‹ Connaissance de la déesseChapitre 6 sur 7 · LA VESTALE · texte numérisé non relu

LA VESTALE

Parfums mystérieux d'ombelles, Les appels d'un lointain été Me font rêver aux voluptés Des jeunes gens dans les javelles,

Des enfants qui glanent le blé.

Par des voix immatérielles Insinuant au cœur troublé Les désirs d'une vie réelle

Une magie qu'on ne sait plus, A mon anxieuse faiblesse Fait revivre les jours perdus

Enfouis aux âges révolus, 0 Vesta. puissante déesse, Quels destins me sont dévolus ')

Je songe a ces dernières rondes Où les prêtres d'Antinous Jouant avec mes tresses blondes Me dirent de leur voix profonde

Les rares faveurs de Vénus.

Mais je voilais ma gorge ronde Aux gais compagnons demi-nus De ma jeunesse vagabonde. . .

Depuis, distraitement complice Des ardeurs de la Pythonisse, A leurs noms soudain reconnus,

D'une question insidieuse J'évoque leur bouche rieuse :

Je sais ce qu'ils sont devenus.

Leur lèvre jointe à de plus folles, Le pin sacré vêtu de fer Les a vus. au bord de la mer.

Se livrer au Plaisir frivole.

Plus tard, gravi notre acropole.

Ils ont. à mon sourire amer Offert la colombe et l'obole :

J'ai scellé le lien de leur chair.

Us m ont fait bénir leurs compagnes, Ils m'envoient du fond des campagnes De beaux enfants chargés de thym :

Hélas ! la joie d'être féconde.

Moi qui voudrais porter un monde,

M est refusée par le Destin !

Tout m'est un piège clandestin.

Le parvis qui luit sous la flamme Est gravé des épithalames; Tant de lois, refrénant mes pleurs, Au brasier j'ai tendu la torche Des couples couronnés de (leurs :

Et quand ils ont passé le porche Les couples dansants et ravis, A leur foyer portant la flamme, Je foule aux pieds 1 épilhalame Et m'écroule sur le parvis !

Quand je rêve sur la terrasse, Plus que des murs et de l'espace.

De mes serments et de ma race, Prisonnière de ma blancheur:

Quand je vois le jeune faucheur Me faire du sentier qu'il trace.

Un signe amical et rieur ; Quand le soir mouillé de fraîcheur

Suscite parmi les colombes.

Entre les autels et les tombes, L Amour interdit a mon cœur,

Je sens dans mon àme de neige.

Lever le désir sacrilège

De connaître un autre Bonheur !

Pardonne ces troubles ardeurs...

Dis-moi d'où viennent ces impures,

Feu subtil dont je suis l'augure !

J'ai perdu les joies du sommeil

Pour te nourrir, Feu que j'adore !

0 toi qui fais lever l'Aurore.

Toi qui enfantes le Soleil.

Dissipe pour moi le mystère Et les désirs persécuteurs Qui profanent ton sanctuaire :

Toi qui sondes le fond des cœurs, Dis-moi quelle étrange fureur Me fait adorer leur morsure, Et pourquoi de cette blessure 11 ruisselle un espoir vermeil ! . . .

L'ardente chair ronge sans cesse Les durs serments quelle a juré, ^esta, ton visage sacré Sera-t-il sourd à ma détresse ?

Ha ! de la nuit enchanteresse, Soufflent les parfums exécrés :

Ils osent tenter leur caresse Sur ce cœur qui t'est consacré î

\ iens ! viens au secours de mon âme ! J'offre de l'encens à ta flamme Rigido comme la vertu.

Mais elle tremble sur sa tige :

Si le Feu cède à ce vertige.

0 Mère, pardonneras-tu?

Ton rude silence m'affole:

Des victimes cjue je t'immole Et de ton l'eu jamais éteint J'ai favorisé mes paroles,

Pourtant, livrée à mon Destin, Parmi ce peuple de symboles, Depuis le soir jusqu'au matin, Dans les ténèbres des coupoles

Où ce feu jette sa lueur.

Transie et tremblante de peur, J'ai besoin d'un soutien, Aïeule...

Privée du secours précieux.

Si désolée d'être si seule, Dois-je implorer les autres dieux?

J'attends en vain que tu t'animes A esta, viens en aide à ma foi !

Pour que tu descendes des cimes J'ai dit des prières sublimes,

Baisse les veux sur mon émoi :

In dieu noir surgi des abîmes Bouleverse mes sens intimes.

Sa frénésie s'agite en moi.

Il me tourmente sur ma coucbe, Son baiser déchire ma bouche.

Il attise mes seins ardents,

Et sous son étreinte farouche Hérissée au doigt qui me touche Mon cri expire entre mes dents î

Hâte ta clémence, o Divine!

Ton secours ne m'est pas venu :

Sous d'impalpables mains félines, Effleurant déjà ma poitrine

Je sens un péril inconnu, Hâte ta clémence, ô Divine. . .

Ces caresses que je devine Font se panier mon ventre nu.

Je défaille. .. Haï quel est cet étre;

Quel invisible me pénètre?

Mes veines charrient des glaçons :

Pourtant je brûle. . . Ah ! je suis lasse, Une Pâleur ronge ma face...

O Vénus, est-ce la rançon?...

To you hladl\

La fluidité de mes limbes Se colore aux rayons d'un nimbe Et la teinte des fleurs du lin Décerne au fantôme félin De ce désir qui veut éclore La séduction d'une aurore Attentive aux portes du ciel. Il se condense comme un miel.

Enfouie au velours de l'arbre .

La vasque blanche de ce marbre, Vaporeux vaisseau marginal, Reflète son corps virginal ; De toute mon âme hagarde,

De tous mes yeux, je le regarde; Mon cœur palpite sous ses pas ; A peine de tendres lilas Ont-ils dévoilé sa ligure Et je saigne d'une blessure...

L'émerveillement du péril Que ce visage puéril Distille de l'ove ambiguë Convie mon àme à la ei<nië ; Je crains un appel de ses veux.

Mais l'inconnu prestigieux Ne m'a pas tendu le calice ; Tel qu'une déesse propice, Il sort du nuage léger.

Comme il grandit, cet étranger !

Pour quelle pressante aventure A-t-il revêtu son armure?

Sur sa tête, d'un geste fier, 11 verrouille un casque de fer.

Désir, n'es-tu qu'une chimère?...

Sa magnificence éphémère

Ne trompe pas mon œil subtil ;

Mais hélas I cela suffit-il ?

Les promesses qu'il me murmure

Ont la chaleur d'une morsure

Et vont au delà des linceuls,

Eu moi qui me sentais si seul,

Par la vertu de leurs antiennes

Susciter des magiciennes

Que, seul, pouvait apprivoiser

L'espoir de ténébreux baisers...

Filles de mes sens, chambrières, Quelles noueuses lisières A-t-il fallu pour me lier?

Humble animal familier, Gisant comme femme en gésine, Vous m'accablez de la famine, Et j'ai confondu par vos soins Vos penchants avec mes besoins.

Dans notre domaine sensible.

Issu par des voies invisibles.

D'une accolade irrésistible, Tu nous allâmes de plaisir,

Tu promets des peines terribles Ou des joies qu'on ne peut saisir Et tu nous presses de choisir :

Tu nous dévastes, ô Désir!

Mais pourquoi, soudain téméraire Tant j'ai le besoin de rêver, Sans te demander de lever

L'impénétrable visière, Suis-jc prêt à courir la terre Par les plus dangereux sentiers !

ôi

Est-il murmure à mon oreille Plus doux que ceux de notre accord?

Tandis que je t écoute encor Tu me dévoiles des merveilles :

L'indécis Avenir sommeille, Son éther illuminé d'or, Flottant dans la sphère vermeille, Offre l'amas de ses trésors

Au chœur des troubles Rêveries :

Chacune y prend ses pierreries Du diamant noir au saphir ;

Dans leur miroir pur de vestige Le Futur tremble sur sa tige ; Il sait nos Destins, ô Désir !

L incertain m'est une geôle, Désir anxieux de mon sort, Ravis à ses horizons d'or Ce dormeur aimé des symboles.

Au sortilège de l'essor, Le songe clos d'un vœu frivole Banni de mes limbes, s'envole Et tu le suis, conquistador!

Mais soucieux de ma requête, Commençant par moi ta conquête, Ton regard est si radieux

Qu il illumine d'une flamme Le doux abandon de mon àme A ta bravoure, ô jeune dieu î

DO

Le beau périple où tu m'entraînes, Sinueux comme une toison, Mène une chaîne qui m enchaîne Aux victimes de ton poison ;

Nous reverrons leurs horizons, Nous boirons aux mêmes fontaines, Dans cette éternité lointaine D'où tu lis surgir les Saisons...

Sinon toi, quel divin mystère Du néant aspira la Terre, Anima l'homme et le roseau?

Et ta forme fut la première

Où se révéla la lumière,

Quand l'Esprit flottait sur les eaux.

Jeune roi chargé de puissance, Tendresse de l'insouciance, Source vive de tout émoi, Tes langueurs désarment les Lois

La misérable expérience Ne saurait pas vivre sans toi Qui fais fleurir une espérance Et nous séduis, ô jeune roi!

Du Plaisir la trouble harmonie Et la savoureuse agonie Forment ton objet ambigu ;

Ah! nous éprouvons qu'il espère D être atteint... rit! et s'exaspère Du poignard rêvé plus aigu !

0 condottiere impitoyable, J'adore l'instant redoutable Où tu t'élances pour bondir :

Ah ! comme il frémit ce Plaisir !

11 va, se hâtant, rectihgne, Et toi, tu infléchis ta ligne, Ton caprice oblique se tend ; Le courbe remous du sillage Aspire a joindre son rivage, Nos efforts se font plus ardents ; Sous cette étreinte indéfinie,

Mon âme s'extasie ravie.

Tu veux qu'il exhale sa vie Et tu m'entraînes haletant, Dans une course infatigable Jusqu'à l'hallali délectable...

Tu m'as promis son foie sanglant.

A quels ardents pèlerinages

As-tu soumis notre courage !

Nous domptons nos frémissements,

Nous pénétrons aveuglément

Au puits où tu nous fais descendre...

Ha!...

\ous n'y trouvons qu'une cendre Dont le goût soulève le cœur. . .

Tu nous as promis le Bonheur !

Tu n'as servi que 1 indigence A notre espoir déconcerté.

Du Luxe et de la Pauvreté, 0 fîisr selon 1 Antiquité.

Tu as berné notre innocence, Ton père ne ta rien laissé, Que le besoin de l'abondance.

\ous t'avons suivi en silence.

Nous l'aurions fait jusqu'à la mort Tu es si beau, tu es si fort !

Déçus des longues patiences,

\ ois comme nous sommes lassés :

Témoigne-nous de l'indulgence. . .

Fais-nous oublier ce passé î

Hélas î ta rancœur solitaire Blesse même l'amour naissant ; Tu souffles une haleine amère, Et si, parfois, plus caressant,

Tu veux embellir nos chimères, Offrant divers à chaque amant Les traits d'un visage troublant, Tu changes l'amour en tourment..

Ainsi la pauvre àme varie Dans les mortelles rêveries Que tu lui suscites, Désir;

Belles Amours, Pensées profondes, Ah î que d'ardentes vagabondes S'épuisèrent à te saisir ! . . .

Pouquoi Désir. Désir trompeur.

Pourquoi de ces vives couleurs Revêtir l'infâme pâleur Où dort la glace des mirages ?

Pourquoi susciter le courage?

Pourquoi Désir . Désir trompeur, Tuer la bienfaisante peur Qui. par un battement de cœur,

Créant d'haletantes images, Signale le danger happeur?

Libérés de ton esclavage,

Crois-tu Désir, Désir trompeur.

Que le dégoût de la torpeur Nous résignerait à ta rage?

Tu nous reprends et tu nous laisses î Tu semblés trouver une ivresse, Loin d'atténuer les discords, A faire, entre l'àme et le corps,

Une antinomie de caresses ; Dans les plus apaisants décors, Tu te repais de nos détresses, Tu nous reprends et tu nous laisses !

Tu joins avec malignité L'instinct passager du mobile A la soif de pérennité,

Lame rebelle au corps docile, Et ris des éternels serments Toi qui nais éternellement!

ai

Qui vaincra ton charme morbide ?

Si mon àme comme un bolide, S'échappait dans 1 éther fusant, Si, glissant soudain dans 1 espace, Elle ne laissait comme trace Qu'un souvenir d'éclair luisant, Ha ! le plus ardent des délires Et le plus dévorant des cris Nourri de larmes et de rires Et de toi désormais dépris, Quelle envolée dans nos cieux gris !

Comme une chose vagabonde Frôler les terres et les mondes, Se projeter vers 1 infini ; Etre un volontaire banni, Un fou violeur d'azur vierge, Sauter les rives et les berges, Ignorer limites et freins, Bondir dans des sphères sans lins, Troubler des rondes inconnues Et les Pléiades toutes nues Et les Soleils jamais lassés !

Moi !... glacé contre F air glacé, Faire jaillir des étincelles De cet éther en mouvement, Sous mes baisers ! comme un amant Et, nous frottant au firmament, Nous éparpiller en parcelles...

Ah! que deviendrais-tu, Désir?

Certain de pouvoir t' assouvir, Ton pouvoir ne serait qu'un leurre Puisque tu mourrais en naissant ; Et moi, je saurais, connaissant Le bonheur que tu me procures.

Régler à mon gré l'aventure, Et. pour accroître mon plaisir, Dans cette ivresse que j'assume, Mettre une goutte d'amertume Comme d un secret élixir.

Ah ! que deviendrais-tu. Désir?

Hélas î tu saurais me saisir. . .

Que peut te faire mou vertige, Ma chasse aux désirs renaissants ?

Si je ne suis plus qu'un passant Dont il ne reste pas vestige, Empoisonnant mes souvenirs, Tu m'inspireras le désir D'interrompre ma parabole, De voir ces mondes que je frôle Sans espoir d'y jamais venir. . .

Hélas î je ne peux pas choisir î Pour t' échapper, ô notre Maître, Puisque, parmi tous ces désirs, Il n'en est pas qui puisse naître,

11 ne me reste qu à mourir...

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