I. SUR LA CHRONIQUE D'ERNOUL
Iille-Hardouin est-il un historien bien informé? A-t-il connu les véritables motifs qui empêchèrent les croisés réunis à Venise, en 1202, d'exécuter leur projet primitif, et qui leur firent abandonner la route de la Terre-Sainte pour celle de Constantinople? Cette question a été posée et discutée par M. de Mas Latrie dans son Histoire de Vile de Chypre : il n'a point hésité à conclure que Ville-Hardouin fut la dupe des Vénitiens, et que si M. Michaud, l'historien des cr-oisades, n'a pas su démêler la vérité, c'est parce qu'il lui a accordé trop de confiance. Je vais montrer que cette opinion est un paradoxe et qu'elle ne saurait obtenir aucun crédit, attendu qu'elle choque la vraisemblance, et que d'ailleurs elle a pour unique garantie une compilation où des récits d'origine diverse ont été accueillis, sans contrôle, par un chroniqueur dépourvu de toute autorité personnelle. A cette légende sans consistance, qui se contredit elle-même, j'opposerai une histoire où tout s'enchaîne et se justifie, parce qu'elle a été écrite par un témoin éclairé , qui a pris une part considérable aux événements dont il nous a conservé la mémoire. Je prouverai sans peine que le livre de Ville-Hardouin, publié il y a deux siècles sous la garantie de Du Cange, doit conserver tous ses titres à la confiance comme à l'admiration de ses lecteurs.
Il importe avant tout de bien déterminer d'après Ville-Hardouin le but primitif de la croisade, et la nature des incidents qui obligèrent à l'abandonner. Tous ceux qui avaient pris la croix s'étaient proposé de partir pour la Terre-Sainte. Il leur fallait une flotte; ils avaient donné plein pouvoir à six d'entre eux pour la leur procurer. Les six négociateurs, au nombre desquels était Ville-Hardouin, résolurent d'aller à Venise, où ils espéraient trouver plus de ressource qu'ailleurs : ils y arrivèrent dans le courant de février 1201 (§ 14). Le marché fut conclu pendant le carême, et il fut décidé en conseil secret que le but de l'expédition serait Baby-