PARTAGE DES TERRES
302. Et la terre de Constantinople jusqu'à Salonique était en très bonne paix; car les chemins étaient si surs qu'on pouvait bien y aller qui voulait; et pourtant il y avait d'une cité à l'autre douze grandes journées. Et tant il y avait déjà du temps de passé, qu'on était à la fin de septembre (1204). Et l'empereur Baudouin était en Constantinople, et la terre était en paix et à sa volonté. Alors moururent en Constantinople deux bons chevaliers, Eustache de Canteleu et Aimeri de Villeroi ; et ce fut grand dommage pour leurs amis.
303. On commença alors à partager les terres; les Vénitiens eurent leur part, et l'armée des pèlerins l'autre. Et quand chacun put aller à sa terre, la convoitise du monde, qui aura tant fait de mal, ne les laissa pas être en paix ; mais chacun commença à faire mal en sa terre, l'un plus et l'autre moins; et les Grecs commencèrent à les haïr et à nourrir de mauvaises pensées.
304. Alors l'empereur Baudouin donna au comte Louis le duché de Niké, qui était une des plus hautes seigneuries de la terre de Romanie, et était situé de l'autre côté du Bras, devers la Turquie. Et toute la terre de l'autre côté du Bras n'était pas venue à la merci de l'empereur, mais était contre lui. Et puis alors il donna le duché de Finepople à Renier de Trit.
305. Et alors le comte Louis envoya de ses hommes pour conquérir sa terre, bien cent vingt chevaliers; de ceux-là fut chef Pierre de Bracieux et Payen d'Orléans. Et ils partirent de Constantinople à la fête de la Toussaint ( 1 Br novembre 1 204), et passèrent le Bras de Saint- Georges sur des vaisseaux; et vinrent à l'Espigal, une cité qui est sur la mer, et qui était peuplée de Latins. Et alors ils commencèrent la guerre contre les Grecs.
L XVI II. Supplice de Murzuphle, emprisonnement d'Alexis.
3oG. En ce temps, il advint que l'empereur Murzuphle, qui avait les yeux crevés (celui qui avait tué son seigneur l'empereur Alexis, le
304. — 1 F, qui bien estoit une des plus gratis mineurs. — '- A, del BraH de la Turehie et devers la Turehie; el lot la terra.
305. — 1 CE omettent contre ; F. moût viguercusement encontre.
l'empereor Sursac, celui que ' li pèlerin avoient amené en la terre), s'enfuioit oltre le Braz coiement et à poi de gent. Et Tieris de Los le sot, cui il fu enseigniez; si le prist et l'amena Tempereor Baudoin en Constantinople. Et l'empereres Baudoins en fu mult liez, et em prist conseil à ses homes, qu'il en ferait d'orne qui tel murtre avoit fait de son seignor2.
3oj. A ce fu acordez li conseils, que il avoit une colonne1 en Costantinoble enmi la vile auques, qui ère une des plus haltes et des mielz ovrées de marbre qui onques fust veue d'oil; et enqui le feist2 mener et lo feist saillir aval, voiant tote la gent; que si halte justise devoit bien toz li monz veoir. Ensi fu menez à la colonne l'empereres Morchuflés, et fu menez sus3; et toz li pueples de la cité acorrut4 por veoir la merveille. Lor fu botez aval, et chaï de si hait que quant il vint à terre que il fu toz esmiez.
3o8. Or oïez une grant merveille; que en celé colonne dont il chaï aval , avoit ymages de maintes manières, ovrées el marbre. Et entre celés ymaiges, si en avoit une qui ère laborée ' en forme d'empereor, et celé si chaoit -' contreval3; car de lonc tens ère profeticié qu'il'1 auroit un empereor en Constantinople qui devoit estre gitez aval celé colonne '. Et ensi fu celé semblance et celé prophecie avérée.
3oq. En icel termine, ravint altressi que li marchis Bonifaces de Monferrat, qui ère vers Salenique, prist l'empereor Alexi (qui ère cil qui avoit à l'empereor Sursac1 traiz les ialz), et- l'empereris sa famé avec. Et envoia les hueses vermeilles et les dras emperials l'empereor Baudoin son seignor, en Costantinoble, qui mult bon gré l'en sot; et il envoia puis après l'empereor Alexi et l'empereriz sa famé3, en prison en Monferrat.
3o6. — ! CDE, ki avoit ochis Vempereour Alexis fce. — - B, qui tel murtre et tel traïson avoit fête vers son seigneur : CDE, ki en tel murtre et en te! traïson avoit son signour ochis.
- i BCDEF, colombe nu coulombe. — - CDE. veue, et enqui (ou illueques) le fist on; Y . r eue. là lejist on. — 3 CF omettent et fu mene\ sus . D, et mis sus ; E. et montés sus. — 4 C1>E ajoutent celle part.
SUPPLICE DE MURZUPHLE. 1 83
fils de l'empereur Isaac, que les pèlerins avaient amené dans le pays), s'enfuyait outre le Bras en secret et avec peu de gens, et Thierri de Loos, à qui il fut dénoncé, le sut; et il le prit et l'amena à l'empereur Baudouin en Constantinople. Et l'empereur Baudouin en fut bien joyeux, et prit conseil de ses hommes, pour ce qu'il ferait d'un homme qui avait commis un tel meurtre sur son seigneur.
307. Le conseil tomba d'accord de ceci, qu'il y avait une colonne en Constantinople vers le milieu de la ville, qui était une des plus hautes et des mieux travaillées en marbre que l'œil eût jamais vues; et il le ferait mener là et le ferait sauter en bas, à la vue de tout le peuple ; car une si haute justice devrait bien être vue de tout le monde. Ainsi fut mené à la colonne l'empereur Murzuphle, et mené en haut; et tout le peuple de la cité accourut pour voir la merveille. Alors il fut poussé en bas , et tomba de si haut que quand il vint à terre il fut tout fracassé.
308. Or oyez une grande merveille ; en cette colonne d'où il tomba à terre, il y avait des images de maintes façons, travaillées dans le marbre; et entre ces images, il y en avait une qui était travaillée en forme d'empereur, et celle-là était figurée tombant en bas; car dès longtemps il était prophétisé qu'il y aurait un empereur en Constantinople qui devait être jeté à bas de cette colonne. Et ainsi furent avérées cette ressemblance et cette prophétie.
309. En ce temps, il advint aussi que le marquis Boniface de Montferrat, qui était devers Salonique, prit l'empereur Alexis (celui qui avait crevé les yeux à l'empereur Isaac son frère), et l'impératrice sa femme avec. Et il envoya les bottes vermeilles et les vêtements impériaux, en Constantinople, à l'empereur Baudouin son seigneur, qui lui en sut bien bon gré; et puis après il envoya l'empereur Alexis et l'impératrice sa femme, en prison à Montferrat.
3o8. — ' CDE omettent laborée. — 2 AH. citait; C. kjï ; D, clutoit ; E, caoil; F, cliei. — 3 \,ou~ treval. — ■* A, profeiticiê qui. — s C omet celé colonne.
3oy. — 1 BCDE ajoutent son frère. — 2 c ajoute et prisl ossi. - 3 A omet et l'empererii sa famé; le ms. F, qui ometces mots dans la phrase précédente, ne les omet point ici. Cette impératrice se nommait Euphrosyne.
3 10. A la feste saint-Martin après, s'en issi Henris, li frères l'empereor Baudoin, de Gonstantinoble, et s'en ala contreval le Braz trosque à Boche d'Avie; et mena bien six vins1 chevaliers avec lui de mult bone gent. Et passa le Braz2 à la cité que l'on appelé Avie, et la trova mult bien garnie de toz biens, de blez et de viandes3, et de totes choses qui mestier ont à cors d'orne4. Et il se saisi de la cité, et se herberja dedenz; et lors comença la guerre contre les Grex endroit lui. Et li Hermin de la terre, dont il en i avoit mult, se comencierent à torner devers lui; qu'i5 haoient mult les Grex.
3 1 1 . A cel termine, se parti Reniers de Trit de Costantinoble, et s'en ala vers Finepople, que l'empereres Baudoins li avoit donée. Et enmena bien avec lui six vins chevaliers de mult bone gent-, et chevaucha tant par ses jornées que trespassa1 Andrenople, et vint à Phinepople'-1. Et la gens de la terre le reçurent, et li obéirent corne3 à seignor; qu'i le virent4 mult volentiers. Et il avoient mult grant mestier de secors; que Johans li rois de Blaquie les avoit mult appressez de guerre. Et il lor aida mult bien, et tint grant partie de la terre; et la granz partie qui s'ere tenue5 devers Johan, se torna devers lui. Enqui endroit refu la guerre granz entr'als.
3 12. L'empereres rot1 bien envoie cent chevaliers' passer le Braz Saint-George endroit Costantinoble. De cels si fu chevetaines Machaires de Sainte Manehalt; avec lui ala Mahius de Vaslaincort et Roberz del Ronçoi3. Et chevauchierent à une cité qui ère apelée Nichomie, et siet4 sor un gofre de mer; et ère bien deus jornées loing de Costantinoble. Et quant li Grieu les oïrent venir, si vuidierent la cité et s'en5 alerent; et il se hebergierent dedenz, si la garnirent et
3iO. — i B, etc., Vil )'/»;. — ï B ajoute et vint. — 3 C, et de garnisons; D, et d'autres garnisons. — 4 B, etc., mestier lor fu. — 3 B, etc., car il; il faut donc lire qu'i pour que il. et non qui.
3 il. — i ACDEF. et trespassa. — - B omet et vint à Phinepople. — 3 A omet corne. — 4 B omet
LA GUERRE S'ENGAGE AVEC LES GRECS. l85
LXIX. Prise d'Avie. de Finepople et de Nicomie; Théodore Lascaris prétend à l'empire.
3io. A la fête saint-Martin après ( 1 1 novembre 1204'1, Henri, le frère de l'empereur Baudouin, sortit de Constantinople, et s'en alla en descendant le bras jusqu'à Bouche d'Avie; et il mena bien avec lui cent vingt chevaliers de très bonnes gens. Et il passa le Bras à la cité que l'on appelle Avie, et il la trouva très bien garnie de tous biens, de blés et de vivres, et de toutes choses dont les hommes ont besoin. Et il se saisit de la cité, et se logea dedans; et alors il commença la guerre avec les Grecs en face de lui. Et les Hermins du pays, dont il y avait beaucoup, commencèrent à tourner de son côté; car ils haïssaient beaucoup les Grecs.
3 1 1 . En ce temps, partit de Constantinople Renier de Trit , et il s'en alla vers Finepople, que l'empereur Baudouin lui avait donnée. Et il emmena bien avec lui cent vingt chevaliers de très bonnes gens; et il chevaucha tant dans ses journées qu'il passa outre Andrinople, et vint à Finepople. Et les gens de la terre le reçurent, et lui obéirent comme à leur seigneur; car ils le virent bien volontiers. Et ils avaient bien grand besoin de secours; car Johannis le roi de Blaquie leur avait fait une guerre acharnée. Et il les aida très bien, et tint grande partie de la terre; et la plupart qui s'étaient tenus devers Johannis, se tournèrent devers lui. De ce côté la guerre fut grande entre eux.
3 12. L'empereur avait bien envoyé cent chevaliers passer le Bras de Saint-Georges en face de Constantinople. De ceux-là était chef Macaire de Sainte-Menehould; avec lui alla Matthieu de Walincourt et Robert du Ronsoi. Et ils chevauchèrent vers une cité qui était appelée Nicomie, et qui est située sur un golfe de mer ; et elle était bien à deux journées loin de Constantinople. Et quand les Grecs ouïrent qu'ils venaient, ils vidèrent la cité et s'en allèrent; et eux se logèrent dedans,
et li obéirent, etc. Au lieu de qu'i le firent. CDE répètent et le rechurenl. — 5 CDE, ki avaient esté.
3 1 2. — 1 A, tôt. — 2 F, ravoit tien envoie eent chevaliers de moût boue gent. — 3 B. etc.. de Rosoi. — i A. et si sit. — 5 ABE, et si s'en.
refermèrent; et recomencierent à guerroier de celé marche endroit als.
3i3. La terre d'autre part del Braz si avoit1 seignor un Grieu que on apeloit Toldres li Ascres. Et avoit la file2 l'empereor Alexi3 à famé, dont il clamoit'1 la terre (celui cui li Franc avoient chacié5 de Costantinoble, et qui avoit son frère traiz les ialz)G. Icil si tenoit la guerre contre les Franz7 outre le Braz, partot là où il estoient.
314. Et l'empereres Baudoins fu remés en Costantinoble, et li cuens Loeys, à poi de gent; et li cuens Hues de Saint- Pol, qui malades ère d'une grant maladie de gote qui le tenoit es génois et es piez'; et li dus de Venisse, qui goûte ne veoit-.
3i5. En icel termine après, vint uns granz passages de cels' de la terre de Surie, et de cels- qui l'ost avoient laissie et estoient aie passer as autres passages. A cel passage vint Estenes del Perche et Regnaus de Monmirail, qui cosin estoient le conte Loeys qui mult les honora et fu mult liez de lor venue. Et l'empereres Baudoins et les autres genz les virent mult volentiers; qu'il estoient mult hait home et mult riche, et amenèrent grant plenté de bone gent.
3 16. De la terre de Surie1 vint Hue de Tabarie, et Raols ses frères, et Tierris de Tendremonde, et granz plentés de la gent del pais, de chevaliers, de Turchoples et de serjanz. Et lors après si dona l'empereres Baudoins à Estene del Perche la duchée de Philadelphie.
3 17. Entre les autres fu venue une novele à l'empereor Baudoin, dont il fu mult dolenz; que la contesse Marie sa famé, qu'il avoit laissie1 en Flandres ençainte, por ce qu'ele ne pot avec lui movoir- qui
3i3. — > B,avoitJèl un seigneur que; C, en la terre... si avoient fait un signour ke; D. et chil de la terre... si avaient fait un segnor Sun Griu. lîF s? rapprochent de D. — * Anne. — 3 A omet Alexi. — 4 A, chamoit. — ï B ajoute d- la terre Je. — |; CDE omettent celui cui. etc. — ' CDE. /<J terre contre les Francs et la guerre; B. si tenait sa terre ; F, clamoit la terre et la tenait.
mi.— 1 C.]1V. omettent qui malades, etc. — 2 ARF omettent et li Jus. etc.