LIBERTE REFUSEE
le mîmes à profit pour suivre notre ligne par laquelle le prix de transport qui coûte aujourd'hui 1 fr. le kilo, peut être réduit d'abord à fr. 25, et bientôt ensuite à fr. 05, soit 50 fr. la tonne.
Observations générales. — Développement de la richesse
du sol.
Le Foutah-Djalon est un pays pauvre, mais cette pauvreté est accidentelle, elle va disparaître; il suffira d'une administration toute simple, de père de famille, pour transformer ce pays en un riche jardin, pour en faire le centre préféré, commercial et administratif de notre Soudan.
Les hauts plateaux du Foutah sont presque habitables d'une façon normale pour TEuropéen. Dans le bas pays, à Konakry, il tombe six mètres d'eau pendant la saison des pluies, juin-octobre, c'est à-dire en moins de six mois; dans la montagne ces avalanches [d'eau chaude sont encore à Tétat de brouillards légers que les vents promènent, les tornades se résolvent en pluies relativement froides; de novembre à juin le climat est celui de la France, du midi de la France; la température varie de 5° la nuit en décembre, à 30° le jour en mars.
Nulle part notre Soudan ne nous offre ces avantages, qui joints à Theureuse situation du Foutah à
proximité de la côte, donnent à ce pays une grande importance.
Les montagnes de TAdamaoua, peut-être, auraient été pour nous un centre de même valeur, mais faute de décision dans l'acquisition du bas Niger, nous en avons perdu la route.
Le Foutah-Djalon est, comme nous l'avons annoncé en 1880, la clef de notre Soudan; cette vérité domine lentement mais victorieusement toutes les résistances.
Le Foutah est ravagé par les sauterelles, — les fruits, sur les arbres tels que le Nété, sont hors d'atteinte et trop durs pour les cricpiets; ces fruits, partout en quantités surabondantes, comblent les déficits des cultures; beaucoup de captifs n'ont pas d'autre nourriture. — Les rizières sont dévastées; le riz, principale nourriture des indigènes, manque souvent; les cultivateurs ne font rien pour compenser cette disette. Autrefois il n'y avait pas de sauterelles, ils attendent qu'il n'y en ait plus; ils ne travaillent ni plus ni moins à leurs champs que pendant quelques semaines chaque année.
Il faut noter ici que près de la mer, au bord des rivières dont les terres riveraines sont couvertes par le reflux des eaux salées pendant la saison sèche, mais saumàtres et même douces pendant l'hivernage, les cultures de riz échappent à la dévastation, la récolte est faite avant que les sauterelles soient dangereuses.
Dans le bas pays où le ligni pousse partout en
abondance, sans culture, les habitants passent leur vie à boire et à danser, la racine de ligni servant à fabriquer sans grand travail, une bière dont ils sont gourmands, le Bill.
Une large fosse circulaire de trois mètres d'ouverture, profonde de deux mètres, est creusée à proximité du village ; dans ce trou, l'indigène allume et entretient un grand feu; lorsque les parois sont brûlantes, il comble le fond avec des pierres pour former un sol propre, par là-dessus il étend un lit de feuilles fraîches de bananier, et il ajoute des morceaux effilochés du tronc de cet arbre, destinés à produire de la vapeur émolliente. Bientôt le four est à point, la fosse légèrement fumante; le brasseur y jette en tas ses racines de ligni arrachées deci delà, les protège par un second rang de feuilles de bananier et recouvre le tout avec de la terre. Une demi-cuisson appropriée s'opère. Les racines ainsi préparées sont prêtes à fermenter, on les emballe dans de longues sparteries; sous Tauvent des cases on peut voir en nombre, ces lourds et gourmands paquets.
Lorsque l'indigène a décidé de faire la fête, — c'est-à-dire presque tous les jours, tout événement étant un prétexte, naissance, mariage, anniversaire de joie ou de deuil, bonne ou mauvaise nouvelle, nouvelle ou pleine lune, accident, maladie ou mort; pleurer le mort est particulièrement excitant, les danses sont spéciales, les chants lugubres sont d'ardentes invocations, le matin chacun mesure sa douleur au degré d'abrutissement qu'il a pu atteindre, — Tindigône tire du paquet quelques racines de ligni,
les écrase légèrement, les jette dans Teau et attend. Au premier moment cette bière dite Bili est douce, peu fermentée, il faut attendre encore un pou; bientôt, la chaleur aidant, la fermentation commence, Talcool se produit et le bili devient enivrant. On en remplit une petite pirogue réservée à cet usage, calée près du champ de fête, et toute la nuit on boit; danseurs et danseuses puisent à discrétion.
Lorsque le jour parait la pirogue est vide, le village est saoul; il est impossible de tirer une parole de ces êtres hébétés et souriants ; ils ont Tivresse douce et complaisante, ils voudraient bien répondre, mais ils ne peuvent pas, ils font Tceil de pie et s'étayent entre eux pour se maintenir debout.
Cette bestialité spéciale à Thomme se rencontre dans le bas pays, chez les Sousous, qui sont fétichistes ou du moins d'esprit libre ou vide, ignorants de toute Cause; dans la montagne Tlslamisme règne, le Foulah est musulman, — hors les femmes et les esclaves qui n'ont pas de religion et, dit-on, n'en ont pas besoin, — personne ne boit.
L'Administration prélève un large impôt sur la population; mais avant de faire contribuer l'indigène, il faudrait lui créer des ressources, l'enrichir relativement. Ce résultat est facile à obtenir, les indigènes acceptent volontiers nos conseils et surtout suivent les exemples que nous leur donnons; il suffirait, pour augmenter la valeur de leurs modestes récoltes,
d'élargir Tenclos cultive autour de chaque case et d'y faire planter quelques pieds de café, de cacao, camphre, arbre à planches, etc., etc.; une part du revenu payerait Timpôt, le reste irait à la côte accroître les échanges de nos factoreries.
Nous avions proposé à TAlniamy, en 1880, d'organiser des cultures dans son pays, puis, comme nous l'avons dit plus haut, nous avions dû remettre à plus tard la mise en train de cette organisation; maintenant nous étions d'accord avec les principaux Chefs pour établir ces cultures dans leurs provinces; ils mettaient avec confiance leur autorité à notre disposition, Texécution de notre projet était par là simple et facile. Mais aujourd'hui le pays est administré, nous ne pouvons plus penser à ces travaux il faudrait obtenir une permission et c'est impossible; nous ne pouvons pas obtenir la liberté de faire cultiver des caféiers chez l'habitant, et si nous le faisions sans permission, comme cela nous est facile, nous serions administrativement dépossédés.
M. le Gouverneur, à qui nous faisions part de nos arrangements, à ce sujet, avec les indigènes, trouva l'idée grotesque, le procédé impraticable; ce ne sont pas cependant les buveurs de Bili qui paieront Timpôt. Beaucoup d'habitants ont, pour payer les impôts, la première année, vendu ce qu'ils possédaient, jusqu'à leurs femmes et leurs enfants, comment feront-ils dans l'avenir, c'est ce qu'ils nous demandaient avec inquiétude.
Avec des populations aussi dociles, il n'y a pas à chercher des moyens bien savants. La terre est à
discrétion, les bras sont inutilisés, l'indigène travaille peu, juste ce qu'il faut pour produire la quantité de manioc, patates, diabéré, (sorte de patates), maïs et riz, qui lui est nécessaire; les bananes et les papayes, plantés une fois pour toutes produisent annuellement, ainsi que les cotonniers, les mangues sont à discrétion. Un petit champ suffît à peu près à nourrir les captifs cultivateurs"; ils se servent d'abord, puis le maître et ses clients auquel ils portent la redevance; chaque année, au moment de la récolte nouvelle, il ne reste rien dans les greniers, la famine se fait sentir légèrement, — nous y avons participé comme les autres chefs, comme TAlmamy lui-même.
Pour accroître la production, parer à ce manque de prévoyance, et procurer à chacun les moyens de payer l'impôt, il suffît que l'Européen intervienne par ses conseils et sa direction; il fera cultiver quelques cotonniers de plus ou de meilleure qualité, quelques plantes de rapport et le pays s'enrichira. L'Administration sera obligée d'en venir là.
Dans ces pays si bien dotés par la nature, les lieux inhabités sont sans valeur pour nous, le Noir seul peut les mettre en culture; si donc par un impôt imprévoyant l'Administration désespère l'indigène, l'indigène se réfugiera dans les bois ou se sauvera au loin.
Le Gouverneur du Soudan, Général de Trentinian, a, dans ce même moment (1896), imaginé et appliqué ces méthodes d'encouragement utiles à tous; il a montré pratiquement les profits que l'indigène pouvait recueillir d'un léger effort appliqué à des
cultures choisies, Texemple s'est propagé, et Tavenir dans son Commandement est déjà plein de promesses, pour le cultivateur, pour le commerçant et par suite pour le fisc.
Difficultés que rencontre tout d^abord la colonisation.
Il est difficile d'attirer des colons vers une colonie, au dur climat où TEuropéen ne peut pas vivre de sa vie normale. Supposons que cette première difficulté soit résolue, — et elle est loin de Tôtre, — supposons que nous ayons trouvé un colon convaincu décidé à s'expatrier et à venir de ce côté. Cette colonie a plusieurs centaines de kilomètres d'étendue; dans quelle rivière ira-t-il débarquer? et dans le bassin de la rivière choisie, territoire grand comme plusieurs départements, en quel endroit préférable construirat-il sa case? Qui lui indiquera une bonne terre à cultiver, des voisins pas trop pillards et assez nombreux pour lui fournir la main-d'œuvre dont il aura besoin?
Il faut, pour fixer raisonnablement ces choix, faire de nombreux voyages, parcourir le pays, c'est-à-dire dépenser un temps précieux, plusieurs saisons peutêtre, beaucoup d'argent, et déjà compromettre sa santé.
Nous pourrions avoir tout de suite des renseigne-
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ments décisifs, en nous adressant à quelqu'une des anciennes maisons de commerce qui sont établies dans la colonie depuis de longues années; mais peuton raisonnablement supposer que ces maisons qui, à leurs débuts, ont eu à vaincre les difficultés de première exploration, vont attirer bénévolement un concurrent sur le territoire qui les fait vivre? Ce ne sont pas ces maisons, ni môme leurs employés, qui donnent dans les journaux les renseignements qu'on y trouve, renseignements d'ailleurs superficiels.
Ces difficultés expliquent l'expansion si restreinte de notre activité vers les colonies; elles sont considérables parce qu'elles sont les premières à l'entrée de notre route, mais il est facile de les réduire à peu de chose, l'Administration peut indiquer la situation des terres à cultiver; nous-même n'avons pas manqué de donner des indications lorsqu'on nous les a demandées, mais nos renseignements sont limités aux lieux traversés par nos reconnaissances, aux sites que nous avons vus, l'Administration par ses nombreux agents doit connaître de plus nombreux champs. Il serait si simple d'être renseigné ainsi qu'il paraît puéril de le demander, cependant ces indications ne nous sont pas données, encore moins offertes, et les colons ne viennent pas, faute de savoir où il faudrait piocher.
S'il s'agit d'établir une maison de commerce la difficulté est toute autre, le choix d'un emplacement est facile aujourd'hui, tout indiqué par la présence des factoreries déjà installés. Mais l'opération des échanges est difficile, elle se complique par la rareté des agents intelligents, acclimatés et ayant l'expérience
de ce genre de commerce; un agent qui a acquis ces qualités ne tarde pas à ouvrir lui-même une maison pour son compte; les capitaux ne lui manquent pas, il vaut sont pesant d'or. Une observation largement faite sur le nombre et Timportance de nos commerçants établis à la côte nous instruira plus qu'une explication.
Il y a sur cette côte occidentale d'Afrique, de Saint- Louis à Sierra-Leone, quatre maisons de commerce de premier ordre, installées, la plus ancienne depuis soixante-dix ans; elles sont encore aujourd'hui, après un si long temps, toujours les mêmes au premier rang. La première, — Maurel frères, de Bordeaux, pour ne pas remonter plus haut, — a débuté vers 1820; de cette maison est issue la maison Maurel et Prom, d'où est sortie, après une transformation, la Compagnie du Sénégal, et enfin Colin et C'^
Les fondateurs de chacune de ces maisons successivement établies, ont appris le métier chacun dans la maison précédente.
Après de nombreuses années de brillante prospérité, juste prix de leur audacieuse initiative, ces maisons vivent encore à Taise par le privilège de fait que leur réserve le secret de leurs relations avec les indigènes, mais elles vivent moins largement; là où le bénéfice était de 10 francs au début, on se contente parfois aujourd'hui de 50 centimes.
A côté de ces quatre maisons à la solide expérience; il faut, pour mettre en lumière la difficulté de s'établir dans ces pays, citer quatre autres maisons non
moins puissantes en leurs moyens qui, après des entreprises longuement soutenues, ont fini par renoncer à la lutte.
La première, après trente années de prospérité au moins apparente, a fait faillite; à la tête de la deuxième, un négociant fort habile, ayant gagné en France plusieurs millions par son travail, crut pouvoir donner une leçon de savoir-faire aux maladroits, disait-il, qui ne réussissaient pas dans ce commerce; il débuta plein d'assurance, créa des factoreries, employa ses capitaux; et, au bout de très peu de temps, il fut complètement ruiné; — il ne dut de ne pas faire faillite, qu'à Testimc de ses amis qui vinrent à son secours; — c'était cependant un esprit sage et entendu aux affaires, en Europe.
La troisième maison à citer fut une très puissante maison de commerce française qui avait des correspondants sur tous les points du globe; elle avait la grande expérience du commerce d'importation et d'exportation, elle fut entraînée malgré elle à faire de primesaut le commerce de la côte occidentale d'Afrique; elle expédiait chaque année, à la côte, pour 2 millions de francs do marchandises. Mais cette maison n'avait pas l'expérience des relations ni l'organisation spéciales au commerce de cette région, elle se retira après douze ans de lutte, éprouvant des pertes sensibles qui auraient causé la ruine de moins riches commerçants.
Enfin, une quatrième maison qui paraissait organisée pour triompher de toutes les difficultés, entourée de la sympathie de ceux qui, en France, souhaitent
la prospérité des intérêts français, vint tenter la fortune à la côte; elle était soutenue par un syndicat de fabricants français, tous fort riches, qui demandaient, non pas à faire des bénéfices extraordinaires, comme cela est nécessaire dans des conditions aussi hasardeuses, mais seulement à pouvoir écouler annuellement, parmi les autres marchandises, une certaine quantité de tissus de leur fabrication. Après beaucoup d'essais, beaucoup de peine, des installations soutenues avec persévérance, des succès et des insuccès, les membres du syndicat renoncèrent à l'entreprise. A la liquidation, pour faire honneur à leurs signatures, en honnêtes gens qu'ils étaient, ils durent faire chacun d'énormes apports complémentaires. Cela est d'actuahté.
A côté des grandes maisons, il en est un certain nombre de plus modestes, n'ayant pas 100,000 francs de capital, dirigées par d'anciens employés de Tune des huit maisons susnommées, ayant par conséquent acquis l'expérience nécessaire sans frais pour eux, ce qui Leur est une mise de fonds inappréciable; ces petites maisons profitent des moyens de transport alimentés par les grandes maisons; elles font de bonnes affaires, de très bonnes affaires, et cela durera aussi longtemps que leur capital demeurera restreint.
Il y a d'autres maisons importantes, en tout petit nombre, qui font de brillantes affaires par les services qu'elles rendent à l'Administration; leur genre
d'affaires est un ensemble de transactions à part qui
ilG CONQUÊTE DU FOUTAH-DJALON
exigent moins Texpérience commerciale spéciale à la colonie, que de fortes et intimes relations dans les bureaux des ministères.
Puis, partout, nous avons d'innombrables ambulants, Marocains, Italiens, Syriens, qui, un éventaûre à la main, forment de petits marchés portatifs. Ceuxlà payent peu ou pas d'impôts, vivent de rien, paraissent être habitués au dur soleil, ils gagnent de Fargent ; nous avons vu les plus actifs remettre à la fin d'une saison des traites de 8,000 et 10,000 francs sur l'Europe; une grande part de ces sommes est leur bénéfice. On cite deux ou trois exceptions de plus grandes fortunes réalisées par l'association de ces aventureux Européens avec des indigènes.
Ce ne sont pas ces chétifs camelots qui payeront les 700,000 francs d'impôts que prélève chaque année rAdministration sur la colonie, mais leur concurrence est presque aussi nuisible que celle des maisons anglaises et allemandes. A Dakar, le maire a mis un impôt élevé sur ces cosmopolites, ils sont plus à Taise à Konakry ; on les attire par principe, me dit-on.
Ainsi, après soixante ans et plus de tentatives de toutes sortes, il reste dans cette région les quatre maisons anciennes que nous avons citées, toujours les mômes au premier rang.
Telle est la situation. Ce serait une profonde erreur de considérer la colonie comme un refuge offert aux nullités: le colonial doit avoir une instruction spé-
PREMIERES DIFFICULTES i4T
ciale, de Tintelligence et du caractère, il se dépense en un travail des plus ardus. Les chefs des maisons do commerce et les employés que nous voyons réussir là dans les affaires, sont tous supérieurs à la moyenne; il suffit de vivre un jour dans ce milieu pour sentir sa valeur.
S'il est si diiïicile d'arriver, de s'établir et de vivre dans ce pays, et si le Gouvernement désire cependant que notre activité nationale se porte vers cette colonie, pourquoi refuse-t-il, comme on en pourrait citer maints exemples, à l'initiative privée qui ne demande rien à personne, qui peut produire d'heureux résultats, pourquoi lui refuse-t-il le droit de vivre? Si le but des préoccupations officielles est de faire vivre une administration, une clientèle politique, si des entreprises importantes telles que l'établissement d'un chemin de fer sont réservées à l'armée, que restera-t-il à l'industrie nationale? Le budget de la guerre n'est pas un budget de travaux publics.
De nombreuses maisons anglaises et allemandes de Sierra-Leone, viennent de faire construire d'importants magasins à Konakry et ouvrent là de nouveaux comptoirs; T Administration s'est appliquée à faire venir ces concurrents, elle a pris des arrêtés de douane pour les y contraindre; il serait difficile d'imaginer pourquoi; le Gouverneur me dit que Ton aura ainsi l'avantage de payer les marchandises moins cher; c'est incompréhensible. On dit que l'Administra-
tion veut à tout prix faire paraitre la prospérité de Konakry comme produite en un instant par sa très intelligente direction, ce serait déraisonnable.
Il vaudrait mieux sans trop attendre donner aux fonctionnaires chargés de nos intérêts, des appointements suflisants, des retraites moins tardives, les honneurs qu'ils désirent, — et qu'ils ont suffisamment mérités s'ils sont restés pendant quelques années dans ces pays sauvages, au climat meurtrier, — et non pas les réduire, pour se faire valoir, à ruiner nos négociants par des mesures au profit de nos concurrents allemands et anirlais.
Le fonctionnaire lutte pour Tannuaire, c'est pour lui la forme de la lutte pour la vie; depuis son premier pas dans la carrière, il pointe sur Fannuaire ses droits et ses espérances; sa vue ne va plus au-delà de ce document qui Thypnotise, son intelligence reste fermée à tout ce qui n'aboutit pas à Tannuaire. On ne saurait exiger de lui plus de désintéressement, il n'est pas un homme supérieur; le commerçant de môme s occupe de ses affaires, non de celles de TEtat; s'il se sacrifiait pour l'État, l'État le renverrait sèchement à son comptoir, l'initiative privée étant d'avance déclarée ridicule et haïssable.
Nos compatriotes sont fort attristés de cette concurrence qu'on leur a suscitée, car leurs capitaux et leurs installations sont plus que suffisants pour répondre aux accroissements possibles des échanges avec les indigènes, ces échanges fussent-ils décuplés. Mais
dans la presquUle de Konakry, dont Tétondue est de SOO hectares environ, on a ouvert, dans une moitié de la presqu'île, 25 kilomètres d'avenues larges comme Tavenue d'Iéna; il n'y avait pour habiter ces déserts que trois maisons de commerce, plus les bâtiments de rAdministration, puis cinq autres maisons françaises survenues ensuite, en tout huit maisons; c'était peu pour tant de places et avenues, on a appelé les Anglais et les Allemands qui ont construit neuf maisons; on a peuplé la solitude des maquis intermédiaires avec des Noirs, prisonniers de guerre retenus à cet effet et nourris par l'Administration; leurs paillotes en désordre encombrent une partie de la brousse entre les avenues et donnent à l'ensemble des apparences de lieux habités.
Les nombreux amis que je compte parmi nos fonctionnaires de tous ordres, sont de mon iivis, parce qu'avant d'être fonctionnaires ils sont citoyens; ils ont à souffrir comme les trente-six millions de Français qui ne sont pas employés du Gouvernement, de la gêne, mortelle pour l'activité du pays, que l'excès de réglementation nous impose. Plus que nous peutêtre ils pensent que mieux vaudrait un petit nombre de fonctionnaires intelligents, instruits, dévoués à la France et bien rémunérés, qu'un troupeau de nullités inscrites à notre budget comme clientelle de nos politiciens.
Les fonctionnaires avec lesquels les circonstances
m'ont mis en rapport sont respectables et méritants, les critiques mises en avant par les faits eux-mêmes, s'adressent non pas à ces hommes, mais au principe administratif.
Lorsque le pouvoir appartient à un syndicat fermé, le pays est subordonné à TAdministration chargée de le faire valoir au profit du monopole directeur, mais en république, lorsque chacun est libre d'orienter comme il Tentend son activité, TAdministration doit être un utile serviteur et non un maitrc.
La prospérité d'une nation libre est à ce prix; aujourd'hui, pour nous, le tout est de savoir si nous sommes capables de vivre sans tutelle. Nous avons la valeur précieuse et nécessaire pour nous conduire; la première condition à remplir est de ne pas nous abandonner, de nous intéresser à la direction des affaires communes, et d'écarter la tyrannie des syndicats qui, sous prétexte de sauver nos libertés, s'imposent par la violence, à notre indécision.
Ces critiques ne s'inspirent pas d'une opposition politique, puisque nous avons été de tout temps attaché à la forme de gouvernement qui peut nous donner la liberté; elles protestent au nom de la liberté même contre l'appétit aiguisé des besoigneux qui ont confisqué le pouvoir et la liberté à leur profit. Sectaires peu nombreux en vérité, mais audacieux et sans scrupules, serviteurs indifféremment, de toutes les formes de gouvernement, préférant cependant la
forme actuelle qui leur a permis, sous prétexte de république, d'installer leur tyrannie à la place des vieux fauteuils qui avaient cessé de plaire.
Mais il devient par trop visible que ces parasites, tout comme leurs prédécesseurs, n'ont d'autre préoccupation que do tirer fortune de l'énorme vitalité publique dont ils ont accaparé l'Administration, notre évolution vers la liberté les éloignera.
La difficulté est que les trente-six millions de Français qui vivent paisiblement de leur travail ou de leurs rentes, accumulation de travail, sont d'une indolence philosophique sans limites; ils assistent à ces luttes dont l'enjeu est leur propre existence, avec un dilettantisme stupéfiant; ils marquent les coups impartialement, tout en sachant bien dire que leur mort est au bout de la partie.
N'est-ce pas ce que l'on voit chez les anthropophages? Les esclaves, mis en réserve (servusy conservé), s'appliquent à s'engraisser et ne voient pas sans un peu de vanité satisfaite, que leurs belles apparences sont appréciées et louées par les juges gourmets.
liO Foatah-DJalon est la clef du Soudan ; la France occupera le Soudan et assurera Tavenir de son peuple par le caractère S^néreux de son action civilisatrice. Assimilation du continent noir.
Le Foutah-Djalon est à l'entrée du Soudan; cette situation augmente beaucoup Timportance des avantages qu'il nous offre, car c'est l'Empire du Soudau qui mérite toute notre attention. Nous nous trouvons dans ce nord de l'Afrique, en présence, non plus d'une colonie éloignée, — où le plus souvent ce sont des événements imprévus, les difficultés insurmontées de la vie, qui exilent quelques-uns d'entre nous, — nous sommes là dans un territoire voisin, qui est une expansion du nôtre, c'est en voisins que nous venons en Afrique, tous nous y sommes invités par les calculs ordinaires de notre vie normale.
Plus d'une mère de famille voyant avec joie, et aussi avec l'anxiété maternelle, grandir ses garçons, a tourné sa pensée vers ces horizons qui prolongent les nôtres, dont elle redoute l'attrait, mais dont elle aime cependant les vaillantes et ambitieuses suggestions.
Le Soudan va répondre à nos calculs et combler nos inquiets désirs en satisfaisant nos intérêts matériels par les travaux mêmes que réclame notre patriotisme.
Les limites du Soudan ont été, de tous temps, non fixées; cette expression, « le Soudan », désigne des espaces indéterminées dans Tintérieur nord de l'Afrique, il est le nord de l'Afrique, de TOcéan à la mer Rouge, sur une largeur de 20 degrés de latitude, à la suite de notre Algérie. Je voudrais dire qu'une grande part de cette surface est le Soudan Français, et justifier tout de suite cette prise de possession.
On dit que nous n'avons pas de marchandises à vendre, — si ce n'est dans les pays civilisés, — que nous vendrons en Afrique plus de camelote étrangère que de bons produits de notre pays. Soit, mais il est une valeur française que n'apporteront pas l'Angleterre, ni l'Allemagne, et dont la loi du développement de l'humanité sur la terre nous désigne pour être les propagateurs en Afrique : ce sont les principes de notre civilisation, la droiture de notre caractère, l'esprit généreux auquel se reconnaît un grand peuple.
L'organisation du Soudan par la France assurera à cet empire voisin de nos frontières, la civilisation dont l'antique humanité nous a transmis le germe progressif par Athènes et Rome; notre intervention, et le caractère qu'elle aura sont annoncés par les lois de Tethnographie, dans l'histoire.
COLONISER SST GIVILISfiR 155
On a prétendu que nous ne savions pas coloniser 1 Si par coloniser on entend exploiter un peuple vaincu, nous ne savons pas coloniser, c'est évident, et nous désirons ne pas savoir ce métier; mais si coloniser veut dire assimiler à une nationalité plus élevée, un peuple moins avancé, il apparaît tout de suite que c'est là une des facultés caractéristiques de notre tempérament.
Pour nos rivaux, c'est une qualité secondaire; si, par une cause quelconque, les Anglais étaient obligés de quitter les Indes, ils ne laisseraient derrière eux que la discorde des compétitions politiques et des déclassements sociaux qu'ils ont trouvés en arrivant dans le pays, les Indiens reprendraient leur ancienne vie, les castes ne feraient rien pour retenir les Anglais dans leurs conseils.
Lorsque autrefois les Anglais ont possédé légalement, par des alliances de famille, la moitié de la France, ils n'ont pas su se créer un ami sur le continent, parmi les peuples de la Gaule, — le temps cependant ne leur a pas manqué. — Et, aujourd'hui encore, après douze siècles de conquête, le pirate Scandinave, débarqué sur les côtes de la Grande-Bretagne, et demeuré là par surprise, violant la foi jurée, n'a pas assimilé les indigènes du territoire envahi; si le vieux pays des Brithons était rendu à lui-même, nous verrions aussitôt quatre peuples différents 86 grouper en nationalités indépendantes ou même ennemies.
Dans notre France, le centre national est partout, cela est certainement l'effet d'une générosité expan-
sive que Tégoïsme ne peut obtenir, et que d'ailleurs il ne recherche pas.
La méthode de nos voisins offre tout de suite des succès matériels très apparents au profit du vainqueur, mais elle n'assure pas l'avenir, elle ne prépare pas Tavènement d'une race nouvelle assimilée à la mère patrie; la révolte est en germe dans ses principes, et va grandissant. C'est la méthode égoïste d'un simple particulier qui veut promptement recueillir le prix de sa journée.
La France comprend la colonisation non moins utilement, mais d'un cœur plus généreux, d'un esprit plus haut; elle pense assurément qu'il faut mettre en valeur, c'est-à-dire cultiver les territoires qu'elle a conquis, mais elle pense en même temps qu'il faut par devoir, et dans toute la mesure possible, faire des peuples indigènes des peuples librement français. — C'est le seul moyen d'assurer pendant un temps illimité l'union que nous cherchons à établir avec la colonie.
Nous apportons à la loi du développement de l'humanité le concours que cette loi attend de nous pour continuer le progrès de l'espèce, en préparant Tavènement des peuples nouveaux qui seront Français dans l'avenir. Au-dessus des intérêts de la mise en pratique, rien ne saurait mieux encourager notre action, que notre confiance en sa juste direction; cette action est l'expression de notre devoir, elle obéit à la loi supérieure qui conduit l'humanité.
Le caractère civilisateur de notre occupation n'est donc pas secondaire dans la question, si nous le rap-