Coupe verticale d'une dent à une seule racine
E. Dent sciée verticalement foitr en mon. Irer la structure. — a. Email. — b. L'ivoire et ses canalicules. — c. Partie du bulbe non encore solidifiée, mais qui sera ultérieurement transformée en ivoire. — d, cément ou matière osseuse recouvrant la racine.
E'. Coupe transversale de la même dent, prise au milieu de la racine. — b. Ivoire ossifié. — c. Partie encore molle de l'ivoire- — d. Cément.
E''. Coupe de la même dent priie à la cou ronne. — a. Email. — b. Ivoire.
denl.s se divisent, quant à la forme, en trois espèces, qui sont, en allant de la ligne médiane sur les côtés : 1" les incisives, 2° les coMÎnes.^ 3" les molaires.
La figure 4, qui représente une coupe verticale de la moitié de la mâchoire inférieure, et la moitié de la mâchoire supérieure dans les conditions normales, montre la forme et la situation relative de ces trois sortes de dents, avec la distribution du nerf dentaire et des vaisseaux sanguins qui se rendent à chaque dent.
Les dents incisives, au nombre de quatre à chaque mâchoire, sont les dents qui se montrent tout naturellement quand nous écartons légèrement les lèvres, dans le sourire par exemple. C'est ce que savent fort bien les personnes qui ont les dents blanches et belles.
Incidere veut dire en latin couper, de là le nom de ces dents. Ce sont, en effet, les dents qui, par leur forme tranchante, ont pour mission de donner le premier coup k l'aliment, c'est~cà-dire de l'inciser.
De chaque côté des incisives, et après elles, viennent les ca-
F>. 4. Dents vues de profil, avec leurs vaisseaux et leurs nerfs.
1, 2. Les deux incisives droites des deux mâchoires. — 3. Les deux canines droites. 4, 5, 6, 7, 8. Les dix molaires droites.
nine^, au nombre de deux à chaque mâchoire, c'est-à-dire de quatre en tout. Leur sommet n'est point large et coupant comme celui des incisives, mais, au contraire, étroit et pointu. On distingue aisément la petite saillie acérée que forme leuisommet quand on promène le doigt, de chaque côté, sur le bord libre des arcades dentaires. Ce sont ces dents qui font une forte saillie chez le chien (en latin canis). De là le mot de canines.
Le grand développement des dents canines est, du reste, loin d'èt-re spécial au chien. Tous les carnassiers en présentent de
semblables, et chez quelques-uns, comme le tigre, le lion, elles sont même beaucoup plus vigoureuses que chez le chien.
Les dents canines portent vulgairement le nom d'oeillères, ou de dents de l'œil, parce que l'extrémité de leur racine répond à Tangle interne de l'œil , et que leur extraction est regardée, sans aucun motif d'ailleurs, comme ayant une influence funeste sur la vue.
Après les dents canines viennent les molaires. Elles sont au nombre de dix à chaque mâchoire, cinq de chaque côté, en tout vingt. On divise les dents molaires en petites et grosses : les premières, armées de deux racines ; les secondes, de quatre.
Le nom de molaires vient du latin mola, meule, parce qu'à ces dernières dents appartient l'office tout spécial de moudre l'aliment interposé entre les tubercules dont sont hérissés leurs bords. Ces bords ne sont ni tranchants ni pointus, comme ceux des incisives et des canines, mais larges et plats.
Le volume et la forme des dents molaires nous apprennent que leur rôle spécial est de broyer les corps résistants. Aussi est-ce entre ces dents, et non entre les incisives, que nous plaçons instinctivement les corps durs et difficiles à briser. La place qu'elles occupent à l'extrémité du levier représenté par la mâchoire inférieure concourt encore à les rendre aptes au rôle capital qui leur est dévolu dans l'acte de la mastication.
La dernière des grosses molaires est appelée vulgairement dent de sagesse. Ce nom lui vient de ce que son apparition, beaucoup plus tardive que celle de ses voisines, se fait à une époque de la vie où la sagesse nous est ou doit nous être arrivée.
Notons, en passant, que les dents molaires supérieures répondent à une cavité creusée de chaque côté dans l'épaisseur de l'os de la mâchoire supérieure, cavité nommée sinus maxillaire, ou antre d'IIiglimure, du nom de l'anatomisle français qui la décrivit le premier.
Nous aurions passé sous silence le sinus maxillaire, qui n'a par lui-même qu'un médiocre intérêt, si l'histoire n'avait conservé à ce propos une anecdote que nous allons rapporter.
Une dame de la cour de Louis XIY fut prise, un jour, d'une terreur singulière. Elle s'était fait arracher une dent molaire. Quelque temps après, elle sentit son cure-dents s'enfoncer à une
grande profondeur dans la place qu'occupait la dent enlevée. Grand émoi ! La dame s'empresse de courir chez le médecin Duverney, dont la réputation commençait alors à se répandre à la ville et à la cour. Duverney la rassura immédiatement, en lui montrant le sinus maxillaire sur une tête de squelette. Cependant l'aventure fit du bruil et arriva aux oreilles de Louis XrV. Le roi conçut, à cette occasion, une si vive admiration pour l'anatomie, qu'il voulut la faire apprendre à son petitfils, le duc de Bourgogne. Duverney fit donc un cours d'anatomie ad usum Delphini, et les courtisans, d'après la maxime Reijis ad exemplar totus componitur drbis, se faisaient un plaisir d'assister à ces leçons (fîg. 6).
L'éloquence de Duverney, l'ordre et la clarté qu'il savait apporter dans l'exposition des faits scientifiques, réussirent à mettre à la mode, à la cour et parmi les personnes de qualité l'anatomie, qui n'était pas encore sortie des Ecoles de médecine. « Je me souviens, dit Fontanelle dans son Éloge de Duverney d'avoir vu des gens de ce monde-là qui portaient des pièces sèches préparées par Duverney, pour avoir le plaisir de les montrer dans les compagnies. »
Que cette digression ne nous fasse pas perdre de vue le point où nous sommes parvenus dans l'étude de la mastication. Nous sommes actuellement fixés, non-seulement sur le rôle des dents en général, mais sur la fonction spéciale de chaque espèce de dents. Nous savons que les unes ont pour mission d'inciser l'aliment, les autres de le déchirer, les dernières de le moudre, de le broyer. Hàtons-nous d'ajouter que les dents ne concourent pas seulement à la mastication par cet elTet tout mécanique. Pour l'accomplir, elles ont besoin d'un certain tact. La charpente de la dent est, en elle-même, parfaitement inerte, comme l'émail, et le cément qui la constituent; on sait bien cependant que nos dents sont pourvues d'une certaine sensibilité. A quoi tient donc la sensibilité des dents?
Les plus légers ébranlements, les plus faibles impressions extérieures, sont transmis, à travers l'épaisseur de la dent, au nerf dentaire, qui vient s'épanouir dans la substance de chaque dent, en formant ce que l'on nomme la pulpe ou le bulbe dentaire.
C'est grâce à ce nerf que le plus petit gravier, la plus légère esquille d'os, sont immédiatement dénoncés, et que les dents
évitent de se heurter contre des corps qui ne pourraient que les briser, ou tout au moins les user inutilement.
La. carie, maladie spéciale au système dentaire, s'accompagne de douleurs très-vives. Lorsque la carie a fini par atteindre le centre de la dent, c'est-à-dire par pénétrer dans la cavité occupée par la pulpe dentaire, la douleur devient intolérable, parce que la pulpe étant mise à nu reçoit directement la double impression douloureuse provenant du contact de l'air extérieur et de la maladie locale.
Les dentistes guérissent aujourd'hui les dents cariées en les cautérisant. Quand la carie a pénétré au centre de la dent et que la pulpe dentaire est mise à nu, on cautérise, c'est-à-dire on brûle, on détruit la pulpe dentaire, par un agent caustique, qui est ordinairement un composé arsenical.
Si, après la cautérisation de la pulpe dentaire, on obture, avec un alliage ou un métal, la cavité de la dent, l'organe est ainsi soustrait, pour l'avenir, à toute impression douloureuse, parce que le nerf, dans lequel réside sa sensibilité, a été détruit.
La pulpe dentaire est recouverte de cellules dont les prolongements pénètrent dans les canoUcides et donnent à ceux-ci leur sensibilité propre.
La pulpe dentaire fait corps avec le périoste ào, l'alvéole, à la racine de la dent, et aucun des petits vaisseaux sanguins qui
Fi°r. 5. Pulpe dentaire .,, ,17 11
isolée, avec ses vaisseaux Sillonnent la pulpje ne passe dans la masse
' et ses nerfs. de la dcnL
La pulpe n'est que renfermée dans la cavité de la dent, sans avoir avec la substance de la dent aucun rapport de continuité. Aussi est-il facile de la retirer, avec le nerf auquel elle fait suite, de l'intérieur de la dent, sans que cette pulpe se déchire.
Nous représentons ici (fig. 5) le nerf et la pulpe dentaire ainsi séparés de la cavité dans laquelle cette dernière est contenue.
Les trente-deux petits organes qui viennent de nous occuper sont donc les agents tout spéciaux de la mastication. On sait
Fig. 6. Duvcrney fuisanl un cours d'aaalomie au duc de Uourgogne, petit-fils de Louis XÎV.
pourtant que les mâchoires sont dépourvues de dents aux deux périodes extrêmes de la vie, c'est-à-dire dans l'enfance et dans l'extrême vieillesse.
On prétend que Louis XIY vint au monde avec deux dents, ce qui, joint au fort appétit du nourrisson, contribuait à le rendre particulièrement difficile à allaiter. On fut obligé de changer plusieurs fois ses nourrices, qui ne pouvaient résister longtemps aux morsures du royal bébé. C'est du moins ce que rapporte Dionis, l'un des médecins de la cour de France. Ce fait, s'il
Fig. 7. Les dents de lait.
r,2', 3',4' et 5'. Dents de la première dentition, ou doits de Init, parmi lesquelles on distingue, de chaque coté, deux incisives, une canine, deux molaires. — i"à 8". Germes des dents permanentes, ou des dents de la seconde deniition.
est authentique, est bien exceptionnel. Presque toujours, en effet, l'évolution dentaire, qui est un des phénomènes critiques de la première enfance, ne commence qu'à l'âge de six à dix mois, et se termine vers l'âge de deux ans ou deux ans et demi. L'enfant est alors armé de vingt dents de lait, qui constituent ce que Ton nomme la. ijremière dentition. C'est ce que savent fort bien les jeunes mères de famille.
Pour faire comprendre la dentition daiis l'enfance, nous mettons sous les yeux du lecteur une coupe théorique des os de la
mâchoire supérieure et inférieure d'un enfant de deux ans et demi, montrant les dénis de lait et les germes des dents qui doivent les remplacer, pour composer ce que l'on appelle la seconde dentilion.
On voit sur la figure 7 les dents de lait, au nombre de vingt, à savoir: de chaque coté 2 incisives (4 en tout), l canine (2 en tout) et 2 molaires (4 en tout). Ces dents sonl représentées sur cette figure par les chiffres 1', 2', 3', 4' et 5'. Les germes des dents permanentes, ou de la seconde dentition, sont représentés par les chiffres 1", 2", 3", 4", 5", 6", 7" et 8".
Ce n'est, nous le répétons, que vers l'âge de deux ans à deux ans et demi que la dentition de l'enfance est complète. Pendant les premiers mois, les mâchoires de l'enfant sont entièrement dépourvues de dents. La mastication est donc nulle dans les premiers mois de la vie.
Comme le mode d'alimentation de l'enfanl exclut les aliments sohdes, les dents auraient chez lui, jusqu'à une certaine époque, plus d'inconvénients que d'avantages. L'enfant s'en passe fort bien, en effet. Mais il n'en est pas ainsi chez le vieillard. La perte des dents, à une époque avancée de la vie, rend la mastication laborieuse et incomplète, surtout lorsque les dents qui restent à l'une et l'autre mâchoire ne se correspondent plus entre elles. Mieux vaut alors leur chute complète. Quand il en est ainsi, les gencives deviennent calleuses, et peuvent suppléer, dans une certaine limite, aux dents absentes. La mastication est pourtant toujours imparfaite et pénible. L'hygiène exige donc que le vieillard ait recours à la prothèse dentaire, mot harmonieux, d'invention moderne, et qui cache un art bienfaisant.
On ne saurait dire quel immense développement a pris de nos jours l'industrie de la fabrication et de la pose des dents artificielles, et l'on ne peut C{u'applaudir à la diffusion générale de cette excellente pratique. Remplacer avec le secours de l'art les dents que la nature a retirées à l'homme, par accident, par maladie, ou par l'effet de l'âge, est un artifice éminemment utile. On assure par ce moyen, l'intégrité des digestions, et l'on entretient l'estomac dans toute sa vigueur. L'emploi général des appareils dentaires a certainement contribué à prolonger, dans notre siècle, la durée moyenne de la vie.
Nous voici bien et dûment édifiés sur le rôle des arcades den-
taires dans l'acte de la mastication. Mais, pour qu'elles opèrent la mastication, il faut, de toute nécessité, que les arcades dentaires puissent à volonté s'éloigner ou se rapprocher : s'éloigner, pour laisser à la langue, aux joues et aux lèvres la possibilité d'amener l'aliment dans l'intervalle qu'elles laissent entre elles; se rapprocher, pour diviser cet aliment. Or il est bien évident que les arcades dentaires sont par elles-mêmes dépourvues de toute espèce de mouvement. Elles ne peuvent que suivre ceux qui sont imprimés à la mâchoire qui les supporte. Nous sommes donc naturellement amenés à étudier les mouvements de la mâchoire.
Nous avons dit déjà que la mâchoire supérieure est soudée au crâne. Il faudrait donc, pour qu'elle concourût à l'écartement des dents, qu'elle entraînât la tête tout entière avec elle. Aussi la mâchoire supérieure ne prend-elle presque aucune part à la mastication normale. Pour vous en convaincre, essayez de manger un instant en immobilisant la mâchoire inférieure sur un plan horizontal fixe, sur une table par exemple. Sans doute alors la tête pourra se rejeter en arrière, et avec elle la mâchoire supérieure ; mais on aura bientôt constaté combien un tel mode de 1 mastication serait défectueux et pénible. Normalement, la mâchoire inférieure est donc seule en jeu dans la mastication.
D'une manière générale, on peut dire que plus la mâchoire inférieure est mobile, plus la mastication est complète chez l'homme, qui, sous ce rapport, n'a rien à envier aux animaux lesmieux doués.
Les mouvements que décrit la mâchoire inférieure peuvent être ramenés à cinq. Ce sont des mouvements : l" d'abaissement, 2° d'élévation, 3° de projection en avant, 4" de rétraction, h" enfin de latéralité.
Quand on étudie chacun de ces mouvements chez l'homme et dans les différentes classes d'animaux, on est conduit à des considérations d'un très-réel intérêt quant aux rapports de ces mouvements avec le mode d'alimentation de l'animal qui les présente. Là où les mouvements d'abaissement et d'élévation de la mâchoire existent seuls , mais avec une très-grande vigueur, on peut affirmer que l'on a affaire à un animal se nourrissant exclusivement de viande, à un Carnivore. Là, au contraire, où prédominent manifestement les mouvements de latéralité, on est en droit de penser que l'on a affaire à un animal qui se nourrit exclusivement d'herbes, à un herbivore. Si
l'on voit prédominer les mouvements de projection en avant et de rétraction, c'est-à-dire les mouvements en vertu desquels les incisives se meuvent d'avant en arrière les unes au devant des autres, il s'agit d'un animal qui se nourrit de racines, d'un rongeur. Si enfin ces différents mouvements sont associés, on doit conclure à un mode d'alimentation mixte.
Ce dernier cas est celui de l'homme, qui, comme on le sait, est omnivore.
Des cinq mouvements de la mâchoire que nous avons signalés chez l'homme, les deux premiers, les mouvements d'ahaissement et d'élévation, sont de heaucoup les plus étendus, comme aussi les plus importants. Ce sont les seuls sur lesquels nous nous arrêterons.
Le nwuvement d'abaissé ment est celui en vertu duquel la mâchoire inférieure s'écarte de la supérieure. Le menton s'abaisse vers la poitrine, et il se fait entre les deux arcades dentaires une ouverture qui peut aller jusqu'à cinq ou six centimètres en avant, au niveau des incisives.
Faisons remarquer que cet abaissement pourrait être efîectué par le poids seul de la mâchoire. C'est ce qui arrive chez quelques personnes, pendant le sommeil. Dormir la bouche ouverte, c'est laisser la mâchoire inférieure obéir, sans autre puissance antagoniste, à l'efTet de la pesanteur.
Mais l'efTet de la pesanteur serait insuffisant pour produire l'abaissement de la mâchoire en vue de la mastication. Aussi ce mouvement est-il exercé par des puissances musculaires. Les muscles de la région supérieure et antérieure du cou [région sushyoïdienne) sont les agents essentiels de rabaissement de la mâchoire inférieure.
Le mouvement d'élévation^ en vertu duquel la mâchoire inférieure, préalablement abaissée, vient frapper sur la supérieure, estremaniuable par l'énergie avec laquelle peut se produire ce mouvement, lorsqu'il s'agit de proportionner la force à la résistance. Tout le monde a vu, sur les places publiques, quelques-unes de ces mâchoires intrépides, soulevant résolument, celle-ci une pierre d'un énorme volume, cette autre un poids de fer de 25, 30 et môme 40 kilogrammes. Le grand physiologisle Haller, qui était doué lui-même d'une mâchoire des plus vigoureuses, se plaît à citer, d'après les anciens auteurs, une série de tours de force de ce genre. Nous en remarc^uons un qui consiistait à enlever entre
les dents une table de six pieds de large, à l'extrémité de laquelle était suspendu un poids de cinquante livres.
Un célèbre physiologiste et mathématicien italien. Borelli.a évalué à dix-huit cents livres les forces que déploient les muscles masticateurs. Quelle que puisse être son exagération, cette évaluation est de nature à nous donner pleine confiance dans nos forces pour les besoins de la mastication.
Les muscles qui président spécialement au mouvement d'élévation de la mâchoire sont principalement le temporal et le masséter. On peut, sans être anatomiste, se rendre compte de leur position. Le muscle temporal est cette large masse charnue qui occupe, de chaque côté du crâne, la région à laquelle il a donné son nom [tempe ou fosse temporale), pour venir de là, en se rétrécissant graduellement, s'insérer à l'éminence osseuse qui termine en avant la branche de la mâchoire inférieure [apophyse coronoïde). Le masséter est cet autre muscle vigoureux qui, prenant son insertion fixe en haut, sur l'arcade osseuse que l'on remarque immédiatement au-dessus de la mâchoire inférieure [arcade zygomatique], recouvre toute la branche de cette mâchoire et occupe une notable partie de l'épaisseur des joues en arrière'.
On peut reconnaître, pendant la mastication, la contraction des muscles temporal et masséter à travers la peau qui les recouvre.
Comme l'énergie et le volume de ces muscles sont en rapport avec la puissance du resserrement des mâchoires, ils atteignent, chez les grands carnassiers, des proportions considérables. C'est ce qui explique la largeur de la tête de ces animaux. Si le lion a une large et puissante tête, c'est que les muscles qui président à la mastication sont chez ce carnassier d'un très-grand volume, et prennent une place correspondante sur sa tête osseuse.
Nous sommes entré dans d'assez grands détails sur la mastication, en raison de l'importance de cet acte physiologique. On peut dire, en etfet, d'une manière générale, que la digestion est d'autant moins laborieuse et d'autant j)kis productive, que la mastication a été opérée avec un plus grand soin. Elle est d'ailleurs nécessaire pour préparer le phénomène qui accompagne la mastication, c'est-à-dire V Insalivation.
1. Le lecleur est prié de se reporter, pour se rendre compte de la situation et de la force relative des muscles masséter et temporal, aux figures générales du chapitre IX (Mouvements) (pages 543 et suiv.), qui représentent l'ensemble du système musculaire.
INSALIVATION.
A mesure que l'alimenl est divisé par la mastication, il est mêlé, molécule à molécule, avec un liquide, la salive, mélangé d'une certaine quantité de mucus. L'imprégnation des parcelles alimentaires avec ce liquide mixte, déversé à l'intérieur de la bouche, constitue ce que les physiologistes appellent Y insalivation.
Le mucus de la bouche est une humeur visqueuse et gluante, provenant de la muqueuse buccale ^ Il est destiné uniquement à faciliter le glissement de l'aliment sur les parois pharyngiennes, au moment de la déglutition. Son rôle est donc beaucoup moins important que celui de la salive, qui seule doit nous arrêter.
La salive est un liquide transparent, inodore, plus ou moins filant, et qui exerce une faible réaction alcaline sur le papier rouge de tournesol. Ce liquide afflue dans la bouche à l'instant de la mastication. D'où vient-il ?
Cette question embarrassait fort l'un des plus célèbres anatomistes et chirurgiens du xvi« siècle, Fabrice d'Aquapendente, qui professa pendant cinquante ans l'anatomie à Padoue. Ayant sous les yeux un malade atteint de fistule salivaire, Fabrice d'Aquapendente se demandait d'où provenait le liquide qu'il voyait s'écouler sur la joue de son client, et il avouait sans détour son ignorance.
Fabrice d'Aquapendente, mort en 1619, n'eut jamais la clef de cette difficulté physiologique.
C'est au célèbre anatomiste danois Sténon que l'on doit la découverte de la véritable origine de la salive. Un anatomiste anglais, Thomas Wharlon, avait, il est vrai, décrit, dans son ouvrage Adenographia-, publié à Londres en 1656, un conduit
1. « Le mucus buccal, qu'on croyait autrefois dû à la sécrétion de glandules spé- « ciales, glandulcs mucipares. est, de même que tous les mucus quelconques de « l'économie, le résultat d'une sécrétion directe de la muqueuse et de son épithélium « en l'absence compiète d'organes glandulaires. La surface du chorion de la muqueuse « comprise dans les interstices des orifices glandulaires fournit les matériaux de pro- « duclion des mucus au\ cléments épilhéliaux qui les élaborent et en déterminent la « composition ; de sorte que le mucus est en réalité une sorte d'exsudation cpilliéliale.» (Eludes cl expériences sur la salive considérée comme aijent de la carie dcnlaire, par le docleur E. Magitol. Paris, 1860, in-8°, page 1."). — Lxlrait des Mémoires de la Société de Biûlof/ie.)
1. Adenoijrophia. sive fjlandularuïn lolius corporis dcscriplio. in-8. Londini,
INSALIVATION. 41
venant de la glande sous-maxillaire et aboutissant aux parois buccales, mais il avait méconnu le véritable rôle de ce canal ; car, malgré l'existence de ce conduit, auquel on donna son nom, et que Ton appelait le canal de W/iarion, l'anatomiste anglais attribuait aux nerfs la sécrétion de la salive.
Ce fut Sténon qui tout à la fois découvrit un des canaux excréteurs de la salive, c'est-à-dire le canal qui amène la salive de la glande parotide aux parois buccales, et qui, rectifiant l'erreur de Wharton, proclama que la salive avait pour glandes sécrétoircs les glandes sous-maxillaire et parotidienne. Dès lors on n'éleva plus aucun doute sur l'originedelasalive. On reconnut, d'un accord unanime, qu'elle était sécrétée par les glandes sousmaxillaire et parotidienne, et conduite dans la bouche par les canaux de \VJ\arton et de Sténon.
Le nom de Wharton a laissé peu de traces dans la science, mais celui de Sténon y brille d'un vif éclat. 11 ne sera donc pas sans intérêt de rappeler ici les principales circonstances de la vie de cet anatomiste, qui est célèbre dans l'histoire et par ses découvertes anatomiques et par l'esprit de prosélytisme dont il fit preuve, après sa conversion au catholicisme par Bossuet.
Né en 1631, Nicolas Sténon était fils d'un orfèvre de Copenhague. Il s'était adonné à l'étude de la médecine, dans sa ville natale, d'après les leçons de Thomas Bartholin et de Pauli. Après avoir été reçu docteur, il se rendit en 1661 à Leyde, où professait un habile anatomiste, François Sylvius. Il passa trois ans à se perfectionner, sous la direction de ce maître, dans la connaissance du corps humain. Il se rendit ensuite en Italie, et suivit à Padoue les leçons de Fabrice d'Aquapendente.
C'est en Italie que Sténon fit la découverte du canal parotidien. Il reconnut pour la première fois ce canal sur une brebis. Wharton et Bels avaient attribué l'origine de la salive et des autres humeurs aqueuses aux nerfs; Sténon démontra que la salive provenait des deux glandes parotidienne et sous-maxillaire.
Nicolas Sténon fit une autre découverte capitale en anatomie: celle du canal lacrymal. Le premier il reconnut le véritable trajet des larmes, qui vont de l'ceil aux fosses nasales.
Il fit ensuite des études approfondies sur le cœur. Il démontra que cet organe est un véritable muscle, composé de fibres charnues dans leur milieu, et se terminant par des tendons.
Après avoir passé quelques mois à Amsterdam, Nicolas Sténon se rendit à Paris, en 1664, où il suivit les leçons de chimie de Pierre Borel. Il assista aux assemblées de savants qui se réunissaient chez Thévenot, et qui furent le noyau de l'Académie des Sciences de Paris. Il lut dans une de ces assemblées un remarquable mémoire sur le cerveau, dans lequel il combattait un grand nombre d'idées fausses admises à cette époque sur la structure analomique de cet organe.
Pendant son séjour à Paris, Sténon se trouva en rapport avec Bossuet, qui essaya de le convertir à la religion catholique. Sténon résista, tout en conservant des doutes, qui germèrent bientôt dans son esprit.
Après un séjour de deux ans en France, Sténon se rendit à Vienne, puis en Hongrie, et revint en Italie, pour se mettre en rapport avec les diverses universités de ce pays. L'une des plus célèbres était celle de Padoue. Sténon s'y arrêta longtemps. Enfin le grand-duc de Toscane, Corne III, l'appela à Florence, le fit son premier médecin et lui confia l'éducation de son fils.
Ce fut pendant son séjour à Florence, à la cour de Côme III, que Nicolas Sténon, qui avait été ébranlé à Paris par l'éloquence de Bossuet, se mit à lire les livres catholiques. Les doutes de son esprit firent place à la conviction, et en 1669 il abjura publiquement la religion luthérienne.
Le roi de Danemark, Frédéric III, voulut rappeler dans ses États un homme qui illustrait son pays. Sténon promit de revenir, mais, comme le roi ne voulait point lui accorder l'entière liberté de conscience, il ne se rendit point à ses ordres. Christian V, son successeur, fut plus accommodant. Sténon revint donc à Copenhague, en 1670. Peu de temps après, il fut nommé professeur d'analomie à Copenhague, avec la liberté de pratiquer la religion catholique.
Cependant, comme il ne trouvait point en Danemark toute la liberté de conscience qu'on lui avait annoncée, il prit le parti de revenir à Florence, où il continua l'éducation du jeune prince, fils de Côme III.
L'état ecclésiastique ayant fini par le tenter, il fut ordonné prêtre, en 1677.
Peu de temps après, le pape Innocent XI le sacra, solennellement, évoque de Titiopolis, en Grèce (fig. 8). A partir de ce moment, Sténon s'adonna entièrement aux devoirs de l'épiscopat.
Fi?. 8, L'anatomiste Sténon sacré, par le pape Inocent XI, évêque de Titiopolis.