‹ Conquete du Foutah-DjallonChapitre 12 sur 26 · COLONISER EST CIVILISER · texte numérisé non relu

COLONISER EST CIVILISER

pelons sans cesse à notre esprit, dans l'étude des difficultés à surmonter et du but à atteindre, nous en reconnaîtrons nettement les puissants effets, il sera rame de l'organisation prospère de notre Soudan.

Unité nécessaire de TEmpire du Soudan ; formation nationale de l^Empire Noir; conquête spirituelle.

Le Soudan a une grande étendue, mais il faut remarquer que la plus grande part est le vaste désert où il ne pleut jamais, ce qui la rend pour le moment inutile, pour ne pas dire nuisible à notre occupation. Le Soudan, dont Timmensité paraissait discréditer notre prétention à le gouverner, se trouve ainsi réduit à une surface utile restreinte ; si nous voulons que la part fertile acquiert toute sa valeur, il faut que les tribus qui constituent sa force, tribus actuellement éparses et le plus souvent ennemies, soient groupées en un seul faisceau, il faut comprendre tout Tensemble du Soudan en une seule unité, formant un seul empire, un Empire français.

L'unification d'un territoire aussi étendu, et peuple de races diverses aussi nombreuses, parait être au premier abord difficile, sinon impossible, et surtout bien au-dessus des forces d'un simple particulier; mais ce n'est là qu'une apparence qui se dissipe

bientôt devant Tobservation : le problème porte en lui-même tous les éléments de la solution, au point de la rendre inévitable et bien plus facilement qu'en Algérie.

La France qui, aujourd'hui, forme un Etat de la plus parfaite homogénéité, a mis de longs siècles à réaliser cette unité de la Patrie; nous remarquons tout de suite que, dans cette union parfaite, chacune des très nombreuses races qui occupent le sol français, a conservé son caractère : Provençal et Breton, Alsacien ou Béarnais, sont les uns et les autres le même Français, n'ayant qu'une même Patrie, un môme patriotisme; mais chacun d'eux a gardé son caractère d'origine. L'unification, retardée par le choix difficile et longtemps disputé, d'un drapeau commun, a été la fédération des rivalités de provinces sous la prédominance de Tune d'elles, mais non la suppression des originalités; tous nos concitoyens sont également Français, mais chacun d'eux est en même temps de son village.

11 s'agit donc, pour former une patrie africaine, non pas de transformer un timide Papel en un courageux Bambaras, mais simplement d'amener l'un et l'autre sous le même drapeau, au service d'une même foi en la patrie nègre.

Ces considérations paraissent être théoriques, et par suite ne représenter qu'une intention de solution, mais l'observation dans le pays même, dans le continent noir, dans l'àme de ses habitants, nous montre

que, en vérité, elles s'appuient sur la force dominante des faits; nous les énonçons ici parce que nous les avons mises en pratique avant de les proposer. Si l'on doutait de leur conclusion, on y serait ramené par l'eiTervescence violente, to\ijours prête à se manifester dans la race noire, à la recherche du lien qui doit consacrer sa puissance, à la recherche de son unité nationale.

Pour en indiquer une preuve connue, en dehors de jios observations personnelles, nous rappellerons les Succès de tous les Prophètes qui se sont présentés comme champions de cette idée d'unification; le moindre chef qui se lève dans co pays, avec un mot de ralliement, est acclamé, suivi, et poussé même s'il vient à faiblir.

L'idée est toute prête, inconsciente qu'elle soit. Nous mesurons tout de suite les ardeurs qu'elle anime; ce peuple tout jeune dans le progrès, met une vaillance de néophyte à la disposition de Thommc civilisé qui vient à sa force instinctive, montrer le but qu'il ne sait pas voir de si loin, et que cependant il cherche.

'■. Il en a été de même à l'origine de tous les peuples, c'est ainsi qu'en Europe des dynasties se dégageant de la foule, se sont emparées de la première place. Nous atteindrons le but, solution du problème, bien plus rapidement en Afrique qu'il n'a été possible de le faire dans nos Etats européens, parce que les compétitions des chefs entre eux, — compétitions normales destinées par la loi de nature à assurer le progrès en somme, en amenant au premier rang le

toi CONgUETK DU FOLT.VU-EaALOX

plus intelligent ou le plus courageux, — parce que ces compétitions s?eront tout de suite dominées par la supériorité incontestée du chef européen qui les organisera; elles seront tout de suite associées entre elles, sans hésitations, orientées vers un but accepté d'avance. Dans la communauté de leurs intérêts, les tribut se serreront la main, elles sentiront par ce lien se préciser le sentiment de la Patrie, en même temps qu'elles trouveront la reconnaissance réciproque et la sécurité de leurs coutumes locales.

Nous n avons donc rien à supposer, rien à inventer, nous n'avons qu'à aménager le régime superbe des torrents tumultueux qui nous attendent. Nous y arriverons d'autant plus rapidement que les moyens nous sont connus; d'avance nous savons que Tceuvre est normale, inscrite certainement dans la loi qui conduit le progrès de l'humanité.

La vie intime chez les Noirs, nous montre comme un fait expérimental prochain, et non comme un projet hypothétique, cette organisation poUtique rationnelle des peuples jeunes et inexpérimentés, du Soudan. En outre de la simplification des compétitions par la supériorité du chef européen, nous avons en Afrique des éléments qui nous facilitent grandement la tache; Tunification du Soudan sera déjà très avancée alors que celle de l'Europe sera encore bien

loin de s'être complètement dégagée des discussions internationales qui la préparent.

En effet, nous pouvons peupler l'Afrique presque à notre gré; nous pouvons, parmi les peuples très divers, parmi les races de valeurs très inégales qui occupent le Soudan, choisir les meilleures, les faire prospérer, décupler leur population, tandis que nous laisserons livrées à elles-mêmes, les races inférieures où la nature se chargera du soin de ses volontés, si ■elle a l'intention d'en tirer d'autres progrès.

Nous ne proposons pas là un procédé plus ou moins heureusement imaginé; ce mode de peuplement se montre à nous en pratique, avant que la théorie nous l'ait offert dans ses conclusions. Lorsque, dans un lieu inhabité, en Afrique, nous avons décidé de créer des cultures, de construire des habitations, nous n'avons qu'à nous adresser à un centre peuplé, offrir les moindres avantages, de la nourriture assurée pendant le temps nécessaire pour attendre la première récolte; les travailleurs viennent aussitôt se proposer. Par la suite, se trouvant heureux là autant qu'ailleurs, ils deviennent des habitants sédentaires d'autant plus volontiers que nous assurons leur sécurité.

Ces peuplements faciles, ce choix possible d'une race meilleure, justifient l'entreprise et en préparent le succès. Cependant le résultat serait lent à atteindre s'il fallait ne compter que sur ces appels souvent répétés à de nouveaux colons; la nature des indi-

gènes nous vient encore en aide et décuple les effets de cette première sélection. En effet, dans la colonie, chaque femme accroît sa famille d'autant d'enfants qu'elle peut en produire.

Ces deux conditions suffisent à mettre à la disposition d'un Chef résolu, soucieux de peupler son territoire, soucieux avec science d'avoir des hommes sains de corps et de caractère, la composition du peuple soudanais qu'il aura à commander.

Nous sommes donc invités par la nature, par la loi qui conduit le développement de l'humanité, à faire intervenir notre intelligence dans la sélection humaine. En Europe, nos théories actuelles repoussent cette action de l'esprit sur la matière, comme un empiétement de Torgueil de l'homme sur les dessins de la Cause, mais c'est bien au contraire, par ces dessins mêmes, que nous sommes appelés aujourd'hui à comprendre la loi que jusqu'à présent nous avons suivie inconsciemment et trop souvent ignorée sous des considérations accessoires.

Notre société timide préfère trouver son repos dans des croyances qui la charment, plutôt que de rechercher virilement la vérité dans le doute fécond; elle ne sortira pas prochainement de ses habitudes, œuvres d'un progrès ancien, aujourd'hui retardataire; notre société n'appliquera pas chez elle le principe d'une sélection rationnelle, elle ne le peut pas, mais dans la race africaine soumise à nos conseils, l'application de ce principe est un devoir. En Afrique, parmi les indigènes libres des complications que la

société plus civilisée s'impose, le progrès sera puissant et rapide par l'effort de cette vérité plus éclairée dans son action intelligente.

Nous avons au Soudan une place toute neuve où nous pouvons faire ce que nous voudrons, si nous savons reconnaître comment la valeur principale de la colonie est dans sa population indigène.

Nous n'allons pas peupler nous-mêmes ces contrées, les diviser en enclos particuliers indépendants les uns des autres, procédant par des travaux isolés; ces partages offerts à tout venant nous tiennent à la merci de nos concurrents dont les intrigues ne manquent aucune occasion d'armer contre nous les hostilités sans cesse renaissantes, du fanatisme et des ambitions déçues. Nous ne pouvons pas coloniser le Soudan comme l'Algérie, nous ne pouvons constituer son peuple qu'avec des indigènes. Ces indigènes forment actuellement des troupeaux épars; pour en faire une nation, nous devons, après avoir gagné la confiance, l'amitié de la race noire, nous devons former son corps et son âme. C'est le plus facile et c'est le plus nécessaire effort de notre tâche. Notre influence bien présentée pénétrera, éclatera comme une vérité, dans ces esprits jeunes, intimidés par nos supériorités, avides de notre science merveilleuse.

Nous pouvons prévoir assez vraisemblablement l'avenir de telles dispositions prises; par suite, nous devons dès maintenant établir des fondations pro«

ICC CONQUETE DU FOUTAH-DJALOX

fondes, poser la première pierre d'un monument étudié dont nous connaissons le couronnement.

Cotte œuvre d'avenir, dont nous devons dès maintenant poursuivre la réalisation, est V unification ^ c'està-dire Tassimilation, dans de certaines conditions, de notre peuple noir; par là seulement notre colonie sera promptement mise en valeur, pour toujours elle sera française, et par là seulement, au lieu d*ètre une lourde charge pour la métropole, elle sera par toutes ses ressources un élément constant de notre prospérité.

La conquête du Soudan, pour être plus prompte et plus facile, pour être durable, doit être, à côté de la preuve de notre force, une conquête spirituelle.

Cette œuvre spirituelle, l'unité par civilisation d'une patrie française nègre, l'assimilation mesurée du peuple noir, peut seule assurer notre propriété; ce n'est pas avec notre contingent national que nous allons maintenir en notre possession cet immense Soudan; notre armée fût-elle d'un million dhommes, notre budget fùt-il doublé, s'évaporeraient en un instant s'ils étaient employés à occuper ces terres inhabitables. Mais nous connaissons la valeur guerrière des indigènes de certaines tribus et le bon soldat qu'elle forme lorsqu'elle reçoit les conseils d'un Européen. C'est dans cette ressource ethnographique que nous devons chercher et que nous trou-

CONQUETE SPIRITUELLE verons ie moyen d'assurer à notro Soudan la prOtoe» if/i fion nécessaire à son développement.

Une armée indigène française, bien encadrée, nous permettra de prévenir et d'éloii^'ner les Prophètes ambitieux et turbulents qui surgissent de loin en loin dans la race noire; ainsi rassurés contre un danger latent, nous pourrons avec confiance nous préoccuper de civiliser le continent noir par des institutions dont nous aurons pousse les racines profondes dans l'ârae des populations.

Le Soudan n'est pas un pays où l'Européen puisse liàtir au gré de ses initiatives, après avoir, comme les Anglais en Amérique, massacré la population autochtone; il n'est pas non plus un simple magasin de noix de cocos; il a, sous un climat spécial, des JbsUiitants nécessaires; la France doit les garder, en ■■■Btituer un peuple. Il faut, désormais, concevoir dès le début cette unité dans son fonctionnement hoiaogène, l'organiser rationnellement en vue de l'avenir, à l'aide des éléments qu'il nous offre.

L'union des intérêts, l'uniforme action de la règle administrative, l'unité de la force, ne seront assurées que lorsqu'elles existeront en fait, comme elles existent en France, dans l'esprit, dans la vie des indigènes, indépendamment des autorités qui seraient «harpes de les maintenir. Cette création nationale '

aat un but peu éloigné vers lequel nous devons iMidre,- le jour où nous l'aurons atteint par le déve- ^

to | i p ement de certaines races, par l'éducation, "nous ^

I d'être un maitre redouté et toujours ditt-

lis- ^

468 CONQUÊTE DU FOUTAII-DJALON

cuté, le Soudan sera une partie de la France et, comme tel, il prendra sa place dans Tavenir de notre histoire nationale. Pour arriver à cet état d'équilibre stable, inébranlable, il faut organiser la nationalisation du Soudan, les autres progrès en seront la conséquence.

Cette formation nationale peut seul nous donner la force nécessaire pour vivre en paix avec TUnité toujours menaçante dont Tislamisme tient la formule.

Sa réalisation ne saurait être obtenue par TÉtat toujours le maître, considéré comme l'ennemi, qui n'arrive pas à faire naître Tamitié, la confiance entre les hommes, c'est à l'initiative privée, au concours des citoyens libres, insinuants et divers, qu'il faut confier le soin de pénétrer profondément les cœurs.

L'État n'obtient que l'obéissance à la force qu'il représente; si nous voulons dominer bientôt, dominer toujours, sans maintenir nos troupes au Soudan, sans en augmenter le nombre, nous devons prendre des moyens de persuasion plus intimes, plus pénétrant que ceux de l'oppression, nous devons nous appliquer à gagner la confiance et l'amitié sincères. L'initiative privée, par l'intimité de son effort, agit plus efficacement dans ce sens que la force et les mesures générales.

La modification intime d'un peuple par la civilisation n'est pas celle que pourrait réaliser en un instant notre administration coloniale mal secondée par notre indifférence; le but qu'atteindra l'initiative indépendante n'est pas celui que peut se proposer le

CONQUÊTE SPIRITUELLE 'Wt'^ •

fbnctîonntUre dans l'instabilité de sa résidence? Notre Administration instruite, en France, un peu neuve dans les colonies, essaye de mettre en ordre le pays conquis, c'est tout ce qu'elle a à faire; nos adnûrâbles soldats, que nous avons envoyés dans ces terres insalubres, lutter contre des ennemis aguerris . et nombreux, nous ont rapporté des paroles de paix, la soumission après la conquête; mais Administration, armée, sont des forces d'occupation matérielles étrangères au pays, elles ne peuvent avoir la souplesse nécessaire pour pénétrer les esprits et modi- . fier sans heurts, les coutumes. Ce travail intérieur ne peut être confié qu'à l'action intime de l'amitié, à Taction de l'homme sur l'homme, il faut appeler l'initiative à l'aide, plus largement qu'en d'autres colonies. C'est ce que la raison conseille, et ce que l'expérience démontre. Nous voyons, en effet, le Foutah- Djalon resté fermé devant les sollicitations ofTicielles s'ouvrir et donner toute sa confiance à l'initiative privée.

Le Foutah-Djalon nous offrait, pour commencer la conquête pacifique du Soudan, un puissant moyen d'action; ses chefs descendent des rois de la Mecque, et quoique d'un fanatisme un peu apaisé, ils ont une autorité suffisante dans le corps musulman pour nous ouvrir des relations très sûres dans le continent noir, partout où notre intérêt peut nous appeler. Par eux nous avons des amitiés sincères toutes préparées pour organiser notre influence profonde parmi les indigènes.

fe./

Le Foutali-Djalon peut être rinstrument de Tassimilation. On touche là une maille du réseau africain, à Tune de ses extrémités géographiques et à sa limite spirituelle, une maille par où le noir musulman se rattache à notre civilisation.

Lorsque nous arrivâmes dans le Foutah, ce pays n'appartenait à personne en Europe, nous entreprimes sa conquête avec la plus grande certitude de Tachever promptcment en nous emparant fortement des esprits et des cœurs qui s'ouvraient devant notre franchise. Nous avons obtenu, en effet, des droits de citoyen, des droits égaux à ceux des chefs du Foutah, tandis que le pouvoir officiel n'obtenait que des témoignages de politesse, courtois mais visiblement impatients.

Aujourd'hui la France occupe le Foutah-Djalon; le gouvernement n'a certes pas besoin de nos conseils pour en tirer parti, mais pour dresser un plan d'avance et ensuite le suivre avec persévérance jusqu'au bout, il faut, certainement aussi, que le gouvernement sache que la France le soutiendra, il faut qu'il ait très exactement la connaissance de nos volontés. Nous avons donc à étudier la question et à dire, maintenant, avant l'action et non après, comment nous entendons la résoudre. Sans le concours de la nation, le gouvernement, variable dans sa direction, n'agit que dans le présent, dans le court instant

OÙ il parle; c'est en nous que demeurent les bases des projets d'avenir; c'est à nous à décider la ligne de conduite qui doit être suivie. Cela paraît être une banalité, cependant il faut bien reconnaître que c'est Toubli de cette vérité simple qui compromet sans cesse notre domaine colonial.

Le Gouvernement a conquis par la force, parce qu'il faut qu'il se hâte en son action, il est réduit à ne présenter que des faits accomplis, rapidement accomplis; s'il agissait conduit par la volonté nationale^ il pourrait longuement prévoir, mûrir ses projets avec patience, parce que nos volontés, résultantes, de nos intérêts très peu variables, sont constantes. Alors, très probablement, au lieu de réaliser hâtivement ses conquêtes par la force, le Gouvernement ferait peu à peu la conquête pacifique des esprits, se créerait de nombreuses et fortes sympathies soit par ses émissaires politiques, soit en acceptant le concours de l'initiative privée. C'est à ce mode de pénétration intime que nous devons recourir encore aujourd'hui au Soudan si nous voulons assurer notre domination.

Pour donner à cette action profonde et sûre la force, la direction, la continuité, et surtout la prévoyance nécessaires à ces lointaines fondations, il faut avoir une pensée, une politique coloniale; notre Gouvernement n'en a pas, ou du moins il n'est pas autorisé à avoir une politique coloniale, parce que aujourd'hui le pouvoir appartient â la nation et que la nation n'a pas de politique coloniale. Il suIHrait, pour le démontrer, si ce n'était pas superflu, de

rappeler que la conquête de la Tunisie et celle du Tonkin, — conquêtes si nécessaires à la paix de notre Algérie, et pour l'avenir de nos relations avec Timmense empire chinois, questions vitales pour la France, — que ces conquêtes ont été faites presque à notre insu, par des Ministres clairvoyants, et qu'elles ont coûté la vie à plus d'un ministère.

Il faut dire tout aussitôt, pour nous rassurer, que la prétendue opinion publique qui faisait opposition à cette politique, et qui était censée parler au nom de la France, n'était pas l'opinion publique; elle était l'opinion très suspecte d'un petit nombre d'individus qui abusaient de notre indifférence ou de notre ignorance, pour servir des intérêts anglais.

Cette opinion antipatriotique n'est pas celle de nos concitoyens qui connaissent la difficulté des affaires, les mûres soucis qu'il faut apporter à la création de la moindre œuvre pratique, et la volonté à dépenser pour soutenir une activité utile. Nous devons avoir une politique coloniale prévoyante pour assurer à la France, dont la vie compte par siècles et non par heures, un avenir dès maintenant préparé. Inspirons et soutenons le Gouvernement, alors il n'agira plus avec précipation, par conquêtes furtives, limitées en elles-mêmes; il aura le temps pour lui, 11 pourra préparer les longs avenirs.

Unité industrielle et commerciale; monopole des Intérêts

français.

La netteté caractéristique de Tintelligence française, la sincérité de notre esprit civilisateur, s'attachent à la simplicité des solutions; nous voulons orpjaniser notre Soudan sur un plan d'ensemble, de telle façon qu'il soit une Unité forte par elle-même.

Aujourd'hui les distances n'existent plus, le Soudan est à notre porte, ses produits nous sont familiers, les mœurs de ses habitants nous sont connues au point que nous savons quels défauts nous avons à corriger, quelles qualités nous viennent en aide; il n'est pas un accessoire de notre prospérité, il en devient le principal élément. Nous voulons que, dans cette intime participation, il soit une province de notre esprit, en même temps qu'il sera une source de richesses matérielles par l'assistance réciproque de ses forces et des nôtres; nous voulons que dans l'avenir, par une orientation persévérante de notre influence, par une extension de notre nationalité, il devienne une unité française adjointe à notre terri-

i:i CONQUÊTE DU FOUTAH-DJALOX

toire, une France noire, et qu'au lieu d'être une charge pour notre armée, il lui apporte une aide certaine, il lui garde des réserves puissantes.

Le Soudan n est pas un trésor à ciel ouvert dont il suffise de connaître le chemin, pour l'atteindre et répuiser, il ne nous offre pas, comme une loterie, un gain immoral que Ton puisse obtenir sans peine; nous n'avons là que des forces latentes dont le rendement sera strictement proportionné à notre coopération, à l'organisation plus ou moins clairvoyante de notre mise en œuvre; c'est un chantier ouvert où les activités nationales trouveront par le travail, mais par le travail seulement, un sain profit.

Nous sommes tous intéressés, directement ou indirectement, au rendement de cette colonie; le bienêtre qui nous en revient se divise et se subdivise sous mille formes, entre tous les citoyens, même au profit de ceux qui paraissent les plus étrangers aux choses des colonies; c'est une ferme nationale dont nous attendons tous le revenu et non plus, comme au temps des voyages difïîciles et peu nombreux, une fortune de hasard réservée à son heureux inventeur.

Cette colonie devant être pendant une longue suite de générations, une source de vie nouvelle pour la France, son administration prévoyante doit être organisée pour l'ensemble des intérêts français. La coordination de ces intérêts sera obtenue par l'unité dans la direction économique (protégée par l'unité de de direction politique), c'est-à-dire par une Association de tous les commerçants.

Trop féconde en surprises, la contrée vierge à

exploiter, demeurerait une cause de soucis et de dépenses, si nous la laissions vivre au hasard de ses forces productives, son rendement serait presque nul si nous ne prenions le soin de prévoir et d'assurer l'avenir. La formation d'un Ministère spécial des colonies nous permet d'espérer que nous sortirons enfin de Tindécision où nous laisse la surprise de ces conquêtes nouvelles; Tassiduité de ce pouvoir à étudier l'œuvre coloniale lui fera reconnaître la puissance qu'aura le Soudan organisé en un seul groupe de forces. L'œuvre décisive du ministère, au Soudan, doit être de former là un pouvoir central économique l'Association commerciale de tous les intérêts.

Sans entrer dans des explications dé détails, nous pouvons montrer comment Tintervention d'une Chambre de commerce spéciale, disposant d'une autorité efficace, d'un pouvoir étendu, accroîtra le rendement de la colonie; le problème s'éclaircit lorsque nous tenons présente à notre esprit, cette condition que le but à atteindre est de satisfaire l'intérêt national et non pas seulement des intérêts séparés.

Nous allons prendre sur le fait les inconvénients de l'isolement des intérêts et comprendre l'avantage qu'ils retireraient de leur association faite dans un but déterminé.

Il se produit sous nos yeux, dans l'exploitation des colonies, un fait ordinaire, heureux certainement, mais trompeur aussi, dont il faut contrôler les causes et les conclusions, pour les interpréter, je veux parler des gains miraculeux, facilement réalisés par

Tinitiative hardie des plus modestes capitaux.

Nous connaissons tous, — ou nous en avons entendu parler, — telle ou telle personne partie pour les colonies avec un modeste pécule, et revenue avec un notable accroissement de fortune. L'intelligence déployée n'a été que fort ordinaire, et chacun de nous pense qu'il aurait pu en faire autant; un caractère indépendant, une bonne santé, beaucoup d'activité, et de la volonté, ont été les facteurs de cette heureuse fortune. Chacun voudrait imiter l'exemple, courir à la même source. C'est là qu'est le mirage trop facilement trompeur, dont il faut se défendre lorsque l'on va juger la question coloniale.

Lorsque nous apportons dans une colonie un petit capital dont nous pouvons diriger nous-même tous les mouvements, chaque centime ne sort de notre main qu'à bon escient, montrant, à notre portée, et presque déjà en notre possession, le bénéfice avec lequel il va rentrer dans cette main prête à le ressaisir. Dans ces conditions, la force productive de notre capital travaille autour de nous dans la plus grande sécurité possible, elle est décuplée par notre clairvoyante surveillance et notre incessante impulsion, en un instant nous avons doublé notre modeste avoir.

Si nous commençons nos opérations avec des capitaux plus considérables, nous sommes obligés, pour les faire valoir de les diviser entre des comptoirs éloignés les uns des autres, — afin qu'ils ne se fassent pas concurrence à eux-mêmes, — nous sommes obligés de confier nos intérêts à des intermédiaires. Dès lors notre ruine est probable; elle se produira lentement

si nos agents sont honnêtes, elle se produira brusquement si nos agents sont infidèles.

Nous parlons des nouveaux venus dans le métier, experts peut-être dans les choses commerciales du continent, mais nouveaux dans la vie des colonies. Ce ne sont pas des suppositions, ce sont des faits que nous rappelons ici.

Si nous ne nous sommes pas laissé éblouir par le succès facilement obtenu avec nos petits capitaux, si nous avons eu la patience raisonnée de n'étendre nos affaires qu'après avoir étudié, reconnu les choses et les gens à adjoindre à nos précédents moyens d'action, si nous avons formé notre personnel et nousmêmes, si nous n'avons rien négligé pour assurer dans tous nos comptoirs, à 100 kilomètres les uns des autres, la représentation de notre autorité étroitement renseignée et obéie, alors nous augmenterons notre gain. Mais il ne faut pas s'attendre à ce que cette augmentation soit proportionnée à l'augmentation de nos capitaux; elle sera moindre. Les Compagnies les mieux administrées, bénéficiant môme de quelques fournitures faciles, faites pour le compte du Gouvernement, les Compagnies dont les moindres actes sont dirigés avec la plus sûre expérience, dont les directeurs et les agents sont des coloniaux familiers avec la besogne qu'ils ont à faire, ces Compagnies ne donnent pas de gros dividendes à leurs actionnaires.

Si nous considérons que dans ces pays inhabitables,

sous ce climat dévorant, il est diflicile de réaliser

l'avoir qui a été immobilisé, de trouver un acquéreur

auquel on puisse le transmettre à un prix normal,

c'est-à-dire que ne pouvant le réaliser, il faut passer toutes les immobilisations et une grande partie du dernier inventaire par profits et pertes, les déduire des bénéfices annuels par un très fort amortissement de prévoyance, nous reconnaissons qu'en réalité le métier de traitant n'est pas celui d'un ramasseur de trésors.

Cependant les bénéfices produits par les échanges sont considérables, très supérieurs aux modestes résultats constatés par les inventaires; mais ces bénéfices sont absorbés par les surprises du désordre nègre, la difficulté des transactions étendues, le manque de moyens de communication. C'est là qu'un Pouvoir Central disposant de puissantes ressources interviendra efficacement ; formé de tous les intérêts en cause, il sera attentif et habile à servir ces intérêts; il assurera la sécurité des transactions, il multipliera les voies et les moyens de communication; par ces mesures, facilitant les échanges, il accroîtra les revenus, le rendement de la colonie.

Trois conditions essentielles doivent être remplies pour qu'un syndicat déterminé, des intérêts entre eux, puisse être établi au Soudan et fonctionner; la première condition est que le Conseil d'Administration du syndicat, composé de Français, puisse demeurer sur les lieux en contact avec les intérêts à administrer ; la deuxième condition est que la colonie soit assez étendue pour permettre d'isoler son centre des

marchés étrangers et de n'y laisser pénétrer que nos marchandises de France; la troisième condition est que ce syndicat, sans imposer aucune charge à ses adhérents, acquiert et dispose de puissantes ressources qui lui permettent d'ouvrir des voies de cornmunicafcion qui lui appartiendront et qu'il réservera au commerce français.

Le Soudan est inhabitable pour nous et il le seratoujours, — ou du moins pendant une période astronomique si longue encore à parcourir que nou& n'avons pas à en tenir compte. — Les Européens retenus dans cette contrée résistent un certain temps^ s'occupent avec un peu d'activité pendant un petit nombre d'années, mais dans ce peu de temps ils ne vivent pas normalement, ils dépensent une fraction très grande de leur santé, ils vivent aux dépens de leur vitalité; ils mourront dix ans plus tôt que s'ila n'étaient pas allés en Afrique; ils mourraient même bientôt s'ils prolongeaient leur séjour au Soudan (il y a des exceptions, mais elles sont rares).

Dans cet embarras le Foutah-Djalon nous offre, à la porte du Soudan, sur le bord de la mer, un lieu habitable d'où il nous sera possible de diriger notre assimilation du continent noir. Après un séjour prolongé au Foutah, un Européen, rentré chez lui, vivra tous les jours qui lui sont dévolus, sa santé sera peu atteinte; et d'ailleurs, après avoir vécu dans ce pays, non pas merveilleux mais très doux à habiter, plus d'un colon aura de la peine à s'habituer de nouveau sous nos cieux pâles, à notre civilisation faite de contrainte. Nous aurons donc là un centre habitable, noue for-

merons une ville installée où nous pourrons vivre sans dommages.

L'Européen ne pouvant se livrer, dans cette colonie, à de pénibles travaux, sa présence est d'autant plus nécessaire que son œuvre demeure dans une large mesure à la discrétion des indigènes ; il est obligé d'avoir recours à Tindigène. Là, un avantage s'offre à nous : l'indigène est tout juste assez intelligent pour •comprendre nos conseils, — et il les recherche; — il n'est pas assez intelligent pour s'élever tout de suite contre nous. Sous la protection de nos institutions qui mettent fin aux guerres de razzia, la population déjà nombreuse deviendra bientôt innombrable; après deux générations, il faudra essaimer; — c'est un long temps pour nous, mais pour le pays ce n'est qu'un instant, (voilà presque une génération nouvelle depuis la guerre, et il nous semble que c'était hier). —

Avec le temps, ajoutant à cette force du nombre le profit de nos enseignements, gardant sur nous la supériorité que leur donne le climat, ils s'affranchiront. Mais si, pour peupler notre immense Soudan, nous avons bien choisi, parmi les diverses peuplades autochtones, celles qui sont le plus aptes à nous comprendre, si, par notre présence constante, notre influence persévérante, nous avons établi un contact pénétrant avec l'indigène, nous n'aurons pas à redouter le moment de la séparation, notre élève restera notre ami.

Alors le Soudan sera une nouvelle France, une France africaine. C'est l'avenir qu'il faut préparer.

UNITÉ ÉCONOMIQUE m

la solution inévitable, il n'y en a pas d'autre, elle s'impose; la possibilité d'habiter d'une façon permanente le Foutah-Djalon nous permet de satisfaire à la première condition pour l'atteindre.

Pour satisfaire à la deuxième condition, comment pouvons-nous, au Soudan, défendre les intérêts français? Les Anglais ont pour principale richesse dup charbon en grande abondance, à bas prix; ils sont, par suite, encombrés par une production industrielle débordante. Ils ont besoin de colonies pour alimenter leur industrie en matières premières, et, ensuite, pour écouler leurs produits manufacturés.

En Allemagne, le charbon est à moins vil prix, mais la main-d'œuvre, — dans ce pays où la population très nombreuse au service de l'industrie, présente deux ou trois ouvriers pour se partager le salaire d'un seul, — est à bon marché, la production est, de même, surabondante.

Dans ces conditions, nos voisins colonisent fatalement, si bien qu'après avoir rempli leurs colonies de leurs produits, ils viennent remplir les nôtres; nous ne devons pas perdre de vue cette donnée dominante du problème. La France n'est pas poussée hors de chez elle par la même pléthore; pour avoir dans nos colonies un commerce français, nous sommes obligés d'organiser spécialement la production et l'exportation de produits français fabriqués tout exprès.

Si nous parcourons les factoreries de la côte d'Afrique, — et il en est de même dans les autres

colonies, — nous constatons tout de suite que presque toutes les marchandises offertes aux indigènes sont des marchandises anglaises ou allemandes ; les nôtres ne sont représentées dans Tensemble que par un tout petit nombre d'objets destinés surtout aux agents européens de la côté et aux Noirs frottés de civilisation qui vivent autour d'eux. Cela tient à ce que nos marchandises sont un peu plus chères que les autres, et, quoiqu'elles soient meilleures, elles sont, en somme, délaissées; partout où il y a concurrence, la camelote étrangère les élimine. On peut citer des •exceptions, mais sans importance.

Le fait dominant est que les comptoirs français ne pourraient pas vivre, s'ils ne s'approvisionnaient pas, comme leurs concurrents, à Liverpool ou à Hambourg (l). Il suffit d'énoncer la difficulté pour rappeler, en même temps, le moyen de la résoudre ; pour vendre nos marchandises françaises, il faut leur réserver un marché où elles ne soient en concurrence qu'entre elles.

Il est difficile de réserver un pareil marché sur le bord de la mer, sur la côte ouverte et accessible à tout le monde; les conventions internationales ne nous permettraient pas d'édicter ce blocus en notre

(1) Il y a trente ans, c'était à Liverpool et à Manchester; maintenant, et chaque jour davantage, c'est à Hambourg; l'Angleterre est obligée d'étendre ses colonies pour s'ouvrir d'autres marchés, pour compenser sa déchéance industrielle qui commence. Elle continuera cette lutte aussi longtemps qu'elle aura du charbon à bas prix, c'està-dire pendant cent ans encore. Prévoyant cette fin, elle se préoccupe •de conquérir des provinces au soleil.

faveur. Mais nous pouvons ouvrir et nous réserver un marché français dans Tintérieur d'une colonie dont les chemins intérieurs nous appartiennent, dans une colonie assez étendue pour que les indigènes ou les traitants ne puissent pas, par une contrebande facile, rien qu'en tendant le bras, prendre au dehors et introduire les produits qui nous font concurrence. Notre Soudan est dans ces conditions.

Nous sommes en retard dans cette organisation toute simple de la protection, les Anglais ont eu de tous temps des colonies réservées aux Anglais; à la porte de notre Soudan, dans le Niger, qu'ils ont dérobé à notre indolence, il nous a été interdit de débarquer! Il semble que cet exemple placé là sous nos yeux, dans la même colonie, à notre porte, dans une région où prospéraient, il^ y a peu d'années, des factoreries françaises, il semble, dis-je, que cet exemple soit là tout exprès pour nous tirer de nos hésitations.

L'application de ce procédé est le seul moyen de nous réserver un marché français et d'assurer sa vitalité. Nous pouvons ouvrir un tel marché à l'intérieur du Soudan; nous le protégerons en confiant au commerce et à l'industrie privés le soin d'établir les voies d'accès de la frontière à ce centre, et d'administrer ces voies comme propriété privée. Le Soudan est assez vaste pour que la zone centrale ainsi préservée soit suffisamment étendue et que nos produits français puissent seuls y parvenir.

Pour remplir la troisième condition, pour que

le commerce et l'industrie privés aient des moyens d'action proportionnés à cette œuvre, il faut leur créer des ressources autrement que par l'impôt insuffisant et lourd; nous le pouvons facilement, sans nuire au commerce libre, en réservant à nos syndics, diverses industries qui ne sont pas exploitées actuellement au Soudan. Disposant ainsi d'un important budget, ce monopole aura l'autorité et la force nécessaires pour prendre des mesures générales protectrices des intérêts français; établi au profit de tous, il n'aura pas l'apparente injustice d'un privilège.

Notre Gouvernement hésite à admettre des monopoles commerciaux dans les colonies, ses hésitations sont justifiées, mais ici le cas est spécial, le monopole proposé n'est pas le privilège d'un particulier ou d'un groupe fermé, il est ouvert à tous.

La situation nous presse d'accepter la solution qu'elle nous offre; le Soudan, par sa grande étendue, par l'absence de toute maison étrangère sur son territoire que nous venons de conquérir, nous offre des conditions que les autres colonies ne nous offrent pas. Si nous partageons ce territoire entre un certain nombre de compagnies ou de particuliers, sans liens entre eux, nous organiserons par cela même la concurrence, et la concurrence éliminera les produits français.

Dans le Soudan ainsi ouvert prématurément à tous venants, nous n'aurons pas créé un empire colonial plus utile pour nous, nous n'aurons rien

changé à notre situation présente, notre malaise industriel et commercial ne sera pas atténué. A quoi nous sert alors de conquérir de nouveaux territoires, puisque déjà ceux que nous possédons ne servent qu'à placer des marchandises étrangères?

Le Soudan nous propose une solution, il nous offre des avantages rares, avantages que nous ne retrouverons ni plus tard, ni ailleurs; nous n'avons qu'un temps très court pour les saisir, les aménager et par eux assurer l'avenir. Il y a dix ans, la place était nette, la conquête seulement ébauchée; aujourd'hui Tenvahissement se prépare, il commence, on le voit; nous n'avons pas de temps à perdre, pas d'indécision à subir, nous devons tout de suite agir, prendre le parti raisonnable que l'expérience nous indique. La nation doit agir en père de famille soucieux d'aménager son bien pour établir ses enfants et non point l'abandonner aux étrangers.

Pour faire œuvre équitable et forte, pour pratiquer une saine politique économique, nous ne devons mettre de côté aucun des traitants qui jusqu'à présent ont supporté le poids des premières et plus grandes difficultés, dont les travaux nous ont ouvert la porte, nous devons respecter les droits acquis par les maisons de commerce installées depuis de longues années sur la côte d'Afrique. A côté de ces initiatives anciennes, d'autres plus jeunes viendront chercher fortune; notre monopole laissera chacun agir librement suivant ses moyens, à ses risques et profits, et il assurera à tous les avantages des privilèges

qui lui auront été réservés dans l'intérêt commun.

Le monopole français se réservera par privilège : la fabrication de l'alcool, la mouture mécanique, la frappe et la mise en circulation dans son empire d'une monnaie d'argent, certaines prestations, etc.

Avec les ressources qu'il retirera de ces réserves, il indemnisera le Gouvernement des frais que la conquête de la colonie lui a coûtés, il soldera sa police armée, ouvrira des voies de communications, se chargera de tous les travaux publics, d'accord avec le Gouvernement; et sous sa garde vigilante, les produits français auront le marché intime qu'ils cherchent.

Le Gouvernement ne peut pas être lui-même le metteur en œuvre de ce monopole, ce n'est pas son métier, le Gouvernement dépense de l'argent, il ne sait pas en gagner, il n'est pas organisé dans ce but, il se diminue toutes les fois qu'il se mêle à la bataille commerciale; 1 impôt comblant ses déficits, il ignore la nécessité de balancer un compte par un profit.

Le Gouvernement ne doit pas se substituer à l'individu; chacun de ses membres personnellement pourrait être bon conseiller du monopole dont nous parlons, mais pris dans son ensemble anonyme et sans cesse discuté, il ne peut pas faire œuvre de simple particulier; il ne faut pas le lui demander. Les responsabilités qui régissent une maison de commerce sont toutes autres que celles qui régissent les décisions des membres d'une hiérarchie administrative; là est la différence essentielle qui assure la prospérité

de la première, tandis que la seconde, avec un ordre parfait, une subordination exactement observée, réalise avec le temps une inévitable ruine, — qui va se perdre dans le budget général. — Au contraire, il n'est pas un commerçant, pas un industriel en quête de clientèle, qui ne comprenne et ne soit à même de diriger une telle affaire.

Unité militaire. Armée du Soudan; réserve nécessaire.

Avenir du continent africain.

Il y a dans cette organisation du Soudan, d'autres considérations d'ordre général qui doivent retenir nos réflexions. L'Afrique hors de notre Soudan, ne sera pas toujours le pays neuf et relativement facile à conduire que nous possédons aujourd'hui; il faudra quelque jour compter avec les indigènes de ce continent, instruits par les Européens, groupés autour de chefs blancs, inspirés et conduits par eux. A ce moment, chaque peuple Européen récoltera ce qu'il aura semé, sa part d'influence dans le continent noir sera mesurée au contingent noir qu'il aura su assimiler.

L'Angleterre s'est attribué la plus grande part de la surface fertile de l'Afrique, nous devons avoir notre part proportionnelle, mais nous ne l'obtiendrons pas de l'équité de nos adversaires, nous ne l'obtiendrons par la force de nos droits que si elle est soutenue par la force de notre situation dans le continent.

Le Soudan n'est pas, comme les colonies de race jaune, un pays de civilisation ancienne, déjà comparable à la nôtre, son peuple est primitif, il est une matière première que nous pouvons, que nous devons pétrir et utiliser. Pour cette œuvre nouvelle, il faut vouloir.

Etant en République, la nation est censée détenir le pouvoir; elle n'a pas à attendre les volontés d'un maître. Cette indépendance crée notre responsabilité; elle n'est pas très éveillée dans notre pays encore passif par habitude ancienne, mais nous allons renoncer à ce demi sommeil de collectivistes exploités par un syndicat, nous devons avoir une opinion sur toutes les questions d'intérêt national, nous devons avoir une volonté.

Aussi longtemps que nous nous contenterons d'accepter des faits accomplis au lieu de prévoir l'usage qui doit être fait de notre force et de prendre l'initiative, nous demeurerons les serviteurs indéfiniment contribuables des partis audacieux. Profitons de nos avantages, usons de notre liberté, ayons une opinion réfléchie et faisons-la connaître.

Cette opinion est ici qu'il faut tirer du Soudan ce qu'il peut donner et non pas, par routine ou paresse d'esprit, lui demander les mômes services qu'aux autres colonies puisqu'il nous offre des avantages tout différents.

Nous pouvons, dans notre Soudan animé de notre esprit français, organiser une armée française, nous devons organiser une telle armée.

Les indigènes dont nous disposons sont les meilleurs soldats qu'un général puisse souhaiter, ils ont la force, ils ont le mépris du danger, ils sont innombrables. L'organisation de cette armée peut seule nous donner en Afrique hi sécurité et la prépondérance légitime qui nous sont dues entre certaines frontières; on comprend Timportance d'une armée do 600,000 hommes montant la garde dans notre Afrique, et pouvant se porter à notre gré de Test à l'ouest, du sud au nord de notre domaine.

Cette armée, et toute l'autorité attachée à ses très puissants bataillons, sera le soutien le plus efficace de notre influence au Maroc contre nos adversaires alliés.

Comme autrefois César, dans les Gaules, avait organisé la légion de l'Alouette, composée de soldats gaulois, nous devons, au Soudan, organiser les légions du Soleil.

Il faut tout de suite remarquer l'exceptionnel avantage que nous offre le pays africain pour la constitution de cette armée indigène; cette armée existe déjà par ce fait que les tribus diverses de la contrée, ayant été de tous temps en guerre les unes avec les autres, le métier militaire est leur métier habituel. A cet avantage s'en ajoute un autre non moins précieux, ces familles de soldats sont des familles de cultivateurs, habituées à se ravitailler elles-mêmes, organisées pour vivre de leurs propres récoltes.

Les éléments d'une armée noire existent donc tout

préparés, cette armée pourvoit elle-même à sa subsistance, et peut produire sans peine un léger surplus pour payer son armement, elle ne nous coûtera pas un centime. C'est un torrent accumulé dans un lac immense, depuis que notre occupation a fermé les sentiers de la guerre; c'est une réserve à notre disposition.

Un désert inhospitalier sépare notre Soudan de nos frontières algériennes, mais pour les autochtones, le désert n'est pas la barrière infranchissable qui arrête des Européens; pour eux les bords du désert sont les rives amies d'une mer navigable. Les Noirs vivant à Taise sous le climat africain qui est le leur, nous pouvons prendre tout le temps nécessaire, pour établir de proche en proche et suivre une ligne de communication entre le sud et le nord du désert; en quelques années nous pouvons les amener, par une ligne de haltes permanente, à la frontière de Tunisie; pour Tarmée du Soudan, cette entreprise ne sera qu'un jeu, pour nos officiers et nos ingénieurs, une occupation facile. A la frontière de Tunisie Tarmée du Soudan est à la frontière de l'Europe; par l'Italie et le Brenner, elle est au centre de l'Europe.

Nous ne pouvons pas obstinément fermer les yeux sur les ambitions latentes ou proclamées de la Maison de Savoie; après avoir appelé à son aide Tépée de la France, elle arme aujourd'hui contre nous ses ennemis d'hier. Par une complicité machiavélique des

circonstances, les aspirations contraires de Rome catholique conspirent pour la guerre dont le Gouvernement de ritalio se promet de nouveaux avantages.

L'amitié de deux peuples de môme race n'empêchera pas tant de volontés liguées contre notre repos et complices du nombre allemand, de nous contraindre à la guerre; nous devons nous tenir prêts, sans illusions.

Dans l'avenir plus encore qu'aujourd'hui, notre armée du Soudan sera le complément nécessaire de notre armée française. Ce moment est marqué dans l'histoire, nous le lisons d'avance; dès ce moment la race noire nous rendra le sang que nous avons versé pour elle, la loi de la civilisation progressive marquera dans son effort une nouvelle étape.

La population de l'Allemagne dépasse déjà la nôtre de 10 millions d'hommes; plus d'un quart; encore quelques années et nous serons submergés sans pouvoir même essayer une résistance. Il ne s'agit pas là du caprice d'un chef ambitieux, caprice que les circonstances ou de bonnes relations peuvent compenser, il s'agit de l'expansion de la race humaine; ce ne sont pas des Allemands qui prendront notre pays de France, ce seront des hommes qui viendront 86 chauffer au soleil, à une place vide.

Les Anglais et les Allemands veulent occuper nos

champs, ils ne peuvent pas ne pas le vouloir, les lois

qui conduisent la vie de l'humanité l'exigent. Ce ne

sont pas de nouvelles batailles de Vouillé ou de

IDi CONQUETE DU FOUTAH-DJALON

Bouvines qui pourraient nous sauver; les vaillants liéroîsmes ne sont plus eflicaces, les armes et le <:ourage sont pareils des deux côtés et le nombre est contre nous.

La loi de vio de l'humanité nous réserve sans doute l'avenir, la libre propriété de notre sol natal, mais elle nous impose de Toccuper, autant qu'il doit Têtre, par le nombre ou par la valeur, car le soleil ne nous est pas réservé, il s'olTro à tous.

Cette loi de la nature, loi de science, procède par des équilibres dynamiques progressifs; elle n'admet pas qu'un mémo liquide dans deux vases communiquant prenne des niveaux diiTérents, remplisse Tun et laisse l'autre vide; elle veut Téquilibre par Tégalité des niveaux ou par la compensation des qualités.

Nous pouvons garder notre France par le nombre égal au nombre allemand ou par la qualité plus grande; nous n'avons pas de raisons d'attendre le privilège de la valeur, difficile et très longue à former; reste le nombre, il faut le trouver en Afrique, puisque nous ne pouvons pas le trouver entre nous.

Nous devons sauvegarder la qualité française; l'argent, cosmopolite par nature, suscite la déchéance de Tesprit national, nous devons y réfléchir; il faut éliminer d'entre nous les citoyens indifférents à la nationalité, les habitants de France qui, par l'application prématurée d'une fraternité générale, veulent renoncer à toute lutte par les armes, tandis que nos

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voisins maintiennent ou accroissent leurs armées. Ces Iiabitants admettent l'occupation de notre sol ensoleille par les Anglais et les Allemands surgis* sant de leurs brouillards, il leur importe peu d'être Français ou étrangers, il faut les dénaturaliser immédiatement, leur ôter leurs droits politiques. Ils excercent ces droits à rebours, c'est-à-dire contre la nationalité qu'ils ont pour but de défendre, il faut les leur ôter sans retard. Qu'ils gardent la liberté de vivre sur notre sol de France, mais non plus de conspirer ouvertement, avec l'étranger, contre notre existence nationale.

La loi qui conduit l'humanité éclaire la voie où elle nous mène, elle nous dicte ses avertissements; si nous ne les suivons pas c'est que nous n'en avons plus la force, c'est que nous avons rempli tous nos jours. Nous n'en sommes pas là, notre valeur n'est pas moindre qu'en aucun temps passé, elle est pleine, vivante, le nombre seul nous manque. Si les Anglais avaient chez eux de quoi vivre, si les Allemands avaient de la place de reste, s'ils avaient du soleil, ils ne penseraient pas à nous faire la guerre, la haine jalouse qu'ils nous portent n'est que l'expression d'un impérieux besoin; dans vingt ans si nous attendons, nos ports seront allemands, nos mers seront anglaises; tous autres hommes à leur place agiraient de même, c'est fatal; il faut appeler à notre aide le nombre africain, il est prêt, tout à l'heure il peut être là.

Nous n'avons de haine contre personne; le Français,

comme tous les gens sains et droits, le Français dont le gai soleil a fait le sang vermeil, ne connaît pas la haine, nous comptons, parmi les étrangers, des amis dont le caractère commande l'estime et retient Taffection.

Mais si le Français ignore la bilieuse envie, si son histoire généreuse le porte au-dessus de la jalousie, il demeure plein d'horreur ou de mépris pour les mauvaises actions; pour les mauvaises actions dont l'histoire d'Angleterre est un mémento. Athènes bombardée, Lisbonne, Copenhague, Alexandrie; Napoléon martyrisé; le bûcher de Jeanne d'Arc; toutes les lâchetés; forfaiture de guet-apens contre l'humanité. Et pourquoi? Pour sauver le « Sac de laine », emblème de sa représentation nationale. « Sac de laine », en vérité, a une mauvaise histoire.

L'Anglais est âpre en son avidité, tandis que la France, civilisée, respectueuse des droits de l'humanité, sacrifie facilement ses intérêts matériels plutôt que de soutenir, pour de l'argent, une guerre qui n'a pas l'excuse d'une cause élevée.

Albion et son « Sac de laine » sont hors des voies de la civilisation; l'égoïsme est hors des lois qui conduisent l'humanité vers un état de plus grande perfection.

L'effronterie de l'Angleterre ne trompe personne, ses menées sont lassantes. Notre rencontre avec les Allemands a été un duel d'entrain, une gageure sur le pré à côté de la guerre de Cent ans qui ne finira jamais.

Que faut-il donc attendre de Tavenir?

Les données du problème sont simples; la solution facile à déduire.

Nous occupons une contrée d'élection, favorable entre toutes à l'épanouissement de la vie humaine. — Si notre race n'a pas prospéré davantage sous Tinfluence d'un climat privilégié, c'est que les meilleurs d'entre nous ont été détruits, d'année en année par des guerres meurtrières, incessamment renouvelées; — ce territoire de France est la Patrie, notre fin et notre raison d'être.

Sur ce territoire, trois forces : le peuple, l'armée, l'argent. L'armée, pour les deux autres, est, dit-on, une menace, parce qu'elle peut, en un moment, devenir dominante sous l'impulsion d'un chef audacieux. Le peuple et Targent paraissent parfois s'entendre pour la détruire; chez le peuple, c'est par erreur; pour l'argent, c'est une feinte.

L'argent ne connaît pas de frontières ; d'un bout du monde à l'autre, il forme un seul parti. Partout où il veut dominer, il porte ses forces et il est le maître. Que peut donc faire le peuple contre ces tyrannies latentes, pour assurer sa vie, pour faire demeurer la Patrie? Il ne peut rien s'il écoute les conseils trompeurs ou s'il reste indifférent, la ruine le guette et, bientôt, l'esclavage.

Il peut tout s'il reconnaît sa force et la mesure aux difficultés de la lutte pour l'existence, pour la Patrie.

lîie CONQUÊTE DU FOUTAH-DJALON

Il faut, pour qu'il soit le maître, qu'il possède et Tarmée et l'argent.

Le service militaire, égal pour tous les citoyens, a déjà rapproché, confondu le peuple et Tarmée.

Le peuple, par le travail, peut acquérir l'argent, la force et l'indépendance qu'il donne; déjà le peuple de France le possède, il en éprouve la puissance. Ainsi confondus en une seule unité, le peuple, l'armée et l'argent forment la nation, la nation, c'est-à-dire la Patrie.

Nous suivons ainsi la loi de vie, nous devons le reconnaître et assurer nos pas.

L'étranger a créé nos divisions, il les anime sans relâche d'un souffle enragé, pour ruiner d'avance toute résistance de notre part à ses envahissements; et, tandis qu'il s'efforce de séparer le peuple et Tarmée, qu'il discrédite nos entreprises, il accroît le nombre de ses soldats, il accumule contre nous Teffort de ses capitaux.

La sagesse du peuple de France trompera ces calculs; elle formera la nation forte, elle gardera la patrie heureirse; la liberté lui en oiïre le moyen et lui laisse toute la responsabilité de sa propre existence. Aucune excitation n'a troublé la confiance du peuple en lui-même; la liberté de tout dire dégage peu après la vérité des lois qui le conduisent, il se ressaissit, son loyal effort dans la lutte pour le progrès, lui réserve la puissance et lui promet l'éternel avenir des vérités obéies.

Notre valeur paraît dans la tendance de nos initiatives : eunt pro patria.

LiO Collectivisme en Afrique.

En dehors des considérations touchant immédiatement à l'ori?anisation utile de notre domaine africain,, il est un fait observé qui mérite peut-être par son importance socioloçiquo d'être ici rapporté. Quelques-uns de nos concitoyens nous proposent de mettre en commun tous nos biens et d'en diviser les revenus en parties égales, chacun de nous, dans ce syndicat protecteur, travaillant le moins possible.

Ce système collectiviste est largement pratiqua et depuis longtemps en Afrique. On ne saurait faire une étape en dehors des grandes routes, dans le Foutah-Djalon ou ailleurs, sans rencontrer un village de collectivistes; les habitants ne possèdent rien en propre; ils sont groupés autour de Tun d'eux, autorité paternelle qui surveille le paresseux travail et le strict partage de la récolte réduite au nécessaire.

Ces indigènes cultivent un peu de terre autour du village, ils font ce travail le matin, au frais; le jour ils dorment; le soir, lorsque le soleil a éteint ses

eOO CONQUÊTE DU FOUTAH-DJALON

feux, ils pilent le grain; la nuit venue, ils dansent. Manger, danser, dormir et multiplier, tout en travaillant peu, de loin cela parait être le bonheur; de près, c'est le néant de l'abrutissement; ces gens-là sont des captifs, ces villages sont des colonies d'esclaves. On ne peut pas trouver de plus explicite expérience de ce que produit Téviclion de l'initiative individuelle.

Ces gens, cependant, n'ont pas été choisis parmi les pauvres d'esprit, ce sont des prisonniers de guerre ; ils ont apporté au début toute la valeur de leur race, une certaine sélection a même été opérée entre eux par la lutte et la souffrance. Malgré cette valeur, l'obligation que la situation leur impose de ne plus se préoccuper de la lutte pour la vie, anéantit leur âme.

Le collectivisme forme limite du fonctionnarisme, est contraire à la loi de vie, loi de progrès qui exige de nous un effort maximum, la manifestation de tous nos moyens; c'est par une aberration qu'il confond, au profit des paresseux, la loi de fraternité avec la loi de charité; la première nous vient en aide dans la lutte virile pour la vie, la seconde, la loi de charité, est une loi généreuse qui suspend la lutte en faveur des déshérités.

Mont-Redon (Bouches-du-RhAne) 1898.

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