‹ Conquête de Constantinople (volume 2)Chapitre 49 sur 309 · XXV. Départ de Corfou. Prise d'André et d'Avie · texte numérisé non relu

XXV. Départ de Corfou. Prise d'André et d'Avie

119. Ils partirent ainsi du port de G)rfou la veille de la Pentecôte (24 mai) qui fut mil deux cent trois ans après Tincamation de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et là furent toutes les nefs ensemble , et tous les huissiers et toutes les galères de l'armée, et assez d'autres nefs de marchands qui faisaient route avec eux. Et le jour était beau et clair , et le vent doux et bon ; et ils laissent aller les voiles au vent.

1 20. Et Geoffroi le maréchal de Champagne, qui dicta cette oeuvre (qui jamais n'y mentît d'un mot à son escient, en homme qui fut a tous les conseils) , vous témoigne bien que jamais si belle chose ne fut vue. Et il semblait bien que cette flotte dût conquérir de la terre; car autant que Pœil pouvait voir, on ne pouvait voir sinon des voiles de nefs et de vaisseaux , en sorte que les cœurs des hommes s'en réjouissaient bien.

121. Ils coururent ainsi sur mer tant qu'ils vinrent à Cademelée, à un détroit qui est sur mer. Et alors ils rencontrèrent deux nefe de pèlerins et de chevaliers et de sei^ents, qui revenaient de Syrie ; et c'étaient de ceux qui étaient allés passer à Marseille. Et quand ils virent la flotte si belle et si riche , ils eurent une telle honte qu'ils ne s'osèrent montrer. Et le comte Baudouin de Flandre envoya la barque de sa nef pour savoir quelles gens c'étaient ; et ils dirent qui ils étaient.

122. Et un sergent se laissa couler en bas de la nef dans la barque, et dit à ceux de la nef : « Je vous déclare quittes pour ce qui reste du « mien en la nef; car je m'en irai avec ceux-ci : car il me semble bien « qu'ils doivent conquérir de la terre. » On fît le meilleur traitement au sergent, et il fut vu bien volontiers à l'armée. Et pour cela, dit-on qu'on peut retourner de mille mauvaises voies.

123. L'armée voyagea ainsi jusqu'à Nigre. Nigre est une très-

121. — « CDE, en Surie, et çou estaient cil, — » CDE, Baudoins i envoia une bmrgt; B, le bornage. — *h,queil;Ctki il; D, quels gens ce,

12a. — » BCDE, couler; F, aler, — » CDE, contreval de la nef, et dist à ceus. — » CDE omettemdom mien, — * A, /m atome\ à serjon^. — * D, eschaper.

ysle *, et une mult bone citez que on apelle Nîgrepont. Enqui si pristrent conseil li baron. Si s'en ala * li marchis Bonifaces de Monferrat et li cuens Baudoins de Flandres et de Hennaut^ à grant partie de vissiers et de galies •, avec le fil Tempereor Sursac de G)nstantinoble *, en une ysle que on apele André, et descendirent à terre *. Si s'armèrent li chevalier * et corurent en la terre; et la genz del pafe vindrent à merci al fil Tempereor de Constantinoble, et li douèrent tant dou lor que pais firent à lui \

1 24. Et rentrèrent en lor vaissiaus et corrurent par mer. Lors lor avint uns granz domaiges ; que uns halz hom de Tost, qui avoit nom Guis li chastelains de Coci, morut et fu gitez en la mer.

125. Les autres nés qui n'erent mie celé part guenchies, furent entrées en boche d'Avie * ; et ce est là où li Braz-Saint-Jorge chiet en la grant * mer. Et corurent contremont le Braz tresque à une cité que on apele Avie, qui siet sor le Braz-Saint-George devers la Turquie, mult bêle et mult bien asise. Et enqui pristrent port et descendirent à terre; et cil de la cité vindrent encontre els et lor rendirent la vile, si con cil qui ne s^osoient * défendre. Et il si fisent mult bien garder, si que cil de la vile * n'i perdirent vaillant un denier.

1 26. Ensi sejomerent enqui huit jorz por atendre les nés et les galies et les vissiers qui estoient encor à venir. Et dedenz cel sejor pristrent des blez en la terre, que il ère moissons ^ ; et il en avoient grant mestier, quar il en avoient pou. Et dedenz ces huit jors furent venu tuit ' li vaissel et li baron. Et Diex lor dona bon tens.

127. Lors se partirent del port d'Avie tuit ensemble. Si peussiez veoir flori le Braz-Saint-Jorge contremont de nés * et de galies et de

123. — » CDE, vile. — > CDE omettent si s*en ala, — » CDE, et molt grant partie des barons, — CDE ajoutent si ariverent. — ^ F abrège ainsi cette phrase : dont se traistrent à une ille qui avoit non Endreville, et se trestrent à terre, — • CDE omettent li chevalier. — ' F, rt tant li douèrent quHl vindrent à merci à lui.

PRISE d' ANDRE ET d'aVIE. 71

bonne île, et une très-bonne^ cité qu'on appelle Nigrepont. Là les barons tinrent conseil. Alors le marquis Boniface de Montferrat et le comte Baudouin de Flandre et de Hainaut s'en allèrent, avec une grande partie des huissiers et des galères, en compagnie du fils de l'empereur Isaac de Constantinople, en une île qu'on appelle André, et descendirent à terre. Les chevaliers s'armèrent et coururent en la terre ; et les gens du pays vinrent à merci au fils de l'empereur de Constantinople , et lui donnèrent tant du leur qu'ils firent la paix avec lui.

124. Et ils rentrèrent en leur vaisseaux, et voyagèrent par mer. Alors il leur advint un grand dommage; car un haut seigneur de l'armée, qui avait nom Gui le châtelain de G>ucy, mourut et fut jeté en la mer.

125. Les autres nefs qui n'avaient pas tourné de ce côté, entrèrent en bouche d'Avie; et c'est là où le Bras de Saint-Georges tombe dans la grande mer. Et ils naviguèrent en remontant le Bras jusqu'à une dté qu'on appelle Avie, qui est sur le bras de Saint-Georges devers la Turquie , bien belle et bien assise. Et là ils prirent port et descendirent à terre ; et ceux de la cité vinrent à leur rencontre et leur rendirent la ville, comme gens qui ne s'osaient défendre. Et on fit faire si bonne garde, que ceux de la ville n'y perdirent pas un denier vaillant.

126. Ils séjournèrent ainsi là huit jours pour attendre les nefs et les galères et les huissiers qui étaient encore à venir. Et dans ce séjour ils prir^it des blés en la terre , car c'était la moisson ; et ils en avaient grand besoin, car ils en avaient peu. Et dans ces huit jours arrivèrent tous les vaisseaux et les barons. Et Dieu leur donna bon temps.

XXVI. Arrivée à Saint-Étienne. On délibère sur le lieu du débarquement.

127. Alors ils partirent du port d'Avie tous ensemble. Vous eussiez pu voir le Bras de Saint-Georges couvert à contremont de nefs

I a 5. — « A, hoque d*Ayie; CDE, bouche de Havief G, bouke itAive, — » C omet la grant. — ^A^le soient, — * CDEF om ettent si con cil qui, etc. . 136. — > CDE omettent ^<ieremo^Ofu: — > Cornet /!<//. 187. — 1 CDE ajoutent et de vaissisus.

vissiers; et mult granz mervoille ère la bialtez à regarder. Et ensi co- Furent contremont le Braiz-Saint-Jorge, tant * que il vindrent, la veille de la saint Jehan- Baptiste en juin % à Saint-Estiene^ à une abbaïe qui ère à trois lieues de Costantinoble. Et lors virent tôt à plain Costantinoble cil des nés et des galies et des vissiers; et* pristrent port, et aancrerent lor vaissiaus *.

128. Orpoez savoir que mult esgarderent Costantinople cil * qui onques mais ne Pavoient veue; que il ne pooient mie cuidier que si riche vile peust estre en tôt le monde, cum il virent ces halz murs et ces riches tours dont ele ère * close tôt entor à la reonde, et ces riches palais et ces haltes yglises, dont il i avoit tant que nuls nel poist croire, se il ne le veist à Poil, et le lonc et le lé de la vile qui de totes les autres ère soveraine. Et sachiez que il n^i ot si hardi cui la chars ne fremist; et ce ne fu mie mervoille; que onques si granz affaires ne fu enpris* de nulle gent *, puis que li monz fu estorez.

1 29. Lors descendirent à terre li conte et li baron et li dux de Venise ; et fu li parlemenz ou mostier Saint- Estiene. LÀ ot maint conseil pris et doné. Totes les paroles qui là furent dites ne vos contera mie li livres ^; mais la summe del conseil si fu tiels, que li dux de Venise se dreca en estant et lor dist :

1 30. « Seignor, je sai plus del convine de cest païs que vos ne faites^ a car altre foiz i ai esté. Vos avez le plus grant afaire et le plus perila los entrepris que onques genz entrepreissent ; por ce si covendroit (c que on ovrast ^ sagement. Sachiez, se nos alons à la terre ferme, la <c terre est granz ' et large, et nostre gent sont povre et diseteus de la <c viande. Si s'espandront par la terre por querre la viande; et il î a « mult grant plenté de la gent el païs; si ne porriens tôt ' garder que « nos n'en perdissiens. Et nos n'avons mestier de perdre; que mult « avons poi de gent à ce que nos volons faire.

127. — » CDE, et tant coururent par mer, — * A omet la veille, etc. — ♦ A omet et. — * CDE omettent lor vaissiaus.

128. — « CDE, or dist li contes que moUfu esgardée Constantinoble de ciaus. — « A omet ère. — » C, si grani estoires ne fu pris. — * D, nulle gent ; ABCEF, tant de gent.

ON ARRIVE EN VUE DE CONSTANTINOPLE. ji

et de galères et d'huissiers ; et c'était bien grande merveille que cette belle chose à regarder. Et ils naviguèrent ainsi contremont dans le Bras de Saint-Georges, tant qu'ils vinrent, la veille de saint-Jean- Baptiste en juin (23 juin i2o3), à Saint- Etienne, une abbaye qui était à trois lieues de Constantinople. Et alors ceux des nefis et des galères et des huissiers virent tout en plein Constantinople; et ils prirent port, et ancrèrent leurs vaisseaux.

128. Or, vous pouvez savoir qu'ils regardèrent beaucoup Constantinople ceux qui jamais ne Pavaient vue ; car ils ne pouvaient penser qu'il pût être en tout le monde une si riche ville, quand ils virent ces hauts murs et ces riches tours dont elle était close tout entour à la ronde, et ces riches palais et ces hautes églises, dont il y avait tant que nul ne le pût croire s'il ne l'eût vu de ses yeux , et la longueur et la largeur de la ville qui entre toutes les autres était souveraine. Et sachez qu'il n'y eut homme si hardi à qui la chair ne frémît ; et ce ne fut pas merveille; car jamais si grande affaire ne fut entreprise par nulles gens , depuis que le monde fut créé.

129. Alors descendirent à terre les comtes et les barons et le doge de Venise; et le parlement se tint à l'église Saint- Etienne. Il y eut là maint avis pris et donné. Toutes les paroles qui y furent dites, le livre ne yous les contera pas; mais la fin du conseil fut telle, que le doge de Venise se dressa debout et leur dit :

i3o. « Seigneurs , je sais plus de l'état de ce pays que vous ne fai- « tes, car autrefois j'y ai été. Vous avez entrepris la plus grande affaire « et la plus périlleuse que jamais gens aient entreprise; pour cela « donc il conviendrait qu'on agît sagement. Sachez, si nous allons à « la terre ferme, que la terre est grande et large, et nos gens sont €t pauvres et disètteux de vivres. Aussi se répandront-ils par la terre « pour chercher des vivres ; et il y a bien grande quantité de gens au « pays ; et nous ne pourrions faire si bonne garde que nous ne per- «( dissions des nôtres. Et nous n'avons pas besoin d'en perdre ; car « nous avons peu de gens pour ce que nous voulons faire.

129. — * A, conterai mie H Hvres; CDE, retraira; B, retrairai mie; F, là ot meint parlement reverchii que le livres ne raconte mie, i3a — • A, durast, — > CDE, longhe, — • Ib., W n^ tésporiemes mie teus; B, si nous convendroit*

1 3 1 . « Il a isles ci près, que vos poez veoir de ci, qui sont habitées « de genz, et laborées de blez et de viandes et d'autres biens *. Alons <« iqui * prendre port , et recuillons les blez et les viandes del païs ; et « quant nos aurons ' les viandes recuillies , alomes devant la vile, et « faisons * ce que Nostre Sires * aura porveu. Quar plus seurement (c guerroie cil qui a la viande que cil qui n'en a point. » A cel conseil s'acorderent li conte et li baron, et s'en râlèrent tuit à lor nés chascuns et à ses vaissiaus.

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