‹ Conquête de ConstantinopleChapitre 268 sur 326 · DU VETEMENT · texte numérisé non relu

DU VETEMENT

gné, comme Ville-Hardouin, de raconter en détail cette cérémonie, écoutons le récit de Robert de Clari, qui ne fut ni le moins curieux ni le moins ému des assistants.

« Quand l'empereur fut élu, les évéques le prennent ainsi que tous « les hauts barons et les Français qui en furent bien joyeux; et ils l'em- « mènent au palais de Bouchelion, en bien grande joie et en bien « grande fête. Et quand les hauts hommes y furent tous, ils prirent jour « pour couronner l'empereur; et quand ce jour fut venu, ils montèrent « à cheval, et les évéques et les abbés et tous les hauts barons, et les « Vénitiens et les Français, et s'en allèrent au palais de Bouchelion. Alors « ils emmenèrent l'empereur à l'église de Sainte-Sophie, et quand ils « furent arrivés à l'église, on mena l'empereur en un détour de l'église « dans une chambre. Là on lui ôta ses habits et on le déchaussa, et on « lui chaussa des chausses vermeilles de satin, et on lui chaussa des « souliers tout chargés de riches pierres par-dessus. Puis on le vêtit d'une « cotte bien riche qui était toute garnie de boutons d'or par devant, et « par derrière les épaules jusqu'à la ceinture. Et puis on le vêtit du ■< poêle1, espèce d'affublement qui battait sur le cou-de-pied par devant, « et qui était si long par derrière qu'il s'en ceignait, et puis il le rejetait « en arrière par-dessus le bras gauche, tout comme un fanon. Et ce « poêle était bien riche et bien noble et tout chargé de pierres précieuses. «. Après, on l'affubla par-dessus d'un bien riche manteau qui était « tout chargé de riches pierres précieuses; et les aigles qui étaient au « dehors étaient faites de pierres précieuses, et resplendissaient si ce fort qu'il semblait que le manteau fût allumé. Quand il fut si noblece ment vêtu, on l'amena devant l'autel; et comme on le menait devant « l'autel, le comte Louis lui portait son gonfalon impérial, et le comte « de Saint-Paul lui portait son épée, et le marquis lui portait sa « couronne, et deux évéques soutenaient les deux bras du marquis ce qui portait la couronne, et deux autres évéques se tenaient à la « droite de l'empereur. Et les barons étaient tous bien richement vêee tus, et il n'y avait Français ni Vénitien qui n'eût robe ou de satin ce ou d'étoffe de soie. Et quand l'empereur vint devant l'autel, il s'ageec nouilla; et puis on lui ôta le manteau, et puis le poêle. Il resta

1 Robert de Clari emploie le mot palle, en latin palla. Au moyen âge pallium s'employait souvent comme synonyme de palla, et se traduisait quelquefois par poêle. Ce dernier mot m'a paru répondre à l'idée d'une étoffe assez ample pour être drapée autour du corps à la façon des manteaux.

« ainsi rien qu'avec sa cotte ; et on lui détacha les boutons d'or de .1 sa cotte par devant et par derrière, si bien qu'il fut tout nu à par- « tir de la ceinture jusqu'en haut: et puis on l'oignit. Quand il fut « oint, on lui rattacha les boutons d'or de sa cotte, et puis on le revêtit « du poêle, et puis on lui agrafa le manteau sur l'épaule. Et puis quand ci il fut ainsi vêtu et que deux évéques tenaient la couronne sur l'autel, « tous les évéques allèrent et prirent la couronne tous ensemble et la « bénirent, et y rirent le signe de la croix et la mirent sur sa tête. Et « puis après on lui pendit au cou au lieu d'agrafe, une bien grande et « riche pierre que l'empereur Manuel acheta soixante-deux mille marcs. « Quand ils l'eurent couronné, ils l'assirent sur une haute chaire, et il « fut là tout le temps qu'on chanta la messe; et il tenait en sa main son >< sceptre, et de l'autre main une pomme d'or avec une petite croix par- « dessus; et les atours qu'il avait sur lui valaient plus que ne vaut le « trésor d'un riche roi. Et quand il eut ouï la messe on lui amena un « cheval blanc où il monta, et les barons le remmenèrent en son palais « de Bouchelion. et on le rit asseoir sur la chaire de Constantin. Alors <i quand il fut assis sur la chaire de Constantin, tous le tinrent pour « empereur: et tous les Grecs qui étaient là l'adoraient tout comme « saint empereur. Et puis les tables furent mises, et l'empereur mangea, « et tous les barons avec lui dans le palais. Quand on eut mangé, les s barons partirent et s'en allèrent tous à leurs hôtels, et l'empereur <c resta en son palais ^124 a — 124 c). »

Je n'ai pas besoin de faire ressortir l'intérêt d'un tel récit, qui nous fait assister au spectacle du couronnement en nous associant à l'émotion de celui qui en a retracé le tableau. Ce que je veux surtout faire remarquer, c'est qu'une bulle d'or de Baudouin II, conservée aux Archives nationales, montre avec quelle exactitude Robert de Clari observait ce qui se passait sous ses yeux. Cette bulle d'or, qui doit être à beaucoup d'égards l'équivalent de celle de Baudouin I" perdue depuis longtemps, a été reproduite par Du Cange dans son édition de l'Histoire de Constantinople (p. 320). Si l'illustre éditeur avait été guidé par le récit qui précède, il n'aurait point hésité à reconnaître sur le bras gauche de l'empereur l'extrémité du poêle qui se rejetait en arrière comme un fanon; mais trompé par l'aspect peu ordinaire de cette draperie, il v a vu un baudrier traversant la robe impériale (p. ?22). On trouve donc dans le récit de Robert de Clari la véritable interprétation de la bulle, et dans la bulle la confirmation entière du récit.

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