LIVRE PREMIER
norix, frère de Divitiacus, premier magistrat de la cité, et lui donna sa fille en mariage. Ces projets devaient assurer à chacun la domination de son propre pays, et leur triumvirat celle de toute la Gaule. Les Helvètes, avertis du dessein d’Orgetorix, le mettent en prison et l’obligent à se justifier. Le feu doit être la peine de son crime. Ses partisans se réunissent et veulent le défendre ; il meurt sur ces entrefaites, soupçonné de s’être donné la mort.
Les Helvètes n’en persistent pas moins dans leur projet d’émigration; ils amassent, à cet effet, des vivres et passent deux ans à faire les préparatifs de leur départ, qui devait s’effectuer dans la troisième année.
Pour s’ôter toute espérance de retour, ils détruisent les blés qu’ils ne peuvent emporter et brûlent jusqu’à douze villes, quatre cents villages, sans compter les maisons des particuliers : vicos ad quadragentos , reliqua privata œdificia (1) incendunt. Ils persuadent aux Rauraci, aux Tulingi et aux Latobriges (2), leurs voisins, de se joindre à eux et obtiennent le même succès près des Boïens, qui avaient passé le Rhin pour aller s’établir dans la Norique (3). Leur réunion se montait à trois cent soixante-huit mille âmes.
Ils n’avaient que deux chemins pour sortir de leur pays : duo itinera ex domo (4) exire possetit, l’un passant par les terres des Séquanes, étroit et difficile, courant entre le Rhône et le Jura, et dans lequel un chariot aurait eu peine à passer : Erant omnia itinera duo, quibus itmeribus domo exire possent , unum per Sequanos, anguslum et difficile , inter montem Juram et flumen Rhodanum, quo vix singuli
(4) Il est évident que, dans cette phrase, œdificia privata se rapporte aux maisons des particuliers répandues çà, et là dans les champs. César emploie souvent le mot (pdificia seul. Nous ne croyons pas devoir le traduire par le mot granges comme l’a fait M. de Saulcy.
(2) Peuples de Bâle, de Dultingen et du Brisgau.
(3) Bavière et Autriche.
(4) Le mot domus signifie généralement pays dans les Commentaires.
carri ducerentur. Il était dominé par une haute montagne, de sorte qu’avec peu de monde on pouvait facilement y arrêter une armée : Morts autem altissimus impendebat, ut facile pauperci prohibere possent.
On peut aisément se rendre compte de cette route, puisqu’elle courait entre le Rhône et le Jura : c’est évidemment celle qui passe au pied des montagnes, par Saint-Genis, Collonge, Bellegarde, et franchit le Pas-de-la-Ciuse où l’armée des Helvètes pouvait être facilement arrêtée par les Séquanes.
La seconde voie qu’ils pouvaient suivre empruntait la Province romaine. Elle était plus facile et plus expéditive que l’autre ; car, sur plusieurs points, ils pouvaient franchir à gué le Rhône, qui séparait leur pays de celui des Allobroges nouvellement pacifiés : Alterum per Provinciam nostram, multo facilius atque expeditius, propterea quod Helvetiorum inter fines et Allobrogum , qui nuper pacati erant, Bhodanus fluit, isque nonnullis locis vado transitur. Entrés chez les Allobroges, ils auraient tourné le Jura et traversé la Province par Condate (Ghana), Augustum (Aoste, pr£s Chambéry), Vienna (Vienne), Revessio (le Puy), Anderitum (Mende),’ Divona (Cahors) et Vesunna (Périgueux), pour se rendre chez les Santons (de Saintes).
Ils ne pouvaient pénétrer dans la Gaule que par l’une ou l’autre de ces deux voies. Il s’en trouve d’autres, il est vrai , dans les montagnes, mais ce serait une erreur de croire qu’elles fussent praticables alors.
Ils choisissent celui de la Province, comptant user de persuasion avec les Allobroges, peu affectionnés au peuple romain, se réservant d’employer la force au besoin : Allobrogibus sese vel persuasuros, quod nondum bono animo in popidum romanum vider entur existimabant , vel vi coacturos, ut per suos fines eos ire paterentur. Ils arrêtent, à cet effet, de se réunir à jour fixe sur les bords du Rhône, nécessairement en face et au-dessous de Genève. Ce jour était le 28 mars de l’année 58 avant notre ère.