‹ Connais-toi toi-mêmeChapitre 3 sur 77 · Ibidem, page · texte numérisé non relu

Ibidem, page

pensée est juste: « Vn peu de science éloigne de Dieu, beaucoup

de science y ramène. »

Un dernier mol. En disant, dans les premières pages de cet Avant-propos, que la philosophie grecque réduisait l'homme à son élément intellectuel, nous n'avons pas voulu porter atteinte à la gloire des hommes illustres qui ont élevé l'édifice de l'ancienne philosophie. Pythagore, Thaïes, Aristote, Socrate, Platon, Théophraste et leurs dignes émules, sont les premiers penseurs, les premiers observateurs, les premiers analystes, les premiers savants dont l'humanité s'honore. Leurs méditations ont ouvert à la science la voie qu'elle suit encore aujourd'hui. De tels noms ne peuvent être prononcés qu'avec admiration et respect. Seulement, il est bien reconnu aujourd'hui qu'il est impossible de procéder à l'étude de l'homme intellectuel et moral sans la connaissance de l'homme physique. L'analyse des facultés de l'àme et de nos sensations serait incomplète et entachée d'erreur sans la connaissance des fonctions du cerveau, de la moelle épinière et des nerfs. La juste appréciation morale des vices, des vertus, des aptitudes, etc., ne pourrait se faire si l'on ne tenait compte des fonctions physiologiques qui sont propres à l'homme. Combien d'actions humaines , en apparence inexplicables , se comprennent et s'éclaircissent par la connaissance du tempérament, de l'état de santé ou de maladie de l'individu. La physiologie a fait la lumière sur bien des points obscurs de l'histoire.

Donc, cher lecteur, après avoir étudié, dans les lycées ou les Facultés, dans les livres ou dans les cours publics, la psychologie, la logique et la morale, selon les principes de la philosophie classique, héritage des anciens, étudiez le corps humain, ses ressorts matériels, son mécanisme et son jeu merveilleux. Grâce à l'alliance de ces deux ordres d'études, opposées dans leur essence, mais concourant au même but, vous pourrez vous flatter de connaître exactement l'homme, ce qui est le

but suprême de toute la science, et vous répondrez pleinement au prog-ramme que, dans l'antiquité grecque, les maîtres de philosophie inscrivaient sur le portique de leurs écoles : Connais-tui toi-même.

C'est pour répondre à la seconde partie, et pour ainsi dire à la section moderne de cet antique programme, que nous publions ces Notions élémentaires de physiolur/ie humaine.

Opération préliminaire de la digestion, ou préhension des aliments. — Préhension des aliments solides (main seule ou armée d'un instrument spécial : bâtonnet, fourchette). — Préhension des aliments liquides (action de boire à la régalade action de sabler, action de laper, action de humer, aspiration). — Premier ACTE DE LA DIGESTION, OU DIGESTION BUCCALE. — 1° Maslication : rôlc de la langue, des lèvres et des joues. — Rôle des mâchoires. — Les dents (incisives, canines, molaires). — Composition d'une dent : ivoire, cément, pulpe dentaire. — La dentition dans l'enfance. — Les dents de lait. — La carie des dents, — Ce que c'est que la cautérisation des dents. — Duverney et Louis XIV. — Un cours d'anatomie à la cour du grand roi. — Les mouvements de la mâchoire inférieure pendant la mastication. — Puissances musculaires qui concourent à la mastication. — L'insalivation. — Mucus buccal. — Salive. — Usages mécaniques de la salive, au double point de vue de la mastication et de la déglutition. — Son rùle chimique (sacchariOcation des fécules). — Histoire de la découvertedes glandes salivaires. — Warthon. — Sténon. — Un anatomiste sacré évèque par le pape Innocent XI. — Deuxième acte de la digestion, ou déglutition. — 1°'' temps, ou transport de raliment au niveau des piliers antérieurs du voile du palais, parla

16 GOMAIEXT ON DIGÈRE.

pointe de la langue recourbée en haut. — 2'' temps, ou traversée pharyngienne. — Manière dont est évitée l'entrée de l'aliment dans les voies pulmonaires et comment est empêché son retour à la bouche. — Rôle de Tépiglotte pendant la déglutition.

— Sensibilité de la muqueuse laryngée et toux qui en résulte. — Arrivée du bol alimenlaire à l'estomac. — Troisième acte de la digestion, ou digestion stomacale. — Nature des modifications que Talimenl subit dans l'estomac (chymification).— Mouvements de l'estomac (péristaitiques et antipéristaltiques), leur rôle. — Le suc gastrique. — Preuves qu'il est l'agent dissolvant de laliment. — Connaissances des anciens sur la digestion. — Théorie d'Hippocratc et d'Erasistrate : coction ou trituration. — Expériences de rAcadémie del Cimento. — Expériences de néaumur. — Spallanzani aborde Télude de la digestion et découvre le suc gastrique. — Les fistules gastriques observées chez Thomme et leur utilisation pour l'étude du suc gastrique. — Le Canadien de Oeaumont. — Opérations de gastrotomie faites de nos jours. — L'homme à la fourchette. — L'opéré de M. Verneuil. — Les digestions artificielles. — Manière de se procurer le suc gastrique. — Les fistules gastriques chez le chien. — Explication de l'immunité dont jouit l'estomac relativement au suc gastrique. — Durée moyenne de la digestion d'uu repas. — Tableaux de la digestibilité des aliments d'après Beaumont, Lallemana et Longet.

— Expériences de M. Ch. Richet avec le suc gastrique de l'opéré de M. Verneuil.

— Rapide digestion du lait. — Influences diverses auxquelles est soumise la digestion stomacale. — Le vomissement, puissances qui concourent à son accomplissement. — Quatrième acte de la digestion, ou digestion dans l'intestin GRÊLE. — Mouvements de cet intestin (péristaltique et anlipérislaltique). — Liquides contenus dans l'intestin grêle. — La bile. — Son rôle dans la digestion.

— Émulsion des corps gras. — Le suc pancréatique et les canaux qui le déversent dans l'intestin. — Histoire de la découverte du canal de W'irsung. — La vengeance d'un analomiste allemand, ou le meutre de Wirsung. — Le pancréas, son rôle dans la digestion: émulsion des corps gras et saccharilication des fécules.

— Rôle des veines et des vaisseaux chyliféres dans l'absorption. — Le suc intestinal. — Absorption du chyle, c'est-à-dire des principes assimilables des aliments et arrivée du résidu alimentaire dans le gros intestin. — Histoire de la découverte des vaisseaux chyliféres. — Aselli. — Pecquet, etc. — Cinquième

ACTE DE LA DIGESTION, OU DIGESTION DANS LE GROS INTESTIN. — Absoiplion deS

dernières parties assimilables du chyme. — Les gaz intestinaux, leur rôle mécanicpie. — La valvule ilôo-cœcale s'opposant à la rétrogradation du contenu de l'inleslin. — Mouvement péristaltique du gros intestin amenant ces matières à la partie inférieure du tube digestif. La DIGESTION DES BOISSONS. — Lcs boissous sont absorbées par les vcincs et les clnlifères de l'estomac, i)ar les veines hépatiques et intestinales, et déversées dans la veine porte et le foie. — La prétendue fonclion glycogénique du foie. — Le foie sécrète de la bile et non du sucre. — Le (jbjcoycne de Claude Bernard n'est que de la dextrine provenant de raiimentalion féculente. — Expériences de l'auteur démontrant ([ue le foie n'a point la propriété de sécréter du sucre.

Tu veux savoir, aini Iccleur, comment lu digères, et telle est en elTel, la })rcmièrc notion à acquérir pour celui qui veut procéder métliodifiuement à Tétudc de sa i)ropre économie vivanle. A la locomotive il faut du charbon, pour traîner de longs convois i)esanuuenl chargés; à l'homiue il faut des aliments pour entretenir son existence. Et si l'on cesse de fournir du charbon à la locomotive, si l'on interrompt l'alimentation chez

l'homme, locomotive et machine humaine, s'arrêtent également. La digestion sera donc le premier objet de nos études.

Par l'exercice des actes de la vie, notre corps dépense sans cesse les éléments matériels qui composent ses organes. Nous avons donc besoin de réparer sans cesse les pertes matérielles que nous éprouvons. Nous réparons ces pertes à l'aide des aUments.

Mais les aliments ne peuvent céder à l'organisme les matériaux qui lui sont utiles qu'après avoir subi toute une série de modifications. L'histoire de la digestion comprend l'ensemble des modifications que les matières alimentaires subissent à l'intérieur de notre corps.

Les métamorphoses des matières alimentaires se passent dans un appareil spécial, que l'on nomme tube ou canal digestif. Cet appareil est, en efTet, un long tube, un canal, plus ou moins irrégulier.

Les parties constituantes du canal digestif sont, en nluinl de haut en bas :

1° La bouche, ou cavit: buccale;

2» Le pharynx, ou arrière-bouche, large conduit concourant cà la fois à la respiration et à la déglutition ;

3" L'çesophage, conduit plus étroit que le pharynx, qui va du pharynx à l'estomac :

4° Uestoniac, ou cavité stomacale ;

5" Enfin la masse intestinale, qui peut se [diviser en intestin grêle et gros intestin.

Avoir énuméré les parties constituantes du tube digestif, c'est avoir, du même coup, tracé l'ordre que nous suivrons dans l'étude de la digestion. L'aliment doit, en elïet, parcourir successivemcMit ces différentes parties, et cela dans l'ordre même suivant lequel nous les avons citées. Nous aurons ainsi à étudier successivement :

P Lsl mastication ;

2° h' iiisalivation ;

3° La déglutition, c'est-à-dire le parcours pharyngien et œsophagien des aliments ;

4° La digestion stomacale;

5" La digestion dans l'intestin grêle;

6° La digestion dans le gros intestin.

On i)Ourrail admettre, avec quelques auteurs, un septième acte: la irrcltenswn des alimenls. Cependant la préliension des aliments ne constitue pas un acte digestif. C'est une simple entrée en matière, un préambule. A ce titre seulement, nous dirons quelques mots de cette opération.

Une locution devenue triviale dit que les alouettes ne nous tombent pas toutes rôties. Ce proverbe exprime un fait vrai, au propre comme au figuré. L'aliment ne nous arrive pas de lui-même : il faut le prendre!

Certains animaux aquatiques se bornent à nager la bouche béante, et n'ont qu'à la refermer pour s'emparer de la proie que le flot leur apporte. On conçoit (pi'un semblable procédé ne saurait être de mise pour l'homme.

Nous ne pouvons pas davantage imiter ces modes de préhension directe que la nature a variés à l'infini chez les différentes espèces d'animaux. C'est ainsi, par exemple, que les rotifères n'ont qu'à mettre en mouvement les petits appendices rotatoires [arrhes] qui forment un cercle autour de leur bouche pour y projeter, perdus dans le tourbillon liquide qui les entraîne, les animalcules microscopiques dont ils se nourrissent. C'est encore ainsi que, dans une classe plus élevée, le reptile sino-ulier nommé caméléon^ qui est armé d'une langue à elle seule aussi longue que tout son corps, n'a qu'à la projeter rapidement au dehors pour frapper subitement et engluer l'insecte qui passe à sa portée.

Sans parler de l'éléphant, qui est pourvu d'une véritable main, placée à l'extrémité d'un bras indéfiniment flexible, on peut dire ([ue la plupart des mammifères sont mieux traités que l'homme, au point de vue de l'organe qui sert à la préhension des aliments. Le plus grand nombre de ces animaux trouvent, d'une part, dans la dimension de leur cou, d'autre piirt dans la proéminence de leur mâchoire, la possibilité de saisir directement leurs aliments avec les lèvres, comme le cheval, la girafe, etc., — ou avec les dents, comme le chien, le chat, le tigre, le lion et les autres grands carnassiers, — et

même plus spécialement avec la langue, comme le bœuf, que l'on voit entourer avec cet organe la touffe d'herbe qu'il va arracher, ou le fourmilier qui englue les insectes avec sa langue démesurée.

Combien les moyens de préhension de l'aliment sont inférieurs, chez l'homme, à ce qu'ils sont chez la plupart des grands animaux ! Chez nous, la bouche, loin d'être saillante, forme plutôt un angle rentrant entre le nez et le menton. Cette condition est très-défavorable à la préhension directe de l'aliment.

La nature n'a pas voulu pourtant que l'homme fût entièrement inférieur à l'animal quant à la préhension des aliments. A cet effet, ses membres supérieurs, qui demeurent libres, grâce à la station bipède, lui fournissent, au point de vue de la préhension des aliments, une ample compensation. Le pouce, qui est opposable aux autres doigts, fait de l'une et de l'autre main une pince à cinq branches, apte à aller saisir l'aliment à quelque distance que ce soit. De plus, la longueur et la coordination des mouvements du bras sont telles, que le plus simple et le plus facile de ces mouvements, une simple flexion de Tavant-bras, porte tout naturellement au niveau de notre bouche la main munie de l'aliment.

La main peut donc suffire à la préhension de tous les aliments. L'homme des temps primitifs ne se servit que de la main pour l'accomplissement de cet acte. Avec la main seule il portait à sa bouche les végétaux sauvages, les chairs, cuites ou crues, des animaux des forêts. Il buvait dans le creux d'une coquille l'eau de la rivière ou du torrent. Ce fut seulement quand la civilisation l'eut rendu plus délicat que l'homme, notre ancêtre, songea à se fabriquer un instrument spécial pour la préhension des aliments.

Un petit bâton pointu, qui est encore en usage chez certaines tribus de l'Asie et de l'Océanie, fut le premier instrument qui servit à la préhension des aliments, aux premiers âges de la civilisation. A celâtonnet on substitua un instrument métallique à deux pointes, en forme de fourche : d'où vint le nom de fourchelte. A ces deux pointes on en ajouta plus tard deux autres et l'on eut notre fourchette actuelle.

L'invention de la fourchette est beaucoup plus ancienne qu'on ne le croit généralement. Ce petit instrument est originaire de l'Italie. Saint Pierre Damien rapporte que la sœur

de l'empereur d'Orient, Argyle, qui avait épousé un des fds du doge de Venise Pierre Orscolo en 991, au lieu de manger, comme le faisait tout le monde, à cette époque, avec les doigts, employait de petites fourches, ou des cuillers dorées, pour porter les aliments à sa bouche. L'historien considère d'ailleurs cet usage comme un des effets du luxe insensé des Vénitiens du X' siècle.

Dans les siècles suivants, la fourchette passa de l'Italie à la France. Il est fait mention pour la première fois de cet instrument, en 1379, dans un inventaire de l'argenterie de Charles V, roi de France. La fourchette n'était alors composée que de deux branches.

Au xv^ et au yvr siècle, la fourchette et la cuiller devinrent assez communes en France, On trouve dans les cabinets de nos amateurs d'antiquités nationales de petites fourchettes, en bois ou en ivoire, qui s'adaptent à une cuiller sans manche.

Ce meuble de table se multiplia beaucoup en France pendant les xvii« et xviii'^ siècles. On n'en fit usage en Angleterre qu'au XVII' siècle. En 1610, on considérait, en Angleterre, comme l'une des manies du voyageur Thomas Coryate, d'avoir rapporté d'Italie un meuble de table aussi inutile qu'une fourchette.

Quant à la cuiller, l'usage n'en remonte pas au delà du xiv^ siècle. Elle remplaça le coquillage dont les peuples primitifs se servaient pour boire les liquides.

Tout ce qui précède se rapporte à la préhension des aliments eolides. La préhension des liquides n'est pas aussi facile pour nous que celle des solides. Ce n'est pas seulement, en elTet, par l'action de la pesanteur que les liquides sont amenés à portée de notre bouche. La pesanteur ne suffit à la préhension des liquides que pour certains modes très-exceptionnellement employés. Tel est, par exemple, celui qui consiste à boire à la régalade, c'est-à-dire à faire tomber, d'une certaine hauteur, un filet liquide dans la bouche, plus ou moins largement ouverte, en ayant soin de porter la tête fort en arrière. C'est à la régalade que boivent, pendant les chaleurs de l'été, afin de rafraîchir leur boisson, les paysans du midi de la France et ceux de l'Espagne. On appelle flasquelle, dans nos campagnes du Bas-Languedoc, la bouteille de verre, recouverte de peau et à col relativement rétréci, qui sert à boire à larégalade. Telle est encore l'action de sabler^ c'est-à-dire d'ingérer d'un

seul coup tout le contenu d'un verre, en élevant rapidement le coude et renversant fortement la tète.

Un aulre mode de préhension des liquides est représenté par l'action de humer. On appelle ainsi une asjjiration elTectuée, non plus à l'aide de la bouche seule, mais de toute la poitrine, aspiration que nous avons soin d'opérer alors que les lèvres ne baignent que difficilement dans le liquide, et qui a pour résultat d'attirer dans la bouche une certaine quantité de boisson et en même temps une certame quantité d'air. Le conflit de l'air et du liquide produit ce bruit i)arliculier de gargouillement que nous connaissons tous, et qui accompagne l'action de humer.

Nous usons instinctivement de ce procédé toutes les fois que nous voulons goûter avec précaution à un liquide dont nous redoutons la température, par exemple, quand nous voulons ingérer lentement une cuillerée de potage trop chaud. Chacun sait que le gourmet hume, pour déguster plus longuement et plus complètement le vin de choix dont la saveur afTecte agréablement son palais.

Il est un dernier mode de préhension des liquides, qui a été importé à la fm de notre siècle parles Américains, grands amateurs de boissons fraîches. C'est la succion , au moyen d'une paille dont une extrémité est plongée dans le liquide. Les sherrygobler^ les soyers et autres mélanges analogues, se boivent ainsi. Ce n'est là toutefois qu'un mode excentrique d'absorber les boissons de luxe, peu digne, par conséquent, de nous arrêter plus longtemps.

De pareils procédés, nous le répétons, sont fort exceptionnels. La préhension des boissons, selon le mode ordinaire, consiste à boire les liquides dans un vase tenu à la main et vidé progressivement dans la bouche, en ne renversant que faiblement la tète.

La préhension de l'aliment solide ou liquide étant accomplie, l'aliment est arrivé dans la bouche. Voyons quelles modifications il va subir dans celte cavité.

Mais, avant d'aller plus loin, établissons exactement le sens qu'il faut attacher au mot bouche. Dans le langage ordinaire, on appelle bouche la fente que laissent entre elles les deux lèvres, c'est-à-dire l'orifice extérieur de la cavité buccale. Mais, pour le physiologiste, le mot bouche sert plus spécialement à désigner la cavité buccale elle-même. Ses limites sont : en arrière, le voile du palais; en avant, les lèvres ; en haut, la voûte palatine ;

on bas, la langue cl le plancher buccal; en[in de l'un et de l'autre côté les joues. Nous n'avons rien à dire de toutes ces parties que chacun connaît i)ar un simple coup d'œil jeté dans son miroir.

La bouche, dctinie comme il vient d'être dit, constitue, pour ainsi dire, le vestibule de Vappareil digestif.

Avant d'être conservé dans la bouche, l'aliment doit commencer par y subir un certain contrôle. Ne s'introduit pas cjui veut dans les voies digestives. L'organisme a, dans ce premier compartiment du canal digestif, une sentinelle chargée d'examiner scrupuleusement tout ce qm se présente. Cette sentinelle, c'est le sens du goût.

Le rôle du goût au point de vue de la digestion, c'estde chasser immédiatement les substances ciu'il juge dangereuses, et de délivrer aux autres leur droit d'entrée.

Ces réserves faites, voyons ciuelles modifications l'aliment subit dans la bouche. Ces modifications peuvent se grouper sous deux principaux chefs : ia inastication et V insaliva lion.

La mastication consiste, comme son nom l'indique, à diviser les différents aliments solides, à les dissocier, et à les réduire finalement en particules plus ou moins ténues, selon le plus ou moins de soin avec lequel la trituration s été opérée.

La mastication est un acte complexe. Ses agents spéciaux sont les deux mâchoires, pourvues de leurs dents. La langue, les lèvres et les joues sont, i)Our la mastication, des agents auxiliaires, mais des agents d'une haute importance, comme on va le voir.

Le rôle de la langue, des lèvres et des joues, c'est d'aller chercher les parcelles alimentaires dans toutes les parties de la bouche, pour les ramener incessamment entre les dents. C'est ainsi que le broyeur de couleur ou de poudres diverses en usage dans l'industrie va chercher les parcelles de substances qui fuient sous la pression de la meule, et les ramène sur le passage de celle-ci. Mais quelle différence dans la précision du jeu de la meule que nous a donnée la nature! Les différentes parties de la machine à broyer (|ui nous est propre fonctionnent avec

un merveilleux ensemble. Les lèvres mainliennenl l'aliment dans la bouche, par l'occlusion de son orifice. Ces mêmes lèvres, et les joues qui leur font suite, en s'appliquant vigoureusement contre les gencives et les arcades dentaires, expulsent les débris qui se sont réfugiés dans ce que l'on appelle les culsde-sac alvéolo-dentaires^ ou gouttières alvéolaires.^ c'est-à-dire dans les sillons formés par la réunion des lèvres avec les gencives, en d'autres ternies, dans l'espace demi-circulaire compris entre les lèvres et les joues, d'une part, les arcades dentaires et les gencives, d'autre part.

Mais de tous ces agents auxiliaires de la mastication, le plus important, c'est la langue. Portant incessamment sa pointe en tous sens, la langue va écrasant elle-même contre la voûte palatine les substances les plus molles, tandis qu'elle ramène celles qui lui offrent le plus de résistance entre les mâchoires, où elle les maintient, avec le concours de ses deux associés, les dents et les joues. Et quelle harmonie dans ces mouvements simultanés ! Tout en ramenant sans cesse entre les dents les débris alimentaires, jamais la langue ne se laisse prendre entre les deux mâchoires , au moment de leur rapprochement. Si, par hasard, elle s'oublie une seconde, elle est aussitôt mordue, et la douleur qui résulle de la morsure la rappelle promptement à la vigilance dont elle s'est un instant départie. Celui qui s'est mordu les joues, les lèvres ou la langue, dans un mouvement de mastication trop précipité, comprend parfaitement l'utilité de cette harmonie des mouvements.

Pour être aptes à ce rôle délicat, les.- lèvres, les joues ou la langue, doivent, toutes les trois, jouir de deux propriétés, aussi importantes l'une que l'autre. Elles doivent être douées d'abord d'une rnotililé assez délicate pour leur permettre l'ensemble et la précision des mouvements qu'elles ont à effectuer. Elles doivent, en second lieu, être douées d'une sensibilité suttisanle pour reconnaître la parcelle alimentaire partout où elle se trouve, et pour apprécier le degré de trituration qu'elle a subi. Ces deux propriétés distinctes, et également essentielles, sont entretenues dans chacune des parties qui nous occupent, par deux ordres de nerfs distincts, les uns propres au mouvement, les autres propres à la sensibilité.

Supposons que sur un animal on paralyse les mouvements de la langue, ce que produit avec la plus grande facilité la

section de son nerf moteur, le grand liypoglosse. Si dans ces conditions on présente à l'animal un aliment de nature à le tenter, on voit la pauvre bête faire, avec la tête et les mâchoires, une pantomime significative, qui témoigne manifestement de son désir de s'approprier cet aliment. Mais vains efforts ! L'animal est souvent impuissant même à le saisir entre les dents, car la section du nerf grand hypoglosse a paralysé la sensibilité de la langue. Si d'ailleurs il parvient à le saisir, il ne peut pas en opérer la mastication. Et cette mastication s'opéràt-elle, l'animal n'y gagnerait rien encore, car la paralysie de la langue rendrait impossible tout mouvement de déglutition.

Pour punir Tantale, roi de Phrygie, qui avait osé offenser les dieux, l'antiquité mythologique se miten frais d'imagination. Elle inventa des arbres dociles, qui abaissaient et relevaient sans cesse leurs branches, pour approcher tour à tour leurs fruits tentateurs des lèvres du malheureux roi, et pour les en écarter ensuite. Tant d'appareil n'était pas nécessaire. Si le grand Jupiter eût été physiologiste, il se serait borné à paralyser la langue de Tantale. Une section du nerf grand hypoglosse eût suffi, et le rapt de Ganymède n'en eût pas été moins cruellement vengé.

Si, au lieu d'une paralysie du mouvement, la langue était affectée d'une paralysie de sa sensibilité, la mastication n'en serait guère moins troublée. La pathologie a offert sur l'homme quelques cas de ce genre. Les vivisections peuvent d'ailleurs produire instantanément cet effet sur l'animal, par la section du nerf qui préside à la sensibilité tactile de l'organe qui nous occupe, c'est-à-dire du nerf lingual. Après cette section, la langue continue bien à se mouvoir, mais d'une façon non intelligente et vaine. N'ayant plus de guide pour se diriger, elle va chercher l'aliment où il n'est pas, et s'oubhe, à chaque instant, entre les dents, qui la meurtrissent, sans qu'elle en ait conscience. D'un autre côté, ne i)Ouvant plus apprécier le degré de consistance de l'aliment, la pauvre langue, toute lacérée, ne sait plus à quel moment elle doit en opérer la déglutition, de sorte qu'elle avale tout de travers.

Si les troubles que nous venons de signaler du côté de la langue atfectaient les lèvres et les joues, ils entraîneraient dans la mastication des désordres à peu près analogues. Que ce fût la sensibilité ou la molilité qui fût lésée, dans l'un et l'autre cas,

les aliments s'accumuleraienl dans les gouttières alvéolaires, et sortiraient bientôt de la bouche. Privées de la sensibilité, les joues et les lèvres n'auraient pas conscience de la présence des aliments dans ces gouttières. Au lieu de les repousser entre les dents, elles les laisseraient, sans s'en douter, s'échapper au dehors. Privés de la motililé, ces mêmes organes auraient bien conscience de l'existence de l'aliment dans les gouttières alvéolaires, mais ils ne pourraient plus l'en chasser, la puissance contractile leur faisant défaut.

Tel est le rôle dévolu, dans la mastication, à la langue, aux lèvres et aux joues. Toutefois, comme nous l'avons dit, la langue, les lèvres et les joues ne sont que des auxiliaires. Passons aux agents plus spécialement affectés à la mastication. Ces agents sont les deux mâchoires.

L'homme est armé de deux mâchoires, superposées l'une à l'autre. C'est là, du reste, un caractère commun à tout l'embranchement des animaux vertébrés. Dans les autres embranchements, la configuration de l'appareil masticateur varie singuhèrement. C'est ainsi que les animaux articulés, les insectes par exemple, présentent quatre mâchoires, au lieu de deux, et ces mâchoires sonl, non superposées, mais juxtaposées.

Fait bien important à signaler, des deux mâchoires propres à l'homme, comme à tous les animaux vertébrés, une seule est mobile, l'inférieure. La mâchoire supérieure fait corps avec le crâne. Elle est soudée aux os crâniens et offre ainsi un point d'appui solide, sur lequel la mâchoire inférieure vient, suivant l'expression si juste de Bordeu, frapper, comme le marteau frappe sur l'enclume.

Ce deuxième caractère se trouve chez les animaux vertébrés, mais non chez tous. 11 est propre, non à tout l'embranchement des vertébrés, mais à une de ses divisions, à la classe des Mammifères. En etïet, chez un certain nombre de reptiles, la mâchoire supérieure est mobile, comme l'inférieure.

Peu favorable sans doute pour la puissance de la mastication, la mobilité de la mâchoire supérieure des reptiles nous explique la facilité surprenante avec laquelle ces animaux ingèrent des proies d'un volume relativement énorme. C'est ainsi que les couleuvres et les vipères ingèrent tout d'une pièce les gre nouilles, les crapauds et les souris dont elles font leur nourriture. C'est ainsi encore que le bec des oiseaux de proie fait dis-

26 GOMMENT ON DIGERE.

paraître d'un seul coup l'alouette. C'est grâce à ces mêmesdispositions Cfue nos ménagères peuvent plonger intactes dans le bec des jeunes dindons qu'elles élèvent à la main les énormes bou lettes à l'aide desquelles elles les engraissent, et que les volailles peuvent être si rapidement engraissées à la mécanique, avec le curieux appareil Martin, que l'on voit au Jardin d'Acclimatation de Paris.

Mais revenons à l'homme, objet spécial de notre étude. Ses mâchoires nous otl'rcnt à examiner deux points principaux : 1» les dents dont elles sont armées; 2° les muscles, qui mettent en mouvement la mâchoire inférieure.

Occupons-nous d'abord des dents.

On croit assez généralement, et l'on répète assez souvent, que les dents sont de petits os. L'erreur est pardonnable, du reste: Haller, Boyer, Bichat, ne les définissaient pas autrement, et c'est presque avoir raison que se tromper en si bonne compagnie. Il est toutefois bien prouvé aujourd'hui que les dents dilïerent essentiellement des os, notamment par l'absence de vaisseaux sanguins dans l'intérieur de leur tissu.

Les dents représentent un système organique particulier, un appareil qui appartient à la plupart des animaux vertébrés et à l'homme, au même titre que ï appareil musculaire^ osseux, nerveux, etc.

Au point de vue de leur configuration extérieure, on distingue dans une dent deux parties :

1° La racine, c'est-à-dire cette partie qui s'enfonce dans l'épaisseur de l'os de la mâchoire ;

2" La couronne, qui est la partie libre, saillante dans la bouche.

Quant à leur structure intime, les dents sont composées de quatre substances :

1" Vérnail, couche transparente, dense et imperméable, qui recouvre et protège la surface externe de la couronne ;

2" Le cément, couche jaunâtre qui recouvre la racine et va en s'amincissant à mesure qu'elle se rapproche de l'émail de la couronne ;

3'' L'ivoire, qui forme la partie principale, le corps de la dent, aussi bien dans la racine que dans la couronne.

L'ivoire est une matière blanche, demi-transparente, parfaitement homogène, parcourue dans toute son épaisseur par de

pelils conduits fins et parallèles, que les anatomistes appellent canaliculcs et qui ne sont visibles qu'au microscope.

Outre les canalicules, il faut encore signaler dans l'ivoire le réseau anastomotique, découvert en 1860 par le professeur Robin et le docteur E. Magitot.

L'ivoire est sensible par lui-même, car les canalicules sont pourvus de fibrilles nerveuses, dont le docteur Magitot a suivi la continuité avec les extrémités terminales des nerfs de sensibilité de la cinquième paire. *

Fig. 1. Arcade dentaire vue par la couronne.

4" Enfin, la pulpe dentaire, partie sensible de la dent, dans laquelle se termine le nerf dentaire.

Les figures 2 et 3, qui représentent la coupe verticale d'une dent, montrent ces différentes parties.

Les dents humaines ont pour caractères d'être sensiblement verticales, sensiblement égales en haut, et de former une série continue. Dans certains ordres de Mammifères, chez les pachydermes par exemple, particulièrement chez le cheval, l'arcade dentaire présente, tout au contraire, de chaque côté de la ma-

choir inférieure, un intervalle assez considérable, connu sous le nom de barre. C'est cet intervalle que nous utilisons pour y placer le mors. Le cavalier novice qui passe lui-même la bride à sa monture doit savoir que le mors se place, non entre les dents, mais dans la barre. Faute de cette connaissance, il s'exposerait à laisser ses doigts entre les dents du cheval.

A l'état de développement normal, les dents de Thomme sont au nombre de trente-deux : seize à chaque mâchoire. Ces seize

Fi£

Coupe verticale d'une dent à trois racines.

a. Email. — h. Coupe de Témail. — c. Réseau anastomotiiiue. — d. Cavité pour loger la pu'pe dentaire. — e. Canalicules. — f. Cément.

Fis

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