POURPARLERS ROMPUS
XVII. Les habitants de Jadres ofifrent de se rendre, puis se dédisent.
La ville est prise.
80. Le lendemain de la Saint-Martin ( 1 2 novembre 1 202) sortirent des gens de Jadres^ et ils vinrent parler au doge de Venise qui était en son pavillon^ et lui dirent qu^ils lui rendraient la cité et tous leurs biens (leurs personnes sauves) en sa merci. Et le doge dit qu^il ne prendrait pas cet accord ni un autre^ sinon par le conseil des comtes et des barons^ et qu'il leur en irait parler.
81. Pendant qu'il alla parler aux comtes et aux barons^ ce parti dont il a été question déjà^ qui voulait disperser Tannée^ parla aux messagers et leur dit : « Pourquoi voulez-vous rendre votre cité ? « Les pèlerins ne vous attaqueront pas^ et vous n'avez rien à craindre « d'eux. Si vous pouvez vous défendre contre les Vénitiens, alors vous « pouvez être tranquilles. » Et ils prirent ainsi un d'entre eux qui avait nom Robert de Boves , qui alla aux murs de la ville et leur dit la même chose. Ainsi rentrèrent les messagers dans la ville, et l'accord en resta là.
82. Le doge de Venise, quand il vint aux comtes et aux barons, leur dit : « Seigneurs, les gens de là dedans veulent rendre la cité <c (leurs personnes sauves) en ma merci ; mais je ne prendrais pas cet <c accord ni un autre, sinon par votre conseil. » Et les barons lui répondirent : <c Sire, nous vous conseillons de le prendre, et même nous «c vous en prions. » Et il dit qu'il le ferait; et ils s'en retournèrent tous ensemble au pavillon du doge, pour prendre l'accord; et ils trouvèrent que les messagers s'en étaient allés par le conseil de ceux qui voulaient disperser l'armée.
83. Alors se leva un abbé de Vaux de l'ordre de Clteaux, et il leur dit : a Seigneurs., je vous défends de par le Pape de Rome que vous « n'attaquiez cette cité ; car elle est cité de chrétiens, et vous êtes pèle- « rins. » Et quand le doge ouït cela, il fut bien irrité et troublé, et dit
83. — ( CDE omettent et as barons. — > CDE , entreprendroie. — > A , piaU cettui.., po\ conseill, — ♦ CDE, troverent Us massages en aies. 83. — > * Gui, tbbé des Vaux de Cemti. — * A seul donne ék Rome, — '^G ajoute : ceste dejfense
troiz ^, et dist as contes et as barons : « Seignor^ je avoie de ceste vile plait « à ma volonté, et vostre gent le m'ont tolu ; et vos m'aviez convent que ce vos la * m'aideriez à conquerre, et je vos semon que vos le façoiz. »
84. Maintenant ^ li conte et li baron parlèrent ensemble, et dl qui à la lôr partie ' se tenoient, et distrent : <c Mult ont fait grant oltrage * « dl qui ont cest plait desfait, et il ne fu onques jorz que il ne meis- « sent paine à ceste ost depecier. Or somes nos boni, se nos ne l'aia dons à prendre. » Et il vienent al duc, et li dient : « Sire, nos le <c vosaida*ons à prendre por mal de cels qui le vuelent destomer * ».
85. Ensi fii li consels pris; et al matin s'alerent logier devant les portes de la vile ; et si drecierent lor perrieres et lor mangonials , et lor autres engins dont il avoient ^ assez; et devers la mer drederent les eschielessor les nés. Lor comencierent à jeter les perrieres as murs de la ville ' et as tors. Ensi dura cil asals bien par ' cinq jorz; et lor si mistrent lor trcncheors à une tour *, et dl comencierent à trenchier le mur. Et quant cil dedenz virent ce, si quistrent plait tôt atretd con il l'avoient * refusé par le conseil à cels qui l'ost voloient depeder.
86. Ensi fu la vile rendue en la merd le duc et Vèmse, sais lor cors \ Et lors vint 11 dux as contes et as barons, et lor dist: «c Sdgnor, «c nos avons ceste vile conquise, par la Dieu grâce ' et par la vostre. <c II est yverz entrez, et nos ne poons mais movoir de ci tresque à la « Pasque ; quar nos ne troveriens mie marchié en autre leu ', et ceste <c vile si est mult riche et mult bien garnie de toz biens. Si là partirons <c par mi : si en prendromes la moitié, et vos l'autre. »
fst li apostates de par ta requeste te roi de Hongrie qui ptains s^en estait. — < A seul donne et destroii.-'^Afle»
84. — 1 COE omettent maintenant. ^ > CDEF, à i^M. — «CDE, damage. ->< A, ^n/ destùmé Pont,
85. — • C, £/ ; avoit. — » A, comencierent à la vUte à jeter lespieres as murs ; B, à jeter en ta pile
JADRES SE REND. 49
aux comtes et aux barons : <c Seigneurs^ j^avais accord de cette ville « à ma volonté, et vos gens me Pont rompu ; et vous m'aviez promis <c que vous m'aideriez à la conquérir, et je vous requiers de le faire. »
84. Alors les comtes et les barons^ et ceux qui se tenaient à leur parti j parièrent ensemble et dirent : « Ils ont fait un bien grand ou- (c trage ceux qui ont défait cet accord, et il ne fut pas de jour qu'ils ne « fissent efifort pour disperser cette armée. Or nous sommes honnis si « nous n'aidons à prendre la ville, d Et ils viennent au doge et lui disent : c( Sire , nous vous aiderons à la prendre en dépit de ceux qui « le veulent empêcher. »
85 . Ainsi fut prise la décision ; et au matin ils s'allèrent loger devant les portes de la ville, et dressèrent leurs pierriers, leurs mangoneaux et leurs autres engins dont ils avaient assez; et du côté de la mer ils dressèrent des échelles sur les nefs. Alors les pierriers commencèrent à tirer contre les murs de la ville et les tours. Cette attaque dura bien ainsi pendant cinq jours; et alors ils mirent leurs sapeurs à une tour, et ils conmiencèrent à saper le mur. Et quand ceux du dedans virent cela , ils requirent un accord tout à fait tel qu'ils l'avaient refusé par le conseil de ceux qui voulaient disperser l'armée.
XVIII. Les croisés s'établissent dans la ville. Mêlée des Français
et des Vénitiens.
86. Ainsi fut rendue la ville à la merci du doge de Venise , leurs personnes sauves. Et alors le doge vint aux comtes et aux barons et leur dit : « Seigneurs , nous avons conquis cette ville par la grâce de « Dieu et par la vôtre. L'hiver est arrivé , et nous ne pouvons plus « bouger d'ici jusqu'à la Pâque ; car nous ne trouverions pas de a marché en autre lieu , et cette ville est très-riche et très-bien garnie <( de tous biens. Nous la partagerons donc en deux : nous en prenne drons la moidé et vous l'autre. »
ie$ perrieres. — » A , por. — * B, une part ; CDBF, àPune des portes. — » CDE , i7 avaient fait .de" vont et,
86. — 1 CDE, sauves lor vies. —«CDE, le merehi dé Dieu ou la mierchi Diu. — »CDE, et nous ne poriemes mie bien trouver chou ki nous fauroit en estranges terres; B, marcMé ne autre leu ; F, chevamce en autre leu»
5o CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE.
87. Ensi com il fu devisé *, si fii fait. Li Venicien si orent la partie devers le port, où les nés estoient * ; et li François orent Pautre. Lors furent li ostel départi à chascun endroit soi^ tel con il afferi ; si se desloja l'os • et vindrent herbergier en la vile.
88. Et cum il furent tuit * herbergié, al lierz Jor après, si avint une mult granz mésaventure en Post *, endroit hore de vespres; que une meslée comença des Venisiens et des François, mult granz et mult fiere ; et corurent as armes de totes parz. Et fu si granz la meslée, que poi i ot des rues • où il n'eust grant estor d'espées et de lances et d'arbalestes et de darz *; et mult i ot genz navrez et morz.
89. Mais li Venisien ne porent mie Testor endurer*, si comencierent mult à perdre. Et li preudome ' qui ne voloient mie le mal, vindrent tôt armé à la meslée, et comencierent à dessevrer. Et cum il Pavoient dessevré en un leu , lors recomençoit en un altre. Issi dura , trosque à grant pièce de la nuit * -, et à grant travail et à grant martire le départirent tote-voie. Et sachiez que ce fu la plus granz dolors qui onques avenist en ost; et par poi * que Pos ne fu tote perdue. Mais Diex nel volt mie sofifrir *•
90. Mult i ot grant domage d'ambedeus parz *. Là si fu morz uns hauz hom ' de Flandres qui avoit nom Giles de Lapdas ; et fu feruz parmi Tuel, et de ce cop fu morz à la mellée, et maint autre dont il ne fu mie si granz parole. Lors orent li dux de Venise et li baron grant travail ', tote celé semaine, de faire pais de celé mellée *; et tant i travaillèrent que pais en fu. Dieu merci !
9 1 • Après celé quinzaine vint li marchis Bonifaces de Monferrat,
87. — iCDE, il devisèrent -» * D omet où les nés estaient*^* A omtX Pos; CDH ajoutent motiitntant^
88. — < BE seuls donnent tuit, — > A seul donne en Post, -^ ' C, poifueurei B, pooit cetre, — * CDE omettent et de lances, etc.
89. ** « B, etc., soitfrir» — » CDK ajoutent de Post* — » A, d^ nuit. — * CDE, ki avenist en Post,
MÊLÉE ENTRE LES CROISÉS. 5l
87. Ainsi qu'il fut dit , ainsi fut fait. Les Vénitiens eurent la partie vers le port, où les nefs étaient; et les Français eurent Tautre. Alors les hôtels furent départis à chacun en son endroit, ainsi qu'il convint. Et Tarmée leva le camp et se vint loger dans la ville.
88. Et quand ils furent tous logés , le troisième jour après, il advint une bien grande mésaventure en Farmée, vers l'heure de vêpres; car une mêlée commença entre les Vénitiens et les Français, bien grande et bieaâpre; et ils coururent aux armes de toutes parts. Et la mêlée fut si grande qu'il y eut peu de rues où il n'y eût grand combat d'épées et de lances et d'arbalètes et de dards ; et il y eut beaucoup de gens blessés et tués.
89. Mais les Vénitiens ne purent endurer le combat, et ils commencèrent à'perdre beaucoup. Et les prud'hommes qui ne voulaient pas le mal, vinrent tout armés à la mêlée, et commencèrent à les séparer. Et quand ils les avaient séparés en un lieu , alors on recommençait en ua autre. La chose dura ainsi jusque bien avant dans la nuit ; et toutefois à grand effort et à grand'peine ils les séparèrent. Et sachez que ce fut la plus grande douleur qui jamais advint en une année; et peu s'en fallut que l'armée ne fût toute perdue. Mais Dieu ne le voulut pas souflrir.
90. Il y eut bien grand dommage des deux parts. Là fut tué un haut seigneur de Flandre, qui avait nom Gilles de Landas; et il fut frappé dans l'œil , et de ce coup fut tué dans la mêlée , et maint autre dont on ne parla pas tant. Alors le doge de Venise et les barons furent en grand travail, toute cette semaine, pour faire la paix de cette mêlée; et ils y travaillèrent tant que la paix en fut faite. Dieu merci.
XIX. A quelles conditions Alexis réclame Taide des croisés pour la conquête
de Constantinople.
91 . Après cette quizaine, vint le marquis Boniface de Montferrat,
et poi f en fait; F, quar petit ^enfali; B, et à pou s'en failli* A seul porte en ost, au Heu de en Vost, ^^C ajoute ne endurer,
90. — * C, d'une part et d'autre ; B, de toutes par^. ^*C^là ot mort un gentil houme, — * CDB, paine. —'* F, moût orent U baron de paine toute la nuit et toute celé semeine, et li dus de Venise maint pourfere la pés.
qui n'ere mie encores venuz, et Mahius de Monmorenci, et Pierres de Braiecuel, et maint autre prodome. Et après une autre quinzaine^ revindrent li message d'Alemaigne qui estoient al roi Phelippe et al valet de Costantinople. Et assemblèrent li baron et li dux de Venise en un palais où li dux ère àostel. Et lors parlèrent li message et distrent: « Seignor, li rois Phelippes nos envoie à vos, et li fils Pempereor de « G)nstantinople, qui frères sa famé est *.
92. <c Seignor, fait li rois *, je vos envolerai ' le frère ma famé •; si « le met en la Dieu main (qui le gart de mort * !) et en la vostre. Por « ce que vos alezpor Dieu * et por droit et por justise, si devez à cels « qui sont déshérité à tort rendre lor héritages , se vos poez. Et si • « vos fera la plus haute convenance qui onques fust faite à gent, et la « plus riche aïe à la Terre d'oltremer conquerre.
93. « Tôt premièrement *, se Diex done que vos le remetez en son « héritage, il metra tôt Tenpire de Romanie ' à la obédience de « Rome , dont ele ère partie pieça. Après il set que vos avez mis « le vostre ', et que vos lestes povre ; si vos donra deus cent mil « mars d'argent, et viande * à toz cels de Tost, à petiz et à granz. « Et il ses cors ira ' avec vos en la terre de Babiloine, ou envolera, « se vos cuidiez que miek sera , à toz dix mil homes à sa despense. « Et cest sérvise vos fera par un an ; et à toz les Jorz de sa vie tendra « cinq cens chevaliers en la Terre d'oltremer • al suen '', qui gardece ront la Terre.
94. « Seignor, de ce avons-nos plain pooir, font li message *, <c d'asseurer ' ceste convenance se vos la volez asseurer devers vos *. « Et sachiez que si halte convenance ne fu onques mais offerte à gent, <c ne n'a mie * grant talant de conquerre, qui cesti refusera. » Et il