‹ Conquête de ConstantinopleChapitre 269 sur 326 · Épée de Louis, fils de Philippe-Auguste · texte numérisé non relu

Épée de Louis, fils de Philippe-Auguste

VILLE-HARPOrlN, 111, — 03

S'il avait dépendu de moi, j'aurais appliqué à la langue de Ville- Hardouin la méthode que j'ai suivie pour celle de Joinville, et je l'aurais étudiée dans des chartes françaises émanées de sa chancellerie ; mais les actes qui restent de lui sont rédigés en latin selon l'usage qui régnait au commencement du treizième siècle, dans les provinces situées au nord de la Loire. Quoique privé d'un tel secours, je n'ai pas cru que ma tâche, comme éditeur, se bornât à reproduire servilement le texte de notre vieil historien, avec les fautes que les copistes y avaient pu introduire. Je me suis attaché au contraire à corriger toutes celles qui offensaient les règles, aujourd'hui bien connues, de la grammaire du treizième siècle, règles qui ne pouvaient pas être moins fidèlement appliquées du temps de Ville-Hardouin que du temps de Joinville. Je puis ajouter qu'une telle revision est justifiée par les manuscrits de la Conquête de Constantinople, où ces règles ont laissé des traces beaucoup plus nombreuses que celles qui subsistent dans les manuscrits de l'Histoire de saint Louis. Il est donc certain que la grammaire dont je vais exposer les principes ne diffère pas de celle que Ville-Hardouin dut observer dans son ouvrage.

Il y a bien des points par lesquels la langue du treizième siècle ressemble à la nôtre; mais il y en a aussi par lesquels, tout en paraissant lui ressembler, elle en diffère essentiellement. On y trouve, comme dans le français moderne, un nombre considérable de mots qui prennent ou perdent alternativement Ys finale; mais si l'on en concluait que Y s finale fût alors comme aujourd'hui le signe constant et caractéristique du pluriel, on tomberait dans une grande erreur. Cela n'était vrai que des substantifs et des adjectifs féminins dont la dernière syllabe était muette; au contraire, quand ces mêmes mots étaient terminés par un son plein, ou quand il s'agissait de substantifs et d'adjectifs masculins, l'addition de Ys finale était déterminée par une autre règle qui est complètement tombée en désuétude. C'est là un fait singulier et longtemps méconnu, dont il faut se rendre un compte exact si l'on veut comprendre la principale différence qui existe entre la grammaire du treizième siècle et la nôtre.

Disons d'abord que si les substantifs et les adjectifs modifiaient leur désinence par l'addition d'une 5 finale, c'était en souvenir de la déclinaison latine. Pour le bien comprendre, il n'est pas nécessaire de savoir le

latin. De même que nos verbes, en modifiant leur désinence, expriment des différences de personnes, de nombres, de temps et de modes; de même en latin les noms, les adjectifs et les pronoms modifiaient leur désinence pour exprimer la différence qui existe entre le sujet et le régime, puis entre une espèce de régime et une autre, enfin entre le singulier et le pluriel. De là, ce qu'on appelle les cas de la déclinaison latine. Deux de ces cas ont exercé une influence décisive sur la langue du treizième siècle, le nominatif ou sujet, et l'accusatif ou régime direct.

A l'égard des substantifs masculins, la règle ordinaire est qu'ils ont deux formes, l'une pour le sujet singulier et le régime pluriel (murs), l'autre pour le régime singulier et le sujet pluriel (mur). La forme murs dérive, d'une part, du nominatif singulier munis, et de l'autre, de l'accusatif pluriel muros, qui avaient pour caractère commun de se terminer par une s. La forme mur a aussi une double origine : l'accusatif singulier murum et le nominatif pluriel mûri, qui étaient dépourvus l'un et l'autre de Ys finale. On appliquait même cette règle à certains substantifs qui suivaient en latin une déclinaison tout à fait différente, puisqu'ils n'avaient pas Ys finale au nominatif singulier, et qu'ils la prenaient au contraire au nominatif pluriel. C'est ainsi, par exemple, qu'on écrivait pères au sujet singulier avec une s dont le latin pater était dépourvu, et père au sujet pluriel sans Ys qui existait dans le latin patres.

A côté de ces substantifs qui se présentaient sous deux formes seulement (murs et mur, pères et père), il s'en rencontrait d'autres, moins nombreux, qui en avaient trois : l'une était propre au sujet singulier et différait sensiblement des deux autres; la seconde servait pour le régime pluriel; la troisième, suivant l'usage ordinaire, était commune au régime singulier et au sujet pluriel. Je me bornerai à citer nos substantifs comte, homme et seigneur, qui faisaient au sujet singulier cuens, hom, sires (en latin cornes, homo, senior); au régime pluriel, contes, homes, seignors (en latin, comités, homines, seniores) ; au régime singulier et au sujet pluriel, conte, home, seignor (en latin comitem et comités, hominem et homines, seniorem et seniores). La forme du sujet singulier sires prouve que, conformément à la règle ordinaire, ce mot pouvait prendre une s finale quoique le nominatif latin senior en fût dépourvu; mais à cause de l'étymologie latine, on pouvait aussi, sans ajouter cette s, écrire sire. Au contraire, le sujet pluriel restait toujours dépourvu de cette finale, malgré la forme des nominatifs pluriels comités, homines, seniores,

En résumé, la déclinaison latine avait produit pour nos substantifs masculins deux ou trois formes distinctes. La confusion entre le sujet et le régime d'un même nombre n'était pas possible. Ce qui pouvait se confondre, c'était le régime singulier avec le sujet pluriel, et le sujet singulier avec le régime pluriel, excepté quand il s'agissait de certains sujets singuliers tels que sire, qui avec ou sans Y s finale restaient distincts du régime singulier seignor, tout comme du régime pluriel seignors. Par exception, quelques substantifs échappaient à ces règles, parce que la consonne finale de leur radical les rendait invariables comme ceux qui se terminent dans le français moderne par s, x ou ç : les mots pris, palais, secors, sont de ce nombre.

Les substantifs féminins terminés par un e muet se comportaient comme aujourd'hui, n'ayant que deux formes, l'une affectée au singulier, l'autre au pluriel, sans distinction du sujet et du régime. Au singulier, notre mot femme (qu'on trouve écrit dans Ville- Yiàràomn feme o\x famé) représente à la fois le nominatif/e>HZH« et l'ace xxsaXiî feminam; le pluriel femmes est dérivé de l'accusatif feminas, et il représente aussi, sans en être dérivé, le nominatif f émince. Les substantifs féminins terminés par un son plein n'ont aussi qu'une forme au pluriel; mais ils suivent au singulier la règle ordinaire des substantifs masculins, prenant au sujet Ys finale et la perdant au régime. Il résulte de là que dolor ne s'employait qu'au régime singulier, tandis que dolors pouvait être au singulier comme sujet, ou au pluriel soit comme sujet, soit comme régime. On n'oubliera pas qu'il y avait aussi quelques substantifs féminins que la consonne finale de leur radical rendait invariables, comme pais ou pai\.

Il y en a d'autres qui dans certains textes, notamment dans Joinville, se présentent au singulier sous une seule forme, quoique leur radical ne les empêchât pas d'en avoir deux : ainsi gent et riens restaient souvent invariables au singulier, quoiqu'il fût plus conforme à l'étymologie de mettre gens au sujet singulier et rien au régime. Il est probable que dans les textes les plus anciens, c'était l'étymologie qui réglait absolument l'orthographe de ces deux mots, et l'on peut croire aussi que cette influence, oubliée au temps de Joinville, s'exerçait encore jusqu'à un certain point au temps de Ville-Hardouin. C'est ainsi qu'à côté du régime irrégulier riens, on trouve quelquefois, dans le manuscrit A, la forme régulière rien. Quant au mot gens, il suivait (alors qu'il était féminin) la règle des substantifs féminins terminés par un son plein, c'est-à-dire que. dans la langue de Ville-Hardouin, gent s'employait au régime singulier

seulement, tandis que gens ou gen\ pouvait être au singulier comme sujet, ou au pluriel soit comme sujet, soit comme régime. En tant que masculin (car ce mot, féminin d'origine, pouvait, comme aujourd'hui, être transformé en masculin par l'idée hommes qu'il exprime), ce substantif était employé au pluriel seulement, avec la forme gent pour le sujet, et la forme gens ou gen\ pour le régime.

Pour s'expliquer de telles variations, il suffit de faire observer qu'il n'y avait pas alors d'orthographe officielle qui fût fixée par des corps savants, par des dictionnaires et par la pratique journalière de l'imprimerie. C'était l'étymologie latine, l'analogie et la prononciation qui exerçaient sur les habitudes des clercs une influence souvent contradictoire. L'étymologie conseillait, par exemple, d'écrire au sujet singulier sire et cmperere à cause des nominatifs latins senior et imperator ; mais l'analogie engageait à soumettre tous les sujets singuliers masculins à une règle uniforme, et à les écrire avec ïs finale, comme s'ils avaient eu en latin un nominatif en us. De là vient que dans Ville-Hardouin on rencontre sire et sires, emperere et empereres : j'ai cru que de telles variations devaient être conservées, et qu'il eût été arbitraire d'exclure l'une ou l'autre de ces orthographes. Ce sont là d'ailleurs des exceptions bien rares, qui laissent une large place à l'application des règles générales.

Cette déclinaison de l'ancien français semble bien incomplète quand on la compare à la déclinaison latine; mais il n'en est plus de même quand on la compare à ce qui en subsiste dans la langue actuelle. J'ajoute que pour s'en faire une idée plus exacte, il faut considérer avec les modifications des substantifs celles que subissaient l'article, les adjectifs et les pronoms.

Notre article masculin parait avoir trois formes différentes au singulier et trois autres au pluriel; mais en réalité du et des, au et aux ne sont que les articles le et les combinés avec les prépositions de et à. Dans l'ancien français, indépendamment du régime singulier le, lo ou lou, et du régime pluriel les, il y avait un sujet li qui servait tant pour le singulier que pour le pluriel. Il est facile de voir que, par l'addition de l'article, on rendait impossible toute confusion entre le régime singulier et le sujet pluriel des substantifs masculins, comme entre le sujet singulier et le régime pluriel : mur précédé de le était nécessairement au régime singulier, et précédé de li au sujet pluriel ; par la même raison, li murs ne pouvait être qu'un sujet singulier et les murs qu'un régime pluriel. Le combiné avec de, à et en produisait les formes del ou don, al ou au et

enfin el dont je n'ai pas rencontré l'équivalent ou dans le manuscrit A. Au pluriel les formes correspondantes (des, als, as ou ans et es) étaient communes aux deux genres, parce que les, qui concourait à leur formation, était un article des deux genres. Il y avait toutefois cette différence qu'au masculin les servait seulement pour le régime, tandis qu'au féminin il servait aussi pour le sujet.

Les adjectifs, aussi bien que les participes passés et les participes présents, se comportaient comme les substantifs du genre auquel ils appartenaient. Mais il faut savoir que, contrairement à l'usage moderne, il y avait des adjectifs qui ne se terminaient point au féminin par un e muet, ayant en français comme en latin une forme unique pour les deux genres. Ainsi, comme grandis en latin, gran\ en français pouvait se joindre aussi bien à un féminin jplente\ (§ 49), qu'à un masculin pardons (§ 2). Ces sortes d'adjectifs suivaient au masculin la règle ordinaire, et au féminin la règle propre aux substantifs féminins terminés par un son plein, c'est-à-dire qu'ils avaient au singulier deux formes, l'une pour le sujet [gran\ ou gratis), l'autre pour le régime (grant), et au pluriel féminin une forme unique (gran^ ou grans) qui servait indistinctement pour le sujet et pour le régime.

Parmi les mots qui pouvaient, comme l'article, en se joignant aux substantifs, aider à la distinction des sujets et des régimes, je citerai d'abord les adjectifs possessifs. Les formes mes, tes, ses, au masculin, représentaient à la fois le sujet singuler et le régime pluriel. On trouve aussi dans Ville-Hardouin mis, mais au sujet singulier seulement. On employait mon, ton, son pour le régime singulier masculin, et mi, ti, si pour le sujet pluriel masculin. Au féminin on disait, sans distinction de sujet ou de régime ma, ta, sa pour le singulier et mes, tes, ses pour le pluriel. L'a dans ma ta, sa devait s'élider comme dans l'article la (t'ost, s' autorité au lieu de ta ost , sa autorité). Au sujet singulier masculin, nostre et vostre pouvaient s'employer sans Vs finale à cause de l'étymologie latine [noster, vester). Ils ne prenaient jamais Y s au sujet pluriel masculin (nostre etvostre), mais seulement au régime pluriel (nostres et vostres). Outre nostre et vostre, il y avait des monosyllabes pour lesquels aucune règle bien fixe ne parait avoir été suivie. Au singulier, vos se rencontre pour le sujet masculin et no pour le régime féminin. Au pluriel, la forme no^ servait pour le sujet masculin, et les formes no\ ou nos pour le régime des deux genres; on trouve aussi vos ou vo% pour le régime pluriel féminin. Toute irrégularité cesserait si on supposait qu'au sujet

pluriel masculin no^ doit se corriger en no. Quant à notre adjectif possessif leur, qui s'écrivait aussi lor dans la langue de Ville-Hardouin , il était invariable, parce que l'étymologie latine illorum empêchait d'y ajouter Vs finale.

Les pronoms possessifs mien et sien ou suen suivaient la règle ordinaire des substantifs masculins. Au féminin on trouve moie, soe ou sue. Les pronoms nostre, vostre et lor ou lour sont communs aux deux genres; au régime pluriel on disait les nostres et les vostres, plutôt que les nos. Tous ces pronoms pouvaient se joindre à un substantif : un suen cardonal (§ 2), la soe maisnie (§ 160).

Deux sortes d'adjectifs démonstratifs pouvaient se joindre aux substantifs. Le premier faisait cil et icil au masculin pour le sujet singulier et le sujet pluriel; il faisait au régime singulier cel, celui ou icel , et au régime pluriel cels , celx , ce\, ces, eaux. On pouvait employer cels avec le sens de ceux-ci ou ceux-là : « par l'eslecion de cels (§ 234); de cels « si fu chevetaines Pierres de Braiecuel (§ 3o5). » Au féminin, sans distinction de sujet ni de régime, on trouve au singulier celé ou icele (plus celi pour le régime), et au pluriel celés ou iceles. L'autre adjectif démonstratif se présente au masculin sous les formes suivantes : sujet singulier, cist ou cis-, sujet pluriel, cist; régime singulier, cest , cestui; régime pluriel, ces. Au féminin, la forme du singulier est ceste (plus cesti au régime seulement), et celle du pluriel ces ou ices. Quand ces adjectifs démonstratifs s'employaient comme pronoms, ils suivaient les mêmes règles.

Parmi les adjectifs et les pronoms indéfinis, il y en avait qui se déclinaient suivant la règle ordinaire, comme un, aucun, chascun, autre, nul. Néanmoins, à cause du nominatif latin alter, on écrivait quelquefois autre au sujet sans Vs finale; en outre la forme al pouvait remplacer au, dans la première syllabe du mot. Je dois signaler aussi, à côté des régimes habituels autre et nul, certains régimes particuliers (altrui, nelui et nullui) qui ne s'employaient que comme pronoms. La forme nuls, au sujet singulier masculin, pouvait se changer en nus. Je n'ai pas remarqué nul au pluriel dans Ville-Hardouin. Notre mot tel, qui rentrait dans la classe des adjectifs ayant une seule forme pour les deux genres, faisait au sujet singulier tels, teus , telx, tiels et tielx; les mêmes formes servaient soit pour le régime pluriel masculin, soit pour le pluriel féminin sujet ou régime. La forme tel s'employait, d'une part, pour le sujet pluriel masculin, d'autre part pour le régime singulier masculin ou

40t> ECLAIRCISSEMENTS.

féminin : je n'ai pas maintenu la désinence féminine tele, parce qu'elle devait être une rare exception, sinon une faute de copiste. Notre mot tout , en tant que masculin, faisait au sujet pluriel tuit , au sujet singulier et au régime pluriel to^, au régime singulier tôt, rarement tout. Le féminin faisait au singulier tote , et au pluriel totes.

Il y avait alors, comme aujourd'hui, deux pronoms relatifs lequel et qui. Dans le premier, l'article est combiné avec le mot quel sans rien perdre de la liberté de ses flexions, c'est-à-dire qu'il se décline exactement de même que s'il était joint à un substantif. Quant au mot quel, il suit généralement les règles qui viennent d'être exposées pour tel , parce qu'il rentre, aussi bien que tel, dans la classe des adjectifs ayant une seule forme pour les deux genres. Je dois dire néanmoins que la combinaison de l'article avec le mot quel est très rare dans Ville-Hardouin, qui emploie de préférence le relatif qui. Cela n'empêche pas qu'il ne se serve de l'adjectif indéterminé quel. Comme exception à ce qui vient d'être dit pour tel , je signalerai au féminin quele et queles alternant avec quel et quels : ce mélange n'est pas sans exemple dans les chartes de Joinville. Le second pronom relatif servait généralement pour les deux genres et pour les deux nombres , faisant au sujet qui et au régime que. A ce régime il faut en ajouter un autre, qu'on peut considérer comme équivalent de notre mot qui précédé d'une préposition, puis de notre mot que; c'est-à-dire qu'on écrivait, d'une part, à cui , de cui, pour cui, au lieu de à qui, de qui, pour qui; de l'autre, cui nos cslirons (§ 260), cui il avoit asseure^ (§ 420), au lieu de que nous élirons, qu'il avait assurés. On rencontre aussi cui Diex donra (§ 258) , pour à qui Dieu donnera. Le même mot s'employait pour signifier de qui : dans ces passages par cui conseil (§ 277), de cui terre et de cui pais il estoient (§370), il faut traduire : « par le conseil de qui, de la terre de qui et du pays de qui « ils étaient. »

Les pronoms personnels avaient à peu près les mêmes formes qu'aujourd'hui. Au sujet singulier de la première personne on trouve je et par exception ge; au régime, me ou moi. Ville-Hardouin, en certains cas, met je où nous mettrions moi, parce qu'il n'employait moi qu'au régime, tandis que nous l'employons quelquefois au sujet : « Nus ne « vos saurait si governer com ge (§ 65). » Pour la seconde personne, il se servait de tu au sujet, de te et de toi au régime. Au pluriel, sans distinction de sujet ni de régime, il disait pour la première personne nos, et pour la seconde personne vos. Il lui est arrivé plus d'une fois d'em-

ployer, comme équivalents, dans un même discours, les pronoms tu et vos; toutefois c'est par exception qu'il recourait à la forme du tutoiement.

//, sujet singulier masculin de la troisième personne, fait au régime : 1 " le, /' et lo, 2° lui ou li, 3" se ou soi. Ville-Hardouin préférait toujours il à lui comme sujet : « et il et les autres gens (§ i 5 : il meismes (§ 179)," il ses cors (§93)». Li et lui prenaient sans doute le sens réfléchi, comme dans Joinville, mais- je n'en ai pas noté d'exemple. Le sujet masculin pluriel est toujours /'/ et jamais ils. De même qu'au sujet singulier on disait il meismes au lieu de lui-même, on le disait au pluriel (§ 3j3 au lieu de eux-mêmes. Les régimes sont : i° les; 2" els, elx. als, alx, ans, as; 3° lor, plus fréquent que leur. Als se présente (§ 233) avec le sens réfléchi, puisqu'il pourrait se traduire par soi aussi bien que par eux. On trouve § 106 , contrairement à l'usage moderne, lor précédé d'une préposition : « que vos à lor commandoiz. » Les exemples analogues sont fréquents dans les chartes de Joinville.

Le pronom féminin faisait elle ou ele au sujet singulier: la, /', lui et // au régime; elles ou eles au sujet pluriel; les, au régime; les exemples de lor font défaut; mais les formes réfléchies se, s' et soi ne sont pas rares. Je dois signaler aussi ses pour si les (§ 217), forme contracte analogue à nés, qui se présente pour ne les au masculin (§ 26 et 465).

Avant de parler du verbe, il faut revenir en arrière pour montrer qu'il subsiste dans la langue de Ville-Hardouin des traces certaines du genre neutre. En ce qui concerne la langue de Joinville, la démonstration de ce fait ne laisse place à aucun doute. En relevant dans les chartes émanées de sa chancellerie tous les passages auxquels pouvaient s'appliquer les règles de la déclinaison qui ont été exposées plus haut, il a été constaté qu'elles étaient à peine violées une fois sur deux cents, sauf quand il s'agissait de certains participes, qui, tout en étant au sujet singulier, s'écrivaient uniformément sans Y s finale. Or il s'est trouvé que ces participes répondaient à des participes latins neutres qui font leur sujet singulier en um, et non en us : donc l'étymologie latine ne permettait pas que de tels sujets singuliers se terminassent en français par la finale s, qui représente la désinence masculine us. De là, cette conséquence rigoureuse que de tels participes restaient au neutre en français comme ils étaient au neutre en latin. Il en est ainsi dans les passages suivants du manuscrit A : « ensi com il fu devisé si fu fait (§ 87]; lors fu crié que « (§ 252); ce ère avenu $412 : est-il aeostumé (§ 214'. » Si les parti-

cipes devisé, fait, crié, avenu, acostumé, n'ont pas la finale 5 quoiqu'ils soient au sujet singulier, c'est parce qu'ils représentent des participes latins neutres terminés en um et non en us. Cet exemple suffit pour montrer que l'influence du neutre latin s'exerçait dans la langue de Ville- Hardouin comme dans celle de Joinville.

Mais puisque les participes que je viens de citer étaient au neutre en français, on en doit conclure que les pronoms il et ce, auxquels ces participes se rapportent étaient aussi au neutre; car, en pareil cas, ce sont les pronoms qui, relativement aux participes, jouent le rôle .principal. Ces pronoms il et ce n'ont que l'apparence du masculin : ils sont virtuellement neutres, parce que ne représentant pas un substantif exprimé auparavant, ils ne peuvent se prendre que dans un sens indéterminé. A l'exemple des pronoms neutres latins dont ils étaient l'équivalent, ils réagissaient sur les participes qui leur étaient subordonnés et en déterminaient le genre.

Les chartes de Joinville fournissent aussi la preuve directe que les pronoms tout, tel et mien pouvaient s'employer au neutre; car on les trouve , au sujet singulier, dépourvus de Y s finale qu'ils auraient dû avoir si, au lieu d'être pris dans un sens indéterminé, ils avaient été en rapport avec un substantif masculin. De là on peut conclure, en thèse générale, qu'en l'absence de preuve contraire, tout pronom pris dans un sens indéterminé, et sans relation avec un substantif précédent, était au neutre dans l'ancien français comme il aurait été au neutre en latin. J'en citerai quelques exemples tirés de Ville-Hardouin, et je rappelle que c'est le sens indéterminé de ces pronoms qui oblige de les considérer comme ayant conservé en français le genre neutre qu'ils avaient en latin :

quanque (tout ce que) il nos ont paie nos /' avons tôt gaaignié (§ 62 ; « quant que (tout ce que) il pot (§ 442); se Diex le vuelt soffrir (§18); « ce qui remaint dou mien (§ 122); li avoit doné del suen (§ 54); li « donerent tant dou lor (§ 123); vos avez mis le vostre (§ 93); il orent « ( ils. eurent) bien de quoi (§ 261). » La preuve directe fournie par les chartes de Joinville à l'égard des pronoms mien et tout écrits sans Ys finale au sujet singulier, conduit par induction à reconnaître des neutres dans ces mots employés au régime , et par conséquent aussi dans les mots quanque ou quant que, le, ce, mien, sien, lor, vostre, quoi, qui sont exactement dans les mêmes conditions grammaticales.

Au contraire, le genre neutre tendait à s'effacer dans le pronom relatif employé au sujet singulier. Le neutre latin quod avait pour équivalent en

français que, et Ville-Hardouin a employé cet équivalent comme sujet dans la phrase suivante : « Or dites ce que vos plaira (§ 142). » Mais ailleurs il emploie qui, équivalent du masculin latin qui, dans une phrase où le neutre quod eût été nécessairement préféré en latin : « ce « qui remaint (§ 122). » Or il n'y a pas là de faute de copiste à corriger; car les mêmes variations existent dans les chartes de Joinville, où l'on trouve alternativement pour le sujet neutre que à cause de l'étymologie latine, et qui à cause du travail déjà ancien qui tendait à éliminer le neutre de notre langue.

Pour les substantifs, on peut dire quece travail était achevé au treizième siècle et qu'il n'y avait plus que des substantifs masculins ou féminins; car les exceptions qu'on peut signaler sont si peu nombreuses qu'on doit les considérer comme tout à fait accidentelles. A l'égard des adjectifs, il n'est pas certain que le changement fût tout à fait accompli. Ville-Hardouin, comme Joinville, fournit sur ce point des exemples contradictoires. L'adjectif voirs (vrai) y est écrit avec une s finale, comme un masculin, dans une phrase où il se rapporte à un pronom neutre : « ce soit voirs * (§ 175); » mais l'adjectif bel est écrit sans Y s finale dans une phrase où il répond au neutre latin bellum : « mult lor ert bel (§ 214). » Ainsi donc de deux adjectifs employés dans un sens indéterminé et sans relation avec un substantif précédent, l'un prenait, l'autre ne prenait pas Y s finale; autrement dit, l'un était considéré comme un sujet masculin et l'autre comme un sujet neutre.

Si les changements en matière de langage étaient réglés par la logique, l'orthographe du neutre aurait dû se maintenir pour tous les adjectifs qui étaient neutres en latin à cause de leur sens indéterminé. Au fond, de tels adjectifs sont essentiellement neutres, et l'addition de Ys finale, au sujet singulier, pouvait seule en faire abusivement des masculins; mais ils doivent être reconnus pour neutres, soit qu'étant au sujet ils échappent à l'application de cette mauvaise orthographe, soit qu'étant au régime ils n'aient point à la subir. C'est l'équivalent du neutre firmum qu'il faut reconnaître dans ce passage : « et tenront fer m ce que vos ferez (§ 16). » De même dans les locutions « al mains (§ 21), al pis « (§106), devers le mielx (§ 23i), y on retrouve les neutres latins minus, pejus , melius. Il est à remarquer que les mots pis et mielx, répondant aux accusatifs pejus et melius, sont remplacés par pej or et meillor dans une phrase où on se serait servi en latin des ablatifs pejore et meliore (§ 199). Ce n'est là qu'une exception , mais dont il faut tenir

compte, parce qu'elle prouve combien était grande encore, dans certains cas, l'influence du latin sur la langue du treizième siècle.

Cette influence était bien plus sensible encore dans les verbes; carie système de la conjugaison a survécu tel à peu près qu'il était au temps de Joinville. Je n'hésiterai donc pas à suppléer par des exemples tirés de sa langue à ceux qui manquent dans le texte de Ville-Hardouin , afin de rendre plus complètes des observations qui (à part un petit nombre de cas dont j'aurai soin d'avertir), leur sont réellement communes, ainsi qu'à tous les écrivains du treizième siècle. D'ailleurs, pour éviter toute confusion, je renverrai aux numéros des paragraphes pour les citations tirées de Ville-Hardouin.

Infinitifs. Les quatre désinences de nos infinitifs actuels [er, ir, oir, re) existaient déjà, saris être pour tous les verbes ce qu'elles sont aujourd'hui : à cause de l'étymologie latine, on disait querre et corre (§ 42 et 445) au lieu de quérir et courir. Il en était de même par conséquent des composés de ces verbes, tels que conquerre et secorre. A côté de l'infinitif haïr (§ 3p3 ) , on rencontre les formes héent (§ 195 ) au lieu de haïssent, et haioient (§ 3 10) au lieu de haïssoient, qui dérivent d'un autre infinitif tombé en désuétude. L'imparfait paroient (§ 241) suppose l'infinitif paroir et non notre infinitif paroitre. Il serait difficile aussi de rattacher à nos infinitifs coudre et choisir les prétérits cousierent (§ 68) et choisierent (§ i3q); mais j'ai considéré comme des fautes ces leçons que les autres manuscrits rectifient.

Indicatif présent. A la première personne du singulier, il y avait tendance à terminer par une consonne des verbes qui se terminent aujourd'hui par un e muet : Ville-Hardouin, comme Joinville, aurait dit j'aim, plutôt que j'aime, puisqu'il a dit Je daim (§ 122). A plus forte raison aurait-il dit je commant plutôt que Je commande. Dans commant le t n'était qu'un équivalent du d, qui subissait toujours cette transformation à la fin des mots. Ville-Hardouin, qui a A'itferm (§ 16), aurait pu dire Je conferm, quoique les chartes de Joinville conservent l'e final dans Je cou ferme. On terminait par une s la première personne du singulier quand cette consonne appartenait au radical du verbe, et qu'elle devait par ce motif reparaître au pluriel avant la désinence ons : c'està-dire qu'on écrivait Je comtois et Je fais , à cause de connaissons et faisons, tandis qu'on écrivait Je cousant et je promet avec un t, à cause de consantons et prometons. Il y avait des exceptions à cette règle : par exemple, Je di et nous disons , je puis et nos poons; mais di se justifie

LANGUE ET GRAMMAIRE DE YILLE-HARDOUIN. 5oi

par le latin dico et puis par possum '. A la troisième personne du singulier on écrivait aime et commande , parce que la désinence de cette troisième personne en latin at] , comparée à celle de la première (o), avait laissé plus de traces dans la prononciation. Dans des textes plus anciens, cette désinence at est représentée par et plutôt que par un simple e muet : on avait commencé par écrire il commandet avant d'écrire il commande. Il v avait, pour la troisième personne du singulier du verbe aller, deux formes différentes, s'en va{% 72) et s'en vait{% 32b): la dernière n'existe plus dans la conjugaison moderne, quoiqu'on ait conservé à la première personneyV vais avec je vas. On trouve quelquefois dans Ville-Hardouin, à la première personne du pluriel , la finale ornes au lieu de ons , et à la seconde 0/7 au lieu de e~. Ces formes archaïques, qui se rencontrent surtout au futur, auraient pu être employées au présent de l'indicatif puisque les désinences de ces deux temps sont réglées par la même loi.

Imparfait et conditionnel. Dans ces deux temps, la première personne du singulier se terminait par oie, la seconde par oies, et la première personne du pluriel par iens : « je paieroie '§ iq5), tu voloies (§ 325), « nous porriens (§ i3o). « Pour le verbe être, il faut signaler à la troisième personne du singulier de l'imparfait l'emploi simultané de la forme estait (§ 3q), empruntée à l'imparfait latin d'un autre verbe (stabat), et dune forme plus ancienne ert , ère ou iere (§2, 5i et 3y6) qui n'a pas survécu , quoiqu'elle dérivât régulièrement du tvpe latin crat. Sauf cette forme archaïque . qui s'employait aussi au pluriel, erent '§ 3), il existait alors comme aujourd'hui tout un imparfait emprunté, ainsi que les participes estant et esté, au verbe latin stare (en français ester) : Ville- Hardouin, qui employait le mot estoit comme synonyme de ère à l'imparfait du verbe être, aurait pu l'employer aussi, à l'exemple de Joinville, comme imparfait du verbe ester signifiant 5e tenir debout. C'est en ce sens qu'il s'est servi du gérondif en estant § 129).

Prétérit défini. Les désinences de la première conjugaison étaient déjà fixées comme elles le sont aujourd'hui , mais il n'en était pas de même pour les trois autres. La désinence i était plus ordinaire que is à la première personne du singulier : je menti, j'entendi. J'emprunte ces deux exemples à Joinville, parce que je n'ai pas rencontré dans Ville-Hardouin un seul prétérit en i à la première personne du singulier. En revanche, on en trouve beaucoup dont la troisième personne se termine

1 On trouve alternativement dans Ville-Hardouin je fuis cl je put.

par i au lieu de it, comme il menti (§ 120), il chai (§ 307), il defendi {§ 3 60) ; et bien des exemples prouvent que quand la désinence i existait à la troisième personne du singulier, elle existait aussi à la première, et entraînait pour le pluriel des formes imes, ites et irent. Au contraire , la désinence is de la première personne du singulier caractérise généralement des verbes qui faisaient la troisième personne du singulier en ist, et les trois personnes du pluriel en ismes, isteset istrent, comme je mis, ilmist, nous meismes, vous meistes, il mistrent. Le radical du verbe ne se maintient pas intact dans ces sortes de prétérits; il se modifie plus ou moins en se combinant avec Vs qui les distingue des prétérits dont j'ai parlé plus haut. On en rencontre dans Ville-Hardouin à la troisième personne du singulier et du pluriel. Plusieurs dérivent de prétérits latins de forme semblable ou analogue, comme requist (§ 264) de requisiit, mistrent (§ i3) de miserunt, ou bien retraist (§ 424) de retraxit, et distrent (§ i5)de dixerunt, où l'articulation de l'x a été remplacée par celle de Vs. Mais d'autres, comme sist (§ 33 1 ) et pristrent {% 11), ne peuvent venir des prétérits sedit et prehenderunt : ils sembleraient plutôt formés des participes sessus et prehensus , qui auraient donné naissance à nos mots sis et pris, servant à la fois pour le prétérit et pour le participe1. Dans la conjugaison moderne, ces prétérits n'ont conservé Vs de leur radical qu'à la première personne du singulier. Je dois signaler ensuite dans Ville-Hardouin, à côté de prétérits qui font la troisième personne du singulier en ut et la troisième du pluriel en tirent, comme morut § 37 ), esmut (§ 272 , corut (§ 1 23 ) , jurent (de gésir, § 440) , d'autres prétérits, qui ont aujourd'hui ces mêmes désinences, mais qui alors se terminaient en ot et en orent comme pot, sot, plot (§ 61, iS3, 223), porent , orent, sorent- (§11, 3q, 174). Ville-Hardouin employait aussi, au prétérit du verbe venir, deux formes qui sont tombées en désuétude, venimes (§ 146) et vindrent (§ 14) : de l'emploi de venimes on peut conclure que venites était en usage. L'analogie autorise à croire

1 J'entends par là que le prétérit se serait développé à côté du participe sis, par analogie avec le participe et le prétérit du verbe mettre. Mais on ne voit pas que le prétérit latin submonui, ni le participe submonitus aient pu conduire aux formes semoust ($ 4P), semonstrent (§ 371, et semostrent (§ IQ71- On ne s'explique pas davantage comment Ville-Hardouin a pu employer ar.ii (§ 2 171. à la troisième personne singulièredu prétérit, quand il emploie ailleurs art [S 400), et surtout arst (§ 432) qui était formé régulièrement du prétérit latin arsit.

- II est certain que trois de ces prétérits faisaient leur première personne du singulier en 01; car on trouve dans Joinville^'c; poi et je soy. puis dans Ville-Hardouin comme dans Joinvillc je oi.

LANGUE ET GRAMMAIRE RE VILLE-HARDOUIN. 5o3

que le prétérit de tenir se conjuguait de la même manière. Il me reste maintenant a indiquer quelques exceptions. Dans la classe des prétérits en /on trouve ott et respondit (§ i i5 et 17) à côté de oï et de respondi' (§ 179 et 96): dans celle des prétérits en is , on trouve dissent et quisent (§ 428 et Soi) à côté de distrait et de quistrent (§ 1 5 et 85); dans celle des prétérits en ut. mont (§ 223) à côté de morut (§ 37); dans celle des prétérits en ot, eurent (§ 434) à côté de orent (§ 34) ; enfin à côté de vindrent (§ 14) se présente la forme plus moderne vinrent

Futur et conditionnel. Nos futurs ne sont pas nés du futur latin; ils sont formés de l'infinitif combiné avec l'indicatif présent du verbe avoir. C'est par une exception unique qu'on employait autrefois, concurremment avec sera, à la troisième personne du singulier, la forme archaïque er?(§ 198) ou iert (§ 21), dérivant directement du latin erit. Partout ailleurs les désinences étaient celles du présent de l'indicatif. Toutefois à la première personne du pluriel on trouve encore quelques exemples d'une désinence ancienne, ironies (§ 60) , feromes (§ 21), metromes (§23), prendrorn.es (§86), parmi les exemples plus nombreux de la désinence moderne, aurons (§ 23), porons (§ 1 15), etc. A la seconde personne du pluriel la désinence moderne est au contraire la moins fréquente : au lieu de e^ qui parait dans saure\ (§ 1 q ) et dans are^ (§225), on voit oi\ dans conseillerai^ (§ 20), devroi^ (§ 146), porroi^ (§ 20), troveroi^ (§ 24), vendroi^ (§ 34), verroi^ (§96), volroi^ (§ 327). Quant au conditionnel, qui s'est formé de la soudure de l'infinitif avec l'imparfait de l'indicatif, il avait, comme je l'ai dit plus haut, les désinences de ce dernier temps dans l'ancienne conjugaison. Cette combinaison de l'infinitif avec le présent et l'imparfait de l'indicatif a produit des résultats qui ne sont pas toujours les mêmes dans Ville-Hardouin que dans Joinville. Des exemples fournis par les chartes de Joinville et par son Histoire prouvent que plusieurs verbes de la première conjugaison perdaient, en se contractant, le de nos infinitifs en er répondant à l'a des infinitifs latins en are ; et que. par un effet contraire, plusieurs verbes de la seconde

1 On trouve aussi dans Ville-Hardouin ;'.' rit C 56). De telles exceptions ne doivent pas surprendre, puisque en latin ces troisièmes personnes du prétérit singulier se terminaient en :'/. Ce qui est extraordinaire, c'est de voir concourir dans Joinville. d'une part, les formes je vi. il vit. nous veimes, dont on peut se rendre raison par les formes latines, vidi, l'iJit, vidimus, et de l'autre, je vis, il vist, nous veismes, qu'on serait tenté de rattacher au prétérit du verbe visere [visi, visit, visimus), qui aurait été détourné de son sens réel pour fournir comme un second prétérit au verbe voir.

et de la troisième conjugaison conservaient, à cause des infinitifs latins en ère d'où ils dérivent, un e qui a disparu de nos futurs et nos conditionnels. De là, d'une part, je donrai, vous comparrc{, il menroit, au lieu de je donnerai, vous comparerez il mènerait; de l'autre, meteroit, perdera , venderont , au lieu de mettrait , perdra, vendront. Ces formes sont plus rares dans l'Histoire, mais dans les chartes on en trouve de nombreux exemples, même pour le verbe avoir, soit au futur, soit au conditionnel (avérons, averoit, averiens, etc.). Dans Ville-Hardouin on trouve un seul exemple de dnrra (§ 2?) au lieu de durera, mais on n'y voit point paraître l'e des infinitifs latins en ère, et en ce qui concerne le verbe avoir, au lieu de avérons, averoit, etc., on ne rencontre que aurons, aroit, etc. Des infinitifs assaillir et défaillir Joinville forme assaura et def auraient , tandis que Ville-Hardouin de saillir et de recueillir forme saldroient (§ 177) et recueildroient (§ 154). Tous deux s'accordent pour le futur archaïque fenvoierqi (§ 92), de même que pour l'emploi alternatif des formes revenront et revendrons (§ 408 et 324), tenroient et tendrai (§ 1 1 5 et 327). On peut aussi rapprocher de volroi^ (§ 327) et de voldroit (§ 143) dans Ville-Hardouin, vourroit et voudrait dans Joinville. Au contraire, le d du verbe prendre , conservé dans les futurs et les conditionnels de Ville-Hardouin, disparaît presque toujours chez Joinville (penrons, panroit, etc.).

Impératif. Un des caractères de ce mode était comme aujourd'hui de supprimer les pronoms, à la première et à la seconde personne, ordenons (§ 429), escolte^ (§ 41). Si Ville-Hardouin a dit, saches tu (§ 2i3), c'est pour appuyer davantage, comme nous pourrions le faire en disant sache toi. C'est probablement par exception qu'il a mis à la fin de sache une s qui devait être généralement supprimée à la seconde personne du singulier de l'impératif de toutes les conjugaisons, comme elle l'est en latin. Mais cette exception s'explique en ce que saches dérive certainement du subjonctif latin sapias. Dans la conjugaison moderne l'impératif du verbe savoir, comme ceux des verbes être et avoir, est tiré tout entier du subjonctif, tandis qu'en thèse générale la seconde personne du singulier dérive de l'impératif latin. Or, de même que nous écrivons aime sans .s-, nous devrions écrire fini, recoi, met : c'est ce que l'on faisait au treizième siècle, parce que tous ces impératifs étaient dépourvus en latin de ïs finale que l'orthographe moderne y a mal à propos ajoutée. On remarquera que la désinence ornes est employée par exception au lieu de ans dans atomes f§ i3i). Quant à la seconde personne du plu-

LANGUE KT GKAMMAIKK DE VILLE- HAKUOUIN .

riel, on y avait déjà introduit les finales m ou e^, qui sont contraires à l'étymologie latine : dites i; r6), en latin dicite; vée\ (§ 29), en latin vïdete; escolte\ (§ 41 ), en latin auscultate; destruie\ (§ 276 , en latin destruite. On a fini par écrire détruise^, en faisant subir à ce verbe une altération qui s'étend à plusieurs parties de la conjugaison, comme détruisons, détruisais, etc., en sorte que les formes dérivées régulièrement de l'infinitif réel détruire, sont mêlées à d'autres qui sembleraient supposer l'existence de l'infinitif détruiser.

Subjonctif présent. Il est probable que dans la langue de Ville-Hardouin, comme dans celle de Joinville, l'e muet final caractérisait la première personne du singulier. Par exception cette voyelle se supprimait à la troisième personne du singulier dans certains verbes de la première conjugaison, tels que doint (§ 258), gart (§ 92), otroit (§ 20). Au pluriel, à côté de désinences qui appartiennent au subjonctif (ions ou iens et ief), on en rencontre d'autres qui sont celles du présent de l'indicatif (ons et e- ou oi\). Dans ce dernier cas il arrivait tantôt que ces verbes, tout en conservant les désinences de l'indicatif, prenaient une forme qui les rattachait au subjonctif, comme poissons (§ 159); tantôt qu'ils se confondaient entièrement avec des indicatifs, comme asseure^ (§ 188), commandoi\ (§ 109). Cependant il est certain que ces mots, tout en conservant l'apparence de l'indicatif, devaient avoir la même valeur que des subjonctifs réguliers, puisque Joinville les employait tour à tour et indistinctement dans une même phrase : « Et vous commandons que « vous en ralen vers vostre signour, et dedens quinzainne vous soies ci- « ariere, et apporte^ au roy, » etc. On ne doit pas s'étonner de l'existence de ces formes flottantes et indécises, quand on voit qu'aujourd'hui même notre présent du subjonctif se confond trop souvent au singulier avec le présent de l'indicatif, et au pluriel avec l'imparfait. Parmi les subjonctifs de forme indécise je citerai tu asseures (§ 187), vos asseure^ (§ 188), il honissent (§ n5). Quant aux subjonctifs caractérisés, ils sont plus nombreux : tu preignes, tu sequeures (§ 38); il place pour plaise § 3 5g)'r puisse (§ 189 , reçoive (§ 43 , ait (§ 247 , soit § 22), nosfaciens (§ 372), aions qu'il faudrait peut-être corriger en aiens (§ 63 j, vos taignoi~x (§214), veigne-x (§ 66;. revegnie\-(§ 144), voillie\ (§ 27 , aie\ § 17), soie\ (§ 144), il toillent (§ 1 15), facent (§ 214), aient pour aident § 63), aient de avoir (§71), soient (§ 16), puissent (§ 18), etc.

Imparfait du subjonctif. C'est seulement par certains détails que l'orthographe ancienne s'écartait de l'usage actuel. La désinence régulière

VILLE-HARUOl'IN . III. — Ô4.

5o6 ÉCLAIRCISSEMENTS.

de la première personne du pluriel était iens au lieu de ions, chaissiens ^ 2- . défaillirions § 5o . L'a de nos désinences assions, assie\ et tf.s- .ven/ se changeait quelquefois en c ou en ei : demandesie\ § --), detnoressie\ (§ 1 9 5 ~ . leveissiens % 17 : dans Joinville, on le trouve changé en i alissiens, esveillissicns, amissie^, seingnissent). On peut citer comme archaïsmes les formes tenist § 100X mcintenisscnt (§ 402), venissent % 10?'. Dans plusieurs verbes de la troisième et de la quatrième conjugaison, les désinences ordinaires de l'imparfait du subjonctif étaient précédées d"un e aujourd'hui disparu, qui représentait une vovelle du radical latin que la chute d'une consonne avait fortement modifié. J'en cite quelques exemples, en séparant cet e de la désinence, et en indiquant ensuite le mot latin correspondant : pe-ust % 3g de po/uissjt. ve-issent (§ 68) de vinssent, fe-issiens (§ 38) de fecissemus , de-issent (§ 210) de di.vissent. Des formes plus anciennes encore subsistent dans Henri de Valenciennes, par exemple desissent § 6gi),fesist (§ 55 2 , fesissent § 52Q . Je dois faire observer aussi que la finale ient remplace quelquefois eut à la troisième personne du pluriel : aussient §448. fussient j; nu . fuissient § 383).

Participes. Les participes étant, dans l'ancienne langue, de véritables adjectifs, il en résulte que le participe présent ne restait pas invariable : sean\ en deus chaieres (§ 212'. Quant au participe passé joint au verbe être, il s'accordait toujours avec le sujet, même quand il était pris dans le sens réfléchi : on écrivait donc : « s'estoient démené § 253 : se furent « horde (§467 . " sans Ys finale, parce que démené et horde étaient considérés comme des sujets pluriels; et « s'en fu tornez § 1 58 . - avec un ^, parce que torne\ était considéré comme un sujet singulier. Il y a plus : un grammairien du treizième siècle ' constate qu'il était loisible d'écrire, je me teing por paies aussi bien que par paie; c'est-à-dire que l'usage autorisait à donner la désinence du sujet à un participe qui était un véritable régime, probablement parce que l'on considérait surtout la relation qui existe entre ce participe et le sujet principal je. L'usage autorisait deux sortes d'orthographe pour le participe joint au verbe avoir : on pouvait ne pas le taire accorder avec le régime direct, ou au contraire le faire accorder, soit que le régime précédât ou suivit le verbe. Cette tolérance était peut-être préférable à la complication de nos règles modernes Parmi les formes de participes qui s'éloignent de l'usage actuel, je si-

1 Raymond Vidal. Voyez la deuxième édition des Grammaires provençales, publiées par !■". Gucssard, p. 78.

langue et grammaire de yille-hardouin.

gnalerai : 1" les participes féminins de la première conjugaison qui se terminent en ie au lieu de iée, comme logie (§ 112 , brisies (§ 453 1, ehargies (§ 75 , répondant a logée, brisées, chargées; 2" esli\ (§ 53 répondant à c'/;;. quoique /eues se rencontre ailleurs (§ 141) pour lues; 3° in' couvent (§ i<)5 répondant à ai convenu, dans le sens de ai promis; 4" trois participes tombes en désuétude, reniés (§ 79), revoi^ (§ 255), semoule (§ 268), et signifiant rc.s/c. convaincu, convoquée par semonce.

Prépositions et adverbes. Les mots dedans cl dehors autrefois de/ors), qui ne s'emploient plus aujourd'hui que comme adverbes, s'employaient aussi comme prépositions : « dedenz la quinzaine § 102), delors la porte « (§ 216). » C'est par exception que dans l'usage actuel on conserve cette double valeur aux mots dessus et dessous. Nous ne nous servons plus de la préposition atot, qui pour le sens ne se distinguait pas d'avec : elle se composait de la préposition à soudée au mot tôt, qu'on pouvait cependant en séparer, mais en le faisant accorder avec le substantif suivant : « à totes lor armes (§ 1 35 ) ; à tote sa famé (§ 3oo), » ce qu'il faut traduire simplement par avec, sans tenir compte de l'adjectif tôt, qui n'a plus de signification distincte alors même qu'il est séparé de la préposition à. Nos adverbes terminés en ment sont formés d'un adjectif qui est au féminin parce que cette finale ment représente un substantif latin du même genre, par exemple bonnement, qui équivaut à bona mente. Mais tandis que nous disons grandement, Ville-Hardouin disait grantment (§408), parce que L'adjectif grant était un de ceux qui servaient pour les deux genres. Notre langue moderne a conservé la trace de cet usage dans les adverbes dérivés des adjectifs qui ont pour désinence ant ou ent : c'est parce que ces désinences masculines servaient pour le féminin qu'on en a formé une classe considérable d'adverbes, tels que patiemment . prudemment, vaillamment, dont l'orthographe étymologique serait patientment, prudentment, vaillantmcnt; Ville-Hardouin a employé pesament ^§408;, qui serait plus régulièrement écrit, pesantment. Comme il y a d'anciens exemples du féminin présente, c'est sur ce féminin que s'est formé par exception l'adverbe présentement. Par la même raison les adjectifs en al et en el, pour lesquels on a fait de bonne heure des infractions à l'usage ancien, ont produit des adverbes de forme féminine, comme spécialement et perpétuellement. Dans Ville-Hardouin les adverbes de cette catégorie n'ont pas encore perdu la forme masculine : « comunelment (§ 234), desloialment (§ 272), loialment (§ io5). mortelment (§ 499). » Cependant il eût cer-

5o8 ÉCLAIRCISSEMENTS.

tainement écrit dolcement, puisqu'il a employé le féminin dolce, dont la chanson de Roland fournit déjà des exemples, quoique ditlcis fût des deux genres en latin, On pourra remarquer l'emploi des deux adverbes delivréement (§ 1 56) et delivrement (§ 172) : l'un dérive du participe delivrée, l'autre de l'adjectif délivre. On doit rapprocher de cet exemple celui des adverbes honoréement et honorablement (§ io,3 et 223).

Conjonctions. Il est bon d'avertir que dans Ville-Hardouin, comme dans Joinville, notre conjonction conditionnelle .vz'est écrite se, et que l'orthographe si est employée exclusivement pour l'adverbe si, dérivant du latin sic. Les exceptions à cette règle sont si rares qu'on les doit considérer comme des fautes de copie. L7 de si et l'e de se pouvaient s'élider. Quoique ces deux particules aient aujourd'hui la même orthographe, il ne faudrait pas les confondre comme on l'a fait dans le Dictionnaire de l'Académie, puisqu'elles diffèrent à la fois de signification et d etymologie.

Régimes indirects. Grâce à la déclinaison, la langue latine pouvait souvent, par un simple changement de désinence et sans recourir à l'emploi d'une préposition, exprimer qu'un mot était régi par un autre. Notre ancienne langue avait conservé en partie cette faculté. Au lieu de dire, comme aujourd'hui, « ainsi qu'il plaît à Dieu. » on était parfaitement compris en disant « ensi con Dieu plaist(§ 3q), » c'est-à-dire en reproduisant par un calque fidèle la phrase latine, « sicut Deo placet. >> La préposition à est nécessaire aujourd'hui pour donner la valeur de régime au mot Dieu, qui s'emploie aussi comme sujet; elle pouvait s'omettre autrefois parce que le mot Dieu, même sans préposition, était nécessairement un régime. On ne pouvait pas dire, comme aujourd'hui, « si « Dieu le veut souffrir; » il fallait au lieu du régime Dieu employer le sujet Diex, et dire « se Diex le vuelt soffrir (§ 18). »

Avec un verbe neutre comme plaire, qui ne peut avoir qu'un régime indirect, la suppression de la préposition à ne causait aucune obscurité : on était sur que le régime Dieu signifiait à Dieu. Il en était de même après le verbe être : au lieu de dire « qui était (qui appartenait) au « Vernas, » on se faisait parfaitement comprendre en disant « qui ère le « Vernas (§413). s C'est par la même raison qu'après un verbe passif, qui ne peut pas non plus avoir de régime direct, on n'était pas obligé d'exprimer la préposition à comme nous le taisons dans cette phrase : « ainsi « que ce palais fut rendu au marquis Boniface , » on pouvait dire, « au- '< tressi cum cil palais fu renduz le marchis Boniface (§ 2 5o). » Cette sup-

LANGUE ET GRAMMAIRE DE VILLE-HARDOUIN. 5o9

pression pouvait encore avoir lieu après un verbe actif dont le régime direct se distinguait suffisamment du régime indirect par le sens général de la phrase. J'en cite quelques exemples, en employant des caractères italiques pour le régime devant lequel nous serions obligés d'exprimer la préposition à; « et tendi ses letres le marchis (§ 141); envoia les > dras emperials /'empereor (§ 309); et la dona Joffroi (§ 33o); puis les « rendirent le roi (§ 345). » Enfin, quoique ce fût plus rare, on supprimait la préposition à devant le régime indirect d'un verbe actif dont le régime direct n'était pas exprimé : « et donerent lor chevals à mengier « (§ 3j3). » Cette phrase, qui signifierait nécessairement aujourd'hui « donnèrent leurs chevaux pour les manger, » pouvait signifier autrefois « donnèrent à manger à leurs chevaux », et l'on n'hésitait pas à choisir cette dernière interprétation qui présentait le sens le plus raisonnable.

On pouvait également supprimer la préposition de lorsque le sens permettait de la suppléer sans peine : « conquerre la terre sa famé (§ 33); « par la proiere le duc de Venise (•§ 283); et dist le message son seignor « et les autres barons (§ 292). » Les deux premiers exemples ne présentent pas d'équivoque, tandis que dans le troisième on pourrait suppléer à aussi bien que de-, mais le sens du récit où figure cette phrase oblige à traduire « le message de son seigneur et des autres barons. » Il subsiste dans la langue moderne un petit nombre de locutions analogues comme Hôtel-Dieu, Dieu merci, pour hôtel de Dieu, merci de Dieu; il y a surtout des noms de lieux composés du mot Villeneuve et d'un régime devant lequel la préposition reste supprimée, comme « Villeneuve /'Abbé, « Villeneuve la Comtesse, Villeneuve le Roi, Villeneuve les Chanoines, » etc. Mais ce sont là de rares exceptions, et qui sont réellement contraires à la pratique moderne de la langue.

Il est conforme au contraire à l'usage moderne de supprimer dans certains cas la préposition à devant nos pronoms personnels, parce qu'ils ont (saufnoî(5et vous) une forme particulière pour le régime : nous disons donc « elle lui est ôtée. » Mais nous sommes obligés de l'exprimer quand le régime est placé après le verbe, « elle est ôtée à lui et à son père ; » tandis qu'autrefois on pouvait dire, « ele est tolue lui et son père (§72). » Cependant lorsque le verbe est à l'impératif, l'usage veut que les pronoms personnels au régime indirect se placent après l'impératif sans préposition, « ôtez-lui. »

Une chose est encore à noter pour le régime indirect, c'est que dans tous les cas où nous sommes obligés d'exprimer les prépositions à et de,

l'ancienne langue pouvait les exprimer aussi, quoiqu'elle les supprimât quelquefois. On disait donc « ne plot à Dieu (§ 38q), lu renduz a Henri « § 25o); par le conseil ans autres barons (§ 144), tîls rfe son frère « (§ 144 , la proiere del conte (§283), » tout comme on pouvait dire, « ne plot Deu (§ 223), fu renduz le marchis(§ 25o,) par le conseil le « duc (§ 144), filz le conte (§48), la merci son nevou (§ 144). »

Inversions. Quoique dans la langue moderne le verbe soit habituellement précède du sujet et suivi du régime, le contraire a cependant lieu quelquefois, par exemple dans les phrases interrogatives. Mais on peut dire que ces inversions, devenues rares aujourd'hui, ne l'étaient pas dans l'ancienne langue, parce que la distinction qui existait souvent entre le sujet et le régime permettait d'en varier davantage la position, sans nuire à la clarté du discours. Voici une phrase où l'ordre assigné au verbe et aux sujets est tout différent de celui qu'on devrait observer aujourd'hui, parce que les sujets avaient une désinence qui permettait de les reconnaître : « Cel jor faisoit Henris li frères le conte Baudoin de Flandres « et de Hennaut l'agait as engins devant la porte de Blaquerne, et Mais, hins de Vaslaincourt et Baudoins de Belveoir (§ 177). » Deux autres exemples suffiront pour faire comprendre que des inversions, qui sont impossibles aujourd'hui, se faisaient sans inconvénient dans l'ancienne langue : « conseil prist /;' marchis 1 § 298) ; une autre partie commanda « li cuensde son avoir à retenir (§ 36). »

Constructions diverses. Il y avait dans l'arrangement des mots certains détails qui se réglaient autrement qu'aujourd'hui. On pouvait séparer le sujet du verbe par un adverbe ou même par un régime composé de plusieurs mots : « qui bien ère trois jornées loing d'iqui § 366 ; que « vos onqnes oïssiez (§70); ne soiez si hardiz que vos plus, i revegniez « (§ 144); tant cum il plus porent (§ 2b3); se il ces deus abatoit « (§ 422) ; que vos por Dieu voilliez (§ 27 ) ; ne que on si pou que on « avoit de la crcstienté meist en aventure (§ 426).» Les mots accessoires que nous plaçons entre le sujet et le verbe se succédaient dans un ordre différent, le régime direct étant placé avant le régime indirect et en avant y : « et le te ferons jurer (§ 38) ; et si le vos prions (§ 82); « et vostre gent le m'ont tolu (§ 83) ; se il mal vos voloit faire î; 1 43 ) ; « si con vos le nos avez juré (§ 197) ' ; et là en i ot assez de noies (§ 161);

1 Dans tous les exemples qui précèdent, nous intervertirions aujourd'hui l'ordre des pronoms pour donner le premier rang au régime indirect. Cependant nous commençons comme autrefois par le régime direct quand les deux régimes sont exprimés par un pronom personnel de la

« dont il en i avoit mult (§ 2o3); il n'en i ot mie cinq (§ 464). » Voici cependant une phrase où par exception i précède en : « et ce que il i en h pot traire de la soe gent fors (§ 179). » Plusieurs exemples prouvent que les participes combinés avec les verbes auxiliaires pouvaient, contrairement à l'usage moderne, ou les précéder ou en être séparés : « qui 0 croisié estoient (§ 33); destruite fust la crestientés (§ 289); perdue « avoit la vue (§ 67); cil qui aie s'en estoient (§ 346 ) ; et li fu Salenique, a rendue (§ 299); ainz ot ses nés et ses vissiers et ses vaissiaus ordene^ « d'un front ; § 172). » Cette dernière phrase doit se traduire « mais il « eut ordené ses nefs, » etc., comme s'il y avait « ot ordené ses nés, » etc. Au contraire, il n'y a pas de prétérit antérieur dans les deux phrases suivantes : (> et enqui ot Guillaumes de Chanlite brisié le bras d'une « pierre (§ 167); et plus ot arses maisons (§ 247); » il faut traduire eut le bras brise, et il y eut plus de maisons brûlées.

Verbes accouplés. Indépendamment des auxiliaires proprement dits, il v a des verbes qui, en s'accouplant avec d'autres verbes, amènent, pour la construction de certains mots, des combinaisons qui n'étaient pas autrefois celles que l'on préfère aujourd'hui. On disait « il /'estoient « venu querre (§ 297 ) ; notre gent les alerent ferir ( § 149 ) ; vos vos en de- « vez râler (§ 1 9 5 ) ; les comença à refermer (§ 454' ; si ne s'en sorent « à cui prendre (§ 2o5); li Gré ne s'osèrent venir ferir en lor estai « (§ 180); vos la m'aideriez à conquerre (§ 83). » Aujourd'hui l'usage le plus habituel est de rapprocher le pronom de l'infinitif dont il est le régime; cependant la construction ancienne serait encore permise pour les trois premiers exemples qui viennent d'être cités, tandis qu'elle ne le serait pas pour les quatre derniers. Quand le régime n'était pas un pronom, il pouvait se placer entre les deux verbes accouplés quels qu'ils fussent : « les galies n'osoient terre prendre (§ 172); ne vos puet to% « les noms raconter li livres (§409); si fist le fil que il avoit en prison « deus foiz ou trois enpoisonner (§ 223); qui avoient aidié la mellée à " faire (§ 294); s'il voloit à la merci son nevou venir ( 144); quant il « voloit ses gen^ d'Andrenople aler secore (§472). » Les mots « il en ot « un chevalier blasmer (§ 484), » ne se diraient que d'un chevalier exprimant un blâme, tandis qu'ils pouvaient s'appliquer à un chevalier contre lequel un blâme était exprimé. Mais un tel régime aurait pu aussi se placer après les deux verbes : « ensi me voelentcil de là dedens rendre

troisième personne. Nous conserverions donc la construction suivante : « et que il /<.• li feroit mult volentiers 1" 26 \).

« la c/te'(§82), » de même qu'il pouvait indifféremment les séparer ou les précéder : « qui voloit l'ost depecier (§ 81 et 95); qui l'ost votaient depecier (§ 85 ). » Toutefois les règles de la construction moderne devaient être habituellement suivies quand le premier des verbes accouplés était un impératif; dans ce cas le régime aurait passé au second rang (venez les querre), mais il aurait pu prendre le premier devant un second impératif, comme dans le vers de Boileau :

Polissez-/? sans cesse et le repolissez.

Verbes composés. Presque toutes les particules qui entrent aujourd'hui dans la composition des verbes font corps avec eux et ne peuvent s'en détacher. Cependant l'usage autorise encore à dire : « Il s'en est « allé, il s'en est venu, allez-vous-e/z, venez- vous-ew. » Mais nous ne dirions plus : « et en lairoient l'ost aler (§ 1 13); il s'en comencierent à « venir (§ 462). » La soudure de cette particule en, qui est devenue définitive dans nos verbes emmener, emporter, enfuir, ne l'était pas au temps de Ville-Hardouin : « s'il nos en vuelent mener (§ 60); ce que il en porent « mener (§ 109); ce que il en pot porter(§ i82);ete/i fu portez en litière « (§ 396); et après lui s'enfui qui fuir en pot (§ 246); s'en ère fuiz « ( § 182); s'en fust fuiz ( § 248 ) . ■» L'usage moderne ne nous permettrait ni de placer la même particule après un prétérit, « et torna s'en li marchis « arrière (§ 287), » ni découper en deux le mot bienvenu, « et l'empereres « respondi que £/en fust il venuz(§ 270). » Je dois noter aussi la combinaison du verbe être avec la particule par qui s'ajoutait autrefois à bien des mots pour en augmenter la force : « mult parère de grant cuer (§ 67). » La particule re, qui ne se combine plus aujourd'hui avec le verbe avoir qu'à l'infinitif, se combinait aussi avec d'autres temps de ce verbe (ravoit, ravoient, rot, rorent). Elle se joignait aussi au verbe être pour former r estoit, refit, refurent, et avec plusieurs verbes, dont quelques-uns forment encore aujourd'hui les mêmes combinaisons. Cette particule conservait une certaine mobilité, puisque l'on pouvait dire « rot assemblées ses gens « (§ 45 1), » au lieu de « ot rassemblées ses gens. » Ce qu'il faut noter surtout, c'est qu'elle exprimait souvent une idée de réciprocité : « et l'en « chaïrent as piez mult plorant, et il lor rechiet as piez (§43 ) ; li Grieu « alerent encontre lor amis, et li pèlerin râlèrent encontre les lor (§ 207); « il cuiderent que cil fuissient Grieu. et cil recuiderent altressi d'aus « (§ 383). » Ces verbes rechiet, raierait, recuiderent, au lieu de signi-

fier (a pour la seconde fois il tombe, ils allèrent, ils pensèrent, » signifient « réciproquement il tombe, » etc. Par conséquent lorsque, après les mots « la cité de Visoi qui mult ère fors et bien garnie de Griex, » on trouve « la cité de Naples qui mult restoit bien garnie de Griex (§ 390) , » il faut traduire restoit par était aussi, et ne pas prendre pour l'imparfait de notre verbe rester l'imparfait estoit combiné avec la particule re. Enfin il y a des cas où cette particule semble purement explétive , en sorte qu'il est difficile de traduire « lors revint une novelle en l'ost (§ io3) , » autrement que s'il y avait « lors vint une novelle en l'ost. »

Temps des verbes. Il y a dans Ville-Hardouin plusieurs passages qui prouvent qu'il n'existait pas de distinction bien nette entre l'imparfait et le prétérit défini : « Cil Grieus avoit à non Morchuflex (§ 221 ); un chastel « qui ot a nom Cristople (§ 280) ; li chevetaines qui ère apelez Reniers

I de Mons (§3oo): et fu apelez Beghes de Fransures (§ 292); à celé fois « ne furent mie venu tuit li baron, car encore n'ere mie venuz li mar- « chis de Monferrat (§ 79). » Les prétérits ot, fit et furent seraient nécessairement remplacés aujourd'hui par des imparfaits, qu'on pouvait employer aussi du temps de Ville-Hardouin, mais sans qu'on fût obligé de le faire. Dans le dernier exemple, il n'est pas rigoureusement exact de dire que le prétérit défini furent alterne avec l'imparfait ère; il s'agit en réalité du prétérit antérieur furent venu et du plus-que-parfait ère veitu^.

II y a encore d'autres exemples du prétérit antérieur employé au lieu de notre plus-que-parfait : «. Les noveles li furent venues (§ 289); une mé- <n saventure lor fu avenue (§ 290). >■ Quant au prétérit fu mor$, il se présente tantôt avec le sens passif de fut tué (§ 160), tantôt avec le sens neutre de mourut (§ 290); on peut voir aussi au paragraphe 476 le prétérit antérieur de mourir , employé avec le sens actif au lieu de notre plus-que-parfait, « et li orent mor% (et lui avaient tué) de ses hommes « assez. » Ce qui est surtout fréquent, c'est l'imparfait du subjonctif employé avec la valeur du plus-que-parfait, c'est-à-dire avec la valeur du temps latin d'où il dérive : « De cest eschange se soffrissent mult bien li « perelin se Diex volsist (§ 46); là veissie\ mainte lerme plorer (§ 371). » Cela n'empêchait pas de se servir aussi de l'imparfait du subjonctif avec son acception moderne : « Ne n'orent nul pooir que plus assemblassent « en l'ost (§ 34). »

Comme l'influence du latin était encore puissante au commencement du treizième siècle et que la conjugaison latine ne possédait pas tous les temps passés que l'emploi des verbes auxiliaires a permis de former dans

la nôtre, il en résultait naturellement que l'on confondait quelquefois des nuances qu'on n'avait pas encore appris à discerner bien exactement. Mais ce n'est pas là ce qui peut expliquer que dans une même phrase on employât tour à tour le présent de l'indicatif et le prétérit défini, c'est-à-dire deux temps dont la différence est trop grande pour n'être pas saisie : « Nostre « gent vienent de totes parz, et les mistrent enz mult laidement (§ 161 ); « et vont devant la vile, et nus de la cité n'issi fors encontre als (§ i63); « si se tînt chascuns à honi , et vont à la terre tuit (§ 1 74) ; et quant li em- « pereres Alexis vit que il furent ensi entré dedenz la vile, si comence ses « gens à envoier... (§ 176). » On se permettrait aujourd'hui de passer du prétérit au présent dans le cours d'un récit, mais on ne le ferait pas dans une même phrase et sans motif apparent.

Modes des verbes. Les règles pour l'emploi de l'indicatif et du subjonctif différaient quelquefois de celles que nous suivons aujourd'hui. Il était rare, mais non sans exemple, qu'on employât le premier mode au lieu du second : « Nos ne somes mie tent de gent que par nos passages « paier poons les lor attendre (§ 5oJ; trosque adonc que Diex les nos « laira conquerre ensemble (§ 63); se vos cuidiez que mielz sera " (§ 9->)- " C'est par exception aussi que, dans la première partie de la phrase suivante, deux conditionnels remplacent des imparfaits du subjonctif, qui auraient pu y être préférés comme dans la seconde : « Ensi « fu la fins de lor conseil : que li dus de Venise s'en riroit en l'ost et « conforterait sa gent; et que chascuns fust armez de ses armes et se « tcnist coi 'en sa héberge et en son paveillon (§ 365). » Ce n'était pas non plus l'usage le plus général de mettre l'indicatif après sembler et faire semblant : « il lor sembla que il navoient (§ 1 1 ); et fist grant semblant que « lui pesoit (§ 223). » Joinville en pareil cas a dit au contraire : « il li « sembloit que toute sa chambre fust pleinne de Sarrazins. » Ce qui est très fréquent dans Ville-Hardouin, et en même temps conforme aux règles de notre ancienne langue, c'est de mettre le subjonctif après le verbe cnidcr (penser), alors même que ce verbe n'est pas accompagné d'une négation : « Lors cuiderent il bien que li os fust faillie et de- « peçast (§61); lors cuiderent il bien que tote la conqueste que il avoient « faite fust perdue (§ 282); et cuiderent que jamais li Franc n'aussent « force (§ 3gq); et cuiderent bien que li remananz fust toz perdus « (§ 368); il cuidoient que ce fussent li Grieu (§ 370). » Il faut surtout remarquer les deux derniers exemples, où les subjonctifs fust et fussent s'appliquent, non à un fait à venir et incertain (comme dans les exemples

précédents), mais à un fait accompli, en sorte que la grammaire moderne obligerait d'y substituer des imparfaits de l'indicatif. Elle préférerait d'autres tournures à celles où Ville-Hardouin, en obéissant à son insu au génie de la langue latine, a pu faire entrer les subjonctifs suivants : « Ne jà, par pooir que nos aions, recovrée ne sera (§63); je ne « voi pas comment elle puisse estre ferme (§ 189); et plus ot arses « maisons qu'il nait es trois plus granz citez del roialme de France « (§ 247). » C'était également l'influence persistante du latin qui amenait souvent à supprimer la conjonction que devant le subjonctif : « Por Deu « si mette chascuns de son avoir (§ 59); mais soit chascuns confés et « commeniez (§ 429); mais (liassent en la terre de Surie (§ 97); et se « il le voloit faire preissent le, et s'il nel voloit faire desfiassent le « (§ 210). »

Emplois divers de l'infinitif. L'infinitif pris substantivement ne peut plus aujourd'hui avoir de régime direct : on dit bien le boire, le manger, on ne dirait pas le boire son vin, le manger son pain. Il en était tout autrement au temps de Joinville, qui a donné des régimes directs à plusieurs de ces infinitifs : « à l'esmouvoir l'ost; au tourner que je « fiz ma teste-, au penre congié que il fesoit à aus. » A défaut de régimes directs que je n'ai pas notés dans Ville-Hardouin, je puis citer différents passages où des infinitifs pris substantivement se combinent soit avec un régime indirect, « li alers de Andrenople (§ 478), » soit avec un adverbe, « à Ven\ mètre (§ 168), par son bien faire (332), ■» soit avec un adjectif, « sanz nul recovrer (§ 3-i). » Contrairement à l'usage actuel on pouvait faire suivre la préposition en de l'infinitif : « Cil qui tel murtre « faisoit, n'avoit droit en terre tenir (§ 224). » Quoique nous mettions quelquefois l'infinitif après la préposition par, nous ne pourrions pas dire : « Nos ne somes mie tant de gent que par nos passages paier, « poons, etc. (§ 59); » nous serions obligés de mettre en paiant nos passages. Maison pouvait aussi, après la préposition par, mettre autre chose que l'infinitif; et de même que l'on trouve dans Joinville par la pais faisant , au lieu de par la pais faire, il n'est pas douteux que Ville- Hardouin aurait pu dire par nos passages paiant , au lieu de par nos passages paier. Je puis citer un passage équivalent de Henri de Valenciennes : « par treuage donnant (§ 579). » Or ces mots faisant et donnant ne sont pas des participes présents; ils n'en ont que l'apparence : ils dérivent d'un participe latin qui a la forme du gérondif, celui qui est appelé dans le rudiment participe en dus, da, dum. En effet, de même

que nos gérondifs français, en faisant, en donnant, répondent aux gérondifs latins in faciendo , in donando , et non aux participes présents in faciente , in douante , de même dans les locutions citées plus haut les mots faisant et donnant répondent aux participes passifs faciendam et donandum des locutions latines : « per pacem faciendam, pcr tributum « donandum. » C'est un de ces participes que Joinville combine avec le verbe faire quand, au lieu défirent ou fit entendre, il dit : « firent « entendant, fist entendant. » J'en trouve la preuve dans un passage de Henri de Valenciennes où ce même participe est précédé de la préposition à : « on me fait à entendant (§ 547), » ce qui représente évidemment les mots latins ad intendendum. Quand on rapproche de cette locution celle de faire à savoir dont les exemples sont si fréquents, et dont Ville-Hardouin s'est servi (§ 175), on y voit un nouvel exemple de l'emploi simultané dans notre ancienne langue de l'infinitif et des participes qui tiraient leur désinence ant des participes latins en dus, da , dum. Nos mots ordinand , révérend (devant être ordonné, devant être révéré), sont au nombre de ces participes; tel est aussi le mot créant (devant être cru ) par lequel Ville-Hardouin désigne un messager digne de foi (§ 299 i. Les infinitifs qui peuvent être considérés comme représentant les participes latins dont je viens de parler, sont tous précédés d'une préposition (telle que à, de, par) qui les régit, par exemple à la ville prendre (§ 396) , locution qui s'exprimerait en latin par ad villam prehcndendam, et que nous exprimerions aujourd'hui par à prendre la ville, en nous contentant de changer l'ordre des mots. Mais il arrivait souvent que la préposition se soudait avec l'article , en sorte que pour ramener les locutions de Ville-Hardouin à nos locutions modernes, il faut commencer par isoler la préposition qui régit le verbe de l'article qui est l'annexe du substantif. Ainsi les passages suivants, « as lances « baissier(§ 157) , al bore prendre (§ 392) , pensons del remanant garir « (§ 36q) , si pristrent conseil del Dimot secoure (§ 426), » ne pourraient être ramenés à notre construction moderne que par la décomposition des mots as, al , del, en à les, à le, de le. Ce serait en isolant les prépositions et les articles que nous dirions : ci à baisser /«lances, à « prendre le bourg, de garantir le reste, de secourir le Dimot. »

Ellipses. La plus simple des ellipses, comme la plus fréquente, consiste à supprimer le pronom qui sert de sujet au verbe. Nous ne le faisons qu'à l'impératif; mais Ville-Hardouin le faisait parfois à l'indicatif et au subjonctif : « Ne sai par cui conseil (§ 277); et si fu mult liez de

« sa venue (§ 35); la moitié en aurons (§ 23); seignor, acompaignié « estes à la meilor gent dou monde (§ 65) ; demoressiez trosque al marc « (§ 195). » La même ellipse avait lieu pour le pronom il des verbes impersonnels : « mais ne plot à Dieu (§ 384) ; poi i ot des rues (§ 88) ; mult « i ot genz navrez et morz (§ 88 ) ; là ot parlé en maint endroit (§ 95 ); « une aventure dont mult pesa à cels de l'ost (§ 109J. » Lorsque deux membres de phrases séparés par la conjonction et exprimaient deux idées corrélatives, Ville-Hardouin pouvait, comme nous le faisons aujourd'hui, sous-entendre dans le second membre un verbe déjà énoncé dans le premier, quoique ce verbe ne fût pas au même nombre ou à la même personne : « Si en prendromes la moitié et vos l'autre (§ 86); ensi fu la convenance « faite et les chartes baillies ( § 99); mult le tindrent bien li troi et li « quarz malvaisement (§ 106). » Dans la locution /aire que saiges, il y a une double ellipse qui porte d'abord sur le pronom ce, antécédent du relatif que, ensuite sur le verbe /ait dont saiges est le sujet : « si fait « ce que saiges/<7*ï qui se tient devers le mielx (§23i). » Notre locution « à qui mieux mieux » est elliptique; on l'employait déjà du temps de Ville-Hardouin, mais sans la préposition à : « et il comencent à saillir « des galies, qui ainz ainz, qui mielz mielz (§ 243). »

Il y a deux espèces d'ellipse employées par Ville-Hardouin comme par Joinville, qui semblent exiger des compléments analogues à ceux que j'ajoute en italiques. Voici la première : « Onques uns n'en eschapa « dont il s'en /allât qu'il ne fussent ou mort ou pris (§ 23 1 ) ; de toz « les six vins chevaliers n'en eschamperent mie plus de dix dont il s'en « /allût que tuit ne fussent mort ou pris (§409). » Nous aimerions

« mieux dire aujourd'hui : « il n'y en eut pas un il n'y en eut pas

dix qui ne.... » C'est aussi la tournure que Ville-Hardouin emploie « ailleurs : « il n'en i ot mie cinq qui ne fuisent navré (464). » La seconde espèce d'ellipse n'est pas moins fréquente : « Encore est-il mielx « que nos metons toz nos avoirs ci que ne seroit ce que nos perdis- « siens ce que nos i avons mis (§ 59); mielx voluns nos tôt nostre avoir « mètre et aler povre en l'ost que nous ne voudrions ce que elle se de- « partist ne faillist (§ 60). » Il faut suppléer il s'en /al lut dans la locution suivante : « et il s'en/allut par poi que l'os ne fu tote perdue (§ 89); « si que il s'en/allut por poi que li uns ne néoit l'autre (§ 41 5). » Ville-Hardouin supprimait aussi quelquefois après l'impératif sachiez un complément que nous exprimerions par le ou par que : « et sachiez « le (ou que) nos ne venimes mie por vos mal faire (§ 146); sachiez le,

5l8 ÉCLAIRCISSEMENTS.

0 se vos me laissiez, li Gré me héent por vos (§ 195); et sachiez vos de «. voir que je n'irai mie avec vos (§ 277). » Dans d'autres cas au contraire il répète surabondamment que : « Et sachiez que en celé ost où « l'empereres ala que tuit Grieu vindrent à lui (§ 202); et chaï de si « hait que quant il vint à terre que il m toz esmiez 1 § 3o-). » L'emploi de notre conjonction sinon entraînait comme aujourd'hui une ellipse, et de plus la séparation des deux éléments dont elle se compose : « on n'i puet « passer se par un pont de pierre non (§ i63); ne pooient dormir ne a mengier s'arme non (§ 168). »

Observations diverses. Il serait trop long de signaler tout ce qui diffère de notre langue moderne dans la langue de Ville-Hardouin; j'en citerai pourtant quelques exemples. Un verbe pouvait se mettre au pluriel quand il avait pour sujet un nom collectif : « Il voloit que la gen^ la « veissent (§ 68). » Un pronom masculin pouvait se rapporter à un substantif féminin exprimant une collection d'hommes : « Les batailles se

1 comencent à rengier si com il dévoient (§ 07). » Un verbe pouvait être qualifié par deux adverbes qu'aucune conjonction ne séparait : « Cle- « rement fu seu prochainement (§ 224). » Le mot en\ signifiant dedans pouvait précéder les articles contractes el et es, bien qu'ils contiennent la préposition en; on disait donc : « en\ el port (§ 47) ; en^ es paveillons « (§ 33 r); » ce qui doit se traduire littéralement « dedans en le port, « dedans en les paveillons ■ . » Voici d'autres exemples où je rétablis entre parenthèses la locution que nous devrions préférer aujourd'hui : « et distrent que ausi (autant) feraient il d'Andrenople (§ 422); il en « ferait autretel com (autant que) il avoit fait des autres (§ 424); il ses « cors (lui de sa personne) ira (§93); et li Grifon orent mis de (des) « Danois à totes les haches à la porte (§ 1 85) ; il perdi mult del (de-) sanc « (§ 499); qui plus l'avoit des (que les) autres servi (§ 209); celé colone « dont (d'où) - il chaï aval (§ 3o8) ; cil qui à la lor (à leur) partie se te- « noient (§ 84); lequel (ce) que il voldroient des trois (§ 393); mandent « à vos que vos à lor (à eux ou leur) commandoiz vostre comandement « (§ 106) ; et l'endemain ala parler à l'empereor et lui (le) veoir (§ 275); « se Johanis venoit mais (encore, § 356); totes les genz parmi (parla)

1 Cicéron employait la môme locution quand il disait <■ intus in mundo, intus in corpore. » S D'où est le sens primitif de notre mot dont, qui renferme deux éle'ments iJe ont ou d'ont répondant au latin de unde). La soudure était faite au temps de Ville-Hardouin, et dont s'employait à la fois avec le sens primitif d'où idontilchafi et avec le sens moderne duquel, desquels: le Dimot dont il ère saisiz (Z 299); c''-«- dont Pierres de Braiecuel et Paiens d'Orliens erent <. clievetaine I § 3 m

LANGUE ET GRAMMAIRE DE VILLE-HARDOUIN. 5 ig

« où il passa (§ 272); cil prodom aust si (très) grant ochoison de reniait noir (§ 67); si (tellement) que uns venz les mena el port (§ 377). »

Il n*est pas sans intérêt de faire remarquer que Ville-Hardouin , après un comparatif d'inégalité, exprimait le mot ne quand la proposition principale était affirmative, et le supprimait quand elle était négative; en d'autres termes, il observait très exactement une distinction fort délicate du grammairien Beauzée. Il disait donc, d'une part, « cil de la vile les « dotèrent mains que il ne tirent premiers ( § 241 ) ', « et de l'autre, « on- « ques sur mer ne s'aidèrent genz mielz que li Venisien firent (§218). » J'aurais dû suivre son exemple dans ma traduction, mais j'avoue que j'ai eu le tort d'y introduire la négation ne, parce que je ne connaissais pas la règle de Beauzée; et je dois dire à ma décharge que de bons écrivains l'ont ignorée comme moi.

On ne manque pas non plus d'autorités pour faire suivre avant que de la négation ne; mais les meilleurs écrivains du dix-septième siècle n'emploient pas de négation en pareil cas. Tel était aussi l'usage de Ville-Hardouin : « ainz que li estors partinast (§ 168); ançois que l'empereres « partist (§ 269) ; devant ce que la granz messe commançast (§ 64). » Il se conformait en cela au latin où la conjonction avant que n'était suivie d'aucune négation ; il s'y conformait aussi en mettant ne après les verbes qui expriment l'idée de défense ou de crainte, quoique la proposition subordonnée à ces verbes soit réellement affirmative. Il disait donc, comme on le fait aujourd'hui sous l'influence du latin : « Je vos deffent « que vos ne assailliez ceste cité (§83); si dota (craignit) que il ne le « rendissent à Johannisse (§ 400 -. » Mais il ne se conformait ni à l'usage du latin ni à celui du français moderne quand il remplaçait et par ne (avec l'acception de ni3) dans les phrases suivantes : « Se vos iestes « povre ne diseteus (§ 143 ) ; mult se merveille por quoi ne à quoi vos « iestes venu (§ 143) ; ainz pristrent lor avoirs que il en porent traire « del feu ne eschamper (§ 2o5); ne plus n'en pooient avoir (§ 99). »

Dialecte. La langue de Ville-Hardouin constitue-t-elle un dialecte relativement à celle de l'Ile-de-France? Pour résoudre cette question, il faudrait connaître ces deux langues dans leurs moindres détails. Je me conten-

1 On trouvera des exemples analogues dans les paragraphes 242. 247, 33o et 35i.

2 Pour s'assurer que la négation ne n'empêche pas de telles propositions d'être affirmatives, il suffit d'en modifier la tournure en disant : « Je vous défends d'assaillir cette cité , — il craignit <■ d'être livré à Johannis. >»

3 Le non et le ne des Latins sont représentés par ne dans le français moderne, et leur née par ni ; mais le ne de Ville-Hardouin réunissait les trois acceptions.

terai de dire que jusqu'à présent je n'ai pas eu occasion d'y observer de différence caractéristique. C'est un simple fait que j'énonce , et non un jugement que j'entende porter, même à titre provisoire.

Bien que la langue de Henri de Valenciennes fût soumise aux mêmes règles que celle de Villc-Hardouin, elle en diffère néanmoins par un certain nombre de traits tout à fait caractéristiques. Pour éviter d'inutiles redites sur la déclinaison et la conjugaison, je me bornerai à signaler ce qui distingue essentiellement ces deux dialectes. Mais avant tout je dois expliquer en quoi consistent les corrections que j'ai introduites dans le texte de Henri de Valenciennes.

En étudiant l'orthographe du manuscrit D (n° i22o3 du fonds français) , qui est incontestablement plus ancien et plus correct que les trois autres, je me suis assuré que le copiste n'avait pas été conséquent avec lui-même, et que des mots tout à fait usuels, tels que l'article féminin et la conjonction que, n'y étaient pas toujours écrits de la même manière. Ainsi les substantifs féminins feme et desraisons , employés au sujet singulier, sont précédés, l'un de l'article la (§ 502), l'autre de l'article li (§ 586). Les substantifs larghece et desconfiture, employés au régime, sont précédés, l'un de l'article la (§ 5o2), l'autre de l'article le (§ 5oi). Enfin dans une seule et même ligne (§ 5o2) notre conjonction que est écrite alternativement que et ke (que quant Nostre Sires voit ke). En poursuivant cet examen, j'avais reconnu que ces variations se reproduisaient dans toute l'étendue de ce manuscrit , et que le copiste, en s'acquittant de sa tâche, n'avait pas cessé d'obéir à deux influences contraires, dont l'une l'entraînait à s'écarter de l'orthographe qui nous est la plus familière pour l'article féminin et la conjonction que, tandis que l'autre le ramenait fréquemment à l'orthographe qu'il venait d'abandonner.

Après avoir comparé le manuscrit D avec lui-même, je l'ai comparé successivement avec le manuscrite (n° 12204 du fonds français), avec le manuscrit E ( n° 24210) et avec le manuscrit F(n° i5ioo). J'ai acquis alors la certitude que dans ce dernier manuscrit tout est conforme à l'orthographe ordinaire, mais que dans les deux autres il existe de nombreuses variations qui sont analogues à celles du manuscrit D. J'ai cons-

taté en même temps que ces variations, en ce qui concerne l'article la et la conjonction que , ne se produisent pas toujours au même endroit dans les trois manuscrits, et que l'orthographe ordinaire pouvait être abandonnée dans l'un tout en étant observée dans les deux autres. De là résultait cette conséquence que s'il y avait quelque motif qui obligeât à considérer ces exceptions à l'orthographe ordinaire comme dérivant du texte original, il fallait introduire dans le texte du manuscrit D toutes les variantes de cette nature que fournissaient les deux autres manuscrits. Si au contraire il fallait voir dans ces exceptions des fautes qui eussent été introduites par les copistes, on devait s'attacher à les faire disparaître.

Entre ces deux alternatives le choix ne pouvait être douteux. Puisque l'auteur par son surnom même appartient à la province de Hainaut, puisque d'ailleurs il parle de cette province (§ 5o6^ et de la ville de Valenciennes (§ 676) de manière à justifier cette présomption, les exceptions dont je parlais tout à l'heure ne sont pas des fautes, mais des leçons parfaitement régulières qui caractérisent le dialecte du nord de la France. Je ne devais donc pas songer à faire disparaître de telles leçons, mais à les rétablir partout où elles avaient pu exister dans le texte original.

Quelques personnes penseront que j'aurais dû me contenter de faire entrer dans le texte D celles de ces leçons qui pouvaient m'étre fournies par les deux autres manuscrits. Si je ne me suis pas arrêté à ce moven terme, c'est parce que c'eût été un remède bien incomplet; car tout en augmentant le nombre des variantes conformes au dialecte de l'auteur, j'en aurais laissé subsister un grand nombre qui lui sont évidemment étrangères. Le manuscrit D, qui est le plus ancien de tous , ne peut remonter, selon l'opinion la plus favorable, qu'au milieu du treizième siècle. Or il n'est pas douteux que la langue de l'Ile-de-France exerçait dès lors une grande influence , et que les copistes de manuscrits étaient, plus que d'autres, exposés à la subir. Occupés à transcrire des ouvrages en vers ou en prose, qui n'étaient pas du dialecte de leur province, ils ne pouvaient pas s'empêcher de mêler à leur orthographe locale quelques habitudes empruntées à cette langue centrale, qui, étant en contact avec chacun des dialectes provinciaux, tendait sans cesse à se les assimiler. Les provinces d'ailleurs envoyaient à l'université de Paris des étudiants qui revenaient, au bout de quelques années, capables de parler plus ou moins bien le langage de la capitale, et d'écrire l'orthographe qu'ils y avaient étudiée. Delà, dans la plupart des manuscrits, un mélange d'éléments contradictoires qui ne représentent exactement aucun dialecte,

VILLE-HARDOUIN, III. — '~>(î

mais qui sont un compromis entre les habitudes du copiste et le texte original.

Tels sont les motifs qui m'ont décidé à chercher dans un recueil de chartes appartenant au nord de la France les règles que je devais appliquer à la correction du texte de Henri de Valenciennes. On m'objectera peut-être que la ville d'Aire en Artois n'est pas du Hainaut, et qu'on pouvait y parler un dialecte qui ne fût pas celui de Valenciennes. Je répondrai d'abord que, de l'avis des critiques les plus compétents, le dialecte picard ou flamand s'étendait bien au delà des limites de la Picardie et de la Flandre française; car on en retrouve les caractères principaux jusque dans le nord de la Normandie. J'ajouterai que je n'ai rien emprunté aux chartes d'Aire qui ne fût dans les manuscrits eux-mêmes. Ainsi, pour me borner à ce qui concerne l'article féminin et la conjonction que, j'ai retrouvé dans les chartes d'Aire ces mots écrits comme dans certains passages des manuscrits de Henri de Valenciennes, et j'en ai conclu qu'en me modelant sur ces chartes pour ce détail orthographique, je ne risquais pas d'introduire un seul élément qui fût étranger au dialecte de l'auteur. J'ai opéré de même pour le reste, commençant par constater qu'il y avait identité entre le système orthographique des chartes et certaines leçons des manuscrits, pour être sûr de n'opérer aucune correction qui ne fût justifiée par l'analogie la plus rigoureuse. Il me reste maintenant à indiquer avec précision les changements à l'aide desquels j'ai essayé de rétablir dans le texte de Henri de Valenciennes une orthographe plus exacte et plus uniforme.

Comme ce sont les chartes d'Aire qui m'ont servi de règle pour modifier le texte du manuscrit D, il est naturel que j'expose ici en quoi le système orthographique de ces actes diffère de celui qui règne dans le texte de Ville-Hardouin '.

Un des caractères distinctifs de la langue des chartes d'Aire, c'est que l'article féminin singulier fait au sujet li comme le masculin. Dans les chartes de Joinville on trouve quelques rares exemples de li au lieu de la; dans les chartes d'Aire, la ne paraît pas, même à titre d'exception, et li s'y présente trente-trois fois; un copiste y a substitué trois fois, par erreur, la forme le, ce qui donne en tout trente-six passages où l'article

i J'ai publié dans le tome XXXI de la Bibliothèque de l'École des chartes le texte de ces actes, et dans le tome XXXII les observations grammaticales dont je vais reproduire ici la partie essentielle. Depuis lors, mon travail a été inséré dans la 2" partie du tome XXV1I1 de? Me'moires de l'Académie des Inscriptions.

féminin singulier est employé au sujet sans que la forme la se produise une seule fois. Elle ne se rencontre pas davantage au régime ; car on ne doit pas tenir compte d'une erreur commise dans un passage où la se trouve combiné avec le relatif quele. Partout ailleurs le est la forme constante de l'article féminin singulier employé au régime : j'en ai noté deux cent quatre-vingt-un exemples. Ce double résultat prouve que j'étais autorisé à rétablir dans le texte de Henri de Valenciennes ces deux formes de l'article féminin singulier.

Quoique la forme le soit commune à l'article masculin et au féminin, il existe cependant entre l'un et l'autre deux différences; la première, c'est que le, article féminin, pouvait ne pas s'élider devant une voyelle, quoique les cas d'élision fussent beaucoup plus fréquents que les cas contraires; la seconde, c'est qu'il ne se contracte pas avec les prépositions de, à et en. Puisque l'article féminin le ne se contractait pas avec les prépositions de, à et en, on en peut conclure qu'il avait un son moins sourd que l'article masculin le, qui s'effaçait plus ou moins dans les formes contractes du, del, au , el et ou. Au pluriel, l'article féminin rentrait dans la règle ordinaire.

J'ai noté dans les chartes d'Aire quatorze exemples du pronom personnel je, et quarante-cinq de la forme JOM, qui est également fréquente dans le manuscrit D : l'équivalent ju se présente une seule fois dans les chartes de Joinville. Je n'ai pas observé que Ye de je s'élidàt devant une voyelle dans les chartes d'Aire; j'ai même remarqué que dans les cas où cette élision aurait pu se faire, la forme joit s'employait plutôt que l'autre. D'où l'on peut conclure que le son du pronom personnel était assez sensible. Je crois encore, sans pouvoir l'affirmer, qu'on préférait la forme jou quand il v avait lieu d'appuyer davantage sur la prononciation. Ainsi jou se rencontre dix-sept fois devant des noms de personnes qui sont parties principales dans les actes, « jou Jehans, jou Bauduins, jou Bea- « tris, » etc., tandis que je n'est employé que quatre fois dans des cas analogues. J'ai rencontré une fois « je et mes oirs » ou, comme nous dirions aujourd'hui, « moi et mon héritier; » mais, à côté de cet exemple unique, j'ai noté seize fois jou au lieu de je dans des phrases où nous mettrions plutôt moi, afin d'attirer davantage l'attention sur le pronom. C'est seulement lorsque le pronom est immédiatement réuni au verbe dont il est sujet qu'on emploie indifféremment je ou jou dans les chartes d'Aire.

Au régime , le pronom de la première personne se présente sous deux

formes, me et mi. Comme dans la langue actuelle, me est un régime tantôt direct, tantôt indirect, toujours placé avant le verbe. J'ai noté seize fois mi sans rencontrer une seule fois moi , tandis que moi se présente à l'exclusion de mi dans le manuscrit D et dans les autres. Je me suis donc abstenu d'y introduire la forme mi; au pluriel j'ai laissé subsister l'emploi alternatif de nos et de nous, qui sont de véritables équivalents. J'avertis toutefois que dans les chartes la forme nous est employée à l'exclusion de l'autre.

Je n'ai pas non plus introduit dans le texte de Henri de Valenciennes les régimes men et sert, bien que les chartes les emploient plus souvent que les régimes ordinaires mon et son. Il était plus sûr d'en agir ainsi, parce que le manuscrit emploie exclusivement mon et son, formes dont la régularité est suffisamment prouvée par ces chartes. Je n'ai point hésité au contraire à remplacer partout ma, ta, sa, parwze, te, se. Ici l'usage des chartes est constant , et il est attesté par près de soixante exemples pour les pronoms me et se (te n'y paraissant pas). En outre notre pronom personnel la, au régime , y est écrit le, en sorte que le remplacement de l'a par l'edans l'article féminin le, dans le pronom personnel le, et dans les pronoms possessifs me et se a été évidemment réglé par une seule et même loi. Or si les exemples de cette orthographe manquent dans le manuscrit D pour les pronoms se et te, on en trouve, comme on l'a déjà vu, pour l'article le et de plus pour le pronom personnel le, ainsi que pour le pronom possessif me. Rétablir pour tous ces mots l'uniformité d'orthographe, c'était donc suivre les indications les plus certaines que puisse fournir l'analogie grammaticale.

Dans les chartes d'Aire, c'est la forme féminine quele qui domine, tandis que c'est la forme masculine tel qui est seule employée au régime féminin : j'ai vérifié que les manuscrits fournissaient sur ces deux mots des indications à peu près semblables; j'ai donc préféré pour le premier la forme féminine, et pour le second la forme masculine. La forme tuit , qui est le sujet pluriel masculin du pronom tout dans Ville-Hardouin comme dans Joinville, ne paraît pas dans les chartes d'Aire : elle y est remplacée par la forme tout , qui se retrouve également dans les manuscrits C, D et E; c'est un rapport de plus entre la langue des chartes d'Aire et celle de ces manuscrits.

J'ai noté aussi dans la conjugaison plus d'un point de ressemblance, notamment la terminaison iemes, qui remplace fréquemment la terminaison iens à la première personne du pluriel de l'imparfait et du con-

ditionnel. De part et d'autre IV se redouble quelquefois au futur du verbe être [serrunt dans les chartes, serra dans Henri de Valenciennes); l'ede certains infinitifs latins de la seconde et de la troisième conjugaison ne disparait pas toujours au futur et au conditionnel {viverai au lieu de vivrai, renderiemes au lieu de rendriemes dans les chartes; deveront au lieu de devront, renderoient au lieu de rendroient dans Henri de Valenciennes). Le subjonctif/Te/zne est remplacé dans les deux textes par prenge. Mais je n'insiste pas sur ces détails, dont plusieurs se retrouvent dans des textes qui n'appartiennent pas au dialecte picard : je me contente de dire que je n'ai pas eu à modifier la conjugaison telle qu'elle se présente dans le manuscrit D, parce qu'elle est généralement d'accord avec celle des chartes d'Aire. J'arrive maintenant à d'autres formes orthographiques qui n'affectent pas les désinences de la déclinaison et de la conjugaison.

Je signalerai d'abord l'emploi de la lettre k, non seulement dans notre conjonction que, mais encore dans les pronoms relatifs que et qui. Comme j'ai trouvé une seule fois dans les chartes qui au lieu de ki et qu'cle au lieu de k'ele, comme d'ailleurs ces mêmes mots sont écrits plus d'une fois par un A" dans les manuscrits C, D et E, je n'ai point hésité à rétablir sur ce point dans le texte de Henri de Valenciennes une orthographe que justifiaient de si nombreux exemples. Il ne faut pas considérer comme des exceptions deux passages des chartes où on lit c'on pour qu'on; car on n'y trouve pas un seul exemple de la combinaison du k avec l'o, et l'usage le plus ordinaire était aussi de ne pas le combiner avec l'a et l'a ; en d'autres termes, le k se combinait de préférence avec les voyelles e et i devant lesquelles le c devient une sifflante. J'ai donc laissé subsister dans Henri de Valenciennes la leçon c'on (§ 58o) et d'autres semblables, sans cependant rien changer aux passages où le k paraît devant un a ( § 5 1 8 et 53o).

La combinaison du k avec l'e et 1'/, tout en étant constante pour les mots ke et ki, subit pour d'autres mots dans les chartes un certain nombre d'exceptions. Les lettres étymologiques qu y sont toujours préférées pour aquerre, requeste, aquis, requis, requier, requist, requisist, quinze, quinsainne, et dans les nombreux exemples du pronom relatif quel combiné avec l'article. Je me suis donc abstenu de rien changer à l'orthographe du manuscrit partout où j'y ai rencontré des mots semblables ou analogues. Quant aux syllabes muettes que et ques, elles s'y présentent sous deux formes différentes dans des mots tels que Paskes et

Pasques, quankes et quanques, avoekes et avoeques : il n'y avait donc pas de règle absolue, mais l'usage le plus général était l'emploi du A-.

Par la même raison qu'on pouvait écrire c'on au lieu de qu'on, l'on écrivait aussi coi au lieu de quoi; mais en pareil cas l'orthographe seule était changée, et la prononciation restait sans doute la même. Il ne devait pas en être ainsi quand on remplaçait ch par c dans des mots tels que capclain, cascun. Cette permutation de lettres qui est très fréquente dans les chartes, était sans aucun doute un des caractères du dialecte picard; je l'ai donc généralisée dans le texte de Henri de Valenciennes, comme j'y étais autorisé par de nombreuses leçons des manuscrits C, D et E, parmi lesquelles je citerai ces mêmes mots capelain et cascun, puis cans pour champs (§ 519), cantoient, coisis, etc.

La permutation du c avec ch avait lieu aussi devant les voyelles eet i : on trouve par exemple dans le manuscrit D sace et cierement au lieu de sache et chierement. Je suis porté à croire que dans ce cas le c avait l'articulation du ch; mais ce qui n'est pas douteux, c'est que ces variantes orthographiques (qu'elles fussent ou non sans influence sur la prononciation) étaient un des caractères du dialecte picard, et que les manuscrits s'accordent avec les chartes pour en fournir des exemples. Il en est de même d'une autre permutation qui consistait à remplacer le c par ch, par exemple dans pieche,justiche, serviche, et dans les différentes formes des pronoms démonstratifs che, chil, chist, cheste, etc. Comme l'usage des chartes n'est pas constant pour ce genre de permutation, je n'ai pas voulu introduire sur ce point l'uniformité d'orthographe dans le texte de Henri de Valenciennes : je me suis attaché plutôt à recueillir les exemples que fournissent les différents manuscrits.

Il arrive aussi fréquemment que dans les chartes comme dans les manuscrits le c est remplacé par ch : ainsi on trouve l'adverbe de lieu ca et les prétérits annonça, commença, reçurent, écrits cha, annoncha, commencha, rechurent. Ici il n'est pas douteux que l'A n'eût pour objet d'adoucir le son guttural du c devant les voyelles a et il; mais cet adoucissement pouvait se produire ou bien en donnant au c l'articulation d'une s, ou bien en lui conservant l'articulation intermédiaire qui nous est représentée aujourd'hui par sa combinaison avec Yh. Cette dernière hypothèse est celle qui se concilie le mieux avec l'ensemble des exemples cités plus haut.

Il résulte des observations recueillies dans les chartes de Joinville, qu'il était d'usage autrefois d'introduire dans l'orthographe de certains

mots un i surnuméraire ou parasite qui s'employait après les lettres ch et après le g, comme dans marchier et mangier, puis après les consonnes d, r, s, t, \, quand ces consonnes étaient immédiatement précédées d'un autre i. Les mêmes faits se trouvent constatés dans plusieurs passages du texte de Henri de Valenciennes, et les mots Mikicl , markié, tonkier, tirés des chartes d'Aire, prouvent de plus que Vi parasite s'employait aussi après le k lorsque cette consonne tenait lieu des lettres ch. Mais ce que je veux surtout signaler ici, ce sont des combinaisons de 17 parasite dont les chartes de Joinville ne fournissent pas d'exemple, et d'où l'on peut conclure que cette voyelle se plaçait dans le dialecte picard après la plupart des consonnes : « Robiers, gracie, iestre, fiestes, « moliesté, apielé, priés, siet (pour sept), tiesmoingnage, viertu. » A ces exemples tirés des chartes d'Aire j'en pourrais ajouter beaucoup d'autres, fournis par le texte de Henri de Valenciennes. C'est là un des indices de l'affinité qui existe entre ce texte et celui des chartes d'Aire. Un emploi aussi fréquent de 17 parasite devait être la conséquence de certaines habitudes de prononciation; mais comme cette voyelle était parfois supprimée dans plusieurs des mots qui précèdent, on doit croire qu'elle avait un son peu distinct, qui se confondait plus ou moins avec celui de la voyelle suivante.

Il y a dans les chartes d'Aire un autre emploi de Vi qui mérite d'être noté, c'est le redoublement de cette voyelle dans l'intérieur d'un mot. Ainsi, en même temps qu'on écrivait « seel, seaus, seals, saiel, seiel, « saiaus , » formes qui se retrouvent dans les chartes de Joinville, on écrivait aussi saiiaus, ou bien encore « doiien, otroiié, paiié, paiis, « priiere, proiiere, » etc. C'est parce que le texte de Henri de Valenciennes représente le même dialecte qu'on y trouve « cumeniiés, grâce ciiés, otriier, solaciier. »

En résumé, il résulte des observations précédentes que les chartes d'Aire offrent avec l'Histoire de Henri de Valenciennes des rapports de grammaire et d'orthographe nombreux et caractéristiques, qui appartiennent à un seul et même dialecte. Trouvant dans les chartes un type plus pur de ce dialecte, j'étais autorisé à y chercher des règles, soit pour corriger les fautes que les copistes avaient introduites dans les manuscrits, soit pour rétablir l'uniformité d'orthographe lorsque l'usage constant des chartes m'autorisait à le faire. J'espère ainsi avoir amélioré ce texte sans le dénaturer, et n'y avoir introduit que des éléments propres au dialecte dans lequel il a été primitivement écrit.

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