OU AVEC DESSINS ET ESTAMPES AJOUTÉS
Le collectionneur recherche non seulement les beaux livres illustrés, mais encore il fait exécuter des dessins spéciaux, et rassemble les gravures de toutes sortes qui se rapportent à l'œuvre d'un auteur préféré. Les
♦ Cf. Charles Blanc, Grammaire des Arls du Dessin. Archïlecturo, sculpture, peinture, jardins, gravure en pierre fine, gravure en taille-douce, eau-forte, manière noire, aquatinte, gravure en bois, camaïeu, gravure en couleur, lithographie. Nouvelle édition, revue et augmentée d'une table analytique. Paris, H. Laurens (1890), gr. in-8 jésus, orné de 300 gravures.
livres illustrés, qui datent presque de renfance de l'imprimerie, se sont développés de plus en plus et ont atteint des perfectionnements qui en font des œuvres d'art. Dans la gravure sur bois comme dans la tailledouce, pour l'eau-forte comme pour la manière noire et le burin, il existe des travaux de premier ordre. Par les procédés photographiques appliqués à l'illustration du livre, on est parvenu à l'expression de la réalité et à la reproduction servile des scènes les plus diverses, en même temps que la typographie a réalisé des merveilles de tirage aux teintes les plus variées.
Parmi les estampes rares, il convient de citer les portraits gravés par Ficquet, qui vivait vers la fin du xviir siècle. Ces portraits représentent, pour la plupart, des personnages français : Descartes, Corneille, La Fontaine, Bossuet, Boileau, Fénelon, Molière, etc. L'énuraération de 46 portraits gravés par cet artiste se trouve dans le Catalogue de la bibliothèque crun amateur de A. Renouard; et ce bibliographe mentionne que le portrait de Boileau n'a pas été terminé, et qu'il est devenu presque introuvable.
« J'ai eu le bonheur, écrivait-il, d'en avoir eu huit épreuves, que m'avait offertes Ficquet. J'ai de même eu son Bossuet, plus rare encore, et dont j'ai sauvé quelques épreuves au moment où il allait en allumer sa pipe. Il avait de l'humeur contre ce portrait, et il voulait n'en point laisser de traces parce qu'il avait crevé la planche à force de refaire et d'effacer. Le Fénelon fut aussi mis hors de service, mais d'une façon un peu plus brusque. Réparant ce portrait déjà fatigué, et voulant lui donner plus de ressemblance, il s'impatienta
(le ne point réussir à son gré, prit un clou et fit un grand trou au milieu du cuivre. »
Si l'on excepte le portrait de Mme de Maintcnon, qui est le chef-d'œuvre de Ficquct, les portraits exécutés par cet artiste pourraient en général être plus ressemblants, mais la plupart se recommandent par une délicatesse admirable qui fait qu'on les recherche plus que beaucoup d'autres d'une ressemblance plus exacte.
Quelques beaux livres ont été 'documenlés par des amateurs ; et, parmi ceux qui méritent de fixer l'attention, nous citerons :
A. — Un exemplaire des Contes et Nouvelles en vers, par M. de La Fontaine. Amsterdam (Paris, Barbou), 1762, 2 tomes dont on avait formé 4 vol. in-8.
Il n'existe aucune comparaison à faire entre les gravures qui décorent cette jolie édition, et l'innombrable multitude de vignettes exécutées pour Arnaud, Dorât, et tous les faiseurs d'iiéroïdes, qui pendant vingt années occupèrent les crayons des Gravelot, des Eisen, des Cochin, des Marillier, etc. Cette suite assez nombreuse est, sans contredit, le meilleur ouvrage d'Eisen ; les compositions, quoique dans le goût de ce temps, y ont moins d'afféterie, et plus de grâce que beaucoup d'autres du même dessinateur. La gravure de l'ensemble est généralement bonne ; le texte est fort bien imprimé par Barbou; et cette édition, l'une des plus richement ornées, est encore actuellement la plus jolie que nous ayons de ces Contes.
L'exemplaire documenté avait été choisi parmi plusieurs en feuilles, et, comme aux gravures de l'édition on en avait ajouté un grand nombre d'autres, nous
croyons devoir, à titre d'exemple, faire l'énuméralion de toutes les épreuves bien ou mal à propos rassemblées dans ces quatre volumes véritablement uniques.
1" Les gravures sont celles que s'était réservées Aliamet, habile graveur, à qui l'on doit les plus jolies pièces de cette collection.
2° La plupart des eaux-fortes; il en manque à peine huit. Cette réunion était d'autant plus curieuse qu'à l'époque où cet exemplaire fut formé on ne s'était pas encore avisé de spéculer sur les états. Le graveur en lirait quelques épreuves, souvent même une seule, pour se rendre compte de son travail.
. 5« Beaucoup de planches en épreuves doubles et mômes triples, ayant des différences soit dans la gravure, soit seulement dans les noms des artistes; toutes ces variations antérieures au tirage de l'édition.
4» Presque toutes les estampes qui furent refusées, et remplacées par d'autres, parce que l'exécution, ou môme le dessin n'en avait pas été trouvé correct. Elles sont au nombre de vingt-cinq.
5° Seize dessins par Eisen, sur vélin, à la mine de plomb, d'une partie de ces gravures supprimées,
6*^ Les fleurons par Choffard, tirés sur papier blanc, en double, à côté des mômes tirés sur les feuillets de texte; plusieurs sont répétés avec des différences.
7" La plupart des eaux-fortes de ces fleurons, recueil unique, tiré pour l'usage de Choffard.
S*' Trois épreuves différentes des portraits par Ficquet : l** celui de l'édition, très beau; 2" le môme avant la lettre, et bien terminé ; pièce d'une extrême rareté, que nous croyons unique; 5'^ celui de la deuxième
planche, de môme avant la lettre et très beau. A celui d'Eisen, aussi par Ficquet, est ajoutée une épreuve d'ébauche.
9" Plusieurs portraits de La Fontaine, par Le Mire ; pour les Fables gasconnes de Saint-Aubin, grand et petit, par Ribault; médaillons de Pauquet et de Gaucher, imprimés en divers endroits du livre; Arioste par Ficquet, avant la lettre ; Boileau par Saint-Aubin ; le môme par Ficquet, fort rare.
10« Les dix estampes in-8, par Moreau le jeune, prises de l'édition en six volumes, avant la lettre, et tirées sur papier de Chine.
i 1° Tous les prospectus et avis imprimés, relatifs à cette édition.
Certains exemplaires, de ces Contes de La Fontaine, d'une reliure assez riche en maroquin, sont quelquefois annoncés comme étant des quarante donnés par les fermiers généraux qui se les étaient réservés ; et comme devant contenir de doubles estampes qui ne sont pas dans les autres exemplaires.
On sait que les exemplaires remis aux fermiers-généraux, qui firent exécuter l'édition à leurs frais, et ceux qu'ils employèrent en présents, n'ont pas une estampe de plus que les autres, mais ils ont une reliure particulière, uniforme pour les ornements de dorure, et très reconnaissables. Ils sont sans doute des premières épreuves; mais ce mérite ne peut ôlre celui de quarante exclusivement, toute planche bien gravée donnant en très belles épreuves un nombre beaucoup plus considérable. Les estampes, que l'on rencontre en plus dans quelques exemplaires, sont celles qui furent refusées
par les éditeurs, presque toutes parce qu'elles ont été jugées d'une mauvaise composition, ou mal dessinées; et quelques-unes parurent trop libres.
B. — Un exemplaire des Baisers*, suivis du Mois de Mai, poème, avec le supplément contenant les imitations des poètes latins. Paris, 1770, in-8, fig. Grand papier de Hollande.
Dans cet exemplaire, on trouve les dessins originaux, jolies productions d'Eisen, avec une double suite des estampes, d'épreuves tirées à part sur papier blanc, et bien plus belles que celles du livre, la plupart des eaux-fortes et un portrait de l'auteur.
C, — Un exemplaire des Fables ou Allégories philosophiques, par Dorât. Paris, Delalain, 1772, 4 volumes in-8.
C'est presque uniquement pour les nombreuses gravures, dont fort prudemment leur auteur a pris soin de les décorer, que les Fables de Dorât trouvent accès dans la bibliothèque de quelques amateurs; et encore ces petites estampes, si soignées, si mignardement élégantes,
* Dorât s'était ruiné pour les gravures qui décorent ses œuvres, afin de les rendre plus vendables. C'est tout ce qui les fait rechercher de nos jours, et il paraît qu'au xvni^ siècle il en était ainsi : le fait suivant le confirme.
Le papa Auvet, ci-devant libraire à Évreux, se trouvait chez Delalain en même temps que Dorât faisait visite à son éditeur; entre un amateur (?) qui, sans doute, savait qu'il y rencontrerait l'auteur des Baisers; il demande les œuvres de Dorât, on les lui apporte. « Combien? — Trente hvres. » Il paye et demande des ciseaux. Delalain surpris, ne se dérangeant pas, l'acheteur insiste, on lui apporte enfin les ciseaux demandés. 11 ouvre les volumes et enlève les gravures. Delalain lui dit : « Monsieur, que faites-vous? — Je prends ce qu'il y a de bon dans l'ouvrage. »
Le père Auvet, qui racontait celte anecdote, disait : Je ne savais quelle contenance tenir.
[i-]'^. ^7. — Frontispice, dessin original de Charles Kisen.
ig. bs. — lioiilitopice du Catalogue des pierres gravées du Duc d'Oilcan-^
ont-elles, dans la plupart des exemplaires, le défaut d'ôtre fort mal tirées.
Ce qui fait le principal mérite de cet exemplaire, c'est qu'il contient les estampes en épreuves d'artistes, imprimées sur papier blanc avant le tirage à grand nombre de l'édition, ainsi que la plupart des eauxfortes et la nombreuse collection des dessins originaux, qui est sans contredit, la plus agréable et la plus variée de toutes les productions du spirituel et trop souvent incorrect Marillier.
D. — Un exemplaire des Choix de Chansons mises en 7nusi(jur^ par M. de La Borde. Paris, 1775, 4 vol. in-8.
Cet ouvrage est encore un de ces recueils dont les estampes font toute la recommandation. Si La Borde ne s'était pas brouillé avec Moreau, après l'achèvement du premier volume, entièrement dessiné et gravé par lui, les quatre seraient de la môme main; et un recueil de cent estampes, toutes dessinées et gravées par un homme aussi supérieur, serait un monument de gravure vraiment remarquable. Cet exemplaire est en premières épreuves, avec les vingt-cinq figures de Moreau, en double avant la lettre, avec vingt-trois des eaux-fortes.
On pensera peut-être que voilà bien des avant la lettre, bien des eaux-fortes pour les mômes livres, et que toutes ces prétendues curiosités y sont multipliées au point d'y avoir môme perdu ce mérite factice de rareté. Sans doute, au moment de la publication, rien n'a été si facile que de prendre les meilleurs exemplaires de ces estampes, et môme de faire tirer exprès des épreuves dans des formats et sur des papiers particuhers; mais, la publication une fois faite, et les plan-
elles délniites, toutes ces combinaisons de fantaisie sont dés lors impossibles, et chacun des exemplaires ainsi documentés, s'il est arrangé avec quelque goût, conserve une grande importance.
« Les amateurs qui rassemblaient toutes les gravures, les notes, billets, autographes concernant leurs auteurs de prédilection, sont en assez grand nomibre. Un adorateur posthume de Mme de Sévigné est littéralement mort pour elle, comme cette jeune fille qui mourut d'amour pour Télémaque. Il avait élevé un monument unique à l'objet de son culte fétichiste, et mériterait, auprès de Monmerqué, une petite place dans l'ombre de la statue de Sévigné. Il s'appelait Charles- François Alliot de Mussey, et occupait le poste de directeur des douanes à Montpellier. C'était un de ces curieux éblouis, bonnes gens qui amassent et se ruinent pour la postérité. Il avait fait monter in-folio un exemplaire des lettres de Mme de Sévigné, édition Grouvelle, la meilleure avant celle de Monmerqué, et qui, par les notes et par la méthode, avait commencé à sortir de ligne. Miniatures, dessins originaux, portraits, gravures de prix, et jusqu'à des émaux de Petitot, le Raphaël microscopique ; autographes se rattachant de près ou de loin à son idole, il avait tout recueilli, tout accumulé entre les feuilles, collé sur les marges, ajusté sur la reliure de son exemplaire. Quand il ne pouvait acquérir la propriété d'un autographe, il en faisait calquer un fac-similé par Dien, le graveur de lettres, et il bourrait ses volumes de ces fac-similés, exécutés sur
A UN BIBLIOPHILE. — CHAFITUH NKIIVIKME. 173
papier fin du temps de la Restauration, ou môme sur papier vélin, inconnu au temps de Louis XIV. C'est ainsi qu'il avait fait contrefaire innocemment des lettres de Corhinelli et de Mme de Sévigné à M. de Guiltaut, ot qu'on a vu passer de temps à autre, dans les ventes, de ces trompe-l'œii qui ne trompaient personne. Pour son compte, c'étaient de purs souvenirs, et il ne tenait à donner le change à qui que ce fût. Pour bien connaître les châteaux jadis « honorés par les pas, éclairés par les yeux » de sa divinité ; pour se familiariser avec les sites rendus intéressants par quelque souvenir de la marquise, il avait parcouru la Bourgogne, la Bretagne, la Provence ; il avait consulté dévotement les traditions locales, il avait fait dessiner tout sous ses yeux, et son Sévigné monstre, comme l'appelaient ses amis, s'était enrichi des fruits innombrables de ses pieux voyages. Ce qu'il engloutit d'argent dans ce gouffre, où souvent des estampes d'une haute rareté n'entraient que mutilées, comme on entrait mis à la mesure dans le lit de Procuste, est à peine croyable. A l'exemple du bon La Fontaine, qui s'en allait demandant à un chacun : « Avez-vous lu Baruch? » M. de Musscy avait toujours son admiration sur les lèvres, et les moins lettrés autour de lui savaient sa passion pour la marquise de Sévigné. Aussi un bonhomme de paysan des environs de Montpellier disait-il un jour h Creuzé de Lesser : « Quel brave homme que ce M. de Mussey ! je me jetterais au feu pour lui. C'est dommage qu'il se laisse ruiner par une vieille marquise. Oh î si je la tenais! » Et de fait, le pauvre digne curieux, épuisé, ruiné par son livre, fut à la fin réduit à le vendre par volume. C'était dé-
chirer son âme feuille à feuille. Et quand le dernier tome, son dernier ami, eut quitté ses mains, on ne revit point M. de Mussey : il n'était plus*.
« Si le goût préside au choix des illustrations, si l'on sait ne pas se contenter d'à peu près, on forme des recueils vraiment piquants. Armand Berlin, du Journal des Débats^ cet homme de tant de goût et de sens, avait des modèles achevés de livres ainsi décorés. L'ancien conservateur de la bibliothèque de l'Arsenal, une des colonnes de la Quotidienne sous la Restauration, un des intimes causeurs du grave causeur Chateaubriand, Soulié, père de M. Eudoxe, ancien conservateur de la galerie de Versailles, avait illustré avec un bonheur inouï les Historiettes de Tallemant des Réaux, au point d'en faire un exemplaire merveilleux, unique, qu'il serait impossible de refaire aujourd'hui, tant il l'avait enrichi de portraits et de vues rarissimes, rassemblés à l'époque où l'on trouvait encore. Charavayaîné, si connu par son commerce d'autographes, avait illustré avec vme profusion sans exemple les trente volumes de Vllistoire des 'Français de Sismondi, Y Histoire de la Révolution française et celle de V Empire de M. Thiers, enfin V Histoire parlementaire de Bûchez et Roux. Charavay avait, pour son propre compte, ses goûts curieux. Il était à la source et se servait le premier. Ses additions en portraits, scènes historiques et autographes aux livres de Sismondi et de Thiers, ne vont pas à moins de trois mille cinq cents pièces dans chacun de ces ouvrages. Il s'en faut peu que les illustrations de VHistoire parlementaire
* Cf. Feuillet de Conçues. Causeries d'un curieux. Paris, Henri Pion, 1862-1868, 4 vol. in-8" cavalier.
A UN BIBLIOPHILE. — CHAPITRE NEUVIÈME. 175 n'arrivent au m(^me chiffre. Ce sont des recueils réellement précieux à raison de l'importance ou curiosité relative des documents. »
Le curieux le plus célèbre, le plus ingénieusement passionné d'illustrations dans les livres, a été, avec M. de la Jarrielte, de Nantes, le comte de Saint-Mauris, de Nancy, qui a donné une bonne traduction de Dante, et a présidé avec distinction l'Académie de Lorraine. Pas de classique où il n'eût glissé à grands frais des estampes et des portraits en façon de commentaire. Il avait entrepris l'illustration d'un Voltaire et y avait sacrifié plus de vingt mille francs. C'était un vrai panthéon d'au moins douze mille huit cents figures.
Dans un travail sur YJlluslroinanie*, Octave Uzanne indique comment les amateurs s'y prennent pour rassembler les gravures et former, pour ainsi dire, un nouvel ouvrage : « La coutume d'illustrer certains ouvrages de plusieurs séries de vignettes, d'estampes diverses et de portraits variés, ne remonte pas à la plus haute antiquité; c'est au fameux Dibdin, croyons-nous, que nous devons cet art aimable qui prit naissance en Angleterre et s'y affirma vers 1850 ou 1855.
« Plusieurs bibliomanes de la Grande-Bretagne s'appliquèrent, vers cette époque, à orner d'une façon toute nouvelle l'Histoire nationale du célèbre Macaulay d'après le procédé suivant, que nous avons lu, décrit dans un numéro du Chambers Journal.
* Il faut tout d'abord se procurer deux exemplaires de l'ouvrage. — On coupe le premier feuillet de l'exem-
* Cf. Octave Uzanne. L Hluslromanie. {Misrellanées bibliographiques.) Paris, pMouard Rouvcyrc, 1878, in-8 carré.
plaire n" 1, afin de l'appliquer sur une grande feuille de papier très fin avec des marges fort larges. De cette façon, le verso du feuillet est perdu et l'on doit avoir recours au second exemplaire. — On prend des feuilles in-folio, parce que le format de Vlllsloire nationale de Macaulay ne permettrait pas l'insertion de gravures tant soit peu hautes ou larges.
« C'est ici que commence la tâche la plus difficile : pour illustrer un volume, il faut se procurer un portrait gravé de tous les personnages qui y sont mentionnés. Si Macaulay raconte une bataille, s'il parle d'une entrevue, s'il fait le récit d'une fête, il faut se procurer par tous les moyens possibles, per fas et nefas^ une gravure de tous ces événements et l'insérer en son lieu et place.
« Un exemple à l'appui : Macaulay (I"^ partie, 1*^'' vol.) cite dans une seule demi-page, à propos de l'éloquence de la chaire en Angleterre, le nom de vingt-deux grands dignitaires ecclésiastiques, et mentionne douze églises, deux universités et trois cathédrales; voilà donc trenteneuf gravures nécessaires pour quinze ou vingt lignes d'impression. Ajoutons à cela des vues, des devises, des armoiries et môme des autographes; les quatre tomes de VHistoire d' Angleterre arriveront ainsi à former plus de cent gros volumes in-folio.
« L'illustration d'un livre dans ces conditions prend les proportions d'une véritable manie furieuse ; le procédé, bon en lui-même, est déplorable dans une conception aussi extravagante, car un amateur, pour enrichir un seul et même exemplaire, pille, arrache, déchire, coupe, taille ou détruit de bons et charmants vieux
volumes, pour y puiser les différentes gravures qu'il compte utiliser. Lord Spencer, pour illustrer son Décaméron, dépensa près de cent soixante guinées, et sir George Freeling, non content de faire avec trois exemplaires de ce môme ouvrage dix forts volumes, y joignit encore deux nouveaux tomes de supplément pour les autographes et dessins, ainsi qu'un atlas de grandes planches *.
c Les bibliophiles français comprennent avec un sens plus rassis, et avec un goût peut-être plus sûr, l'art d'illustrer certains ouvrages ; ils agissent avec moins de fougue et avec plus de délicatesse que leurs confrères d'outre-Manche, et ajoutent modérément des suites d'épreuves bien choisies, des portraits fins, gracieux et dignes d'intérêt, aux livres qui en sont dignes; en un mot, ils se gardent bien d'ensevelir le texte sous une avalanche de gravures diverses et incohérentes. Tous les ouvrages ne se prêtent pas aux illustrations et toutes les éditions ne sont pas faites pour en recevoir ; il faut le plus souvent un guide sûr qui apprenne à connaître, à chercher, à trouver et à choisir les suites d'estampes qui conviennent et s'adaptent à un exemplaire de telle édition ou de tel format**.
« Ici surtout et plus qu'en toute chose, un amateur doit se mettre d'accord avec le temps ; il ne doit point
* Cf. Journal des Débats, Oclobre 1856.
♦* Le Manuel de V Amateur d'illustrations, gravures et portraits pour l'ornement des livres français et étrangers, par J. Sieurin, Paris, Adolphe Labitte, 1874, in-8°, est un guide pour les amateurs de livres à vignettes, indispensable pour l'illustration des livres français et étrangers. Il renferme, sur les difTérenls états des suites de figures, de curieux détails que M. Sieurin seul connaissait, et pcutôtre illustré de planches détachées.
se hâter de faire laver, encoller et relier les livres qu'il pense orner de vignettes nouvelles ; un jour, il trouvera un élément d'illustration sur lequel il ne comptait pas, le lendemain ce sera une nouvelle découverte et ainsi de suite. L'art d'illustrer soi-même un volume réclame plus qu'un sentiment éclairé, plus qu'un goût délicat, qu'une éducation particulière de l'œil, il demande un travail de patience et d'investigations quotidiennes; ce n'est pas tant sur les quais qu'un bibliophile saura découvrir des eaux-fortes avant la lettre et... après la pluie, c'est plutôt dans les bons catalogues, dans les cartons de certains petits marchands, dans les éditions dépréciées, dans des lots de gravures disparates, dans tous les bazars de bric-à-brac enfin, où les productions de l'art échouent pêle-mêle.
« Les ouvrages les plus faciles et les plus intéressants à illustrer sont les Mémoires, les Histoires de France en général, ou de la Révolution en particulier, les grands Écrivains de notre littérature et les principaux maîtres de la littérature étrangère.
« Un amateur joindra, par exemple, à la grande édition in-S*^ des Lettres de madame de Sévigné, les vingtcinq superbes portraits de personnages historiques gravés au burin par Céroni d'après les Émaux de Pet%tot\ pour les Historiettes de Tallemant des Réaux, il saura choisir une centaine des vigoureuses figures de Desrochers, ainsi que plusieurs fins chefs-d'œuvre de Ficquet et de Savart ; pour les Mémoires de Saint-Simon, il prendra tout ce qu'il rencontrera sous la signature de Marcenay ou de Gaucher ; pour la Correspondance de Grimm, il compilera les portraits gravés dans l'œuvre
blonde des Saint-Aubin, des Lemire, des Leveau, des Janinet et des de Launay. S'agil-il d'illustrer Corneille? Voici trente-cinq vignettes de Gravelot, format in-S", vingt-quatre compositions et deux portraits de Moreau, dans le magistral format in-4», enfin dix-sept vignettes in-i2, de Devéria, pour les chefs-d'œuvre de Pierre et Thomas Corneille. Veut-on ajouter des suites à Molière? Il n'y a que l'embarras du choix. Des artistes de talent, anciens et modernes, nous offrent des sujets incomparables et finement exécutés qui peuvent tous être insérés dans un format in-8"*.
« Le grand in-8*' est le format le plus propre à recevoir des estampes de toutes sortes; on pourrait ainsi recueillir, pour les seuls Contes de La Fontaine, les suites de figures d'Eisen, de Marillier, de Moreau, de Duplessis-Bertaux, de Tony Johannot, de Devéria, de Hersent, de Bergeret, de Granville et autres.
c L'Histoire de France de MM. Michelet, Guizot ou Henri Martin est aisée à orner des soixante-six portraits de rois par Desrochers qui se trouvent facilement; les seize vignettes de Duplessis-Bertaux, fort jolies de composition et d'exécution et dont aucun iconographe ne fait mention, conviennent admirablement à Y Histoire de la Révolution française-, nous citons ces suites d'estampes au hasard et au courant de la plume, car il faudrait plusieurs volumes « qui restent à faire », pour donner un simple aperçu des œuvres remarquables qui se prêtent à la plus gracieuse Illustromanie. »
* Diins la savante Iconographie Moliéresque de M. Paul Lacroix, nous trouvons plus de soixante suites de figures importantes pour illustrer les œuvres de Molière.
Il existe des ouvrages qui ont une plus grande valeur, par certaines particularités ne se trouvant pas dans les exemplaires d'édition de même date, ce sont :