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CHAPITRE PREMIER La Morale évangélique et le problème social

La crise sociale que traverse actuellement la France et avec elle l'Europe entière, ne date pas de la guerre. Voilà ce qu'il ne faut pas cesser de redire et de prouver à tous ceux qui ont un intérêt quelconque, de parti ou de classe, à soutenir le contraire. Sans doute la guerre a considérablement aggravé cette erise, mais elle ne l'a pas provoquée.

Bien avant 1914, les esprits réfléchis déjà hantés par la question sociale s'appliquaient à lui trouver une solution. Malheureusement leurs efforts ne concordciient pas. Ici on ne pariait que d'endiguer le mouvement révolutionnaire qui menaçait d'emporter dans ses remous toutes nos institutions, tandis qu'ailleurs on semblait prendre plaisir à le déchaîner. Libéraux de toutes nuances et socialistes plus ou moins avancés s'affrontaient. Jusque dans le domaine de la pensée pure, la considération des faits sociaux, de leur répercussion universelle primait toutes les autres, et, en pénétrant les plus vieux problèmes de logique, d'histoire, de morale et de religion, les rajeunissait. Mais là aussi, là surtout triomphait la contradiction. Les uns, au nom d'une sociologie encore mal établie, proposaient de sacrifier délibé-

rément tous les intérêts individuels, même les plus sacrés, à l'intérêt général de la société ; d'autres, préoccupés avant tout de sauvegarder la liberté individuelle, soutenaient, au contraire, qu'il n'y avait de salut pour la société que dans la liberté quasi illimitée accordée aux individus, sous le contrôle, mais en dehors de toute ingérence de l'Etat.

Cependant la foule, hormis la classe ouvrière dont le sort était en jeu, et, dans les autres classes, une élite éclairée et généreuse, demeuraient étrangères à ces luttes et à ces préoccupations. La question sociale n'existait pas pour elles. Il semblait que le grand souci de chacun, à tous les étages de la société, fût de vivre pour soi au détriment de tous. On laissait à ceux qui en avaient le goût, ou s'y trouvaient contraints par leur fonction officielle, le soin de s'occuper de l'intérêt général, de veiller à la prospérité de la nation. Pourvu que, dans leur conduite privée ou publique, ils ne fissent rien qui tombât directement sous le coup des lois, les particuliers se croyaient quittes de toute obligation à l'égard de la société. Ils ne comprenaient pas qu'on entreprît de leur démontrer, au nom de la justice sociale, que chaque citoyen est tenu en conscience de subordonner son activité tout entière au bien conmiun, et de servir la société pour avoir le droit de s'en servir. Sur ce point délicat, croyants et incroyants, en se berçant des mêmes illusions, s'enfermaient dans les mêmes égoïsmes. Un individualisme effréné s'opposait en eux à l'éclosion du sens social.

Il a fallu la guerre, une guerre atroce, pour révéler

aux yeux les moins clairvoyants à quel point, dans une société organisée, l'intérêt de chacun est étroitement lié à l'intérêt de tous. Au bruit formidable du canon, le sens social se réveilla dans les consciences endormies, et l'on peut dire que tous les français, quatre années durant, à l'arrière comme au front, s'acquittèrent loyalement de leurs devoirs sociaux. Car il n'y a pas lieu de s'arrêter pour le moment au petit groupe de ceux qu'on a appelés depuis les profiteurs de guerre, et qui même alors lâchèrent complètement la bride à leur individualisme.

Mais comment se fait-il qu'au lendemain de la victoire, en dépit des enseignements de la guerre et des efforts d'une élite pour maintenir la foule au même niveau d'exaltation patriotique, nous ayons assisté à une nouvelle rechute profonde de moralité, et vu renaître de plus belle dans les âmes les égoïsmes d'avant-guerre ?

L'état de paix ne saurait tout de même avoir pour conséquence de délier les citoyens de leurs obligations sociales et de restreindre leur activité morale au cercle relativement étroit de la vie personnelle. C'est parce que tous nous sommes destines par nature à vivre en société et de la société, non parce que celle-ci est en paix ou en guerre, que nous sommes tenus en justice de lui rendre ce qui lui est dû, en d'autres termes de travailler à l'équilibre et au progrès du bien commun. La guerre mieux que la paix met en relief cette obligation sociale, mais elle ne la crée pas. C'est là une obligation naturelle qm résulte, nous le prouverons, de la nécessité où nous sommes, pour réaliser notre vie d'homme dans sa plénitude,

de vivre en société ; aucun citoyen, dans la société dont il fait partie, n'en est dispensé.

Il reste cependant à expliquer pourquoi, en fait, bien qu'à des degrés divers, presque tous s'en dispensent. A en croire certains sociologues contemporains, la faute en serait aux doctrines morales qui jusqu'ici se sont donné la tâche de gouverner les consciences et de cataloguer leurs devoirs. La religion chrétienne elle-même partagerait le sort de ces doctrines en se bornant à provoquer dans les individus la RÉFLEXION MORALE, en les habituant à regarder presque uniquement en dedans, en restreignant les consciences à l'examen d'obligations personnelles d'où serait exclu le caractère social du devoir. <( Il était en effet difficile, nous dit-on, comme pour (( plaider les circonstances atténuantes, d'élever les (( masses et des masses fort incultes à un vif sentiment (( de l'obligation morale, de la responsabilité, de l'au- (( torité de la conscience, autrement qu'en commençant (( par former la réflexion morale, par constituer la per- « sonne morale elle-même et par rehausser à ses yeux (( sa propre dignité » (1). C'est , ajoute-t-on, l'honneur de la religion chrétienne d'avoir plus expressément, plus assidûment qu'aucune autre institution, assumé, pendant des siècles, la délicate fonction de cette éducation morale commune et populaire. Mais (( il faut <( bien, après avoir expHqué et par là même justifié en <( partie le développement de notre individualisme mo-

(1) G. Belot, Conscience et fonction sociale, dans Revue de

MÉTAPHYSIQUE ET DE MoRALE, aoÛt-juin 1920.

(( rai, le subjecHvisme de notre conscience, en recon- (( naître les inconvénients aujourd'hui tangibles, et (( avouer qu'il est grand temps de rétablir l'équilibre (( entre la bonne volonté et ses fins, entre la motiva- (( tion et la régulation. Il paraît indispensable que (( notre éducation morale se retourne du sujet à l'objet « et demande à la conscience, maintenant qu'il y a une (( conscience, de regarder au dehors et non plus au dece dans. On a passé des siècles à fabriquer une lunette (( un peu délicate, à en polir les verres ; il faut maintece nant se servir des verres et observer » (î) .

Malgré sa très haute valeur morale, et peut-être à cause d'elle, la Religion chrétienne ne serait donc en aucune façon une doctrine sociale ; elle inclinerait plutôt les individus à s'isoler de la société qu'à s'y mêler activement ; à s'absorber dans leurs devoirs personnels qu'à remplir des devoirs envers le prochain.

De pareilles affirmations, sous la plume d'hommes intelligents et instruits, sont déconcertantes. Il n'y a pas lieu évidemment de suspecter leur bonne foi, puisqu'ils prennent la précaution de déclarer qu' a au moment où (( nous avons besoin de mettre en œuvre toutes nos (( forces morales, nous n'avons pas le droit d'en négli- <(. ger, ni d'en discréditer aucune ». Mais que penser de leur légèreté ?

Ce n'est pas parce qu'un trop grand nombre de catholiques, depuis quelque temps surtout et pour des motifs très spécieux que nous, analyserons, ont laissé s'atro-

(1) Id. ibid.

phier dans leur conscience le sens social, qu*on a le droit de rendre responsable de leur pitoyable attitude la doctrine qu'ils prétendent servir. Car, à côté de ceux-là, il y en a d'autres, une élite tout au moins, qui trouvent précisément dans leur fidélité absolue à la doctrine chrétienne le moyen de développer en eux le sens social, de se dévouer corps et âme au prochain, de remplir tous leurs devoirs de citoyen dans la société où Dieu les a placés, en même temps que leurs devoirs d'honnête homme et de chrétien à Tégard de l'humanité tout entière.

Ils n'ont certes pas la naïveté d'aller chercher dans l'Evangile ce que l'Evangile lui-même ne saurait leur donner, un programme universel, immuable d'organisation politique et économique ; mais, ce qui vaut infiniment mieux, ils vont y puiser la force divine de se soumettre librement, sous l'impulsion des motifs les plus élevés, les plus généreux, aux lois éternelles d'amour et de justice que le Christ est venu imposer aux hommes régénérés par sa grâce, sans lesquelles les lois humaines les mieux adaptées aux besoins toujours grandissants de la société, les plus beaux programmes du monde seraient incapables d'influencer les consciences, d émouvoir les volontés. Il faut plaindre tous ceux, croyants et incroyants, qui ne s'en rendent pas compte, et, par lâcheté ou par ignorance, empêchent la religion chrétienne de contribuer partout plus efficacement qu'aucune autre doctrine à la solution du problème social.

Nous pensons faire œuvre de bon chrétien et de bon

français en essayant ici de rétablir la vérité — car il n'y a que la vérité qui délivre — autrement dit de montrer comment la Morale évangélique, en faisant reposer le problème religieux tout entier sur l'amour de Dieu pour lui-même et par dessus toutes choses, a d'avance porté un coup mortel à tous les individualismes, et placé les consciences en face de leurs plus graves obligations sociales. Nous signalerons ensuite quelques-unes des raisons qui, à travers les âges et de nos jours en particulier, ont contribué le plus efficacement à étouffer dans les âmes le sens social.

Valeur sociale de la Doctrine évangélique

Envisagé dans sa plus grande généralité, le problème moral pose inévitablement deux questions : celle des MOTIFS les plus propres à enchaîner les consciences, à déterminer les volontés en face d'une fin qui sollicite leur activité; puis celle des RÈGLES à observer, sous l'impulsion de ces motifs, pour la meilleure réalisation de cette fin. Or il n'est pas douteux que la solution du problème moral ainsi envisagé dépende en grande partie de l'adaptation plus ou moins étroite des motifs à la fin poursuivie, et des règles aux motifs. En effet, si les règles imposées à notre conscience pour entraîner notre volonté à l'action nous paraissaient tout à fait étrangères aux motifs d'agir tirés de la fin elle-même à réaliser.

nous ne comprendrions pas qu'on nous imposât ces règles de préférence à d'autres, ni pourquoi nous ne serions pas libres de nous y soustraire, d'orienter notre activité dans d'autres directions. Alors nous nous récuserions, ou si nous passions outre à nos hésitations, ce serait comme à contre-cœur et sans grand élan. Les plus intelligents, parmi les moralistes contemporains, ont bien vu cette complexité du problème moral, mais il s'en faut, nous le démontrerons, qu'ils lui aient trouvé une solution.

Ouvrons plutôt l'Evangile et nous constaterons que jamais n'a été poussé aussi loin, ni. avec un si rare bonheur d'expression, le souci de cette adaptation. Jésus- Christ commence par rappeler aux hommes quelle est la fin dernière vers laquelle ils doivent orienter leur activité totale d'homme et de chrétien: DiEU A CONNAITRE ET A AIMER PAR DESSUS TOUT. Voilà, dit-il, le PRE- MIER DES COMMANDEMENTS. Et II nous en donne aussitôt le motif : LA BoNTÉ INFINIE DE DiEU. C'est parce que Dieu, notre Fin dernière, est infiniment bon, que nous devons l'aimer de tout notre cœur, de toute notre âme, de toutes nos forces et de tout notre esprit ( 1 ) . Entre la FIN, le MOTIF et la RÈGLE, on ne saurait souhaiter ici une adaptation plus étroite.

Pour rompre un pareil enchaînement, il faudrait ou refuser à Dieu, Créateur de l'univers, le droit de s'imposer à la conscience comme le but suprême de son activité ; ou contester le motif qui a poussé Dieu à créer le

(1) Luc X, 27. •

monde, et qui n'est autre que sa bonté. Mais la raison autant que la Foi, bien qu'à sa manière, nous révèle que c'est le droit imprescriptible du Créateur de se constituer la Fin ultime de ses créatures. D'autre part la Foi nous affirme, sans que la raison y puisse contretredire, que Dieu nous a créés par pure bonté, pour se communiquer à nous et nous faire participer à sa gloire. Car c'est la loi du bien de se répandre ainsi : BoNUM EST DIFFUSIVUM SUI ; à plus forte raison du Souverain Bien. Il ne nous est donc pas loisible d'assigner une autre fin à nos efforts ; de chercher en dehors de Dieu des biens dont la poursuite et la possession nous détourneraient de Lui ; de l'aimer ou de ne l'aimer pas. Venus de Lui, nous sommes obligés, par la voie qu'il Lui a plu de nous tracer, de retourner à Lui, sous peine, si nous sommes volontairement sourds à ses appels, de le voir revenir Lui-même un jour, à nous, revendiquer, cette fois, au nom de sa justice, les droits méprisés de son amour.

On trouverait difficilement dans nos Codes une loi qui s'adapte de façon aussi étroite et vivante que celle de l'amour de Dieu ainsi compris au motif qui nous est donné de l'aimer. Car la Bonté appelle l'amour comme l'abîme appelle l'abîme.

Mais voici, ajoute le Seigneur, un second commandement semblable au premier. « Vous aimerez le prochain comme vous-même » ( 1 ) . Or, en quoi ce second commandement ressemble-t-il au premier sinon en ce

(I) Luc. X, 27.

que le motif qui l'inspire et le rend obligatoire est identique à celui qui nous fait un devoir d'aimer Dieu ?

Nous devons aimer Dieu à cause de sa Bonté. Mais c'est justement sa Bonté qui l'a poussé, ayant créé l'homme à son image, à s'incarner, à mourir sur une croix pour expier les péchés des hommes, à ofîrir à tous sans exception, en échange de leur amour, sa grâce en ce monde, sa gloire dans l'autre. En aimant Dieu pour Lui-même, à cause de sa Bonté, nous devons donc faire en sorte que notre amour s'adapte au sien, soit aussi large et aussi profond, nous dépasse nous-même et enveloppe comme lui l'humanité entière de ses plis. Il n'y a de vraie charité fraternelle qu'à cette condition (1). Ici encore, on le voit, le motif suprême d'activité morale est parfaitement calqué sur les fins à poursuivre et les règles à observer.

Justice et Charité dans l'Evangile

Mais peut-être que des sociologues soucieux de dresser, à côté de la table des droits de l'homme, celle de ses devoirs, trouveront que des préceptes aussi larges et des motifs aussi élevés de conduite, applicables à une société spirituelle où les âmes enchaînées les unes aux autres par

(I) Nous expliquerons en détail, au chapitre suivant, quel est le véritable objet de la charité fraternelle et en quoi elle diffère de Tamour naturel qui nous porte à aimer nos semblables, ou d'autres amours qiti viennent se greffer sur celui-ci, ou le contrarier.

les liens solides d'une charité divine, évoluent au-dessus des contingences terrestres, sont inapplicables au commerce habituel des honmies, et tout particulièrement à leurs relations naturelles de justice dans telle ou telle société dont ils font partie. C'est qu'alors ils n'auraient pas lu attentivement l'Evangile, ni compris l'insistance que met le Christ, chaque fois que l'occasion lui en est donnée, à montrer comment la nature doit trouver sa plénitude d'épanouissement dans la grâce, et la justice humaine en particulier, qu'elle soit individuelle ou sociale, chercher sa plus sûre garantie dans la charité.

A chaque page de l'Evangile, en effet, il apparaît que le Royaume de Dieu, s'il n'est pas de ce monde, ne saurait cependant en faire abstraction ; que si en un sens il lui est transcendant, en un autre aussi il lui est immanent ; que les droits de Dieu non seulement n'y font pas obstacle aux véritables droits de l'homme, mais leur servent de fondements inébranlables ainsi qu'à ses devoirs. Le même Seigneur qui a dit : a Aimez Dieu et le prochain comme vous-même » a dit aussi (( Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (1) . Or il est clair, d'après le contexte (2), que César désigne ici la société civile par opposition à la société spirituelle,

(1) Luc. XX, 25.

(2) Il s'agit de l'impôt que l'on doit à César. Voir B.\TIFFOL, Le CA- THOLICISME DE SAINT Augustin, t. II, p. 344.

Saint Augustin s" appuie sur ce texte pour justifier l'obéissance aux autorités auxquelles a été confié, pour un temps, le gouvernement des choses temporelles.

Voir aussi LÉON XIII, Encyclique DIUTURNUM sur l'origine du pouvoir civil, et IMjMORTALE DEI sur la constitution chrétienne des Etats.

moins cependant pour faire éclater leur opposition que pour nous en révéler l'harmonie.

Dieu n'est-il pas le Créateur des sociétés comme des individus ? C'est lui en définitive qui, par pure bonté créatrice, a fait de l'homme un être social, incapable de vivre autrement qu'en société, aussi bien dans l'ordre de la grâce que dans celui de la nature. Ce serait donc faire injure à sa bonté, pécher à la fois contre la charité et la justice, que de vouloir aller a Lui par un autre chemin, celui de l'individualisme. Dans l'ordre de la grâce nous devons dépasser la justice et aimer nos frères de l'amour même que Dieu leur porte, et que nous portons à Dieu; dans l'ordre de la nature nous devons au moins être justes envers eux. En sorte que, pour un chrétien préoccupé de ne pas séparer ces deux ordres de choses, mais bien plutôt de les unir; de faire servir sa charité fraternelle à l'éclosion en lui de la justice, (( rendre à César ce qui est à César », c'est tout simplement rendre à l'humanité en général, mais plus impérieusement encore à la société à laquelle il appartient ce qui, en justice, lui est dû ; c'est en un mot s'acquitter de tous ses devoirs sociaux.

Ici comme partout le motif se moule en quelque sorte sur la règle. Nous ne saurions nous flatter d'aimer Dieu pour Lui-même, à cause de sa bonté, si, dédaigneux de l'ordre admirable qu'il a mis dans les choses, nous n'étions d'autant plus justes envers les hommes que notre amour de Dieu nous fait une obligation de les aimer (( comme Lui-même les a aimés » (1). La charité fra-

(l) Jean, xm, 34; xv, 12, 17.

ternelle se porte ainsi garante de la justice humaine comme nous avons vu que l'amour de Dieu pour Luimême assure de notre part la pratique de la charité fraternelle.

Il s'en suit que, sur le terrain de la justice aussi bien que sur celui de la charité; dans l'ordre de la nature comme dans celui de la grâce ; qu'il s'agisse de nos devoirs envers Dieu, envers nous-mêmes, ou envers le prochain, partout et toujours, nous retrouvons le même motif de nous soumettre, en conscience, aux lois régulatrices de notre activité morale ; partout la Bonté de Dieu donne le ton à notre volonté et, au nom du droit de Dieu à être aimé de tous les hommes, leur impose à tous, aujourd'hui comme hier et demain conmie aujourd'hui, d'accomplir les uns envers les autres tous leurs devoirs dans les limites respectives de leurs droits.

En cas de conflit seulement, le chrétien se souviendra qu' (( il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes » (1) , lorsque les hommes, par exemple, au nom de je ne sais quels droits imaginaires, menaceront de porter atteinte à ceux de Dieu. Manifestement cette formule vise à sauvegarder la liberté individuelle contre les empiétements illégitimes, mais possibles de la société. De ce que les individus en effet, dans la société dont ils font partie et à cause de cela même, sont tenus d'accomplir envers elle tous leurs devoirs sociaux, il ne s'en suit pas que la société ait vis-à-vis d'eux tous les droits, y compris celui de les empêcher d'accomplir leurs devoirs envers Dieu.

(1) Actes des Apôtres, v. 29.

Il n'y a pas de droit social qui tienne contre les droits de Dieu, et en conséquence contre les devoirs des individus envers Lui, du moment que c'est de Dieu seul que la société, au même titre que les individus, tient elle-même ses droits.

Jamais, jusqu'à l'Evangile, on n'avait encore proclamé avec cette netteté et un tel accent d'autorité (( la vérité libératrice » (1), ni, en traçant à la conscience humaine le champ quasi illimité de ses devoirs, indiqué l'étendue et la limite de ses droits.

Il semble donc bien difficile de contester à la Morale évangélique sa haute valeur sociale. On ne le peut vraiment qu'en la méconnaissant, ou en lui reprochant injustement, au nom de la sociologie nouvelle, d'avoir poussé les consciences qui s'en inspirent et prétendent en vivre, à s'isoler jusqu'ici beaucoup trop en ellesmêmes, à se développer pour elles-mêmes, à s'anémier dans le scrupule plutôt qu'à se fortifier dans l'action, à regarder au-dedans sans jamais tourner les yeux vers le dehors, alors que, bien comprise, la Morale évangélique, qui est par essence une doctrine d'amour, oblige au contraire le chrétien aimant Dieu à sortir de soi, à aimer son prochain comme soi-même par amour de Dieu, à puiser dans sa charité fraternelle les énergies divines capables d'augmenter son amour naturel de la justice humaine, et de la lui faire réaliser sous toutes ses formes, à tous les degrés.

Assurément on ne trouvera pas dans l'Evangile un

(I) Jean, vui, 32-

programme d'organisation politique ou économique à l'usage de la société politique. Mais, si l'on cherche bien, on est sûr du moins d'y trouver les éléments nécessaires à la solution de tous les problèmes que poseront, au cours des siècles, dans les différentes sociétés, la complexité et la diversité des faits sociaux. Quel est d'ailleurs le sociologue qui oserait se flatter de construire de toutes pièces une doctrine morale, à la fois assez rigide et assez souple, pour fixer en tous ses points un programme d action sociale qui répondît à l'infinie variété des besoins sociaux? Autant vaudrait chercher à résoudre la quadrature du cercle. Ce qui importe, c'est qu'en face d'une autorité légitime loyalement préoccupée de prendre conscience de ces besoins, de légiférer en leur faveur, se rencontrent, dans tous les pays, des multitude? de consciences disposées non seulement à obéir aux lois existantes, mais tellement assoiffées d'amour et de justice qu'elles travaillent à en provoquer de nouvelles, toujours plus appropriées aux circonstances et aux fins immédiates de la société. Ce qui importe, c'est que ces mêmes consciences dont une éducation nouvelle et moins routinière aura aiguisé le sens social, travaillent, soit individuellement, soit collectivement, à créer, dans la société ellemême, à côté ou plutôt au-dessus des consciences individuelles, une sorte de conscience collective, disons un (( esprit public » qui, pénétré de la supériorité incontestable du bien de tous sur le bien privé de chacun, mène une guerre acharnée contre tous les faux individualismes, et arrive à faire enfin de nos sociétés civilisés des orga-

nismes humains dont les citoyens se considéreront comme les membres vivants, au lieu de cette misérable poussière d'individus qu'elles sont restées presque toutes, qui tourbillonne à tous les vents d'égoïsme et de passion. Or quelle doctrine, mieux que la Morale évangélique, est capable d'entreprendre cette rééducation des consciences, de les préparer à cette grande et bienfaisante mission sociale? Il faudra pour qu'elle y réussisse que les éducateurs chrétiens reprennent conscience à leur tour de toutes les réserves d'amour et de justice qu'elle renferme, et de la façon dont l'amour doit préparer les voies dans l'humanité tout entière à l'avènement d'une plus grande justice. Toute la question est là. Mais encore faut-il bien l'entendre et par exemple ne pas s'imaginer que la Charité chrétienne, j'entends la charité fraternelle, a tient dans l'aumône faite (( aux pauvres, dans la distribution de secours aux in- « digents, dans le patronage accordé aux plus faibles (( dans les consolations de toutes sortes apportées aux (( misérables. Elle est cela sans doute, mais elle est « plus que cela. Le propre de la Charité c'est d'être (( infinie dans ses revendications; l'amour ne connaît (( pas de bornes ; qu'on relise à ce sujet telle page de « l'Evangile ou de saint Paul. Il ne lui suffit pas à elle {( de panser les plaies, de les guérir : elle veut les sup- (( primer. Elle n'est pas simplement CURATIVE, elle est <( PRÉVENTIVE, et si elle se bornait au premier rôle, elle (( ne serait pas la charité chrétienne. Or il n'y a pour « elle qu'une manière d'exercer ce rôle préventif, c'est

« de faire croître et progresser la justice dans l'huma-

(( nité ; c'est de créer une conscience collective en sa

(( faveur ; c'est d'introduire dans les âmes un appel à

(( des droits nouveaux ; c'est de faire sentir son mal au

(( malheureux, et surtout de le faire sentir à d'autres

(( qu'à lui-même ; c'est d'amener l'opinion publique à

(( reconnaître à ceux qui en étaient dépourvus, des droits

(( de justice nouveaux et de travailler ainsi à la rédac-

(( tion des codes futurs. Faisant surgir des droits nou-

(( veaux, la chanté est donc forcément un instrument

(( de progrès et l'on voit maintenant quels rapports elle

(( soutient avec la justice : la justice d'aujourd'hui,

(( c'est la charité d'hier ; la charité d'aujourd'hui, c'est

(( la justice de demain » (1).

La Doctrine évangélique et les véritables

CAUSES DE l'individualisme

Cependant si l'Evangile a une telle portée sociale ; si les motifs et les règles d'action qu'il impose aux consciences chrétiennes au nom de Dieu, cause première et fin dernière de l'univers, nous obligent ainsi à sortir de nous pour penser aux autres, et même à penser aux autres pour mieux penser à nous, comment expliquer qu'après la victoire à peu près complète du christianisme

M) Cartier, dans Revue pratique d'apologétique, février 190vS, p. 666.

sur le paganisme, de la charité fraternelle sur des injustices séculaires, l'individualisme ait pu reprendre un jour contre lui sa revanche, et, sous des formes multiples, étouffer peu à peu, dans la plupart des âmes, le sens social que la Morale évangélique y avait fait éclore?

Ceux qui reprochent à la religion chrétienne d'avoir favorisé l'individualisme en restreignant les consciences à l'examen d'obligations personnelles d'où serait exclu le caractère social du devoir, montrent sans doute par là qu'ils ignorent tout de l'Evangile, jusqu'à ses principes essentiels; mais ils montrent aussi à quel point ils méconnaissent l'histoire, ou font bon marché de ses enseignements.

Qu'on veuille bien se rappeler en effet dans quelles conditions s'est faite la prédication évangélique entre une société civilisée, com.me la société romaine, qui se décomposait, et une société barbare, comme celle des Germains, qui à peine s'organisait. L'Eghse alors n'avait d'autre ressource que de former des consciences individuelles, de préparer dans l'ombre avec une patience et un dévouement inlassables, les pilotis sur lesquels plus tard, lorsque les circonstances le lui permettraient, elle pourrait bâtir la cité nouvelle. En face d'individus tout entiers tournés vers le dehors, âpres au plaisir, au gain, aux honneurs, à tout ce qui pouvait flatter le corps, elle invitait ses fidèles à rentrer en eux-mêmes, à retrouver Dieu au plus profond de leur âme, à s'appuyer sur Lui pour sortir ensuite de soi, et s'acquitter en son nom, sous l'impulsion de sa grâce, de tous leurs devoirs. Il lui fal-

lait préparer ainsi, et elle ne se déroba pas à cette tâche délicate, des légions de saints qui, sur les ruines de la société romaine et avec les éléments barbares, serviraient à l'organisation de la société chrétienne.

Je n'ai pas à retracer ici l'histoire forcément obscure, mais souverainement efficace, de cette première et lente éducation des consciences. Mais devant le succès de cette entreprise auquel contribuèrent les apôtres, les martyrs, les confesseurs, les moines, les vierges ; en présence de la victoire complète de l'Eglise, après quelques siècles de lutte, sur le chaos romain et sur la barbarie, il est bien difficile de soutenir que cette éducation des consciences, toute individuelle qu'elle fût aux origines, n'eut pas une immense portée sociale.

Tout le monde sait, pour l'avoir lu dans de grands historiens qui, bien qu'étrangers aux croyances catholiques, ont, par amour de la vérité historique, rendu de solennels hommages au rôle civilisateur de l'Eglise, qu à partir du V*" siècle par exemple, dans cette lente réorganisation qui va de Clovis à Charlemagne, c'est elle qui maintint, au sein du désordre et de l'anarchie, l'ordre et l'autorité ; au sein de la barbarie, la civilisation, en fusionnant les éléments germaniques et romains. Et CE ROLE CIVILISATEUR l'EgLISE LE REMPLIT SURTOUT PAR SES PROPRES MOYENS, A l'aIDE DE LA DOCTRINE ÉVANGÉLIQUE, EN s'aDRESSANT AUX CONSCIENCES,

AU NOM DE Dieu.

A coup sûr elle ne perdit jamais de vue le but surnaturel que le Christ avait assigné à l'activité humaine.

mais elle rappela en même temps aux fidèles les chemins par où, d'après Lui, devaient s'engager tous ceux qui voulaient atteindre ce but en toute sécurité, les chemins de la charité et de la justice. Et c'est au nom de la charité qu'à son tour l'Eglise restaura dans les sociétés humaines le règne de la justice. Ses efforts tendirent à y multiplier toutes les activités qui pouvaient contribuer à l'affermissement et au progrès du BIEN COMMUN. Par ses soins les campagnes désertes furent repeuplées; les terrains défrichés; l'esclavage aboli; les misères du peuple soulagées. La famille fut reconstituée sur des bases morales; la femme en particulier réhabilitée; des écoles épiscopales et monastiques furent peu à peu ouvertes aux laïques comme aux clercs et aux novices; puis des écoles paroissiales qui plus tard se muèrent en écoles communales.

Que ce travail d'organisation individuelle, familiale, sociale ait demandé du temps; qu'il se soit heurté à des obstacles sans nombre ; que, dans les siècles qui suivirent, il y ait eu, même au sein de l'Eglise, des retours de barbarie ; que l'individualisme se soit constamment ingénié à barrer la route au progrès en paralysant les efforts de tous ceux, empereurs, rois, princes, papes, évêques, moines, qui tendaient à affermir le règne de la justice dans une atmosphère de plus en plus purifiée par la charité, il faudrait être naïf ou sectaire pour s'en étonner. Il n'en est pas moins vrai qu'au XllT siècle, si calomnié par tous ceux qui ont intérêt à s'attaquer à l'Eglise, la société chrétienne avait atteint à un tel degré de civi-

lisation que celle-ci a toujours fait l'admiration de ceux qui, aujourd'hui encore, ont consacré le meilleur de leur temps et de leurs efforts à la découvrir.

Alors le peuple, au point de vue matériel, n'était ni plus ni moins malheureux que de nos jours; il l'était autrement, voilà tout. Peut-être avait-il moins de moyens de se satisfaire; mais il avait aussi moins de besoins. Il ne manquait ni de blé, ni de vin, ni de viande. On consommait alors plus de viande qu'à notre époque et la viande était, par rapport aux salaires les plus médiocres, à moitié prix de ce qu'elle était avant la guerre. Quant aux salaires, à la campagne ou à l'atelier, ils équivalaient aux meilleurs salaires de nos ouvriers agricoles et industriels. M. d'Avenel l'a établi avec preuves à l'appui dans son Histoire économique de la propriété, DES SALAIRES, DES DENRÉES, DEPUIS l'aN

1200 jusqu'en l'an 1800 (1).

Bien payé, le travail était aussi bien organisé. Nul n'ignore en effet que si les origines de la corporation sont antérieures au XI iT siècle, c'est seulement à cette époque que l'institution apparaît définitivement établie, et que fut élaborée la législation qui, dans ses dispositions essentielles, devait continuer à la régir jusqu'en 1 79 1 , Des corporations, les historiens modernes se sont surtout attachés à signaler les abus, et il n'est pas douteux qu'au cours des siècles des abus s'y glissèrent. Mais il ne

(1) G. d'Avenel, Histoire économique de la propriété, des salaires, DES DENRÉES, DEPUIS l'an 1200 JUSQu'en LAN 1800; ouvrage deux fois couronné par l'Institut.

faudrait tout de même pas oublier les services signalés qu'elles rendirent à la société par l'organisation du travail. Qu'on lise par exemple le gros volume que M. Martin Saint-Léon a consacré à l'histoire des corporations de métiers (1) et l'on se rendra compte de la portée sociale d'une telle institution. Pendant longtemps les corporations furent, dans la société, la seule force organisée contre laquelle vinrent se briser les efforts sans cesse renaissants de l'individualisme. Il est vrai, le vêtement corporatif que s'était taillé la société du XIII^ siècle perdit à l'usage un peu de sa souplesse, et ne parut plus s'adapter aux besoins des siècles suivants ; le XVI T siècle en particulier en fit un vêtement rigide, ou plutôt un corset de fer que brisa la révolution. Mais était-il nécessaire d'en arriver à cette extrémité, et ne pouvait-on, par des coups de ciseaux bien donnés, rendre de sa souplesse primitive au vêtement corporatif, et l'adapter à la taille des âmes d'alors ?

Il est vrai encore, l'égoïsme corporatif est de tous le plus farouche, et à mesure qu'il se développa dans la corporation, la liberté individuelle eut à en souffrir. Mais ne pourrait-on faire aux syndicats d'aujourd'hui le même reproche, et songe-t-on pour cela à les détruire, au lieu de viser plutôt à les améliorer ?

Quoiqu'il en soit, d'ailleurs, des abus auxquels aboutit, dans la suite des siècles, l'égoïsme corporatif, il est intéressant de noter qu'en plein moyen âge, c'est-à-dire

(1) Martin Saint-Léon, Histoire des corporations de métiers; Paris. Alcan. 1909.

à l'époque où les corporations rendirent à la société les plus éminents services, elles furent toutes d'inspiration chrétienne; leur législation en fait foi. En conséquence on ne saurait soutenir, d'une façon absolue, sans porter atteinte à la vérité historique, que la Religion chrétienne, en se bornant de tout temps à provoquer dans les âmes la RÉFLEXION MORALE, en fixant leur regard exclusivement sur la vie intérieure, ait négligé le caractère social du devoir, et développé partout et toujours l'individualisme. C'est exactement le contraire qui est vrai.

Sans parler de la littérature, de l'architecture, de la sculpture, de la peinture qui, bien que d'inspiration chrétienne elles aussi, portent toutes à cette date la marque d'un authentique nationalisme, et dont nous pouvons apprécier la valeur sociale grâce aux immortels chefsd'œuvre que le XIlT siècle en particulier nous en a laissés (1), est-il permis d'ignorer, après les admirables travaux de Pierre Duhem, que les plus grandes découvertes scientifiques modernes sont dues à l'emploi d'une méthode déjà fixée dans ses grandes lignes au moyen âge, par les meilleurs savants de nos Universités catholiques, dignes continuateurs de Platon et d'Aristote? (2)

Ces hommes de science, ne l'oublions pas, étaient en même temps des hommes d'Eglise, le plus souvent des moines. S'ils s'adonnèrent à la science, ce fut sans doute

(1) Emile Mâle, L'Aht français et l'art allemand au moyen AGE; Paris, A. Colin, 1917.

(2) Pierre Duhem, Le Système du Monde. Histoire des doctrines COSMOLOCIQUES DE PlaTON A CoPERNiC; Paris, Hermann, 1913- 1920, 5 vol.

parce que leur génie les y inclinait, mais ce fut aussi par devoir. Dès lors osera-t-on encore soutenir à leur sujet que leur éducation religieuse, tout individualiste, les a empêchés d'en apercevoir le caractère social, et d'avoir conscience de travailler par leurs recherches et leurs découvertes au progrès de la civilisation ?

Il n'y a pas jusqu'aux philosophes et aux théologiens du moyen âge, à l'époque oii nos Universités sont le plus florissantes, qui, par leurs doctrines, et de toute leur énergie intellectuelle, n'aient tenté de paralyser au profit de la vérité catholique, universelle par conséquent, les entreprises individualistes. Ils n'hésitèrent pas pour cela à incorporer à la théologie la philosophie rationnelle du plus personnel, mais du moins individualiste des philosophes, j'ai nommé Aristote.

Je crois bien pour ma part que si, à l'époque de la Renaissance, l'individualisme, sous la forme du libre examen, s'est affirmé avec tant de violence, ce fut surtout pour échapper à cette unité de doctrine à la fois dogmatique et rationnelle, qui donnait à la chrétienté d'alors une si vigoureuse cohésion, et se présentait comme l'armature sociale par excellence. Qu'on me permette d'insister sur ce point, car, bien compris, il peut projeter une grande lumière sur les développements de l'individualisme à travers les âges, et particulièrement à partir de cette époque fameuse qu'on a appelée la Renaissance, jusqu'à nos jours.

Au cours d'une étude remarquable sur la RuiNE DE LA CIVILISATION ANTIQUE, à propos de Constantin et

du triomphe du christianisme, l'historien-philosophe Guglielmo Ferrero a porté sur les disputes théologiques d'alors, dans la lutte de l'Eglise contre les hérésies, un jugement qui dénote une grande largeur d'esprit, et une extraordinaire compréhension des événements.

Comment expliquer ce phénomène presque incroyable, s'écriet-i! ? Ces disputes théologiques, qui ont joué un si grand rôle dans l'histoire du Christianisme, semblent aux hommes modernes, comme d'ailleurs à Constantin, presque une inconcevable folie. Mais une grande question se pose ici. Pour quelle raison toute la force et la sagesse de l'autorité impériale furent-elles impuissantes contre ce délire, ou qui nous semble tel ? Comment les hommes ont-ils pu se haïr, se poursuivre, se massacrer, pendant des siècles, pousser un grand Empire à la ruine pour des questions si absurdes, si subtiles ? Car à nous, qui ne voyons plus ce qui se cachait derrière ces disputes, ces disputes ne semblent avoir pour objet que des mots. Mais juger amsi, c'est ne pas comprendre un des plus grands drames de l'histoire humaine. Quelle vie prodigieuse prennent ces obscures discussions théologiques, quand on les replace dans le désordre épouvantable de l'immense Empire qui croulait, parce qu'il n'avait plus aucun principe d'autorité solide et sûr pour soutenir l'ordre social : ni l'ancien principe gréco-latin, le principe aristocratique et républicain, consacré par le polythéisme, qui était tombé ; ni le nouveau principe asiatique et monarchique, qui n'arrivait pas à mettre des racines solides. Les luttes théologiques à cette époque ne sont qu'un effort titanique pour constituer une discipline intellectuelle de fer, une doctrine de la vie, indiscutée et indiscutable, résistant à tous les assauts des intérêts et des passions, dans un moment où l'autorité politique chancelait, l'autorité religieuse était encore partagée et faible, et toutes les traditions avaient été bouleversées par les révolutions, par les guerres, par les mélanges des classes et des populations, par les infiltrations des bar-

bares. Si tout était instable dans le monde, les lois, les traditions, les forces de l'Etat, les fortunes et les intérêts des hommes et des familles, que la pensée humaine fût du moins ferme et stable, dans la doctrine que Dieu avait révélée aux hommes au moyen du Messie et des Apôtres, et transmise en une édition authentique, « in aeternum » dans les livres saints. Telle est la pensée profonde que l'on trouve au fond de ces luttes théologiques terribles et obscures. Beaucoup, sinon toutes les grandes luttes de l'orthodoxie contre l'hérésie, s'expliquent et se comprennent, quand on se rend compte que derrière les questions théologiques en apparence subtiles et théoriques se cachait la question, bien autrement grave, de l'unité et de la stabilité des doctrines fondamentales du Christianisme, et que cette unité et cette stabilité était la dernière base de l'ordre, dans ce monde qui se décomposait pouT ne pas avoir trouvé un principe d'autorité solide et sûr )) ( 1 ) .

On ne pouvait démontrer avec plus de force, bien qu'on puisse donner encore d'autres raisons de son attitude, par exemple des raisons d'ordre surnaturel empruntées au caractère contraignant de la vérité révélée, à quel point l'Eglise s'est toujours acharnée à combattre l'individualisme partout oii il se manifestait. Car l'individualisme ne date ni d'aujourd'hui, ni de la Révolution, ni de la Réforme, ni même de la Renaissance; il est aussi vieux que le monde. Le péché originel en est la première manifestation orgueilleuse et douloureuse dont les autres ne furent que l'expression prolongée et plus ou moins accentuée. Les hérésies en particulier, tout le long de l'histoire de l'Eglise et surtout à ses débuts, n'ont été

(1) GuGLiELMO Ferrero, dans Revue des Deux-Mondes, 15 février 1921 : La Ruine de la civilisation antique.

que des explosions d'individualisme, des reprises plus ou moins violentes, plus ou moins réussies, des prétendus droits de l'individu, au nom de la liberté de pensée, contre les droits de Dieu à imposer à tous une certaine forme de vérité. C'est pourquoi l'Eglise a livré tant d'assauts contre les hérésies. Elle a voulu, non seulement au nom. de l'ordre public menacé, comme le dit justement Ferrero, mais aussi au nom des droits de Dieu méprisés, sauvegarder envers et contre tout le caractère social, universel de la doctrine révélée. Et lorsqu'après de longs siècles de lutte, au Xllf siècle, un péril nouveau, celui du rationalisme provoqué par l'introduction dans la chrétienté des grands traités scientifiques d'Aristote, accompagnés de ceux d'Avicenne et d'Averroès, menace l'Eglise, celle-ci prend ses précautions pour empêcher qu'une nouvelle manifestation de l'individualisme, plus dangereuse que les précédentes, ne porte atteinte à la vérité orthodoxe.

Il se trouva justement dans l'Eglise, à cette époque, tlîi homme de génie pour deviner la grandeur du péril, et y parer à coup sûr. Saint Thomas d'Aquin prend des doctrines rationnalistes d'Aristote tout ce qui peut servir à l'exposition et à la défense de la doctrine catholique, et incorpore cette philosophie rationnelle éprouvée par l'expérience à la théologie. C'était là évidemment un coup de maître puisque, en prenant la raison ellemême à témoin de la valeur de crédibilité des vérités dogmatiques, on coupait court d'avance à toutes les attaques de l'hérésie contre le dogme au nom de la raison.

Mais l'individualisme, toujours à l'afïût d'une revanche éclatante, ne pouvait se résigner à une pareille synthèse, qui bientôt s'imposait à l'attention de tous comme l'expression la plus authentique de la doctrine de l'Eglise. Peu à peu il releva la tête, et en appela de ses raisons à lui contre la raison.

Dans l'Eglise, mais surtout hors de l'Eglise, les protestations s'élevèrent qui, deux siècles plus tard, à la Renaissance, prirent la forme d'une clameur, préparèrent la Réforme, puis la Libre Pensée du XVII r siècle, et enfin la Révolution.

Rien n'est plus curieux à observer que cette longue lutte épique de l'individualisme contre le catholicisme ; rien en tous cas ne met mieux en évidence le caractère de la doctrine catholique. Sociale, elle l'est par son origine puisqu'elle a été révélée par Dieu de façon à s'imposer à l'intelligence de tous les hommes, et à leur conscience pour régler leur conduite; elle l'est par essence puisqu'elle est une doctrine d'amour faisant aux individus l'obligation d'aimer Dieu par-dessus toutes choses, et du même coup le prochain comme eux-mêmes par amour de Dieu; mais elle l'est encore, si j'ose dire, HUMAINEMENT, par l'importance de premier plan qu'elle accorde au bien commun de la société sur les biens des individus; par la supériorité qu'elle reconnaît à la justice sociale, qui a le bien commun pour objet, sur les autres vertus, hormis la charité qui vise au Bien commun divin, mais doit s'appliquer en

même temps à promouvoir le règne de la justice, et l'activité des autres vertus.

Cette doctrine sociale que saint Thomas a empruntée à Aristote et qu'il a incorporée à la doctrine chrétienne avec le reste, est essentiellement rationnelle. Qu'on relise Platon, et, après lui, Aristote, on se rendra facilement compte de la façon dont les Grecs entendaient interdire aux entrepreneurs d'individualisme l'accès du terrain politique. Parce qu'ils mettaient le bien commun au-dessus de tout, après en avoir justifié la valeur au moyen de la raison, ils voulaient que tous les citoyens y consacrassent toutes leurs énergies ; ils n'admettaient pas qu'au nom de la liberté de penser ou d'agir on pût contester ou mettre en péril les droits absolus de l'Etat. Sans doute, en faisant sienne cette doctrine rigoureuse, raide comme la justice qui lui sert de cadre, saint Thomas eut à cœur d'en adoucir les arêtes par la subordination de la justice à la charité, des droits de l'homme aux droits de Dieu. Mais il est visible, à ne l'envisager que dans ses grandes Hgnes, qu'une conception si sévère, si absolue du devoir social devait exaspérer les fervents de l'individualisme, ceux qui, dans l'Eglise, soutenaient, instinctivement ou à la réflexion, la supériorité de la volonté sur l'intelligence, de l'amour sur la froide raison, et ceux qui, en dehors de l'Eglise, prétendaient protester au nom de la raison personnelle contre ces contraintes rigoureuses de la raison impersonnelle. On a donné le nom de Renaissance à cette période de réaction de l'individualisme contre

la discipline intellectuelle du moyen âge, représentée principalement par la synthèse théologique de saint Thomas d'Aquin, et la scolastique.

Je n*ai pas du tout l'intention d'insister sur ce point Il y aurait d'abord une injustice flagrante à englober, sous le nom d'individualisme, toute la Renaissance. Car s'il y eut une Renaissance païenne qui, au nom du libre examen, afficha le scepticisme religieux, pratiqua l'immoralité, exalta le dévergondage des mœurs, versa dans un égoïsme féroce, et proclama déjà les droits sacrés de l'individu à l'autonomie, il y eut aussi une Renaissance chrétienne qui continua de croire, de pratiquer la morale traditionnelle, et de se dévouer au prochain. Mais le nom même d'HUMANiSTES, dont on a qualifié depuis les partisans les plus orthodoxes de la Renaissance, marque bien la tendance constatée chez la plupart d'entre eux à revendiquer certaines libertés -de l'homme contre les nobles servitudes du chrétien. On veut bien continuer de croire et de vivre en chrétien, mais on veut faire aussi à l'homme une part plus large, sinon contre le chrétien, du moins en marge de la vie chrétienne. Et c'est par cette fissure à peine indiquée chez les uns, largement ouverte par les autres, que le fleuve de l'individualisme déversera ses flots tumultueux, et menacera de noyer la chrétienté tout entière.

Quoi qu'en disent certains historiens plus ou moins intéressés à défendre le protestantisme, et à le purifier dans ses sources, la Réforme elle-même «st née de cet

esprit-là. Si Luther a eu d'abord l'intention de réformer l'Église, qui d'ailleurs ne l'avait pas attendu pour procéder elle-même, lentement mais sûrement, à des réformes nécessaires, il est sûr aussi qu'il s'est détaché d'elle en faisant appel à la LIBERTÉ SPIRITUELLE contre les contraintes dogmatiques: en substituant a l'autorité sans appel de l'Eglise, en matière doctrmale, celle de l'Ecriture interprétée librement, sous l'mspiration du Saint-Esprit. A la base de la Réforme protestante comme de la Renaissance païenne, comme de toutes les hérésies, il y a le libre examen, cette forme subtile, mais accusée, de l'individualisme. Chez les hommes de la Renaissance qui s'en réclament, le libre examen aboutit de plein pied à la libre pensée, tandis que chez Luther et ses disciples il n'y aboutit que par degrés. Mais le fait que le protestantisme lui-même s'est peu à peu transformé en libre pensée met bien en relief le caractère social de la doctrine catholique contre quoi protestants et humanistes se sont dressés avec violence. La même chose s'est passée au XVI If siècle avec les encyclopédistes, ces pseudo-philosophes qui ont toujours à la bouche ou sous la plume le grand mot de raison, et en font si peu de cas. Sous ce nom de raison, c est l'individu en eux qui proteste, qui veut reprendre sa liberté, toutes ses libertés, celle de penser et de vivre à sa guise, prétendant tirer de lui seul et de ses efforts individuels sa fin dernière et sa perfection, soutenant la bonté native de l'homme et son droit à l'autonomie la plus absolue.

Quand la Révolution, héritière de la pensée de Rousseau et des encyclopédistes, sous l'impulsion des sociétés de pensée, proclamera au nom de la raison LES DROITS DE l'homme, elle ne visera, elle non plus, sous ces grands mots abstraits et sonores qu'à proclanier I'autO' NOMIE de l'individu, et à étendre les conquêtes de ce libéralisme intransigeant au domaine politique et économique.

Depuis lors nous avons vécu sous ce régime. Aujourdhui comme autrefois, c'est toujours au dogme catholique que s'en prennent surtout les libres penseurs parce que, dans le conflit des intérêts et des passions, dans la déroute de l'autorité et des lois, dans l'anarchie des doctrines scientifiques et philosophiques, une seule doctrine survit, la religion catholique, qui s'affirme comme une doctrine de vie éminemment sociale, et, en s'imposant de la même manière à tous les esprits, au nom de Dieu, prétend régler leur conduite à tous, et faire converger tous leurs efforts vers l'instauration d'un BlEN COMMUN, divin et humain, qui au détriment de tous les égoïsmes individuels, permettra à chacun de réaliser librement l'idéal pour lequel il a été créé et racheté, l'idéal de l'honnête homme et celui du chrétien.

Que trop de catholiques fidèles à l'orthodoxie aient à leur tour perdu de vue le sens social de cette doctrine, il n'y a pas lieu de s'en étonner dès qu'on veut bien observer que, depuis plus de quatre siècles, ils ont eu à subir les assauts de l'individualisme, et ont été obligés

de respirer dans cette atmosphère délétère de la libre pensée. Si j'ajoute qu'au cours de ces longues années, la tendance naturelle qui pousse quelquefois les croyants les mieux intentionnés à s'affranchir soi-disant de la lettre pour se livrer plus librement aux suggestions de l'esprit, n'a pas manqué d'en détourner un bon nombre des voies de l'orthodoxie vers un mysticisme sentimental et trouble qui les a pour ainsi dire désaxés, on comprendra mieux encore l'espèce de séduction exercée sur eux par un libéralisme qui, le cas échéant, ne dédaignait pas luimême de prendre une allure mystique, et de substituer la religiosité à la religion.

C'est aussi un fait connu de tout le monde que, depuis la Révolution, l'Eglise a été persécutée, et mise au ban de la société. Presque partout, mais en France surtout, les catholiques ont été l'objet de suspicion de la part de tous les gouvernements; on les a tenus à l'écart de la chose publique. Pourquoi dès lors se seraient-ils intéressés au progrès d'une société qui ne voulait plus d'eux et n'avait l'air de les connaître que pour les brimer? Alors beaucoup se retirèrent dans leur tour d'ivoire, oublièrent qu'ils étaient des citoyens pour ne plus songer qu'à vivre en reclus, comme si la doctrine chrétienne ne leur faisait cependant pas un devoir de vivre en société, coûte que coûte, et d'y remplir toutes les obligations que cette vie leur impose.

Je ne prétends pas donner ici toutes les raisons qui expliquent que le sens social se soit peu à peu émoussé dans les consciences de la plupart des catholiques d'au-

jourd'hui; il y en a d'autres qm valent celles-là, et tiennent soit à une éducation chrétienne mal comprise, soit à l'ignorance religieuse la plus considérable qu'on ait jamais vue. Mais je crois que celles que je viens d'esquisser sont assez convaincantes, et qu'en particulier le seul moyen efficace de remédier à cet individualisme déplorable sera désormais de restituer dans son intégrité la doctrine traditionnelle de l'Eglise, et de remettre les consciences en face de ses exigences sociales, soit en la leur enseignant à nouveau sous ce jour ; soit en leur montrant qu'il n'en est pas au fond de plus souverainement libérale, puisque c'est la vérité seule qui délivre, ni de plus apte à répondre à ce besoin de solidarité qui s'affirme un peu partout de nos jours, en réaction contre tous les individualismes libertaires et leurs conséquences désastreuses, dans le domaine de la pensée pure aussi bien que sur le terrain économique.

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