‹ Conquête de ConstantinopleChapitre 265 sur 326 · SUR LA VALEUR INTRINSEQUE DES MONNAIES · texte numérisé non relu

SUR LA VALEUR INTRINSEQUE DES MONNAIES

sèque du sou tournois sous le règne de saint Louis, on trouve environ 1 fr. i3 c. si on prend pour base du calcul l'agnel d'or, et 89 c. si on prend pour base le gros tournois d'argent. Entre ces deux évaluations si différentes laquelle faut-il choisir ? Sera-ce tantôt l'une, tantôt l'autre, suivant qu'il s'agira d'une somme payée en espèces d'argent ou en espèces d'or? Mais que faire quand on ignorera si la somme devait être payée en or plutôt qu'en argent? Cette dernière hvpothèse, qui est peut-être la plus fréquente, est une des raisons qui mènent à prendre une moyenne entre les deux. On trouve alors que la véritable valeur monétaire d'un sou tournois de saint Louis est égale à 1 fr. 01 c. 319.

Il semble, au premier coup d'ceil, que l'hypothèse n'est plus la même quand il s'agit, comme dans le traité des Vénitiens, d'un paiement à faire en marcs d'argent, qui représentent, non des espèces monnayées, mais un poids déterminé de ce métal. Toutefois il est certain que ces marcs d'argent tiraient leur valeur de ce qu'ils pouvaient être convertis en espèces monnayées dont le cours était connu. Or comme ce cours était dans un certain rapport avec celui des espèces d'or, il faut tenir compte de ce rapport si l'on veut connaître quelle serait aujourd'hui la valeur monétaire de ces marcs d'argent. En d'autres termes, il faut comparer le poids d'or qui aurait été accepté au commencement du treizième siècle comme équivalent de quatre-vingt-cinq mille marcs d'argent, avec le poids d'or qui en serait l'équivalent aujourd'hui.

L'hypothèse la plus probable est que le rapport de l'or à l'argent était le même sous Philippe-Auguste que sous saint Louis, c'est-à-dire qu'un marc d'or valait douze marcs d'argent et deux dixièmes, ou bien encore dix marcs d'or cent vingt-deux marcs d'argent. Aujourd'hui, au contraire, un marc d'or vaut quinze marcs d'argent et cinq dixièmes, ou bien encore dix marcs d'or cent cinquante-cinq marcs d'argent. Donc la valeur intrinsèque d'un marc d'argent pur au poids de Cologne, étant de 52 francs environ, si on la détermine eu égard à nos espèces d'argent, croitra dans la proportion de 122 a 1 55 , si on la détermine eu égard à nos espèces d'or, c'est-à-dire qu'elle dépassera un peu 66 francs. La moyenne entre 52 fr. et 66 ou 59 fr. représentera donc approximativement la valeur monétaire d'un marc d'argent pur au poids de Cologne. A ce compte, les croisés devaient une somme de 5,oi5,ooo fr. payable ainsi qu'il suit :

Au Ie' août 1201 , quinze mille marcs ou 885, 000 tr.

Au 1" novembre 1201 , dix mille marcs ou 590,000

VILLE-HARDOUN. III. — 5g

4bb ECLAIRCISSEMENTS.

Au 2 février 1202, dix mille marcs ou 590,000 fr.

En avril 1202, cinquante mille marcs ou 2,950,000

Il faut modifier de la même manière l'évaluation des cinquante mille livres tournois léguées par le comte de Champagne , parce que je n'ai tenu compte dans ce calcul que de notre monnaie d'argent. Si le même calcul avait été fait en tenant compte seulement de notre monnaie d'or, l'évaluation de ce legs eût été portée de 868,720 fr. à 1,103,700; la valeur moyenne, qui est la plus exacte, est de 986,210, dont la moitié, ou 493,io5, aurait été imputée sur la somme de 2,o65,ooo, valeur des trente-cinq mille marcs que les croisés devaient payer jusqu'au 2 février 1 202.

En résumé, je crois que pour déterminer exactement la valeur intrinsèque que des monnaies ou un poids quelconque d'or ou d'argent avaient autrefois, et l'exprimer relativement au cours actuel de nos propres monnaies, il faut toujours établir une distinction entre la valeur intrinsèque métallique et la . valeur monétaire. La valeur intrinsèque métallique s'obtient en ramenant, d'une part l'or d'autrefois, monnayé ou non, au cours actuel de nos espèces d'or, d'autre part l'argent d'autrefois, monnayé ou non, au cours actuel de nos espèces d'argent. Cette valeur métallique dépend, pour chaque métal, de son poids et de son titre. Quant à la valeur monétaire, elle modifie la" valeur métallique eu égard à la différence qui existe entre le rapport ancien de l'or à l'argent et le rapport actuel de l'un à l'autre de ces métaux.

Hg| £gFï|e n'aurais certainement pas entrepris de parler des armes déy||S Bj|i{ fensives et offensives, ni du vêtement, si je n'avais eu pour me

me Wû diriger, d'une part les excellentes définitions de M. Quicherat, professeur d'archéologie à notre École des chartes, dont il est en même temps le digne directeur, de l'autre des dessins exécutés avec une grande fidélité par M. Demay d'après les sceaux originaux du treizième siècle. C'est une bonne fortune pour moi que de pouvoir mettre sous les yeux du lecteur des renseignements qui sont tout à fait dignes de sa confiance. J'avertis d'avance que je placerai toujours entre

guillemets les définitions de M. Quicherat, afin de les distinguer de mes propres observations.

Avant d'examiner en détail les armes défensives, il ne sera pas inutile de se faire une idée de l'aspect présenté par un chevalier qui en était revêtu. On en peut voir un exemple sur le sceau de Baudouin IX, comte de Flandre (figure 1, p. 487), celui-là même qui est devenu empereur de Constantinople; ou sur celui de Thibaut III, comte de Champagne (figure 3), qu'une mort prématurée empêcha de prendre part à la croisade dont il était le chef; ou bien encore sur celui d'Eudes de Ham (figure 4), à qui Ville-Hardouin reproche (§ 367) d'avoir abandonné le gros de l'armée après la défaite d'Andrinople, où Baudouin venait d'être fait prisonnier, pour se joindre à une compagnie qui fit sa retraite particulière sur Constantinople. Ces trois sceaux nous montrent comment des artistes contemporains, qui ne manquaient certainement pas d'habileté, représentaient les chevaliers de la fin du douzième siècle ou du commencement du treizième, s'élancant au combat de toute la vitesse de leurs destriers.

La pièce la plus importante de l'armure défensive d'un chevalier était le haubert. M. Quicherat le définit « une cotte de mailles à laquelle s'a- «. justait une coiffe également de mailles, qui couvrait le cou et la tête, « ne laissant que le visage découvert. » On voit sur le sceau de Thibaut III (figure 3) et sur celui d'Arthur, comte de Bretagne (figure 19), le haubert couvrant le corps depuis la tête jusqu'aux genoux, et fendu au point convenable , par devant et par derrière, pour se séparer sur chaque côté de la selle. Les sceaux de Pierre de Courtenay et de Jean de Corbeil ( figures 8 et 9 ) laissent apercevoir plus distinctement l'agencement du haubert dans sa partie supérieure. Sur celui de Jean de Corbeil en particulier on se rend bien compte de ce qu'était la coiffe de fer, et de la manière dont elle enveloppait le front. Elle était principalement destinée à protéger le crâne quand le heaume venait à faire défaut. C'est ce qui arriva aux deux chevaliers dont Henri de Valenciennes raconte la lutte (§ 63o et 63 1). L'un d'eux reçoit sur la coiffe de fer un coup d'épée qui lui eût ouvert la tête s'il n'eût plié sous le choc. Aux chevaliers seuls il appartenait de porter le haubert , et ce n'était pas une petite gloire que de gagner une telle dépouille avec le cheval du vaincu.

Il y avait une autre pièce qui ne rendait pas de moins grands services; c'était le gamboison, « tunique ajustée ou long gilet à manches, rem- « bourré et piqué, que les chevaliers portaient sous le haubert. Il cons-

« tituait la seule armure de corps pour la plupart des combattants de « condition inférieure. » Un chevalier flamand (§ 168) se croit assez protégé par son gamboison pour repousser une sortie des Grecs , et il se fait remarquer entre tous par sa vaillance. Le gamboison porté seul préservait donc de certaines blessures, et porté sous le haubert il atténuait l'effet des contusions dont le corps avait à souffrir alors même qu'il n'était pas entamé par le fer. Lorsque Henri de Valenciennes raconte [§ 5ri) que l'empereur se hasarda une fois à combattre, portant pour toute défense un simple gasygan, c'est sans doute d'un gamboison qu'il entend parler.

« La cotte d'armes, blouse sans manches et fendue par le bas , se met- « tait par-dessus le haubert; elle était le plus souvent armoriée. » Telle est celle qui paraît sur le sceau de Savari de Mauléon en 1 2 1 5 ( figure 6 ) , et celle dont Henri de Valenciennes donne la description (§ 541); mais au temps de Ville-Hardouin, ce n'était pas encore l'usage le plus ordinaire. La cotte de Baudouin (figure 1 ) ne laisse pas voir d'armoiries, non plus que celle d'Eudes de Ham (figure 4) , ou celle de Louis, fils aîné de Philippe-Auguste (figure 5). Le souvenir d'un usage plus ancien encore s'est conservé sur le sceau de Thibaut III, comte de Champagne (figure 3) et sur quelques autres (figures 7, 8, g, 10, etc.), où il n'y a pas de cotte qui recouvre le haubert. Le sceau d'Arthur Ier, comte de Bretagne (figure 19), a cela de particulier que le haubert, au lieu d'être recouvert par une cotte, semble en recouvrir une dont un pan démesurément allongé descend bien au-dessous du pied. Sans atteindre la même longueur, les pans de certaines cottes recouvrant le haubert auraient certainement gêné la marche des chevaliers (figures 1 et 20); il y faut donc voir un vêtement d'apparat que la course rapide du cheval faisait flotter au vent. Le luxe ayant fait des progrès, on en vint plus tard à porter des cottes brodées, dont Joinville condamne absolument l'usage, disant qu'à la croisade personne, sans en excepter le roi, n'en portait de pareilles. Or Philippe le Hardi avouait à cette occasion qu'il avait des cottes brodées dont le prix atteignait huit cent livres parisis, ou environ vingt mille francs de notre monnaie.

Plus d'un lecteur remarquera sans doute que les dessins qu'il a sous les yeux attestent, en ce qui concerne la cotte d'armes, des usages bien diftérents et pourtant presque simultanés. Je dois faire observer d'abord que les sceaux peuvent être et sont souvent antérieurs à la date de l'acte où ils sont suspendus. En thèse générale, un seigneur usait du même sceau

depuis sa majorité jusqu'à sa mort, en sorte que des empreintes parfaitement semblables pouvaient être attachées à des chartes que séparait un intervalle de vingt années ou davantage. En outre les artistes qui gravaient la matrice d'un sceau pouvaient être entraînés à imiter un type déjà connu , et surtout à contracter eux-mêmes certaines habitudes un peu routinières qui répandaient sur leurs dessins une sorte d'uniformité. Enfin l'expérience nous apprend que tout le monde n'adopte pas en même temps un changement de mode ou d'usage, et que par conséquent des seigneurs indépendants entre eux, et appartenant à des provinces éloignées , pouvaient arriver sur le même champ de bataille avec des armures très diverses. Il résulte de là qu'on peut toujours accepter sans crainte le témoignage des sceaux quand ils nous attestent l'introduction d'un usage nouveau, mais qu'il faut se montrer moins confiant quand il s'agit de constater la persistance d'un usage ancien.

Prenant pour exemple le sceau de Baudouin (figure 1), suspendu à un acte de 1197 et gravé peut-être dès l'an 1 194, je dirai qu'on y trouve la preuve suffisante de l'emploi de la cotte d'armes par ce seigneur et probablement aussi par d'autres seigneurs de son temps. Mais pour être certain que Thibaut III continuait à porter le haubert sans cotte d'armes, il ne suffit pas de savoir qu'il était représenté ainsi sur un type gravé en 1 197, ou du moins employé par lui à sceller une charte de l'an 1 198; on pourrait supposer en effet que l'artiste a pris pour modèle un type plus ancien, ou qu'ayant l'habitude de représenter les hauberts, il n'a pas voulu risquer de mal dessiner une cotte d'armes. Il convient , en pareil cas, de recourir à d'autres témoignages, tels qu'on en trouve dans les sceaux d'Eudes III, de Pierre de Courtenay et de Jean de Corbeil (figures 7 à 9), qui sont représentés sans cotte d'armes, ou même dans le sceau d'Arthur, comte de Bretagne (figure 19), où ce n'est pas la cotte d'armes qui recouvre le haubert, mais le haubert qui recouvre un vêtement analogue à la cotte d'armes. On reconnaît alors que s'il y avait déjà des cottes d'armes à la fin du douzième siècle, il devait y avoir encore plus d'un seigneur qui n'avait pas commencé à en porter.

Les sceaux des contemporains de Ville-Hardouin constatent pour l'armure principale de la tête une diversité d'usages qui n'est pas moins grande que pour la cotte d'armes; mais il y a cette différence que les changements dont il va être question ne furent déterminés ni par le luxe ni par les caprices de la mode, mais par le désir de compléter de plus en plus la partie la plus essentielle de l'armement.

Après avoir combattu pendant longtemps à visage découvert, on finit par arriver aux derniers perfectionnements du heaume ou « casque che- « valeresque de forme cylindrique. Posé comme on aurait fait d'un pot « par-dessus la coiffe du haubert, il emprisonnait la tête tout entière. « Il était garni, sur le devant, de deux bandes de métal assemblées en « croix, et dans les cantons de cette croix étaient percées des ouvertures « pour les yeux et des trous pour la respiration. » Tous ces détails se vérifient exactement sur la plupart des heaumes que représentent les sceaux du règne de saint Louis, mais ils manquent tout à fait sur plusieurs des types que le lecteur a sous les yeux, et ne sont réalisés sans exception que sur celui de Savari de Mauléon en 121 5 (figure 6 ).

Le heaume de Jean de Corbeil (figure 9) se distingue avant tout par sa forme conique. On y remarque en arrière un appendice, subdivisé à sa partie inférieure en trois branches, terminées chacune par une boule. Celui qui paraît en avant et qui descend parallèlement au nez, porte à cause de cela le nom de nasal. Il avait pour objet d'arrêter certains coups d'épée; mais il est facile de comprendre que c'était là une protection bien incomplète. Sur le heaume sphérique d'Eudes III, duc de Bourgogne (figure 7), le nasal se rattache à une bande de métal qui couvre la joue : c'est un acheminement à une défense plus complète du visage, qui est obtenue ici à l'aide d'un moyen dont il ne paraît pas subsister de trace dans les perfectionnements ultérieurs. Les heaumes de Thibaut III et de Pierre de Courtenay (figures 3 et 8) sont de forme plus moderne, puisqu'ils sont cylindriques, mais ils n'ajoutent rien au nasal pour protéger le visage.

Un progrès important est constaté par les sceaux de Baudouin et d'Arthur (figures 1 et 10) : le nasal s'est prolongé en s'épanouissant de manière à tout couvrir jusqu'aux contours de la mâchoire : il est percé de plusieurs petits trous pour la respiration et de deux ouvertures plus grandes à la hauteur des yeux. Le heaume est donc transformé dans sa partie antérieure; mais il est resté le même en arrière, s'arrétant à la naissance de la nuque. On voit que cette partie du cou commence à être couverte par le heaume de Thibaut, comte de Blois (figure 1 5), et qu'elle est de mieux en mieux protégée par les types dont les figures 4, 11 et 12 donnent la représentation. A mesure que ce progrès se caractérise, la ligne inférieure qui se dessine sur la nuque tend de plus en plus à devenir un simple prolongement de celle qui suit le contour de la mâchoire. C'est ce qui arrive enfin sur le sceau de la figure 1 3, et sur celui de Savari

DES ARMES DEFENSIVES. 47 1

de Mauléon (ligure 6), où l'on peut noter aussi les deux bandes assemblées, en croix, qui avaient pour objet de consolider la partie antérieure du heaume. Outre l'ouverture des yeux, qui est ménagée dans l'épaisseur de la bande horizontale, on devrait y voir des trous pour la respiration dans le canton inférieur de la croix. Il est probable que si ce détail n'est pas apparent sur l'empreinte du sceau, c'est par suite d'une cause accidentelle, en sorte que le heaume de Savari de Mauléon doit être considéré comme répondant à la définition de M. Quicherat.

Bien différent du heaume, le chapeau de fer était « un casque léger, « consistant en une calotte garnie d'un bord rabattu, sans jugulaires. » On en trouve un modèle sur le sceau d'un juré de la commune de Fîmes (figure 14), et M. Demay croit y voir une indication certaine de jugulaires. On peut demander pourtant si cette bande étroite, qui se dessine sur la joue le long du haubert, s'engage assez sous le menton pour maintenir le chapeau. On devrait, en tout cas, voir là une exception qui laisserait subsister la règle posée par M. Quicherat.

Quoi qu'il en soit de ce détail, un passage de Ville-Hardouin, confirmé en plus d'un endroit par Joinville, prouve qu'en cas d'alerte un chevalier se contentait souvent du gamboison et du chapeau de fer à l'exclusion du haubert et du heaume, qu'on ne pouvait assujettir qu'avec des lacs, ce qui exigeait un temps plus long et une assistance étrangère (§ 1 55, 1 56, 469 et 659). Prendre part à un combat avec cette armure incomplète, c'était montrer à la fois de l'empressement et un certain mépris du danger : c'est en ce sens qu'il faut comprendre le passage où Ville-Hardouin signale le nom d'Eustache du Marchais (§ 168).

Que le chapeau de fer fût en usage dans un temps où certains heaumes laissaient le visage en grande partie découvert, on ne devrait pas s'en étonner; mais il est certain que ce casque léger a continué d'être employé alors que le heaume avait reçu ses derniers perfectionnements. Il ne sera pas hors de propos de rappeler ici, à cette occasion, que le soir de la bataille de Mansourah, saint Louis quitta son heaume et prit le chapeau de fer de Joinville pour avoir le vent. Ce devait être, en effet, suivant l'observation de M. Quicherat, un vrai supplice que de porter un heaume sous le soleil d'Afrique. Il semblerait que Joinville avait voulu, ce jour-là, échapper à ce supplice, puisqu'il put prêter au roi son chapeau de fer. On voit d'ailleurs, par un autre récit de Joinville, que son prêtre avait un simple chapeau de fer quand, à lui seul, il attaqua huit Sarrasins, et que Jean le Grand, chevalier génois, avait la même coif-

fure, dans une circonstance analogue, alors que se préparant à jouter contre un Sarrasin, il laissa cet ennemi isolé et courut sur huit Turcs qui s'étaient arrêtés pour jouir du spectacle de la joute. Ne doit-on pas croire que le heaume était quelquefois mis de côté pour le chapeau de fer, quand on voit que dans une seule journée, à la bataille de Mansourah,, parmi les chevaliers de Champagne qui étaient peu nombreux, il y en eut un qui fut blessé de trois coups de lance au visage, et un autre qui eut le nez tranché d'un coup d'épée? C'est peut-être à défaut de heaume qu'au même combat, Pierre, comte de Bretagne, fut aussi atteint au visage, et que dans l'espace de peu de jours, le maître du Temple, Guillaume de Sonnac, après avoir perdu un oeil à la bataille du mardi gras, perdit le second à celle du premier vendredi de carême. Je n'insisterai pas sur cette conjecture; car on peut trouver d'autres explications aux faits que je viens de signaler. Mais les premiers exemples que j'ai cités prouvent, sans aucun doute, que l'on aimait mieux quelquefois courir quelques chances de plus que d'emprisonner sa tête sous le heaume. C'est ainsi que l'empereur Henri s'élance vers l'ennemi, armé de tout, excepté de son heaume (§ 565).

Un élément important de l'armure défensive était l'écu ou « bouclier « chevaleresque de la forme d'un triangle isocèle avec deux côtés courbes. « Il était en bois recouvert d'un fort cuir sur lequel étaient peintes les « armoiries du chevalier. Une bride que l'on passait autour du cou était « fixée à la partie supérieure. » Le type le plus apparent est fourni par le sceau de Thibaut, comte de Blois (figure i5). Sur d'autres figures, où l'écu se présente de profil, on peut juger de la convexité plus ou moins grande de la surface extérieure. Tout en restant suspendu au cou, l'écu était porté et manœuvré par le bras gauche quand il fallait parer ou amortir le choc d'une arme offensive; mais on pouvait aussi le laisser tomber librement sans autre soutien que la bride de suspension. Quoiqu'il dût être assez solide pour résister à des chocs violents, on voit, par un passage de Joinville, qu'il était cependant assez léger pour surnager à la surface d'un fleuve.

La plupart des écus représentés ici portent des armoiries, et l'on peut dire que tous en porteraient probablement, si les empreintes des sceaux étaient toupurs assez nettes pour qu'on y pût discerner de tels détails. C'était pour préserver de toute souillure la représentation de ces armoiries que les écus étaient recouverts de housses dans l'intervalle des combats (§ i3a). C'était aussi pour faire admirer cette variété d'emblèmes et

de couleurs que pendant une traversée on mettait les écus en évidence sur le pourtour des vaisseaux (§ 75). Enfin c'était pour flétrir la mémoire d'un chevalier coupable qu'on le pendait l'écu au cou, en associant ses armoiries à la honte du supplice qu'il avait mérité (§ 255).

Il est question dans Joinville de deux autres sortes de boucliers, la rondelle et latarge, dont Ville-Hardouin n'a pas eu occasion de parler, mais qui devaient être employés de son temps; car l'écu était à l'usage des seuls chevaliers, et les autres combattants avaient besoin d'une arme défensive qui pût remplir à peu près le même office.

Par rondelle ou roelle il faut entendre « un petit bouclier rond que « les gens de trait portaient attaché à la ceinture; » et par targe, « un « bouclier de forme arbitraire, à l'usage des combattants de condition « inférieure. » Joinville raconte qu'un sergent du roi, à qui des vilains à pied jetaient le feu grégeois, échappa au danger d'être brûlé vif en recevant sur sa roelle le pot de feu grégeois. Il dit ailleurs que des Sarrasins à pied, mis en déroute par les gens du comte de Flandre, abandonnèrent en fuyant plusieurs de leurs targes. Il parle aussi, et à deux reprises, de l'effet produit par les pennons aux armes du comte de Jaffa qui flottaient attachés aux targes des gens de ce seigneur, sur sa galère quand il aborda en Egypte, ou qui se voyaient avec une targe à chacun des cinq cents créneaux de son château, en l'honneur de saint Louis, dont la visite était attendue. *

Les gants, dont Ville-Hardouin n'a pas eu non plus occasion de parler, n'étaient pas un simple objet d'habillement : il faut entendre par là « une armure des mains, qui s'ajustait aux manches du hau- « bert; ils étaient de peau de daim ou de cerf, et recouverts de mailles « de fer. » Ceux de Baudouin (figure 1) recouvrent les manches, sans y être ajustés; mais sur les figures 3, 4, 19 et 20, on n'aperçoit même pas de solution de continuité entre la manche et les gants : ce qui justifie parfaitement la définition de M. Quicherat. Il y avait des gants en forme de moufles, n'ayant pas de séparation pour les doigts, sauf pour le pouce (figures 1 et 22); mais sur la plupart des figures la séparation est nettement indiquée.

Les éperons s'attachaient par-dessus les chausses de mailles servant à la défense des jambes et des pieds. On en a représenté ici trois types différents, l'éperon à pointe conique (figure 16), l'éperon en fer de lance (figure 17) et l'éperon à traverse (figure 18), dont une variété assez remarquable est reproduite sur le sceau d'Eudes de Ham (figure 4). A

VILLE- HARDOl'IN. III. — ÔO

ces types a succédé l'éperon à trois branches en fleuron, puis enfin l'éperon à grande molette ou molette rayonnante, dont M. Demay a rencontré un exemple très ancien sur un sceau de Jean de Boury, en 121 1. Mais c'est beaucoup plus tard que cette sorte d'éperon a fini par exclure les autres. Henri de Valenciennes emploie tantôt le verbe éperonner (§ 5i 1 ), tantôt le verbe brocher (§ 542), qui signifie proprement enfoncer la broche, ou enfin la périphrase heurter des éperons (§ 509 et 539). Sans prendre à la lettre ces deux dernières expressions, on voit, par un passage très explicite, que les éperons pouvaient attaquer les flancs du cheval jusqu'à faire couler le sang en assez grande abondance (§ 5i 1 ). Il y a dans la chronique de Robert de Clari un récit qui peut servir de résumé à ce qui vient d'être dit sur les armes défensives. Au second siège de Constantinople, un Vénitien qui n'avait probablement ni heaume ni haubert (car il n'est pas dit qu'il fût chevalier), entre par escalade dans une tour, et aussitôt il est taillé en pièces à coups de haches et d'épées. Quelques instants plus tard un chevalier français, André de Dureboise ou d'Urboise, en s'aidant des pieds et des mains, pénètre aussi dans cette tour, mais à genoux; avant qu'il ait pu se relever, les ennemis se jettent sur lui et le frappent à grands coups de haches et d'épées. Cependant il se relève sans blessure, tire son épée et reste maître de l'étage supérieur de la tour : dans cette lutte en apparence inégale, sa bonne armure avait été la plus forte.

'arme offensive par excellence, c'était l'épée. « Elle était droite, « à deux tranchants, la pointe arrondie, de sorte qu'elle ne « pouvait frapper que de taille. » Si l'on se reporte à quelques-uns des sceaux qui sont ici reproduits (nos 1", 3, 4 et 1 5 ), il sera facile de voir, à la manière dont les chevaliers tiennent l'épée, que ce n'est pas un coup de pointe qu'ils se préparent à donner : ce qu'ils veulent, c'est de rabattre leur pesante lame sur le heaume pour le défoncer, ou sur le haubert pour en rompre les mailles. Néanmoins parmi les épées qui ont été dessinées à part (nos 21 à 27) il n'y en a pas dont la pointe semble complètement arrondie. On peut croire, d'une part, que les artistes chargés de graver les sceaux ne s'attachaient pas à rendre exactement de tels détails; de l'autre, que la règle posée par

M. Quicherat, tout en étant généralement vraie, admettait quelques exceptions. L'épée du n" 4 et surtout celle du n° 24 semblent bien faites de manière à pouvoir donner un coup de pointe, et c'est parce qu'on pouvait être atteint quelquefois de cette manière que Henri de Valenciennes, parlant d'un chevalier blessé à la main, ajoute : « de flèche ou « d'épée, je ne sais (§ 5 10). »

Un autre passage du même auteur nous apprend qu'on pouvait se servir d'une épée comme d'un outil pour pratiquer dans la muraille d'un château assiégé, ce qu'il appelle des passières (§ 675 et 677), c'està-dire de petits trous, par où, en s'aidant des pieds et des mains, on pût monter à l'escalade. Une telle épée devait se terminer par une pointe assez résistante pour entamer le mortier et pour détacher de petits fragments de pierres. Mais deux passages de Robert de Clari montrent bien mieux encore quelle était la solidité de cette arme. Les Grecs avaient enlevé les portes d'une fausse poterne et l'avaient murée : ce fut à coups de haches et d'épées que les croisés percèrent dans la maçonnerie le trou par où le clerc Aleaume de Clari entra le premier dans la ville. D'autres combattants l'ayant suivi, ce fut encore à coups de haches et d'épées qu'ils brisèrent les verrous et les ferrures d'une porte qui s'ouvrit pour donner une large entrée à de nouveaux renforts.

On ne s'étonnera pas que les lames de ces sortes d'épées pussent agir par leur poids autant peut-être que par leur tranchant. Il y en avait qui auraient été trop massives si l'on n'avait eu soin de les évider au moyen d'une cannelure, destinée, tout en servant d'ornement, à diminuer la pesanteur de l'arme. Les dessins de damasquinerie qui paraissent sur plusieurs lames (n°* 21, 22 et 25) montrent que la fabrication des épées avait atteint déjà une grande perfection : Joinville nous apprend qu'à la bataille de Mansourah saint Louis portait une épée d'Allemagne, avec laquelle il frappa à grands coups sur six Turcs qui avaient saisi le frein de son cheval. Par d'autres passages du même auteur, on voit que ces lourdes épées avaient le tranchant assez bien affilé pour Couper un poing, fendre une main jusqu'au bras, et trancher la tête. Pierre Vent, dans son combat contre Baudouin de Sorel, aurait eu, malgré sa coiffe de fer, le crâne fendu par l'épée de son adversaire, s'il n'avait eu la présence d'esprit de plier sous le coup (§ 63 1 ).

Outre l'épée qui se portait à la ceinture, on voit, par le témoignage de Joinville, qu'il y avait aussi une « épée de rechange qui était atta- « ehée à la selle du cheval. » Ville-Hardouin ne parle ni de l'épée de

rechange^ ni du couteau ou « dague que les chevaliers portaient suspen- « due à leur ceinture sur le flanc droit, » c'est-à-dire du côté opposé à l'épée.

Il fait mention des haches à l'occasion du premier assaut livré à Constantinople : un combat à la hache et à l'épée s'engagea sur le haut d'une muraille qu'un petit nombre de croisés avaient réussi à escalader. Comme cette muraille était garnie d'Anglais et de Danois, il pouvait y avoir là de ces haches danoises dont Joinville fait mention en plus d'une circonstance, notamment lorsque s'attendant à périr comme sainte Agnès, il s'agenouilla aux pieds d'un Sarrasin qui tenait, dit-il, « une hache « danoise à charpentier. » L'arme était donc semblable à l'outil, mais le manche n'en était pas long; car elle se portait suspendue au cou. Ces détails justifient la définition suivante de M. Quicherat : « La hache « danoise est sans doute une hachette à manche court et à tranchant « très convexe, que l'on voit représentée dans l'imagerie du temps. » La figure 14 montre un juré de Fimes tenant une hache à tranchant très convexe; le manche seul, à cause de sa longueur, ne peut répondre à la définition qui précède et au récit de Joinville. Quant à la partie de l'arme qui est opposée au tranchant, elle pouvait entamer une maçonnerie et y pratiquer une brèche.

Joinville, qui se sert quelquefois du mot lance, se sert plus souvent encore du mot glaive pour désigner une seule et même arme. « Peut-être « y avait-il eu dans l'origine une différence en ce que le fer du glaive « était plus long et plus large que celui de la lance ordinaire; mais, pour « Joinville, les deux choses n'en faisaient qu'une, puisque, dans le « même récit, ce qu'il a d'abord appelé lance est ensuite désigné sous le « nom de glaive. » Le passage désigné par M. Quicherat est celui où Joinville raconte qu'un jeune valet gentilhomme renversa deux chevaliers d'un émir sans briser sa lance, et que d'un troisième coup il frappa l'émir en lui brisant le glaive au corps. D'un autre côté, comme Joinville dit ailleurs que les Béduins en bataille portent seulement l'épée et le glaive, on est bien sûr que ce mot de glaive n'avait jamais le sens d'épée comme dans la langue moderne, et qu'il était seulement synonyme de lance. Il est impossible de l'entendre autrement dans un passage où Henri de Valenciennes montre les troupes de Burille portant des glaives verts avec de longs fers de Bohême : ici les glaives sont bien encore des lances et ne sauraient être des épées. Or comme Henri de Valenciennes emploie ailleurs le mot lance, on doit en conclure que, pour lui comme pour Join-

ville, glaive et lance étaient des synonymes qu'il était loisible d'employer alternativement pour désigner une seule et même arme.

Quoique je n'aie pas trouvé de passage dans Ville-Hardouin où le mot glaive doive nécessairement se traduire par lance, il y a toute probabilité que ces deux mots avaient pour lui le même sens que pour Henri de Valenciennes et pour Joinville. Soit qu'il s'agisse de Jacques d'Avesnes blessé d'un glaive au visage (§ 160), de combattants qui s'entre-frappent de leurs glaives dans un assaut (§ 237), ou de Boniface sautant sur son cheval, sans armure, un glaive à la main (§ 498), on obtient toujours un sens parfaitement naturel en traduisant glaive par lance dans tous ces passages. Il est vrai qu'on pourrait également le traduire par épée, et qu'il est question ailleurs, à deux reprises, de combattants qui dans un assaut s'entre-frappent d'épées et de lances (§ 172 et 464), en sorte que dans l'assaut du paragraphe 23/ les glaives pouvaient être des épées tout aussi bien que des lances. Mais il y a un endroit où l'interprétation la plus naturelle du mot glaive semble être celle qu'obligent d'ailleurs à préférer les exemples tirés de Joinville et de Henri de Valenciennes. Au moment du débarquement des croisés, Ville-Hardouin montre les chevaliers sautant dans la mer jusqu'à la ceinture, tout armés, les heaumes lacés et les glaives dans les mains (§ 1 56 ) ; puis il ajoute que quand on en vint à baisser les lances, les Grecs leur tournèrent le dos (§ 1 57). Ne doit-on pas croire que les croisés, au moment où ils s'élancent dans la mer, avaient eu soin de prendre l'arme avec laquelle ils voulaient attaquer? Il n'y a donc pas de différence entre les glaives qu'ils tiennent en sortant de leurs vaisseaux et les lances qu'ils baissent au moment de commencer le combat.

C'était d'ailleurs l'usage le plus ordinaire de s'aborder avec la lance avant d'en venir à l'épée. Si Henri de Valenciennes raconte que Liénard de Hélesme s'élança dans les rangs ennemis l'épée à la main (§ 5o8), il décrit ailleurs plusieurs combats où c'est avec la lance que la lutte s'engage (§ Soc, 53q et 628). C'est après avoir brisé leurs lances l'un sur l'autre que Baudouin de Sorel et Pierre Vent mettent l'épée à la main et tranchent les lacs qui assujettissaient leurs heaumes (§ 63o). La figure 20 représente un chevalier s'élancant contre son ennemi la lance baissée. Il tient son arme de la main droite et lui donne un autre point d'appui en la serrant au pli de la saignée. Il y avait une autre manière d'assurer la lance en la plaçant sous l'aisselle, et c'est la seule que Joinville indique, soit pour la lance proprement dite, soit pour l'espié que

M. Quicherat définit « une lance courte, armée d'un ter en forme de « flèche. » Il n'est question qu'une fois de cette arme dans Joinville, c'est quand il raconte que Geoffroi de Sargines, pour défendre le roi, prenait son espié, qu'il avait mis entre lui et l'arçon de sa selle, et le mettait sous son aisselle, puis courait sus aux Sarrasins. Ce passage seul suffit pour montrer que Y espié était une espèce de lance, puisqu'il s'employait de la même manière que cette arme. Il est donc probable que l'on pouvait aussi s'en servir en guise de javelot, puisque la lance même devenait, au besoin, une arme de trait. L'arme tenue par Arthur, comte de Bretagne, peut donner l'idée d'un espié; car le manche en est trop court pour convenir à une lance (figure 19); mais le gonfanon dont il est orné n'aurait pas permis de le lancer comme un javelot.

Ville-Hardouin emploie une seule fois le mot dards à l'occasion de la mêlée qui s'engagea dans les rues de Zara entre les croisés et les Vénitiens. « Il y eut peu de rues où il n'y eût grand combat d'épées et de lances et « d'arbalètes et de dards (§ 88). » En admettant qu'il n'y ait pas ici une erreur de copiste, et qu'il ne faille pas lire et d'ar^ (c"est-à-dire et d'arcs) au lieu de et de dar\, il reste à savoir si dar\ doit s'entendre de javelots lancés à la main ou de flèches tirées avec l'arc. Il est question dans Joinville d'une arme de trait qui pouvait, si je ne me trompe, servir de l'une et de l'autre manière, c'est \apile ou \epilet. M. Quicherat pense que c'était « un javelot à fer massif en forme de fuseau. » Joinville parle une fois de pilets que les Sarrasins avaient lancés en assez grande quantité pour cacher la terre. Là il s'agit bien de pilets lancés à la main; mais, dans d'autres passages, ce n'est pas le verbe lancer, c'est le verbe traire, équivalent de notre verbe tirer, qui est employé par Joinville. Dans un de ces passages les pilets, tirés vers les nues, ont une force de projection assez grande pour traverser le fleuve et retomber verticalement sur les chrétiens, derrière les châteaux de bois qui les cachent aux regards des Sarrasins. Il semble qu'il a fallu se servir de l'arc pour obtenir un effet aussi puissant. Si donc on maintient la leçon dai'^ comme exacte, rien n'empêche d'entendre par là des traits susceptibles d'être, suivant les circonstances, lancés à la main ou tirés avec l'arc.

Quant aux mots saiette et carreau, ils ont un sens parfaitement déterminé. M. Quicherat définit la saiette « une flèche d'arc à fer barbelé, » et le carreau « une flèche armée d'un fer ayant la forme d'une pyramide à « quatre pans ; » c'était le trait propre à l'arbalète. La saiette était plus légère que le carreau, parce que l'arc avait moins de puissance que l'ar-

balète, qui était « un arc monté sur un arbre à coulisse et garni a son « sommet d'un anneau de fer ou étrier, dans lequel on passait le pied « pour bander l'arme. Les arbalètes à tour étaient bandées au moyen « d'un mécanisme adapté à l'arbre, mécanisme dont l'organe principal « était une rouelle (§ 206 et 547). » L'arbalète à étrier tenait le milieu pour la puissance entre l'arc et l'arbalète à tour, qui elle-même était de beaucoup inférieure aux engins proprement dits. Ville-Hardouin parle d'arbalétriers à cheval (§ 458), dont les armes devaient se bander plus facilement et par des moyens plus simples : aussi devaient-elles avoir une portée moins grande. Les archers et les arbalétriers se plaçaient à l'avant-garde dans les batailles (§ 147 et 178); on les employait aussi dans les sièges (§ 674), et Henri de Valenciennes nous apprend que d'habiles frondeurs pouvaient lancer leurs pierres assez loin pour leur faire beaucoup de mal (§ 677).

Si les croisés n'avaient eu à leur disposition que les armes dont j'ai parlé jusqu'ici, ils auraient pu remporter des victoires en rase campagne, mais tous leurs efforts auraient échoué devant les remparts de Constantinople. En fait, ils n'ont pas livré de grandes batailles, et ce qui assura le succès de leur expédition, c'est qu'à deux reprises différentes, combattant à peine un contre dix, ils enlevèrent d'assaut une ville dont les fortifications avaient, trop de développement pour qu'ils pussent même tenter de la bloquer. Quelle que soit, dans un tel résultat, la part des incidents imprévus et du courage des combattants, il en faut aussi faire une à leur prévoyance et à leur habileté.

Quand la flotte quitta le port de Venise, elle emportait ce que nous appellerions aujourd'hui un matériel de guerre considérable, des pierriers et des mangonneaux au nombre de plus de trois cents, et tous les engins qui servent à prendre une ville, en grande quantité (§ 76). Ce n'est pas un simple chroniqueur qui parle ainsi, c'est un homme de guerre, qui juge en connaissance de cause que tout avait été préparé pour le succès. Ces pierriers et ces mangonneaux étaient les engins les plus puissants dont on se servît alors dans les sièges pour démolir des remparts (§ 442). Seize pierriers dressés par Johannis contre les murs du Dimot y ouvrirent quatre brèches qui rendaient l'assaut praticable (§ 425 et 428). Ce fut un grand danger pour Andrinople que d'être attaquée par trente-trois de ces engins, et l'empereur Henri jugea qu'il devait à tout prix marcher au secours de la ville (§ 471 et 462). Il résulte de ces deux exemples que trois cents engins de cette nature cons-

tituaient un moyen d'attaque formidable. Aussi la ville de Zara, comprenant qu'elle ne pourrait tenir contre les engins de Venise, se rendit-elle au bout de cinq jours (§ 85).

Le récit de Ville-Hardouin et celui de Robert de Clari s'accordent à prouver que la flotte joua dans les deux assauts un rôle décisif. Dans le premier, les Vénitiens réussirent à s'emparer de vingt-cinq tours alors que les autres croisés ne l'avaient emporté un instant que sur un point d'où les Grecs avaient fini parles repousser victorieusement (§ 171 et 175). L'honneur de la journée fut sans partage pour le doge de Venise et pour les siens. Au second siège, l'attaque par terre eut un meilleur résultat, quatre tours prises et trois portes forcées (§ 243); mais ce qui détermina cet élan, ce fut l'assaut d'une première tour où les combattants de deux nefs étaient montés par escalade et avaient réussi à se maintenir. En combinant le récit de Robert de Clari avec celui de Ville-Hardouin, on peut se faire une idée assez exacte des moyens qui furent employés dans cette lutte extraordinaire.

Instruits par le résultat du premier assaut, et secondés par l'hiver, qui avait obligé de différer la nouvelle attaque, les Grecs avaient ajouté deux ou trois étages en bois aux tours qui dominaient de distance en distance l'enceinte fortifiée de la ville (§ 233). Prévoyant que l'ennemi tenterait d'incendier ces tours, ils les avaient recouvertes de cuirs, et Robert de Clari affirme que, grâce à cette précaution, elles furent préservées des atteintes du feu grégeois, dont les croisés se seraient servis en vain. En outre, les assiégés pouvaient diriger des carreaux énormes qui mettaient en pièces les engins installés au pied des murs pour protéger les mineurs, ou lancer, à l'aide de soixante pierriers, des pierres si lourdes qu'un homme n'aurait pu les soulever. Ce fut alors que les croisés échouèrent dans une première attaque, qui était peut-être mal combinée, et que du haut de leurs remparts les Grecs célébrèrent leur succès par de grossières insultes (Robert de Clari, 118 b cd).

Pendant ce temps un conseil de guerre se tenait, et les Vénitiens insistaient pour que l'attaque fût renouvelée au plus tôt et au même endroit. Il fut décidé en outre que par une nouvelle tactique on attaquerait chaque tour avec deux nefs à la fois, qui seraient liées ensemble et qui ayant chacune leur échelle d'assaut pourraient ainsi, en tentant l'escalade sur deux points différents, lutter avec plus d'avantage contre les défenseurs de la tour (§ 240). En parlant des préparatifs faits pour l'attaque qui venait d'échouer, Ville-Hardouin avait dit que les échelles des

antennes avaient été dressées sur le haut des mats des nefs, et qu'elles étaient merveilleusement hautes (§ 2?2). Puis quand il s'agit d'expliquer la manière dont la tour tut prise, il raconte que les nefs ayant été poussées par le vent plus près du rivage, l'échelle d'une nef joignit la tour, si bien qu'un Vénitien et André d'Urboise purent y entrer, et après eux plusieurs autres (§ 242).

Robert de Clari au contraire ne parle pas de ces échelles que Ville- Hardouin signale comme le principal moyen d'attaque, mais il décrit longuement l'établissement de ponts suspendus à une grande hauteur où trois chevaliers pouvaient marcher de front. « Le doge de Venise, « dit-il , fit faire des engins merveilleux et bien beaux; car il fit prendre « les antennes qui portent les voiles des nefs qui avaient bien trente « toises de long ou plus , et les fit très bien lier et attacher avec de « bonnes cordes aux mâts, et fit faire de bons ponts par-dessus (Robert « de Clari, 1 1 1 d). » Ces ponts, garnis sur les côtés de vieux vêtements et de toiles où s'amortissaient les traits des assiégés, débordaient en saillie le corps de la nef pour se rapprocher d'autant plus des tours; ils étaient élevés de quarante toises au-dessus de terre [Ib., 1 12 a). Le Vénitien qui entra le premier dans la tour était sur un de ces ponts avec deux chevaliers, et c'est de là qu'en s'aidant des pieds et des mains, il put pénétrer dans l'étage auquel le pont même lui donnait accès. C'est là qu'il fut taillé en pièces; c'est là aussi qu'André d'Urboise pénétra de la même façon quand la nef, poussée par un nouveau mouvement des flots, vint toucher une seconde fois à la tour.

Ces ponts suspendus, dont Ville- Hardouin ne parle pas, semblent cependant nécessaires pour expliquer son récit; sans cela on serait amené à croire que les échelles d'assaut reposaient sur le pont même de la nef, et on ne saurait pas pourquoi il les appelle échelles des antennes; tandis que Robert de Clari nous apprend qu'elles devaient reposer à leur base sur les antennes, principal élément de ces ponts suspendus où les assiégeants pouvaient attaquer de plain-pied un des étages de la tour. Mais il y a un point sur lequel les deux récits ne sont pas d'accord. Selon Ville-Hardouin, c'est l'étage supérieur qui a été escaladé. André d'Urboise n'était pas sur le pont suspendu ; il était monté au haut de l'échelle, malgré sa pesante armure, et il attendait là qu'un balancement de la nef le rapprochât de la tour et lui permit de s'y élancer. Selon Robert de Clari, c'est un étage intermédiaire, de niveau ou à peu près avec le pont suspendu, qui a été envahi; c'est à l'extrémité de ce pont qu'André

VILLE-HARDOl/IN, III. — 01

d'Urboise guettait le moment favorable pour pénétrer par une étroite ouverture dont il était tour à tour éloigné ou rapproché par les mouvements de la nef.

Peu importe que l'on adopte Tune ou l'autre de ces versions, dont les différences s'expliquent facilement, puisque Ville-Hardouin et Robert de Clari, qui combattaient sur terre, n'ont pu connaître que par le témoignage d'autrui les diverses circonstances de cet épisode. Ce qui résulte de l'une et de l'autre relation, c'est qu'on mit autant d'habileté à préparer cette attaque que de hardiesse à l'exécuter. Lorsque André d'Urboise eut échappé a une mort presque certaine et qu'un petit nombre de croisés l'eurent rejoint, « ils prirent de bonnes cordes, dit Robert de Clari, et « lièrent solidement la nef à la tour, et quand ils l'eurent liée, assez de « gens y entrèrent. Et quand la mer reportait la nef en arrière, la tour « branlait si fort qu'il semblait bien que la nef dût la jeter en bas, si « bien que par force et par peur il leur fallut délier la nef (119 b). » Mais alors l'épouvante avait chassé les Grecs de la tour, et pendant ce temps-là une brèche donnait entrée aux troupes de terre : pour la seconde lois Constantinople tombait au pouvoir des croisés.

Page 1