CHAPITRE IV
Les Droits et les devoirs des Associations CATHOLIQUES DANS LA SOCIÉTÉ
Nous avons démontré qu'un catholique, dans la société politique dont il fait partie comme les autres et au même titre, a les mêmes droits à faire valoir, les mê)nes devoirs à remplir; que la fin surnaturelle qu'il poursuit — Dieu à connaître, à aim.er, à servir surnaturellement — coïncide esentiellement avec la Fin rationnelle de l'homme dont elle prolonge seulement les perspectives à l'infini; que les moyens surnaturels dont il dispose pour réaliser cette Fin ultime, telles les vertus infuses, ne le dispensent pas de la pratique correspondante des vertus naturelles ou acquises; qu'en un mot la grâce ne détruit pas en lui la nature, mais l'y transforme par la subordination des droits de l'homme aux droits de Dieu, des devoirs de l'honnête homme aux devoirs du chrétien; qu'avant d'être charitable et pour l'être, il doit pour le moins être juste.
Ces principes s'appliqiiant à toutes les situations individuelles, familiales, professionnelles où se trouve engagée la conscience d'un catholique, il semble qu'il n'y ait pas lieu d'instituer une étude spéciale sur les associations catholiques.
Cependant, si l'on veut bien y regarder d'un peu plus
près, on se convaincra facilement de l'importance et de la nécessité de cette étude. Les catholiques ne font pas seulement partie, au titre de citoyens, d'une société politique; ils appartiennent aussi, en tant que catholiques, à une société spirituelle, l'Eglise, qui a reçu de Dieu la mission officielle de les conduire directement à leur Fin dernière par les chemins de la vérité révélée, d'imposer à leur conscience les moyens d'y tendre, comme l'observation des Commandements de Dieu et de l'Eglise, la pratique du culte en général, des sacrements en particulier.
Entre l'Eglise et la société politique, ou plus exûclement entre les obligations de conscience qui s imposent à un catholique du fait qu'il appartient à l'Eglise, et celles qui résultent pour lui de sa qualité de membre de la société politique, ne va-t-il pas y avoir conflit? A supposer, comme nous l'établirons, qu'il n'y en ait pas, mais plutôt harmonie, entre ces deux ordres d'obligations, peut-on concevoir et admettre que des catholiques arguent de leur situation morale de catholiques pour s'associer entre eux, non seulement sur le terrain religieux proprement dit, mais sur le terrain social — économique ou politique — refusant d'entrer dans des groupements économiques, mutualistes, coopératifs, professionnels, délibérément hostiles à toute idée religieuse, ou simplement neutres en matière confessionnelle?
Enfin si cela leur est permis, voire même recommandé, quels seront les droits et les devoirs de ces associations catholiques dans la société ?
Telles sont les trois questions auxquelles nous allons essayer de répondre.
Bien divin et Bien commun : l'Eglise et l'Etat
Le lecteur se souvient de la formule pleine et lumineuse par laquelle saint Thomas caractérise les rapports moraux que sont appelés à soutenir entre elles la société politique et la société religieuse, du moins en ce qui concerne les devoirs de charité et de justice. (( De (( même que la charité, écrit-il, subordonne au Bien (( divin tous les actes des vertus, ainsi la justice sociale (( doit subordonner les mêmes actes au Bien com- (( mun. ))
La charité est la vertu par excellence du Chrétien; elle l'oblige en conscience à aimer Dieu pour lui-même et le prochain comme soi-même pour Dieu. Aucun précepte n'est plus clairement exprimé dans l'Evangile et ne montre mieux à quel point, dan? quel sens élevé la charité est une vertu sociale. Sans doute, tout chrétien doit d'abord aimer Dieu et le servir personnellement, le Dieu que sa Foi lui révèle, et qui constitue la Fin ultime surnaturelle où doivent tendre tous ses efïorts de pensée et de vie. En ce sens il y a bien un but personnel de la vie sociale ; mais il «existe aussi un but social de la vie personnelle. Le chrétien ne peut atteindre sa Fin ultime qu'en vivant en société, religieuse ou politique,
et en servant le Bien commun pour avoir le droit de s*en servir.
Parlons d'abord de la société religieuse, — l'Eglise, — où doit s'épanouir la vie personnelle et surnaturelle du Chrétien. Il y a au moins deux façons d'entendre l'organisation de cette société, l'une en quelque suite extérieure qui concerne la fondation de l'Eglise par le Christ, son autorité souveraine en matière d'enseignement religieux et de discipline morale, son unité, sa sainteté, sa catholicité, son apostolicité, sa hiérarchie, son culte; l'autre tout intérieure, et qui, en face du Bien divin transcendant à tous les autres, dont la réalisation s'impose à la conscience et à l'activité de chaque fidèle, exige qu'ils s'aiment les uns les autres du même amour qu'ils portent à Dieu, et, sous la haute autorité de l'Eglise, à la lumière de son enseignement divin, ne fassent qu'un comme le Christ et son Père ne font qu'un dans l'amour substantiel qui éternellement les unit.
Ces deux aspects de l'Eglise — extérieur et intérieur — le sont d'une même réalité. Sans l'organisation extérieure de l'Eglise dont l'autorité divine garantit pour tous les fidèles l'authenticité de la vérité révélée, et trace à tous les lignes essentielles de conduite, l'individualisme des consciences risquerait de compromettre la valeur sociale de la charité ; d'autre part, l'EgHse risquerait de n'être qu'un cadre vide, de verser dans un formalisme desséchant, si la vie personnelle du chrétien, qui se concentre dans la charité, pour se répandre ensuite sur tous les hommes appelés à vivre de la même
vie. ne venait remplir ce cadre officiel, animer du dedans les formules d'enseignement et les préceptes de conduite.
Prétendre, comme certains le font aujourd'hui, que la religion catholique a individualisé les consciences en les détournant de l'aspect social du devoir, c'est oublier ou méconnaître ce double caractèi"e de l'Eglise, l'un par lequel elle universalise la doctrine et la conduite des fidèles, l'autre par lequel les fidèles, tout en poursuivant dans l'Eglise le but personnel de leur vie sociale, sont tenus de (( socialiser » leurs moyens de réaliser ce but personnel et d'aimer Dieu comme il veut être aimé, en aimant le prochain comme eux-mêmes pour Lui.
Lorsque saint Thomas, par exemple, nous déclare que la charité doit subordonner (( tous les actes des vertus )) au Bien divin, il exprime dans une seule formule substantielle et saisissante, la valeur à la fois personnelle et sociale de la charité. (( Tous les actes de vertus » cela veut dire d'abord les propres actes de la charité qui a le Bien divin pour objet. Or la charité embrasse du même coup les actes par lesquels nous aimons Dieu, et ceux par lesquels, sous l'impulsion de cet amour de Dieu, nous nous aimons nous-mêmes et le prochain comme nous-mêmes. Il n'y a donc rien de plus personnel et de plus social tout ensemble que cette vertu surnaturelle qui ordonne au Bien divin ses propres actes, dans nos rapports avec Dieu, nous-mêmes et le prochain.
Cependant nous avons à en produire d'autres que
ceux de charité dans l'organisation de notre vie chrétienne; nous devons être prudents, justes, forts, tempérants, pratiquer toutes les vertus qui se ramènent plus ou moins directement à celles-là. Certaines d'entre elles, comme la prudence, la forcC; la tempérance, ont un caractère personnel ; d'autres, comme la justice, revêtent surtout un caractère social. Il n'importe. Toutes, pour être des vertus chrétiennes, doivent être inspirées par la charité; tous leurs actes sans exception doivent être ordonnés par elle au Bien divin. Enlevez la charité, il n'y a plus de vertus chrétiennes : posez la charité vous les avez toutes, au moms en germe.
Dans l'Eglise qui, elle aussi, réalise à sa manière un tout organique, vivant, dont Dieu est le Bien commun avec les fidèles pour parties, personne n'est dispensé d'agir personnellement et socialement; de se servir de sa charité pour aimer Dieu Lui-même et le prochain comme soi-même pour Dieu en subordonnant au Bien divin tous les actes des vertus. Envisagée comme un corps vivant dont le Christ est la tête et dont les chrétiens sont les membres, l'Eglise n'a pas d'autre mission, en proposant à la foi de tous la même vérité révélée, en imposant à leur activité les mêmes préceptes de conduite, en leur offrant les moyens sacramentels ou autres d'obtenir ou d'augmenter en eux la grâce qui les vivifie surnaturellement, que de leur permettre à tous d'avoir la charité, de s'en servir personnellement et socialement, pour eux et pour les autres, en union intime avec Dieu.
En vérité, lorsqu'on place la question religieuse sur
ce terrain spirituel — son vrai terrain — on se demande non plus seulement comment il est possible de reprocher à l'Eglise d'avoir individualisé la conscience, — ce qui serait la négation même de sa mission d'amour — mais comment on en vient à craindre qu'elle ne la (( socialise )) à son profit et au détriment de la société politique. Cela n'a pas de sens, et témoigne d'une complète incompréhension du Bien divin qu'elle poursuit, et de la nature de la charité qui a le Bien divin pour objet.
« Notre Eglise, écrit magnifiquement le P. Sertillanges, est fondée sur l'unité d:s hommes en Dieu, grâce à leur solidarité dans le Christ. L'amour, la totale fraternité, totale en extension et totale, s'il se peut, en profondeur, est donc sa première règle.
« De cette fraternité, si elle était obéie, la justice sortirait comme un minimxmi : justice d'individu à individu, d'individus à groupes, de groupes, en retour, aux mdividus, et cette justice, demeurant familiale, au lieu de verser à l'esprit commercial du partisan de la lutte pour la vie, ne se sentirait jamais quitte. Plus on agit fraternellement, plus on est frères. Plus on paie, en matière d'amour, moins on est libéré. L'échange RÉEL prend place, ici, à la bonne volonté réciproque, la loi à la grâce : « Ne soyez en dette ENVERS PERSONNE, dit saint Paul, SI CE n'est QUE VOUS vous AIMIEZ LES UNS LES AUTRES. ))
« II n'est donc pas possible de discuter que l'Eglise n'ait grand souci, de droit, en raison de sa nature même, de la question sociale. En faire une sorte d'endormeuse au service des satisfaits, et que ceux-ci chargeraient de représenter la pitié auprès des masses, afin de se dispenser, eux, de représenter la justice, c'est bien l'injure la plus violente qu'on nous jette; mais nous ne l'acceptons pas.
« Que votre règne arrive sur la terre comme au CIEL : telle est notre prière quotidierme. Faire des calculs en se
passant d'amour, c'est le cas du sociologue soi-disant positif qui oublie, dans sa science hautaine et futile, l'A. B. .C' des rapf)orts humains. Faire de l'amour sans calculer, c'est-à-dire sans marquer les frontières, les relations et la correcte hiérarchie des choses, ce serait la tendance de beaucoup d'autres. L'Eglise évite ces deux excès, et c'est pour cela, sans doute, qu'aux partisans de l'anarchie tempérée par les chansons sentimentales, elle paraît furieusement rétrograde; qu'aux partisans de 1' « ordre », c'est-à-dire de la division en castes sous une baguette régulatrice, elle paraîtrait volontiers révolutionnaire. Mais à tous saint Thomas répond : « La SAINTE ET APOSTOLIQUE Eglise,
GARDANT LE MILIEU DU CHEMIN ENTRE DEUX HAIES D*ER- REURS CONTRAIRES, d'UN PAS MESURÉ, s'AVANCE. » (1).
îl dit aussi plus simplement, mais non moins profondément, que (( comme la Charité subordonne au Bien (( divin les actes de toutes les vertus, la justice sociale (( doit les subordonner au Bien commun. » Or, pourquoi saint Thomas aurait-il dit cela, dans un article consacré expressément à la justice sociale, si le Bien commun de la société où nous avons à vivre et qui, dans son ordre, est une fin, n'était pas en même temps un moyen pour chacun d'entre nous de tendre au Bien divin, notre Fin ultime et l'objet de la charité? Sous l'impulsion de la charité, en vue de cette Fin ultime, nous avons donc le devoir de justice de subordonner au Bien commun les actes de toutes les vertus que la charité, dans un élan qui transforme notre activité naturelle tout en s'y adaptant, subordonne au Bien divin.
(1) Saint Thomas, Somme contre les Gentils; cité par Sertillanges; L'Eglise, tome II, p. 184; Paris, Gal>a,lda.
De cette manière, tous les droits sont respectés, ceux de Dieu et ceux de l'homme; tous les devoirs garantis, ceux du citoyen de la cité de la terre et ceux du citoyen de la cité du ciel. Il y a subordination des fins secondaires à la fin ultime, de l'ordre naturel à l'ordre surnaturel ; nulle part il n'y a d'opposition. En quoi pourrait-il y en avoir entre l'Eglise et l'Etat, du moment que l'Eglise, chargée par Dieu de conduire les âmes au Bien divin, les astreint toutes à passer par le Bien commun, à soutenir leur sentiment de la justice de toute la force divine de la charité?
Dans l'hypothèse de l'ordre surnaturel oii se placent les catholiques, avec toutes les preuves à l'appui de leurs croyances, l'Eglise seule a reçu de Dieu la mission officielle de nous conduire directement à Dieu, par des moyens surnaturels qui lui sont propres. A ce point de vue, l'Etat n'a pas à s'ingérer dans les affaires de l'Eglise. Celle-ci est une société parfaite en son genre ne relevant d'aucune société humaine ; elle n'a de comptes à rendre qu'à Dieu.
Pareillement, l'Eglise n'a pas reçu de Dieu la mission officielle de promouvoir directement le Bien social et de s'immiscer dans les « affaires de l'Etat ». La réalisation de l'Idéal social ne regarde directement que l'Etat.
Mais, encore une fois, la distinction des fins n'empêche pas leur subordination. En quoi l'Etat pourraitil légitimement se froisser de voir sa propre fin — le Bien commun humain — subordonnée à celle plus haute
de l'Eglise — le Bien commun divin — si cette subordination n'a d'autre effet que d'en assurer et d'en amplifier la réalisation; d'obliger les chrétiens qui tendent au Bien divin de passer, pour l'atteindre, par le Bien commun, en fortifiant leur sentiment naturel de justice de l'élan surnaturel de leur charité?
Il reste incompréhensible qu'un Etat, en qui le sens social serait aiguisé et qui aurait conscience de tous ses devoirs d'Etat, vienne, par des lois injustes, dénoncer comme humiliante et dangereuse cette subordination des devoirs du citoyen aux devoirs du chrétien et la paralyser. Théoriquement et pratiquement notre qualité de chrétien nous oblige en conscience à devenir les meilleurs citoyens, puisqu'elle nous fait un devoir de charité de subordonner ultérieurement au Bien divin les mêmes actes de vertus que la justice sociale nous demande de subordonner d'abord au Bien commun. Cette attitude apparaît déraisonnable non seulement au point de vue humain où se place l'Eglise pour régler notre activité de chrétien au nom du Bien divin, mais au point de vue humain oii se place l'Etat pour régler notre activité de citoyens au nom du Bien commun. Celui-ci se priverait par là, sans motif valable, de l'une des sources les plus puissantes d'activité sociale.
La supériorité de la société religieuse sur la société civile lui vient de la supériorité des droits de Dieu sur les droits de l'homme. Dieu étant le créateur de la société comme des individus, l'Etat n'a pas à faire valoir ses droits contre les droits de Dieu à être connu, aimé
et servi par des êtres « créés par lui à son image », qui d'instinct tendent vers Lui comme vers leur Souverain Bien. Le Bien commun dont l'Etat à la charge ne constitue pas la Fin ultime des citoyens; il n'est au demeurant qu'un moyen mis par Dieu à leur disposition pour atteindre plus sûrement leur vraie Fin. En aucune hypothèse, le Bien commun ne peut donc contredire au Bien divin, même dans celle de l'ordre surnaturel oij il a plu à Dieu de préciser ses droits et d'élargir le champ de ses devoirs. Là où il y a subordination des Fins, il y a également subordination des moyens à ces Fins.
L'ordre surnaturel peut bien dépasser l'ordre naturel, mais en le traversant; la grâce peut bien transformer la nature, mais en s'y adaptant; la charité peut bien surnaturaliser la justice, mais en la fortifiant. La neutralité de l'Etat ne représente pas non plus un titre suffisant pour soutenir les droits de l'homme contre les droits de Dieu. Il en résulte seulement que l'Etat n'a pas à se substituer à l'Eglise pour promulguer des lois en matière religieuse, et ne possède pas le droit de dissocier par des lois d'exceptions l'activité religieuse des citoyens de leur activité politique ou sociale. S'il a incontestablement celui d'obliger les catholiques comme les autres à remplir tous leurs devoirs de citoyens, il a aussi le devoir de leur permettre» en leur qualité de catholiques, de travailler à devenir les meilleurs citoyens, d'en revendiquer tous les droits, y compris celui d'association qui est naturel à l'homme. On ne voit vraiment pas pourquoi, dans la société dont ils font partie, les
catholiques ne pourraient pas en user en leur qualité de catholiques et de citoyens.
La raison d'être des Associations catholiques et la société
Nous venons de démontrer qu'entre l'Eglise et l'Etat il n'existe pas d'opposition, mais seulement subordination. Le Bien commun de la société politique reste subordonné au Bien divin de la société religieuse, et le règne de la justice sociale qui a le Bien commun pour objet s'y trouve garanti par celui de la charité qui a pour objet le Bien divin. En conséquence les catholiques ont le droit d'appartenir à l'Eglise tout en faisant partie de la société politique.
Parler à ce sujet, comme on le fait souvent, d'un Etat dans l'Etat, c'est le faire mal à propos, et ne rien comprendre à la différence essentielle qui sépare l'ordre surnaturel de la charité de celui naturel de la justice, non plus qu'à la subordination harmonieuse de ces deux ordres d'activité humaine, personnelle et sociale.
L'ordre surnaturel de la charité dépasse évidemment en valeur morale l'ordre naturel de la justice, mais il lui demeure immanent. La même volonté humaine, surnaturalisée par la charité, reste chargée d'assurer le règne de la justice parmi les hommes. A coup sûr les rela-
tions de justice, qui rattachent tous les citoyens d'une même société au Bien commun qu'elle poursuit, sont moins universelles que celles de la charité qui rattachent tous les hommes au Bien divin poursuivi par l'Eglise. Cela prouve d'abord que l'expression courante « d'un Etat dans l'Etat )). pour caractériser les rapports de l'Eglise avec la société, est dépourvue de sens. C'est bien plutôt l'Etat qui est dans l'EgHse que l'Eglise dans l'Etat. L'Eglise transcende toutes les sociétés particulières, comme le Bien divin, le Bien commun; voilà pourquoi, d'ailleurs, elle est « catholique », c'est-à-dire universelle. Mais sa transcendance ne s'oppose pas non plus à son immanence. Transcendante à tous les états particuliers, elle reste immanente à chacun d'eux comme chaque individu. En cela elle se comporte de la même manière que le Bien divin avec le Bien commun qui lui est subordonné, comme aussi le Bien commun de la société avec le Bien privé du citoyen, étant à la fois bien propre de chacun d'eux et, par nature, le bien de
tOU5.
L'universalité de l'Eglise, ou sa catholicité, n'empêche donc pas son adaptation aux différentes nationalités, ni à l'humanité.
En réalité. Elle n'est ni nationale, ni internationale; son universalité est d'un autre ordre, ce qui lui permet de s'accommoder du nationalisme, et d'un certain internationalisme compatible avec tous les droits respectifs des nations.
L'Eglise n'est pas nationale, en ce sens aue le Bien
divin dont elle poursuit la réalisation dans les âmes n'est pas limité aux frontières du Bien commun poursuivi par chaque nation. Mais, en imposant au nom de la charité à tous les citoyens d'être justes envers le Bien commun de la société dont ils font partie, elle respecte et favorise son caractère national.
Pareillement l'Eglise n'est pas internationale au sens où ce mot ferait litière des frontières naturelles d'une nation pour les fondre toutes dans celles de l'humanité. Internationalisme et catholicisme ne rendent pas le même son. En fait, l'internationalisme vise le Bien commun de l'humanité au détriment du Bien commun des nationalités. Le catholicisme vise le BlEN nationalités et de l'humanité.
Pour comprendre qu'il ne saurait y avoir de contradiction entre le Bien divin dont l'EgHse a la charge, et le Bien commun humain, — national ou international, — il suffit de se rappeler la façon harmonieuse au contraire dont le Bien commun humain reste subordonné au Bien divin, dans l'intérêt supérieur, naturel ou surnaturel, des individus qui font partie d'une nation et de l'humanité. Car ils n'en font partie que pour cela, pour y puiser de quoi réaliser leur idéal d'être raisonnable et libre, et déployer à son service toute leur activité humaine. Le Bien commun de la société et de l'humanité ne peut qu'en tirer profit. En effet, pour avoir le droit de s'en servir, les individus ont le devoir de le servir; c'est pour chacun d'eux une obligation de justice dont ils pourront d'autant mieux s'acquitter qu'ils
seront tenus, s'ils sont chrétiens, de faire appel en même temps à leur charité; d'être d'autant plus justes qu'ils auront le devoir d'être charitables; de rendre à chacun et à tous, à la nation dont ils font partie et à l'humanité, tout ce qui leur est dû. dans la mesure oii la charité les oblige à fournir à tous même ce qui, en justice, ne leur est pas dû, le Bien divin.
Ainsi l'Eglise, en travaillant directement à la réalisation du Bien divin dans les âmes, dépasse l'ordre des biens humains poursuivis par les sociétés particulières et l'humanité; mais elle ne les dépasse, je le répète, qu'en les traversant, et pour reverser sur eux au centuple le peu qu'elle en reçoit dans la subordination du Bien commun au Bien divin.
Universelle par nature, de l'universalité même du Bien divin qu'elle sert, cela ne l'empêche pas de s'adapter aux condition: nationales ou internationales dej fidèles qui font partie en même temps, mais à des titres différents, d'une nation et de l'humanité.
Il en va des rapports des nations entre elles, pour former l'humarité, comme de ceux que soutiennent entre eux les individus pour former une société nationale. Toutes ont entre elles une égalité humaine qui les rapproche essentiellement, et une inégalité de condition qui les divise accidentellement, toutes les deux naturelles. Les nations sont égales humainement, ont la même valeur humaine, parce que toutes sont destinées à aider les hommes à vivre et agir en hommes; elles sont inégales, parce qu'elles ne réalisent pas toutes au même
degré celte valeur humaine qui convient à toutes, mais dépend de tant de choses, au point de vue matériel, intellectuel et moral, qu'elle varie nécessairement à l'infini. Dans les rapports des nations entre elles, il ne faut jamais perdre de vue cette égalité de fond, et cette inégalité de surface. Le nationalisme outrancier, celui qui veut ignorer l'humanité, demeure aussi préjudiciable à la vie d'une nation et partant de ses nationaux que l'internationalisme radical qui prétend supprimer les frontières et ignorer les nations. Tout cela est contrenature, du moment que la nature, en se réalisant, aboutit, socialement aussi bien qu'individuellement, à une égalité essentielle des peuples et à leur inégalité accidentelle. Négliger ce travail de la nature, le mépriser dans un sens ou dans l'autre, c'est exposer les nations à tous les périls, rompre l'équilibre harmonieux où tend la nature dans ses efforts de réalisation et de vie.
L'Eglise, pour sa part, ne saurait s'y résoudre, car la grâce, dont elle assure la circulation dans les âmes, ne détruit pas la nature, mais la perfectionne, en s'adaptant à toutes leurs conditions individuelles et sociales. Dans la mesure où il est nécessaire que les nations s'associent entre elles, ouvrent leurs frontières, facilitent leurs échanges pour le bien humain de tous les hommes, dans cette mesure l'Eglise met sa charité au service de la justice sociale qui préside aux relations internationales et a le Bien commun de l'humanité pour objet; mais dans la mesure aussi où il est nécessaire que chaque nation reste elle-même, développe son propre génie, use
de ses ressources matérielles, morales, intellectuelles, pour le bien humain de ses nationaux, dans cette mesure l'Eglise met sa charité au service de la justice sociale qui a pour objet propre le Bien conmiun de telle nation en particulier.
Il faut pousser plus loin encore l'analyse et montrer qu au sein d'une nation particulière, les catholiques ont parfaitement le droit, EN TANT QUE CATHOLIQUES. de s associer entre eux sur le terrain économique, politique et religieux, et le devoir de subordonner le bien de ces associations au Bien commun de la nation ellemême. Dé quoi s'agit-il, en effet, pour des individus, croyants ou incroyants, vivant en société, sinon d'y travailler au Bien commun et d'y puiser ensuite de quoi réaliser leur idéal humain ou divin V Or le Bien commun de la société reste en étroite dépendance avec les associations particulières organiséec dans son sein, comme avec le bien privé des individus associés, pourvu seulement que les dites associations, tout en revendiquant une certaine autonomie professionnelle, respectent les droits supérieurs de la société, et ceux plus sacrés encore des individus. Les catholiques peuvent donc s'associer sur tous les terrains où leurs associations sont de nature à enrichir le Bien commun de la société où ils ont à vivre, à garantir les droits de leurs membres à y vivre en conformité avec la volonté de Dieu.
Aujourd'hui plus que jamais l'association se présente comme un des moyens les plus puissants dont disposent les catholiques pour s'acquitter de tous leurs devoirs de
catholiques. Par l'association professionnelle, ils se mettent en état d'obtenir pour eux personnellement et pour leur famille, avec le minimum de biens matériels, la sécurité nécessaire à l'entretien, à la dignité de leur vie; par l'association politique, ils deviennent une force collective organisée capable d'imposer à la nation des hommes dignes de gérer ses intérêts généraux et d'administrer le Bien commun à la satisfaction de chacun; par l'association religieuse ils parviennent à défendre les droits de Dieu sur les sociétés et les individus contre les prétentions injustifiées des droits de l'homme; puis les véritables droits de l'homme contre les prétendus droits des individus et des collectivités à l'autonomie la plus absolue.
Le droit d'association des catholiques se trouve ainsi lié professionnellement, politiquement, reHgieusement, à l'accomplissement de leurs devoirs envers Dieu, envers eux-mêmes, et envers le prochain.
Il s'en faut malheureusement que tous les catholiques soient d'accord sur ce point. Un individualisme étroit continue de peser sur la conscience d'un grand nombre, les rendant hostiles de parti pris à toute association. Au nom d'une liberté qu'ils conçoivent à la façon des libres penseurs, eux qui pourtant se flattent de penser catholiquement, et d'un vague déterminisme des faits que condamne leur croyance à la Providence, ils ne veulent pas entendre parler d'associations ou de syndicats qui restreindraient l'exercice de cette liberté individuelle mal entendue. Oublieux de l'égalité divine
qui rapproche les hommes et renforce leur égalité humaine, ils ne veulent tenir compte que de l'inégalité de leurs conditions, s' opposant déLLérément à toute association qui les obligerait, par la force du nombre, à se souvenir que tous les hommes sont frères en humanité et en divinité, et que la justice et la charité les obligent à en tenir com.pte dans leurs rapports économiques, politiques ou religieux.
Il y a là de leur part une aberration, surtout à l'heure actuelle, où se forment des associations de toutes sortes, matérialistes pour la plupart, qui prétendent tout ignorer des besoins spirituels de leurs membres, mais les attirent à elles en grand nombre en s'occupant activement de leurs besoins matériels. Nous ne combattrons ces entreprises do déchristianisation des consciences, pernicieuses aux individus et h la société, qu'en nous associan'' nous-mêmes sur tous les terrains oij l'isolement peut nous être fatal, qu'il s'agisse de la profession, de la politique ou de la religion.
Voilà pourquoi nous voudrions essayer d'établir avec toute la précision désirable les droits et les devoirs des associations catholiques dans la société. Sans doute, nous ne pouvons tout dire ici d'un sujet aussi étendu; nous nous contenterons de noter l'essentiel, et tracerons les grandes lignes d'une évolution sociale oii sont engagés, avec nos intérêts les plus chers, ceux de la société à laquelle nous appartenons et que nous aimons de toutes nos forces de catholiques et de Français.
Les droits et les devoirs DES Associations catholiques
Un jour que je causais avec un des dirigeants actuels du syndicalisme cégétiste qui, par son intelligence de la question sociale et la loyauté qu'il apporte à lui trouver des solutions, tranche sur beaucoup d'autres de ses collègues, je fus surpris de l'entendre me dire : « Nous (( souhaitons ardemment de voir les catholiques entrer (( en masse à la C. G. T. dans leur intérêt et dans le (( nôtre : dans leur intérêt, car ils bénéficieraient de (( l'appui d'une organisation qui comprendrait ainsi (( toute la classe ouvrière; dans le nôtre, car ils con- <( tribueraient à moraliser par leur exemple, et au be- (( soin par leur enseîgnement> des ouvriers qui ne se (( soucient que de leurs intérêts matériels, et se mon- (( Irent réfractaires au travail, enclins au plaisir. »
On ne pouvait poser la question des syndicats chrétiens, sur le terrain professionnel, avec plus de netteté. S'il ne s'agissait en effet, pour les catholiques, que d'assurer les intérêts matériels de la classe ouvrière, en se syndiquant, il y aurait certainement avantage pour eux à entrer dans une vaste Confédération du travail pouvant peser de tout son poids sur la décision de tous ceux qui, à un titre ou un autre, patrons ou gouvernement,
ont un intérêt de classe ou de parti à maintenir les ouvriers dans un isolement relatif, en éparpillant leurs forces.
Mais les catholiques, dont on ne peut nier le droit à se syndiquer pour la défense de leurs intérêts matériels, ont à défendre aussi des intérêts moraux qu'ils estiment supérieurs aux premiers. C'est pourquoi ils ne peuvent se résigner à faire partie d'associations ou de syndicats dont les chefs, s'inspirant d'une doctrine à la fois matérialiste et révolutionnaire, mettent les intérêts matériels de la classe ouvrière au-dessus de tout, et demeurent prêts à leur sacrifier les intérêts moraux des individus avec le Bien conmiun de 'a société. Noyés dans la Confédération générale du Travail, les catholiques ne pourraient y exercer qu'une influence personnelle très problématique, et s'exposeraient plutôt à y subir de pernicieuses influences. Mieux vaut qu'ils s'associent entre eux pour faire valoir leurs droits sans risquer de se dérober à leurs devoirs, d'autant que sur les points où leurs justes revendications professionnelles coïncideront avec celles d'associations neutres ou hostiles à la pensée catholique, ils auront toujours la ressource de s'entendre avec celles-ci pour leur prêter main-forte. Cela, d'ailleurs, est arrivé quelquefois, au mieux des intérêts de tous.
Cependant les catholiques doivent, avant tout, se convaincre, en face d'associations ouvrières dont les doctrines négatives et la méthode révolutionnaire mettent en jeu, avec l'existence même de la société, la moralité des
individus, de la nécessité de se syndiquer professionnellement, et de tenir toujours compte, dans l'organisation de leurs syndicats, de la subordination des intérêts même généraux de la Profession à l'intérêt général de la société, puis de celui-ci aux intérêts moraux d'individus ayant une Fin ultime à poursuivre par le moyen de la justice, j'entends d'une justice qui, particulière ou sociale, ne craigne pas de s'appuyer à la charité. S'en suit-il que, dans leur organisation professionnelle, les syndicats chrétiens doivent mêler ces deux ordres de choses, les intérêts professionnels de l'ouvrier et les intérêts moraux du chrétien? Cette confusion serait plutôt préjudiciable à tous les deux.
Avant tout, il faut que les catholiques, en s' associant sur le terrain de la profession pour la revendication de leurs droits, se souviennent qu'ils sont catholiques, et, à ce titre, ont h remplir tous leurs devoirs envers Dieu, eux-mêmes, et les autres, en donnant à ce mot « autres )) la plus grande extension. Autre est la société à laquelle appartiennent tous les syndiqués; autres sont les ouvriers, autres les patrons syndiqués ou non; autres enfin, dans chaque association, les individus associée.
Voilà pourquoi il est si important qu'à côté des syndicats ouvriers par exemple, qui n'ont à s'occuper directement que de défendre leurs intérêts professionnels, il existe des organisations catholiques s'occupant directement de la formation religieuse de leurs membres, les préparant à comprendre la hiérarchie de tous les intérêts en jeu, matériels ou spirituels, et leur su-
bordination essentielle. De cette façon seulement on arrivera à déterminer avec exactitude quels sont les devoirs et les droits des associations professionnelles dans la société.
Dans sa brochure sur le Syndicalisme chrétien, le P. Rutten a marqué avec beaucoup de clarté la limite idéale où les associations professionnelles et les associations religieuses doivent se distinguer et s'unir.
« Le relèvement progressif, méthodique et complet de la classe ouvrière et employée dépend essentiellement de son organisation autonome sur le terrain professionnel, coopératif, mutualiste, social et politique.
« L'éducation professionnelle, intellectuelle, morale, esthétique et religieuse des ouvriers doit marcher de pair avec cette organisation fondamentale. Sinon, nous n'aurions pas les valeurs sociales et morales dont nous avons besoin pour assurer l'autonomie, l'efficacité et le prestige de nos group>ements. » ( 1 ) .
La formation morale et l'organisation professionnelle ne peuvent être confondues. On conçoit parfaitement que les mêmes hommes, qui s'associent et s'organisent pour la défense de leurs intérêts professionnels sur le terrain même de leur Profession, fassent aussi partie d'associations religieuses, de ligueS; de cercles où ils iront puiser les principes surnaturels dont aucun catholique ne peut faire abstraction dans la conduite de sa vie. Les associations professionnelles défendront d'autant mieux les intérêts matériels et feront valoir les droits de leurs membres que ceux-ci seront prêts à remplir
(1) Rutten, O. P., Le Syndicalisme chrétien, p. 15.
tous leurs devoirs, que leur conscience professionnelle se doublera d'une conscience religieuse éclairée sur la valeur réelle, mais relative, d'intérêts matériels subordonnés par nature à des intérêts supérieurs, tels que l'intérêt général de la société, et les intérêts moraux et surnaturels des individus.
Quels sont donc les droits que peuvent revendiquer les associations professionnelles catholiques ainsi organisées dans la société ? Elles ont d'abord celui d'exiger pour chacun de leurs membres une rémunération du travail qui corresponde à sa double valeur économique et sociale; qui tienne compte à la fois de la part qui revient à l'ouvrier en sa qualité d'agent de la production, puis de (( personne humaine » ayant le devoir de vivre dignement et de faire vivre ainsi les siens, avec le droit, par conséquent, de posséder en toute sécurité les biens matériels nécessaires au développement de cette vie personnelle et familiale.
C'est à ce droit, dont nous avons déterminé le bienfondé, au chapitre précédent, que se rattachent les questions de juste salaire, de participation éventuelle aux bénéfices, de l'actionnariat du travail, de la co-gestion.
En tant que catholiques, les associations professionnelles ont spécialement le droit d'exiger pour tous leurs membres une complète liberté de conscience, le droit de remplir tous les devoirs qui s'imposent à leur conscience de catholiques sur tous les terrains où celle-ci se trouve engagée. C'est à ce droit que se rattachent les questions du repos dominical, de la libre pratique du culte, de
l'éducation religieuse des enfants, de la liberté d'opinion en matière politique, de la liberté syndicale et individuelle en matière économique.
En énumérant ces droits essentiels des associations catholiques, nous songeons surtout aux associations ouvrières, telles que la CONFÉDÉRATION FRANÇAISE DES TRAVAILLEURS CHRÉTIENS. Mais ces droits ne sont pas exclusifs ni des droits des capitalistes, des patrons et chefs d'entreprise, bref de tous ceux qui à un titre ou l'autre ont une part active dans la production, et sont tenus, comme les ouvriers, en leur qualité d'hommes et de chrétiens, de vivre leur vie humaine ou divine, personnellement et famjlialement, — ni des droits légitimes de la société dont patrons et ouvriers font partie et qui est chargée de veiller au Bien commun.
La reconnaissance de ces droits respectifs détermine du même coup la nature et l'étendue des devoirs qui incombent à tous.
Patrons et ouvriers catholiques ont le même droit de s'associer en vue d'étudier et de défendre leurs intérêts matériels et moraux, mais ils ont aussi les mêmes devoirs de travailler en conmiun à subordonner leurs intérêts professionnels de groupes aux intérêts généraux de la Profession, et ceux-ci au Bien commun de la société dont tous ont besoin, à des degrés divers, pour s'acquitter dignement, avec le minimum de bien-être qu'elle requiert, de leur vocation de chrétien.
C'est là pour tous, en même temps qu'un devoir de justice particulière réglant leurs rapports mutuels, un
devoir de justice sociale appelé à régler leurs rapports avec la société. Au surplus c'est un devoir de charité. Car la charité doit, dans des consciences catholiques, subordonner au Bien divin qui s'impose à l'activité de tous les mêmes actes de vertu que la justice sociale doit subordonner au Bien commun.
Il est impossible que des hommes se sachant frères, non seulement en humanité mais en divinité, ayant la même conception des droits de Dieu a être connu, aimé, servi par tous ses enfants, de la subordination des droits de l'homme aux droits de Dieu pour la sauvegarde des premiers en tous les hommes, ne s'inspirent pas de la charité qui les oblige à aimer Dieu en Lui-Même et dans les autres pour décupler en chacun d'eux le sens social, et assurer entre eux l'accomplissement de toute justice.
Notre conception catholique des associations professionnelles et de toutes celles qui, de près ou de loin, s'y ramènent — coopératives, mutualités (etc..) ne saurait être ni LIBÉRALE, au sens péjoratif donné à ce mot en matière économique, ni SOCIALISTE.
Un patron catholique d'aujourd'hui qui, de parti pris, s'opposerait à la formation de syndicats ouvriers, ferait preuve d'un individualisme coupable, incompatible avec le droit des ouvriers à se syndiquer. Des patrons catholiques qui ne s'associeraient sur le terrain professionnel que sous les espèces d'associations de combat, et se donneraient pour but unique de neutraliser, sinon même d'annihiler les syndicats ouvriers, manque-
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raient à leurs devoirs de justice et de charité. Outre qu'ils compromettraient les intérêts légitimes des ouvriers, ceux de la Profession tout entière, puis par contre-coup ceux de la société, ils porteraient en même temps atteinte aux droits plus sacrés encore des individus à s'associer pour garantir à chacun des membres de l'association la liberté matérielle et morale nécessaire à l'accomplissement de leurs devoirs de chrétien, dans les conditions de dignité requises pour cet accomplissement.
Pareillement, des ouvriers catholiques qui ne s'associeraient entre eux sur le terrain professionnel, comme le font les socialistes, que pour écraser le caoital, et détruire la société jusque dans ses bases, pécheraient, pour des raisons analogues, contre la justice et contre la charité.
Patrons et ouvriers catholiques ont mieux à faire en s'associant. Qu'ils luttent chacun de leur côté pour la défense de leurs intérêts de classe, soit; mais que cette lutte de classe, nécessaire jusqu'à un certain point, pour stimuler les énergies de tous, et accentuer la marche du progrès économique, ne dégénère jamais en haine de classe dans des coeurs où il ne doit y avoir de place que pour l'amour; que les intérêts généraux de la Profession ne soient jamais sacrifiés par eux à des intérêts de groupe, ni le Bien commun de la Société, dont tous ont besoin pour vivre humainement et chrétiennement, aux intérêts professionnels quels qu'ils soient, généraux ou particuliers.
La volonté de Dieu, inscrite dans la natura et dans les Livres saints, exige que tous vivent en société pour mieux réaliser l'Idéal divin qui s'impose à leur conscience de chrétien, dans la société religieuse, ou politique. C'est donc le Bien commun de la société oii ils vivent qu'ils doivent sauvegarder avant tout, dans l'intérêt même de leur salut personnel; c'est à lui qu'ils sont tenus de subordonner tous les autres, comme des moyens voulue de Dieu à leur fin. La charité qui a pour pour objet de les unir tous autour de leurs chefs spirituels dans l'Eglise dont ils sont les membres, doit venir au secours de la justice pour rendre à chacun et à tous leur dû dans la société politique à laquelle ils apî)artiennent. Citoyens de l'Eglise universelle, ils restent citoyens de la Nation où Dieu les a placés et à laquelle, après Dieu, ils doivent le meilleur d'euxmêmes, sans cesser pour cela d'être les citoyens de l'hirmanité et d'entretenir avec les autres nations, aussi bien sur le terrain économique que sur le terrain religieux, les relations internationales de nature à favorise/ le Bien commun de leur propre pays et les intérêts supérieurs de tous leurs frères en humanité et en divinité.
Cependant, faut-il y insister, les associations professionnelles et autres, qui se rattachent au problème économique, ne sont pas les seules oii il est désirable de voir entrer les catholiques sociaux.
II est de plus en plus nécessaire que les catholiques de toute classe et de toute profession s'organisent en asso-
ciatîons politiques et en associations religieuses proprement dites. C'est à la fois leur droit et leur devoir.
Par associations politiques je n'entends pas parler de celles qui s'organisent sous le nom de PARTIS dans un but purement politique» et visent à affermir ou à renverser le régime établi, mais uniquement d'associations se servant des moyens politiques dont disposent tous les citoyens pour arriver à résoudre au mieux des intérêts de tous, matériels et spirituels, la question sociale.
Tel est, par exemple, le cas de l'Association catholique des Pères de famille qui se sont donné pour mission, en s'associant légalement, d'obliger les Pouvoirs publics à intervenir en faveur des Familles nombreuses. Il y a deux façons, au moins, de concevoir l'organisation d'une pareille association : l'une qui consiste à réclamer de Î'Etat, au nom de la Justice sociale, et dans l'intérêt du Bien commun, qu'au moyen de lois et d'institutions sociales concernant l'hygiène du foyer, les habitations à bon marché, le dégrèvement des impôts, les primes à la natalité, l'application des lois protectrices de la moralité publique, il facilite l'existence et la multiplication des familles nombreuses — l'autre qui réclame, au nom de justice distributive, que le Bien commun soit réparti entre les citoyens de telle sorte qu'on tienne compte des droits que créent, pour les familles nombreuses, la valeur sociale qu'elles représentent par comparaison avec les célibataires et les familles sans enfants ou à natalité restreinte.
De telles associations, dont le droit à s'organiser est indiscutable, sont appelées à rendre d'éminents services à la société et aux familles. Il importe que les catholiques s'en rendent compte, en élargissent les cadres, et surtout les remplissent.
J'en dirai autant, toute proportion gardée, des associations catholiques soucieuses d'user du Pouvoir politique que représente leur bulletin de vote. En dehors de toute question de Régime, dont il n'y a pas lieu de parler ici, il est évident que des citoyens conscients de leur droit et plus encore de leur devoir de confier les intérêts généraux de la société à des hommes intelligents et dignes d'en assurer la gestion, ont plus d'avantage à se grouper en associations bien organisées qu'à s'éparpiller à travers le pays. Le jour où de pareilles associations d'électeurs s'établiraient, en se proposant d'é flairer la conscience de leurs membres sur leur devoir électoral, l'importance des problèmes sociaux à résoudre, la valeur professionnelle des hommes appelés à prendre le pouvoir, il y aurait moins d'abstensions coupables de la part des électeurs, moins de tractations louches dans le choix des représentants de l'intérêt public.
Mais le grand moyen, pour des catholiques, de s'organiser professionnellement et politiquement en vue de défendre les intérêts légitimes, matériels et spirituels, des individus, des familles, des classes et de la société, consiste à s'associer sur le terrain religieux.
N'oublions pas que les conciences chrétiennes d'au-
jourd'hui, comme les autres, souffrent d'un mal profond, difficile à guérir, LE MAL DE l'iNDIVIDUALISME, et qu'une des causes les plus actives, les plus universelles de ce mal, réside dans l'ignorance RELIGIEUSE.
Au chapitre suivant, qui sera consacré à l'éducation sociale de la conscience chrétienne, j'indiquerai quelques-unes des raisons qui expliquent pourquoi les catholiques d'aujourd'hui ignorent à ce point la doctrine sans laquelle il n'y a pas de vie religieuse possible. Pour le moment je veux simplement constater le FAIT de cette ignorance et son universalité; puis, me tournant vers les catholiques, les supplier de s'associer pour y porter remède.
Certes il faut rendre hommage à l'intelligence et au zèla avec lequel nos évêques, nos prêtres, et, sous leur direction, nos éducateurs laïques, hommes ou femmes, se jont attelés à cette tâche ardue. Mais l'intelligence et le zèle ne sont pas tout dans une entreprise de cette envergure. Il y faut auss'- le NOMBRE et l' ORGANISA- TION PROFESSIONNELLE.
On a l'impression que le public commence à s'en apercevoir, principalement les jeunes, ceux en particulier à qui la guerre a ouvert les yeux, se sont rendus compte de l'importance de la vérité dans l'organisation de leur conduite. Ils ont remarqué qu'à côté d'eux, dans un monde qui se flatte de penser librement pour n'avoir pas à penser, et ôter toute contrainte à leur liberté, l'absence complète de doctrine a permis aux germes de l'individualisme de se développer activement, et de tuer
dans les âmes le sens social. Ils se sont aperçu aussi qu'avec les meilleures intentions du monde des catholiques ignorants en arrivaient peu à peu à se conduire, dans tous les domaines où devrait s'affirmer leur actitivité religieuse, comme d'autres qui, incroyants, ne rattachent leur conduite à aucune idée directrice.
De cette double constatation leur sont venus la pensée et le désir de s'associer dans un vaste groupement qui s'intitule : « La Confédération professionnelle des Intellectuels catholiques » (1). J'emprunte à l'un de ses fondateurs quelques-unes des raisons qui les ont poussés à se fédérer et indiquent le mieux l'esprit profondément chrétien de leur association naissante.
(( La crise à laquelle on veut remédier a des causes, écrit François Hepp dans le BULLETIN DES ECRIVAINS CATHO- LIQUES. C'est à ces causes qu'il faut remonter pour les combattre. Et l'on arrive à considérer que la première condition de salut est, comme l'écrivait le R. P. Janvier, de se rendre digne de l'intelligence et de servir réellement la vérité. Pour cela il faut d'abord connaître mieux, connaître autant que faire se peut pleinement, chacun selon sa mesure, la vérité chrétienne, afin de la publier, et plus encore afin de la vivre personnellement dans les devoirs quotidiens de son état. Par là seulement s'opérera — aucun catholique n'en saurait douter — le relèvement du niveau intellectuel et moral qui rendra sa dignité sociale à l'intelligence non seulement moralement, mais aussi matériellement (2). »
« Comp>osée de groupements professionnels catholiques, la base de la Confédération des Intellectuels catholiques est essen-
(1) Siège Socul : 14 bis, rue d'Assas, Paris.
(2) Bulletin des Ecrivains Catholiques, 20 décembre 1921.
tiellement professionnelle et corporative. Ces groupements, dont plusieurs sont très anciens, ont pour préoccupation majeure l'action caàholique dans le cadre corporatif (1). Ils n'ont dû, pour se confédérer, subir aucune modification ni aliéner quoi que ce soit de leur autonomie, pas même remanier leur programme. II leur a suffi de prendre conscience de leur communauté de vues sociales et de l'urgence de les faire puissamment co; naître au moment oii la société cherche à se régénérer dans la justice dont les travailleurs de l'esprit ont tant besoin. Pour rendre plus certaine la diffusion de leurs idées, l'entente nécessaire a été assurée avec les principaux groupements de propagande et d'action catholiques français par le moyen d'une affiliation régulière )) (2) .
La Confédération professionnelle des Intellectuels CATHOLIQUES, encore à ses débuts, autorise tous les espoirs. L'idée élevée et généreuse qui a présidé à sa fondation a inspiré à M. Georges Valois, dans la Revue Universelle (3) , une très belle page que je me permets de transcrire ici; elle est tout à l'honneur de celui qui l'a écrite et des jeunes catholiques qui l'ont méritée.
(( Depuis plusieurs années, écrit M. Valois, il se produit une renaissance catholique doctrinale profonde, qui est demeurée cachée pendant longtemps, mais dont les chefs et les militants, répandus dans de nombreuses associations, ont pu exercer une
(1) Action Populaire, Bulletin des Professeurs catholiques de l'Universlfé, Bureau catholicfue de Presse, Comité des Amitiés catholiques françaises à l'Etranger, Secrétariat Social, etc..
(2) La Revue Hebdomadaire, Avril 1921; et la Documentation Catholique, 13 mars 1920.
(3) La Revue Universelle, 15 mai 1921: La Mort du Socialisme ET LA Renaissance catholique.
action efficace, même dans les groupements qui, officiellement, demeuraient attachés à d'anciennes formules. Ainsi s'explique la soudaine croissance de la CONFÉDÉRATION DES TRAVAIL- LEURS CHRÉTIENS, qui acquiert en une année une influence que jamais les syndicats chrétiens n'avaient pu obtenir et qui vient donner un sens nouveau au mouvement social catholique. C'est l'œuvre obscure d'un demi-siècle qui s'affirme aujourd'hui. Ce n'est pas en vain que, depuis trente ans, le colonel de La Tour du Pin, ses amis, et, d'autre part, les hommes d'études que réunissent chaque année les SEMAINES SOCIALES ont restauré les principes intellectuels de la vie économique et sociaile. Et l'on comprend parfaitement l'influence du catholicisme dans la vie sociale contemporaine lorsque l'on voit une élite d'hommes, qui travaillaient depuis longtemps en silence, fonder la CON- FÉDÉRATION PROFESSIONNELLE DES INTELLECTUELS CA- THOLIQUES.
(( Cette fondation est, en effet, une des manifestations les plus significatives et les plus révélatrices de la renaissance catholique. Si elle donne les résultats qu'elle annonce, on peut la regarder comme un événement capital : c'est, en effet, la rentrée de la pensée catholique dans la vie totale de la cité. Pendant plus d'un siècle, en France, le catholicisme, même lorsqu'il tenait une grande place apparente dans les affaires de l'Etat, a vécu en marge de la cité parce qu'il était individualisé. Limité à des manifestations d'ordre liturgique, auxquelles les fidèles prenaient part individuellement, il a peu à peu cessé d'inspirer et de discipliner la vie économique et sociale des collectivités. Ainsi s'est produite cette étrange séparation entre la pensée religieuse et les actes accomplis hors des murs dp, l'église, dans le domaine du travail et des échanges. L'éthique chrétienne avait cessé de régir les actes des catholiques eux-mêmes dans leurs relations économiques entre eux ou avec les incroyants. La grande loi de modération des appétits qui avait été celle de l'économie chrétienne avait disparu et cédé la place au déchaî-
nemeTit des passions ploutocratiques, que les catholiques avaient dû subir, parce qu'ils n'étaient pas organisés, dans la cité, pour les refréner.
(( La fondation de la Confédération professionnelle DES Intellectuels catholiques annonce que cette abstention des catholiques prend fin (car c'était une abstention des cathoUques, et non du catholicisme) . Les initiateurs ont, en effet, établi leur fondation sur la volonté de faire passer le haut enseignement catholique dans les faits économiques et sociaux par les voies de l'intelligence et des actes professionnels. Ils revendiquent pour la foi et les doctrines qui sont les leurs, le droit d'inspirer et de disciplmer les actes de l'homme au travail, non plus seulement par le moyen des commandements intérieurs, mais ave le concours d'institutions spécifiquement catholiques. S'ils groupent des intellectuels, appartenant aux différentes professions, c'est bien pKJur assurer à ceux-ci, dans des circonstances difficiles, la dignité de la vie qui est nécessaire à leur fonction, mais c'est aussi et surtout pour rétablir entre la vie économique et la plus haute vie religieuse ce lien sacré qui sanctifie le travail et unit les hommes dans la paix et la justice. L'homme ne peut servir deux maîtres : Dieu et l'Argent. C'est la haute et salutaire vérité que la CONFÉDÉRATION PROFESSIONNELLE DES Intellectuels catholiques rappelle aux catholiques et qu'elle veut faire respecter dans la cité. Sachant que, dans l'état d'individualisme économique, les catholiques sont impuissants contre l'argent, elle veut leur rendre leurs institutions tutélaires. Au moment où la ploutocratie internationale fait de si grands efforts pour soumettre le monde entier à l'argent, il faut saluer la jeune Confédération comme une puissance de libération, qui apporte au monde un des plus puissants moyens que l'homme ait jamais eus de faire que 1 Or soit, non le maître de son âme et de son cœur, mais le serviteur de ses oeuvres. ))
Groupés sur le terrain intellectuel pour la défense
et la diffusion de la doctrine, les catholiques doivent aussi s'associer professionnellement sur le terrain de la pratique religieuse. Leur doctrine est essentiellement une doctrine de vie. La vérité divine leur a été révélée pour qu'ils la mettent en pratique en obéissant aux PRÉ- CEPTES et aux Conseils évangéiiques.
Ils ont donc le droit et le devoir de s'organiser religieusement, en associations ré,5;ulières, pour assurer entre eux, dans la Société dont ils font partie, le libre exercice de leur culte, la pratique de leur vie chrétienne au foyer, à l'école, et à l'Eglise.
Deux principes doivent dominer l'organisation professionnelle de telles associations : d'une part le respect de la hiérarchie ecclésiastique, d'autre part celui de la légalité. Faisant partie à la fois de deux sociétés — l'Eglise et l'Etat — il faut que les cathoHques tiennent compte du BlEN COMMUN de l'une et de l'autre, sans quoi la vie religieuse serait compromise dans les individus et les familles. C'est parce que l'Etat, au moment de se séparer officiellement de l'Eglise par la rupture unilatérale du Concordat, et d'étabhr un statut légal des cultes, n'a pas tenu compte de la hiérarchie ecclésiastique dans l'établissement des associations cultuelles ainsi que des droits de l'Eglise conformes à sa divine constitution, que le Pape a interdit aux cathohques d'y entrer. Depuis lors, la jurisprudence a établi qu'il ne saurait y avoir d'associations cultuelles catholiques en dehors de l'autorité de l'Eglise représentée dans chaque diocèse par l'Evêque et les curés en union avec leurs
évêques. De ce côté, mais de ce côté seulement, l'obstacle légal paraît levé, du moirxS pratiquement, qui s'opposait jusqu'ici à l'entrée des catholiques dans les associations cultuelles. Reste à savoir si le Souverain Pontife, pour des raisons dont il est seul juge en dernier ressort, en attendant la revision elle-même de la loi, les y autorisera, et à quelles conditions.
Il est certain qu'à l'heure actuelle, dans une société où le paganisme, sous la forme de l'individualisme, exerce partout ses ravages, les catholiques n'ont de chance d'échapper à son influence dissolvante, d'assurer le plein exercice de leurs devoirs religieux, qu'en s'associant. Associations cultuelles, ou associations diocésaines, peu importe, pourvu que, dans l'intérêt spirituel de leurs membres, les intérêts généraux de l'Eglise et ceux de l'Etat ne soient pas sacrifiés.
Si l'on accorde que les cathohques ont le droit de s'associer pour demeurer fidèles à la pratique des PRÉCEPTES ÉVANGÉLIQUES dans la conduite de leur vie personnelle, familiale et sociale, il n'est pas douteux non plus qu'ils ont le droit de s'associer pour la pratique des CONSEILS ÉVANGÉLIQUES. Ainsi se pose la question si discutée depuis un demi siècle des CoNGRÉG,\TIONS. Nous n'dvon? pas l'intention de la traiter ici dans toute son ampleur. Tout le monde a encore présentes à la mémoire les discussions politiques qu) ont amené naguère le Gouvernement à supprimer les congrégations religieuses conmie contraires aux droits de l'homme et au Bien commun de la société. En vé-
rite on ne voit pas comment le fait pour des hommes ou des femmes de viser à la réalisation d'un Idéal de vie supérieure — vie divine et vie humaine — en pratiquant en commun les conseils évangéliques relatifs à la pauvreté, à la chasteté et à l'obéissance, peut porter atteinte à la dignité de la personne humaine, et compromettre l'intérêt général de la Société,
Il faut se faire de l'autonomie de l'individu une idée bien singulière pour reprocher à des hommes de sacrifier librement une vie de plaisir à une vie de devoir, où l'on s'oubliera un peu plus pour penser davantage aux autres, en se donnant à eux par l'exercice d'une plus grande charité; — il faut se faire aussi du Bien commun de la société une conception bien matérielle pour croire que des hommes et des femmes travaillant à se spiritualiser davantage par la pratique de vœux librement consentis et renouvelés, puissent porter préjudice à leurs concitoyens.
Que dans l'intérêt matériel de la Société où les religieux ont à vivre, l'Etat prenne à leur égard certaines précautions légales concernant la main-morte, et autres choses de ce genre, soit ; mais, ces précautions prises, s'il avait conscience de ses devoirs d'Etat et de l'obligation qui lui incombe de subordonner au BlEN COMMUN toutes les vertus des citoyens, il devrait être le premier à favoriser les Congrégations religieuses. Il le fait lorsqu'il s'agit des intérêts de la nation à l'extérieur, dans les missions par exemple. Pourquoi s'y refuse-t-il lorsqu'il s'agit de ses intérêts à l'intérieur?
Dominé et guidé par des motifs de pure politique, il n'ose s'élever à des considérations d'ordre social.
C'est aux catholiques que revient le devoir de revendiquer contre les politiciens leurs droits à une vie morale supérieure, où leur salut personnel se trouve intimement lié à celui de la société. On a permis aux religieux pendant la guerre de revenir se mettre à la disposition de la Patrie en danger ; je ne vois aucune raison de leur interdire d'y rester, maintenant que le danger n'est pas moindre, et que, pour restaurer le règne de la justice parmi les hommes, nous n'avons jamais eu plus besoin de citoyens se livrant complètement et librement à l'exercice de la charité.