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DE L'INITIATIVE INDEPENDANTE

par leur nouveauté, ce ne sont plus aujourd'hui que des faits divers monotones; — les menus événements quotidiens en sont toujours les mêmes, connus aujourd'hui par tous les récits de voyages qui mettent en contact l'Européen avec les peuples de moindre civilisation. Il est facile de résumer les plus élémentaires : le voyageur est sans abri, il couche sur la dure; le climat lui est impitoyable; les bêtes, les insectes pullulent autour de lui, il ne saurait s'étendre, le jour à l'ombre, sans s'attirer mille piqûres; la nuit, l'indigène à demi -scrupules emmène et cache ses chevaux pour pouvoir les retrouver au matin avec un zèle qui mérite forcément une récompense; rarement il peut se baigner à l'aise, car en mer il y a des requins, dans les rivières il y a des caïmans ; sévèrement, il doit garder son casque sous peine de mort. Il ne mange pas tous les jours, les aliments qu'on lui offre sont souvent empoisonnés. L'indiscrétion des populations amies est aussi gênante que l'animosité des populations hostiles ; la politique inquiète le voyageur, les Chefs le rançonnent gaiement, partout des espions cherchent à le surprendre. Et la fièvre I j'allais oublier de la mentionner; non pas l'impaludisme, mais le désordre qu'apporte dans l'organisme l'actinique insolation.

Je parle ici de l'initiative indépendante dont les ressources sont limitées au strict nécessaire le plus réduit; la mission officielle puissamment organisée, est mieux pourvue, ravitaillée passablement au moins; elle s'abrite, elle s'isole des importuns en plaçant des sentinelles, un Docteur l'accompagne.

6 CONQUÊTE DU FOUTAII-DJALON

Mais si l'explorateur indépendant est moins à Taise, il n'est pas lié par des instructions, il est libre, tout dépend de lui, sa seule ardeur l'entraîne; son ambition victorieuse transforme ses peines; la nature le charme, plus il avance plus il est captivé; le voyageur en Afrique a entendu chanter le Coq de pagode, il veut Tentendre encore.

Les surprises de la vie matérielle ne sont rien qu'un milieu nouveau dont on prend vite l'habitude, un aliment pour la curiosité du touriste; les impatiences qu'elles nous causent lassent notre corps, mais elles ne sauraient atteindre notre esprit, susciter une émotion dans notre cœur; le plaisir d'être libre domine toutes nos contrariétés; la joie de vivre de toutes ses forces, sans Taide coercitive d'aucune tyrannie déprimante, donne à l'action un prix sans égal; la nature n'exalte en nous que la joie de vivre.

Les incidents les plus typiques entre Européen et Indigène sont toujours les mêmes, ils ont été racontés cent fois, nous ne rapportons ici les événements qui ont assuré la conquête du Foutah-Djalon que pour caractériser la valeur de l'initiative indépendante.

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Foutah-Djalon .

Importance de sa situation géographique.

Le désert du Sahara est, par son climat, par l'aridité de son sol desséché, une région inhospitalière, qui sépare notre Algérie des régions fertiles du Soudan ; il forme un obstacle à l'expansion de cette colonie, il est surtout l'asile d'un danger permanent sur sa frontière. Les tribus nomades qui le parcourent vivent aux dépens des caravanes obligées de le traverser, au sortir de l'Afrique centrale, pour gagner la Méditerranée; insaisissables dans leur mobilité, elles menacent nos postes avancés et nos communications, elles se dérobent à toute répression en se dispersant dans l'immense désert.

Le Sahara représente sur nos frontières une mer dangereuse. Il était nécessaire que la rive opposée à la nôtre, la rive Sud par laquelle il s'^approvisionne au Soudan cultivé, fût en notre pouvoir; nous avons occupé cette rive, de l'Océan à Tombouctou, çn suivant le Niger; c'est l'heureux résultat de nos glo-

rieuses campagnes où se sont fait connaître depuis trente ans quelques-uns de nos vaillants soldats.

Pour entrer en force dans ce pays qui était occupé par de puissants chefs indigènes : Ahmadou, fils du grand conquérant el Iladj Omar; Samory, le captif qui s'est fait roi; les Almamys du Foutah-Djalon, descendants des Rois de La Mecque, et d'autres de moindre importance, nous n'avions qu'une porte, le Sénégal. Or ce fleuve n'est navigable que pendant une partie de l'année, son embouchure est fermée par une barre trop souvent impraticable; il a fallu pour éviter cet obstacle, et mettre en tout temps Saint-Louis en communication avec la mer, établir le chemin de fer de Saint-Louis au port de Dakar. Cette voie ferrée était nécessaire dans Tintérôt de l'importante région du Sénégal; mais pour pénétrer au Soudan et en assurer le ravitaillement régulier, il est préférable, plus court et plus facile de passer par le Foutah-Djalon. En 1880, je dus, pour le démontrer, citer des chiffres, comparer les distances; aujourd'hui la vérité est connue, la simplicité du fait domine sans discussion; — pour aller de Marseille à Paris, le chemin est par Lyon, non par Bordeaux, surtout si l'on devait emprunter la navigation sur le canal du Midi et la Garonne. — La conquête du Soudan eût coûté moins de temps, moins d'argent et d'hommes, si l'on avait traité d'abord, pacifiquement, avoc le Foutah-Djalon et pris ce pays pour base des opérations.

FOUTAH-DJALON

A cette époque le Gouvernement Français ne pouvait pas agir officiellement dans le Foutah-Djalon sans soulever des protestations, l'Angleterre prétendait posséder ce pays et n'admettait pas notre compétition.

L'influence anglaise s'étendait sur le Foutah par sa colonie voisine de Sierra- Leone; je fus souvent salué en anglais pendant mon voyage, quelquefois en portugais, du côté de la Guinée portugaise; notre langue française était ignorée des Chefs aussi bien que de la population, j'ai dû apprendre à l'Almamy à me dire, à chacune de mes visites : « Bonjour, Monsieur. »

Mais si le Gouvernement Français ne pouvait agir sans mettre en action les canons de l'Angleterre, — ainsi que me le disait en termes plus énergiques, Gambelta, Président de la Chambre, — je demeurais libre, comme simpleparticulier, d'agir à mes risques et périls, TAngleterre avait des prétentions, comme à son ordinaire, mais non des droits. J'annonçai au Gouvernement que je ferais la conquête du Foutah-Djalon, seul, sans faire appel à son appui, c'est-à-dire sans le compromettre; je mériterais la confiance des habitants par Futilité do mes conseils à leurs intérêts, je gagnerais leur amitié, et je combattrais victorieusement l'influence anglaise simplement par la constante franchise de mes discours et la loyauté de mes actes.

Comme je l'avais annoncé, j'ai fait la conquête du

royaume des Almamys, j'ai pénétré rame de ses habitants jusqu'au fond des consciences; après les études préalables, j'ai dépensé mon temps et ma santé, de 1877 à 1897, à préparer, entreprendre et achever ces travaux; j'essayerai ici, dans un court résumé, de montrer par ce fait, la puissance de l'initiative privée, et la force latente que la France possède en elle.

Les meilleurs esprits parlent de cette force et la recommandent, mais nulle part l'Administration ne lui permet la moindre liberté, c'est à elle-même à s'affranchir. Ceux de mes concitoyens qui voudront bien lire cette note, trouveront que les difficultés de mon entreprise ont été moins dans les travaux de l'exploration en pays inconnu, sous un climat meurtrier, parmi des peuplades ignorant toute morale, que dans l'opposition irréductible que fait l'Administration à l'initiative indépendante.

Études préliminaires; premières observations.

Le Foutah-Djalon était connu des Carthaginois, mais il était sans doute peu utilisé. Depuis lors il n'avait pas retenu l'attention des Etats colonisateurs, il demeurait à peu près inconnu; c'est ce qui explique comment se trouvant à la porte de notre Sénégal, il est resté en dehors des mouvements et des préoccupations effectives de notre conquête africaine; les quelques renseignements qui en avaient été rapportés ne l'imposaient pas à notre étude plus particulièrement que d'autres contrées délaissées. Au retour de mon premier voyage, en 1880, il fallait, pour parler du Foutah-Djalon, dire tout d'abord à quel Continent il appartenait, sous quelle latitude il était situé; il fallait accoutumer l'oreille à son nom inattendu; aujourd'hui encore chacun orthographie ce nom au hasard, sans respecter la phonétique ethnique.

Quelques voyageurs français avaient traversé le Foutah-Djalon, parmi lesquels il faut citer René

Caillé. René Caillé nous a laissé un puissant exemple de ce que peut l'initiative indépendante; seul, presque sans ressources, en butte aux mauvais procédés de l'Administration qui ne pouvant le retenir, cherchait du moins à le décourager, il traverse le Foutah-Djalon, pénètre jusqu'à Tombouctou, et franchit le Sahara pour reconnaître la route qui conduit au Maroc. Dans la région du Foutah, il est accablé par la fièvre; loin de tous secours, abandonné des indigènes, à bout de forces, il ne sait plus où rattacher son espérance, lorsqu'une vieille négresse, prenant pitié de tant d'infortune, le recueille dans sa case et, par de longs soins, le rappelle à la vie et enfin à la santé.

Les derniers voyageurs ofTiciels envoyés au Foutah-Djalon, avant la conquête dont nous résumons ici les événements, furent deux officiers : Hecquart, en 1852; Lambert, en 1859. Hecquart eut à surmonter de grandes difficultés dans la région inexplorée qu il traversa de la Casamance au Foutah-Djalon; à son arrivée au centre du Foutah, il se trouva compromis entre deux compétiteurs au trône qui se livraient bataille; bien peu s'en fallut qu'il ne fût assassiné. Echappé, cependant, aux coups qui le menaçaient, et la guerre ayant pris fin par la déroute de l'un des deux prétendants, Hecquard put remplir sa mission toute de courtoisie auprès du vainqueur, Omar, l'Almamy légitime.

Le Gouvernement obtint la permission de construire un abri à Boké, sur le Rio Nunez; une redevance était payée chaque année, pour cette location.

au représentant de l'Almamy. On construisit là un poste fortifié, armé de canons, dont l'entré fut interdite aux indigènes; l'Almamy fut mécontent. Ibrahima Saury, naïvement se plaignait encore en 1888, peu avant sa mort, de l'interprétation agressive qu'on avait donnée à la concession bienveillante faite par son prédécesseur; en périphrases toujours polies, son mécontentement disait qu'on l'avait trompé, il n'avait plus confiance dans les messagers officiels. La bonne impression laissée par Hecquart et renouvelée par Lambert en fut diminuée, elle le fut plus gravement dans la suite par des manifestations d'apparences officielles, nous le rappellerons plus loin.

Les voyageurs anglais qui ont visité le Foutah- Djalon depuis la fin du siècle dernier, ont été plus nombreux, nous citerons ceux dont nous avons retrouvé la trace : Beaver vint à Boulam, sur le bord de la mer, à la tête de deux cent soixante-quinze pionniers, entreprendre des travaux de culture pour le compte d'une Compagnie. Au bout de deux ans il rentrait à Londres avec cinq de ses compagnons, les autres étaient morts ou avaient disparu, le climat avait anéanti l'entreprise. Nous avons retrouvé les fondations de la maison de Philippe Beaver.

Vers 1820, une expédition moins nombreuse, dix ou douze cultivateurs et marchands, s'avança dans l'intérieur jusqu'au Donso, affluent du Tomine, et là, dans une vallée fertile, bien arrosée, dans un site merveilleusement encadré, ces Anglais entreprirent une exploitation. Quelques-uns d'entre eux mouru-

rent bientôt, les autres prirent la fuite, abandonnant leurs installations et leurs marchandises, renonçant à leur tentative. Ils n'avaient pas réussi parce qu'ils cultivaient la terre, travail au-dessus des forces de TEuropécn sous ce climat, et parce qu'ils avaient néglige de s'assurer l'amitié des indigènes avant de s'introduire dans le pays, ou que du moins ils Tavaient fait insuffisamment. Ces renseignements m'ont été donnés, sur les lieux mômes, par les indigènes qui avaient vécu là tout enfants à cette époque lointaine, et qui y étaient encore en 1888, vieillards prêts à agir de même dans les mêmes circonstances. La source au bord de laquelle ces Anglais s'étaient établis a gardé leur nom, elle s'appelle « le Yangallé ».

Plus tard Peddie et Campbel visitèrent le Foutah- Djalon, ils moururent au retour; j'ai cru voir leurs tombes dans les bois de Kakandy, si la tradition locale est fidèle.

Ces exemples n'étaient pas encourageants, ils étaient peu connus, cités dans quelques rares ouvrages; le Foutah-Djalon était encore, en 1880, un pays vierge. Mais les noirs de la côte parlaient avec respect sinon avec terreur, du puissant souverain qui régnait à Timbo; ils racontaient, que dans les montagnes de ce pays, l'hiver et même les nuits d'été sont froids; les nombreuses caravanes qui alimentent le commerce des factoreries de la côte dans cette région, passaient presque toutes par le Foutah; c'étaient là des renseignements dignes d'attention.

Je reconnus d'abord l'importante situation géographique du Foutah-Djalon entre TOcéan et les vallées du Niger supérieur, la salubrité relative de ses hautes montagnes qui étaient à proximité de nos comptoirs de la côte, les avantages qu'offraient à une entente pacifique l'unité de son pouvoir central, en même temps que la fragilité d'une oligarchie où l'assassinat était dans la légalité, et qui nous permettait de diviser facilement pour régner. Ce pays offrait donc de grands avantages à un Européen pour préparer une entreprise sur le Soudan.

Je dus me mettre en relations avec l'Almarhy, avec les Chefs importants du pays, les Foulahs conquérants, avec les autochtones demeurés libres, avec là population des esclaves mêmes, car l'opinion de tous était la directrice de la politique des Almamys. II faut dire que les Almamys et les Chefs civils et religieux, prenaient grand soin de diriger cette opinion, de créer et d'entretenir chez tous l'esprit de servitude le plus propre à assurer leur domination. Pour visiter le Foutah avec quelques chances de le bien voir et de le comprendre, je devais donc avoir pour moi les diverses fractions très distinctes de la population, je devais tenir compte de ce fait que le peuple, par son éducation sévèrement surveillée, était presque toujours plus royaliste que le roi.

J'installai sur la côte des factoreries pour me mettre en relations avec les habitants de l'intérieur, par des échanges directs de marchandises; chaque rencontre, chaque service reçu et rendu étant l'occasion d'un supplément d'information. L'accueil que

nous réservent les noirs de rintéricur, noirs indépendants qui n'ont jamais vu d'Européens et ignorent le joug de la civilisation, est tout autre que celui des habitants des côtes en relations constantes avec nous, depuis des siècles. A la côte, l'Européen, à tort et à travers, parle en maître, il est le maître; dans l'intérieur, il doit toujours parler en maître, mais il doit le faire avec infiniment de sagesse, il est à la merci de tous.

Il me fallait, pour pénétrer dans l'intérieur, un interprète; tout naturellement, je m'adressai à l'oflicier supérieur qui commandait à Dakar et avait sous ses ordres les Tirailleurs sénégalais; ces soldats indigènes sont, en effet, après leur temps de service, d'assez bons interprètes; ils parlent l'arabe local, le Mandingue, le Peuhl ou quelque autre langue de l'intérieur; au service, ils ont appris un peu de français, et aussi l'habitude de recevoir des ordres et de les comprendre. Le Commandant ignorait, me dit-il, s'il s'en trouvait de libéré dans son commandement.

Nous ferons ici une observation importante en faveur de l'initiative privée : lorsqu'un mandataire officiel est envoyé en mission, on lui indique tout d'abord le point qu'il devra visiter. Par ce renseignement, la partie la plus difficile de Tentreprise est résolue d'avance, sans souci ni responsabilité pour lui. En effet, lorsque nous voulons visiter quelque

pays civilisé, nous cherchons d'abord dans les guides spéciaux les indications qui peuvent le mieux nous conduire; faute d'avoir fait ce travail préalable, nous voyagerions au hasard et nous passerions probablement sans nous en douter et sans les voir, entre les choses dont il importerait de nous instruire; à plus forte raison, dans l'univers inconnu, ferions-nous un voyage inutile si, à défaut de renseignements, nous n'avions pas, au moins, comme Christophe Colomb, un pressentiment basé sur l'étude et la réflexion. L'envoyé oflîciel n'a pas à se préoccuper de cette essentielle détermination. De plus, il est déchargé de tous les détails d'organisation de son expédition; il trouve, en arrivant à Dakar ou à Saint-Louis, s'il s'agit de cette région africaine, les officiers et les sousofficiers qui doivent l'accompagner; par les soins de l'administration, des porteurs choisis avec soin ont été rassemblés d'avance; et enfin, avantage important, un ou plusieurs interprètes sont mis à sa disposition.

Si j'avais demandé et obtenu tout cela, je n'aurais plus été qu'un simple employé du Gouvernement. Aussi ne demandais-je pas un interprète, je demandais simplement un renseignement : le Commandant savait-il si quelqu'un de ses Tirailleurs, libéré du service, était demeuré dans le pays? Il ne voulut ni s'en souvenir, ni s'en informer. On ne me refusera pas de reconnaître que, dans ces circonstances, l'activité privée doit dépenser plus d'initiative que l'employé abondamment prévenu et pourvu.

Je trouvai plus loin, sur la côte, le Tirailleur que je cherchais; il était de race Toucouleur. C'était, me disait-on, un bandit qui, certainement, me dévaliserait; il portait, en travers du visage, une balafre qui, en vérité, lui donnait un air plus énergique que complaisant; mais je n'avais pas le choix, le seul interprète qui, hors celui-là, fut à ma portée, Ahmadou Boubou, était engagé pour la saison, dans des opérations de commerce; il demandait dix mille francs pour se dégager et me suivre, c'était trop; je restai avec mon bandit dont j'eus plus à me louer qu'à me plaindre. Les gens de sac et de corde sont ordinairement intelligents, énergiques et très actifs; il s'agit d'en tirer parti. Je fus servi assez bien, toujours suivant ma volonté, et, surtout, je fus compris, mes discours furent chaudement interprétés. J'ai rapporté, en 1880, les événements auxquels a donné lieu le concours de ce collaborateur improvisé.

Un interprète à l'esprit éveille était nécessaire pour éclairer mes démarches diplomatiques chez un peuple dont l'organisation politique est aussi compliquée que le sol tourmenté qu'il occupe. Les Peuhls, habitants actuels du Foutah-Djalon, qui ont fait la conquête de ce pays il y environ cent cinquante ans, ont en effet imaginé un système de gouvernement très combiné; je rappellerai, en deux mots, le régime, ingénieux ou bizarre, par lequel ils administrent, il serait plus exact de dire ils exploitent leurs sujets.

Le chef de la dynastie des Almamys laissa deux lils; pour éviter une guerre civile qui paraissait inc-

OBSERVATIONS GÉNÉRALES i^

vitable, les deux héritiers furent tous deux nommés Almamys à vie, et il fut établi que chacun d'eux gouvernerait le pays pendant deux ans, alternativement. Celui qui était en fonction habiterait la capitale; l'autre, pendant ce temps, demeurerait dans ses terres et ne paraîtrait, sous aucun prétexte, dans cette ville. Les décisions de celui qui était en fonctions engageaient les deux Almamys, et, ainsi l'unité du pouvoir était assurée. Cette convention fut, pendant cent cinquante ans, la loi respectée.

Un court séjour auprès des chefs du Foutah-Djalon montre bien vite comment l'ingéniosité d'un système en apparence aussi compliqué l'élève à la hauteur d'une institution complète. Les conquérants du Foutah sont associés pour le pillage, ils n'ont d'autre occupation que le brigandage; — la race nègre s'est peu élevée au-dessus de cette conception élémentaire des relations qui peuvent exister entre le fort et le faible. — Il s'agissait donc d'organiser l'opération au profit du Syndicat; sous une monarchie ordinaire le procédé est simple, le bon plaisir est toute la loi; pour une courte bande de brigands, la volonté du chef, son contact permanent avec le petit nombre d'hommes auxquels il doit compte de sa conduite, assurent la suite des opérations; mais ici l'entreprise, moindre qu'une monarchie, plus vaste qu'une simple coopération de malfaiteurs, demandait une organisation intermédiaire; c'est ce que réalisa, à la satisfaction de tous, l'institution des deux Rois alternants.

Ces deux Chefs se nommaient l'un Saury, l'autre

Alpha, leurs partisans prirent les noms de Sauryas et d'AIphaias; les Chefs ou rois de provinces, les Chefs de village se distinguèrent de même en Saur^-as et Alphaias.

Lorsque, après deux ans de règne, T Almamy Saurya ciule la place pour deux ans à son collègue FAlmamy Alphaia, tous les chefs secondaires dans le pays, chefs qui étaient Sauryas, font de même, ils cèdent Tadminihtralion de leur province ou de leur village aux AlptiaiuH. Ces transmissions de second ordre ne sont f>aH réglées comme celles des deux Almamys nommés à vie, et c'est là qu'apparaît Tingéniosité du système de répartition des impôts proportionnés, qui aboutit au pillage des caravanes.

iJans chaque province, plusieurs compétiteurs se disputent l'avantage de la royauté pour deux ans, il Kîur faut acheter cette faveur de TAlmamy et pour coA:x faire de riches présents; parmi les concurrents, i'Ahriamy en choisit un, mais il garde les présents de toUH, Les chefs de province ainsi nommés opèrent de fnéme pour choisir les chefs de villages et se font n^mbourscr par les candidats ce qu'ils ont apporté à rAhnamy.

Pour former ces présents, il faudrait faire appel aux marchands européens établis à la côte; et, en effet, quehiues achats sont faits directement aux factoreries; mais c'est là un procédé coûteux, limité par l'insuffisance des ressources, le pillage est plus productif, il est plus noble! Le pillage des caravanes fournit à bon compte la poudre, les tissus, le tabac.

les menus objets de pacotille d'Europe. L'Almamy en facilite les opérations; il fait savoir au dehors que les routes du Foutah sont ouvertes, et protégées par une paix profonde; les caravanes se présentent, on les laisse passer; puis lorsque le courant est assez prononcé, on dévalise sans bruit les petites caravanes insuffisamment armées. Sans bruit, c'est-à-dire qu'on les fait disparaître; aucune plainte ne se fait entendre.

Dans l'intérieur même du Foutah, les habitants se dévalisent entre eux, les plus forts dévalisent les plus faibles; le pillage est le seul métier qui soit digne d'un chef de quelque importance. Dès l'âge de treize ou quatorze ans, un fils de chef, accompagné d'un certain nombre de polissons de son âge vivant des largesses de ce prince, s'exerce à enlever des bœufs. Ayant vécu dans l'intimité de ces Chefs, jeunes ou vieux, nous avons constaté les faits étant leurs hôtes; ces aimables brigands nous ont fait leurs confidences.

Souvent les malheureux dévalisés ont fait appel à notre justice, à notre pouvoir. Nous avons toujours accordé une protection efficace à ces pauvres diables, surtout lorsqu'il s'agissait de leur sauver la vie, mais cette protection ne pouvait s'étendre au loin, ce n'était qu'un répit. Je citerai un exemple entre cent, le malheureux sort d'une petite caravane de cinq personnes appartenant à un tout jeune homme de quinze ou seize ans. Ce jeune homme avait perdu son père et sa mère alors qu'il était tout enfant; un de ses esclaves l'avait élevé avec le plus attentif dévouement; il avait administré ses biens, les avait fait pros-

pérer, et maintenant il conduisait son jeune maître à la côte pour lui enseigner à faire des échanges avec les Blancs. Attaquée par le flls du chef chez lequel nous étions logés et sa bande, la petite caravane perdit ses porteurs et ses marchandises; le jeune caravanier et son fidèle esclave qui le protégeait, parvinrent jusqu'à nos cases. Nous leur fîmes rendre une partie des marchandises qui leur avaient été enlevées, et ils attendirent sous notre auvent, le moment propice pour s'échapper. Mais ils avaient peu d'espoir; le vieux •captif, surtout, qui connaissait mieux le prix de la vie, se désolait sur le sort de son maitre; il comprenait bien qu'ils seraient assassinés comme les trois autres dès qu'ils nous auraient quittés.

Nous pourrions citer maints exemples semblables; les jeunes chefs trouvent cela très drôle, les vieux le trouvent très régulier. Pour nous convaincre par jeux, de son savoir-faire, si nous en avions douté, un Chef des plus considérables me déroba mon mouchoir pendant que nous causions ensemble.

Le vol et le mensonge ne sont pas pour les Foutahs les actions défendues que la morale réprouve, il faut en passant de chez nous chez eux changer le sens des mots. Un homme qui s'en tient à la vérité, •dit ce qu'il sait et simplement raconte un événement tel qu'il s'est passé sous ses yeux, est un pauvre d'esprit. L'intelligence consiste à raconter avec art une histoire différente sur la même donnée, et à inventer sur toutes choses des récits vivement imaginés.

Assistant un jour au palabre tenu par un chef pour découvrir lequel de deux accusés était coupable d'un

crime déjà ancien, nous entendîmes l'un des accusés exposer qu'il était innocent avec une clarté et des preuves très fortes, si nettement qu'il nous parut avoir dit la vérité; l'interprète nous dit : « C'est un maladroit, il n'a pas d'intelligence, il sera condamné )>; il le fut en effet. Les Foulahs savent que les Blancs et même les autres Noirs ont l'habitude de dire la vérité, mais les Blancs, disent-ils, comprennent les choses autrement que nous; quant aux autres Noirs, ils sont très inférieurs.

Le vol est une institution, l'exercice d'un droit; mais, pour le pratiquer, il faut être le plus fort ou se montrer le plus habile, alors le voleur s'attire une avantageuse réputation, la victime est ridicule. L'Almamy nous faisait cette recommandation : « Lorsque des Foulahs entrent dans ta case, n'en laisse jamais aucun dans les coins sombres. »

Premiers voyasres; TAlmamy nous autorise à établir un chemin de fer dans le Foutah-DJalon. Kahel.

Il me fallait donc pour visiter utilement le Foutah, pour le parcourir avec im minimum de sécurité, m'assurer des intelligences dans le pays; ces premiers travaux de reconnaissance et d'investissement furent longs et hésitants, car j'avais peu d'indications pour me guider; ils m'occupèrent pendant plusieurs années.

Après les études préliminaires, je passai quelques mois, en 1879-1880, à mieux reconnaître les abords du Foutah sur la mer. L'espace était limité, Boulam appartenait au Portugal, le port de Conakry, les îles de Loos, étaient aux Anglais, le Rio Nunez, le Rio Pongo ne nous offraient que des ports insuffisants; je visitai les îles de l'archipel des Bissagos et j'envoyai une mission dans l'île d'Orango où je n'avais plus le temps de me rendre; je relevai la côte entre le Tambaly et le Cassini, et je donnai la carie des îles et rivières de cette partie du littoral; ce relevé n'avait

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pas encore été fait, cette partie de la côte était en blanc sur les cartes marines, indiquées comme côte non reconnue.

La délimitation entre la Guinée Française (que Ton dénomma provisoirement : Rivières du Sud) et la Guinée Portuguaise, délimitation qui devait plus tard attribuer le Cassini au Portugal, n avait pas encore été arrêtée; je traitai avec Lawrence et Zamatégui, Chefs du Cassini, pour placer leurs territoires sous le protectorat de la France.

Ces Chefs s'engagèrent vis-à-vis de moi avec le plus vif désir de me voir exploiter les terres qu'ils me concédaient, pensant justement qu'ils retireraient grand profit de mon voisinage, de mes conseils et de mon exemple.

Dès mon retour à Paris, je remis ma convention au Ministre de la Marine, Amiral Cloué. M. le Ministre me dit que, dans la pensée du Gouvernement, le Cassini était réservé au Portugal et qu'il lui serait très probablement attribué lorsque la délimitation serait étudiée; il m'en instruisait ofTicieusement. Pour plus de précision, M. le Ministre me fit expliquer cette décision par le chef de division chargé de la discuter, et il me la rappela par une lettre spéciale. Je ne pensai plus dès lors au Cassini et, en 1883, j'achetai plus bas, des terres appartenant à Youra Tavel, roi des Nalous; ces terres s'étendent de la mer aux collines du Foutah, le long de la rive droite du Compony.

Ici, je rappellerai l'opposition de l'Administra^.

tion toujour attentive à desservir et décourager l'initiative indépendante. On imagina que mon traité avec les Chefs du Cassini, était en faveur du Portugal, et on le signala comme une mauvaise action. Par un heureux hasard, le Ministre des Affaires étrangères, M. Duclerc, si je me souviens bien, qui s'occupait de cette question, attira mon attention sur ces propos accusateurs qui me déconsidéraient. Ma surprise affligée ne Timpressionna guère; je lui montrai alors la lettre de T Amiral Ministre de la Marine et l'original de mon traite avec les Chefs du Cassini, traité qui appelait le protectorat de la France et ne parlait pas du Portugal. Le Ministre comprit et fut convaincu, il me conseilla de ne pas perdre cette lettre ; il me signala la note du Gouverneur de Saint-Louis qui prétendait documenter l'accusation et, comparant les pièces, il constata que cette note était une œuvre d'imagination pure, toute faite d'inventions au hasard. Si dans la vie ordinaire un citoyen se permettait de tels mensonges prémédités, il serait, par les tribunaux, condamné à une peine infamante, l'opinion publique qualifierait sa calomnie anonyme de lâcheté.

Pendant que j'achevais de reconnaître la côte, TAlmamy du Foutah-Djalon, Ibrahima Saury, cédant à mes instances sans cesse renouvelées et que j'entretenais dans son entourage, consentit à me laisser entrer dans son royaume; il m'autorisait à venir

jusque dans i^a capitale conférer avec lui. J*avais précédemment noué des relations d'amitié avec Alpha Dion, roi du Labé; Agni Bou, son fils et successeur, vint jusqu'à Contabanie et Kadenbel, accompagné de sa Cour, escorté do nombreux guerriers, me remettre de la part de l'Almamy le laissez-passer qui m'était indispensable; ainsi protégé de village en village par l'ordre du Roi et par un envoyé spécialement chargé de m'accompagner, Diafarou, je traversai le Foutah et gagnai Timbo.

Après des explications indéfiniment répétées, longuement discutées pendant deux mois, avec les Chefs du Foutah convoqués à cet effet, j'amenai l'Almamy à me donner l'autorisation d'établir un Chemin de Fer dans son pays.

Cette autorisation fut écrite en ma présence, le 2 juin 1880, par Mahamadou Saliou Dukayanké, marabout de l'Almamy, sous la dictée de l'Almamy Saury; pour éviter tout malentendu, sa rédaction était soumise au fur et à mesure, à mon approbation. Les Chefs les plus favorables à mes propositions, les plus pressants auprès de l'Almamy et de leurs concitoyens pour les amener à m'écouter, ont été, dès la première heure, Mahamadou Pâté, Abdul Ay et Alioun, tous trois fils de l'Almany Omar et futurs Almanys euxmêmes; Modhi Sécou et Modhi Tanou, cousins des pirécédents. Alpha Ahmadou Ouri Saman, conseiller le plus écouté du royaume, Mahmadou mo Alpha Bokari premier marabout du Foutah, plaidaient aussi ma cause; le peuple en général était pour moi.

Dès mon retour en France, en 1880, j'exposai au Gouvernement l'importance que me paraissait avoir le Foutah-Djalon, et je lui remis l'autorisation que je venais d'obtenir de TAlmamy d'y établir un chemin de fer. Peu après je remis 800 exemplaires d'explications détaillées à tous les membres du Gouvernement et à tous les personnages qui s'occupaient de nos intérêts dans les colonies; le Foutah-Djalon devint dès ce moment moins inconnu.

J'assurai au Gouvernement que je combattrais victorieusement l'influence anglaise des Noirs de Sierra Leone; — ces gens-là étaient alors très influents surtout auprès de l'Almamy Ahmadou; ils avaient demandé ma tête, mais l'Almamy Saury, déjà attentif à mes discours, voulut bien, malgré leur insistance soutenue par un envoyé spécial, ne pas trouver leurs raisons suffisantes. — J'ajoutais qu'avec un peu de persévérance je ferais la conquête pacifique de ce royaume sans demander un centime à la France, sans exposer la vie d'un seul de nos soldats.

Il me semblait que, dans de telles conditions, l'initiative privée devait êtro libre d'agir, puisqu'elle ne créait aucune responsabilité au Gouvernement, et qu*elle pouvait lui apporter d'utiles résultats. Je fus très surpris de rencontrer devant moi l'opposition

des Administrations qui auraient dû entre toutes m'encourager, si cela avait été nécessaire; c'est là un obstacle que la nation doit ramener à une juste mesure, en protégeant les droits de Tinitiative privée c'est-à-dire les droits de tout le monde.

De tout temps nos colonies ont appartenu à la Marine; elles étaient pour nos officiers un domaine privé auquel personne ne devait toucher. Le Département de la Marine me dissuadait de m'occuper de ces choses; les Colonies lui appartenaient, il suffisait, me disait-il par ses voix les plus autorisées, à en assurer la prospérité. Tel n'était pas. mon avis non plus que celui de la France entière; cette prospérité

était toute spéciale, conforme aune conception rigoureusement limitée. Les Colonies, si Ton cesse de les considérer comme de simples dépôts de charbon, intéressent rindustrie et le Commerce national; notre Marine a toutes les qualités nécessaires pour garder les mers françaises et protéger nos ports, mais elle ne saurait comprendre des opérations commerciales et encore moins les diriger; elle n'a d'ailleurs pas émis cette prétention; elle entendait seulement tenir pour très secondaires et toujours subordonnées à ses intérêts spéciaux, ces opérations étrangères à sa spécialité. Les temps ont changé, les nécessités économiques nous imposent une exploitation plus active de nos colonies; notre Marine doit accroître sa puissance exclusivement militaire.

Puis lorsqu'on résolut d'étendre vers l'intérieur de

l'Afrique, nos conquêtes et notre occupation permanente, l'administration do la Guerre prit avantage sur la Marine et s'empara de la direction des Colonies, ou du moins elle y devint très influente. Les officiers avec lesquels j'eus l'occasion de parler du Foutah- Djalon et de mes projets, me recommandaient avec insistance d'aller visiter d'autres cieux, l'Inde, le Canada, etc., etc., c'est-à-dire, en bons termes, d'aller au diable. Je n'ai d'ailleurs qu'à me louer des très hons rapports que nous avons ensemble, mais cela tient à Tafl'abilité et au dévouement généreux inhérent au caractère du soldat, dont la courtoisie s'exprimait simplement sans diminuer en rien les invitations à ne plus m'occuper d'affaires qui étaient, qui sont, suivant sa conviction, réservées à Tarmée.

Enfin troisième période, l'Administration civile parvint à s'emparer de la direction de nos services coloniaux. Je n'hésitai pas à penser que l'heure de l'émancipation était arrivée, l'initiative que je représentais dans le cas particulier qui nous occupe ici, — la conquête du Foutah-DJalon, — allait trouver, par l'administration civile, toutes les garanties nécesssaires à sa liberté d'action. Il en fut cependant avec l'Administration civile comme avec la Marine et avec la Guerre, toute liberté me fut contestée. On acceptait volontiers les renseignements que j'apportais, les résultats que j'avais acquis, mais on n'admettait pas l'existence d'un Français indépendant; l'Administration civile, dans les colonies, ne connaît que les intérêts des fonctionnaires civils.

32 CONQUÊTE DU FOUTAII-DJALON

C'est dans Tordre des choses humaines, la Marine nommait des marins, la Guerre nommait des officiers, les fonctionnaires civils se réservent la place.

A Timbo tout citoyen n'appartenant pas à l'entourage des chefs qui vivent des largesses du Prince, tout citoyen indépendant est considéré comme un pauvre diable et désigné sous ce nom; il est, en effet, victime de son indépendance, le moindre fonctionnaire, parasite de la Cour, s'arroge le droit de l'opprimer s'il y a intérêt, de le dévaliser ou simplement de le maltraiter; nous avons vu cela tous les jours. Le mépris des courtisans pour le pauvre diable qui fait valoir son bien par un travail assidu, est le même que celui de nos fonctionnaires (qui sont irresponsables) pour l'initiative indépendante.

Aujourdhui nous devons espérer faire un quatrième et dernier pas vers cette émancipation de qui dépend l'avenir de la France, nous devons obtenir, pour la nation, que les colonies ne soient plus un domaine privé, réservé à des syndicats fermés. Marine, Guerre, ou Administration civile, et qu'elles soient ouvertes à tous les citoyens.

Mon entreprise d'intérêt général toute faite d'esprit français, œuvre de notre caractère national qui trouve dans une action généreuse la satisfaction do ses plus intimes qualités, ne demandait pas de protection, elle méritait d'obtenir sa liberté d'action.

Nos fonctionnaires cherchaient à me décourager, mais en apparence le Gouvernement fît le meilleur

accueil à mes projets de pénétration et d'occupation, à mes accords avec les chefs du Foutah-Djalon. II reconnaissait verbalement mes droits d'invention et de priorité, et m'encourageait à continuer mes travaux; s'il ne pouvait leur assurer son approbation par écrit c'est que l'Angleterre convoitait le Foutah, et voulait l'occuper pour relier, par l'intérieur, sa colonie de Gambie à celle de Sierra-Leone.

Le succès de mon premier voyage à Timbo était le résultat des longs préparatifs auxquels je m'étais arrêté avant d'entrer dans le pays. Plus tard, les Chefs, devenus mes amis, me dirent qu'à ce moment personne, dans le Foutah, n'avait cru à la sincérité de l'accueil qui m'était fait. L'Almamy et son entourage s'étonnaient qu'un simple particulier, sans mission officielle, sans l'appui de son Gouvernement, osât pénétrer dans le Foutah. « Je n'arriverais pas à Timbo, disaient-ils, ou je n'en reviendrais pas; si j'avais réussi c'est que j'avais éveillé l'attention et bientôt la sympathie par l'imperturbable fierté de mes relations; ma franchise et aussi ma bonté pour les malheureux, m'avaient acquis de fortes amitiés. »

Dans le même temps, en 1879 (je l'ai su à mon

retour), deux agents commerciaux, MM. Zveifel et

Moustier essayèrent, pour le compte de leur maison

de commerce, de pénétrer dans le Foutah-DJalon; ils

étaient jeunes, bien entraînés; habitant la côte depuis

de longues années, parlant les langues du pays, con-

3i CONQUÊTE DU FOUTAH-DJALON

naissant les mœurs indigènes, leur voyage devait être une excursion facile.

Le négociant dont ils exécutaient les ordres pensait que son nom suffisait pour leur ouvrir les chemins jusqu'à Timbo. Il en fut bien autrement; ce nom, connu sans doute à la côte, était inconnu dans Tintérieur; les deux agents qu'il recommandait furent arrêtés à la frontière, ils ne purent pénétrer dans le Foutah ni communiquer directement avec TAlmamy. Forcés de renoncer à leur premier projet, ils changèrent de route et visitèrent d'autres lieux. Ils rapportèrent des renseignements intéressants sur le Kouranko et les sources du Nii^er, renseiernements qui furent publiés; ils reçurent, je crois, une juste récompense honorifique de leurs peines et de leurs intelligentes observations.

Il faut dire que les négociants établis à la côte croient volontiers connaître le Foutah, parce que tous les jours des caravanes arrivant de ce pays viennent traiter dans leurs factoreries; c'est là une erreur à laquelle je n'ai pas trouvé d'exception. Les caravaniers forment un monde tout à fait à part, distinct des populations dont ils traversent les territoires et n'ayant aucune influence sur ces populations; la plupart du temps, ils sont obligés de passer sans se faire remarquer, ou réunis en nombre pour intimider les détrousseurs de grandes routes, simples voleurs, chefs de villages ou grands seigneurs; ils savent peu de chose sur la vie intime des habitants qu'ils rencontrent, et en disent encore moins pour ne pas se

compromettre. N'en est-il pas-de même en Europe? Nos commerçants connaissent-ils les villes d'où leur viennent leurs approvisionnements par le seul fait qu'ils sont transmis par des commis-voyageurs? Nous verrons plus loin que l'Administration se faisait la même illusion, partageait alors la même ignorance de l'organisation sociale et de la vie du Foutah.

Presque toutes les Sociétés de Géographie reconnaissant l'importance des renseignements que je rapportais me firent connaître leur approbation; cette manifestation fut pour moi une précieuse récompense et un encouragement. Je citerai entre autres le Congrès des Sociétés de Géographie, tenu à Bordeaux, qui voulut bien m'attribuer un diplôme d'honneur; cette approbation m'était d'autant plus précieuse que le commerce de Bordeaux est, dans nos temps modernes, le plus anciennement établi à la côte occidentale d'Afrique, par suite son appréciation était la mieux motivée.

Mon entreprise paraissait toucher au succès, le chemin de fer qui devait mettre le Soudan en communication avec la mer par le Foutah était accepté par les Almamys, le Gouvernement m'approuvait, il n'y avait pas d'obstacles à la réalisation de mon projet, la conquête du Foutah-Djalon allait être promptem.ent faite.

A ce moment les désillusions commencèrent, des

■difTicultés, auxquelles j'étais loin de m'attendre, surgirent. Le Syndicat, sans nom, qui perçoit clandestinement une commission forcée sur tout acquiescement du Gouvernement, me fit connaître les conditions auxquelles il laisserait passer mes projets. Je repoussai violemment ces propositions, et dès le lendemain je fus publiquement honni autant que j'avais été félicité la veille.

J'avais offert au Gouvernement de faire accompagner, à mes frais, un envoyé officiel à Timbo, pour -constater les bonnes dispositions des indigènes et en assurer le bénéfice à la France, on n'accepta pas. On aurait eu profit à s'appuyer sur les résultats que j'apportais et sur la connaissance que j'avais des choses et des gens; mais on ne pouvait admettre ce concours d'un citoyen indépendant. Un employé inoccupé s'étant informé auprès de moi de ce que je savais du Foutah, et de l'accueil que le Gouvernement avait fait à mes renseignements, jugea qu'il lui serait profitable de s'approprier la situation, il demanda à être envoyé dans ce pays; il fut l'homme du syndicat. Il reçut pour mission de ruiner auprès •des Chefs Tinfluence que j'avais acquise à grand'peine pour la France contre les Anglais, et de me faire oublier. Cela n'était pas tenu secret, on le publia longuement dans les journaux. Cet homme fit de son mieux et, à son retour, il me dit, en travailleur conciencieux : « Je vous défie de retourner maintenant dans le Foutah, vous y seriez certainement assassiné. » Et, en effet, j'ai été empoisonné trois fois, un de mes agents a été empoisonné, il en est mort.

Alors que personne en France n'avait de mes nouvelles, et dans le moment où il semblait que le poison avait dû produire son effet, un journal, toujours le même, « le Temps », annonçait avec quelques commentaires malveillants que j'étais mort. La dernière fois qu'il avait annoncé prématurément la nouvelle apportée d'avance dans ses bureaux, ce journal était tellement certain de son dire, qu'il en soutenait l'exactitude alors que, ressuscité et arrivé à la côte,, j'avais télégraphié mon retour.

A mon second voyage je constatai le travail du» susdit envoyé officiel et je dus m'employer à regagner pour la France ce qu'il lui avait fait perdre. Les chefs du Foutah, très aristocrates, descendant des Rois de La Mecque, ont le mépris des petites gens, surtout des quémandeurs et des mercenaires; vivant au milieu des intrigues, ils distinguèrent aussitôt l'honnêteté désintéressée de mes discours en faveur de la France et de tous les Français, des insinuations malveillantes d'un commis qui sétait montré vaniteux et sans dignité.

A la nouvelle de mon voyage dans le Foutah-Djalon et des résultats que j'avais obtenus, le Parlement anglais, sans perdre une minute, ouvrait à l'administration des Colonies un crédit de 100,000 francs pour envoyer à Timbo une mission imposante. Le soin d'organiser et de conduire cette mission fut confié au Gouverneur de la Gambie, docteur Golds-

bury. Ce négociateur anglais vint à Timbo à la tête d'une Compagnie de 100 soldats; il fît manœuvrer ses hommes devant TAlmamy (le 31 mars 1881) et, en même temps, il lui présenta vme convention toute préparée. Cette convention fut signée sans discussion; elle stipulait que TAlmamy ouvrait les routes du Foutah aux Anglais et mettait ses territoires à leur disposition. C'est ce qu'on pourrait appeler l'acte anti-amical; mais de la part de l'Angleterre, il est normal; n'est-elle pas de lord Chatam cette parole éclatante : « Si l'Angleterre était de bonne foi vis-àvis de la France, elle ne durerait pas vingt-cinq ans. » Si l'on admet que ces conventions faites avec des hommes à demi sauvages ont quelque valeur, et, il faut bien l'admettre, mes droits antérieurs de dix mois à ceux des Antrlais demeuraient entiers; mes droits, je veux dire par là ceux de la France.

J'organisai aussitôt et j'envoyai à Timbo une mission conduite par M. Ansaldi, actuellement Consul de France à Boulam, pour m'assurer que les concessions faites aux Anglais n'empiétaient pas sur mon traité. L'Almamyme rassura bien vite; il insista sur ce fait que s'il avait signé séance tenante le papier anglais et renvoyé sir Goldsbury dès le troisième jour de son arrivée, tandis qu'il m'avait retenu deux mois près de lui, c'est qu'il avait tenu à se débarrasser promptement d'une visite menaçante qui ne lui offrait aucun avantage, tandis qu'il avait tenu à étudier et à discuter avec moi, devant les Chefs du Foutah, mes propositions qui intéressaient tout le

pays. « Tu es, me disait-il, Tami du Foutah depuis plusieurs années, tu es venu sans menaces, proposer et recommander des choses, très nouvelles il est vrai, mais qui paraissent avantageuses pour les Foulahs, il nous a plu de nous en instruire et de les discuter; l'Anglais est venu avec des armes et tout un appareil menaçant, nous ne pouvons nous croire liés par une signature obtenue par la force. »

Dans le même temps, j'envoyai, par le Foutah et le Tankisso jusqu'au Niger, une expédition sous la conduite d'un indigène, Ahmadou Boubou, interprète intelligent et instruit, parlant et écrivant le français comme les langues du pays, capable d'observer toutes choses suivant mes instructions et assuré de pouvoir passer.

A Paris, j'insistai, bien aveuglément, pour obtenir la permission d'établir mon Chemin de Fer dans le Foutah-Djalon, pour obtenir au moins l'assurance que le Gouvernement ne me mettrait pas hors du pays lorsque je serais arrivé, comme j'en avais le ferme espoir, à préparer et à assurer sa domination.

Pendant que je m'obstinais dans ces inutiles instances, j'établis un agent dans le bas pays, entre

la côte et les montagnes de Tintérieur, pour surveiller et administrer ma base do pénétration; j'entretins là une exploration d'étude permanente sous la direction de M. Bonnard. Mes premières cases furent incendiées à l'instigation de l'agent d'une maison de commerce des environs; mes installations reportées plus avant dans l'intérieur furent bientôt dévalisées par les habitants des villages voisins qui obéissaient au même conseiller; je poussai alors mon action jusque dans Kadé, deuxième capitale du Labé. Avec un peu de patience, à l'abri de toute ingérence des Européens, j'obtins du Roi la cession d'un terrain dans la ville même et la permission de m'y installer et d'y faire échange de marchandises. Je n'ai pas fait usage de cette permission, mais Teffet désiré était obtenu, j'avais droit de cité dans le pays, j'habitais le Foutah. Quinze ans plus tard, le Roi du Labé, pour affirmer sa confiance en moi et démontrer son dévouement ancien à la France, me rappelait cette concession qu'il m'avait accordée.

A cette époque j'envoyai sur la côte un capitaine au long cours, M. Cardonnet, avec la mission toute spéciale de relever des sondages à l'entrée des estuaires de la région et dans la rivière Compony.

Pour me décourager, on avait employé la calomnie, puis l'incendie de mes cases et magasins, enfin le pillage; on n'hésita pas devant Tinsuccès de ces

agissements à employer des moyens plus sûrs, mon agent fut empoisonné; il est mort sans avoir repris sa liberté d'esprit. Les mœurs du pays permettent ces choses-là, j'ai connu les détails de ce douloureux événement comme j'avais connu précédemment les causes de l'incendie et du pillage de mes cases, par les Noirs eux-mêmes qui avaient commis le crime, ce n'étaient pas de mauvaises gens, ils avaient obéi et demeuraient sans responsabilité.

Il n'était pas permis, dans ce temps là, à un étranger, hors les missions ofTicielles, de pénétrer dans le Foutah-Djalon; le docteur Ruck se croyant protégé par une convention officielle qu'on disait exister entre la France et le Foutah, s'était avancé vers l'intérieur du pays, il fut arrêté à Bambaia, à sa deuxième étape, et renvoyé tout nu à la côte; il m'adressa ses doléances, regrettant sa peine, son temps et ses marchandises perdues,

En 1887, M. le Sous-Secrétaire d'État pour les Colonies, consentit à me donner l'assurance écrite que lorsque la France occuperait le Foutah, le Gouvernement accorderait à mes travaux sa bienveillante attention s'il le jugeait bon. Je fis observer, mais sans succès, que le vague des expressions employées dans ce document le rendait nul. Plus tard, en effet, après l'occupation réalisée, on sut bien me dire que ce papier et cette signature du Sous-Secrétaire d'État n'avaient aucun sens, aucune valeur.

En 1887^886, je revins auprès de TAlmamy pour coordonner les résultats acquis; TAlmamy fit proclamer dans tout le pays mes droits de citoyen du Foutah-Djalon, la liberté qui m'était reconnue d'habiter partout où je voudrais. C'était là, pour moi, une précieuse notoriété et une liberté qui me permettaient de mieux étudier le pays; j'étais le seul Européen qui fût parvenu à triompher de la méfiance de ces brigands et à vivre en curieux dans leur intimité.

On me donna en toute propriété un territoire sur les hauteurs de Kahel, avec le droit de frapper monnaie; les hauteurs de Kahel sont les mieux situées pour les Européens, dans ces montagnes, je signalai au gouvernement cet avantage et lui remis mes titres de propriété, comme je l'avais fait constamment dès mon premier vovacre.

Un autre territoire, dominant la vallée du Kokoulo, me fut de même concédé; ce territoire, sommet étendu du Fcllo Dembi, est une position naturellement fortifiée, sur des falaises inaccessibles; je pensais, en l'occupant, que je serais là très en sûreté pour lutter contre nos adversaires s'ils venaient à prendre de l'autorité dans les conseils du Roi.

Enfin, dans le bas pays, aux confluents du Kokoulo, du Kakriman et du Konkouré, point très important pour la conquête, le territoire de Guémé-Sangan, du Kakriman à la montagne Touldé Baniri, me fut donné avec le droit et l'obligation de veiller à la sécurité de la région.

Il y a deux cents ans environs, un Chef à la volonté

forte, nommé Coly Tenguella, avait conquis le Foutah-Djalon; descendu par Faranah jusqu'au pays Sousou qui s'étend vers la mer, il vint établir sa capitale à Guémé-Sangan (un mur d'enceinte de plus d'un mètre d'épaisseur subsiste encore au pied de la montagne, sur une longueur de quelques centaines de mètres); de là, il remonta vers l'intérieur, étendant son pouvoir conquérant sur le Foutah-Djalon et ses environs. Ce Chef mourut sans laisser d'héritiers capables de soutenir sa fortune; son petit Empire disparut avec lui comme unité politique; peu après, les Foulahs refirent la conquête du pays à leur profit et s'y installèrent.

Le trésor de Coly Tenguella a été caché dans les falaises qui limitaient sa capitale ; les avides recherches des héritiers du Roi ne l'ont pas encore découvert. Depuis lors, les rochers de Guémé-Sangan sont hantés par les esprits!

L'Almamy Ibrahima Saury, qui m'ouvrait ainsi son royaume, était un homme intelligent, respecté de ses sujets; il était toujours entouré des Chefs les plus influents du Foutah, ce qui donnait à nos entretiens et déclarations une autorité décisive. En 1888 il me donna rendez-vous à Fougoumba, la ville sainte, où il se rendait pour les fêtes du sacre, il allait recevoir la couronne pour deux années. Lorsque je le quittai, il me témoigna son amitié en confiant tout spécialement à son neveu, Bakar Biro, le soin de m'accompagner sur le sentier du retour. — Bakar Biro est le prince, plus hardi que sage, qui s'empara

violemment du trône à la mort d'Ibrahima Saury; il fut le dernier Almamy indépendant du Foutah-Djalon, n'ayant su exercer le pouvoir ni contre nous ni avec nous.

Trois missions offlcielles.

Pendant le séjour de l'Almamy Saury à Fougoumba trois missfons furent précipitées sur le Foutah : l'une conduite par le capitaine Oberdof, le lieutenant Plat et le docteur Fras, mission diplomatique; la seconde, mission topographique, sous les ordres du lieutenant Levasseur, renommé pour ses travaux de topographie; la troisième, sous les ordres du commandant Audéoud et du lieutenant Radisson, représentait plus particulièrement l'action militaire.

La première de ces missions convergentes mais distinctes, venue du Sénégal par le Soudan, avait perdu son chef le capitaine Oberdof, mort de la fièvre avant d'avoir atteint le Foutah; le lieutenant Plat, qui suppléait le capitaine, fut pris lui-même, en arrivant à Fougoumba, d'un violent accès de fièvre et demeura sans mouvement; il nous causa les plus vives inquiétudes pendant le séjour de la mission dans cette ville. Restait valide le docteur Fras, ad-

joint à la mission; le soin de la petite escorte, le poids des négociations avec TAlmamy, et les mortelles angoisses que lui causait l'état grave de son camarade, après la mort toute récente du capitaine, retombaient lourdement sur lui. Ce jeune homme s'est acquitté à son grand honneur de ses devoirs multiples; s'il n'a pas rapporté des engagements sincères de l'Almamy, c'est qu'il avait des instructions trop étrangères à la situation politique devant laquelle il se trouvait.

Fougoumba était encombré par le surcroit de population que lui amenait le Roi , la Cour et tout» les Chefs de quelque importance, du Foutah, il y faisait très chaud ; par convenance personnelle et avec l'approbation de TAlmamy qui savait combien je tenais à mon indépendance, j'habitais dans un petit village au milieu des bois, à quelque distance de la ville. Je venais presque tous les jours voir le docteur Fras, et j'ai pu le servir auprès de rAlraamy et de ses conseillers.

L'Almamy et son entourage étaient fort surpris des exigences de cette mission, leur mécontentement se manifesta plus vivement lorsqu'ils apprirent l'arrivée d'un officier français qui se présentait à Labé et voulait par là gagner Timbo. Cette coïncidence fit naître l'inquiétude; l'officier fut arrêté à la frontière, et très menacé par l'irritation des Chefs de la localité. Il devait, je suppose, rejoindre la mission où il aurait trouvé des vivres, la protection d'une escorte, les

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