SUR LA CHRONIQUE D ERNOUL
lone, autrement dit le Caire en Egypte, qu'ostensiblement on parlerait en termes vagues d'aller outre-mer, et que le départ aurait lieu à la Saint- Jean (24 juin) de l'an i202(§ 3o). La flotte fut prête à la date indiquée, mais les croisés ne purent acquitter intégralement la somme qu'ils devaient payer aux Vénitiens, parce que plusieurs d'entre eux manquaient au rendez-vous, ayant préféré s'embarquer dans d'autres ports (§ 5i à 61). Le doge offrit alors d'accorder du temps aux croisés pour les trente-quatre mille marcs d'argent qu'ils devaient encore, et de s'associer à leur expédition, à la condition qu'ils commenceraient par assiéger la ville de Jadres ou Zara, que le roi de Hongrie avait enlevée aux Vénitiens (§ 62 à 68). Cet arrangement fut conclu avant le mois de septembre (§ 69). Survint ensuite un message du jeune prince de Constantinople Alexis, qui réclamait l'aide des croisés pour rétablir son père sur le trône impérial (§ 70). Ces offres imprévues furent renouvelées et acceptées à Zara, pendant l'hiver, et il fut convenu qu'Alexis y viendrait rejoindre les croisés à la quinzaine de Pâques, c'est-à-dire le 19 avril i2o3 (§ 99).
Le témoignage qu'on oppose à Ville-Hardouin est tiré d'une chronique attribuée autrefois à Bernard le Trésorier, mais qu'on peut considérer plus vraisemblablement comme étant (sinon en totalité, du moins en partie) l'œuvre d'un valet de Balian d'Ibelin nommé Ernoul. Cette nouvelle attribution a été proposée par M. de Mas Latrie dans une édition publiée en 1871 pour la Société de l'histoire de France. Quoique le savant éditeur n'ait pu déterminer avec certitude à quel endroit de cette compilation finit le travail personnel d'Ernoul, j'admettrai que le valet de Balian d'Ibelin est l'auteur des quelques phrases qui expliquent l'avortement de la croisade par une trahison des Vénitiens, dont le sultan d'Egypte aurait secrètement acheté l'alliance. Je donne, d'après l'édition ' de M. de Mas Latrie, sinon les paroles textuelles d'Ernoul, du moins une traduction qui en est l'équivalent.
a Quand Saphadin (ou Malek-Adel), frère de Saladin, ouït dire que les « chrétiens avaient loué une flotte pour venir en Egypte, il mit une garce nison à Damas et se rendit en Egypte pour y concerter ses moyens de « résistance (p. 3q3 et 344)..... Puis il fit préparer des messagers, et leur « confia de grands trésors, puis les envoya en Venise; et envoya au doge « de Venise et aux Vénitiens de grands présents, et leur manda salut et « amitié. Et il leur manda que s'ils pouvaient tant faire qu'ils détournas-
1 Chronique d'Ernoul et Je Bernard le Trésorier, 1 vol. in-S°, Paris, Mmc Ve J. Renouard.
« sent les chrétiens de venir en la terre d'Egypte, il leur donnerait grande « franchise au port d'Alexandrie et grand trésor. Les messagers allèrent « en Venise et firent bien ce qu'ils avaient à demander, et puis s'en re-
« tournèrent (p. 345 et 346) » Un peu plus loin, après avoir raconté
comment les Vénitiens partirent de Zara et allèrent en Constantinople, Ernoul ajoute : « Or ils eurent bien ouï la prière et la requête que le « soudan d'Egypte leur rit de détourner les pèlerins d'aller en Alexan- « drie, dont je vous parlai ci-devant (p. 362). »
Voilà le récit d'Ernoul dans toute sa pureté, et en même temps (qu'on me permette de le dire) dans toute son invraisemblance. Comment admettre que les Vénitiens, liés par un traité à une armée de croisés, aient accueilli les propositions d'un prince sarrasin qui leur demandait de manquer à leur parole, ou plutôt de trahir la cause de Jésus-Christ pour celle de Mahomet? Qu'on se reporte au commencement du treizième siècle, et qu'on voie s'il y avait pour les Vénitiens une autre manière de se poser la question. Quand même une telle pensée aurait pu un seul instant leur entrer dans l'esprit, est-ce qu'ils auraient fermé les yeux sur le danger auquel les eût exposés la révélation d'un pareil marché? N'était-ce pas soulever la chrétienté entière, qui, avant d'aller combattre les Sarrasins de Syrie et d'Egypte, aurait voulu anéantir, au fond de l'Adriatique, le repaire où s'abritaient leurs complices? Ce que M. de Mas Latrie appelle un hardi marché, était bien plutôt un vrai marché de dupes, qu'à défaut detout scrupule religieux la prudence laplusvulgaire aurait fait repousser.
Cet oubli des scrupules religieux, qui est si invraisemblable, on n'essaiera pas de le contester ; mais on prétendra que les Vénitiens pouvaient, sans manquer aux règles de la prudence, conclure un marché dont le secret devait être fidèlement gardé. Les messagers auront pu venir à Venise avec leurs trésors, distribuer de grands présents au doge et aux Vénitiens (p. 345), obtenir tout ce qu'ils désiraient et s'en retourner sans que rien ait trahi leur voyage, leur séjour et leurs négociations. En effet, Ville- Hardouin et ceux qui se trouvaient à Venise ont tout ignoré. Mais je puis demander en revanche comment il se fait qu'Ernoul, qui était en Syrie, ait appris tout ce qui se passait si loin de lui. Ou bien il doit ces renseignements à l'un des agents du sultan d'Egypte qui aura ébruité la politique de son maître; ou bien il n'a fait que recueillir une de ces rumeurs qui servent de pâture à la crédulité populaire, toujours empressée de croire à la trahison. Entre ces deux explications le choix ne saurait être douteux.
SUR LA CHRONIQUE d'eRNOUL. 433
Il faut néanmoins revenir à Venise pour y suivre de près l'exécution du mystérieux marché dont le valet de Balian d'Ibelin a réussi à connaître les conditions. « Une fois la promesse donnée d'éloigner, s'il était possible, « la croisade des Etats du sultan, Venise, dit M. de Mas Latrie, ne chank gea rien en apparence aux préparatifs qu'elle avait faits et au langage « qu'elle avait tenu en faveur des chrétiens de Syrie ; mais elle sut saisir « les premiers événements favorables et les faire servir à l'accomplissei< ment de ses propres desseins1. » Que faut-il conclure de là? C'est que le premier souci des Vénitiens aurait dû être, à la première occasion favorable, de rompre le traité qu'ils avaient conclu avec les croisés avant de s'être laissé gagner par les promesses du sultan d'Egypte. Or cette occasion s'est présentée sans qu'ils l'aient saisie. Les croisés , après avoir épuisé leurs ressources, n'avaient pu leur payer que cinquante et un mille marcs sur quatre-vingt-cinq mille, en sorte que la république était libre de les renvoyer sans mettre à leur disposition un seul de ses vaisseaux, et néanmoins de garder tout l'argent qu'elle avait reçu ; c'est-à-dire qu'elle eût récupéré ses avances et sauvé sa réputation, tout en recueillant les fruits de son parjure. Cependant elle ne l'a pas fait, et c'est le doge luimême qui a voulu agir à la fois auprès du peuple et auprès des croisés pour que le projet de croisade tut maintenu moyennant l'expédition de Zara. Il est donc certain que le doge n'avait aucun engagement avec le soudan d'Egypte.
Ce n'est pas tout : la ville de Zara une fois prise, les croisés avaient le droit de se faire conduire en Syrie ou en Egypte, et ils étaient assez nombreux pour l'exiger. D'où vient qu'ils ne l'ont pas fait? M. de Mas Latrie essaie de l'expliquer en disant que le siège de Zara était un premier moyen de libération, et que, ce moyen devenant insuffisant, les Vénitiens réclamèrent la coopération des croisés pour une autre expédition. Mais c'est une opinion que n'autorise aucun texte. En prenant l'engagement d'assiéger Zara les croisés s'étaient assuré leur indépendance, puisque, selon Ville-Hardouin, ils obtenaient, avec l'association des Vénitiens à leur croisade, un délai indéterminé pour l'acquittement de leur dette (§ 62 à 69). Quant à Ernoul, il va bien plus loin encore : à l'entendre, les Vénitiens, en sollicitant le concours des croisés pour le siège de Zara, avaient promis « qu'ils leur quitteraient l'argent qu'ils devaient avoir pour la « flotte, et qu'ils les mèneraient là où ils les devaient mener (p. 3qg). »
1 Histoire de l'Ile de Chypre, X. I, p. K>2.
VILLE-HARDOl'IN , III. — 55
Ernoul, qui suppose les croisés complètement libérés par l'expédition de Zara, ajoute à son récit une nouvelle invraisemblance en rapportant que les conditions du traité passé avec le jeune Alexis furent fixées par les Vénitiens (p. 36 1 ) , en sorte que l'habile république trouvait moyen, après s'être fait payer, en argent ou en services, la flotte qu'elle louait pour une croisade, de substituer à cette croisade une expédition dont elle décidait en souveraine maîtresse. Ville-Hardouin, qui était là et qui prit part aux négociations, était certainement mieux informé quand il raconte que le traité, repoussé par une partie des croisés, soutenu par les autres, fut définitivement accepté, après une longue et libre discussion, par ce motif que c'était « la chose par quoi on pouvait mieux « recouvrer la Terre d'outre-mer (§ 97) ». En effet, les conditions de ce traité prouvent qu'il avait un double but, le rétablissement du père d'Alexis sur le trône de Constantinople, et la poursuite de la croisade avec les ressources stipulées au nom des Vénitiens comme au nom des croisés. Il est vrai que ce traité a fini par être violé ; mais, au moment où il fut conclu, il n'en était pas moins une menace contre la puissance des musulmans , et les Vénitiens en y prenant part montraient assez qu'ils ne trahissaient pas la cause de la chrétienté.
On le voit : ce n'est pas seulement l'autorité d'un véritable historien, mise en balance avec celle d'un compilateur vulgaire, qui oblige à rejeter le récit d'Ernoul ; c'est avant tout l'invraisemblance et la contradiction des faits. A l'en croire, les Vénitiens auraient été assez cupides pour vendre en secret aux Arabes la promesse de ne pas exécuter un traité qu'ils venaient de conclure avec les croisés; et cependant ils auraient été assez malavisés pour ne pas saisir une occasion légitime de résilier ce traité. Il y a plus : le doge lui-même, qui, étant le plus compromis avec le sultan d'Egypte, devait être aussi le plus intéressé à dégager sa parole en arrêtant tout ce mouvement, se décide au contraire à prendre la croix afin de coopérer de sa personne à une expédition dont il était le soidisant adversaire. Si une telle fable a pu trouver crédit auprès d'un savant écrivain, c'est parce que les meilleurs esprits ne résistent pas toujours au dangereux attrait du paradoxe, et que toute opinion nouvelle brille d'un faux éclat qui éblouit au lieu d'éclairer.
Pour étayer cette relation d'Ernoul, qui par elle-même ne soutient pas l'examen, on a cherché des arguments dans les textes du temps et dans les livres modernes. On a dit que, dès la fin du douzième siècle, les Vénitiens aspiraient à la suprématie maritime et qu'ils subordonnaient toute leur
SUR LA CHRONIQUE d'eRNOUL. 435
politique à leur commerce, mais que Ville-Hardouin ne sut pas pénétrer leur but secret, parce qu'il vit seulement les événements publics des négociations ou de la guerre (p. 1 6 1 ). On oublie ce que je suis obligé de rappeler, c'est qu'il a dirigé toutes les négociations. A un témoignage dont l'autorité est si grande par elle-même, on oppose les chroniques de Syrie qui dévoilent le but caché de cette politique, et les rédacteurs des compilations annexées au texte français de la chronique de Guillaume de Tyr qui parlent tous de l'ambassade envoyée par Malek-Adel aux Vénitiens (p. 162). Or ces chroniques avec tous leurs rédacteurs se réduisent en réalité à une seule chronique et à un seul rédacteur : il s'agit uniquement d'Ernoul et de sa rédaction. J'accorderai volontiers que le texte d'Ernoul a été reproduit dans beaucoup de manuscrits : cela prouvera seulement qu'il y a eu beaucoup de copistes pour un seul texte et pour un seul auteur.
M. de Mas Latrie se flatte d'avoir été plus heureux dans les archives de Venise, où il existerait une série de privilèges du sultan Malek-Adel de l'an i2o5 à l'an 12 17, accordant aux Vénitiens de grands avantages commerciaux dans le port d'Alexandrie ; il y voit la confirmation indirecte du marché qu'ils avaient conclu avec Malek-Adel (p. i63). Confirmation bien indirecte, en effet, et bien tardive aussi; car, d'un côté, c'est par une supposition toute gratuite que l'on présente ces privilèges comme la conséquence du traité secret révélé par Ernoul; et de l'autre, le doge Henri Dandolo, auteur de cette prétendue trahison, est mort trop tôt pour connaître la plus ancienne des concessions qui en auraient été le prix. Il s'agit en réalité de six actes sans date d'année, obtenus par Pierre Ziani, successeur de Henri Dandolo, et transcrits dans le recueil officiel des pactes de la république de Venise. Les éditeurs qui les ont publiés1 estiment qu'il n'y a pas de date plus probable à leur assigner que l'année 12 17, c'est-à-dire celle où André, roi de Hongrie, entreprit sa croisade, qui est, à leur avis, la cause véritable de ces actes. Cette hypothèse, que je ne prétends ni soutenir ni combattre, suffit pour prouver tout ce qu'il y a d'arbitraire et d'incertain dans l'opinion de M. de Mas Latrie. Ce qui est incontestable, c'est d'abord que les archives de Venise ne contiennent pas trace d'un privilège accordé à Henri Dandolo par Malek-Adel; c'est en second lieu que les concessions faites à Pierre Ziani n'ont pas empêché la république de mettre ses vaisseaux à la disposi-
1 Fontes rerum austriacarum, XIII, 184.
tion du roi de Hongrie, et que par conséquent elle aurait pu obtenir dès l'an i2o3 des concessions analogues sans être obligée pour cela de trahir la cause des croisés.
Ce traité secret, dont M. de Mas Latrie croit avoir découvert la confirmation indirecte dans les archives de Venise, il se flatte aussi d'en avoir lu la reconnaissance implicite dans une histoire composée par M. Antoine Marin, ancien conservateur des mêmes archives1. Or cet auteur dit seulement que Henri Dandolo conservait un vif ressentiment du traitement cruel que lui avait infligé autrefois l'empereur Manuel, en lui faisant passer un fer chaud devant les yeux, sans respect pour son titre d'ambassadeur de la république de Venise à Constantinople. Comment M. de Mas Latrie ne s'est-il pas aperçu que plus le doge désirait venger son injure, plus il était inutile qu'il y fût poussé par le sultan d'Égvpte? De là vient que M. Antoine Marin, loin de reconnaître implicitement cette connivence, va puiser dans Ville-Hardouin le récit de tous les événements de la croisade, en sorte que son témoignage pourrait être invoqué au besoin contre le système que je combats. C'est ce qui explique l'opinion un peu contradictoire de M. de Mas Latrie sur cet auteur, qu'il invoque dans son texte comme ayant reconnu implicitement ce prétendu marché, et qu'il signale en note comme étant bien loin d'avoir utilisé les précieux documents de son dépôt sur cette question (p. 1 63 , n. 2). Quand il ajoute que M. Romanin, dans sa savante histoire de Venise2, est resté, sur ce point, en arrière de ce que l'on pouvait connaître déjà par M. Marin lui-même, il constate clairement qu'il n'a personne avec lui pour soutenir son paradoxe.
Si les historiens modernes n'ont attaché aucune importance au témoignage d'Ernoul, c'est qu'il n'a pas même trouvé d'écho chez les rivaux et les ennemis des Vénitiens. « Les Génois et les Grecs, dit M. de Mas « Latrie ," sans soupçonner les relations de Venise avec Malek-Adel, « n'ont vu qu'une ruse de croisés dans l'annonce d'une nouvelle ex- <( pédition contre les Arabes (p. 1 6 5 ). » Je m'arrête ici pour constater que les plus malveillants des chroniqueurs, propagateurs zélés de tous les bruits qui pouvaient discréditer les Vénitiens, n'ont rien su de l'ambassade envoyée à Venise par le sultan d'Egypte, et du marché qui s'en est suivi. Ce qu'ils ont su ou cru savoir, c'est « que les Vénitiens, en
1 Storia civile e polilica ciel commercio de' Vene^iani, IV, S. - Storia documentais di Venejia, in-S". iS5 1. t. II.