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perçut l'luvius l'iaccus, sénateur d’uu mérite connu , qui tâchoit de fendre la presse pour aller jusqu’au tribun , auquel il témoignoit qu’il avoit à donner un avis important. Les licteurs lui firent ouvrir un passage , et s’étaut approché de Oracchus : « Tribun, lui dit-il, les riches viennent de « conjurer contre vous dans le sénat; et n’ayant pu « obliger le consul à entrer dans leurs desseins, ils « ont résolu de vous tuer , à l’aide d'une quantité « d’esclaves et d’affranchis, qui viendront bientôt « ici avec eux , tout prêts à exécuter leurs volontés. « Quelque intérêt qui me lie à eux , la droiture et « la justice m’obligent à vous découvrir un projet « cruel, dont j’ai horreur , et dont je souhaite de « tout mon cœur que vous puissiez vous garantir.
Les amis du tribun furent émus à cet avis de l'iaccus; et, craignant tout dans cette fonle tumultueuse, ils se saisirent des armes des licteurs, et écartèrent ce qui se trouva trop près. Ce procédé , dont on ne pouvoit rendre raison à cause du bruit et de la foule , surprit les plus éloignés. On demandait ce que signifioit cette violence; et les cris do ceux qni sün ormoientet de ceux qui tàchoicnt de répondre, se mêlant les uns avec les autres, rendoient la confusion encore plus grande, et ernpêchoient le tribun de se faire entendre : si bien que , voulant marquer à tout le monde le danger où il se trouvoit, il se leva sur son tribunal, eu portant les mains à sa tête, à laquelle il disoit que ses ennemis en vouloient absolument.
Plusieurs de ces mêmes ennemis , qui se trouvèrent là présents, profitant de celte démonstration
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CONJURATION qui étoit fort innocente, s’écrièrent aussitôt, le tribun demande un diadème , et coururent au sénat porter cette plainte calomnieuse. « Nous l'avons «vu, dirent-ils, demander au peuple un bandean « royal : il a porté ses mains à sa tête, et leur en a « marqué la place. »
Soit que le sénat fût surpris de ce nom de roi , pour lequel il avoit naturellement tant d’horreur, soit, comme il est plus vraisemblable, qu’on voulût se servir de ce prétexte pour justifier les violences qu’on avoit résolues, il est sur qu’on parut extrêmement irrité, et que chacun se mit en état de tout entreprendre.
Scipion Nasica, illustre par sa naissance, par ses richesses , par beaucoup d’actions, et par une grande considération dans le sénat , qui depuis long-temps avoit conçu une haine contre Gracclius, dont les véritables causes' ne sont pas venues jusqu’à nous, et qui étoient indépendantes des affaires de la loi , déclama avec beaucoup d’emportement contre les entreprises du tribun. « Mais il n’y a plus rien à con- « sulter , dit-il tout d'un coup , puisqu’il en veut à la « tyrannie. Consul, c’est à vous à secourir la chose « publique , et à exterminer de force, sans procé- « dure et sans délai , le destructeur de la liberté. »
Le consul, qui étoit homme sage et prévoyant , lui répondit doucement qu’un magistrat ne devoit jamais user de voies de fait, et qu’il ne lui arriveroit jamais de faire mourir un citoyen sans jugement et sans sentence , moins encore un citoyen du rang et du mérite de Oracchus. « Mais si Gracchus « et le peuple, ajouta-t-il. font des lois injustes et
• iimii peut une autorité qui ne leur est pas due , je .■saurai m’opposer à l’une et à l’autre entreprise,
.< et punir en cousul les attentats et .les rebellions. »
Ce petit discours modéré d’un homme de bon sens alluma encore davantage la passion d* JNasica; et , se tournant vers la compagnie : « Puisque , leur •< dit-il, le suprême magistrat abandonne la répu- .1 blique , ceux qui voudront en prendre soin n’ont . qu'à me suivre, et je me fais fort de la seconrir.i. Il part en même temps; et, retroussant sa robe , ainsi que ceux qui le suivirent, qui furent eu très grand nombre, ils coururent tous à grands pas an Capitole; chacun, par respect pour les plus notables de la ville, qui composoient la tête de cette troupe, leur laissant un passage libre. Leurs valets et leurs esclaves s’armèrent en. chemin de tous les bâtons qu ils purent trouver, avec lesquels ils écai terentj tout ce qui pouvoit retarder leur route, et donnèrent au public une parfaite image de la guerre dans le temps d’une pleine paix.
Par-tout où ils rencontroient des amis ou d< j counoissances de Gracchus , ils insultoicnt , "ils frappoient, et ponsserent la chose jusqu’à en tuer quelques uns : arrivés enfin an Capitole, le désordre recommença avec plus de vigueur; et, son* prétexte qu’on cherchoit le tribun , on ne sanroit dire combien de gens furent maltraités par cette troupe confuse de gens mêlés de toutes conditions, à qui la fureur des nobles avoit permis ces violences.
Cependant chacun fuit, tout le peuple s’écarte, les amis du tribun se sauvent; et Graccbu», se voyant abandonné de tout le monde, D’eut poiut
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d'autre ressource que de suivre ses lâclies amis, qui le quittoient, et à qui la frayeur n’avoit pas assez laissé de liberté pour voir qu’ils auroient pu, avec un peu de fermeté, résistera cette troupe désarmée et confuse. Il se sauvoit avec les autres, quand il se sentit retenu par le bout de sa robe : il prit le parti de l’abandonner à celui qui la tenoit; et ce fut un spectacle bien indigne et bien touchant, de voir au milieu de la pain tout un peuple fuyant, sans savoir pourquoi, et son premier magistrat se sauvant en chemise avec lui. Un second accident plus funeste que le précédent l’arrêta de nouveau. La précipitation avec laquelle chacun fnyoit fit tomber les premiers; ceux qui suivoieut ne leur donnèrent pas le temps de se relever : pressés par les autres, ils se jeteient sur ceux qui étoient déjà par terre"; de sorte que, s'embarrassant les uns les autres , ils embarrassèrent aussi le tribun qui les suivoit,et qui tomba avec eux dans ce tumulte.
Ce fut pour lors qu’uu de ses collègues au tribunat, nommé Publios Satureius, jaloux de sou autorité, ou gagué par les nobles, le frappa le premier d’un bâton à la tête. Ce coup fut bientôt suivi d’un autre, que lui donna Lucius Rufus, qui ne craignit point de s’en vanter comme d’uue action glorieuse. Une infinité de coups suivirent ce dernier: et ainsi mourut, sans prononcer aucune parole (i), sans faire aucune résistance, et sans donner la moindre marque de douleur, le fameux
(l) Ille, nullâ voce delibans insitam virtufera, coucid.it tacitus. Licjir. IUiet. tib. 4.
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Tiberius Gracchus, tribun du peuple , fils de Tibcrius Gracchus, et petit-fils de Seipion, avant la trentième année de son âge , l'homme de la république le plus aimé du peuple , le plus bai des grands, et le plus estimé de tous.
On juge bien que le désordre étoit trop grand pour lin i r sitôt : la fureur dura encore long-temps ; et quelques amis de Gracchus s’étant ravisés, et s’etant mis en défense, il fut tué dans cette espece de combat civil plus de trois cents citoyens de part ou d’autre, sans qu’on se servit dans toute cette tuerie d’aucune arme de fer.
C’est ici la première sédition sanglante qui se soit vue à Rome depuis l’expulsion des rois: toutes les autres dissenlions , quelque grandes qu’elles eussent été , s’étoient appaisées par la déférence et par le respect du peuple pour le sénat, et par la condescendance du sénat pour le peuple. Ici les choses furent poussées à l’extrême; le tribun ne relâcha rien des droits du peuple, le sénat ne ménagea plus le tribun ; et des haiues sécrétés et particulières s’étant mêlées aux intérêts des deux ordres, on vit commencer à Rome l’effusion dn sang des citoyens. L’impunité, du crime y devint nécessaire ; le droit fut étouffé sous la force majeure; et Nasica se défit du tribun par la plus dangereuse de toutes les voies , et qui auroit dû détruire totalement la ville: car enfin on anima d’nn côté une foule d'esclaves et d'affranchis qui, n’ayant rien a perdre, trouvoient infailliblement leur compte dans les désordres de la ville; on irrita de l’autre une multitude de peuple qui, peu judicieuse par
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elle-même, auroit été capable de suivie tous le» mouvements violents qu’on auroit voulu lui donner; et si, comme par miracle, la république se sauva dans cette conjuration, elle reçut un funeste exemple, et un présage de sa destructionprocbaine.
Rien cependant ne prouva mieux 1 injustice de ceux qui avoient excité le dernier désordre, que lea sentiments de vengeance qu’ils firent paraître après la mort même du tribun; car, outre qu ils firent jeter son corps dans la rivière, avec tous les autres qui avoient été tués ( inhumanité lâche, qui faisoit honte au nom romain), ils firent mourir, sans procédure, plusieurs de ses amis , parmi lesquels fut Diophanes le rhéloricien, et un Caius ltillius qu’ils enfermèrent cruellement dans un tonneau avec des serpents et des viperes : cruauté qu’on pardonnerait à peiucaux peuples les plus barbares, dans leurs vengeances les plus légitimes.
On ne doit pas ici oubl ier ce qui se passa à l’égard du fameux Blossius qui, étant conduit au sénat après cette première chaleur, et interrogé sur tout ce qui s’étoit passé, avoua franchement qu’il avoit exécuté tout ce que Tiberius Gracchus lui avoit commandé. Nasica ne pouvant encore souffrir la fidélité de cet homme, qui lui sembloit une preuve trop sensible du mérite de son ami: «Quoi, lui « dit-il, s’il t’avoit commandé de mettre le feu au « Capitole, l’aurois-tu donc exécuté? Blossius lui « répondit doucement : Il ne m'aurait jamais or- » donné pareille chose. Mais , répliquèrent encore « plusieurs fois les ennemis de Gracchus, s'il avoit « vouln te le commander? Je l'aurais fait, leur dit-
« il à la lia ; car il ne l'anroit commandé que pour « l'avantage du peuple romain. »
Cette estime fidele et régulière d’un ami si rare toucha le sénat injuste et furieux; et quelque acharné qu’on fût contre tous les amis de Gracchus, le consul trouva le moyen de faire sauver Blossius , qui se retira en Asie, où il se tua depuis, ne pouvant survivre à un enchaînement de malheurs qui suivirent tous ceux auxquels il s’attacha.
Cependant le peuple, qui ne paroissoit pas calme., et qui faisoit craindre quelque entreprise dangereuse, obligea le sénat, pour le satisfaire, à consentir publiquement à la loi ; et , pour marquer son consentement, il substitua à la place de Tiberius qu’on venoit de tuer, Crassus, beau-pere de Caius, frere du précédent, dans la charge de commissaire pour la distribution des terres; et pour tirer Scipion Nasica du danger où la haine et les insultes fréquentes du peuple l’exposoient chaque jour, on l’envoya sous quelque prétexte en Asie: et ce fut dans cette espece d’exil que, troublé des remords du meurtre qu’il avoit -commis, et de l'image de la sédition qu’il avoit excitée, son esprit affoibli par les douleurs qu’il sentoit , il mourut à Pergame , dans un délire, chargé des malédictions du peuple, qui ne cessa jamais de l’accuser d’avoir attenté à la personne d’un magistrat dans le plus saint et le plus vénérable temple de la ville (1).
Il est peu surprenapt que le peuple marquât tant de ressentiment contre INasica; puisque le dernier
(1) Dans le Capitole.
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Africain, cet homme si cher à la république, autant avisé de dire après la mort de Tiberius ces deux vers d’Homere,
Que désormais autant eu puisse prendre A qui voudra telle chose entreprendre, le peuple cessa de l’aimer, et commença de le hair : et à son retour de Numance, comblé de gloire et d’honneurs, il fut interrompu dans sa harangue, et injurié même par le peuple.
Voyons maintenant quelle fut la- suite de cette mort , qui a été le commencement de toutes les guerres civiles des Romains, guerres qui n’ont pas discontinué depuis jusqu’à la totale destruction de la république.
On ne peut pas douter de l’effet que fit cette mort sur l’esprit de Caius Gracchus, son frere, jeune homme encore d’environ vingt et un ans , mais qui , dans cet âge, faisoit remarquerdes sentiments élevés et des inclinations nobles , tels que lui avoit inspiré la même éducation qu’il avoit reçue de sa mere , et l'exemple tout récent de sou frere.
Il revint de Numance, oit il servoit sous Scipion dans le temps de la mort de Tiberius; et il resta quelque temps dans la tranquillité d’une vie privée, qui faisoit croire à tout le monde qu’il étoit autant éloigné des affaires publiques , que son frere avoit paru les aimer.
Il s’appliqua avec soin à l’étude de l’éloquence , eu laquelle il surpassa tous, les orateurs de son temps , et ne céda point même à son frere , qui avoit passé pour le premier de tous; et il est sûr qu’il lui fut supérieur, au moins quant à la vivacité et A la
véhémence du discours , qui entraînoit dans son sens tous ceux qui l’écoutoient. La première preuve qu’il donna de son éloquence fut en défendant un de ses amis nommé Vectius devant le peuple, qui marqua une si grande joie en le voyant plaider , que les grands , toujours ennemis de sa famille, en conçurent dès-lors de sinistres présages.
Il ne suivit pourtant point ces applaudissements populaires; et soit, comme l’écrit Cicéron, qu’il fût bien aise d'être éloigné de l’administration des affaires, on soit que sa jeunesse lui fit croire qu'il avoit besoin d’acquérir plus de mérite et de réputation , il s’en alla en Sardaigne , où il servit en qualité de questeur du cousul Oreste. Il s’y distingua par sa valeur, ses libéralités et sa douceur : qualités qui lui acquirent également le cœur des soldats et des peuples de cette province. Il obtint des blés d’un roi d’Afrique, nommé iNIicipsa , dont les ambassadeurs, étant arrivés à Rome , dirent au sénat que leur roi avoit envoyé des blés à leur armée de Sardaigne, à la considération de Gracehus; ce qui irrita si fort cette compagnie , qu’elle crut dès ce jour être eu droit de le perdre , pour éviter des désordres semblables à ceux que son frere avoit excités.
Ce fut sans doute pour ce sujet qu’on l’accusa d’avoir eu part à certaine conspiration découverte en la ville de Fregelles , étouffée et punie par le préteur Opimius , qui fut depuis l’auteur de la perte de Gracehus. On ne sait poiut précisément s’il avoit contribué au soulèvement de ces peuples ; mais Opimius, qui étoit entièrement attaché an sénat.
CONJURATION publia et persuada à tout le monde qu’il étoit l’auteur ou le principal complice de la révolte des Fregelliens , qui n’auroient jamais osé tenter une rébellion sans être assurés d’un puissant protecteur, qui leur faiso.it espérer la faveur du peuple romain. 11 est sur au moins qu’il eut besoin de tout son esprit pour justilier son innocence, ou véritable ou prétendue , et pour effacer des esprits ces impressions nuisibles à sa réputation , et qui peut-être étoient absolument fausses.
La jalousie qu’il remarqua dans le sénat, l’injustice et la noirceur de ceux qui, pour le perdre, l’avoient mêlé faussement dans une conspiration, l’amour du peuple qui éclata plus d’une fois en sa faveur, le désir naturel de venger la mort indigne d’un frere illustre, la crainte de ne pouvoir éviter les piégés de ses ennemis, et peut-être certaine vision qu’on dit qu’il eut , l’obligerent , malgré l’inclination opposée que lui donne Cicéron , à s’embarquer dans les affaires , et à briguer le tribunat du peuple , qui étoit l’emploi propre aux grands desseins.
Il étoit jeune : j’ai dit qu'il n’avoit guere plus de vingt ans quand son frere fut tué. Il ne s’en étoit écoulé que dix (i) quand il brigua le tribunat; si bien qu’il n’en avoit guere au-delà de trente. 11 étoit bien fait de sa personne , et d’une taille imposante et majestueuse ; la parole facile, le ton devoix agréable, l’air un peu grave et sérieux, mais il savoit au besoin le radoucir ; et ses civilités, pour
(i) Decem interpositis aunis. Veix. Pat. üb. i.
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être générales , ne laissoient pas d’être proportionnées à tout le monde : instruit dans tontes les sciences et dans tous les arts ; capable également de l’administration des affaires de la guerre , de la justice et du gouvernement; expéditif d’ailleurs, et finissant dans un jour ce que les antres avoient peine à terminer dans un mois. Pour les mœurs, on ne sauroit en trouver dans quelque autre que ce soit de plus pures et de plus irréprocbables : patient , quand il ne s’agissoit que de lui-même, jusqu’à l’insensibilité : sobre au milieu des délicatesses qui l’environnoient : libéral, jusqu’à la profusion , d’un patrimoine que son frere avoit déjà presque épuisé : abhorrant le mensonge et la calomnie, dont il prenoit soin de garantir ses plus cruels ennemis : imitateur parfait de son frere dans l’amour qu’il avoit pour l’équité , qui ne lui laissa jamais souffrir l’injustice sans la démasquer et sans la poursuivre , sous quelque voile qu’elle fût déguisée , et de quelque puissance qu’elle fût soutenue r sévere pour lui-même et pour les autres; différent en cela de son frere. qui gardoit pour lui seul toute son austérité : se mêlant de toute sorte d’affaires, etvoulant lui-même les exécuter toutes, persuadé avec raison que personne n'en étoit plus capable que lui : et ses ennemis même étoient forcés d’admirer la facilité avec laquelle il répondoit en même temps aux ambassadeurs étrangers , aux officiers de guerre, aux magistrats de justice , aux gens de lettres, et aux ouvriers , maçons , sculpteurs , etc., quj , sans cesse , avoient affaire à lui.
Tel que je viens de le dépeindre , et avec l’avan-
S.-REAI..
CONJURATION tage d’un nom chéri parmi le peuple, il est peu surprenant qu’il obtint le tribnnat, avec un concours infini de gens qui vinrent de tous côtés pour avoir part à cette élection , et qui montèrent jusque sur les toits pour avoir le plaisir de donner leur voix, que la multitude assemblée empêchoit les derniers venus de donner dans la place. Les nobles et les riches tâchèrent inutilement de traverser l’élection d’un homme dont ils savoient bien qu’ils ne pouvoient pas être aimés , et dans lequel ils reeonnoissoient tant de qualités propres à leur nuire.
Il ne tarda guere en effet à marquer les sentinaens de vengeance qne le sang de son frère lui demandoit : et la charge de tribun lui fournissant chaque jour des occasions de parler en public, on remarqua que , dans toutes les harangues , il faisoit toujours entrer la mort de son frere; sujet bien propre à toucher le peuple , lorsqu’il étoit manié adroitement par un frere qui en étoit si touché luimême, et par un des premiers orateurs qu’aient eu les Romains. Aussi la pitié du peuple ému parut dans toute la ville ; et il est peu de choses dont on n’eût pu le rendre capable si dans ce temps on eût eu tout prêt pour exécuter.
Caius se contenta pour lors de publier deuy édits. Par le premier il déclara infâme tout homme qui avoit été déposé d’une magistrature. On voit qu’il prétendit par-là ternir Octavius, qui avoit été déposé par son frere : il est vrai qu’il révoqua depuis cet édit , à la sollicitation de sa mere Cornélie, qui le voulut ainsi, et à laquelle il semble qu’Octavius appartenoit un peu. Parle second édit il dé-
DES GRACQUES. 2 il
1 dant que tout magistrat qui auroit exilé un citoyen - romain sans observer les procédures ordinaires se- ' Toit responsable de sa conduite au peuple , à qui seul le jugement en appartiendroit : et cet édit étoit 1 pour faire le procès à Popilius, qui, étant préteur, exila tous les amis de son frere. Ce Popilius n’at- 1 tendit pas le jugement du peuple, et se bannit lui- 1 même pour un très long temps.
!t Ces deux édits bien reçus furent bientôt suivis de plusieurs autres , tous favorables au peuple , qu’il publia l’un sur l’autre , et qui tous ensemble changeoient absolument la forme du gouvernement de la république (1). Il ordonna par l’un le re- I peuplement de plusieurs villes; par un autre il 3 étendit le droit de citoyen romain à tous les peuples d’Italie, jusqu’aux Alpes; par celui-ci il diminua 1 tonsidérablement le prix du blé, en faveur des > jauvres ; et enfin , il confirma , par un autre , le ‘ plus considérable de tous, ce que son frere n’a voit < pu achever, qui étoit de joindre aux sénateurs pareil nombre de chevaliers, pour juger toute sorte d’affaires avec une égalité de pouvoir : si bien que, cet édit étant passé, on ajonta à trois cents sénateurs qui composoient tout le sénat , trois cents :> chevaliers romains, dont le peuple laissa le choix au tribun ; ce qui le rendit absolument le maître de 1 la ville.
On peut penser quels égards on fut obligé d’av oir ians le sénat pour un homme qu’on haissoitpour-
(1) Nil immutatum , nil tranquillum relinquens.
Vatt. Pat. lib. a.
tant , mais qu’on voyoit si absolument gouverner, et sur lequel il étoit difficile d’attenter sitôt : la mort toute fraîche de son frere lui faisant prendre des précautions , et le peuple paroissant en étal de tout perdre et de tout ruiner au premier évènement.
Tout le monde s’adressoit à lui en toute sorte d’affaires : le sénat étoit obligé de le consulter pour ses décrets, de peur qu’il ne les fit casser par le peuple; et s’étant chargé de l’intendance des chemins , du repeuplement des villes, et de la restitution des arts, qui n’étoient rien moins que florissants , il se livra à tous ces travaux avec une facilité et un discernement qui faisoient voir combien il étoit capable de réussir , même dans les choses les plus incompatibles.
Ses ennemis et ses envieux éplncherent en vain le détail de sa conduite dans l’administration de tant d’affaires diverses : ils ne purent jamais lui rien reprocher, que cette ambition qui le faisoit se charger de tout , sans vouloir se reposer de rien sur personne; et le public cependant lui resta obligé; de tous ses soins, et sur-tout de cette belle réparation des chemins qui dura fort long-temps après lui , et! qui fut l’un des plus beaux monuments du soin que les Romains avoient de la commodité publique.
Cette beauté des chemins qu’il avoit réparés étoit telle qu’on ne cessoit de s’en louer dans toute la ville. C’étoit peut-être , de tout ce qu’il avoit fait pour le public, ce qui méritoit les moindres acclamations ; ce fut pourtant ce qui détermina le peuple à lui promettre confusément tout ce qu’il voudroit demander. U profita de cette heureuse disposition ;
et on l’entendit alors haranguer et remercier cette multitude, et sur la fin lui demander une seule grâce qu’il souhaitoit passionnément d’obtenir. Plusieurs pensèrent qu’il demanderoit le consulat, et sa confirmation au tribunat en même temps ; on fut surpris , lorsque , descendu dans la place , il alla prier chacun de faire consul Caius Fannius son ami. Ce désintéressement le fit aimer encore davantage : on lui accorda sa demande peur Fannius ; et il fut lui-même confirmé tribun pour l’année suivante, sans qu’il l’eût demandé , quoiqu’il fût inoui qu’on eût jamais donné aucune charge à qui que ce soit sans la poursuivre dans la place.
Le sénat vit jusqu’à quel point s'étoit élevée la paissance de Gracchus , qn’ il jugea peu différente de celle des rois. On chercha dans ce corps tous les expédie «.ts imaginables pour la détruire , ou pour la diminuer. Après plusieurs tentatives inutiles , et après avoir employé les moyens qui paroissoient les plus propres à cet effet, ils s’avisèrent enfin , après beaucoup de réflexions , de celui qui paroissoit le plus contraire à leur intérêt ; mais qui étoit d'autant plus propre à leur dessein, qu’il étoit moins pénétrable : et c’est ici , à mon sens , le tour de la plus fine et de la plus recherchée politique qu’on trouve dans tout le cours des affaires de ce temps-là.
Ils recherchèrent l’amitié de Livius Drusus, collègue de Caius Gracchus au tribunat, homme d’un mérite reconnu, et d’une considération très respectée dans les deux ordres, mais qui n’étoit sans doute pas exempt des sentiments’d’envie et de jalousie, que l’autorité de Gracchus inspiroit naturellement
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à tous ceux qui , dans une égalité de pouvoir, étoient obligés de lui céder en tout.
Les sénateurs donc lui représentèrent l’état chancelant où étoit la République , par la faveur immense de Caius , à laquelle rien ne pouvoit résister , et qui infailliblementalloitcoûterlaliberté même à l’état. « Il faut pourtant bien, lui dirent-ils , se garder de « vous opposer à ses lois , comme fit Octavius à celles « de son frere : il lui eu coûta sa réputation , et il « acheva de ruiner les affaires du sénat. Il faut , au « contraire, ajouter à toutes les lois qu’il publiera « en faveur du peuple quelque chose de plus favo- « rable ; de telle sorte qu’au lieu qu’il n’a proposé n que le repeuplement de deux ou trois villes, vous « le proposerez de douze : au lieu du prix qu’il a « mis au blé distribuable aux pauvres, il faut le di- « miuuer encore de la moitié ; et ainsi de tout le « reste. Vous rendrez par-là inutile toute la flatte- « rie dont il use envers le peuple, qui, à mesure a que vos faveurs seront plus grandes que les sien- « nés, sera obligé de vous aimer davantage; et vous « le réconcilierez parfaitement avec le sénat , que « Caius veut détruire, si vous ajoutez à toutes vos « ordonnances que c’est du consentement et de » l’avis du sénat. »
Cette adresse réussit merveilleusement : Livius Drusus flatta le peuple ; aussi le peuple aima Drusus, et commença à ne plus tant haïr le sénat. Ce qui augmenta même son estime pour Drusus, c’est qu il refusa constamment toutes les commissions qu’on vouloit lui donner pour l’exécution de ses édits : là où Gracchus , au contraire , prenoit toute
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l’administration pour lui ; ce qui, lui donnant un maniement d’argent , ne laissoit pas de lui susciter, quelque irréprochable qu’il fût, des calomniateurs. Telle fut la commission qu’il prit du rétablissement de Carthage détruite depuis peu par Scipion,qui l’obligea à passer en Af rique : voyage qui fut , à mou sens, l’une des plus g randes fautes qu'ait faites le tribun, qui, dans le temps que ses ennemis mettent tout en usage pour détruire sa faveur auprès du peuple, quitte la partie et s’éloigne, laissant ses intérêts au caprice d’une populace légère et inconstante.
Il ne faut pas aussi douter que Drusus ne profitât avec esprit de cette absence, qui fut précédée immédiatement par un évènement qui aida beaucoup à la diminution du crédit de Gracchus, et qui est l’un des endroits de sa vie qu’on a le plus besoin de justifier, si l’on veut le rendre tout-à-fait innocent.
C’est la mort du second Scipion dont je veux parler, arrivée sous le consulat de M. Aquilius, et de C. Sempronius. Cet homme , le plus estimé et le plus grand personnage de la République , fut trouvé mort dans sa maison, sans aucune autre marque de la cause de cette mort, que quelques coups dont on apperçut à peine les meurtrissures.
Kulvius, ennemi de cet homme illustre, avec lequel il avoit eu de grandes contestations le jour d’auparavant dans la tribune aux harangues, fut soupçonné d’être l’auteur de cet attentat, d'autant plus vraisemblablement que Kulvius étoit un homme violent, séditieux, capable dépareillé entreprise ; et qu’il appréhendoit Scipion , avec d'autant plus de raison, que son crédit étoit plus grand , et