchoient un peu éloignées l’une de l’autre , pour être moins remarquées. La plus grande étoit composée de barques comme celles des pêcheurs , afin de donner moins de soupçon ; et le reste consistoit en brigantins semblables à ceux des corsaires. Le samedi matin on manda à Haillot qu’il partit d e son poste le lendemain , à l’heure nécessaire pour arriver à la vue de Venise entre jour et nuit; qu’il arborât l’étendard de Saint-Marc ; qu’il s’emparât de quelques petites isles devant lesquelles il falloit qu’il passât, qui n’étoient d’aucune défense, et d’où il pouvoit venir à Venise quelque avis de sa marche ; qu’ensuite il se présentât hardiment devant les deux châteaux du Lido et de Malamoco , parcequ’on savoit qu’il n’y avoit point de garnison dedans, et qu’il passeroit entre deux sans obstacle; qu’il s’avançât jusqu’à une portée de canon de Ve»
nise ; qu’il en donnât avis quand il y seroit ; et que, par le retour de la barque qui auroit apporté cet avis, le capitaine lui enverroit des matelots pour lui servir de guides , de peur qu’il n’échouât contre les bancs dont le marais qui environne Venise est pleiu , ou qu’il ne se brisât contre les rochers qui rendent l’entrée des ports impossible à ceux qui n’y sont pas accoutumés.
Comme la journée du lendemain étoit nécessaire pour se disposer à l’exécution de la nuit, Renault et le capitaine jugèrent à propos de consulter dès la veille avec leurs compagnons pour la derniere l’ois , et le capitaine laissa à Renault le soin de leur représenter l’état des choses, et de leur donner les avis nécessaires. Quoi qu’on pût faire, ils ne purent être tous assemblés qu’il ne fût presque nuit. Il y avoir les trois Français qui logeoient avec Renault, le lientenant du comte de Nassau , les trois petardiers, Langlade, les deux officiers de l’arsenal, le capitaine et le lieutenant qui y avoient eu de l’emploi autrefois, Nolot, les deuxRrulard, Jaffier, Robert, le Hollandais Théodore, le Savoyard qui s’étoit trouvé à l’escalade de Geneve, et l’ingénieur Revellido. Ces vingt personnes s'étant enfermées chez la Grecque avec Renault et le capitaine , dans le lieu le plus secret de la maison, après les précautions ordinaiies dans ces rencontres, Renault prit la parole.
Il commença par une narration simple et étendue de l’état présent des affaires, des forces de la république et des leurs, de la disposition de la ville et de la flotte , des préparatifs de don Pedre et du duc d’Ossoue, des armes et autres provisions de guerre
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qui étoient chez l'ambassadeur d’Espagne, des intelligences qu’il avoit dans le sénat et parmi les nobles , enlin de la connoissance exacte qu’on avoit prise de tout ce qu’il pouvoit être nécessaire de savoir. Après s’être attiré l’approbation de ses auditeurs par le récit de ces choses, dont ils savoient la vérité comme lui , et qui étoient presque toutes les effets de leurs soins aussi bien que des siens , il continua en ees termes :
« Voilà , mes compagnons , quels sont les moyens « destinés pour vous conduire à la gloire que vous « cherchez. Chacun de vous peut juger s’ils sont suf- « lisants et assurés. Nous avons des voies infaillibles « pour introduire dix mille hommes de guerre dans « une ville qui n’en a pas deux cents à nous opposer, a dont le pillage joindra avec nous tous les étrangers « que la curiosité ou le commerc e v a attirés, et dont « le peuple même nous aidera à dépouiller les grands, « qui l’ont dépouillé tant de fois, aussitôt qu’il verra a sûreté à le faire. Les meilleurs vaisseaux de la flotte a sont à nous , et les antres portent dès à présent avec a eux ce qui les doit réduire en cendres : l’arsenal , a ce fameux arsenal, la merveille de l’Europe et la a terreur de l’Asie, est presque déjà en notre pona voir ; les neuf vaillants hommes qui sont ici pré- « sents, et qui sont en état de s’en emparer depuis a près de six mois, ont si bien pris leurs mesures « pendant ce retardement, qu’ils ne croient rien baa sarder en répondant sur leurs têtes de s’en rendre a maîtres. Quand nous n’aurions ni les troupes du a lazaret, ni celles de terre-ferme , ni la petite flotte « de Haillot pour nous soutenir, ni les cinq cents
« hommes de don Pedre , ni les vingt navires véniel tiens de notre camarade , ni les grands vaisseaux « du duc d’Ossone, ni l’armée espagnole de Lom- « hardie, nous serions assez forts avec les intelli- « gences et les mille soldats que nous avons. Néan- « moins tous ces différents secours que je viens de « nommer sont disposés de telle sorte, que chacun « d’eux pourroit manquer sans porter le moindre « préj udice aux autres. Ils peuvent bien s’entre aider,
« mais ils ne sauroient s’entre nuire. Il est presque « impossible qu’ils ne réussissent pas tous ; et un seul « nous suffit.
« Que si, après avoir pris toutes les précautions a que la prudence humaine peut suggérer, on peut « juger du succès que la fortune nous destine, quelle « marque peut-on avoir de sa faveur, qui ne soit au- « dessous de celles que nous avons ? Oui , mes amis,
* elles tiennent manifestement du prodige. Il est « inoui, dans toutes les histoires, qu’une entreprise « de cette nature ait été découverte en partie sans » être entièrement ruinée ; et la nôtre a essuyé cinq « accidents, dont le moindre, selon toutes les appa- « rences humaines, devoit la renverser. Qui n’eût « cru que la perte de Spinosa , qui tramoit la même v chose que nous , sercit l’occasion de la nôtre ; que * » le licenciement des troupes de Lievestein, qui nous « étoient toutes dévouées, divulguerait ce que nous « tenions caché ; que la dispersion de la petite flotte « romprait toutes nos mesures , et serait une source « féconde de nouveaux inconvénients; que la décou- « verte de Crème, que celle de Maran, attireraient « nécessairement après elles la découverte de tout le s.-réal. 9
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« parti ? Cependant toutes oes clioses n’ont point eu « de suite : on n’en a point suivi la trace, qui aüroit « mené jusqu’à nous; on n’a point profité des lu- « mieres qu’elles donnoient. Jamais repos si profond « ne précéda un trouble si grand. Le sénat, nous en « sommes fidèlement instruits , le sénat est dans une « sécurité parfaite. Notre bonne destinée a aveuglé « les plus clairvoyants de tous les hommes , rassuré « les plus timides , endormi les plus soupçonneux., « confondu les plus subtils. Nous vivons encore, « mes chers amis; nous sommes plus puissants que « nous n’étions avant ces désastres : ils n’ont servi « qu’à éprouver notre constance. Nous vivons; et « notre vie sera bientôt mortelle aux tyrans de ces « lieux.
« Un bonheur si extraordinaire , si obstiné, peut-
* il être naturel, et n’avons-nous pas sujet de pré- « sumer qu’il est l’ouvrage de quelque puissance au-
* dessus des choses humaines? Et en vérité, mes a compagnons, qu’cst-ce qu’il y a sur la terre qui « soit digne de la protection du ciel , si ce que nous « faisons ne l’est pas? Nous détruisons le plus hor- « rible de tous les gouvernements : nous rendons le « bien à tous les pauvres sujets de cet état, à qui l’a- « varice des nobles le raviroit éternellement sans « nous : nous sauvons l’honneur de toutes les femmes « qui naîtroient quelque jour sous leur domination « avec assez d’agréments pour leur plaire : nous rap- « pelons à la vie un nombre infini de malheureux •< que leur cruauté est en possession de sacrifier à « leurs moindres ressentiments pour les sujets les « plus légers: en un mot, nous punissons les plus
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« punissables de tous les hommes , également noircis « des vices que la nature abhorre, et de ceux qu’elle « ne souffre qu’avec pudeur.
« Ne craignons donc point de prendre l’épée d’uue « main et le flambeau de l’autre pour exterminer ces « misérables. Et quand nous verrons ces palais où « l’impiété est sur le trône , brûlant d’uu feu plutôt « feu du ciel que le nôtre ; ces tribunaux souillés « tant de fois des larmes et de la substance des inno- «cents, consumés par les flammes dévorantes; le « soldat furieux retirant ses mains fumantes du sein « des méchants ; la mort errant de toutes parts ; et « tout ce que la nuit et la licence militaire pourront a produire de spectacle plus affreux ; souvenons-nous « alors , mes chers amis, qu’il n'y a rien de pur parmi « les hommes ; que les plus louables actions sont su- « jettes aux plus grands inconvénients; et qu’enfin, « au lieu des diverses fureurs qui désoloient cette « malheureuse terre, les désordres de la nuit pro- « chaine sont les seuls moyens d’y faire régner à « jamais la paix, l’innocence, et la liberté. »
Ce discours fut reçu de toute l’assemblée avec la complaisance que les hommes ont d’ordinaire poulies sentiments qui sout conformes aux leurs. Toutefois Renault, qui avoit observé les visages, remarqua que .Taffier, l’un des meilleurs amis du capitaine, avoit passé tout d’un coup d’une attention extrême dans une inquiétude qu’il s’efforçoit en vain de cacher, et qu’il lui restoit encore dans les veux un air d’étonnement et de tristesse qui marquoil une ame saisie «l’horreur. Renault le dit au capitaine, qui s’en moqua d’abord; mais, ayant
CONJURATION observé Jaffier quelque temps, il en demeura presque d’accord. Renault, qui connoissoit parfaitement les rapports et les liaisons nécessaires qu’il y a entre les plus secrets mouvements de l’ame et les plus légères démonstrations extérieures, qui échappent quand on est dans quelque agitation d’esprit, ayant examiné mûrement ce qui lui avoit paru à la mine et dans la contenance de Jaffier, crut devoir déclarer au capitaine qu’il ne croyoit point que cet homme fût sûr.
Le capitaine , qui connoissoit Jaffier pour un des plus vaillants hommes du monde, accusa ce jugement de précipitation et d’excès ; mais Renault s’étant obstiné à justifier son soupçon, il en expliqua si nettement les raisons et les conséquences , que , si le capitaine ne les sentit pas aussi vivement que lui, il comprit du moins que Jaffier étoit un homme à observer. 11 représenta pourtant à Renault que, quand même Ja'fier seroit ébranlé, ce qu’il ne pouvoit se persuader , il ne lui restoit pas assez de temps jusqu’au lendemain au soir pour délibérer de les trahir , et s’y résoudre ; mais qu’en tout cas, dans les termes où éloieul les choses , il n’étoit plus temps de prendre de nouvelles mesures, et que c’étoit un risque qu’il falloit courir de gré ou de force. Renault repartit qu’il y avoit un moyen sûr de ne s’y pas exposer, et que ce moyen étoit de poignarder eux-mêmes Jaffier dès ce soir. Le capitaine demeura quelque ttinps muet à cette proposition; mais enfin il répondit qu’il ne pouvoit se résoudre à tuer le meilleur de ses amis sur un soupçon : que cette exécutionpouvoit avoir diverses mauvaises
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suites : qu’il craignoit d’effarouelier leurs compagnons , de leur devenir odieux, et d’on être considéré comme si on vouloit affecter quelque empire sur eux, et qu’on se prétendit arbitre souverain de leur vie et de leur mort : qu’il ne falloit pas espérer qu’ils comprissent la nécessité de perdre Jaflier comme ils la comprennent eux deux; et que, ne la comprenant pas , chaque conjuré verroit avec regret sa vie exposée à la première imagination semblable qui leur viendroit : que, lorsque les esprits sont dans un grand mouvement, il faut peu de chose pour les faire détourner ; et que le moindre changement qu’ils fassent dans cet état est toujours d’une extrême importance , pareequ’ils ne peuvent plus prendre que des résolutions extrêmes : que si on vouloit cacher de quelle maniéré Laffier seroit disparu, il étoit encore plus à craindre qu’ils ne crussent qu'il étoit découvert et en fuite, ou prisonnier, ou traître; et que, quelque prétexte qu’on inventât , son absence ,-à la veille de l’exécution , y ayant autant de part qu’il y en devoit avoir , ne pouvoit que les intimider et leur suggérer de tristes pensées.
Renault écoutoit attentivement ce discours du capitaine, lorsqu’un de leurs gens entra où ils étoient, avec un ordre du sénat, qu’on veuoit de recevoir, pour faire embarquer le lendemain matin tous ceux qui avoient charge sur la flotte. On apporta en même temps un billet de l’ambassadeur, qui découvroit la raison de ce commandement. Le duc d'Ossone n’avoit pu sortir si secrètement de Naples , pour aller joindre scs grands vaisseaux, que les espions de la
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république n’en eussent connoissance : mais, comme il avoit laissé un ordre qu’on ne fournît aucune voiture pour Venise jusqu’à un certain temps , et qu’ou retînt toutes les lettres qui y seroient adressées , les Vénitiens n'avoient pu recevoir plutôt que ce jour l’avis de son départ. L’archiduc , nouvellement élu roi de Kohême , lui avoit demandé du secours contre les rebelles de ce pays , qui commençoient à remuer; et le vice-roi s’etaut vanté qu’il meneroit ce secours par le golle jusqu’aux ports de l’archiduc en Istrie, les Vénitiens l’avoient fait prier par ce prince même de prendre un autre chemin. Mais comme il ne se gouvernoit pas par les raisons qui gouvernent les autres hommes, quand ils le surent parti, ils ne doutèrent point que ce ne fût pour conduire lui-même ce secours par le chemin qu’il avoit résolu. Ils ne voulurent pas lui disputer le passage, comme ils pouvoient le faire, parcequ’ils ne cherchoient pas à rompre ; et ils prirent le parti d’envoyer leur flotte aux côtes d’Istrie , où il devoit mettre à terre ses troupes , pour l'observer et le préserver des diverses tentations qui lui pourroient prendre à la vue de leurs places maritimes.
Les- plus fermes résolutions des hommes ne viennent pour l’ordinaire que d’une forte imagination, du danger qu’ils ont à courir. Par le moyen de cette imagination, l’ame se familiarise à la fin avec les circonstances de ce danger , quelque affreuses qu’elles puissent être, à force de les considérer; mais aussi toute la fermeté de sa résolution est tellement attachée à ces circonstances, que, s’il y en a quel-, qu’une qui vienne à changer sur le point de l’exé-
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ention, il'est fort dangereux que la résolution ne change aussi.
C’est ce que Renault et le capitaine craignirent qu’il n’arrivât à leurs compagnons, à l’occasion de eet embarquement imprévu de la flotte de Venise qu’ils venoient d’apprendre; et cette nouvelle leur donna un sensible chagrin , pareequ’ils jugèrent d’abord qu’elle les obligeroit , malgré qu’ils en eussent , à changer quelque chose dans la maniéré dont ils avoient disposé d’abord l’exécution de leur entreprise. Cette exécution ne pouvoit pas se faire sur-le-champ , pareeque la nuit étoit déjà trop avancée ; il auroit été jour avant qu’on eût pu avertir la petite flotte pour la faire approcher jusqu’à la portée du canon de Venise, où il falloit qu’elle fût pour commencer , et avant qu’on eut pu aller chercher les troupes qui étoieut au lazaret. Quant au lendemain, les Vénitiens devant se mettre en mer, si on faisoit aussi marcher Haillot, il rencoutreroit infailliblement des gens qui se rendroient tout ce jour de Venise à la flotte. I.a démarche qu’elle devoit faire étoit la plus favorable que les conjurés pussent souhaiter : elle alloit tourner le dos à Haillot ; et , toutes choses considérées, on jugea à propos de lui donner le temps de s’éloigner.
La difficulté fut à résoudre si le capitaine, Langlade,les trois petardiers, et les autres conjurés qui y avoient charge, obéiroient à l’ordre du sénat : ils paroissoient indispensablement nécessaires à Venise pour l’exécution, sur-tout le capitaine. Cependant c’étoit celui de tous qui pouvoit le moins se dispenser de partir: le commandement irapor-
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tant qu’il avoit dans la flotte le feroit remarquer plus que tous les autres ensemble. Comme la plupart avoient de l’emploi sur ses vaisseaux, il pouvoit presque suppléer lui seul à leur défaut par son autorité, s’il étoit présent , et même empêcher qu’on ne s’apperçût de leur absence. Ces raisons firent conclure qu’il partiroit seul avec Langlade , dont l’emploi sur la flotte dépendoit immédiatement du général, aussi bien que celui des trois petardiers ; mais pour ces petardiers, on aima mieux tout hasarder que de les laisser partir aussi. Le général en demanda des nouvelles au capitaine d’abord qu’il le vit, et le capitaine répondit qu’il les> croyoit cachés à Yenise chez des courtisanes, aussi bien que quelques officiers de ses vaisseaux qu’il ne trouvoit point, et que la précipitation avec laquelle il avoit fallu venir ne lui avoit pas donné le temps de les découvrir. Le général avoit reçu du sénat des ordres si pressants de partir, et il étoit si occupé, qu’il ne put les envoyer chercher de quelques jours , et moins encore attendre qu’on les eût trouvés.
Avant que de s’embarquer, le capitaine avoit pris Jaflier en particulier pour le prier de tenir sa place auprès de Renault la nuit de l’exécution. Il lui exagéra la confiance qu’on avoit en sa conduite et en son courage ; que sans cette assurance il ne se seroit jamais résolu à s’éloigner ; mais qu’il croyoit laisser un autre lui-même à ses compagnons, puisque Jaflier demeurecoit. Pendant ce discours , le capitaine l’observa avec attention ; mais cet homme , qui fut attendri par les témoignages qu’on lui don-
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noit de l’estime qa’on avoit pour lui, y répondit avec des marques de 7.ele, de fidélité, et de recounoissauce, qui auroient rassuré le plus soupçonneux de tous les hommes. C’étoit le dernier effort de sa résolution mourante : elle acheva de disparoitre avec le visage de son ami; et, n’ayant plus devant les yeux le seul homme dont la considération pouvoit le retenir, il s’abandonna tout entier à son incertitude.
La description que, sur la fin de sa harangue, Renault avoit faite de la nuit de l'exécution, l’avoit frappé à un tel point qu’il ne pouvoit modérer sa pitié. Son imagination reuchérissoit sur cette peinture: elle lui représentoit, exactement et avec les plus vives couleurs toutes les cruautés et les injustices inévitables dans ces occasions. Depuis ce moment, il n’entendoit plus de tous côtés que des cris d’enfants qu’on foule aux pieds, des gémissements de vieillards qu’on égorge, des hurlements de femmes qu’on déshonoré ; il ne voyoit que palais tombants, temples eu feu, lieux saints ensanglantés. Venise, la triste, la déplorable Venise, se présentoit par-tout devant ses yeux , non plus triomphante, comme autrefois, de la fortune ottomane et de la fierté espagnole, mais en cendres, ou dans les fers , et plus noyée dans le sang de ses habitants que dans les eaux qui l’environnent.
Cette funeste image l’ obsédé nuit et jour, le sollicite, le presse, l’ébranle. Eu vain il lait effort pour la chasser: plus obstinée que toutes les furies des fables, elle l’occnpc au milieu des repas , elle trouble son repos, elle s’introduit jusque dans scs
6onges. Mais trahir tous ses amis ! et quels amis ! intrépides, intelligents , uniques en mérite dans le talent où chacun d’eux excelle ; c’est l’ouvrage de plusieurs siècles de joindre ensemble une seconde fois un aussi grand nombre d’hommes extraordinaires. Dans le point qu ils se vont rendre mémorables à la derniere postérité, faut-il leur ravir le fruit prêt à cueillir de la plus grande résolution qui soit jamais tombée dans l’esprit d’un particulier? Et comment périront-ils? par des tourment-s plus singuliers et plus recherchés que tous ceux que les tyrans des siècles passés ont inventés. Qui ne sait qu’il y a telle sorte de prison à Venise plus capable d’ébranler la constance d’un homme de courage que les plus affreux supplices des autres pays? Ces deruieres réflexions , qui attaquoient .laffier par son foible, le raffermissoient dans ses premiers sentiments: la pitié qu’il sentoit pour ses compagnons balauçoit dans son ame celle que la désolation de Venise y excitoit ; et il continua dans cette incertitude jusqu’au jour de l’Ascension auquel l’exécution avoit été remise.
On reçut dès le matin des nouvelles du capitaine. Il mandoit qu’il répondoit de la flotte ; qu’elle alloit aux environs de Marau; qu’en même temps qu’on enverroit au lazaret quérir les troupes de Lievestein, on fit partir une barque pour lui en donner avis , et qu’il attendroit cet avis pour commencer d'agir de sou côté. On envoya à Haillot les guides qu'on lui avoit promis. Ou introduisit dans le clocher de la procuratie de Saint-Marc des hommes apostés, qui avoient quelque habitude avec ceux
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qai y faisoient garde, et qui les assoupirent par le moyen de drogues et d’odeurs propres à cet effet , mêlées dans des viandes et dans des breuvages , et en les faisant boire et manger avec excès à l’occasion de la réjouissance publique du jour. On donna l’ordre a des officiers qn’on choisit, pour s'emparer des maisons des sénateurs qui étoient plus à craindre, et pour les tuer. On marqua à chacun la maison où il devoit s’attacher ; de même à chacun des principaux conjurés et des autres officiers le poste qu’il devoit occuper, les hommes qu’il lui falloit, où il les preudroit, le mot pour les reconnoitre, et le chemii» pour les conduire. On fit savoir aussi aux troupes du lazaret, aux Espagnols de la petite flotte , et aux mille Hollandais qui étoient déjà dans Venise, comment ils se dévoient départir depuis la place de Saint-Marc où tons dévoient se rendre , 1 es lieux qu’ils dévoient occuper , les commandants qui leur étoient destinés , et le mot pour les reconnoître. On fit visiter par des gens non suspects la fuste du conseil des dix, et on trouva l’itrtillerie en état de servir.
Jaffier eut la curiosité de voir In cérémonie où le doge épouse la mer, pareeque c’étoit la deiniere fois qu’elle devoit se faire. Sa compassion redoubla à la vue des réjonissanees publiques: la tranquillité des malheureux Vénitiens lui fit sentir plus vivement leur désolation prochaine ; et il en revint plus irrésolu que jamais : mais enfin le ciel ne voulut pas abandonner l'ouvrage de douze siècles et de tant de sa<res têtes à la fureur d'une courtisane et
d'une troupe d’hommes perdus.
Le bon génie de la république suggéra un expédient à Jaffier, par lequel il crut sauver tout ensemble et Yenise et ses compagnons. Il f ut trouver Larthelemi Comino , secrétaire du conseil des dix, et lui dit qu’il avoit quelque chose de fort pressé à révéler, qui importoit au salut de l’état; mats qu'il vouloit auparavant que le doge et le conseil lui promissent une grâce, et qu’ils s’engageassent par les serments les plus saints à faire ratifier au sénat ce qu’ils auroient promis; que cette grâce étoit la vie de vingt-deux personnes qu’il nommeroit, quelque crime qu’elles eussent commis: mais qu’on ne crût point arracher son secret par les tourments , sans la lui accorder , parcequ’il n’y en avoit point d’assez horribles pour tirer une seule parole de sa bouche. Les dix furent assemblés dans un moment, et ils députèrent sur-le-champ au doge, pour recevoir de lui la parole que Jaffier deraandoit. Il n’hésita pas non plus ou'eux à la donner; et Jaffier , alors pleinement content de ce qu’il alloit faire, leur découvrit toute la conjuration.
La chose leur parut si horrible et si merveilleuse , qu'ils ne la purent croire. Toutefois, comme il étoit aisé d’en vérifier quelque particularité, on envoya Comino au clocher de la procuratie. Il rapporta qu’il avoit trouvé tout le corps-de-garde enivré ou endormi: ensuite on l’envoya à l’arsenal. U fut long-temps sans pouvoir trouver les officiers gagnés. ; mais enfin un valet, iutimidé par ses menaces , lui montra une petite porte qu’il fit enfoncer, après avoir heurté quelques coups inutilement. Il les trouva avec les trois petardiers qui mettoient la
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derniere main aux feux d'artifice destinés pour l'exécution. Il leur demanda ce qui les obügeoit à travailler le jour d’une si bonne fête , et pourquoi ils n’avoient pas ouvert quand il avoit heurté. Ils répondirent avec une grande ingéuuité que les petardiers dévoient partir le lendemain pour aller joindre la flotte ; que le général leur avoit mandé d’v porter un grand nombre de feux d’artifioe tout prêts à jouer ; que ne s’en étant pas trouvé de faits autant qu’il en demandoit , ils avoient prié les autres de leur aider à y travailler; que la chose pouvant être de conséquence, ils avoient cru devoir se dispenser de l’observation de la fête; et que, pour le faire sans scandale , ils s’etoient enfermés, comme il les avoit trouvés , dans le lieu le plus retiré de l’arsenal, qu'ils avoient choisi exprès. Quoique Comino ne put rien répliquer à cette réponse, il les arrêta prisonniers.
Les dix, épouvantés de plus en plus, envoyèrent ensuite chez la Grecque ; mais on n’y trouva personne. Les hommes apostés qui avoient endormi le corps - de -garde du clocher avoient fait semblant de dormir comme les autres quand ils avoient vu Comino; mais il fut à peine sorti, qu’ils coururent chez la Grecque, où ils donnèrent l’alarme si chaude, que, sans perdre un moment, Nolot, Robert, Revellido, Retrosi, Villa-Mezzana , Duraud, Ternon , et Robert Brulard , qui se trouvèrent avec elle par hasard, furent se jeter tous ensemble daos une des barques qu’on avoit retenues au pont de Rialto pour aller quérir les troupes du lazaret, et sortirent heureusement de Venise.
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La douleur qu’on eut de leur évasion fit résoudre de visiter les maisons des ambassadeurs de France et d’Espagne, sans plus attendre. On en demanda civilement l’entrée pour affaire qui regardoit le salut de la république. Le Français l’accorda de même ; et Renault fut pris et emmené avec Laurent Brulard et de Bribe. Mais l’Espagnol refusa avec aigreur : il allégua tous les privilèges de sa charge, et protesta avec fureur contre la violence qui lui étoit faite, quand il vit qu’on entroit de force. On y trouva de quoi armer plus de cinq cents hommes, soixante pétards, et une quantité incroyable de poudre, de feux d’artifice, et autres choses semblables. On en fit un inventaire exact, et il v assista en s'en moquant.
Dans le temps qn’ou apportoit cet inventaire au conseil des dix, un noble de la maison de Valiera y arriva avec Brainville et Théodore, deux des principaux conjurés. Us venoient d’apprendre que tout étoit découvert; et désespérant de se sauver, parce qu’ils surent aussi qne tous les ports étoient fermés depuis l’évasion de la Grecque, ils prirent le parti de faire semblant de vouloir découvrir la conjuration, et ils furent trouver ce noble qu’ils avoient connu en Flandre, pour les ameuer au conseil des dix, où ils furent arrêtés. On parcourut cependant tout ce qu'il y avoit de cabarets, hôtelleries, chambres à louer, lieux infâmes, et autres, ou des étrangers pouvoient se cacher; et on arrêta tout ce qu’on trouva d’officiers hollandais, français, espagnols, wallons, napolitains, ou milanais, jusqu'après de quatre cents.
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Snr ces entrefaites , deux Dauphinois venant d'Orange arrivent tout bottés, comme ils s’étoient jetés, en quittant la poste, dans la barque qui les avoit amenés. Ils déclarèrent au conseil que des Erançais de leurs amis leur ayant écrit dé Venise que, s’ils vouloier.t s’enrichir, ils n’avoient qu’à y venir, parcequ’il y avoit une conjuration toute prête à exécuter pour s’emparer de cette ville et la donner au pillage, ils étoient venus en grande diligence pour découvrir cette méchanceté, au lieu d’y prendre part. Ils furent remerciés, logés honorablement, priés de se reposer, en 'attendant que le sénat pût délibérer sur la récompense qui leur étoit due.
Cependant le jour vint ; le sénat s’assembla , et le marquis de Bedmar demanda audience. On la lui accorda par curiosité seulement. Le bruit de la conjuration se répandit alors par la ville, et y produisit un trouble épouvantable. Le peuple, qui sut confusément que les Espagnols en étoient les auteurs, s’assembla autour du palais de l’ambassadeur pour le forcer; et on étoit prêt à y mettre le feu , lorsque ceux qui dévoient le conduire à l’audience , arrivèrent. Ils lirent entendre leur commission. Le peuple se flattant de l’espérance que le sénat en feroit une punition exemplaire, le laissa sortir seul, et le conduisit avec tontes les injures et les imprécations imaginables.
L’ambassadeur, étant entré dans le sénat, commença par des plaintes atroces de la violence qu’on avoit faite dans sa maison contre le droit des gens ; et il accompagna ses plaintes de menaces si fîeres et
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si cruelles de s'en venger, que la plupart des sénateurs en furent consternés, et craignirent que cet homme n’eût encore quelque ressource qu’on ne savoit pas pour achever son entreprise. Le doge lui répondit qu’on lui feroit excuse de cet outrage quand il auroit rendu raison des préparatifs de guerre qu’on avoit trouvés chez lui, qui, comme ambassadeur, devoit être un ministre de paix. Il répliqua qu’il s'étounoit que des gens qui passoient pour sages fussent si mal habiles que de l’insulter en face sous un prétexte si grossier; qu’ils savoient aussi bien que lui que toutes ces provisions n’étoient qu’en dépôt dans sa maison, comme il y en avoit déjà eu autrefois pour envoyer a Naples et dans le Tirol ; que, pour les armes, toute la terre savoit qu’il n’y en a point de si bonnes que celles qui se font dans les villes de la république; et que, pour les feux d’artifice et autres choses semblables, l’occasion de quelques ouvriers d une habileté extraordinaire , qui s’étoient venus offrir à lui, l’avoit engagé à les faire travailler par curiosité.
Le doge l’interrompit en lui disant que ces ouvriers étoient des malheureux, ou plutôt des monstres, nés pour la honte éternelle du genre humain ; et, en disant ces mots, il présenta à l’ambassadeur une lettre de créance pour le gouverneur de Milan, qu'on avoit trouvée parmi les papiers de Renault, avec d’autres lettres du duc d'Ossone.
L’ambassadeur répondit que , pour le duc d’Ossone, il avoit déjà déclaré autrefois qu’il n’entroit point en conuoissance de sa conduite : que, pour la lettre de créance, il étoit vrai que l’ambassadeur
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de France lui avoit recommandé un gentilhomme il y avoit déjà quelque temps, lequel avoit besoin de faveur à Milan pour certaine affaire particulière , et qu’il avoit donné à cet homme la lettre qu’on lui présentoit; mais qu’il avoit ignoré que la république eût aucun intérêt dans cette affaire.
Le doge, voyant par ces réponses que l’ambassadeur n’en manquerait jamais, se contenta de lui représenter avec beaucoup de gravité la noirceur de son entreprise , et finit en lui protestant qu’ils étoient tous fort éloignés de penser que le roi son maître y eût la moindre part. L’ambassadeur répondit à cette remontrance avec tout l’emportement d’nn homme de bien dont on attaque l’honneur injustement, qu’il étoit d’une nation à qui la valeur et la prudence sont si naturelles, qu'elle n’ avoit que faire de recourir à de mauvais artifices pour perdre ses ennemis ; que le roi son maître étoit assez puissant pour les détruire à force ouverte, et sans employer les trahisons, et qu’on pourrait bientôt l’éprouver. Il sortit brusquement après ces paroles , sans aucune cérémonie. Ceux qui le conduisoient le conjurèrent de se reposer quelque temps dans un appartement voisin, en attendant que le sénat eût donné les ordres nécessaires pour le faire sauver ; et il se laissa conduire où on voulut, en frémissant de colere et sans rien répondre.
Pendant que la populace étoit accourue à la place pour le mettre en pièces aussitôt que le sénat l’aurait livré, il fut aisé à ceux qu’on envoya chez lui avec main -forte de faire embarquer ses domestiques et les plus précieux de ses meubles. On le vint
chercher ensuite; et, par des détours secrels-du palais, ou le conduisit dans un brigantin bien armé, avec bonne escorte. Le peuple,. enragé de son évasion, fît des statues de lui et du duc d'Ossone, auxquelles il fit tout ce qu’il auroit fait à leurs personnes si elles avoient été en sa puissance.
On dépêcha en même temps au général de mer, avec ordre de faire noyer incessamment Langlade , le capitaine Jacques Pierre, et tous les officiers affidés que ce capitaine avoit sur ses vaisseaux. Comme on supposoit qu’ils dévoient être sur leurs gardes, on choisit le bâtiment de la fabrique la plus étrangère qu’on trouva à Venise pour porter cet ordre. On l’équipa de la maniéré la plus propre à faire croire qu’il n’en venoit pas ; et il fit un grand tour, afin d’arriver par un autre côté que celui par où il devoit arriver s’il en fût venu. On a su depuis que le capitaine avoit été toute la nuit en attente, et qu’ayant vu arriver ce bâtiment , il s’étoit retiré aussitôt dans le principal de ses vaisseaux, comme s’il se fût douté de la vérité, et qu’il se voulût mettre en état de se défendre s’il étoit trahi. Mais il y a apparence que la crainte de tout perdre par une terreur qui pouvoit être panique, l’arrêta quelque temps à délibérer s’il devoit se déclarer; car le général, qui ne perdit pas un moment, lui ayant envoyé deux hommes choisis et non suspects, ccs gens entrèrent sans armes qui parussent dans le lieu où il étoit, le trouvèrent, seul, l’aborderent d’un air aussi libre que de coutume, le poignardèrent tout-d’un-coup, et le jeterent dans la mer sans que personne s’en apperçùt. Langlade et quarante de ses officiers fu-
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rent traités aussitôt après de la même maniéré et avec le même secret.
Cependant Renault, interrogé à Venise, répond qu’il ne sait ce qu’on lui vent. On lui représente la lettre de créance pour don Pedre, un passe-port en espagnol pour tous les pays de l’obéissance d’Es-pagne, des lettres-de-change pour de grandes sommes, et mille pistoles en or. Il répond qu’il ne connoît ni l’ambassadeur d’Espagne ni le gouverneur de Milan; qu ainsi, s’il y a quelque chose parmi, ses papiers qui les regarde, il faut que d’autreS qu» lui l’y aient mis; et que pour les lettres-de-cbauge et les pistoles, c’étoit tout ce qu’il avoit de bien art monde. On lui donne la question ordinaire et extraordinaire. Il ne dit rien de nouveau, sinon qu’il, étoit un pauvre vieillard , homme de bien , de qualité et d'honneur, et que Dieu le vengeroit. On le représente plusieurs jours de suite à la question, et on lui promet même impunité s’il veut dire tout ce qu’il sait ; mais inutilement : et , après avoir été tourmenté de toutes les maniérés, à diverses reprises , il fut enfin étranglé en prison , et pendu en public par un pied, comme traître. Le lieutenant du comte de Nassau, les trois petardiers, Bribe, Laurent Brulard, et les deux officiers de l’arsenal, le furent aussi, après avoir souffert la question avec la même constance que lui; mais Brainville, Théodore, et plus de trois cents officiers, furent seulement étranglés ou noyés en secret.
Cependant Jaffier, désespéré du mauvais succès de sa compassion, se plaignoit hautement de ce qu# le doge et le conseil des dix ne tenaient pas Ja pa-