VARIATIONS DE LA CHALEUR
On sait que l'accès de fièvre intermittente se compose d'une période de frisson que suit une période de froid. Or M. Gavarret a constaté que dans la période de frisson, c'est-à-dire la première période de l'accès, alors que les malades grelottent, il existe une augmentation de température de 3 à 4 degrés. Dans la période de chaleur, la température peut s'élever de 6 degrés.
Dans une lièvre intermittente, en général, la température du malade est -f- 41° et -f 42'; dans une fièvre continue, elle est de -|- 42'>,8, Dans le choléra, au contraire, il y a une notable diminution de chaleur. MM. Girardin et Guimard n'ont trouvé chez un cholérique que-1-27%75 sous la langue, et aux pieds -j- 24%69.
Dans laphlhisie pulmonaire, la chaleur naturelle s'accroît sensihlement. Elle s'abaisse dans la paralysie. Mais des expériences faites par Becquerel et Breschet ont jeté quelques doutes sur ce dernier fait. M. Gavarret a expliqué ces contradictions en faisant remarquer qu'à l'entrée des malades à l'hôpital la température du membre paralysé est toujours inférieure de 1 à 2 degrés à celle du membre sain, mais que cette différence tend à disparaître quand la chaleur du lit permet une répartition plus uniforme de la température. On peut admettre, d'après cela, que les membres paralysés se refroidissent plus facilement que les membres sains.
On ne saurait donner d'explication plausible des variations de la température pendant les maladies. Il faut se bornera dire que la chaleur animale est sous l'influence du système nerveux, et que, le système nerveux étant profondément troublé dans les maladies, le calorique naturel doit subir des modifications correspondantes, mais dont il est impossible de trouver la clef dans l'état actuel de nos connaissances.
On peut se demander quelle est exactement la quantité de chaleur produite par le corps humain pendant un espace de temps déterminé, par exemple en vingt-quatre heures? Cette évaluation ne saurait être fournie par des expériences directes. On a donc essayé de l'évaluer indirectement.
Malheureusement, on a pris pour base de ce calcul la théorie de Lavoisier, qui attribue la source de la chaleur animale à la respiration seule, c'est-à-dire à la combustion directe de l'hydrogène et du carbone du sang par l'oxygène de l'air. On a déterminé la quantité de gaz acide carbonique exhalée en moyenne
dans la respiration de l'iiomme, et l'on a trouvé que l'homme adulte brûle, en 24 heures, en moyenne, 240 grammes de carbone. Connaissant la capacité calorifique du carbone, on en a déduit la quantité de chaleur développée par la combustion de cette quantité de carbone. On a fait le même raisonnement pour l'hydrogène du sang, et on a admis, d'après M. Dumas, que la quantité d'hydrogène brûlée par 24 heures par la respiration d'un homme adulte est de 20 grammes. De ces éléments réunis et de la capacité calorifique de l'hydrogène, on a déduit la quantité de chaleur développée pendant 24 heures par la combustion du charbon et de l'hydrogène du sang.
Mais ces calculs manquent de base, puisque la théorie de Lavoisier, qui attribue la source de la chaleur animale à la respiration seule, est aujourd'hui abandonnée, et qu'il est reconnu que la chaleur animale a pour source principale la nutrition et les sécrétions, sources scientifiquement insaisissables.
Par ces considérations nous croyons superflu de rapporter ici les chiffres que l'on trouve dans les ouvrages de physiologie concernant la quantité de chaleur produite par le corps humain dans l'intervalle de vingt-quatre heures, chiffres auxquels on ne saurait accorder confiance.
A quoi sert la chaleur produite par la respiration, la digestion, la nutrition et les sécrétions? D'abord à maintenir notre corps à la température de -\- 37°, qui est sensiblement plus élevée que la température moyenne de l'air dans tous les pays, ensuite àcompenser le refroidissement que produisent dans nos organes les boissons et les aliments pris à la température de l'air.
Mais notre calorique naturel a un troisième et plus important usage. Il se convertit en mouvement ; il est l'agent de la contraction musculaire. Expliquons-nous.
C'est une des plus belles conquêtes de la physique moderne d'avoir établi que dans la nature brute aucune force ne se perd. La chaleur animale est une force et elle ne se perd pas plus que toute autre force de la nature. La vapeur d'eau introduite sous le piston d'une machine à vapeur, quand elle se refroidit, se transforme en effort mécanique; ce qui arrive dans la nature brute se reproduit, d'après les travaux des physiciens modernes, au sein de nos organes.
Ce qui prouve que dans nos organes la chaleur sert à pro-
CONVERSION DE LA CHALEUR
duire le mouvement, c'est-à-dire se convertit en mouvement musculaire, c'est que, suivant l'état de repos ou d'activité du muscle, on constate la manifestation d'une quantité plus ou moins grande de chaleur, qui est reconnaissable par le thermomètre. Quand un muscle fonctionne, il est facile de constater que sa température est plus élevée que dans le repos,
Fiff.
Ascension au Mont-Blanc.
par suite de l'activité plus grande des phénomènes nutritifs dont il devient le siège.
M. Béclard a constaté, d'autre part, que la température du muscle s'accroît moins quand sa contraction est employée à produire un travail mécanique, que lorsque aucun travail n'accompagne sa contraction. C'est ce qui prouve, selon cet auteur, que l'augmentation de température indiquée par le thermomètre, quand la contraction est employée à produire un travail mécanique, n'est que le complément de la chaleur qui dans nos organes se transforme en travail.
Le docteur Lortet, aujourd'hui doyen de la Faculté des sciences de Lyon, fit, en 1869, une ascension au Mont-Blanc, dans laquelle il observa avec soin sur lui-même les effets physiologiques résultant de l'élévation. Il reconnut ainsi que, pendant qu'il montait, sa température baissait de 4 degrés, abaissement
Ircs-considérable, puisque les variations de la température animale sont, en général, très-minimes. Lorsqu'il cessait de monter ou do marcher, sa température se relevait et revenait au degré normal, ce qui prouve que le refroidissement observé pendant lascension n'était pas dû à la température ni à l'action de l'air froid, mais bien à l'exercice, au mouvement. Ce refroidissement tenait au travail musculaire, à TelTort mécanique de l'ascension, qui nécessitait la transformation en mouvement d'une si grande quantité de chaleur, que celle qui se montre au thermomètre à l'élat de liberté était considérablement réduite.
Le docteur Lortet, selon la recommandation des guides, prenait des aliments toutes les deux heures, et malgré ce surcroît de malériau\ olîerts à la production du calorique naturel, il ne parvenait pas ei produire la (juanlité de chaleur habituelle, par suite de la dépense considérable de forces que nécessitait la fatigue de l'ascension, jointe à la raréfaction de l'air des montagnes.
Ces observations sont si intéressantes et si originales, que nous donnerons ici un extrait du mémoire dans lequel l'auteur les a consignées.
Le docteur Lorlet fil ces observations dans deux ascensions successives, le 17 et le 27 août 1869. L'auteur s'exprime ainsi, en ce qui concerne la décroissance de lomi)ératur(' (pi'il constata pendant la marche ou l'ascension.
o La température intérieure du corps a été prise avec le plus grand soin aux différentes altitudes. Le thermomètre était placé sous la langue, l'orifice buccal étant toujours hermétiquement fermé et la respiration ne s'effectuant que par le nez. Le thermomètre employé était un maxima à inde.\ de Wallordin, permettant d'apprécier entre -j- 30 et -f- kO° les centièmes de degré. La présence de l'index rendait la lecture facile et empêchait toute erreur. L'instrument a toujours été laissé en place pendant quinze minutes au moins, temps bien plus que suffisant pour lui permettre d'atteindre sa hauteur maxima.
« A jeun et exactement dans les mêmes conditions, pendant la marche, la décroissance de la température intérieure du corps est très-remarquable : elle est à peu près proportionnelle à l'altitude à laquelle on se trouve. C'est ce qu'il est facile de constater par le tableau suivant, résumant les observations faites sur moi-même pendant mes deux ascensions au Mont- Blanc, les 17 et 26 août 1869.
«t On peut donc constater que, pendant les efforts musculaires de l'ascension, la température du corps peut baisser, lorsqu'on s'élève de 1050 à 4810 mètres, de 4 degrés centigrades, et même de près de 6 en négligeant
:8. 1.0 doclour Loriot oLseryant les cITcls de lascension des montagnes i^ur la (empei-alure du corps humain (27 août 1869].
CONVERSION DE LA CHALEUR
les fractions, abaissement énorme pour les mammifères, dont la température était réputée presque constante. Dès que Ton s'arrête pendant quelques minutes, la température remonte brusquement tout près de son chilTre normal ! Au sommet du Mont-Blanc cependant, où tout le monde éprouve un peu de malaise, il a fallu près d'une demi-heure pour que la colonne mercurielle atteignît sa hauteur habituelle.