PREFACE
rès de cent ans avant Joinville, un rude chevalier, né comme lui en Champagne , comme lui aussi plus habitué à manier l'épée que la plume, se hasardait à écrire en vieux français un récit historique qui devait immortaliser son nom. Il n'avait assurément sous les yeux aucun modèle qu'il pût imiter, aucun essai qui pût lui donner l'idée | d'une telle entreprise. C'est par circonstance et comme par hasard que Geoffroi de Ville-Hardouin se sentit appelé, ainsi que Joinville, à devenir l'historien des grands événements auxquels il avait pris part. Avant de bien dire, ils avaient l'un et l'autre commencé par bien faire : voilà pourquoi leurs coups d'essai furent des coups de maître ; là est la source de leur inspiration , et de la vie qui anime leurs récits. Bien des livres vieillissent et meurent du vivant de leurs auteurs; ceux-là ont traversé des siècles en conservant, sous la rude écorce de leur vieux langage, un fonds inépuisable de jeunesse et d'originalité.
Si la réputation de Ville-Hardouin égale celle de Joinville, sa
PREFACK.
personne nuits est moins connue. Sur la foi de Du Cange , le fins illustre de ses éditeurs, on s'est accordé pendant longtemps à lui donner pour père un seigneur du nom de Guillaume , qui figure dans les chartes du comte Henri le Libéral , de 1 163 à i ijg, arec le litre de maréchal de Champagne. Guillaume était mort vers 1180 , et l'on savait que l'existence du fils illustre qu'on lui attribuait se termina de 1212 à 12 18. Du père au fils l'intervalle était convenable, et le titre de maréchal , qu'ils avaient porté successivement, ne pouvait être (on le croyait du moins) qu'un fief héréditaire. Mais , de nos jours , le savant historien des comtes de Champagne , M. d'Arbois de Jubainville , a démontré que ce Guillaume, surnommé le Roi , fut la tige d'une autre famille , de celle des le Brebant de Provins , et probablement l'aïeul du *\filon le Brebant dont ]'ille-Hardouin parle en plus d'un passage de son histoire. Notre grand historien n'a donc pas de généalogie ; heureusement pour lui , il est de ceux qui peuvent s'en passer.
fl naquit vraisemblablement dans le château dont quelques vestiges subsistent encore au petit village de Ville-Hardouin , dans l'arrondissement de Trqyes; mais on ignore en quelle année. M. d'Arbois de Jubainville a rencontré son nom pour la première fois dans deux chartes de Marie, comtesse de Champagne, datées de l'an 1 i85. On eu peut conclure qu'il avait dès lors atteint l'âge de la majorité, et que, par conséquent , il était né au plus tard en 1-164.
Le même savant a bien voulu me signaler un autre fait dont il faut tenir grand compte , quand on recherche la date probable de la naissance de Ville-Hardouin. Geoffroi de Ville-Hardouin, prince d'Achaïe, neveu de l'historien, avait pour fils un autre Geoffroi, qui scellait avec son père une charte donnée à Corinthe en 1 216. Ce fils était donc déjà majeur, en sorte que le prince d'Achaïe ne pouvait avoir moins de quarante-trois ans. Donc le père de ce prince d'Achaïe, c'est-à-dire le frère de notre Ville-Hardouin,.en aurait eu au moins soixante-cinq.
PRÉFACE. iij
Ce n'est pas tout : en comparant le sceau bien connu de l'historien avec ceux que son neveu et son petit-neveu apposèrent à cette même charte en 1216 , on reconnaît que le chef de la maison de Ville- Hardouin était alors le prince d'Achaïe, parce que lui seul, à l'exclusion de son /ils et de son oncle , portait des armoiries sans brisure ni différence, armoiries qu'il tenait de son père, et qui ne pouvaient appartenir qu'au représentant de la branche aînée. Ces armoiries, dont la gravure est mise sous les yeux du lecteur (n"i) ,
consistent dans une croix recercelée. Le fils du prince d'Achaïe , auquel l'usage ne permettait pas, tant que son père vivait, déporter exactement les mêmes armoiries, les différenciait de deux manières : d'abord en retranchant un cerceau à la branche dextre de la croix, et un autre à la branche supérieure; ensuite en ajoutant une burelle qui traverse cette branche supérieure (n"2). Or il résulte de deux sceaux apposés par l'historien au bas de deux chartes (l'une de 1202, l'autre de 1207), qu'il différenciait aussi les armoiries de la famille , d'une part en retranchant les mêmes cerceaux que son petit-neveu, de Vautre en ajoutant un petit écu à dextre, dans le canton supérieur (n°3). Il ne représentait donc que la branche cadette, et si l'on place la naissance de son frère aine aux environs de l'an 1 15 1 , on pourra supposer que la sienne est comprise entre l'an 11S2 et l'an 1164, seconde limite que les actes de iiSS, cités plus haut, ne permettent pas de dépasser. Ces données ne s'éloignent pas beaucoup de celle que fournit un texte dont je dois la communication à M. Auguste Longnon , édi-