III. Si des personnes recommandables et instruites
demandent à y pénétrer, un des membres de la société devra leur servir d'introducteur, mais leurs valets resteront à la porte.
IV. Chaque membre conservera sa clef de la bibliothèque avec soin, et ne la prêtera à personne.
V. En aucun temps on n'apportera ni feu ni lumière dans la bibliothèque.
VI. On ne devra emporter de la bibliothèque aucun volume sans le consentement de la société.
VII. Avant de placer un volume sur un pupitre pour s'en servir, on commencera par en enlever la poussière; on s'en servira honnêtement, puis on le remettra fermé à sa place.
VIII. Il est interdit d'écrire sur les volumes, d'y faire aucune rature, d'y plier aucun feuillet.
IX. Qu'on écrive ou qu'on lise, on ne doit interrompre personne, soit en causant, soit en marchant.
X. Autant que possible, le silence doit régner dans la bibliothèque, comme en un lieu auguste et sacré*.
Michel-Ange Tamburini, général de l'ordre des jésuites , dans une lettre en latin , datée de Rome , 8 mai 1727, et adressée au père Laguille, à Paris, rappelle le règlement qui doit être observé sévèrement dans la bibliothèque du collège de Clermont (depuis, Louis-le-Grand); nous en donnons la traduction des articles les plus importants :
« 1° Quiconque aura des livres extraits de la biblio-
* Cf. Ulysse Robert : Recueil des lois, décibels, ordonnances, arrêtés, circulaires, etc., concernant les bibliothèques publiques, communales, universitaires et populaires..., Paris, H. Champion, 1883, in-8°. — Franklin, Les anciennes bibliothèques de Paris, Paris, Imprimerie nationale, 1867-1875, 3 vol. in-4".
thèque devra les y rapporter huit jours après les avoir empruntés;
« 2° On devra donner au bibliothécaire, dans l'espace de quinze jours, le catalogue de chacun des livres qu'on aura eu la permission d'emporter dans sa chambre à coucher;
« 3" On ne devra jamais emporter de livres de la bibliothèque dans la demeure de sa famille ;
« 4° Ceux qui prendront des livres de la bibliothèque devront se souvenir du précepte qui prescrit de noter sur un registre destiné à cet usage le nom du livre, le leur, et le jour où ils ont emprunté l'ouvrage;
« 5** Quand quelqu'un sortira du collège ou y décédera, tous ses livres seront donnés au préfet delà bibliothèque et mis à la disposition de tous;
« 6° Il convient que les livres soient réunis, mis en ordre, qu'on en fasse le catalogue, et que quelqu'un soit préposé à leur garde. »
Plusieurs auteurs se sont indignés contre la maladresse et la barbarie avec laquelle on traite les livres ; voicid'aprèsl'excellente traduction faite parM.Cocheris, comment Richard de Bury s'exprime, à ce sujet, dans son Philobiblion * : « D'abord que les étudiants mettent
* Vers le milieu du xiv= siècle, Richard de Bury, qui fut successivement évêque de Durham (1333), grand-chancelier (1534) et trésorier d'Angleterre (1356), donna en Europe le second exemple d'une bibliothèque publique, en fondant à Oxford un établissement qu'il dota de riches revenus et auquel il donna tous les livres qu'il avait rassemblés à grands frais de tous les pays, et qu'il voulut, suivant son expression, rendre communs à tous les écoliers et aux étudiants de toute l'université. Son traité, le Philobiblion, est un livre très peu lu et il est peut-être, depuis le moyen âge, le plus ancien traité de bibliographie que l'on connaisse. — En 1440, Humphrey dit le Bon, duc de
A UN BIBLIOPHILE. — CHAPITRE PREMIER. 63 une sage mesure en ouvrant ou en fermant les livres, afin que, la lecture terminée, ils ne les rompent pas par une précipitation inconsidérée, et qu'ils ne les quittent point avant de remettre le fermoir qui leur est dû,
Fig. 79. — Intel..
Bibliolhùque Bodléienne à l'Université d'Oxford.
car il convient de conserver avec plus de soin un livre qu'un soulier. Il existe, en effet, une gent écolière fort mal élevée en général, et qui, si elle n'était pas retenue par les règlements des supérieurs, deviendrait bientôt fière de sa sotte ignorance. Ils agissent
Glocester, donna, environ 600 volumes à l'Université d'Oxford . Le bâtiment où était renfermée cette collection fut réparé et augmenté, en 1597, par sir Thomas Bodley, qui donna à l'Université sa bibliothèque, et lui légua une propriété dont le revenu devait être appliqué à des achats de livres et de manuscrits et aux réparations de l'édifice.
avec effronterie, sont gonflés d'orgueil et quoiqu'ils soient inexpérimentés en tout, ils jugent de tout avec aplomb.
« Vous verrez peut-être un jeune écervelé, flânant nonchalamment à l'étude, et tandis qu'il est transi par le froid de l'hiver, et que, comprimé par la gelée, son nez humide dégoutte, ne pas daigner s'essuyer avec
son mouchoir avant d'avoir humecté de sa morve honteuse le livre qui est audessous de lui. Plût aux dieux qu'à la place de ce manuscrit on lui eût donné un tablier de savetier! Il a un ongle de géant, par-
Fie, 80. — Exemple condamnable r ^ j' j i
de la manière de tenir un livre. fumé d une odeur puante,
avec lequel il marque l'endroit d'un plaisant passage. Il distribue, à différentes places, une quantité innombrable de fétus avec les bouts en vue, de manière à ce que la paille lui rappelle ce que sa mémoire ne peut retenir. Ces fétus de paille que le ventre du livre ne digère pas et que personne ne retire, font sortir d'abord le livre de ses joints habituels, et ensuite, laissés avec insouciance dans l'oubli, finissent par se pourrir. Il n'est pas honteux de manger du fruit ou du fromage sur son livre ouvert et de promener mollement son verre tantôt sur une page, tantôt sur une autre, et, comme il n'a pas son aumônière à la main, il y laisse les restes de ses morceaux. II ne cesse dans son bavardage continuel d'aboyer contre ses camarades et, tandis qu'il leur débite une
foule de raisons vides de tout sens philosophique, il arrose de sa salive son livre ouvert sur ses genoux. Quoi de plus ! Aussitôt il appuie ses coudes sur le volume et, par une courte étude, attire un long sommeil ; enfin, pour réparer les plis qu'il vient de faire, il roule les marges des feuillets et les déchire, au grand préjudice du livre.
« Mais la pluie cesse et déjà les fleurs apparaissent sur la terre; alors notre écolier, qui néglige beaucoup plus les livres qu'il ne les regarde, remplira son volume de violettes, de primevères, de roses et de feuilles; alors il se servira de ses mains moites et humides de sueur pour tourner les feuillets ; alors il touchera de ses gants sales le blanc parchemin, et parcourra les lignes de chaque page avec son index recouvert d'un vieux cuir; alors en sentant le dard d'une puce qui le mord, il jettera au loin le livre sacré, qui reste ouvert pendant un mois, et est ainsi tellement rempli de poussière, de petits gravats, qu'il n'obéit plus aux efforts de celui qui veut le fermer.
« Il y a aussi des jeunes gens impudents auxquels on devrait défendre spécialement de toucher aux livres, et qui, lorsqu'ils ont appris à faire des lettres ornées, commencent vile à devenir les glossateurs des magnifiques volumes que l'on veut bien leur communiquer, et où se voyait autrefois une grande marge autour du texte : on aperçoit un monstrueux alphabet ou toute autre frivolité qui se présente à leur imagination et que leur pinceau cynique a la hardiesse de reproduire. Là un latiniste, là un sophiste, ici quelques scribes ignorants font montre de l'aptitude de leur plume, et c'est I 9
ainsi que nous voyons très fréquemment les plus beaux manuscrits perdre de leur valeur et de leur utilité.
« Il y a également de certains voleurs qui mutilent considérablement les livres, et qui, pour écrire leurs lettres, coupent les marges des feuillets en ne laissant
Fig. 81. —Vue perspective de la Bibliothèque Sainte-Geneviève (1692).
que le texte, ils arrachent même les feuilles de garde pour en user ou en abuser. Ce genre de sacrilège devrait être défendu sous peine d'anathème.
« Enfin, il sied à l'honnêteté des écoliers de se laver les mains en sortant du réfectoire, afin que leurs doigts graisseux ne tachent point le signet du livre ou le feuillet qu'ils tournent. De plus, que l'enfant larmoyant n'admire point les miniatures des lettres capitales, de peur qu'il ne pollue le parchemin de ses mains humides, car il touche de suite à ce qu'il voit. Que désormais
A UN BlBLiOPUlLK. — CHAPITRE PRExMIER. 67 les laïcs, qui regardent indifféremment un livre renversé comme s'il était ouvert devant eux dans son sens naturel, soient complètement indignes de tout commerce avec les livres. Que le clerc couvert de cendres, tout puant de son pot-au-feu, ait soin de ne
Fig. 82. — Vue de l'une des travées de la Bibliothèque Sainte-Geneviève.
pas toucher, sans s'être lavé, aux feuillets des livres ; mais que celui qui vil sans tache ait la garde des livres précieux *.
« La propreté des mains, à moins qu'elles ne soient galeuses ou couvertes de pustules, convient aussi bien aux écoliers qu'aux livres. Toutes les fois que l'on remarque un défaut dans un livre, il faut y porter remède au plus tôt, car rien ne grandit plus vite qu'une
♦ Psaume xiv, 2.
déchirure, et la fracture qui est négligée un moment ne se répare dans la suite qu'avec dépens. »
A côté de ces écoliers qui auraient eu, peut-être, quelque excuse à faire valoir, on ne peut que blâmer les conservateîirs de la Bibliothèque de Subiaco pour le peu de soins qu'ils ont des livres et des manuscrits dont ils sont les dépositaires; il existe aussi une espèce particulière de gens sans ordre et sans soin*, considérant le livre comme un hochet propre à se distraire.
Jules Janin, dans L'Amour des livres, les a peints avec esprit et verve : « Nous avons naturellement en grande horreur et dans le plus profond mépris, disait-il, les bonnes gens qui vont pensant : « Ma foi ! que le livre soit riche ou pauvre, entier ou déchiré, qu'il ait appartenu à madame de Sévigné ou à Bélise ; qu'il sente l'œillet ou le graillon, l'ambre des courtisanes ou le parfum léger de l'honnête fen^me, c'est toujours un livre.... Et peu m'importe, après tout, qu'il vienne du Louvre ou du Pont-Neuf! » O l'exécrable opinion! la monstruosité misérable! Et quoi de plus bête, enfin, que ces façons de lire et d'agir? — Ça vous est égal, messieurs les lecteurs sans odorat, de tenir dans vos mains mal lavées un bouquin taché de lie, où la fille errante et le laquais fangeux ont laissé la trace ineffaçable de leurs doigts malpropres et de leur tête mal peignée? Ça vous est
* Que répondre, écrit M. leD-^Arnim Graesel, dans son Manuel de bibliothéconomie, à ceux qui ne considèrent les mesures de propreté que comme une élégance superflue ? Il suffît, croyonsnous, pour leur prouver qu'ils se trompent et pour les convaincre que la propreté est une des conditions sine qua non de la conservation des livres, de leur montrer l'un quelconque de ces malheureux volumes, qui, pour avoir trop longtemps croupi dans la saleté et la poussière, sont aux trois quarts détruits.
Fig. 83. — Les conservateurs de la Bibliothèque de Subiaco.
égal de feuilleter une senline et de respirer à chaque page une abominable exhalaison d'écurie ou de mauvais lieu? Ces tristes messieurs et ces sottes femmes, les non difficiles, appellent « livre » une loque infecte, un haillon qui n'a plus de nom dans aucune langue. Ah fi I je ne voudrais pas lire dans ces pages souillées même les plus belles pages de l'esprit humain. Non ! pas même Priam aux pieds d'Achille et pleurant « sur les mains qui ont tué son fils », Euripide amenant Iphigénie à l'autel, Anacréon sous sa vigne ou le cyclope de Théocrite contemplant les flots de ton rivage, ô Sicile!
« Il n'y a rien de beau et de bon. rien d'héroïque et de grand dans un livre humilié, sali, plein de vilenies et d'immondices, voire dans quelqu'une de ces publications achetées par un idiot, doré sur tranche (on parle ici du livre et non pas de l'homme), ou toute autre impureté ; et quiconque nous dira ce refrain bête : « Ça m'est égal ! », celui-là ne sait pas lire.
€ Il n'a lu que des journaux de cabaret, des romans de cabinet de lecture ou l'histoire de Cartouche et de Mandrin.
« Demandez-lui en même temps si ça lui est égal de donner le bras à quelque femme suspecte, qui s'en va par la rue en traînant la savate, le jupon crotté et le nez au vent. Demandez-lui si ça lui est égal, à luimême, une tache à son habit et des trous à ses bottes.
« Non, non, les honnêtes gens, les gens qui se respectent ne tomberont jamais dans la possession de ces livres crapuleux. Ils les laisseront dans leur fange et dans leur abomination, non loin des cartonnages de ces bandits armés du ciseau, qui ont causé plus de
dégâts que les ravageurs armés de la torche. — Un digne ami des livres respectera ses heures d'étude et de loisir; il se croira tout simplement déshonoré de réunir tant de souillures, en de si tristes enveloppes, à toutes les fleurs du bel esprit. Il faut à l'homme sage et studieux un tome honorable et digne de sa louange. Il ne saurait s'accommoder de ces imprimeries bâtardes, où le hasard est le prote, où l'aventure est la brocheuse, où le relieur compte sur la marge ajoutée au prix de son travail; où rien ne tient, ni le papier, ni l'encre, et pas même le fil cousant l'un à l'autre ces feuillets où l'esprit fait une tache, où le génie est un trou.
« Ces réimpressions de nos chefs-d'œuvre , pleines de fautes, disons mieux, pleines de crimes, il y a pourtant des gens qui les achètent et qui les font relier en basane par des cordonniers manques dont on fait des relieurs! Ces livres ainsi bâtis, qui puent la colle et l'œuf pourri, que le ver dévore, et qui tournent au jaunâtre, grâce aux ingrédients de paille et de bois pourris par lesquels le chiffon de toile est remplacé, ces misérables in-octavo, l'exécration du genre humain lettré, il y a cinquante imbéciles, cinquante ignorants, autant d'usuriers, plusieurs idiots, vingt repris de justice, et de graves filles de joie un peu lettrées, sans compter une douzaine de marquises de nouvelle édition, qui les enferment avec soin dans une bibliothèque richement sculptée.
« Ellesfermentleurbibliolhèqueàla clef, et à double, à triple tour, comme si quelqu'un voulait leur dérober leur Voltaire en quatre-vingts volumes; leur Jean-Jacques Rousseau-Touquet, leur Buffon, leur d'Alembert,
leur Biographie infamante, et le monceau de romans en vingt tomes illustrés parles illustrateurs du Juif-Errant ou de Crédit est mort ! — « C'est un ornement, disentelles, une bibliothèque, et ça peut servir. » — Ça ne sert qu'à le déshonorer et à prouver que tu es im imbécile, ignorant et mauvais lecteur que lu as toujours été! »
En fait de soins à donner aux livres, nos pères avaient appris, par expérience et par une longue pratique, comment il fallait préserver ces « bons amis »
de toute blessure, de toute souillure, de toute atteinte nuisible.
Après J . Janin, après Richard de Bury, après Darche, nous citerons un article du Library Journal de New- York, ayant pour litre : Ce qu'on ne doit pas faire avec les livres. « Ne pas lire au lit ; ne pas faire d'annotations à moins qu'on ne soit un Coleridge; ne pas faire de cornes à ses livres; ne pas couper brusquement les livres neufs: ne pas écrire son autographe sur les litres; ne pas faire à un livre d'un dollar une reliure I 10
Fig.84. — Chaire [loiir lire au lit (xvi* siècle). Troisième période de la Renaissance.
de cinq dollars; ne pas mouiller le bout de ses doigts pour tourner plus facilement les feuilles; ne pas lire à dîner; ne pas confier des livres précieux à des relieurs inhabiles; ne pas couper les livres avec les doigts; ne pas poser à plat les livres ouverts ; ne pas laisser tomber sur ses livres la cendre des cigares; ne pas fumer, ce qui vaut mieux, en lisant, car cela nuit à l'acuité de la vision; ne pas détacher les gravures des titres des livres anciens; ne pas placer les livres contre le visage; ne pas faire sécher les feuilles dans les livres; ne pas placer de rayons au-dessus des becs de gaz; ne pas tenir les livres par la couverture ou par les plats; ne pas éternuer sur les livres; ne pas arracher des feuillets de garde; ne pas acheter des livres de rebut; ne pas nettoyer les livres avec des torchons sales; ne pas remplir de livres les buffets et les tiroirs; ne pas faire relier ensemble des livres différents ; n'enlever, sous aucun prétexte, les planches ou les cartes d'un livre ; ne pas couper les livres avec des épingles à cheveux; ne pas faire relier les livres en cuir de Russie ; ne pas placer les livres sous les tables et les chaises mal calées; ne pas lancer les livres après les chats et les enfants; ne pas briser le dos des livres en les ouvrant sans précaution; ne pas lire les livres trop près du poêle ou du feu, ni en hamac ou en bateau; ne pas laisser les livres prendre l'humidité *. »
Tous ces préceptes sont précis et nets, ils sont vrais et on ne peut guère y ajouter !
Nous mentionnerons à l'appui de ces leçons de goût, de véritable amour des livres, et comme exemple de * The Library Journal. New-York. — Tome II, n' 4.
bon ordre, les bibliothèques des équipages de la floUe, dont tous les livres sont bien entretenus, classés avec soin, et dont les écritures qui se rattachent à la comptabilité sommaire dont ils font l'objet sont toujours en bon ordre et à jour.
La commission centrale observe d'ailleurs avec une grande attention les renseignements qui lui sont fournis, par les rapports des commissions locales, au sujet des préférences qui se manifestent chez les lecteurs, et elle y a égard dans ses travaux.
En dehors de cette constatation de l'empressement des hommes à fréquenter la salle de lecture pour se distraire, il est une tendance qui se manifeste de plus en plus, c'est celle qui les porte à rechercher dans la salle de lecture non plus seulement la distraction , mais les moyens de développer leur instruction et surtout leur instruction professionnelle. Ils demandent des ouvrages relatifs aux machines marines, au pilotage, à la navigation, ainsi que des collections des divers manuels en usage dans les équipages de la flotte, et des cartes marines.
Après cette initiation au sens du livre, à sa manipulation et aux soins dont il doit être entouré, nous allons parler de la bibliothèque, de son agencement extérieur et intérieur et aussi de sa construction.
Les anciens renfermaient leurs bibliothèques dans des armoires adossées aux murs, comme elles le sont habituellement chez nous, ou bien placées au milieu des salles, de façon que l'on pût tourner autour. Les armoires-bibliothèques, dit L. Lalanne, étaient .souvent en bois précieux, avec des ornements en ivoire et en
verre; le marbre cl môme l'or étaient employés pour décorer les salles où elles étaient placées. Les habiles architectes, selon Isidore de Séville, ne doraient pas les plafonds des bibliothèques, parce que l'éclat de l'or peut nuire aux yeux; ils les pavaient en marbre vert, couleur qui est salutaire à la vue. Dans les bibliothèques un peu considérables, les armoires étaient numérotées, et les livres catalogués.
Les armoires destinées aux livres carrés renfermaient des rayons à rebord formant plusieurs étages de plans inclinés, sur lesquels les livres étaient placés à plat, à côté les uns des autres, occupant ainsi une place égale à leur largeur. La tablette sur laquelle les titres des volumes étaient inscrits, se trouvait quelquefois audessus de l'armoire, exposée ainsi à tous les regards *.
Pour décorer les bibliothèques on y plaçait aussi les portraits et les statues des hommes célèbres. « Je ne dois pas, dit Pline l'Ancien, omettre ici une invention moderne**. Depuis quelque temps on conserve dans les bibliothèques, en or, en argent, ou du moins en airain, les bustes des grands hommes dont la voix immortelle retentit dans ces lieux; et même, quand leur image ne nous a pas été transmise, nos regrets y substituent les traits que notre imagination leur prête ; c'est ce qui est
* E. Werdet. Histoire du livre en France. Paris, E. Dentu, 1861. In-18.
** Pour se former une idée des Armarium librorum chez les anciens, on peut examiner les dessins donnés par G. Pancirol, dans la Notice des dignités de l'Empire (Notitia dignitatum utriusque imperii orientis scilicet occidenti ultra arcadij honoriique tempora). — Pag. 254. De Armariis librorum hic a notitia representatis. Genevœ, 1623, in-folio, et ceux reproduits par Schwartz, dans son traité : De re librarin.
Fig. 83. — Armoire à livres, d'après une peinture du Bas-Empire.
arrivé pour Homère, et, certes, je ne conçois pas de plus grand honneur pour un mortel, que ce désir qu'éprouvent des hommes de tous les siècles de savoir quels ont été ses traits. L'usage dont je parle fut établi à Rome par Asinius Pollion, qui le premier, ouvrant une bibliothèque publique, rendit le génie des grands hommes le patrimoine des nations. Je ne pourrais dire si les rois d'Alexandrie et de Pergame, qui se disputèrent la gloire de fonder des bibliothèques, n'ont pas fait la même chose avant nous*. »
La disposition adoptée par les amateurs de Rome**, pour loger les livres, était assez ingénieuse. Tout d'abord ils choisissaient une pièce donnant au levant : petite, simple, d'un jour discret ou quelquefois même presque obscure, cette pièce était garnie de riches rayons généralement construits en bois précieux ou
♦ Cf. histoire naturelle, I, xxxv, c. 2, traduction de M. Gueroult.
** C'est surtout à Rome que vous auriez trouvé, au commencement de l'ère chrétienne, de riches dépôts de livres, formés et organisés par des savants, qui n'étaient pas encore des linguistes de profession, comme nous disons aujourd'hui, mais qui s'intéressaient à des ouvrages écrits en des langues très diverses. Les auteurs étrusques avaient fourni leur part aux richesses de la bibliothèque dont César confia le soin au premier érudit de son temps, Terentius Varron. Après la conquête de l'Afrique sur les Carthaginois, on avait rapporté de ce pays des livres écrits en langue punique, c'est-à-dire phénicienne, particulièrement des traités d'agriculture, qui furent bientôt traduits en latin pour l'usage des Romains; mais la Grèce surtout inondait les marchés de Rome par l'abondance de ses produits; et, la littérature romaine rivalisant de fécondité avec celle des Grecs, il avait fallu créer, dans les principales bibliothèques de Rome, deux départements, comme on dirait aujourd'hui, l'un pour le grec, l'autre pour le latin, dont chacun avait son conservateur. E. Egger, Histoire du livre depuis ses origines jusqu'à nos jours. Paris, (s. d.) In-18.
rares : cèdre, ébène, chêne, bois à essence forte ou parfumée, ornés d'incrustations en ivoire ou en métal.
'Fig. 86. — Reconstitution de la Bibliotlièque d'un Romain.
C'est sur ces rayons que les volumina étaient couchés, tandis que les codices, appelés libri à partir du iv^ siècle, étaient placés debout. De chaque volumen s'échappait un morceau de parchemin sur lequel se
trouvait inscrit le titre ou la partie de l'ouvrage, si ce dernier en formait plusieurs. Afin d'éviter toute confusion, chaque ouvrage contenant plusieurs parties : tomes, livres, volumes, dirions-nous aujourd'hui, se trouvait renfermé dans une cassette, une « capsa » (voir fig. 5), chaque tome étant écrit sur un parchemin séparé et formant, par conséquent, un rouleau différent. Voici la description que Pline le Jeune nous donne de la bibliothèque installée dans sa maison de campagne du Laurentin : « A l'angle, il y a une chambre en forme d'abside dont les fenêtres reçoivent successivement le soleil à tous les degrés de sa course. On a inséré dans le mur une armoire qui me sert de bibliothèque et qui contient, non les livres qu'on lit une fois, mais ceux qu'on relit sans cesse ». Plus rares étaient les livres et les amateurs pendant la rude période du moyen âge*, temps des guerres barbares, des combats singuliers,
* Dans son État des sciences sous Charlemagne, l'abbé Jean Lebeuf mentionne que déjà, à cette époque, la disette des livres lit un tort considérable; Alcuin lui-même en était dépourvu, et ne citait beaucoup d'auteurs que de mémoire.
Dans un endroit, il se plaint qu'il manque en France de plusieurs livres de belles-lettres qu'il avait en Angleterre; il dit ailleurs qu'il n'a point les ouvrages de Pline. Ici, il cherche le traité de saint Augustin; là, son exemplaire des Lettres de saint Grégoire le Grand le jette dans une méprise, faute d'en avoir eu plusieurs pour voir la différence, et reconnaître que le sien n'était pas complet. On lisait les auteurs païens dans les écoles de l'ordre de Cluny.... On y regardait cette étude comme fort propre pour l'intelligence des livres saints; et, pour se servir du langage de Jean de Sarisbery, ils cherchaient l'or de la sagesse, à l'exemple de Virgile, dans la boue d'Ennius. Mais, quoiqu'il y eiit des maîtres et des écoliers pendant le xi" siècle, la science de ce temps là ne pouvait pas être fort profonde : le nombre des livres était encore trop petit pour former de vrais savants.... Les maîtres n'étaient pas moins rares que les livres.
et où les nobles, les riches étaient d'une ignorance plus profonde que dans le clergé et certaine partie du peuple. Alors les livres se trouvaient seulement dans les couvents, les écoles épiscopales et aussi dans les bibliothèques. A l'origine de cette période, les livres, comme les bijoux et tous les objets précieux, étaient renfermés dans des coffres en chêne massif, aux pentures de métal très ouvragées; c'étaient, pour ainsi dire, les meubles qui, avec le vaste lit et les escabeaux, tenaient lieu de mobilier. Charles Lucas, auquel nous empruntons ces renseignements, ajoute ceci : < Pendant presque tout le moyen âge, et au commencement de la Renaissance, les bibliothèques particulières des grands seigneurs, alors composées d'un fort petit nombre d'ouvrages qu'ils emportaient avec eux dans leurs voyages et leurs expéditions mihtaires, ont dû être contenus dans des coffres comme leur vêtement et leur argenterie *. » Au moyen âge, des Leutrin ou Lectrum** d'un méca-
* Un compte des Archives nationales (J. 961, n" 105) nous apprend que Claude Chappuis, bibliothécaire de François I", emballa des caisses entières de livres qui devaient suivre le roi durnat ses voyages.
** — 1006. Pulpitum ex xre deauralo fabrefactum, in quo evangelium in missa canebatur. (Ann. Ordini S. Bened. ap. Mabillon.) — 1080. Pulpitum gallice letrum et nota quod pulpitum est assensus graduum ad locum ubi legitur, quia letrum sive analogium est id super quod ponilur liber. (Dict. Joh. de Garlandia). — 1248. Ki velt faire i letris porsus lire évangille, ves ent ci le mellor manière que jo sace : ves ent ci le portrait. — Enmiliu des iij colonbes doit avoir une verge qui porte le pumiel sor coi li aile siet — Par chu fait om dorner la teste del aquile vers le diachene kant list le vangile (Villars de Honnecourt). — 1363. Un lestrin de bastons et pièces quarrées, d'argent blanc, à mettre soubz un livre, poise xxi marcs, ij onces (Invent, du duc de Normandie). — 1380, Un letrin de fer, ouvré à fers de moulin (Inventaire de Charles V).— 13P9. Un letrin en façon d'un coffre
nisme ingénieux, permettaient de pouvoir feuilleter, dans les salles d'études et sans les déplacer, les énormes volumes en parchemin. Il y en avait de longs pour servir dans les bibliothèques ; il y en avait de toutes formes dans le chœur des églises, mais l'ange et l'aigle aux ailes éployées étaient les plus- ordinaires, on disait couramment l'ange et l'aigle pour le pupitre, c'est ainsi que le qualifie Villars de Honnecourt, en indiquant un mécanisme pour faire tourner la tête de l'oiseau vers le diacre qui lit l'évangile (Cf. note page 82).
Dans bien des couvents, on insérait une armoire dans l'épaisseur môme de la muraille et on y logeait les manuscrits et les livres. On avait aussi des pupitres ou des lutrins portatifs sur lesquels
lequel est d'ivoire blanc et noir et historié de plusieurs jmaiges (Inventaire de Charles VI). — 1450. Letrins volansou à cygolgnes sur les chaeses. (Ap. Du Gange). — 1477. A. Guillaume Boyvin, huchier, pour ung marchepié fait pour mectre devant l'angre du cueur de l'église — xv« siècle (Archives de la Seine- Inférieure). LÉON DE Laborde, Glossaire français du moyen âge. Paris, Adolphe Labitte, 1872, in-8°.
Fjg. 87. Enguerand de Monstrelet,
historien, prévost de Cambray
et Bailli de Walincourt.
Ms. de la Bibliothèque nationale.
le livre était enchaîné. Cette mode d'enchaîner le livre sur une table , sur un pupitre à hauteur d'homme ou
Fig. 88 à 91. — Lutrins des xv, xvi*, xvii* et xviii* siècles.
sur un lutrin était encore fort répandue au xvii<= siècle comme, par exemple, dans la bibliothèque de Leyde, où tous les volumes, placés sur un seul rang et le dos
tourné vers le fonds du rayon, la gouUière en avant, présentent cette particularité si l'on s'en rapporte à l'estampe que nous avons reproduite (fig. 109).
Au moyen âge, pour confirmer plus énergiquement cette prohibition tacite du « prêt » du livre, des inscriptions indiquaient au lecteur le soin qu'il devait en prendre et se terminaient souvent par une imprécation vouant à la damnation éternelle le spoliateur ou le voleur*.
Un règlement de l'ancienne bibliothèque de la Sorbonne, diffèrent de ceux que nous avons reproduits pages 59 à 61, mentionne que les livres devaient être retenus par des chaînes de fer aux pupitres qui les supportaient.
Selon M. L. Lalanne, dès les premiers siècles de l'Eglise, la cherté des livres avait aussi donné lieu à une louable coutume. On suspendait, dans un certain endroit des églises, les Écritures ou quelque livre de prières, pour que les fidèles pussent venir le consulter. Cette coutume remonte au moins au v'= siècle, car voici ce qu'on rapporte de l'abbé Gélase, qui vivait vers ioO:
« Il avait un livre, écrit en parchemin, contenant l'Ancien et le Nouveau Testament, qui valait 18 sous d'or, et l'avait enchaîné dans l'église, afin que tous les frères le pussent lire. Un moine étranger le déroba, et le
* Il existe, dans les Archives municipales de Senlis, un manuscrit relié en bois, et muni d'une chaîne de fer; il est appelé le Capitulaire enchaîné; il contient les chartes de commune depuis le xiir siècle. Les reliures ferrées des manuscrits qui sont venus jusqu'à nous avec leur ancienne couverture, portent encore l'anneau dans lequel roulait la chaîne fixée au pupitre (voir fig. 92). — M. Victor Advielle, collectionneur érudit, possède un manuscrit d'Aristote, in-4, xv siècle, dans sa forte reliure du temps, et qui a conservé la chaîne en fer qui le retenait au pupitre de quelque vieux collège.
saint vieillard ne le poursuivit point, quoiqu'il s'en fut aperçu. L'autre étant allé dans la ville, chercha à le vendre, et en demanda 16 sous d'or. Celui qui voulait l'acheter lui demanda la permission de l'examiner, et le porta, pour cet effet, à l'abbé Gélase, qui lui dit : « Achetez-le, il est beau, et vaut bien ce prix. » L'acheteur dit au vendeur : « Je l'ai montré à l'abbé Gélase, et il m'a dit que c'est trop cher, et qu'il ne vaut pas le prix que vous dites. » Le vendeur lui dit : « Ne vous a-t-il rien dit de plus? — Non, répondit l'autre. » Alors il répondit : « Je ne veux plus le vendre. » Et, touché de repentir, il vint trouver Gélase, et lui voulut rendre son livre ; mais l'abbé refusa de le reprendre. Le moine lui dit : « Si vous ne le reprenez, je n'aurai point de repos. » Il le reprit donc, et le moine étranger, converti par cette action, demeura avec lui jusqu'à sa mort*. » En 1497, l'un des régents de la Faculté de médecine de Paris avait pour domestique un sieur Philbert qui s'introduisit dans la bibliothèque, et y déroba plusieurs volumes, dont deux seulement purent être aussitôt recouvrés; le coupable fut arrêté et mis en prison pour trois mois. La Faculté dut prendre des mesures sévères, et, sans écouter aucune réclamation, ferma momentanément la bibliothèque. En même temps, le doyen Richard Hélain donna deux écus d'or pour acheter des chaînes de fer destinées à attacher les livres sur les tables**. Ces chaînes étaient encore conservées à l'école
* Fleury, Histoire Ecclésiastique, liv. xxviii, c. 38.
** Die novembris 1509, Facultas gratias egit amplissimas Magistro Richardo Helain, qicod, ad ligandos in burello libros cum catenis ferreîs, duo scuta dedisset. — Synopsis rerum memorabilium, etc., p. 101. — T.-B. Bertrand, Annales medici manuscripti, p. 355.
Fig. 92 à 94. — Grand lutrin sculpté provenant de l'église de Ramsay
avec son antiphonier retenu sur le pupitre par une chaîne (xv siècle).
Autres lutrins, en bronze, de la même époque.
(le médecine en 1770; elles ont disparu depuis, avec tant d'autres précieux souvenirs de cette époque. Au moyen âge, on donnait à ces livres le nom de catenali (enchaînés)* parce que l'on avait soin de les attacher avec des chaînes de fer ou de cuivre, scellées dans le mur. Ce mot avait été adopté pour expliquer un fait : on enchaînait les livres comme les criminels et les animaux de garde, mais pour d'autres raisons; souvent dans les chartes, inventaires, catalogues et écrits du temps, on trouve les mots cathenare et cathenizare. Du Gange en cite deux exemples, quç l'on pourrait multiplier à l'infini, Legavit libros... volens ut ad librariam nostram ponantur et Cathenentur. Et plus bas : Promittimus... prœdictos libros ad nostram libreriam Cathenizare. L'histoire des anciennes Bibliothèques de Paris en fournit des exemples à chaque page. « Ce n'étaient pas des livres couverts d'or et d'argent, des reliures
* L'évêque de Paris, Guillaume Chartier, de Bayeux, qui mourut le 1" mai 1472, légua à la cathédrale treize manuscrits très beaux, pulcherrima, dont un recueil contenant tout le procès de la Pucelle d'Orléans. Martial d'Auvergne dit dans ses Vigilles de Charles VII :
Ledit procès est enchesné
En la librairie Nostre-Dame
De Paris; et fut là donné
Par l'évesque, dont Dieu ayt l'ame.
Les règlements monastiques contiennent tout un arsenal de peines édictées contre ceux qui volent ou détruisent les livres. Les moines de Saint- Victor, qui avaient édicté la peine de l'excommunication contre quiconque les dépouillerait d'un livre, eurent à subir au xvi' siècle les railleries de maître François Rabelais. On connaît le catalogue fantastique qu'il a dressé de leur bibliothèque, qui était belle et nombreuse. Tout le sel de Rabelais consiste dans l'énumération de titres comme celui-ci : Item, pois au lard avec commentaire. Depuis longtemps la légende s'était emparée de l'amour immodéré que les livres inspiraient dans les monastères.
90 CONNAISSANCKS NKCESSAIRES
orfévrées, comme le remarque M. Paul Lacroix dans ses Curiosités de V histoire des Arts, que l'on enchaînait dans les bibliothèques et dans les églises; elles n'eussent pas été en sûreté dans la main du premier venu. On les serrait au contraire dans les Armoires aux trésors, avec les reliques (voir fig. 106). Les livres qu'on attachait avec des chaînes de fer ou de cuivre dans le mur des églises étaient reliés en bois massil', avec des coins et des bordures de métal; c'étaient aussi des Bibles, des Evangéliaircs et des Missels, que des legs pieux mettaient à la disposition des fidèles. On enchaînait de la même manière les livres de certaines bibliothèques au moyen âge, et les reliures épaisses et ferrées de quelques-uns qui sont venus jusqu'à nous avec leur ancienne couverture portent encore l'anneau dans lequel roulait la chaîne fixée au pupitre. »
La ville d'Hereford* est incontestablement la plus
* La Bibliothèque de la cathédrale d'Hereford a été religieusement conservée dans son état primitif : livres, chaînes, boiseries, rien n'a été changé; le visiteur se trouve reporté à quatre siècles en arrière. Elle contient environ 2000 volumes, tous d'une grande rareté et d'une conservation admirable. Ils sont, pour la plus grande partie, écrits en latin*. On y compte 256 manuscrits, dont le plus ancien est une copie, faite en anglo-saxon, des quatre évangélistes. Cet ouvrage fut légué à la cathédrale par Athelstan, le dernier évèque saxon de ce diocèse, et qui occupa le siège épiscopal de 1012 à 1056. Un autre manuscrit plus précieux encore, la Liturgie d'Hereford, admirablement écrit, fut achevé dans ce diocèse en l'an 1265. On y voit encore : un exemplaire original de la Bible de Wickliffe, très richement relié; d'autres Bibles de 1480 à 1690; Gerroni Opéra, 1494; Hartmanni Chronicon, 1493; Higden's Polychronicon, avec additions par William Caxton, 1495; Ptolemœi geographia; Legenda Aurea, 1483, par Caxton; Lyndeivodus super Constilutîones provinciales, et un livre ayant trait à la messe, 1475; ces deux
* Ils portent sur le dos, entre chaque nerf de la reliure, deux A entrelacés.
Fig. 93. — Livres enchaînés.
Bibliothèque de la cathédrale d'IIereford.
riche en Bibliothèques dont les livres soient restés enchaînés : la Bibliothèque de la cathédrale et celle de V Eglise de tous les Saints en sont les plus beaux spécimens; Taccès en est difficile, ce qui explique un peu leur conservation dans l'état primitif. Il est hors de contestation que cet usage remonte à une date très reculée, qu'il s'est introduit peu à peu dans les mœurs littéraires, et qu'au xiv^ siècle il n'était pas encore généralement admis, puisque Richard de Bury, dans son Philobiblion, parle en plusieurs endroits d'armoires, de coffres, de sacs et de paines pour les livres ; on avait donc encore alors plusieurs modes de conservation pour les livres, et tous n'étaient pas encore enchaînés. Nous savons qu'il fit don de sa Bibliothèque par charité, et que ses livres, transportés à Oxford, furent enchaînés, selon sa volonté, et pour observer le règlement qu'il avait fait lui-môme. En plaçant donc entre les xi<= et xii^ siècles la coutume qui tendait à se généraliser d'enchaîner les livres, on doit approcher de la vérité : l'invention de l'imprimerie fit tomber cette coutume en désuétude, comme l'usage des armes à feu rendit inutile l'armure des anciens chevaliers. Deux faits suffiront à prouver que de bonne heure, vers l'invention de l'imprimerie, on cessa d'enchaîner les livres. Le savant liturgiste Lebrun-Desmarettes, qui, sous
derniers volumes sont des plus anciens livres imprimés. Outre les livres, les archives de la cathédrale contiennent aussi beaucoup de reliques curieuses, des coffres de chêne, des fragments de croix ou d'ouvrages de pierre. La fameuse mappemonde datée de l'an 1314, et que l'on croit, après celle de la cathédrale de Florence, être la plus ancienne existante, a été enlevée de la Bibliothèque, et se trouve maintenant placée, pour la commodité des visiteurs, dans l'une des ailes du cloitre.
le litre de Voyages liturgiques cl le nom de Sieur de Mauléon, nous a laissé de si précieuses notes sur les usages de l'Église de France à la fin du règne de Louis XIV, remarque comme une chose extraordinaire, en parlant de Saint-Gratien de Tours, que la « Bibliothèque de celte église, qui tient la longueur d'une galerie du cloître, est toute remplie de beaux manuscrits posez et enchaînez sur des pupitres , tant au milieu que du côté de la muraille ». Il n'était pourtant ni un enthousiaste, ni un ignorant. Ceux qui seraient tentés de rechercher ces cloîtres seront bien étonnés sans doute d'apprendre qu'ils sont transformés en écuries, et que les chevaux remplacent les livres.
Au siècle suivant, Claude Charvet, un autre savant modeste, qui avait donné l'histoire de l'Église de Vienne, n'avait dit qu'un mot du Tornafoliura en traitant de la Bibliothèque; il fut plus explicite pour répondre à la demande écrite de l'abbé Deville,'sacristain de l'Église de Lyon, qui désirait savoir si à Vienne, comme à Lyon, existait Yusage singulier d'enchaîner les livres, et entre autres \e Livre des Statuts, capitulaires renouvelés au xiv* siècle, et qu'on venait consulter dans la salle du Chapitre où il était enchaîné, volume connu sous le nom de Liber incatenatus, livre enchaîné, et dans d'autres églises sous celui plus singulier et plus vulgaire de barbet, barbetum, peut-être, dit-il, parce qu'il était regardé comme un chien à l'attache.
La coutume d'attacher avec une chaîne fixée soit à un mur, soit à une table dans la salle capitulaire, soit derrière Taulol ou à un pilier dans les églises, certains livres écrits à la main, à lusage des fidèles.
Fig. 96. — Chaire, Pupitre et Coffre à livres (xv* siècle),
d'après un manuscrit des librairies de Bourgogne
(Bibliothèque royale de Bruxelles).
des moines ou des clercs, était très ancienne à Lyon. Dans l'obituaire de Saint-Jean, on voit que Thibaud de Vasselieu, chanoine, légua au chapitre, par son 16813ment du 25 mai 1527, une Vie des Saints, sous la condition que ce volume serait mis à la chaîne derrière l'autel de Saint-Jean : « Item dicte ecclesie Lugdunensi dédit et legavit librum suum de floribus sanctorum ut ponalur in cathena rétro altare beati Johannis. »
Yves, abbé de Gluny, donna par testament (1257), à son monastère, les Évangiles expliqués pour être lus au réfectoire, et vingt-deux autres volumes, qui demeureront attachés par des chaînes scellées au mur du cloître*.
Très commun avant l'invention de l'imprimerie, cet usage se conserva dans les communautés religieuses. Charvet se rappelle avoir vu dans une église de moines un très beau livre de chœur enchaîné à un grand lutrin. L'éditeur W. Pickering a publié, en 1855, la gravure d'un magnifique lutrin sculpté provenant de l'église de Ramsay (Huts). L'antiphonier est retenu sur le pupitre par une chaîne (fig. 92) ; on assigne à ce meuble la date de 1450 et peut-être une plus reculée. Avec l'imprimerie, les livres se multiplièrent ; les chaînes ne suffisant plus, les corporations et les communautés obtinrent des Papes des sentences d'excommunication
* Les bibliothèques monastiques de Toulouse étaient autrefois fameuses. On y voyait encore, au xviii° siècle, des livres énormes fixés sur les pupitres au moyen de chaînes de fer, et il était défendu d'emporter aucun volume sous peine d'excommunication.
Les archives de la ville renferment maintenant quelques-uns de ces livres, solidement reliés avec des planchettes de sapin <[ue recouvre un cuir épais, et munis des chaînes qui servaient à les attacher.
contre ceux qui distrairaient des livres. Notre auteur viennois en rapporte un exemple assez singulier. Le cardinal d'Amboise, légat du Saint-Siège, ayant besoin des Commentaires de saint Hilaire sur les Psaumes, qui se trouvent dans les archives de la Sainte- Chapelle de Bourges, on lui répondit qu'on ne pouvait les déplacer sans s'exposer à l'excommunication. Le légat se servit de toute son autorité pour les obtenir; mais il fallut absoudre juridiquement les chanoines des censures qu'ils auraient pu encourir pour les avoir prêtés. C'est par un souvenir traditionnel, quoique confus, de cet usage qu'ils ignorent, que les écoliers mettent sur leurs livres des formules imprécatives et dérisoires, contre les larrons, que chacun connaît*.
N'est-ce pas aussi par un souvenir de l'ancien usage d'enchaîner les livres dans les églises et de les placer dans des cages ou derrière des grillages près du pilier, que les affiches municipales, les publications officielles, etc., se placent dans des cadres fermés et grillagés? Les livres pourvus des anneaux qui les main-
* Nous donnons (fig. 97), la reproduction fac-similé d'un curieux document daté de 4502, qui montre que, pour se préserver de la perte pouvant résulter du larcin de ses livres, Arnoul le docte préférait les promesses de récompenses aux formules imprécatives.
Voici la transcription de ce document : « Arnoul le docte demourand à Conpenreez confesse avoir reçu cesluy présent livre de messire Jehan le docte relligieux de l'abbaye et couvent de Saincte-Gennevièfve de Paris son oncle dont ledit Arnoul requier que se daucune aventure ledit livre estoit pardu ou prins par larrecin que le premier qui le trouuera ou qui sara ledit non et ledit village sy lui plaît de le rapporté volentiers et de bon cuer luy donnera le vin fait le mardy xn' jour de juillet mil cinq cens et deux tesmoing mon seing manuel cy mis l'an et jour dessus dit. »
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Fig. 97. — Fac-similé d'un fragment d'écriture du commencement
du XVI' siècle, se trouvant sur un des feuillets de garde
d'un manuscrit composé Aemyslr.res du xv* siècle.
tenaient enchaînés sont assez rares en France dans les grands dépôts littéraires ; presque tous ayant perdu leur ancienne reliure pour en prendre une plus moderne, il est difficile de déterminer la position de l'anneau. Pour les volumes plus considérables, les in-folio, l'anneau paraît généralement avoir été fixé à la partie supérieure, comme pour le livre du lutrin de l'église de Ramsay et ceux de la Bibliothèque de la cathédrale d'Hereford.
A Saint-Gratien de Tours, ainsi que nous l'avons dit précédemment, les livres étaient sur des pupitres, tant au milieu que du côté de la muraille; à Notre-Dame de Paris, à Saint-Victor, les volumes étaient enchaînés à des pupitres désignés sur le catalogue par un numéro d'ordre. Les premiers livres imprimés que l'on prit pour des copies de manuscrits furent enchaînés, témoin l'exemplaire des Lettres de S. Jérôme, vendu à l'abbaye de Saint-Victor par P. Schœffer, et qui resta longtemps enchaîné comme manuscrit. La construction de la Bibliothèque de cette célèbre abbaye, commencée en 1501, ne fut achevée qu'en 1508; les livres, du moins les manuscrits, étaient rangés sur des pupitres et attachés avec des chaînes de fer : Libros manuscriptos super pulpitis cum catenis consaiptos. Il n'y avait pas de catalogue avant 1510, et l'on a lieu de supposer que les livres avaient été autrefois enchaînés au hasard sur les pupitres.
En 1406, un prêtre Henri Beda, ayant légué son bréviaire à l'église de Saint-Jacques-la-Boucherie, laissa en même temps à G. l'Exale, marguillier de ladite église, 40 sols parisis de rente, à la charge par lui de faire construire une cage pour y placer ce bréviaire.
La cathédrale du Mans a conservé un rare et curieux souvenir de ce vieil usage. Dans l'épaisseur du mur qui sépare le chœur du bas côté méridional, est pra-
Fig. 98. — Niche où était enrernie un bréviaire. Catliedrale du Mans.
tiqué un pupitre creusé dans la pierre. Cette sorte de niche est surmontée d'un petit fronton ogival et accompagnée d'une inscription latine, en caractères du commencement du xv'' siècle, qui peut se traduire ainsi :
« Maître Guillaume de Thélard, chanoine de cette église, a donné ce Bréviaire à l'usage des indigents.
Fig. 99. — Chaire, Pupitre et Bibliothèque (fin du xv siècle),
d'après un manuscrit des librairies de Bourgogne
(Bibliothèque royale de Bruxelles).
Priez Dieu pour lui. » Ce Bréviaire a disparu depuis un temps immémorial; mais on voit encore dans le mur les trous de scellement du grillage qui le protégeait et de la tablette qui le supportait.
Le volume était ainsi renfermé dans une sorte de cage à mailles assez larges pour que les doigts pussent tourner les feuillets, et assez étroites pour prévenir toute tentative de soustraction.
Ce n'était pas seulement des livres de dévotion que l'on mettait ainsi dans les églises. Les auteurs de L'Art de vérifier les dates font mention d'un livre enchaîné placé dans la cathédrale de Mâcon, et qui contenait la liste des seigneurs de cette ville. Dans les villes du Midi, le livre des statuts municipaux était souvent scellé au mur par une chaîne de fer, et mis dans une cage fermée par des cadenas ou des serrures dont les consuls avaient seuls la clef.
Si nous nous en référons au frontispice d'un Térence de 1495, représentant l'auteur assis devant un livre ouvert devant lui et posé sur un pupitre, la bibliothèque, vue dans le fonds, est une sorte de bahut assez élevé et ouvert sur le devant; on y aperçoit les livres, non enchaînés, dans un certain pêle-mêle, peut-être un peu trop pittoresque. Les moines sont souvent figurés assis sur un coussin posé sur un siège élevé, les pieds
Fig. 100. — (L'auteur écrivant son