LE MAL DES AÊRONAUTES
dans toutes les cavités. Les crachements de sang, les vomissements de sang ou de matières alimentaires, les sueurs excessives, l'extravasation du sang par les yeux, les congestions pulmonaires, cérébrales, abdominales, sont le résultat de cette extrême diminution de la pression normale dans les régions de l'air situées à 7000 ou 8000 mètres.
Toutefois l'essoufflement qui accompagne l'accélération des mouvements respiratoires, ne devient sensible que si l'on s'élève très-haut et très-rapidement. Dans sa célèbre ascension aéroslatiquè du 16 septembre 1804, Gay-Lussac s'éleva , mais dans un intervalle de 6 heures, à 7016 mètres de hauteur. Sa respiration était gênée et très-accélérée; mais, comme il ne faisait aucun mouvement qui nécessitât des efl"orts, il supportait sans peine ces accidents, puisqu'il ne cessa pas d'enregistrer les indications des instruments de physique.
Les ascensions aérostatiques se faisant très-rapidement, l'observateur restant immobile dépense peu ou point de forces et il peut ainsi atteindre à de grandes hauteurs avant d'éprouver les troubles qui arrêtent bien plus bas celui qui s'élève, par la puissance de ses muscles, sur les flancs d'une montagne. 11 faudrait donc que les aéronautes, pour éviter les accidents de Tair, missent à s'élever le temps qu'on emploie à gravir les hautes montagnes.
Les nombreux voyageurs aériens qui de nos jours ont tant multiplié les ascensions dans les régions les plus élevées de l'atmosphère, ont étudié les phénomènes qui nous occupent sous toutes leurs faces, et bien constaté l'accélération considérable du nombre des inspirations et expirations quand on flotte à 5000 ou 6000 mètres au-dessus du sol. Ils ont reconnu en même temps qu'au delà d'une certaine hauteur dans l'atmosphère il y a un imminent danger pour la vie.
Dans l'ascension faite le 17 juillet 1862, MM. Glaisher et Coxwell atteignirent une élévation excessive, qui ne fut pas toutefois, et quoi qu'on en ait dit, exactement déterminée. Avant le départ, le pouls de M. Goxwell était à 74 pulsations par minute, celui de M. Glaisher à 76. A 5200 mètres, M. Glaisher comptait 100 pulsations, M. Coxwell 84. A 5800 mètres, les mains et les lèvres de M. Glaisher étaient toutes bleues, mais non la figure. A 6400 mètres, il entendit les battements de son cœur et sa respiration était très-gênée ; à 8850 mètres, il tomba sans connaissance, et
ne revint à lui que lorsque le ballon fut redescendu au même niveau. Son compagnon, M. Coxwell, était également à bout de forces et dans l'impuissance de se servir de ses mains. Heureusement, il eut !a présence d'esprit de tirer avec ses dents la corde de la soupape, qui donna issue au gaz, et le ballon se mit à descendre ^fig. 67^. Quelques heures après cet heureux exploit. M. Coxwell perdait connaissance, et cet évanouissement lui sauvait la vie.
Une triste catastrophe a prouvé que la mort est au bout de ces téméraires courses aériennes, si on les pousse au delà de 9000 mètres. On sait que le 15 avril 1875, les trois aéronautes Crocé- Spinelli, Sivel et Gaston Tissandier, ayant dépassé la hauteur que nous venons d'assigner, les deux premiers périrent, et le dernier n'échappa que par miracle au sort de ses compagnons.
M. Gaston Tissandier assure que l'excursion se serait terminée sans aucun accident, si les aéronautes, quand ils furent emportés vers les régions supérieures de l'air, avaient eu le temps ou la force de porter à la bouche le tube de caoutchouc al)Outissant à un ballonnet plein d'oxygène dont ils s'étaient munis. Mais à peine eurent-ils coupé les cordes qui retenaient les sacs de lest, que le ballon s'élança comme une flèche, et que la rapidité vertigineuse de l'ascension les surprit au point de leurôter tout sentiment et de leur enlever la force nécessaire pour prendre les ballonnets d'oxygène suspendus au-dessus de leur tête.
La figure 68 représente, d'après les souvenirs de M. Gaston Tissandier, la scène de mort qui suivit le mouvement d'ascension trop rapide auquel nous venons de faire allusion. Crocé-Spinelli et Sivel périrent asphyxiés; M. Gaston Tissandier resta évanoui, et la syncope qu'il éprouva et qui dura plus d'une heure, lui sauva l vie, car il reprit ses sens dès que le ballon fut redescendu dans des régions plus basses.
Nous venons de dire que la diminution de pression est la cause des liémorrhagies, des crachements de sang et des troubles de toute sorte qui saisissent l'homme transporté dans les trèshautes régions de l'air. D'après les expériences de M. Paul Bert, professeur au Collège de France, résumées dans son ouvrage, publié en 1878, La pression barométrique, il faudrait ajouter à cet élément la diminution de la tension de l'oxygène. Ce gaz ne pénétrant plus dans le sang et dans les tissus en assez grande quan-
Fig. 67. Accident arrivé à MM. Glaisher et Coxweii, dans leur ascension aérostatique
du 17 juillet 1862.