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LES GRECS RÉCONCILIÉS AVEC LES CROISÉS

XC.VI 1 1. Les Grecs se réconcilient avec les croisés ; Johannis assiège

le Dimot.

422. Quand les Grecs qui étaient à l'armée avec Johannis virent cela (eux qui s'étaient rendus à lui et révoltés contre les Francs; et lui leur abattait leurs châteaux et leurs cités, et ne leur tenait nulle convention ), alors ils se tinrent pour morts et trahis. Et ils parlèrent ensemble, et dirent qu'autant en ferait-il d'Andrinople et du Dimot quand il retournerait; et que s'il abattait ces deux-là, la Romanie était perdue à toujours. Et ils prirent leurs messages en secret, et les envoyèrent en Constantinople au Vernas.

423. Et ils le priaient qu'il criât merci â Henri le frère de l'empereur Baudouin et aux Vénitiens, pour qu'ils fissent la paix avec eux, et qu'ils lui donnassent Andrinople et le Dimot; et que les Grecs tourneraient tous à lui, et qu'ainsi les Grecs et les Francs pourraient être bien ensemble. Il en fut tenu un conseil où il y eut des paroles de maintes manières; mais la fin du conseil fut telle que au Vernas et à l'impératrice sa femme, qui était sœur du roi Philippe de France, furent octroyés Andrinople et le Dimot, avec toutes leurs appartenances, et qu'il en ferait le service à l'empereur et à l'empire. Ainsi fut faite et conclue la convention, et faite la paix des Grecs et des Francs.

424. Johannis le roi de Blaquie et de Bogrie, qui avait séjourné longtemps en Romanie, et ravagé le pays tout le carême et grand temps après la Pâque : 2 avril 1206), s'en retourna vers Andrinople et vers le Dimot, et eut la pensée qu'il en ferait tout autant qu'il avait fait des autres villes. Et quand les Grecs qui étaient avec lui virent qu'il tournerait vers Andrinople, ils commencèrent à se sauver de lui, et de nuit et de jour, vingt, trente, quarante, cent.

425. Et quand il vint là, il leur requit qu'ils le laissassent aussi entrer dedans, comme ils avaient fait dans les autres villes. Et ils lui

Johannis leur anemis, li otroierent; et li Vernas enfist feautê à Henri comme à bail. — 8 HCE, asseurée ; D, assomme'e ; F, achevée.

+24. — 1 CDE. en la terre des Frans. — 2 A, à grant. — 3 C DE omettent qui estoient avec lui. — * B. etc.. celé part, au lieu de vers Andrenople. — s A. comencent. — l; B. XX. L. cen;; CDEF. bien doi cent.

il ne feraient1, et distrent : « Sire, quant nos nos rendîmes à toi, et « nos nos révélâmes'2 contre les Frans, tu nos juras que tu nos gar- « deroies en bone foi et salveroies. Tu ne Tas pas fait, ains as des- « truite Romenie; et alsi savons nos bien que tu nos feroies alsi com « tu as fait des autres. » Et quant Johannis oït ce,'siasist le Dimot, et dreça entor seize perieres granz; et comença engins à faire de mainte manière, et à gaster3 tôt le païs entor.

426. Lors pristrent cil d'Andrenople et cil del Dimot lor messages^ si les envoierent en Costantinoble à Henri, qui ère bals de l'empire, et al Vernas, que il seccorrussent por Dieu le Dimot qui ert assis. Et quant cil de Costantinoble oïrent la novele, si pristrent conseil del Dimot secoure. Mult i ot de cels qui n'osèrent mie loer l que on isist de Costantinople, ne que on si pou que on avoit de la crestienté meist'2 en aventure. Totes voies fur lor consels telx que il istroient fors, et que il iraient trosque à Salembrie.

427. Li cardonaus' qui ère de par l'apostoile de Rome, en preescha2 et en fist pardon à toz cels qui iraient et3 qui morroient en la bataille. Lors s'en issi Henris de Costantinoble à tant de gent cum il avoir pot, et chevaucha trosque à la cité de Salembrie; et enqui fu logiez devant la vile bien par huit jorz. Et de jor en jor li venoient '' message d'Andrenople, et li mandoient que aust merci d'als, et que il les secorust; que se il nés secoroit:'il estoient perdu enfin.

428. Lors prist conseil Henris à ses barons, et li consels si fu telx que il alassent à la cité de Visoi1, qui mult ère bone et forz. Ensi cum il dissent si le fissent; et vindrent à la cité de Visoi, si se logierent devant la vile le jor de la veille de la feste monseignor saint Johan Baptiste en juing. Et le jor cum il furent logié, vindrent li message

425. — 1 CD, que non /croient. — - CDEF, et nous et no ràialme. — '■' A. et gaster.

1 2û. — ' A. i loer. — *- CF, ne lie si poi de gent com il avoient... se mesist.

427. — 1 Les fonctions de légat étaient alors remplies par Benoît, cardinal-prêtre de Sainte-

IOHANNIS ASSIEGE LE DIMOT. 253

dirent qu'ils ne le feraient pas, et dirent : « Sire, quand nous nous « rendîmes à toi et que nous nous révoltâmes contre les Francs, tu « nous juras que tu nous garderais en bonne foi et que tu nous sau- « verais. Tu ne l'as pas fait, mais tu as détruit la Romanie; et aussi « savons-nous bien que tu ferais de nous tout comme tu as fait des au- « très. » Et quand Johannis ouït cela, il assiégea le Dimot, et dressa à Fentour seize grands pierriers; et commença à faire des engins de maintes manières, et à ravager le pays tout autour.

426. Alors ceux d'Andrinople et ceux du Dimot prirent leurs messagers ; et ils les envoyèrent en Constantinople à Henri, qui était régent de l'empire, et au Vernas, demandant que pour Dieu ils secourussent le Dimot qui était assiégé. Et quand ceux de Constantinople ouïrent la nouvelle, ils tinrent conseil pour secourir le Dimot. Il y en eut beaucoup qui n'osèrent pas conseiller qu'on sortît de Constantinople, ni qu'on mît en aventure le peu de gens qu'on avait de la chrétienté. Toutefois leur conseil fut tel qu'ils sortiraient dehors, et qu'ils iraient jusqu'à Salembrie.

427. Le cardinal qui était de par le pape de Rome en prêcha et en donna l'indulgence à tous ceux qui iraient et qui mourraient en la bataille. Alors Henri sortit de Constantinople avec autant de gens qu'il en put avoir, et chevaucha jusqu'à la cité de Salembrie; et il fut logé là devant la ville pendant huit jours. Et de jour en jour il lui venait des messagers d'Andrinople, et ils lui mandaient qu'il eût pitié d'eux et qu'il les secourût", car s'il ne les secourait, ils étaient enfin perdus.

X CIX. Les croisés marchent au secours du Dimot.

428. Alors Henri tint conseil avec ses barons, et le conseil fut tel qu'ils iraient à la cité de Visoi, qui était bien bonne et forte. Ainsi qu'ils le dirent ainsi le firent; et ils vinrent à la cité de Visoi, et se logèrent devant la ville le jour de la veille (23 juin 1206) delà fête de monseigneur saint Jean-Baptiste en juin. Et le jour qu'ils furent logés, vinrent les

Suzanne. — 2 A, penscha. — îB, etc.. omettent qui iraient et. — -SA. venais. — ■"■ A. secorut.

428. — ! A, Virsoi; B,jusques à la cité de Visni ; F omet ce qui suit jusques et y compris le fisent : CDE ajoutent si se Ingéraient devant la rite.

d'Andrenople, et distrent à2 Henri le frère Tempereor Baudoin : « Sire, sache :! que se tu ne secors la cité del Dimot, que ele ne se puet « tenir plus de huit jors4; car les5 perieres Johannis ont abattu le mur « en quatre leus, et ont esté ses gens deus foiz sor les murs. »

420. Lors demanda conseil que il feroit. Assez i ot parlé avant et ariere, mais la fins del conseil si fu tels que il distrent : « Seignor, « nos somes jà tant venu avant, que nos somes honi1 se nos ne se- « corons le Dimot. Mais soitchascuns confès et commeniez-, etorde- « nons noz batailles3. » Et aesmerent que il avoient bien quatre cenz ' chevaliers, et que il n'en avoient mie plus; et mandèrent les messages qui erent venu d'Andrenople, et demandèrent le convine, combien Johanis'' avoit de gent. Et il respondirent que il avoit bien quarante mil homes à armes, sanz cels a pié dont il ne savoient le conte.

4'3o. Ha! Diex, cum perillose bataille de si pou de gent encontre tant. Al matin, le jor de la feste monseignor saint Johan Baptiste furent tuit1 confès et commenié, et l'endemain si murent. L'avangarde si fu commandée Jofiroi le mareschal de Romenie et de Champaigne, et Machaires de Sainte-Manehalt fu avec. La segonde bataille fist Coenes de Betune et- Miles H Brabanz; la tierce3, Paiens d'Orliens et Pierres de Braiecuel; la quarte, Ansials de Kaeu; la quinte'1, Baudoins de Belveoir; la siste, Hues de Belmés; la septisme, Henris li frères l'empereur Baudoin; l'uitisme, Gautiers de Escornai et li Flamenc. Tyerris de Los, qui ère senechaus, fist Tarière garde '.

1 jn.— -ECIii; omeWeatd'Andrenople et distrent à, en mettant après Baudoin les mots qui dirent ou l'équivalent. — 3 A, s.icliiey. — * CDE. elle se rendra, car ne se peut plus tenir ; A seul marque le terme de huit jours. — 5 A. et les.

1 29. — 1 CDE, nous somes tout honi puis que nous somes tant venu avant. — - Après acumeniiés, C ajoute i'msi tefisent, et D, car à l'aie de Dieu nous les secourrons. — 3 CDE. ordenerent lor batailles, au lieu de ordenons, etc. — '■ B, cent; CDEF, trois cens. — s B omet le convine; D. dou convine Johanisse et combien il; V. del covine d'Andrenople et combien Jehanice.

4?o. — 1 A omet tuit. — - A n'a paser. en sorte que Milon s'y trouve désigné comme chef du troisième corps. Mais il suffit de rétablir et pour que A s'accorde avec CDEF en ce qui concerne les six premiers corps. B désigne aussi par erreur Milon pour le troisième, puis Païen d'Orléans avec Pierre de Bracieux pour le quatrième, Anseau pour le cinquième. Baudouin de Beauvoir pour le sixième. Hugues de Bcaumetz pour ce même corps ou pour le septième avec Henri. A

MARCHE DES CROISES SUR LE DIMOT. ib~

messagers d'Andrinople, et ils dirent à Henri le frère de l'empereur Baudouin : « Sire, sache que si tu ne secours la cité du Dimot, elle ne « peut tenir plus de huit jours; car les pierriers de Johannis ont « abattu le mur en quatre endroits, et ses gens ont été deux fois sur « les murs. »

429. Alors il demanda conseil sur ce qu'il ferait. On parla assez en avant et en arrière, mais la fin du conseil fut telle qu'ils dirent : « Sei- « gneurs, nous sommes déjà venus si avant, que nous sommes honnis « si nous ne secourons le Dimot. Mais que chacun soit confessé et « communié, et ordonnons nos corps de bataille. » Et ils estimèrent qu'ils avaient bien quatre cents chevaliers, et qu'ils n'en avaient pas plus; et ils mandèrent les messagers qui étaient venus d'Andrinople, et demandèrent l'état des choses, combien Johannis avait de gens. Et ils répondirent qu'il avait bien quarante mille hommes d'armes, sans ceux de pied dont ils ne savaient le compte.

4'3o. Ah! Dieu, quelle périlleuse bataille de si peu de gens contre tant! Au matin, le jour de la fête de monseigneur saint Jean-Baptiste, ils furent tous confessés et communies, et le lendemain (25 juin) ils partirent. L'avant-garde fut confiée à Geoffroi le maréchal de Romanie et de Champagne, et Macaire de Sainte-Menehould fut avec lui. Le second corps fut à Conon de Béthune et à Milon le Brebant; le troisième, à Payen d'Orléans et à Pierre de Bracieux; le quatrième, à Anseau de Cayeux; le cinquième, à Baudouin de Beauvoir; le sixième, à Hugues de Beaumetz; le septième, à Henri le frère de l'empereur Baudouin; le huitième, à Gautier d'Escornai et aux Flamands. Thierri de Loos, qui était sénéchal, fit l'arrière-garde.

partir du septième. B se retrouve d'accord avec A. — 3 CDE. la tierce bataille fist. L'addition du mot Jist empêche de rapporter le commandement de ce corps au nom qui précède. — 4 CDE, la quinte fist. — 5 C. la sieptimé Gantiers d'Escornai li Flamens ; le vuitime et l'ariere garde fist Tieris de Los, ki iert senescaus. DE désignent aussi l'arrière-garde comme huitième corps; F, sans lui donner de numéro d'ordre, la distingue du septième. Elle est désignée explicitement dans B et implicitement dans A comme neuvième corps, parce que ces deux manuscrits désignent pour le septième le régent Henri, omis dans CDEF. Aucune de ces erreurs n'existe dans le manuscrit G : Si ordonnèrent leur batailles : la première fist Joffrois de Vile-Harduin et Makaires de Sainte Manehoult ; la seconde fist Quennes de Belune et Miles de (/il Braibans; la tierce fist Païens dOrliens et Pierres de Braichuel ; la 1111e fist Anciaus de Kaeu; la quinte Bauduins de Mouvoir ; la VIe fist Hues de Beline (Belmés) ; la VIIe fist Henris li baus-de l'empire; la VIIIe Gantiers SEscornai -, la nuevisme Thicris de Los qui estoit seneschaus.

4'3i. Lors chevauchierent tôt ordenéement1 par trois jors; neonquesplus perillosement genz n'alerent querre bataille. Car il avoient deus périls : de ce que il estoient pou, et cil estoient assez à cui il aloient combatre; d'autre part, il ne créoient pas les Griex, à cui il avoient pais faite, que il lor dussent aidier de cuer. Ainz avoient paor que quant venroit'-' au besoing, que il ne se tornassent devers Johanis, qui avoit le Dimot si aprochié de prendre, com vos avez oï ariere.

43-2. Quant Johannis oï que li Franc venoient, si nés ossa attendre; ainz arst ses engins, et se desloja. Et ensi se parti ' del Dimot; et sachiez- que toz li monz le tint3 à grant miracle. Et Henris li bauz de l'empire vint al quart jor devant Andrenople, et se loja sor les plus belsprezdel monde, sor la rivière d'Andrenople4. Quant cil d'Andrenople les virent venir, si issirent fors à totes lor croiz et à la procession5, et fisent la greignor joie qui onques fust veue. Et il le durent bien faire, que il n'estoient mie11 bien à aise.

433. Et lors vint la novele en l'ost des Frans1 que Johannis ère logiez à un chastel qui a nom Rodestuic-. Et al matin mut l'oz des Frans, et chevaucha vers celé part por la bataille querre; et Johanis se desloja, si chevaucha ariers vers son pais. Ensi le suirent par cinc jornées, et il adès s'en ala devant als. Lors se herbergierent al cinquisme jor sor un bel leu, à un chastel que on apele leFraim; enqui sejornerent par trois jors.

404. Et lors s'en parti une compaignie de la bone gent de l'ost, par descorde qu'il eurent à Henri le frère de l'empereor Baudoin1. De celé compaignie fu chevetaines Baudoins de Belveoir ; et Hues de Belmés fu avec lui, et Guillaumes de Gomeignies, et Drues de Belraim. Et en alerent bien ensemble- en celé route cinquante chevalier; et

(3i. — ' CDE, serrëement. — 2 A. veroii; B, il venroit; CEE. il venroient; D, clie venroit. - 1 A, se desloja. — 2 c ajoute de voir. — s B ajoute j moult grant merveille et. — *A omet d'Andrenople; F omet quant cil d'Andrenople. — S B. et à procession ; F. si issirent fors à toutes

RETRAITE DE JOHANNIS. l5»

43 1 . Alors ils chevauchèrent bien en ordre pendant trois jours; et jamais gens n'allèrent plus périlleusement chercher la bataille. Car ils avaient deux périls : de ce qu'ils étaient peu, et ceux-là étaient beaucoup contre qui ils allaient combattre; d'autre part, ils ne croyaient pas que les Grecs, avec qui ils avaient fait la paix, leur dussent aider de bon cœur. Mais ils avaient peur que quand on en viendrait au besoin, ils ne tournassent du côté de Johannis, qui avait été si près de prendre le Dimot, comme vous l'avez ouï plus haut.

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