SUR LA CHRONIQUE D'ERNOUL
a équipant une flotte dès l'année 1201, étaient déterminés à attaquer « l'empire grec (p. i65) ». En s'appropriant cette opinion des continua teurs de Caffaro et de Nicétas Choniate , M. de Mas Latrie contredit par cela même le témoignage d'Ernoul , qui ne permet pas de supposer que l'ambassade du sultan ait pu arriver assez vite pour influer sur une détermination dont la date serait si rapprochée du traité conclu avec Ville- Hardouin. En effet, au dire d'Ernoul, le sultan d'Egypte était à Damas quand le bruit de ce traité parvint jusqu'à lui. Il se rendit alors en Egypte où il convoqua les archevêques, les évéques et les prêtres de sa loi pour leur annoncer que les chrétiens avaient équipé une grande flotte , et qu'il réclamait leur aide pour les combattre. Le clergé sarrasin ayant répondu que la loi religieuse lui défendait de prendre les armes, le sultan demanda aux archevêques et à tous les autres, un à un, ce que leurs terres rapportaient de rentes; puis il saisit toutes ces terres et assigna aux propriétaires dépossédés un revenu suffisant pour vivre1. C'est après avoir terminé cette opération, qui devait exiger un temps assez long, qu'il fit préparer ses messagers pour les envoyer en Venise. Mais il est évident que si les continuateurs de Caffaro ont dit vrai, la résolution des Vénitiens était déjà prise quand l'ambassade se mit en marche, et le danger qu'elle devait prévenir était tout conjuré.
Ce récit d'Ernoul, qui choque la vraisemblance , qui se contredit luimême, qui est en désaccord avec Ville-Hardouin, avec les chroniques de Gènes et de Constantinople, se trouve-t-il au moins appuyé par quelqu'un des historiens arabes? Pour répondre avec certitude à cette question, que M. de Mas Latrie aurait pu se poser avant moi, j'ai eu recours à l'obligeance de mon savant confrère M. de Slane : il a pris la peine de faire toutes les vérifications nécessaires, et n'a rien trouvé qui pût justifier l'existence d'un traité conclu avant la conquête de Constantinople entre les Vénitiens et Malek-Adel. Sans invoquer ce fait comme une preuve directe et absolue, j'y vois une présomption de plus dont j'ai droit de me prévaloir. Mais ce qui démontre directement et absolument que le récit d'Ernoul ne s'appuie sur aucune information digne de foi, ce sont les grosses erreurs qui y sont accumulées. Ici encore je m'appuie sur l'autorité de M. de Slane pour rejeter comme contraire à la vérité l'existence chez les musulmans de fonctionnaires religieux qui eussent une hiérarchie , à qui il fût interdit de combattre, et qui possédassent des
1 Chronique d'Ernoul, p. 344 et 345.
terres à raison de leurs fonctions. Tous ces détails, qui sont purement chrétiens, montrent assez l'origine et la valeur de la légende dont le valet de Balian d'Ibelin nous a conservé le souvenir. On peut dire que l'auteur de cette fable a véritablement joué de malheur, puisqu'on n'y trouve point une seule circonstance qui supporte l'examen : parmi les personnes qui remplissent chez les musulmans un ministère religieux, pas une ne peut, comme telle, prétendre à une suprématie quelconque, ni être dispensée de combattre, ni se faire attribuer un pouce de terrain.
Ainsi s'évanouit et disparaît au grand jour de l'histoire ce paradoxe qui a séduit l'ingénieux éditeur d'Ernoul. Il affirmait que le départ de la flotte des croisés pour Constantinople fut le résultat d'un projet mûrement réfléchi et conçu longtemps d'avance à la suite de propositions formelles adressées par le sultan d'Egypte aux Vénitiens (p. 162). Mais ces mûres réflexions sont inconciliables avec le récit d'Ernoul. Si on se rejette sur les continuateurs de Caffaro qui prétendent que l'expédition de Constantinople fut arrêtée au moment où le traité des Vénitiens avec les croisés venait de se conclure, la trahison de Venise remonte à l'an 1201 (p. 1 65 ) , c'est-à-dire qu'elle devance de beaucoup les prétendues propositions du sultan d'Egypte, en sorte que la légende génoise ruine celle de la Terre-Sainte. Quant à la reconnaissance implicite par M. Antoine Marin du traité secret qui aurait été conclu entre le doge et le sultan, elle consiste à ne pas dire un mot de ce traité et à expliquer par une cause toute différente l'expédition de Constantinople. Cette reconnaissance implicite est un argument de même valeur que la confirmation indirecte contenue dans les archives de Venise, où ne se trouve ni le traité imaginaire, ni aucun autre acte conclu entre Henri Dandolo et le sultan d'Egypte.
Ville-Hardouin au contraire affirme que l'abandon de la route de la Syrie par la flotte des croisés fut le résultat imprévu et accidentel du voyage d'Alexis l'Ange à Venise. A chaque incident il assigne une cause probable et l'intervalle de temps nécessaire. Les récits s'enchaînent et se justifient dans leurs moindres détails : c'est un témoin véridique et bien informé qui mérite d'autant plus de confiance qu'on ne peut le contredire sans contredire aussi la vraisemblance et la raison.
Oui, l'expédition de Constantinople fut un événement imprévu, et le triomphe des croisés plus imprévu encore. Il est vrai que cette conquête détourna la croisade de sa véritable destination, et que les chré-
SUR LA CHRONIQUE d'eRNOUL. 439
tiens de Syrie, privés alors des renforts qu'ils attendaient, virent plus d'une fois dans la suite le nouvel empire absorber sans profit, aux dépens de la Terre-Sainte, les ressources de l'Europe chrétienne. De là des mécontentements et d'aveugles soupçons, accueillis par la crédulité du peuple et par celle des chroniqueurs. Mais il ne faut pas s'y tromper : parmi les acteurs qui prirent part à la conquête de Constantinople, il n'y avait ni dupes ni traîtres; les croisés comme les Vénitiens croyaient rester fidèles à la cause de la Terre-Sainte en s'emparant d'une ville qui , dans leur pensée, devait être la base d'opération de toutes les croisades à venir.
Telle était au lendemain de la conquête l'opinion d'un juge dont personne assurément ne contestera l'autorité. Dans une bulle dont je dois la communication à mon savant ami M. Delisle ' , bulle adressée au clergé et au peuple chrétien qui venait de prendre part à la victoire, et qui, en partie du moins, songeait à quitter le nouvel empereur, Innocent III déclare que l'établissement de l'empire latin de Constantinople , arrivant plus tôt , aurait pu empêcher la désolation de la Terre-Sainte , et que Dieu , par ce merveilleux événement , a ouvert la voie pour recouvrer le royaume de Jérusalem. Il exhorte donc les croisés à prolonger d'un an leur séjour en Romanie afin de continuer leur assistance à Baudouin. En un mot, pour Innocent III, conserver l'empire de Constantinople, c'était préparer le rétablissement du royaume de Jérusalem, et non seconder les vœux secrets des sultans d'Egypte. Ou je m'abuse étrangement, ou les récits d'Ernoul, malgré l'habileté de leur défenseur, ne tiendront pas contre la double autorité de Ville- Hardouin et d'Innocent III.
De même que nos yeux, faits pour percevoir les couleurs, peuvent nous abuser quand nous leur demandons de nous renseigner sur la forme et la distance des objets, de même une légende populaire qui ne recueille à travers les temps et les lieux que des rumeurs souvent trompeuses, n'est pas faite pour nous apprendre la réalité et la suite des événements historiques. Écouter Ville- Hardouin quand il parle de la conquête de Constantinople, c'est en croire un acteur mêlé à tous les incidents du drame qu'il raconte: écouter le valet de Balian d'Ibelin, qui a vécu au milieu d'une autre génération et dans un autre pays, c'est prêter l'oreille à un écho qui n'a pas conscience de ce qu'il répète.
I Elle a été publiée depuis dans la Bibliothèque de l'École des chartes, année 1873, p. 408.
44o ECLAIRCISSEMENTS.
Iobert de Clari, comme Ville-Hardouin, est un chevalier qui a pris part à la conquête de Constantinople avant d'en écrire Thistoire, « et quoiqu'il ne l'ait point aussi bellement contée « que l'eussent fait maints bons auteurs, il en a toutefois « conté la droite vérité ». Tel est le témoignage qu'il se rend à lui-même en terminant son livre; j'ajoute qu'il avait le droit de parler ainsi , étant fort de sa sincérité, et ne se doutant pas d'ailleurs qu'il eût pu mêlera son récit des erreurs involontaires. Il n'en aurait pas commis s'il se fût contenté de raconter ce qu'il avait vu; mais il a voulu aussi recueillir ce qui se disait autour de lui, c'est-à-dire toutes ces rumeurs que la passion invente ou exagère, et que la crédulité propage. Est-il besoin de dire que de telles erreurs appartiennent aussi à l'histoire, puisqu'elles contribuent à faire connaître l'état des esprits? Robert de Clari mériterait donc d'attirer l'attention, alors même qu'il ne nous aurait pas transmis bien des pages où, racontant ce qu'il a vu, il confirme et complète les récits de Ville-Hardouin, avec l'autorité d'un témoin sincère et bien informé. Grâce à une communication bienveillante de M. le comte Riant, j'ai pu étudier cet ouvrage curieux dans un volume encore inachevé dont la publication reste suspendue'.
Il est impossible de ne pas être frappé du rapport qui existe entre le début de Robert de Clari et celui de Ville-Hardouin : ils commencent tous deux par de longues listes de croisés, où se reconnaissent souvent les mêmes noms. Mais il est impossible aussi de ne pas s'apercevoir dès ce moment qu'on est en présence de deux auteurs qui n'obéissent pas à la même inspiration, lorsqu'on voit Robert de Clari, à la fin de cette énumération, diviser les croisés en riches et en pauvres, et nommer ceux des uns et des autres qui firent le plus de prouesses (101 cd)2. Ville-Hardouin, qui hante les chefs de la croisade, nous fait assister à leurs conseils et nous révèle les secrets de leur politique; Robert de Clari, qui vit avec les
' l'n savant allemand, M. Hopf, a entrepris de son côté une édition de cet ouvrage, qui a paru tout récemment.
- Je citerai, d'après l'édition de M. le comte Riant, les folios du manuscrit; chaque folio contient quatre colonnes, deux au recto et deux au verso; je désigne par les lettres a et b les deux colonnes du recto, et par les lettres c et ,i les deux colonnes du verso.
pauvres, n'entend que ce qui se dit tout haut et ne voit que ce qui se passe au grand jour.
Il est certain qu'il n'avait pas la mémoire des dates : pour lui c'est en i2o3 ou en 1204 que Foulques de Neuilly prêchait la croisade, tandis qu'à chacune de ces deux années, mémorables entre toutes, se rapportait un des deux sièges de Constantinople. Cette erreur grossière, inscrite au début de son livre, en aurait entraîné beaucoup d'autres, s'il ne s'était pas abstenu partout ailleurs démarquer la date de l'Incarnation. On peut lui reprocher aussi d'avoir été mal instruit des événements qui ont précédé la réunion des croisés à Venise. Il place l'élection de Boniface de Montferrat, comme chef de la croisade, avant le message de Ville-Hardouin à Venise ( 101 d, 102 a), tandis que le succès de cette négociation fut connu du comte de Champagne avant qu'il put être question de confier à un autre le commandement de l'expédition. C'est également par erreur que l'élection de Boniface, faite en 1201, est considérée par lui comme postérieure à la mort de Foulques de Neuilly, qui n'arriva qu'en 1202 (101 c). Robert de Clari est d'accord avec Ville-Hardouin pour raconter l'arrivée des pèlerins à Venise, l'impossibilité où ils furent de payer complètement leur dette, et la convention nouvelle qui fut proposée par le doge pour empêcher l'avortement de la croisade ( 102 c — io3 c). Seulement il fait remarquer que les barons et les hauts hommes furent seuls informés de l'expédition de Zara ( io3 c ) ; il est probable en effet que l'on crut nécessaire de garder le secret pour assurer le succès de l'entreprise.
C'est pendant que l'armée hivernait à Zara que Robert de Clari entendit parler pour la première fois de l'expédition de Constantinople. Dans le camp, dont il répète les rumeurs, on ne savait pas que des messagers du jeune Alexis fussent venus en 1202 à Venise pour entamer cette grave négociation avec les chefs des croisés et le doge. On croyait qu'après la prise de Zara le dénuement de l'armée avait obligé de renoncer à passer immédiatement en Syrie, et que, sur l'indication du marquis de Montferrat, des envoyés étaient partis pour offrir à l'héritier du trône de Constantinople de soutenir sa cause les armesàla main (104 c). Ce n'est donc plus, comme dans Ville-Hardouin, le jeune Alexis qui fait solliciter l'aide des croisés; ce sont les croisés qui s'inquiètent de lui faire accepter leur concours. Cependant ils quittent Zara avant de connaître sa réponse, et c'est à Corfou, au moment de commencer la guerre, que le traité se conclut tomme à l'improviste (108 b c d). Pour reconnaître l'invraisemblance de ce récit, il suffit de le comparer à celui de Ville-Hardouin.
ert de Qari, qui n'a su ni le point de départ ni la marche des négociations, fait d'ailleurs jouer au marquis de Montferrat un rôle ou 1 on nait plutôt le caractère de la légende que celui de l'histoire. L imagination populaire ne s'accommode pas des causes complexes; il lui faut un personnage principal qui suffise a tout expliquer. L expédition de C tantinople, dans le récit de Yille-Hardouin, est sollicitée par Alexis, qui recouvrer son trône, et obtenue au prix d'une somme considérable que doivent se partager les croisés et les Vénitiens : tout le monde y trouve donc son avantage. Dans le récit de Robert de Clari . au contraire, Bonilace de Montferrat qui les entraine tous, afin de satisfaire sa vengeance contre l'empereur de Constantinople fjo8 d . Ace rsurvjennent deux longues digressions, l'une sur les empereurs Manuel , Alexis 1 1 , Andronic , Isaac 1 1 et Alexis 1 1 1 ' 1 04 d — iô8 b , l'autr . 1 empereurdontBonifacedeMont/erratauraiteu àsevengei
Au milieu de toutes les erreurs dont ce récit est rempli, une seule doit être signalée ici. C'était â cause de son frère Conrad de Montferrat que Bonifacc aurait voulu exercer OC - frère, après avoir
été bien accueilli par l'empereur, après l'avoir délivré d'un ennemi puissant qui l'assiégeait dans Constantinople, avait failli périr victime d'une trahison ourdie par celui-là même pour qui il avait remporté la vitet la fuite seule avait pu le soustraire a cet indigne complot. L'empereur coupable n'est pas nommé dans le récit de Robert de Clari, mais il est évidentqu'il croyait parlerd'Alexis 1 1 1, contre qui l'expédition des croisés était dirigée. Or Conrad ne s'était trouvé a Constantinople que sous le : d'Isaac'II. et. loin d'exercer une vengeance contre lui. Boniface aurait préparé une expédition qui avait pour but de rétablir sur le trône lui et son fils Alexis IV. Ce qui est vrai, c'est que Conrad de Montferrat avait épousé Théodora, s*eur d' Isaac et tante du jeune Alexis, en sorte que Boniface aurait pu être porté à soutenir les intérêts du prétendant. Mais Robert de Clari n'a pas entendu parler de ce mariage : ce qu'il raconte tout au long, c'est le prétendu méfait dont Boniface se serait proposé de tirer vengeance et les manœuvres habiles qu'il aurait employées pour entraîner les croisés à marcher sur Constantinople ' 108 d et 1 10 c
Ce ne serait pas tout encore : après avoir assouvi sa vengeance, Boniface aurait voulu exploiter la victoire des croisés au profit de sa convoitise. Quand le* trône de Constantinople devint vacant et qu'il lut question d'élire un empereur parmi les croisés, il aurait prétendu, au dire de Robert de Clari . taire accepter ses partisans pour électeurs par les autres chefs de
la croisade, qui consentaient seulement à ce qu'il en désignât quelques-uns 123 c . Robert de Clari va jusqu'à lui reprocher d'avoir voulu être empereur comme par force 123 d : c'eût été, on l'avouera, montrer plus de maladresse encore que d'ambition. Il résulte seulement du récit de Yille- Hardouin que le marquis de Montferrat et le comte de Flandre prétendaient l'un et l'autre à la couronne impériale, qu'ils avaient chacun de nombreux partisans, et que. de leur consentement réciproque, pour prévenir une rupture dangereuse, il fut assigné d'avance à celui qui ne serait pas élu un royaume qu'il devrait tenir sous la suzeraineté du futur empereur. Qui pourrait hésiter entre ces deux récits? D'un côté, c'est l'écho des accusations exagérées que les partisans de Baudouin propageaient contre son rival: de l'autre, c'est une page d'histoire dictée par un homme d'État qui avait place aux conseils où se réglaient les destinées du nouvel empire. Robert de Clari ne se montre pas moins partial dans le récit de la brouille qui éclata . après le couronnement, entre Baudouin et Boniface. Ville-Hardouin rapporte que le marquis de Montferrat obtint sans contestation, à titre d'échange, au lieu de la Grèce et des terres situées au sud du Bras de Saint-Georges, le royaume de Salonique, qui lui convenait davantage comme étant plus voisin des Etats de son beau-frère le roi de Hongrie. Selon Robert de Clari, il ne s'agissait pas d'un échange, mais d'un don. auquel l'empereur ne pouvait consentir sans réi. parce que la plus grande partie du royaume appartenait aux barons de l'armée et aux Vénitiens. Le marquis, tout courroucé de ce refus, qui cependant eût été parfaitement motivé, entre par trahison dans une cité appartenant à l'empereur, et met ensuite le siège devant Andrinople. Mais bientôt apprenant que Baudouin revient de son expédition, il prend peur, perd la tête, réclame l'appui et l'arbitrage des croisés qui sont restés pour garder Constantinople. et, grâce à leur intervention, il échappe au châtiment dont il était justement menacé '12 5 a — 125 à.. Nous sommes loin du récit de Ville-Hardouin , qui impute les premiers torts à Baudouin, et qui, chargé de ménager un accommodement entre les deux rivaux, rapporte que l'empereur, égaré d'abord par de mauvais conseils. finit par entendre la voix de la raison, et par accueillir les justes réclamations du marquis de Montferrat. Ici encore la grande voix de Thistorien domine sans peine les vaines rumeurs de la passion populaire.
A partir de ce moment Robert de Clari cesse de s'occuper de Bonirsinon pour dire bien sèchement, en une ligne, que dans une bataille contre les Blaques. il fut occis et ses gens déconfits 127 d . On ne voit pas. en
effet, quel motif il aurait eu de s'apitoyer sur le sort d'un homme qu'il a dépeint comme astucieux et vindicatif, comme dominé tour à tour par l'ambition et la lâcheté. Ville-Hardouin, au contraire, a voulu consacrer ses dernières lignes à la mort glorieuse du marquis de Montferrat et des fidèles compagnons qui se firent tuer près de lui. Historien de la croisade , il considère sa tâche comme accomplie alors que dans un adieu suprême au chef de cette croisade , il plaint « l'empereur et tous les Latins de la « terre de Romanie, de perdre un tel homme par une telle mésaventure, « un des meilleurs barons et des plus larges, et des meilleurs chevaliers « qui fût dans le reste du monde (§ 5oo) ».
Je ne dis pas que Robert de Clari a été sciemment injuste, mais je prétends qu'il a été trompé quand il a, comme à plaisir, altéré en le souillant ce noble portrait du marquis de Montferrat. La critique historique, aussi bien que la conscience, doit protester contre ces bas instincts toujours enclins à rapetisser ce qui dépasse le niveau inférieur de la nature humaine. La figure vindicative et lâche du marquis de Montferrat n'est pas plus vraie que la figure-vénale et parjure du doge de Venise, gagné parles présents du soudan d'Egypte, et violant la parole qu'il a donnée aux croisés. Ce sont là de tristes mensonges dont Ernoul et Robert de Clari furent les dupes, et qu'on s'étonne de voir confondre avec les témoignages de l'histoire.
Je ne sache pas que personne encore ait songé à s'appuyer sur le récit de Robert de Clari pour reprocher à Ville-Hardouin d'avoir été la dupe du marquis de Montferrat , comme on s'est appuyé sur la chronique d'Ernoul pour lui reprocher d'avoir été la dupe des Vénitiens. Mais cette nouvelle thèse pourrait, aussi bien que l'autre, trouver un défenseur; je dirai même qu'à mon avis, elle aurait quelque chose de plus spécieux, et qu'elle mériterait la préférence. Les deux légendes n'ont qu'un point par où elles se ressemblent, c'est la crédulité des croisés qui se laissent exploiter par des intrigants : pour le reste, elles se contredisent entièrement, en sorte qu'on ne peut admettre l'une sans repousser l'autre. Si le doge de Venise a conspiré avec le sultan d'Egypte pour attirer les croisés à Constantinople, Ernoul a été bien informé, et la version de Robert de Clari ne mérite pas la moindre créance. S'il est vrai , au contraire, que le marquis de Montferrat ait eu l'habileté d'exploiter la crédulité de ses compagnons d'armes et de s'en servir pour venger une injure personnelle, c'est Robert de Clari qui a su la vérité, et le récit d'Ernoul n'est plus qu'un mensonge. Il ne sera pas inutile d'oublier pour un instant la vé-
ritable histoire et de mettre en présence les deux romans qui se contredisent réciproquement.
L'intrigue racontée par Ernoul est de beaucoup la plus compliquée : conçue en Egypte par le sultan, confiée à l'habileté d'une ambassade occulte, à la discrétion du doge et d'un certain nombre de Vénitiens, elle réussit loin du narrateur, qui ne fut jamais à portée d'en surveiller les développements. Sans rien voir, il a tout connu, tandis que Ville-Hardouin et les autres croisés, vivant au milieu des nombreux complices qui auraient pu se trahir par une indiscrétion, n'ont rien soupçonné de ce qui se tramait auprès d'eux.
Tout au contraire, l'intrigue dont Robert de Clari a cru connaître le secret, a été conçue et menée à fin par un seul homme, qui n'a eu que des dupes et pas de complices. Le narrateur était là pour surveiller tous les incidents qui en ont préparé le succès. Ce n'est pas sans rien voir qu'il a tout connu; c'est en se tenant toujours à portée de tout voir et de tout entendre.
Je le demande maintenant; si le récit de Ville-Hardouin nous faisait défaut, et qu'il nous fallût choisir entre l'un ou l'autre de ses contradicteurs, pourrions-nous balancer un instant entre Ernoul, qui n'a rien vu ni entendu de ce qu'il prétend savoir, et Robert de Clari, qui n'a pas cessé de voir et d'entendre ce qui se passait autour de lui? Evidemment la critique ne permettrait pas que notre choix tombât sur un compilateur, honnête si l'on veut, mais incapable de faire le discernement du vrai et du faux, et entraîné sans le savoir à remplir son récit de contradictions et d'invraisemblances. Nous devrions choisir, sauf à le surveiller de près, le témoin que sa partialité peut égarer quelquefois, mais qui souvent aussi entend et répète la voix de la vérité. Si vous retranchez du récit d'Ernoul l'alliance imaginaire du sultan d'Egypte et des Vénitiens, il n'y reste rien qui vaille la peine d'être ajouté au récit de Ville-Hardouin. Si vous retranchez du récit de Robert de Clari ses accusations contre Boniface et ses digressions sur l'histoire de Constantinople, il restera ce que nous appellerions aujourd'hui des mémoires militaires, où, à défaut des secrets de la politique et de la stratégie, on trouve des épisodes pleins de vie, recueillis dans les camps et sur les champs de bataille.
Les descriptions de Ville-Hardouin sont esquissées à grands traits : il néglige les détails pour ne pas suspendre la marche de son récit. C'est à la hâte qu'il nous montre la flotte des croisés, au départ de Venise, chargée de bons destriers, d'armes, de chevaliers et de serments, déçus et de ban-
nières, de mangonneauxet d'autres engins. Robert de Clari, au contraire, s'arrête à cette description et s'y complaît : « Le doge de Venise, dit-il, « avait avec lui cinquante galères, toutes à ses frais. La galère où il était, « était toute vermeille, et il y avait un pavillon tendu par-dessus lui en « satin vermeil. Et il y avait quatre trompettes d'argent devant lui qui « trompetaient, et des tymbales qui menaient grande joie. Et tous les « hauts hommes, et clercs et lais, et petits et grands, menèrent si grande « joie au départ, que jamais encore si belle joie ni si belle flotte ne furent « vues ni ouïes. Et puis les pèlerins firent monter aux châteaux des nefs « tous les prêtres et les clercs qui chantèrent Veni Creator Spiritus, et k tous grands et petits pleurèrent de bonheur et de la grande joie qu'ils « avaient. » Au lieu de s'en tenir là, il énumère les différentes sortes de bâtiments dont se composait la flotte; il y compte cent paires de trompettes, et tant de timbales et de tambours et d'autres instruments que c'était une vraie merveille. Une fois que la flotte a gagné la mer, que les voiles sont tendues, les bannières et les enseignes arborées aux châteaux des nefs, les expressions lui manquent pour peindre un si beau spectacle. « Il sembla, dit-il, que la mer fourmillât toute, et qu'elle fût tout em- « brasée des nefs qu'ils menaient et de la grande joie qu'ils démenaient. » Il nous apprend alors (ce que Ville-Hardouin ne dit pas) qu'on fit relâche à Pola pour se rafraîchir et acheter des vivres. Après quoi on se remit en mer, et les transports de joie recommencèrent de plus belle : « Si bien que « les gens de la ville s'émerveillèrent fort de la grande joie et de la grande o flotte et de la grande noblesse qu'ils démenaient; et ils dirent bien (et «■ c'était vrai) que jamais si belle flotte, ni si riche, ne fut vue ni assem- ' blée en nulle terre, comme il yen avait une là (io3 c — 104 a). »
Cette description n'est pas la seule où Robert de Clari laisse éclater l'admiration naïve où le plongeaient les spectacles nouveaux qu'il avait devant le syeux. Il fut sans doute un des premiers à visiter les monuments de Constantinople, et les nombreux détails où il entre ne sont pas la partie la moins curieuse de son livre (121a — 1 23 b ). Il suffit de quelques lignes à Ville-Hardouin pour peindre l'étonnement des croisés arrivant en vue de cette ville, « qui était souveraine de toutes les autres; » mais après ce cri d'extase, qui lui échappe comme malgré lui, il reprend le cours de son récit. Robert de Clari, au contraire, qui a été bien aise de tout considérer à loisir, prend aussi le temps de tout bien raconter, et de nous rendre compte des promenades qu'il fit, au commencement du treizième siècle, à travers les rues de Constantinople. On ne lira pas avec moins d'intérêt sa
relation du couronnement de Baudouin. Après en avoir décrit les moindres cérémonies, il tombe en admiration devant les ornements impériaux et les pierres précieuses dont ils sont chargés. Le pauvre chevalier, qui jamais n'a vu tant de richesses, en reste véritablement ébloui (i23 b c).
Mais il admire le courage tout autant que l'or et les pierreries. Avant de se promener dans Constantinople et d'y couronner un empereur, il avait fallu y entrer; et la chose n'était pas facile. Un corps de croisés commandé par Pierre d'Amiens était arrivé près d'une poterne dont l'ouverture avait été fraîchement murée. Des travailleurs sur lesquels on jetait du haut des murs d'énormes pierres et de la poix bouillante, avaient fini par y percer un grand trou. Cependant en regardant par ce trou, on avait vu tant d'ennemis, qu'il semblait que la moitié du monde fût là. Un simple clerc, le propre frère du chroniqueur, entreprit ce qui semblait impossible à tous.
« Quand Aleaume le clerc vit que nul n'y osait entrer, il s'élança en « avant, et dit qu'il y entrerait. Il y avait là un chevalier, un sien frère « (ayant nom Robert de Clari j qui lui défendit et qui dit qu'il n'y entre - « rait pas. Et le clerc dit que si; et il se met dedans des pieds et des « mains. Et quand son frère vit cela, il le prend par le pied et commence « à tirer à lui ; et tant y a que malgré son frère, qu'il le voulût ou non, « le clerc y entra. Quand il fut dedans, tant et plus de ces Grecs lui cou- « rent sus, et ceux de dessus les murs l'accueillent en lui jetant d'énor- « mes pierres. Quand le clerc vit cela, il tire son couteau et leur court « sus. Et il les faisait fuir devant lui comme des bétes, et disait à ceux « du dehors, à monseigneur Pierre et à ses gens : Sire, entrez hardiment; « je vois qu'ils s'en vont se déconfisant et s'enfuiant ( 1 19 d). »
Pierre d'Amiens et ses gens répondirent à l'appel, et la prise de Constantinople fut dès ce moment assurée. C'est là un beau fait d'armes dont Ville- Hardouin n'a pas eu connaissance; c'est aussi un beau récit, et peut-être la plus belle page du livre. Si l'auteur se met en scène, ce n'est pas pour se faire valoir, mais pour s'effacer devant ce frère, dont il a tenté en vain d'arrêter l'impétueux courage. Mais ce qui est plus honorable encore, avant ce frère même, auquel il se sacrifie pour mieux lui rendre justice, il place au premier rang un riche seigneur, Pierre de Bracieux, qu'il proclame plus brave encore que ne l'était le clerc Aleaume de Clari : « Ce fut celui, dit-il, qui passa tous les autres et hauts et bas; car « il n'y en eut jamais un qui fit tant d'armes et de prouesses de son corps '< que Pierre de Bracieux (1 19 c). »
Je n'ajouterai rien à cette citation : tout le monde reconnaîtra maintenant que le pauvre chevalier avait le cœur haut placé, et que son livre, même à côté de celui de Ville-Hardouin, mérite l'attention et la sympathie des lecteurs.
|a grande aventure qui détourna de son but primitif la croi-
1 sade de 1 202, et qui eut pour résultat de faire asseoir un comte ïjjrf de Flandre sur le trône de Constantin, a eu pour conséquence aussi d'attirer toute l'attention sur la partie la plus
dramatique du récit, aux dépens d'autres faits qui, sans avoir la même importance, méritent pourtant d'être étudiés ou éclaircis. Tout en reconnaissant que sans la prise de Constantinople le livre de Ville-Hardouin n'aurait pas eu le succès d'une de nos chansons de geste, je pense néanmoins que l'intérêt de ce livre n'est pas tout entier dans la conquête qui nous étonne encore, mais qu'il réside aussi dans plusieurs des circonstances qui l'ont précédée et suivie. Il ne sera pas inutile d'oublier un instant le côté presque merveilleux de cette croisade, pour examiner ce qu'elle a de plus conforme à la marche ordinaire de l'histoire.
Le caractère essentiel d'une croisade, c'est d'être une expédition guerrière inspirée par le sentiment religieux. Je ne prétends pas apprécier ici l'influence bonne ou mauvaise des croisades; je me borne à les définir, et je dis qu'elles diffèrent profondément de nos guerres modernes, qui ont pour mobile la politique. De même que nos guerres politiques peuvent en certains cas réagir sur les intérêts religieux, de même ces grandes guerres religieuses ont réagi sur les intérêts politiques ; mais de tels résultats étaient étrangers à la pensée qui les inspirait. La science moderne a pu chercher à se rendre compte des changements qui se sont produits à la suite des croisades dans l'état social et politique de l'Europe ; il y en a dans le nombre qui nous apparaissent comme la conséquence naturelle et nécessaire de ces expéditions : et pourtant on doit reconnaître qu'ils furent imprévus pour les contemporains, et qu'ils n'entrèrent pas dans les combinaisons des chefs de gouvernement.
Il est vrai qu'en Orient plusieurs croisés recueillirent des avantages considérables, et que beaucoup d'autres purent espérer, sinon une couronne comme Godefroy de Bouillon, du moins quelqu'une de ces prin-
cipautés dont l'imagination devait exagérer le nombre et l'importance. Nier de telles espérances, et prétendre que l'esprit d'aventure ne contribuait pas pour sa part au mouvement des croisades, ce serait supposer que la nature humaine n'était pas alors ce qu'elle est aujourd'hui, et que nos devanciers eurent nos qualités sans avoir nos défauts. Il est certain, au contraire, qu'ils avaient même nos vices : Ville-Hardouin ne parlet-il pas d'un chevalier que le comte de Saint-Paul fit pendre l'écu au cou, comme voleur, et de bien d'autres, petits et grands, qui subirent le même châtiment, ou qui n'y échappèrent que pour n'avoir pas été pris sur le fait(§ 2 5q)? Joinville à son tour ne nous apprend-il pas que saint Louis donna congé à tout plein de ses gens qui tenaient des lieux de débauche près du pavillon royal, et cela au temps des plus grandes misères de l'armée? Il y a au fond du cœur humain quelque chose qui fait à l'occasion les criminels ou les héros, et les grandes épreuves révèlent ce qui serait resté inconnu en temps ordinaire.
Oui, il y avait parmi les croisés des ambitieux et des hommes qui rêvaient je ne sais quelle chance de fortune, comme il s'y trouvait des cœurs dépravés qu'entraînaient des habitudes perverses ou de basses convoitises. Mais une armée de croisés, dans son ensemble, ne se composait ni d'ambitieux ni de criminels; c'était en réalité une armée de chrétiens, qui ne cherchaient d'autre récompense que le pardon de leurs péchés et une prière faite sur le tombeau de Jésus-Christ.
Un autre caractère qui distingue les croisades de nos guerres modernes , c'est que ces grandes armées n'étaient composées que de volontaires. Nous pouvons comparer les plus nombreuses à nos levées en masse, mais à la condition de ne pas oublier qu'on était libre de ne pas répondre à l'appel et de rester chez soi. Sans aucun doute, l'exemple d'un roi ou même d'un grand seigneur pouvait influencer un certain nombre de croisés : témoin ce chevalier qui était du conseil de saint Louis, et qui se désolait d'avance à la pensée que si la croisade de 1270 avait lieu, il y prendrait part, non pour l'amour de Dieu, mais par peur du roi. Je dirai néanmoins que ce chevalier aurait pu résister à cette peur comme fit Joinville, qui, pressé de se croiser par ses deux suzerains, saint Louis et le roi de Navarre, résista ouvertement à leurs instances, et leur remontra que lui et ses gens avaient trop souffert de la première croisade pour qu'il fût tenté d'en recommencer une autre. Cette croisade de 1270, qui fut la dernière, n'aurait pas eu lieu, je le reconnais, sans l'exemple et l'ascendant de saint Louis ; mais si puissante
VILLE-HARDOUIN, III. — b~]
45o ÉCLAIRCISSEMENTS.
qu'ait pu être une telle influence, ce serait l'exagérer et en dénaturer le caractère que de la comparer à l'action exercée par nos lois militaires. Ceux qui obéissent à ces lois, et qui le font la plupart avec un si noble dévouement, ne seraient pas libres de se soustraire à cette obligation quand même ils ne l'accepteraient pas de bon cœur. Au contraire, parmi les croisés, ceux-là même qui partaient à regret n'étaient pas obligés de partir.
Il n'existait pas, au temps dont je m'occupe, de trésor public qui pût être chargé de pourvoir aux dépenses d'une guerre de quelque nature qu'elle fût. Cela est vrai surtout des expéditions d'outre-mer qui étaient, entre toutes les autres, celles où chacun se trouvait plus ou moins obligé de faire la guerre à ses dépens. Je dois ici prévenir une objection qu'on ne manquerait pas de m'opposer, c'est qu'il existait, sous le nom d'aide pour la croisade, une véritable contribution qui se levait sur les vassaux au profit de leur seigneur; mais quoiqu'on manque d'éléments pour évaluer le produit total d'une telle contribution, il est certain qu'il restait toujours bien au-dessous de la dépense réelle. Si les seigneurs étaient aidés par leurs vassaux, ils devaient à leur tour aider leurs compagnons. Joinville, qui avait pu profiter de cette contribution comme tout autre seigneur, n'en est pas moins obligé, avant de partir, de mettre une grande portion de sa terre en gage pour se procurer les deniers dont il avait besoin. A peine arrivé en Chypre, il ne lui restait que deux cent quarante livres tournois de cet emprunt et des autres ressources qu'il avait pu réunir, de sorte que plusieurs de ses chevaliers menaçaient de le quitter, quand le roi le retint à ses gages et lui mit huit cents livres dans ses coffres.
Saint Louis lui-même, qui avait reçu des sommes considérables à titre d'aide pour la croisade, n'aurait pu songer à entreprendre une telle expédition, s'il n'avait eu le produit d'une dime de trois ans que le clergé s'était imposée et qui vint s'ajouter à ses propres épargnes et aux autres ressources de son trésor. Cependant Joinville rapporte que les deniers du clergé étaient absorbés quand les débris de l'armée quittèrent l'Egypte (§ 427), et que le roi, à la fin de son séjour en Syrie, déclarait n'avoir si bon trésor qui ne fût épuisé jusqu'à la lie (§ 140). On peut conclure de là qu'au moment de partir pour la croisade chacun se munissait de tout l'argent qu'il avait pu se procurer, sans être en état de se rendre compte mieux que Joinville de la dépense qu'il aurait à faire. Beaucoup devaient tomber dans le dénuement, sans trouver comme Joinville de protecteur qui leur vînt en aide.
Si les trois caractères que j'ai indiqués conviennent aux croisades en général, on peut dire qu'ils appartiennent particulièrement à celle de 1 202. Elle est bien le produit d'un mouvement religieux que déterminèrent les prédications de Foulques de Neuilly, et qui ne fut certainement pas secondé par les souverains du temps. Deux jeunes seigneurs, le comte Thibaut de Champagne et le comte Louis de Blois, sont signalés comme les plus illustres de ceux qui répondirent à sa voix. Leur exemple ayant été suivi par Baudouin, comte de Flandre, beau-frère de Thibaut, le moment vint où l'on put songer à organiser cette croisade, qui s'était recrutée lentement, et dont les adhérents ne devinrent assez nombreux que vers la fin de l'année 1200. Ces adhésions, qui étaient volontaires, puisqu'elles se produisirent surtout en France malgré l'indifférence de Philippe-Auguste, étaient aussi désintéressées, puisque, dans l'espoir de prévenir l'avortement de la croisade, la plupart des croisés s'imposèrent de grands sacrifices d'argent. Mais pour se rendre compte de l'embarras où ils se trouvèrent et de la nécessité où ils furent d'accepter la transaction offerte par les Vénitiens, il faut examiner l'engagement qu'ils avaient contracté et les causes qui les empêchèrent de le remplir.
Le doge par un acte du mois d'avril 1201 avait stipulé une somme totale de quatre-vingt-cinq mille marcs d'argent pour transporter, d'une part, trente-trois mille cinq cents hommes, à raison de deux marcs par homme, de l'autre, quatre mille cinq cents chevaux, à raison de quatre marcs par cheval. Dans cette somme étaient compris les frais de nourriture des hommes et des chevaux, pendant neuf mois selon Ville-Hardouin, pendant un an suivant l'acte dont le texte se trouve au dixhuitième volume des Historiens de France (p. 436). De plus, les Vénitiens devaient s'associer avec les croisés et fournir cinquante galères armées. La charte du doge ajoute au texte de Ville-Hardouin un renseignement, c'est que l'argent devait être pur et pesé au poids de Cologne. Il faut tâcher de déterminer, au moins d'une manière approximative, la valeur intrinsèque d'une telle somme.
Du Cange assimile le poids de Cologne au poids de Charlemagne. M. Guérard, dans son Polyptyque à" Irminon (tome I, p. 127), évalue la livre de Charlemagne à 7,680 grains. Mais il rappelle que Gruter a fait graver la figure d'un poids rond de cuivre portant pour inscription pondus Caroli, et pesant 3 onces 20 scrupules ou 2,208 grains : comme ce poids devait représenter un quart de livre (puisque toute autre supposition s'éloignerait encore davantage des calculs de M. Guérard) , il en ré-
suite que la livre de Charlemagne aurait pesé 8,832 grains. Or la livre de Cologne pèse aujourd'hui 467 grammes 7 dixièmes, ce qui représente 8,804 grains. Je m'en tiens donc au poids actuel, d'où on déduit 4,402 grains pour le poids probable du marc mentionné dans l'acte du doge : c'est, à 14 grains près, le marc que donnerait l'étalon de Gruter.
Un autre motif engage à préférer cette hypothèse. Il est à croire que Ville-Hardouin aurait averti qu'il s'agissait'du marc de Cologne, si l'emploi de ce marc avait dû entraîner une différence notable relativement au marc de Paris, et surtout si cette différence avait dû être onéreuse pour les croisés. Or la valeur intrinsèque d'un marc d'argent pur est, au poids de Paris, de 54 fr. 38 c. 954, et, au poids de Cologne, de'5i fr. 96 c. 703. Si l'on fait attention d'ailleurs que l'argent en France s'employait plutôt avec un alliage qu'à l'état de pureté, on reconnaîtra que la différence de titre pouvait rapprocher le marc de Cologne de la valeur habituelle du marc de Paris; en effet, un marc d'argent le roi à ff de fin valait intrinsèquement 52 fr. 12 c. 33 1 : c'est à i5 centimes près la valeur du marc d'argent pur au poids de Cologne.
Comme il n'est pas nécessaire de viser à une exactitude rigoureuse que de tels calculs ne comportent pas, je supposerai que le marc d'argent stipulé par les Vénitiens équivaut en nombre rond à 52 francs de notre monnaie, en sorte que la valeur intrinsèque de 8 5, 000 marcs serait égale à 4,420,000 francs de notre monnaie d'argent1. Les termes de paiement avaient été fixés de la manière suivante :
Au 1" août 1201, quinze mille marcs ou 780,000 fr. ;
Au Ier novembre 1201, dix mille marcs ou 5 20, 000;
Au 2 février 1202, dix mille marcs ou 520,000;
En avril 1202, cinquante mille marcs ou 2,600,000.
Avant de quitter Venise, les envoyés avaient emprunté cinq mille marcs ou 260,000 francs qu'ils remirent à titre d'avance (§ 32) ; ce renseignement est le seul que fournisse Ville-Hardouin sur le paiement des trois premiers termes.
Robert de Clari en dit davantage; mais je dois faire observer qu'il se montre généralement mal instruit de tout ce qui s'est passé avant l'arrivée à Venise. Selon lui les Vénitiens devaient transporter quatre mille chevaliers et cent mille hommes de pied moyennant quatre-vingt-sept mille marcs, ce qui est formellement contraire au texte du traité. Il
1 Je fais abstraction ici du rapport entre l'or et l'argent, me re'scrvant d'expliquer ailleurs pourquoi et dans quelle mesure il faut tenir compte de cet éle'ment.
ajoute qu'ils réclamèrent vingt-cinq mille marcs à titre d'arrhes, et que cette somme fut payée à Corbie aux messagers qu'ils y avaient envoyés , et qui se trouvèrent là au moment où les croisés apprenaient par la bouche de Ville-Hardouin et de ses compagnons les conditions du traité passé avec la république de Venise. Ce qui est nécessairement inexact dans ce récit, c'est que ce paiement ait suivi immédiatement le retour de Ville-Hardouin, et surtout que sa mission à Venise n'ait été accomplie qu'après la mort de Thibaut, comte de Champagne, et l'élection de Boniface comme chef de la croisade; mais il est possible qu'un paiement à titre d'avances ait été fait aux Vénitiens à Corbie. Or si ce paiement avait complété pour eux une somme de vingt-cinq mille marcs, il en résulterait que l'assemblée de Corbie , dont la date n'est indiquée ni par Robert de Clari ni par Ernoul , qui en fait aussi mention , devrait avoir été tenue au ier novembre 1201, terme fixé pour un paiement de dix mille marcs, qui était le second, et qui, ajouté à un premier paiement de quinze mille, composait les vingt-cinq mille marcs dont parle Robert de Clari. Il en résulterait aussi que jusqu'alors les croisés avaient pu remplir leurs engagements.
Le silence de Ville-Hardouin autorise de plus à croire qu'il en fut de même du troisième paiement de dix mille marcs, fixé au 2 février de l'an 1 202 ; en effet, il ne laisse soupçonner nulle part dans son récit qu'aucune difficulté sur l'exécution du traité se soit élevée avant la réunion des croisés à Venise, c'est-à-dire avant le dernier paiement, qui était à lui seul plus considérable que les trois autres. Mais avant d'examiner les causes de cette crise, il faut revenir sur quelques circonstances du récit de Robert de Clari.
Suivant ce chroniqueur, les croisés avaient eu recours à trois ressources différentes pour trouver les vingt-cinq mille marcs dont le complément paraît avoir été payé aux Vénitiens à l'assemblée de Corbie. Si l'on s'en rapporte à son récit, ils auraient prélevé vingt-cinq mille livres tournois sur un legs d'une somme double fait pour les besoins de la croisade par le comte de Champagne; ils auraient employé au même usage tout l'argent recueilli par Foulques de Neuilly ; enfin le comte de Flandre aurait de ses propres deniers fourni ce qui manquait.
Ville-Hardouin confirme jusqu'à un certain point la première assertion de Robert de Clari en disant que Thibaut, par son testament, fit deux parts de l'argent destiné par lui à la croisade, et qu'il légua l'une à ses compagnons, en réservant l'autre pour les besoins de l'armée (§ 36). Il
ajoute plus loin, il est vrai, qu'en déférant le commandement de la croisade à Boniface, marquis de Montferrat, on lui offrit de prendre les hommes et l'argent de Thibaut. Robert de Clari, de son côté, affirme qu'une portion du legs de Thibaut fut attribuée à Boniface, et que ce don s'élevait à vingt-cinq mille livres tournois. Ainsi, sans s'expliquer sur le montant du legs et sans parler du paiement de Corbie, Ville- Hardouin a su, comme Robert de Clari, que Thibaut avait laissé pour les besoins de la croisade une somme d'argent dont une partie avait été attribuée au marquis de Montferrat.
La chronique de Saint-Bertin rapporte que Foulques de Neuilly avait recueilli, en préchant la croisade, une somme considérable d'argent qui fut déposée par lui à Cîteaux, et envoyée plus tard en Terre-Sainte K. Ce texte, sans être entièrement d'accord avec celui de Robert de Clari , autorise à croire néanmoins qu'une partie de la collecte faite par Foulques de Neuilly put être consacrée au paiement des Vénitiens. Il est également probable que le comte de Flandre avait contribué à un premier paiement, sinon de ses deniers personnels, du moins avec le produit des cotisations dues par les croisés de son pays.
En résumé, si Robert de Clari a été bien informé, Thibaut avait légué à la croisade cinquante mille livres tournois, dont la valeur intrinsèque, sous le règne de Philippe-Auguste, pouvait s'élever approximativement en nombre rond à 868,720 francs. Le marquis de Montferrat en aurait reçu la moitié, et l'autre moitié, ou 434,360 francs, aurait été imputée sur la somme de 1,820,000 francs, valeur intrinsèque des trente-cinq mille marcs que les croisés devaient solder en trois paiements du icr août 1 201 au 2 février 1202 inclusivement. Il en résulterait que les croisés en dehors du legs de Thibaut auraient pu se procurer une somme de 1,385,640 pour parfaire ces trois premiers paiements.
Quoi qu'il en soit, les croisés, quand ils arrivèrent à Venise, devaient encore cinquante mille marcs ou 2,600,000 francs, et ils se trouvèrent hors d'état de les payer. Ville-Hardouin à cette occasion accuse ceux qui s'étaient séparés de l'armée principale pour aller à d'autres ports (§ 5j). Il ajoute que lorsqu'on réclama les cotisations, beaucoup de gens déclarèrent n'avoir pas de quoi payer, et qu'on fut obligé de prendre ce qu'on en put tirer. Dans cette extrémité une collecte générale se fit, mais les dons volontaires, la vaisselle et les emprunts ajoutés au produit des coti-
1 Historiens de France, XVIII, lioi ab.
sations, atteignirent seulement à seize mille marcs, en sorte qu'il en manqua trente-quatre mille pour parfaire la somme convenue.
A ne considérer que la situation financière des croisés, un tel résultat aurait eu déjà une grande gravité; mais il est facile de comprendre qu'à ce déficit dans les ressources pécuniaires devait correspondre aussi une diminution considérable dans le nombre des combattants. Une somme de trente-quatre mille marcs représente, d'après les clauses du traité, la cotisation de dix-sept mille hommes, ou au moins de treize mille, si on réserve une part proportionnelle pour les chevaux qui auraient manqué. Dans cette dernière hvpothèse, qui est la moins défavorable, le nombre des croisés réunis à Venise aurait été de vingt mille au plus, et treize mille autres auraient fait défection.
Ce nombre de treize mille, si considérable qu'il soit, puisqu'il représente le tiers et au delà de ceux pour lesquels on avait stipulé le passage, est encore au-dessous de la vérité d'après le propre témoignage de Ville- Hardouin. Occupé à raconter les incidents du second siège de Constantinople, il interrompt tout à coup son récit pour parler de ceux qui allèrent aux autres ports, et de la flotte de Flandre qui avait séjourné à Marseille pendant l'hiver de 1202 à i2o3. Puis il ajoute qu'ils avaient effectué leur passage en Syrie pendant l'été, et en nombre si considérable « qu'ils étaient bien plus que ceux qui étaient devant Constantinople « (§ 229) ». Il est vrai qu'il ne s'agit pas là du nombre des croisés qui étaient réunis à Venise en 1 202 , mais de ceux qui assiégeaient Constantinople au mois de février 1204; or dans l'intervalle quelques défections nouvelles avaient encore affaibli l'armée de Venise. Néanmoins on peut conclure des paroles citées plus haut que cette armée, au temps où elle fut le plus nombreuse, resta inférieure de moitié à ce qu'elle aurait dû être si personne n'eût manqué au rendez-vous.
On pourrait croire que Ville-Hardouin s'est contredit lui-même quand il évalue plus loin à vingt mille hommes d'armes le nombre des croisés qui prirent part en 1 204 au second siège de Constantinople ; mais je dois faire observer que les Vénitiens sont compris dans cette évaluation. Son intention alors fut de montrer que les forces réunies de tous les assiégeants étaient bien inférieures à celles des assiégés : « Ils n'avaient pas, dit-il, « plus de vingt mille hommes d'armes entre eux tous; et par l'aide de « Dieu, ils avaient pris quatre cent mille hommes ou plus, et dans la « plus forte ville qui fût au monde (§ 25 1 ). » Si de ces vingt mille hommes on retranche les Vénitiens, on reconnaîtra que le reste de l'armée
assiégeante pouvait être inférieur en nombre aux croisés qui avaient refusé de s'embarquer à Venise.
Mais je veux supposer que le nombre des croisés réunis à Venise représentât la moitié et au delà de ceux pour lesquels on avait stipulé le passage , je dis qu'il faudrait se garder de calculer sur ce nombre la force réelle de cette armée. En effet, parmi ceux qui s'y étaient rendus, il y en avait beaucoup qu'on ne doit pas considérer comme des partisans décidés de l'expédition telle qu'elle était organisée alors. La suite du récit prouve que plusieurs n'étaient arrivés à Venise qu'à regret et avec l'arrière-pensée de se séparer à la première occasion. Ville-Hardouin nous apprend même que le comte Louis de Blois, qui d'ailleurs ne se joignit pas dans la suite aux mécontents, était sur le point de prendre une autre route, et qu'il fallut insister près de lui et le supplier pour le décider à venir rejoindre les autres croisés à Venise (§ 53).
Cet incident est à coup sûr un de ceux qui méritent le plus de fixer l'attention. Quand on pense que le comte de Blois était un des trois personnages qui avaient désigné des mandataires pour conclure en 1201 le traité avec les Vénitiens, il est impossible de ne pas s'étonner qu'en 1202 il ait pu songer à déserter l'expédition qui avait été organisée en vertu de ce même traité. Mais ce qui est encore plus extraordinaire que cette résolution du comte de Blois, c'est le silence gardé par Ville-Hardouin sur les motifs qui l'avaient inspirée. Ces motifs, il n'a pu les ignorer, puisqu'il fut chargé avec le comte Hugues de Saint- Paul d'aller à la rencontre du comte de Blois et des pèlerins qu'il s'agissait de ramener à Venise (§ 52 et 53). Comment imaginer qu'il ait pu réussir dans sa mission sinon en combattant les raisonnements ou en dissipant les préventions de ces pèlerins qui , sans son intervention, s'en fussent allés à d'autres ports par d'autres chemins? Outre qu'il n'aurait pu répondre à leurs griefs sans les connaître, il est certain que de tels griefs ne pouvaient être secrets, puisqu'ils étaient partagés par un si grand nombre de pèlerins.
En effet, Ville-Hardouin annonce qu'il ne réussit pas auprès de tous, et que de bien bonnes gens partirent de Plaisance pour s'en aller en Pouille. Il en nomme plusieurs, et entre autres « Gilles de Trasegnies « qui était homme lige du comte Baudouin de Flandre et de Hainaut; « et le comte lui avait donné du sien cinq cents livres pour faire le « voyage avec lui (§ 54) ». Il ajoute que de cette défection résulta pour l'armée de Venise un grand décroissement et une grande mésaventure (§55). On le voit, il ne s'agit pas là de quelques pèlerins qui pour des
motifs particuliers auraient renoncé à se rendre à Venise, mais « d'une « grande quantité de chevaliers et de sergents » qui obéissaient à un même sentiment quand ils se séparaient ainsi des autres croisés. Donc si Ville- Hardouin ne s'est pas expliqué à cet égard, ce n'est point parce qu'il était mal informé, mais parce qu'il lui a convenu de garder le silence.
Ce qui prouve d'ailleurs que de sa part une telle discrétion était parfaitement préméditée, c'est qu'il a bien su. ne pas l'observer en d'autres circonstances, et notamment à l'égard d'un grand nombre de Flamands qui, s'étant embarqués dans leur pays vers le commencement du mois de juin 1202, étaient arrivés à Marseille, et avaient mandé de là au comte de Flandre qu'après y avoir passé l'hiver ils se rendraient à ses ordres (§ 48 et io3). Pour ceux-là, il ne cache pas le motif de leur défection; il leur reproche expressément d'avoir manqué à leur parole parce qu'ils redoutaient le grand péril où ceux de Venise s'étaient engagés (§ 49).
Ce péril, c'était l'expédition de Constantinople, qui fut définitivement décidée pendant l'hiver, et dont les Flamands de Marseille furent instruits au retour de leurs messagers. En effet, le comte de Flandre leur ayant fait savoir qu'ils eussent à partir à la fin de mars pour venir à sa rencontre au port de Moton en Romanie (§ io3), ils s'abstinrent de répondre à son appel. Ainsi donc ces Flamands, qui étaient arrivés au port de Marseille avec l'intention de rejoindre ceux de Venise, et qui s'étaient mis à la disposition du comte de Flandre, ne changèrent d'avis qu'en apprenant qu'on leur donnait rendez-vous en Romanie pour assiéger Constantinople.
Il y a, comme on le voit, une double différence entre les croisés qui allèrent en Pouille et les Flamands qui passèrent l'hiver à Marseille. Il résulte formellement du récit de Ville-Hardouin que les premiers, pour un motif qu'il a tenu secret, firent défection pendant l'été de 1202, alors que les croisés étaient encore à Venise, et qu'il n'avait été question ni de l'expédition de Zara ni de celle de Constantinople. Les seconds au contraire avaient un motif que Ville-Hardouin ne cache pas : redoutant le grand péril où ceux de Venise s'étaient engagés, ils ne se résolurent à les abandonner que pendant l'hiver de 1202 à i2o3, alors que la ville de Zara était déjà prise e l'expédition de Constantinople définitivement arrêtée. D'autres croisés « esquivèrent aussi le passage de Venise pour le « grand péril qu'il y avait là et s'en allèrent passer à Marseille (§ 5o), » l'évêque d'Autun, par exemple, et le comte de Forez, Pierre Bromont et des Français, c'est-à-dire des pèlerins de l'Ile-de-France : tous ceux-
là doivent être rangés dans la même catégorie que les Flamands, puisque Ville-Hardouin en assignant le même motif à leur décision nous apprend aussi qu'ils allèrent s'embarquer au même port.
Puisque ce motif est nécessairement étranger aux premiers projets de défection qui avaient éclaté pendant l'été de 1202, avant que la pénurie des croisés définitivement constatée eût amené les propositions relatives au siège de Zara, il faut chercher ailleurs la cause du changement qui s'était opéré dès l'origine dans l'esprit d'un si grand nombre de pèlerins. Cette explication ne peut se trouver que dans un événement public, qui fût survenu avant la réunion des pèlerins à Venise, et qui en même temps fût de nature à modifier les conditions premières de la croisade. Il y a un fait qui répond, si je ne me trompe, à ces indications, c'est le choix de Boniface, marquis de Montferrat, comme chef de l'expédition à la place de Thibaut, comte de Champagne.
La direction d'une croisade essentiellement française avait été tout à coup transférée aux mains d'un prince étranger, et les Champenois en particulier avaient appris que leur comte devait avoir pour héritier de ses trésors et de son autorité un marquis lombard dont ils n'avaient peutêtre jamais entendu prononcer le nom. Il est vrai que Ville-Hardouin n'avoue nulle part que le choix du marquis de Montferrat ait pu être impopulaire, mais une circonstance de son récit nous apprend l'intérêt qu'il aurait eu à n'en pas parler : c'est que, après avoir échoué auprès du duc de Bourgogne et du comte de Bar, qui avaient refusé d'accepter la succession du comte de Champagne, il avait le premier prononcé le nom du marquis de Montferrat et conseillé de lui offrir le commandement de l'armée (§ 41 ). Peut-on s'étonner qu'ayant été le promoteur de cette mesure, il ne se soit pas empressé de la signaler comme la cause réelle des graves embarras qui faillirent compromettre dès son début le succès de la croisade?
A l'explication que je propose, non comme une certitude, mais comme une probabilité, on pourrait objecter que le choix du marquis de Montferrat finit par obtenir l'assentiment de tous, grands et petits, dans l'assemblée où il avait été proposé par Ville-Hardouin, et que le comte de Blois, qui assistait à cette assemblée (§ 40 à 42), n'aurait pu trouver un motif avouable de mécontentement dans un choix auquel il avait consenti. Je ne nierai pas qu'il encourait ainsi le reproche d'inconséquence; mais avait- il pu prévoir, en donnant ce consentement plus ou moins volontaire, que l'opposition éclaterait parmi ceux qui n'assistaient point à l'assemblée, et qu'il
SUR LES INCIDENTS DE LA CROISADE. 45g
se formerait un parti considérable qui refuserait de se joindre à l'armée de Venise? Quoi qu'on fasse, le comte de Blois, au témoignage de Ville- Hardouin, a été sur le point de ne pas rejoindre les croisés qui reconnaissaient pour chef le marquis de Montferrat, dont il avait approuvé l'élection, et de se soustraire à l'exécution du traité que ses deux mandataires avaient conclu en son nom, l'année précédente, avec le doge de Venise. Ce n'est donc pas l'explication que je propose qui fait peser sur lui le reproche d'inconséquence et de manque de foi ; c'est la résolution même à laquelle les prières de Ville-Hardouin le firent renoncer.
Je reviens aux Champenois dont je parlais tout à l'heure : c'est parmi eux que se manifesta l'opposition la plus vive. En faisant le partage de son argent entre ses hommes et ses compagnons, le comte de Champagne avait décidé que chacun, à mesure qu'il recevrait son legs, jurerait sur reliques de suivre l'expédition de Venise; cependant il y en eut beaucoup qui violèrent leur serment (§ 36). Comme Ville-Hardouin n'ajoute pas que ce fut par crainte du péril où ceux de Venise s'étaient engagés, j'en conclus que la défection de ces légataires parjures remonte à l'été de 1 202 , et qu'ils obéirent à ce motif sur lequel il n'a pas convenu à Ville-Hardouin de s'expliquer. Or il est certain que ceux-là voulurent échapper au commandement du marquis de Montferrat; car dans l'assemblée où on lui offrit la direction de la croisade, on lui avait offert aussi l'argent et les hommes du comte de Champagne (§ q3 ). Ce sont beaucoup de ces hommes qui se parjurèrent plutôt que de ratifier ce que l'assemblée des croisés avait promis en leur nom.
En dehors de l'explication dont j'ai essayé de démontrer la vraisemblance, il demeure certain qu'en 1202 un nombre considérable de pèlerins avaient pris, dès le courant de l'été, la résolution de ne pas rejoindre l'armée de Venise, et que cette armée se trouva à la suite de leur défection dans l'impossibilité de faire honneur à ses engagements. Il 'est vrai qu'elle sortit bientôt de ces embarras financiers par une transaction, mais elle ne cessa pas depuis lors d'être travaillée par des dissensions intérieures qui éclataient à mesure que les circonstances y fournissaient prétexte ou occasion.
C'est à Venise même qu'éclatèrent les premiers symptômes de ce mauvais vouloir, au moment où il fut constaté que malgré tous les dons volontaires et tous les emprunts il s'en fallait encore de trente-quatre mille marcs pour qu'on put s'acquitter avec les Vénitiens. « Ils en furent bien « joyeux, dit Ville-Hardouin, ceux qui avaient gardé leur avoir et n'y
« voulurent rien mettre ; car ils pensèrent bien que l'armée allait faillir « et se disperser (§ 61). » Comme il n'avait pas encore été question d'entreprendre ni le siège de Zara ni celui de Constantinople, cet esprit d'opposition ne pouvait exister que chez ceux qui, après avoir eu la pensée de s'embarquer dans d'autres ports, s'étaient laissé persuader à regret de rejoindre l'armée. Ce sont eux que Ville-Hardouin accuse toujours dans la suite de son récit, parce qu'ils ne cessèrent pas d'épouser la querelle de tous les mécontents; mais ils n'avaient pas attendu pour agir les griefs nouveaux et imprévus que devait fournir l'abandon du plan primitif de la croisade.
Le premier de ces griefs fut le siège de Zara. Etienne du Perche, qui était resté malade à Venise après le départ de la flotte, ne rejoignit pas l'armée, mais il alla séjourner en Pouille avec bien d'autres qui passèrent en Syrie au mois de mars suivant (§ 79). Ceux-là du moins n'assistaient pas au siège; mais on vit d'autres pèlerins qui s'abouchèrent avec les habitants de la ville déjà près de se rendre, et qui leur conseillèrent de prolonger leur résistance (§ 81), pendant qu'un abbé de Vaux prêchait ouvertement pour défendre, au nom du pape, d'entreprendre le siège, disant que des pèlerins ne devaient pas attaquer une cité chrétienne (§ 83).
Le même orateur se chargea bientôt de soutenir encore le même argument quand il s'agit de décider l'expédition de Constantinople. « L'abbé de Vaux, de l'ordre de Cîteaux, parla, dit Ville-Hardouin, à ce « parti qui voulait disperser l'armée; et ils dirent qu'ils n'y consenti- « raient pas; que c'était marcher contre des chrétiens; et qu'ils n'étaient « point partis pour cela, mais qu'ils voulaient aller en Syrie (§ 95). » Cette fois encore l'influence des chefs de l'armée l'emporta, et le traité avec le jeune Alexis fut conclu. Mais ils ne purent recueillir que douze signatures du côté des Français; aussi le parti de l'opposition continua d'agir pendant l'hiver, et les désertions devinrent si nombreuses que « l'armée « allait en diminuant fortement chaque jour (§ 98 à 101) ». Il y eut même des chevaliers qui se firent charger de messages, ou en Syrie, ou auprès du pape, en jurant qu'ils reviendraient, et qui ne revinrent jamais (§ 102 à 106). D'autres, comme Simon de Montfort, désertèrent au moment où la flotte mettait à la voile pour Corfou (§ 109).
Ces ferments de discorde firent de nouveau explosion pendant le séjour des croisés dans l'île, et le nombre des mécontents était devenu si grand qu'il comprenait plus de la moitié de l'armée (§ 1 14). Dans cette extrémité le marquis de Montferrat, le comte de Flandre, le comte de Blois, le
comte de Saint-Paul et les baronsde leur parti, se résignèrent à implorer à genoux les chefs des conjurés, qui consentirent à rester jusqu'à la Saint- Michel, moyennant que, ce délai une fois expiré, ils pourraient à leur première réquisition obtenir une flotte pour les transporter en Syrie (§ 1 17).
Dans l'intervalle Constantinople fut prise et le jeune Alexis couronné; mais la volonté des pèlerins qui aspiraient à partir pour la Syrie n'avait pas changé. Cependant le nouvel empereur obtint par ses promesses que le départ serait ajourné jusqu'à la Saint-Michel de l'an 1204 (§ 199), et sa trahison eut ensuite pour conséquence de le faire différer de nouveau jusqu'au mois de mars 1 2o5 (§ 235). L'union alors était rétablie, parce que tous avaient ressenti l'injure commune et poursuivaient la même vengeance. Il y avait bien encore quelques mécontents, mais on ne voit pas qu'ils aient de nouveau tenté d'entraver les opérations de l'armée (§ 239). Cependant les revers ne tardèrent pas à suivre la victoire, et le désastre d'Andrinople jeta le découragement dans les rangs des pèlerins. Sept mille d'entre eux partirent malgré les supplications du légat et de leurs chefs, non plus pour aller en Syrie acquitter le vœu de leur conscience, mais pour échapper aux dangers d'une lutte qui ne leur laissait plus d'espoir (§ 376 à 379).
Ce qui étonne, ce n'est pas que cette armée, naguère victorieuse, se soit désorganisée après un grand revers; c'est qu'elle ait pu durer jusqu'à la victoire et accomplir de grandes opérations, divisée comme elle l'était en deux partis, et amoindrie par des défections successives. Comment s'expliquer que, malgré les manœuvres secrètes et les harangues publiques de ceux qui la poussaient à se dissoudre, elle soit cependant restée unie assez longtemps pour prendre deux fois d'assaut une ville en apparence imprenable et défendue par un ennemi dix fois plus nombreux? Nous avons dans l'histoire moderne plus d'un exemple de victoires difficiles et périlleuses qu'une armée faible en nombre a pu remporter à force de courage ; mais il n'y est pas question d'une armée dont la discipline ait résisté aux sollicitations d'une partie de ses chefs conjurés entre eux pour l'appeler, sous un autre drapeau , à une guerre qu'ils lui présentaient comme plus légitime et plus honorable.
Je m'empresse de le dire, de tels faits n'avaient pas au moyen âge le caractère qu'ils auraient aujourd'hui. Si la défection n'eût été chose licite, un abbé ne l'aurait pas prêchée publiquement; et si les chefs qui se concertaient pour la préparer avaient été coupables, les principaux personnages de l'armée ne seraient pas venus s'agenouiller devant eux pour les
supplier de renoncer à leur projet. L'engagement qui liait les consciences, c'était le vœu d'aller à la croisade; or le siège de Zara d'abord, et celui de Constantinople avaient certainement fait naître des scrupules chez beaucoup de croisés qui n'avaient pas jusque-là fait cause commune avec les mécontents. De là vient que le parti de l'opposition finit par être plus nombreux que l'autre, et qu'il devint nécessaire de transiger avec ces scrupules religieux qui avaient déplacé la majorité et mis le droit du côté des opposants. Il est évident que la plupart des opposants n'avaient que des scrupules et pas d'hostilité contre l'autre parti, puisqu'ils consentirent à différer l'acquittement de leur vœu jusqu'à la Saint-Michel pour être jusque-là de moitié dans l'expédition (§ 199).
Ces scrupules, qui s'étaient déjà élevés dans le temps où les croisés se préparaient à combattre pour renverser un usurpateur et rétablir sur le trône le père du jeune Alexis, se réveillèrent encore quand il s'agit de s'emparer de Constantinople pour le compte même des croisés. Après le meurtre du jeune Alexis par Murzuphle, il se tint une assemblée où assistèrent avec les barons et le doge de Venise les évéques et tout le clergé. Le récit de Ville-Hardouin prouve que le but de cette assemblée était de raffermir ceux qui restaient encore chancelants et indécis. Le clergé, et notamment tous ceux qui avaient les pouvoirs du pape, déclarèrent que l'auteur d'un tel meurtre n'avait pas droit de conserver le pouvoir (§ 224) . « C'est pourquoi nous vous disons , fait le clergé, que la guerre « est bonne et juste; et si vous avez bonne intention de conquérir la « terre et de la mettre en l'obédience de Rome, vous aurez l'indulgence « telle que le pape vous l'a octroyée, tous ceux qui y mourront confes- « ses (§ 225). » A quoi Ville-Hardouin ajoute que cette chose fut de grand confort aux barons et aux pèlerins.
De telles crises, tant qu'elles duraient, paralysaient les mouvements de l'armée; mais le lendemain tout rentrait dans l'ordre parce qu'il n'y avait eu ni sédition ni refus d'obéissance. Il est vrai que ces délibérations auraient pu aboutir à la dissolution de l'armée; mais du moment où la conclusion était qu'il fallait rester ensemble, tous ces corps de volontaires se retrouvaient organisés comme auparavant, rangés chacun sous la bannière de leur chef. La hiérarchie féodale réglait les rapports de la vie militaire comme ceux de la vie civile, et suffisait pour constituer ce que nous appellerions le cadre d'une armée. L'unité générale manquait en principe, mais comme la subordination existait partout, il suffisait que le concert s'établît entre les chefs pour que tout concourût à un même but.
A côté de ces délibérations, que nous ne connaissons plus aujourd'hui, où il était loisible à un certain nombre de chefs de mettre en question le principe même d'une guerre déjà commencée, il s'en tenait d'autres qui peuvent être assimilées à nos conseils de guerre, parce qu'on s'y occupait surtout de concerter les opérations militaires. Quand les habitants de Zara offrent de se rendre, le doge en réfère aux comtes et aux barons (§80). Après le retrait de ces offres de capitulation suggéré par les adversaires de l'expédition, les comtes et les barons, réunis à ceux qui se tenaient a leur parti, décident qu'on aidera le doge à faire le siège de la ville (§ 84). Il est donc certain que dans cette dernière circonstance la réunion fut plus nombreuse, et qu'on y convoqua au moins les principaux chevaliers. Il en fut probablement de même quand on délibéra sur la question de savoir si on attaquerait Constantinople par terre ou par mer. Ville-Hardouin dit à cette occasion que ceux de l'armée (de l'ost) tinrent conseil ensemble, et que la conclusion fut que les Vénitiens attaqueraient par mer pendant que les barons et ceux de l'année attaqueraient par terre (§ 162). Ce qui prouve clairement que les barons ne se croyaient pas toujours autorisés à prendre une décision à eux seuls, c'est que, sollicités par Alexis de prolonger leur séjour pendant un an, ils répondirent qu'ils étaient obligés de prendre l'avis commun de l'armée. En conséquence il se tint le lendemain un parlement où assistèrent, avec les barons, les chefs de l'armée et la plus grande partie des chevaliers (§ 196). Enfin la plus nombreuse des assemblées dut être celle où le commun de l'armée demanda qu'on fit un empereur (§ 256).
Quand on compare les différents passages où Ville-Hardouin parle de ces conseils ou parlements tenus pendant la durée de l'expédition, on reconnaît que la plupart du temps les comtes et les barons y étaient seuls admis, mais que dans certains cas on y appelait les autres chefs de l'armée, puis des chevaliers en plus ou moins grand nombre, et au besoin les combattants d'un rang inférieur ou le commun. Il est impossible de ne pas reconnaître une analogie frappante entre cette manière de procéder et celle que suivit le doge de Venise pour arriver à la conclusion du traité avec les mandataires des croisés. Il commence par en délibérer avec son conseil privé (§ 18); il en réfère ensuite à son grand conseil composé de quarante personnes, puis à cent, deux cents, mille et dix mille (§ 25), arrivant ainsi, par des degrés successifs, d'une délibération secrète à la publicité d'une assemblée populaire (§ 26).
L'expérience faite par la république de Venise est concluante, parce
qu'elle a réussi souvent et longtemps; mais le succès delà croisade de Constantinople prouve seulement que par un concours heureux de circonstances, une armée de volontaires, au sein de laquelle s'agitaient tant de délibérations contraires, a pu remporter des victoires, et ce qui était plus difficile encore, échapper à la sédition. Une telle liberté aurait bien vite dégénéré en licence si elle n'avait été contenue par le sentiment religieux; encore n'en faudrait-il pas conclure que pareille épreuve aurait pu recommencer avec le même succès. Ce qui doit plutôt résulter de cette revue rapide des incidents de la croisade de Constantinople, c'est que les croisés, à force d'enthousiasme, de courage et de bonheur, ont pu se passer de ce qui est indispensable aujourd'hui, l'argent, la discipline et la direction.