VN DE LA CONJURATION CONTRE VENISE
DES GRACOU'S
O epui s que le dernier Africain eut assuré la puissance de Home par l’entiere ruiue de Carthage , on vit éclater chez les Romains une magnificence publique , qui fut bientôt suivie du luxe des particuliers ; et l'assurance produisant une tranquillité parfaite, on vit succéder une molle oisiveté à un travail assidu ; on vit changer une discipline exacte en une volupté recherchée ; et I’od vit enfin les citoyens passer de l’amour de la vertu à la pratique du vice.
Les plus puissants de la république commencèrent à se distinguer par la magnificence de lenrs maisons et de leurs jardins, parla délicatesse de leurs tables, et par le nombre prodigieux de leurs esclaves. C’est alors qu’on vit pour la première fois des particuliers élever des portiques dans le Capitole et dans le Cirque ; et la vanité passant dans le cœur de ceux qui laisoient une dépense si excessive, ils marquèrent au-dehors, par leurs maniérés, un orgueil et une hauteur qui ne laissèrent plus aucun vestige de cette égalité qui est le plus ferme soutien des républiques.
Quoique les sénateurs fussent ceux qui se donnoient ces distinctions si nuisibles à l’état , il est sur cepeudant que les moins riches parmi eux souffroient au commencement avec un secret chagrin de se voir obscurcir par d’autres , auxquels ils S.-RÉAL. 10
n’avoient point accoutumé de céder eu rien , et qui ne leur étoienl supérieurs qu’en luxe et en dépense , depuis que le pernicieux usage s’en étoit introduit. Mais comme tout l’avantage que les plus riches acquéroient , et toutes les marques de distinction qu’ils usurpoient, retomboient sur tout l’ordre des sénateurs , et qu'ils y participoient tous , ils s’accoutumèrent facilement à cet usage, et s’unirent tous enfin pour obliger le peuple à des déférences jusqu’alors inconnues.
Le peuple d’ailleurs, qui, quoiqu’il eût encore conservé un grand respect pour le sénat , avoit depuis long-temps pris ombrage de lapuissance des sénateurs avec lesquels il avoit eu de très grandes affaires, et qui , dès le commencement même des divisions, avoit établi, pour soutenir ses droits et prérogatives , les tribuns du peuple , magistrats qui étoieut inviolables, et dont la puissance devint moustrueuse ; le peuple, dis-je, jaloux avec raison de sa liberté et de ses droits, vit augmenter ses soupçons par l’éclat et par le luxe prodigieux des grands , et plus encore par certaines affectations d’autorité qui lui paroissoient insupportables. On vouloit bien distinguer dans la république les grands noms des Emiliens, des Cornéliens, et des autres , qui méritoient par tant de titres d’être respectés ; mais on vouloit que les distinctions fusseut libres , et que ces démonstrations d’une grandeur choquante et méprisante fussent bannies d’un état où le peuple avoit le suprême pouvoir. Ces soupçons du peuple frirent aigris par divers incidents qui ne sont pas de mon sujet, mais qui firent remar ■
quer les semences d’une division entière entre les deux ordres , qni n’éclata pourtant pas sitôt , pur la nécessité où l’on se trouva de s’uuir dans les guerres qu’il fallut soutenir contre Viriathus , et contre les Numantins.
Il paroitra surprenant que les Romains , qui étoient pour lors presque aussi grands qu’ils le furent jamais, eussent besoin de s’unir contre un chef de voleurs ; et ensuite pour domter une seule ville, telle qu’étoit Numance. C’est pourtant ici l’un des points les plus avérés de l’histoàre , et que je ne toucherai qu'en passant , et qu’autant qu’il aura de relation à mon sujet.
Viriathus, qui n’étoitau commencement qu’un simple berger dans la partie occidentale d’Espagne, devint quelque temps après , par l’eifet de son mauvais naturel, chef d’une troupe de voleurs qui désoloient toutes ces contrées ; et son ambition enfin , secondée de quelques succès , le rendit général d’une armée considérable de peuples ligués et révoltés contre les Romains. Sa hardiesse fut favorisée de la fortune : les Romains forent souvent vaincus ; et pendant plus de rjuatorze ans il étoit appelé le protecteur de la liberté de cette partie des Espagnes que nous appelons Lusileinia (i\ Des généraux d’un grand, nom et de beaucoup de ré-
(i) Cùm quatuordecim annos Hispanias contra Romanes movisset, pastor primo fuit, moi latronum dus, postremo tamen ad bcllum populos concitavit, utassertor contra Romauos Hispaniæ putarelur. EuTitorius , Hist. rom. lib. 4-
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putation eurent la douleur d’entrepreudre cette guerre sans pouvoir la terminer. Q. Pompeius eut la honte de n’avoir pas même conservé d’égalité en combattant avec Viriathus ; et ce capitaine de bandits , si méprisable dans les commencements , donna autant à craindre par sa valeur et par sa conduite, que par le pernicieux exemple qu’il montroit aux autres peuples mécontents , qui appreuoient qu’il n’y avoit qu’à se soulever sous un chef hardi et sage pour secouer le joug des Romains , qui étoit pour lors assez dur à porter.
Enfin , le consul Servilius Cepion défit la république d'un si dangereux ennemi : il le fit tuer par la trahison des siens , et finit cette guerre injurieuse par uue action indigneet honteuse , sur-tout à un consul romain. Aussi ne fut-elle guere approuvée à Rome , quoiqu’on commençât à ne plus trop s’y piquer de générosité : et les meurtriers de Viriathus y étant venus demander la récompense de leur assassinat , Scipiou, qui se trouva pour lors consul, leur répondit que les Romains avoient toujours trouvé fort mauvais que les soldats osassent attenter sur leur chef, et que leur action méritoit bien plutôt d’être punie que récompensée. Restes de la vertu romaine qui brilloit sous un consul tel que Scipion.
La guerre de Viriathus fut suivie de celle des Numantins , qui fut pendant fort long-temps pour 1« moins aussi peu glorieuse aux Romains que celle de Portugal.
La ville de Numance étoit célébré en Espagne par ses richesses et par sa puissance , fameuse sur-
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tout par la valeur et par l’obstination de ses c itoyens , qui , sans avoir jamais armé plus de dix mille hommes de leur jeunesse , firent échouer les plus illustres généraux romains , et en obligèrent quelques uns à des traités peu dignes de la première puissance du monde. Tel fnt celui que le même Q. Pompeius dont nous venons de parler fut obligé de signer , après avoir été entièrement défait. Celui que fit le consul Hostilius Maneinus ne fut pas moins honteux ; et comme il se fit de l’avis et par le canal de Tiherius Gracchus , l’ainé des deux freres (t) , et que c’est içi le commencement de mon histoire , il faut en décrire le détail avec un peu de soin et d’exactitude.
Après la défaite de Q. Pompeius , et la rupture du traité qu’il avait fait avec lesNumantins, Q. Hostilité Maneinus, l’un des consuls, fut envoyé pour tâcher de dointer cette ville , la plus obstinée et la plus fatigante de toutes celles qui étoient au voisinage de la république romaine. Tiherius Gracchus , fils d’un autre Tiherius Gracchus , lui servoit de questeur dans cette expédition ; et c’étoit le premier emploi de quelque conséquence qu’il avoit obtenu immédiatement après avoir servi sous le second Scipion en Afrique, où il s’étoit acquis beaucoup de réputation.
La fortune seconda mal l'entreprise du consul Maneinus; et soit qu’il y eût un peu de sa faute dans la conduite de cette guerre , soit que la valeur des INumautins , ou les dispositions du hasard , le
(i) Dont il est ici question.
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rendissent malheureux, il est sur qu'a près divers succès il fut défait en bataille rangée ; et il lui arriva dans sa déroute ce qui arrive d'ordinaire à tous les généraux médiocres : la tête lui tourna : le péril ou la mauvaise fortune le mit hors de luimême ; et peu capable de prendre bien aucun parti, il décampa la nuit dans un désordre extrême.
Les Numantius, qui en eurent avis , et qui furent instruits du peu de précaution qu’il avcit pris , le poursuivirent à propos , et si vivement , apres avoir pii lé son camp et tout le bagage de son armée, que, se trouvant enfermé en des lieux d’où il ne pouvoit plus sortir , il fut contraint de leur envoyer un héraut, pour traiter de quelque accommodement.
Les chefs desNumantins, quelque avantage qu’ils eussent pour le coup , étoient pourtant fort ennuyés de la guerre qu’ils soutenoient depuis longtemps contre la plus formidable puissance de la terre , et ils ne soubaitoient rien tant que de pouvoir la terminer , dans un temps sur-tout auquel leur victoire , et l’état où ils tenoient les Romains , leur faisoient espérer les conditions les plus avantageuses. Toute la difficulté consistoit à pouvoir s’assurer de ceux qui traiteroient la paix , et qu’elle seroit ratifiée à Rome. CaT , soit qu’il n’y eût plus cette fidélité si louable parmi les Romains, ou que le sénat fût en possession de rompre les traités que leurs généraux faisoient , les Numantins ne voulurent se fier qu’au seul questeur Tiberius Gracchus, se souvenant que son pere , dans son expédition d’Espagne, leur avoit donné la paix, qu’il avoit
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fait ratifier à Rome avec beaucoup d’exactitude et de régularité.
Tiberias Gracchus alla donc pour traiter la paix avec eux, prévenu que , dans l’état où étoit l'armée romaine , on devoit accepter tonte sorte de conditions, et qu’on devoit moins aller faire un traité égal , que recevoir une grâce : et en effet , il fallut céder tout le camp , tout l’équipage , et tout ce que l’armée avoit de plus considérable et de plus précieux en machines de guerre , et en vases d’or et d’argent : unique moyen qu il y avoit pour sauver plus de vingt mille citoyens et plusieurs alliés et esclaves qui composoient les troupes romaines, que la faim avoit déjà réduites aux dernieres extrémités.
Cette paix , quelque nécessaire qu’elle eût paru au questeur et à toute son armée , fut trouvée à Rome très indigue, et la plus honteuse qui eût jamais été faite; et le sén^t , qui étoit un peu passiouné dans son jugement , fit représenter au peuple ce traité comme la marque éternelle de l'ignominie romaine. On confondit les fautes et le peu de précaution dn consul avec la honte de l’accommodement ; et sans prendre garde qu’on avoit dû sauver la vie à vingt mille citoyens , à quelque prix que ce fût, les peres conscrits, éloignés des périls et de la disette , jugèrent fort à leuraise qu’il valoit mieux les laisser tous mourir de faim , que de recevoir une loi si odieuse.
Le peuple prit part aux préventions du séuat , mais avec cette difiérence qu’il ne confondit point les fautes du consul avec la prudence du questeur :
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et , distinguant la mauvaise conduite de la guerre d’avec la nécessité du traité , il rejeta tonte la honte sur Mancinus, et se loua toujours de Gracchus, qui avoit secouru les citoyens qui restoient clans cette armée.
Le traité Tut solennellement rompu , comme indigne et injurieux ; et il fut ordonné que le consul seroit envoyé aux Numantins pieds et mains liés , afin qu’ils se vengeassent sur lui de cette rupture.
On peut ici , en passant, considérer l’injustice du sénat et du peuple., qui condamne si durement un général , dont le malheur avoit fait la plus, grande faute , et qui n’étoit coupable , ni de trahison , ni de lâcheté. O. Pompeius avoit , avant lui , subi des conditions peu glorieuses , 'ans éprouver rien qui approchât de ce dernier affront qu’on fît ressentir à Mancinus. Variété ordinaire du caprics de la multitude.
Mais on doit remarquer d’ailleurs l’amour du peuple pour Gracchus , qu’on ne voulut jamais confondre avec le consul : caranciennement , quand on rompoit les traités faits par les généraux, on livroit tous les officiers de l 'armée à la vengeance de ceux avec lesquels ils avoient fait le traité. Ici , le peuple sauve tous les officiers pour ne pas perdre Gracchus ; et le sénat, qui s’attendoit à le voir dans la disgrâce commune , vit avec chagrin qu’on se contenta de perdre Mancinus , pour sauver un homme qui , depuis le peu de temps qu’il étoit dans le monde , donnoit des espérances certaines d’être un jour le maître de la république.
Tiberius Gracchus eut tout le chagrin imagina»
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ble de n’avoir pu préserver le consul d’un affront dont il le jugeoit indigne , et auquel il sembloit qu'il participoit un peu : il ressentit tous les mouvements d’aigreur qui avoient excité les premiers auteurs de la rupture du traité , auxquels il disoit en public qu’il n’étoit pas rare que la fortune peu favorable obligeât à recevoir la loi du plus fort. « Je ne vois rien,ajoutoit-iI , de honteuxà faire une « paix dans laquelle nous ne sommes obligés à rien « qui nous ternisse : nous avons seulement cédé ce « que nous n’avions plus , et nous avons sauvé la « vie à vingt mille citoyens qui pourront conqué- « rir de nouvelles provinces.
« Que diront les peuples qui ont voulu se confier « à moi , par le souvenir de l’exactitude avec lao quelle fut confirmée ici la paix que mon pere leur « avoit donnée ? et ne trouveront - ils pas qu’il y « a une grande différence entre ces temps et les « nôtres ? »
Tous ces discours furent inutiles contre une brigue formée ; le traité, comme je viens de dire, fut rompu; et le consul fut envoyé aux Numantins , qui ne voulurent point le recevoir , disant que l’infidélité de tant de gens ne devoit pas être punie sur un seul.
Cependant Tiberius Gracchus réfléchit sur la malice du sénat qui avoit eu le dessein de le perdre avec tous les officiers de l’armée , et sur l’amour du peuple qui l’avoit sauvé avec tant de distinction : il jugea , par cette preuve qu’il venoit d’en recevoir, de ce qu’il pouvoit en espérer à l’avenir s’il le cultivoit. Cette hair.edusénat, et cet amour du peuple,
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furent les premières sources des idées qu'il forma : et si l’on joint à ces considérations celle de l’état où étoit pour lors la république , par les divisions qui chaque jour s’augmentoient entre le sénat et le peuple , ainsi que je l’ai dit au commencement, on trouvera que toutes ces choses concoururent pour faire concevoir à Tiberius le projet de se rendre le chef du peuple, et l’adversaire du sénat.
Il brigua d’abord le tribunat, pour donner l’essor à ses desseins : mais avant que de venir à celte éleclion et à ses suites, je dois expliquer en peu de mots quelle étoit cette charge si célébré et si importante parmi les Romains, pour ensuite donnei plus de jour au caractère de Oracchus qui l'obtint , et qui peut-être, s’il eût vécu, l’auroit conservée héréditaire dans sa famille.
Dans cette fameuse division qui survint à Rome entre les grands et le peuple , et qui fut sagement appaisée par Menenius Agrippa , l’une des conditions de la paix fut que le peuple créeroit deux magistrats qui seroient de son ordre, et qui ne pour-, roient jamais être de l’ordre des sénateurs ; qui auroient soin de conserver ses droits et sa liberté , et de le soutenir contre la puissance des grands. Ces deux magistrats, qu’on appela tribuns, s’en associèrent trois autres , qui lirent le nombre de cinq ; et dans la suite le nombre fut augmenté jusqu’à dix.
Leur pouvoir fut très grand dès le commencement, et devint insupportable aux grands peu de temps après. Us avoient le droit d’assembler les comices, d’empêcher les délibérations du sénat, d'approuver ou d’abroger ses arrêts , de faire citer
en jugement devant le peuple tons les autres magistrats, et même leurs collègues ; pouvant d’ailleurs se mêler de l’administration des deniers publics, et prendre connoissance de tontes les assemblées qui se faisoient dans la ville : si bien qu'ils exerçoient une juridiction universelle sur tous les Romains, sans en excepter un seul, ayant porté leur autorité jusqu’au point de faire emprisonner des consuls, et de condamner des dictateurs à l amende. Leur personne étoit inviolable et sacrée , honorée des haches, des faisceaux, et des licteurs, ainsi que celle des consuls, et toujours suivie pat un nombre prodigieux de peuple, qui les regardoit comme les interprétés de ses besoins , et les protecteurs de sa liberté. On voit dans l’histoire en combien d’occasions ils ont , par un trop grand usage de leur pouvoir, excité des troubles et des tumultes dans la république.
Tel étoit le tribunat dit peuple, que Tiberius Gracchns forma le dessein d’obtenir; persuadé qu’avec cet emploi il pourroit venir à bout des projets qu’il avoit conçus, ou pour sa fortune particulière , ou pour l’abaissement du sénat , contre lequel il avoit conservé de très vifs sentiments de haine et de vengeance.
Il brigua avec beaucoup de chaleur ; et le peuple , qui lui avoit déjà donné des marques de bonté et de faveur dans l’affaire des Numantins , et qui choisissoit toujours volontiers pour remplir cette charge ceux qu il croyoit être les plus mécontents du sénat , se fit un plaisir de la lui accorder; convaincu
d’ailleurs de la haute naissance , du mérite et des vertus de Gracchus, dont on doit, avant que de passer outre , connoître le caractère.
Il étoit de la famille plébéienne appelée Sempronia , l’une des plus nobles et des plus illustres de toutes les maisons romaines. Outre plusieurs triomphes, plusieurs combats , plusieurs dignités , et plusieurs actions fameuses , dont l’histoire de ses ancêtres étoit remplie , son pere Tiberius Sempronius Gracchus lui laissoit un exemple récent d'une vertu la plus universellement reconnue. Après avoir été deux lois consul , une fois censeur, et avoir mérité deux lois l’honneur du triomphe par la défaite des Celtihériens , et par la réduction de la Sardaigne , il mérita que tout le monde dit qu’il étoit moins illustre par tous ces avantages que par sa propre vertu.
Le mérite de son pere, quelque grand qu’il fût, n’étoit pas supérieur à celui de sa mere Cornélie , fille du premier Scipion, dont le grand cœur a passé en proverbe , et qui n’est pas même plus glorieuse par sa naissance , qui la faisoit issue du premier homme de la république, que pour avoir donné le jour et l’éducation aux deux Gracques, dont Tiberius l’aîné est celui de qui nous parlons. Aussi prenoit-elle plaisir qu’on ajoutât à son nom, Cornelia , mater Gtacchorum.
Quelque grands que fussent les avantages de la naissance de Tiberius Gracchus, on doit avouer, avec tout ce qu’il y a d’écrivains , que ses vertus personnelles ne cédoient ni à celles de son pere, ni
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à celles île sa mere , ui peut-être à celles de Scipiou son aïeul.
Un peu après qu’il eut été agrégé au college des augures , il épousa Claudia, fille d’Appius Claudius, celui-là même qui fut prince du sénat ; et sa sœur épousa le secoud Scipion, ce qui l’allia à la maison émilienne : si bien qu’il tenoit à toutes les maisons qualifiées de la ville.
Avec tous les avantages d'une belle taille , de la bonne mine, de beaucoup d’agréments dans le visage, et ceux d’un esprit fin et pénétrant, il avoit uniéloquence douce et naturelle , des maniérés insinuantes, un air persuasif, et le génie du monde le plus fleuri et le plus cultivé. Il joignoit à toutes ces qualités un cœur ferme et graud, une droiture et une intégrité inaltérables, un amour pour la justice, qni soutenoit l’innocent, et punissoitle crime, sans perdre tout-à-fait et sans détruire le coupable : il ajoutoit à cela une sobriété, une vertu pure , des mœurs séveres pour lui seul, sans vouloir faire participer les autres à cette austérité. Il soutenoit toutes ces qualités par un mérite acquis à la guerre , où il avoit prouvé, en diverses occasions d’éclat, qu’il n’étoit pas moins propre à commander qu’à obéir, et que , selon l’état où il se trouvoit , et les besoins de la république, iJ obéissoit avec le même plaisir que les autres commandoient. Libéral jusqu’à la profusion , et donnant tout saus réserve : pitoyable pour les malheureux, qui étoient tous assurés de trouver chez lui une protection infaillible , enfin, tantis denique adornatus ■virtuti-
s.-r i \T,. Il
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tus , quanlas naturâ et industriâ mortalis candi tio accipit (1). On a dit de lui qu’il étoit doué de toutes les vertus que le naturel , l’éducation , le soiu , et l’expérience, peuvent donner à un homme sur la terre.
Mais comme rien n’est parfait ici-bas , on ne doit pas dissimuler qu’il étoit d’ailleurs obstiné dans ses résolutions jusqu’à la derniere opiniâtreté , lier et hautain quand il trouvoit de la résistance , conservant naturellement sa vengeance contre ceux qui lui avoient voulu nuire, et si fort porté pour le peuple contre le sénat, qu’il hasardoit tout pour le servir; moins peut-être par rapport à cette justice qu’il airaoit tant en etfet , que séduit par une ambition démesurée , dont tous ses ennemis l’out accusé , et qui étoit sans contestation sou véritable vice.
Tel que je viens de le dépeindre , il obtint le tribunat dn peuple avec les acclamations universelles de tout le monde , qui lui firent d’autant plus de plaisir , qu’elles lui parurent des présages heureux pour tous ses desseins.
Il ne fut pas plutôt en possession de cette charge , l'écueil ordinaire de ceux qui vouloient la soutenir ■avec hauteur , que, suivant sa fermeté naturelle, et le désir qu’ilavoit d’éprouversesforces, ilproposala loi agrana , le sujet éternel des divisions des peres et des plébéiens , du sénat et du peuple , des riches et des pauvres ; mais il la leur proposa d’abord avec sa douceur ordinaire, comme nue loi dont l’exécution
(i) Vxx.1.. I’aterc hb. ?..
devoit être le premier soin de ceux qui aimoient la patrie.
C’est cette loi agrana , si fameuse parmi les Romains , qu’il faut que je fasse ici bien connoître , puisqu’elle fait une des parties essentielles de la connoissance de l’histoire romaine, et qu’elle fut le grand prétexte des révolutions que j’écris.
C’étoit un aucien usage parmi les Romains , lorsqu’ils avoient vaincu quelques peuples voisins, de leur ôter une partie de leurs terres , dont une moitié se vendoit pour indemniser la république des frais de la guerre, et l’autre moitié se réunissoit au domaine public, et se dcnnoit, sous une très petite redevance annuelle , aux pauvres citoyens qui n’avoieut point de bien ni d’héritage ; et c’étoit à-peupres ce qu'on appelle au,ourd’hui donner à nouveau bail sous une cense.
Cette coutume étoit d'autant plus louable , qu’elle bannissoil absolument l’extrême pauvreté de larepublique, et que tous les citoyens se trouvoient posséder quelques biens et quelques fonds, qui les rendoient soigneux de sa conservation.
L’avarice des riches ne laissa pas régner long-temps cette coût urne sans chercher à lui donner atteinte ; et l’avidité de posséderplus de biens fit que, prétextant le bien public, et le prol.t du domaine , ils haussèrent les censes et les redevances, et les haussèrent si fort et si excessivement, que les pauvres ne pouvant faire la condition aussi bonne , les terres leur furent données , et les pauvres se trouvèrent privés de cette espece de ferme qui faisoit tout leur bien.
Il est A- juger que cela causa d’abord de
C O « .) U R A T I O N grands tumultes, et que la multitude des pauvres citoyens , qu’on dépouilla d'un bien qu’ils regardoient comme leur héritage , causa des troubles considérables, et une espece de sédition. Aussi les tribuns du peuple, jaloux, des droits de ce dernier ordre , et voulant remédier aux inconvénients qu’une pareille avidité des riches feroit naître infailliblement, après avoir harangué publiquement sur les désordres qui régnoient, hrent une loi , par laquelle uul citoyen romain ne pourroit posséder au-delà de cinq cents arpents de terre de celles qui étoient réunies au domaine , et données sous ur.e cense par la république.
Cette loi juste , s’il en fut jamais, passa avec les acclamations du peuple , au grand chagrin des riches , qui fuient pour le coup obligés de céder à la puissance des tribuns, qui pour lors exerçoieut une juridiction toute puissa ite. La loi eut l'ellit qu’on s’étoit proposé : les terres furent distribuées avec ordre par des personnes commises par le peuple ; et, pendaut quelque temps, les choses restèrent assez paisiblement en cet état.
Mais dans la suite, les riches ne pouvant contenir leur avarice trouvèrent le secret de se servir de personnes empruntées, pour prendre sous leurs noms toutes les terres à rente ; et celte adresse ne pouvoit pas manquer de réussir, puisqu’ils prenoient soin de gagner les commissaires par des présents, ou par des services; et ainsi leurs personnes supposées étoient toujours préférées à toutes les autres.
Cet abus , quelque prand /ip’’1 r’*i é>-dt peprn-
DES GRACQUKS. i8(J
daut toléré, parceque la loi n’étoit point enfreinte , qu'elle paroissoit toujours réellement observée , et qu'on ne devoit pas supposer que des commissaires , choisis avec distinction par le peuple, fussent assez lâches pour se laisser séduire on corrompre à sou préjudice.
Mais enfin, l’insolence des- riches fut poussée jusqu’au point de ne plus faire de mystère de cette supposition , qu’ils dévoient cacher avec soin. Personne nignoroif plus quels étoient les véritables possesseurs des terres ,. et l’on disoit communément, un tel pour un tel : si bien que , paroissant inutile qu’ou se servît encore de cette vaine précaution , on lit comme si la loi avoit été abrogée ; et les riches prirent publiquement sous leur nom , et sans aucun déguisement, tout autant de terres qu’ils purent avoir : et la puissance des grandss’étant augmentée pendant certain temps avec l’autorité du sénat, le peuple se trouva frustré Je ses. droits, et les pauvres privés de leur subsistance.
Le désordre étoit criant; et il l’étoit trop pour qu’il continuât paisiblement. Le peuple se souleva souvent sans effet: les tribuns lirent du bruit plusieurs fois; mais personne n’entreprit ouvertement d’v remédier. Lælius , ce fameux ami de Scipion , qui avoit témoigné vouloir guérir le mal, fut appelé le Sage, lorsque, prévoyant les périls du remede , il changea de résolution , et laissa les choses au même état qu il les avoit trouvées en entrant dans sa charge de tribun.
Tiberius Gracchus fut plus ferme ou plus obstiné que lui : et., soit que dans les derniers voyages qu’il
avoit faits il eût été touché de la désertion de la campagne,- qui n’étoit plus cultivée que par des esclaves ; soit qu’il fût poussé par quelques amis hardis et d’uu naturel entreprenant, tels qu’étoient Blossius le philosophe , et Diophanes le rhétoricien ; soit qu’il fût animé par des billets qui lui furent adroitement donnés ; ou soit , comme il est plus vraisemblable, qu’il trouvât dans cette justice qu’il vouloit faire rendre au peuple un sujet propre à exécuter ses vengeances contre le sénat, et à tenter sa fortune, selon les projets qu il en avoit laits ; il est sûr qu’il publia la loi agraria , et la renouvela avec l’applaudissement général de tout le peuple.
Il n’eut garde pourtant de faire cette proposition hardie d’une maniéré qui pût laisser douter de la droiture de ses intentions. Il prit, au contraire, toutes les mesures imaginables pour persuader à tout le monde que le bien public, le soulagement des peuples, l’amour pour l’ordre et 1? justice, étoient l’unique cause de l’empressement qu’il marquoit pour l’observation de cette loi.
Pour donner même plus de poids à son entreprise, il engagea le souverain pontife Crassus dans scs sentiments: Crassus, dis-je, dont l’autorité sacrée étoit religieusement respectée de chacun , et qui ne manqua pas de mêler l’intention des dieux dans la publication de la loi. Il la lit encore approuver par le fameux jurisconsulte Mu tiusScevola, dont le nom , si grand et si illustre dans la république , donnoit encore moins de poids à ses décisions, que sa science et son mérite personnel, reconnus de tout
DES G R AC QUE-S. igi
le monde. Il ajouta à ces approbations celle d'Appius Claudius, son beau-pere, cet homme à qui ses rertus acquirent le titre de prince du sénat. Si bien que l’édit que Gracchus publioit paroissoit parla moins son ouvrage que celui de tant de grands hommes qui étoient en vénération dans la république.
Il fit encore plus : pour marquer la modération et le désir qu’il avoit de satisfaire tout le monde, il publia que ceux qui avoient contrevenu à la loi , et qui, contre les défenses, avoient possédé une grande quantité de terres , non seulement ne seraient ni punis, ni condamnés à l'amende ; mais qu’au contraire, tout le revenu qu'ils en avoient tiré, et qui, à la rigueur , pourroit leur être redemandé, leur seroit cotalement accordé, et qu’il y auroit une prescription entière sur cet article : et, pour comble de grâces et de faveur, il ajouta que la république, en leur ôtant les terres qu’ils possédoient au-delà des cinq cents arpents marqués par la loi , les iudemniseroit , et leur paieroit la valeur des fonds qu’elle leur ôteroit, et qu’elle remettroit en même temps aux pauvres citoyens, dans la quantité ordonnée, pour leur servir de retraite et de subsistance.
Ces adoucissements, tout grands qu’ils étoient, firent peu d’impression sur l’esprit des riches , qui , autant par leur avarice que par un violent dépit contre le tribun , crièrent hautement qu’on innovoit un département d’héritages qui alloit mettre la république en combustion ; et que si l’on n’y prenoit garde, on alloit se voir sous la tyrannie des tri-
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Imns , dont on avoit eu assez de peine à se garantir
depuis qu’ils avoient été introduits.
Gracchus, dont l’esprit étoit encore pins étendu que les projets, et qui étoit bien persuadé qu’aucun adoucissement ne ponrroit satisfaire les grands tant que la loi subsisteroit, fît plus encore, pour marquer le désir qu’il avoit de réunir le peuple et le sénat; il fit en sorte que le peuple se contentât qu’on lui fît justice à l’avenir, et qu’on laissât paisibles, leur vie durant, ceux qui se trouveroient en possession de ces terres prohibées. Mais rien ne put fléchir l'avidité insatiable des riches, qui ne cessèrent de déclamer contre Tiberius, auquel ils ne firent pas difficulté de donner les noms de séditieux et de perturbateur du repos public; et c’est pour lors que le tribun fit cette harangue si touchante et si pathétique, sans sortir jamais de son caractère de douceur, qui engageoit encore davantage le peuple , et irritoit d'autant plus ses ennemis.
Il remontra à tout le grand monde qui l’écoutoit autour de sa tribune, que les bêtes les plus sauvages avoient leurs gites et leurs tanières, tandis que des hommes, et des hommes tels que les soldats et les citoyens romains, étoient obligés à errer çà et là avec leurs femmes et leurs enfants, sans avoir aucun lien où ils pussent se retirer ; qu'il étoit bien injusteqne tant de vaillants soldats combattissent avec tant de péril et de fatigue pour le luxe, [es richesses , et les superfluités de leurs concitoyens, qui n’avoieut pas assez de discrétion pour leur vouloir départir une petite portion de terre dont ils pussent aire lerr habitation: que les gé-
DUS G R AC Ql] ES. tyï
uéraux romains avoient grand tort, lorsqu’ils le» animoicnt à combattre, de leur représenter qu’ils combattoieut pour la conservation de leurs dieux domestiques et de la sépulture de leurs ancêtres, puisque pas un d’eux n’avoit ni maisons-, ni dieux domestiques, et qu’ils étoient dans l iguorance totale du lieu qui couvroit les cendres de leursperes. « On vous appelle, ajouta-t-il, les maîtres de la « terre. Quels maîtres! qui n’en possèdent pas nu « pouce dont ils puissent disposer un moment , et « dont il leur soit permis de se faire une butte! et « cela, tandis que tant d’autres, sans fatigue et sans «travail, jouissent, contre toute sorte de lois, « d’une quantité prodigieuse de biens et d’hérita- « ges que la seule avarice et leur avidité leur ont « procurés! Est-ce là la république, et u’est-ce pas « pour cette étrange inégalité que nos ancêtres n’ont « pu souffrir les rois et la monarchie? Croit-on que « le seul nom de roi ait fait celte grande aversion « de nos peres? C’est bien plutôt cette dispropor- « tion de biens, immense et odieuse, que la faveur « du prince répandoit prodigalement sur quelques « uns, tandis que les autres, égaux ou supérieurs « en mérite et en services , restoient dans l’indi- « gence et dans la disette, etc. »
Tels et semblables discours, prononcés avec la force et la douceur dn plus agréable orateur de son siècle, achevèrent de déterminer le peuple ; et les grands , ne sachant comment résister à ce torrent qui alloit tout entraîner, eurent recours au seul moyen qui leur restoit dans cette déroute.
C’étoit l'un des avantages du tribunal, qn'un
iy4 CONJURATION
seul des tribuns , s’opposant à une loi portée et approuvée par tous les autres , la rendoit nulle , et en erapèchoit l’effet. Les riches , se voyant donc hors d’état de résister par eux-mêmes à l’éloquence et aux raisons de Gracchus, s’avisèrent de détacher M. Octavius , son collègue , qui , outre les liaisons qu’il avoit avec une grande quantité de sénateurs, avoit encore sou intérêt particulier à ménager , puisqu’il possédoit lui-même beaucoup de ces terres prohibées par les termes de l’édit.
Celui-ci étoit un j euue homme estimé , sage , considéré de tout le monde, et qui jusqu’alors avoit donné de grandes espérances de sa conduite. D’ailleurs il étoit l’ami particulier de Gracchus , et il avoit volontiers promis de sacrifier son intérêt à la gloire de son ami, qui s'étoit fait un point d’honneur de l’exécution de la loi. Plusieurs sénateurs de ses amis le prièrent de s'opposer à cette innovation qui leur étoit si nuisible, et qui devoit paroitre suspecte à toute la république: il refusa d’abord de les satisfaire, avec beaucoup de fermeté; mais on fit jouer des ressorts secrets et puissants, qui , joints à la parenté et aux intérêts particuliers d’Octavius , le déterminèrent enfin , comme patforce, à s’opposer à la publication de la loi.
Tiberius Gracchus fut d’autant plus affligé de cette opposition, qu’il s’y attendoit moins, et que la personne de son collègue et de son ami, dont on s’étoit servi , lui avoit paru moins suspecte dès le commencement. Il entra dès-lors dans de vifs sentiments décoléré, moins contre Octavius , qu’il crut qu’on avoit ou surpris ou séduit, que contre les
DES GRACQUES. ig.î
sénateurs et les riches qui se servoient de si houleux artifices pour éluder la justice de son ordonnance: ce qui l’obligea, dans les premiers mouvements de son chagrin , de substituer à la loi qu'il avoit proposée avec tous les adoucissements dont j'ai parlé une autre loi plus dure et plus fâcheuse , par laquelle tous ceux qui se trouveroieut dans les termes des défenses seroient contraints à vider eu très peu de jours.
Cette derniere circonstance fit naître une plus grande contestation entre les deux tribuns. Octavius, qui s’étoit engagé contre la loi , soutenoit que les inconvénients qui alloient en naître ruineroient entièrement l’état ; qu’on dépouilloit la république de ses plus fermes défenseurs, dès qu’on dépouilloit les riches des biens dont une longue possession leur avoit acquis la propriété; que les pauvres, dont on prétextoit l’avantage, n'en seroient guere plus commodément, par l’impossibilité où ils seroient de tirer de l'utilité de ces terres, qui exigent au commencement de grandes dépenses; qu’il étoit à craindre d’ailleurs qne la guerre civile, que cette nouveauté pourroit facilement produire, n’affoihlit si fort les deux ordres, que les ennemis étrangers ne fussent en état d’en profiter ; et qu’enfin il ne voyoit rien de plus sage que de laisser les choses comme on les trouvoit , sans s’entêter de la réformation de tous les abus. « Les grands états , dit-il « un jour en finissant un discours sur cet article, « se détruisent toujours quand on veut en chasser •> tous les abus , comme un corps humain ne sauroit
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« vivre si l’ouvouloit en tirer toutes les mauvaises « humeurs. »
G racchus répondit avec beaucoup de force à toutes ces raisons; et il ne manqua pas de dire qu’il faudrait, par le principe d'Octavius, tolérer tous les crimes et toutes les injustices. Leurs contestations furent continuées pendant quelques jours avec beaucoup de chaleur, mais avec beaucoup d’hounéteté : de telle sorte qu’il ne leur échappa jamais la moindre parole qui pût souffrir l’interprétation d'un sens injurieux.
Enfin, après plusieurs tentatives inutiles d'accommodement, Gracchns n’ayant rien oublié pour lâcher de fléchir l’obstination d’Octavius , et lui ayant même représenté en particulier l’amitié sincère et solide qui les avoit unis jusqu’alors, le désespoir où il se trouveroit s’il éloit obligé d’en venir aux dernieres extrémités , et après lui avoir offert même , pour faciliter toutes choses, de l’indemniser à ses propres dépens de tous les dommages que l’observation de la loi pourroit lui faire souffrir; offre qui piqua Octavius jusqu’au vif, et le rendit encore plus obstiné; Graecbus, ne voyant plus de moyen pour le faire revenir, résolut de faire le peuple juge de ce dilférent: et, en attendant, il fit cet édit triste et terrible, par lequel il interdisoit tons les magistrats de la ville, et suspendoit l’exercice de toute juridiction et de tout emploi , jusqu’à ce que le peuple eût approuvé ou téprouvé la loi ; imposant de rudes peines et de grosses amendes aux préteurs, et aux autres offi tiers qui contreviendraient à son édit.
DES G RAC QU ES. iy7
Cet édit , publié de l’autorité et du mandement du peuple, ne fut désapprouvé par aucun tribun : pas un ne se trouva assez hardi pour oser s'y opposer: ainsi la ville fut mise daus une terrible consternation. Le désordre fut général et se lit sentir à tout le monde: il n’y avoit dans la ville ni commandement, ni supériorité, ni |nstice,ni administration; mais sur-tout il seroit impossible d’exprimer la douleur du sénat, qui voyoit si fort et si souverainement élever la puissance du peuple et du tribunat. Leur désespoir fut assez violent pour faire craindre à Gracchus quelque révolution fâcheuse, et même quelque voie de fait préméditée; et, sur quelque avis qu’il en eut, il sè précautiouna de quelques armes sécrétés (i), pour se défendre d’une insulte particulière.
Le jour destiné pour l’assemblée du peuple étant arrivé, et chacun étant en état de donner sa voix, les riches, qui se crurent les plus foibles, firent , avant qu’on fût assis, enlever le scrutin; ce qui lit naitre un inconvénient plus dangereux qu'aucun autre qui fût arrivé jusqu'alors : car le tribnu, qui se sentoit le plus fort, et qui se voyoit outragé, voulut ouvrir an peuple le chemin de la force ouverte ; ce qui auroit coûté la vie à bieu du monde. Mais heureusement, Manlius et Fulvius, personnages consulaires, prévoyant le désordre qui alloit s’ensuivre, s’adresseront à Gracchus avec toute sorte de soumission , et le prièrent de sauver sa patrie du plus funeste accident qui pût lui arriver. Le tribun fut touché
(i) TI porta otts sa robe une cour e (!:: •
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des raisons, et peut-être des soumissions dte ees deux hommes; et, après leur avoir exagéré 1 insolence des riches: « Que voulez-vous, leur dit-il, « que je fasse? » Les deux consulaires le prièrent de différer l’assemblée, et d’agréer qu’on convoquât le sénat, où ils tâcheroient de faire en sorte qn’il fût satisfait. Gracchus ne pouvoit refuser cette demande, et renvoya pour ce jour-là l’assemblée : mais le sénat se trouva composé de ceux mêmes qui s’opposoient le plus à la loi, et qui avoient les plus fortes raisons de s’y opposer; si bien qu’on n’y délibéra rien que contre elle. Gracchus, piqué avec justice du délai qu’il avoit si inutilement accordé, et de quelques menées de son collègue Octavius qu'il avoit découvertes , rassembla le peuple le lendemain, et lui remontra l’inutilité des délais qu’il avoit apportés pour tâcher de fa ire revenir les graud s et le sénat de leurs duretés. Il exagéra les violences des riches, les souffrances des pauvres , la j ustice de la loi , et le peu de fondement des difficultés qu’ou opposoit- S’adressant ensuite à son collègue Oeta-
* vius : Serez-vous toujours , lui dit-il avec beaucoup « de témoignages de bonté et de douceur, l’obstacle » à la liberté et au soulagement du peuple; et ne « voulez-vous pas enfin ouvrir les yeux sur les véri- « tables iutérèts de la république, et peut-être sur •< les vôtres propres?» Il le conjura par la tendre liaison qui avoit été si long-temps entre eux de vouloir se ranger de son sentiment ; et, en lui touchant dans la main : « Comptez, lui dit-il, que vous « seul avez été la cause que j’ai différé la vengeance
* du peuple. »
DES G R AC Q U E S. i y g
Mais tonies ces raisons furent inutiles ; et Octavius, engagé absolument parmi ses ennemis, soutint toujours que la loi étoit injuste et dangereuse, et qu’il ne pouvoit y consentir. Si bien que Gracchus, se tournant vers le peuple : « Puisque, dit-il, « Octavius est d’un sentiment opposé au mien, et « que la coutume défend de passer outre dans les a publications des lois du tribun , tant que l'un « d’eux s’y oppose , il est nécessaire , pour évi ter les « désordres intestins, que l’un de nous deux soit « déposé de la magistrature. Pour moi . ajouta-t-il, « j’obéirai volontiers au peuple, et je descendrai du « tribunal, s'il le trouve à propos. Il est juste qu Oc- « tavius marque la même obéissance. » Octavius refusa le parti , et trouva tout-à-fait inoui de vouloir faire déposer un tribun par rapport à la différence de son opinion ; et Gracchus, qui auroit souhaité de le gagner, et qui voulut lui laisser le temps de penser à ses affaires, rompit encore pour ce jour l’assemblée, et la renvoya au lendemain.
Le lendemain, le peuple s’étant rassemblé, Octavius restant toujours obstiné , Gracchus lit procéder à sa déposition. Il v avoit trente-cinq tribus, et dix-sept avoient déjà opiné à sa destitution, si bien qu'il n’en falloit plus qu’une pour le destituer : sur quoi Gracchus fit surseoir , et s’adressant à Octavius : « N’en est-ce pas assez, lui dit-il, et voulez- « vous essuyer la mortification entière? Laissez-vous « fléchir pour la justice, pour l’intérêt du peuple, « et pour votre gloire : vous le pouvez encore. Dans « un moment, vous n’y serez plus à temps ; et j’au- « rai le regret éternel d’avoir été malgré moi l'occa-
C ü N J 11 il A T 1 O IV « sioa tl’une telle ignominie. » Ici Octavius parut ému et attendri : il considéra un moment la honte qui alloit suivre sa destitutiou , et l’inutilité de sa résistance. Peut-être même qu’il auroit changé de sentiment, si quelques riches, qui se trouvèrent présents, ne l’eussent intimidé par leur présence et par leurs menaces : si bien que, forcé de suivre son obstination: « Achevez, dit-il à Gracchus, votre » ouvrage. »
Sa destitution , passée par toutes les voix du peuple , fut exécutée sur-le-champ ; et ce fut un spectacle bien étrange de voir tirer un tribun ignominieusement par des licteurs et des affranchis hors de son tribunal: et cette violence de Gracchus, dans laquelle on reconnoît peu son caractère doux et sage, nous montre combien la passion nous aveugle, et nous fait oublier nous-mêmes et nos propres intérêts.
L’émeute fut générale , et la nouveauté de l’action causa un murmure universel, qui éclata parmi plusieurs du sénat qui se trouvèrent dans l’assemblée. Cet éclat s’augmenta ; et le peuple, toujours prompt et emporté quand il est en colere, croyant que les grands qui faisoient si grand bruit vouloient soutenir de force Octavius, courut après lui , et auroit peut-être poussé son insulte jusqu’à le tuer, si une troupe de ses amis, les soins de Gracchus lui-même qui accourut pour empêcher le désordre, et la fidélité d’un valet à qui on creva les yeux, ne l’eussent sauvé de cette rage.
L’édit passa ensuite sans difficulté, et on nomma trois commissaires pour faire la perquisition et la
distribution des terres. Ce fut dans l’élection de ces commissaires que Gracchus fit voir l’absolu pouvoir qu'il avoit sur l’esprit du peuple, puisqu’on l’élut lui-même, son beau-pere Appius Claudius, et son frere Caius Gracchus, qui pour lors servoit à l’armée sous Scipion.
On peut comprendre que le choix de ces trois commissaires, pris dans la même famille, fit crier encore plus fort ceux à qui la distribution des terres éloit nuisible. On se plaignoit hautement de la tyrannie du tribun, et de l’abus avec lequel il usoit du tribunat, qui étoit devenu une domination, disoient-ils, plus insupportable que la royauté.
Les ennemis de Gracchus firent encore semer des bruits qu’il en vouloit à la monarchie, puisqu’il ne pouvoit souffrir Légalité dans ses collègues; qu’il avoit déjà l’autorité de roi, et que le peuple ne seroit bientôt plus en état de lui en refuser le titre quand il lui plairait de le demander.
En elfet, le peuple, absolu dispensateur des grâces et des faveurs, n’agissoit plus que par les inspirations, les avis, et presque par les ordres de Gracchus : il faisoit créer les magistrats de quelque rang qu’ils fussent; il laisoit nommer les généraux d’armée, il faisoit donner l’administration des finances ; et il poussa la chose jusqu’à faire substituer àOctavius, qu’on venoit de destituer, l’un de ses domestiques et suivants , nommé Mutius, homme inconnu, et de nulle autre considération que celle qu’il rctiroit d’être à Gracchus, auquel on juge bien qu’il ne s’avisa pas de s’opposer jamais.
On déclama dans le sénat contre cette prodigieuse
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CONJURA T ION domination; et Scipion Nasica, l’un des plus autorisés de cet ordre, ne ménagea pins rien, dans la perte immense que la loi lui causoit. Il se déchaîna contre le tribun , d’ailleurs un peu son parent ; et il n’oublia rien pour lui donner toutes les marques d’un ressentiment vif et durable. Tous les efforts néanmoins des peres conscrits furent jusqu’alors inutiles ou impuissants ; et leur vengeance ne produisit que quelques foibles décrets, tel que fut celui qui retrancha au tribun une tente aux dépens du public, lorsqu’il étoit obligé de voyager pour les affaires de sa charge ; ou cet autre qui taxa sa dépense à neuf oboles par jour. Ce qui marqua bien plus leur passion que leur jugement : carGracohus, profitant de toutes ces injustices, prit de là occasion d'animer davantage le peuple contre le sénat : et l’un de ses amis particuliers étant mort subitement dans cette conjoncture, et avec quelques indices de poison, le peuple s’en émut comme d’uu attentat commis par le sénat; et le tribun, conti-, nuant de se servir de cette heureuse situation de leurs esprits, parut dans la place vêtu de deuil, et présenta au peuple ses enfants et sa famille, en le priant de vouloir les prendre sous sa protection. « Vous voyez, leur dit-il, comme ils s’en sont déjà « pris à mes amis, par une voie si lâche et si in- « digue. Bientôt ils m’attaqueront moi-même ; mais « je serai volontiers la victime qui doit sauver votre « liberté : je n’aurois que le seul regret de laisser « mes enfants exposés à leur fureur, si je n’étois « persuadé qu’ils trouveront en ces citoyens une « bonne et généreuse protection, qui les garantira
DES GRACQUKS, îo3
« de tout évènement. » Cet acte, véritablement touchant, fit tout l’effet que le tribun pouvoit souhaiter; et jamais l’on ne vit tant de haine dans l’ordre du peuple contre tout ce qu’on pouvoit appeler sénateurs, grands, riches, et, en un mot, tout ce qui étoit opposé à la faction de Gracchus.
Les choses étoient dans cet état, lorsqu’un certain Eudemus apporta à Rome le testament d’Attalus Philopater, roi de Pergame, qui venoit de monrir, et qui avoit laissé héritier le peuple romain. Cette occasion donna encore au tribun de nouveaux moyens d’acquérir les bonnes grâces du peuple , et d’encourir davantage la haine du sénat ; car il ordonna que l’argent comptant qui seroit trouvé dans les trésors de ce roi seroit donné et distribué aux pauvres citoyens ; ceux-là même auxquels on venoit de donner des terres, pour leur fournir les moyens de se meubler, et de se fournir des outils nécessaires au labourage, et des autres choses convenables à leurs nouvelles habitations : et quant aux villes et aux provinces qui composoient les états de ce roi , il déclara que le sénat ne pouvoit y toucher, et que le peuple seul, institué héritier, avoit droit d’en ordonner; et qu'ainsi , il lui proposeroit toute la chose, pour savoir ses volontés.
Cette maniéré outrée avec laquelle il se déclaroit contre le sénat, sans aucun ménagement, irrita jusqu’au dernier point cet ordre composé de gens naturellement fiers et hautains. L’aigreur fut poussée jusqu’à des injures et à des reproches. Porapeius dit au tribun qu’il lui étoit revenu d’un bon endroit, que le même Eudemus, qui lui avoit ap*
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porté le testament du roi de Pergame , lui avoit encore apporté un bandeau royal et une robe de pourpre, pour s’en servir bientôt dans la royauté qu’il affectoit à Rome : et réellement il étoit vrai qu'Attalus, en mourant, avoit ordonné qu’on remît au tribun du peuple toutes les marques de sa dignité; ce qui avoit pu rendre Gracchus le dépositaire de ce diadème et de cette robe de pourpre, qu’il avoit cachés au peuple pour des raisons peut-être particulières. Metellus lui reprocha aussi certaines distinctions continuées qu’on avoit affectées dans sa famille, et qui marquoient un désir héréditaire de s’élever au-dessus des autres.
Mais de tous les reproches qu’il essuya dans le sénat, il n’y en eut point dont il fut si piqué que de celui que lui lit T. Annius , personnage de peu de mérite et de peu de considération, mais homme de beaucoup d’esprit et de beaucoup de liberté. « A « quoi bon, dit-il, faire un long détail des attentats « de Gracchus et de ceux de sa famille ? Je neveux « que lui-même pour juge. iN’est-il pas vrai, conti- « nua-t-il en s’adressant à lui, que vous avez marqué « d’infamie un de vos collègues dans une magistra- « tare qui le rendoit , par les lois mêmes du peuple « que vous respectez tant, saint et inviolable ? Et « quel attentat pouviez-vous faire qui dût vous ren- « dre plus odieux à ce peuple dont vous êtes l’idole, « et qui démontre mi“ux votre avidité de régner? »
Gracchus sentit cette accusation d’autant plus vivement , qu’elle étoit plus véritable , et qu’il étoit plus difficile de s’en défendre. Aussi perdant un pen de son sang-froid ordinaire, il se retira, après avoir
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donné quelques manques d’émotion et de colere. 11 lit incessamment assembler le peuple , auquel il se plaignit des mauvais traitements qu’il avoit reçus dans le sénat , sur-tout de l’un des hommes le moins estimé de la république ; et sur ce que le peuple lui parut disposé à tout faire pour lui, il ordonna que cet homme lui seroit incontinent amené , pour lui faire son procès: démarche fausse et passionnée, qui faillit à lui coûter toute sa faveur; car son ordre ayant été exécuté, et cet homme , présenté devant lui , l’ayant prié de vouloir l’entendre avant que de passer outre : ■< Tu me fais mon procès , » lui ditil sans sortir de son caractère d’homme d’esprit , « pour t’avoir reproché l’attentat de la destitution « d’Octavius. Qui jamais auroit cru que dans une « république il ne fût pas permis de représenter « l’infraction des lois? Mais si, présentement que « tu veux m’outrager avec tant d’injustice et depas- « sion , quelqu’un de tes collègues qui sont ici « présents se levoit pour me secourir et pour s’op- « posera tes violences, voudrois-tu pour cela qu'on « le déposât de sa magistrature ? »
Ce discours piquaut et démonstratif remua le cœur de tous les autres tribuns, à qui Annius venoit de faire sentir leur servitude : le peuple en fut troublé ; et Gracchos lui-mèine en fut si surpris , que toute la facilité de son esprit ne put lui fournir aucune réponse. Il rompit brusquement l’assemblée, qu’il connut altérée par cette line raillerie d’ Annius; et deux jours après il prononça une grande harangue, pour justifier sa conduite sur l’affaire d’Ortavius , qui fut l’une des nlns vives de ce» excellent
aofi CONJURATION
orateur, et qui remit le peuple dans son premier état.
Cependant Gracchus vit l’inconstance de cette multitude , que quelques paroles d’un homme hardi et spirituel avoient , peu auparavant, tout-à-fait changée à son égard. Tous ses amis reconnurent comme lui cette légèreté, et ils lui conseillèrent tous de pensera la sûreté de sa personne , pour laquelle il y avoit beaucoup à craindre. Quelques uns lui proposèrent un accommodement avec le sénat: mais le moyen de se confier à ses ennemis, ceux-là mêmes qu’on a privés de leurs biens et de leurs richesses ; injure par elle-même ineffaçable ? D’ailleurs cet accommodement paroissoit peu conforme a la fermeté naturelle de Gracchus , dont le changement auroit fait dire à tout le monde , ou qu’il avoit soutenu un mauvais parti, ou qu’il avoit eu assez de foiblesse pour abandonner le bon ; deux choses également honteuses pour un homme de son caractère.
Quelques autres, plus timides, vouloient que, dans le péril où ils le crovoient actuellement , il se retirât de la ville, et qu’il allât pour quelque temps chercher loin de Rome une sûreté qu’il ne pouvoit y trouver parmi les désordres qu’il avoit lui-même excités : mais il trouva ce conseil indigne de son courage; et il n’eut garde de penser à teruir, par une fuite si lâche, sa gloire qu'il aimoit uuiquement.
Plusieurs de ceux qui cherchoient dans toutes les affaires un tempérament et un milieu, quelquefois très dangereux , vouloient qu’il se ménageât avec les deux ordres ; et que , soutenant toujours le parti du peuple, qu’il avoit embrassé au commencemeut, il gardât avec le sénat des mesures et des ménage-
Clients qui fissent revenir les grands de la haine qu’ils ■avoient conçue contre Ini. Mais cet avis lui parut plus périlleux que l’état même où il se trouvoit. •< Car , croyez-vous , dit-il à ceux qui le lui propo- « soient, que de légers ménagements ramèneront l’es- « prit et le cœur de tant de grands, que j’ai réduits « à une petite fortune ? Pourront- ils oublier qu’ils « avoient autrefois un nombre considérable d’es- « claves , une table somptueuse , des meubles magni- « fiqnes , et que mes seules lois leur ont retranché « toutes leurs grandeurs et toutes leurs commodi- ™ tés? Non, ajouta-t-il , ils ne perdront jamais le « désir de se venger ; et il faut faire cette différence ■1 entre le peuple et les grands , que celui-là perd « facilement le souvenir des bienfaits et des injures , « au lieu que ceux-ci oublient injustement les plai- •< sirs , mais se souviennent toujours des chagrins « qu’ils ont reçus : et l’on doit agir , quand on s’est •< brouillé avec le sénat , à-peu-près comme lors- •1 qu'on s’est révolté contre son prince ; aussi bien •< le sénat prétend-il l’être : on n’a pas sitôt tiré « l’épée contre lui, qu on doit se résoudre à en « jeter le fourreau, et n’établir son impunité que « sur sa force et sur sa résistance, .le ne dois point « me flatter , continua-t-il ; je n’ai d’antre sûreté à « espérer que celle que pourra produire l’impuis- « sance du sénat : ni les promesses , ni les fausses « démonstrations des grands , ne sauroient me sé- ■< duire ; et je ne puis faire autrement que de •< confier toutes mes espérances à l’amitié dupeu- « pie , auquel je me suis dévoue. »
Ce fnt là le narti une prit Gracchns . qu'il sou-
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tint, devant ses amis, de toutes ces raisons spécieuses et vraisemblables : mais il se garda bien de toucher celle qui avoit fait le plus d’impression soi son esprit , et qui l’avoit infailliblement détermine à rejeter tous les autres avis, pour ne suivre que son projet.
Son ambition, qui étoit sa passion dominante, étoit sa véritable raison : et cette passion étoit en lui d’autant plus ardente, qu’il prenoit plus de soin de la cacher. Ou ne sauroit dire précisément quel établissement étoit le but de cette ambition : on jugeroit peut-être témérairement si l’on croyoil qu’il en vouloit à la royauté , comme le lui ont reproché tous ses ennemis ; mais il est bien sur que son imagination se remplissoit de mille idées de grandeur , de pouvoir , de commandement, et d’administration , qui toutes ensemble ne sont guère éloignées de l’idée de la monarchie. Rien neflainsi agréablement que l’espérance de commander. On doit aussi avouer qu’il se mêla peut-être daus ses projets des mouvements de vengeance contre un sénat attaché à lui nuire et à le perdre. Il se peut faire aussi qu'il ne fût pas exempt de sentiments de justice et de générosité , qui l’obligeoient à rechercher un pouvoir absolu pour rendre la république parfaitement libre , et la délivrer de la tyrannie et des concussions des riches et des grands.
Quoi qu’il en soit, il ne garda plus de mesures avec le sénat, et prit avec encore plus de hauteur les intérêts du peuple, il songea à se faire confirmer , pour l’annce suivante , dans la charge de trimu ; ut pmir cela il flatta le peuple par tous les
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endroits imaginables. Chaque jour il faisoit uu nouvel édit en sa faveur ; chaque jour on faisoit le procès à ceux qui avoieut manqué de respect à un citoyen, quelque vil qu'il pût être : c’étoient tons les jours de nouvelles ordonnances. Le sénat sentit, avec douleur, celle qui permettoit d’appeler du jugement de tous les magistrats devant le peuple : mais il craignit son entière ruine quand le tribun insinua qu’on devoit joindre aux sénateurs, qui j usqu’alors avoient eu seuls l’autorité de j uger , pareil nombre de chevaliers , avec une égalité de pouvoir. Dès-lors , la guerre fut ouverte ; et l’on jugea , avec raison , qu’il alloit arriver de grands désordres.
Le jourlixé pour faire confirmer ces édits par la pluralité des voix étant venu , le tribun se mit en état dès le grand matin de se rendre au Capitole : mais il lui arriva plusieurs aventures sinistres , qui furent trouvées des présages funestes , dans un temps et parmi des gens où la superstition des présages étoit si à la mode.
Les poulets ne voulurent point manger de tout le matin : il se blessa rudement au pied eu sortant de sa porte ; et comme il eut avancé quelques pas dans la rue , il vit deux corbeaux combattant l’un contre l’autre , l’un desquels fit tomber justement à ses pieds un gros caillou qui auroit pu facilement l’assommer.
Tous ces accidents surprirent le tribun ; et quoiqu’il lut d’un caractère infiniment élevé au-dessus des superstitions et de toutes ces ridicules frayeurs,
il ne laissa pas de se ressentir un peu des préjuge* S.-tttAl.. . „
CONJURATION <le l'enfance , et de se représenter tous les malheur? que ces présages semblaient lui faire craindre. Les plus hardis de ceux qui l’accompaguoient furent frappés d’une terreur plus vive ; et ils vouloient tous , ou abandonner le tribun , ou l’obliger à retournercbez lui , lorsqu’ils virent arriver du Capitole trois ou quatre de leurs plus affidés, qui venoient dire à Graccbus de se hâter, que le peuple l’attendoit avec impatience , et que ses amis y étant les plus forts il ne fallait pas différer un moment de s’-y rendre : et c’est alors que l’illustre Blossius de (lûmes , cet ami si finele , lui dit hautement que ce seroit une grande honte pour lui, et pour tous ceux qui lui étoient attachés, si la vue de deux corbeaux l’empêchoit de suivre son devoir , et 0e servir le peuple qui l’attendoit. « On ne reconnoî- « troit point à cela , ajouta-t-il , le fils de Gracchns, u le petit fils de Scipion , ni le chef du parti du « peuple romain. Vos ennemis riroientavec raison, « et vous rendroient justement méprisable. Mari ebons et allons secourir tout un peuple assemblé, « que les riches et les grands veulent opprimer. » Son avis fut suivi, et jamais persoune ne fut reçu si agréablement que le fut le tribun au Capitole. Ce furent des cris rie joie, des acclamations , des empressements , et des marques de tendresse si générales, que les amis de Gracchus , qui craignoient quelque trahison, se crurent obligés d’empêcher que personne ne l’approchât de trop près. 11 étoit déjà assis sur son tribunal , et l’on commcnçoit à procéder aux voix , qui se donuoient fort tumultueusement à cause de la feule, quand on âp-