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LE MAL DES MONTAGNES

Après avoir fait un certain nombre de pas, avec une diLQculté croissante, on ne peut en faire un de plus. Quelques instants de repos rendent aux muscles leur puissance. Il semble alors que l'on va pouvoir marcher sans avoir à craindre les mêmes accidents ; mais bientôt la fatigue reparaît, et une nouvelte halte est nécessaire. Plus on s'élève, moins on peut faire de pas sans s'arrêter. Les nausées, la somnolence, le découragement, viennent quelquefois se joindre à l'épuisement des forces. Accélérée par le mouvement et gênée par les etforts de la marche, la respiration se fait incomplètement ; la proportion entre le sang veineux et le sang artériel dépasse l'état normal, et les poumons restent gorgés de sang veineux. Le cerveau et d'autres organes se congestionnent également. Mais dès que les muscles se relâchent quelques instants, c'est-à-dire dès que Ton prend quelque repos, deux ou trois larges respirations dissipent la congestion, et un flot de sang artériel vient revivifier l'organisme.

Les phénomènes pathologiques du mal des montagnes se manifestent, à un degré plus ou moins violent, chez les touristes qui font l'ascension du Mont-Blanc, haut, comme on le sait, de 4810 mètres. J'ai passé une semaine dans la vallée de Chamonix à visiter les beaux glaciers qui descendent de la chaîne du Mont-Blanc, et dans mes promenades à travers cette interminable vallée, je voyais beaucoup de touristes, anglais et français, redescendre du Mont-Blanc, après trois ou quatre jours consacrés à l'ascension et au séjour sur les hauteurs avoisinant le grand plateau. A voir ces malheureux, on était peu tenté de les imiter. La face rougie par la réverbération du soleil et par la congestion résultant du défaut de pression atmosphérique, les yeux paraissant sortir de leurs orbites, l'attitude brisée, la démarche affaissée, tous les signes d'un grand état de souffrance se lisaient sur le visage et dans les allures de ces pauvres éclopés, qui mettaient quatre à cinq jours à reprendre leurs forces épuisées par des fatigues prolongées.

C'est que l'ascension du Mont-Blanc, comme celle de tous les hauts sommets, s'accompagne d'accidents qu'il n'est pas toujours facile de prévoir, et de difficultés qui, pour être prévues, n'en sont pas moins une source de dangers ou d'émotions. D'énormes crevasses de glace se rencontrent sur la route. Pour les franchir, il faut marcher à plat ventre, ou se faire tirer par les guides, au moyen d'une corde passée autour du corps, si l'habitude n'a pas

appris à braver le vertige que fait naître la vue de l'abîme ouvert sous ses pas ^lig. 66). D'autres fois, la neige durcie par le froid de la nuit étend sur les roches qu'il faut franchir, un véritable verg^las, sur lequel on glisse, comme sur la surface unie d'un miroir, et il faut des heures pour avancer de (juelques pas. Tous ces accidents réunis font de l'ascension des hautes cimes une source de périls et de soulïrances.

Le mal des monlagnes n'a été bien étudié qu'à la lin de notre siècle, mais il avait été constaté depuis fort longtemps. Déjà au quinzième siècle le médecin italien Da Costa le décrivait, et lui donnait le nom môme (ju'il porte aujourd'hui.

Dans notre siècle, tous ceux qui ont fait des ascensions dans les Alpes (Europe), dans les Andes (^Amérique,, dans l'Himalaya (Asiei, ont noté les perturbations de l'organisme résultant d'une altitude anormale, et ont essaye des théories pour les expliquer. Ces théories se réduisaient, à vrai dire, à invoquer la raréfaction de l'air. .Mais quelle action précise exerçait la raréfaction de l'air? C'est ce qui n'a été bien expliqué que de nos jours.

Théodore de Saussure, qui fil le premier, après Jacques Balmat, l'ascension du 3Iont-Blanc, le 2 août 1787, a parfaitement décrit les malaises qu'il éprouva, ainsi que ses compagnons, pendant son séjour sur le .Mont-Blanc. Sur le petit plateau où il passa la première nuit, et dont l'altitude est de 3890 mètres, les guides robustes qui l'accompagnaient avaient à peine déblayé cinq ou six pelletées de neige pour établir la tente, qu'ils étaient dans l'impossibilité de continuer. Ils étaient forcés de se remplacer à chaciue instant dans leur travail. Plusieurs perdirent connaissance et furent obligés de s'étendre sur la neige pour reprendre leurs forces.

« Le lendemain, dit Saussure, on montant la dernière pente qui mène au sommet, j'étais obligé de reprendre lialeine tous les quinze ou seize pas. Je le faisais le plus souvent debout, appuyé sur mon bâton: mais à peu près de trois fois Tune il fallait m'asseoir, ce besoin de repos étant absolument invincible. Si jessayais de le surmonter, mes jambes me refusaient leur service-, je sentais un commencement de défaillanee et j'étais saisi par des éblouissements tout h fait indépendants de l'action de la lumière, puisque le crêpe double qui me couvrait le visage me garantissait parfaitement les yeux. Comme c'était avec un vif regret que je voyais ainsi passer le temps que j'espérais consacrer sur la cime à mes expériences, je fis diverses épreuves pour abréger ces repos. J'essayai, par exemple, de ne point aller au terme de mes forces et de m'arrèter un instant à tous les quatre ou cinq

Fig. 66. Le passage d'un pont de glace, dans une ascension au Monl-Liianc

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pas; mais je n'y gagnais l'ien : j'étais obligé au bout de quinze ou seize pas (Je prendre un repos aussi long que si je les avais faits de suite; il y a même ceci de remarquable, c'est que le plus grand malaise ne se fait sentir que huit à dix secondes après qu'on a cessé de marcher. La seule chose qui me fît du bien et qui augmentât mes forces, c'était l'air frais du vent du nord; lorsque en montant j'avais le visage tourné de ce côté et que yavalais à grands traits l'air qui en venait, je pouvais snns m'arrèter faire jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six pas. »

En 1S44, Bravais, Ch. Martins et Le Pilcur {ireiiL une ascension (lu Mont-Blanc, dans laquelle plusieurs questions scientifiques furent abordées et heureusement résolues. Les trois savants observateurs étudièrent sur eux-mêmes et sur leurs compagnons le phénomène du mal des montagnes. Les guides qui, sur le graivl plateau , déblayaient la tente, en partie recouverte de neige, étaient obligés de s'arrêter à chaque instant, pour respirer.

« Un secret malaise, dit M. Ch. Martins, se traduisait sur toutes les physionomies; l'appétit était nul. Le plus fort, le plus grand, le plus vaillant des guides, Auguste Simond, s'affaissa sur la neige, il faiblit et tomba en S'yncope. »

Près du sommet. Bravais voulut savoir combien de temps il pourrait marcher en montant le plus vite possible : il s'arrêta au trente-deuxième pas, sans pouvoir en faire un de plus.

Tous les malaises éprouvés par Bravais, Martins et Le Pileur et par beaucoup d'autres voyageurs, ont été classés par le docteur Leroy de Méricourt, dans le tableau suivant :

Respiration. — La respiration est accélérée, gênée, laborieuse, difficulté extrême de respirer au moindre mouvement.

Circulation. — La plupart des voyageurs ont noté des palpitations, l'accélération du pouls, les battements des artères carotides, une sensation de plénitude des vaisseaux, parfois l'imminence de sutîocation, des bémorhagies diverses.

Innercation. — Céphalalgie très-douloureuse, somnolence parfois irrésistible, hébétude des sens, afîaiblissemenl de la mémoire, prostration morale.

Digestion. — Soif, vif désir des boissons froides, sécheresse de la langue, inappétence pour les aliments solides, nausées.

Fonction de la locomotion. — Douleurs plus ou moins fortes dans les genoux, dans les jambes ; la marche est fatigante et amène un épuisement rapide des forces.

Nous n'avons pas besoin de dire que les troubles physiolo-

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gi(iucs et les malaises qu'on ressent en s'élcvant sur le flanc des montagnes, à de grandes hauteurs, ne sont pas constants, et dépendent des forces, de l'âge, de la fatigue antérieure, enfin de l'habitude. Quand je visitais, en 1865, le glacier des Bossons, qui descend du Mont-Blanc, je ne ressentais aucune influence fâcheuse de l'altitude, tandis ([ue des femmes qui partageaient ma promenade étaient [»rises de difficultés respiratoires et d'anxiété.

Au couvent du Grand-Saint-Bernard, situé à 2478 mètres d'altitude, la plupart des religieux sont obligés de redescendre souvent dans la vallée, pour se remettre. Ils sont presque tous asthmalifiues, et au bout de dix ou douze ans de service ils sont forcés d; quitter le couvent pour toujours, s'ils ne veulent pas être pri-> d'infirmités incuraldes.

Il faut que le climat ou ([uchpie autre circonstance ait une influence sur le déveIop])oiiieut de pareils malaises, car l'homme habite, et s'y trouve fort bien, dans des localités dont l'altitude est bien supérieure à celle du mont Saint-Bernard.

Il est à croire du reste que, dans les Alpes, des circonstances particulières concourent à accroître l'intensité du mal des montagnes. M. Boussingault a émis cette assertion que dans les vastes champs de neige des régions alpestres l'air est altéré sous l'action des rayons solaires. Il appuie cette opinion sur une expérience de Saussure, qui a trouvé ipie l'air extrait des pores de la neige des Alpes renferme moins d'oxygène que celui de l'air ambiant.

Certains animaux ne peuvent vivre au-dessus de 4000 mètres. Les chats que l'on transporte à cette hauteur sont pris de convulsions tétaniques et meurent.

Le lieu le plus élevé qui, sur la terre entière, soit habité toute l'année, est le cloître bouddhiste de Hanlé, au Thibet. Là, vingt prêtres vivent à l'énorme altitude de 5039 mètres. D'autres cloîtres sont bâtis presque à la même hauteur, dans la province de Gnari-Khorsoum, sur les rives des lacs Monsaraour et Bakous. A ces énormes hauteurs, à 5460 mètres, on vit dix et même douze mois, mais on s'y trouve mal à l'aise.

Le plus haut village du monde est, dit-on, celui de Thock-Jaluy, au Thibet, situé à 4979 mètres. Jacquomont assure pourtant qu'il a visité, dans le Thibet, des villages situés à 5000 mètres.

Les frères Schlagintweit, pendant leur exploration des glaciers de ribi-Gamin, au Thibet, ont campé et dormi, avec les huit

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