‹ Conscience chrétienne et justice socialeChapitre 7 sur 14 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

On ne peut douter qu'au point de vue naturel, dans l'ordre des relations strictement humaines, Tsunour fraternel ait un rôle considérable à jouer pour assurer le règne de la justice sociale au moyen de l'équité. En DROIT, la fraternité humaine n'est pas un vain mot. Si la volonté pervertie des individus ne venait pratiquement et constamment mettre obstacle à leurs tendances instinctives au lieu de s'harmoniser avec elles, les hommes s'aimeraient en frères; ils aimeraient, partout où elle s'incarne en se limitant, cette nature humaine qui fait leur grandeur. Dans la société dont tous font partie, ils s'attacheraient à constituer, à développer, à enrichir toujours davantage ce Bien commun qui, seul, peut permettre à chacun de réaliser l'idéal le plus conforme à sa nature d'être raisonnable et libre, à sa dignité de personne humaine.

Malheureusement, une expérience séculaire, universelle nous montre à quel point la volonté des hommes réfléchie, mais déraisonnable, l'emporte pratiquement sur leur instinct de fraternité. Un individualisme farouche règne en maître sur les consciences, paralyse l'avènement de la justice, en éteignant dans leur cœur

la flamme de l'amour. Même ceux qui, en dehors de toute croyance, s'autorisent de notre communauté de nature pour faire appel, chez les individus, à l'instinct de fraternité dont ils sentent, par intervalles, au plu? profond d'eux-mêmes les élans généreux, sont obligés de reconnaître que leur voix demeure sans écho. Alors, découragés, ils accusent la société d'avoir perverti les individus, et s'imaginent naïvement qu'en la détruisant pour la reconstruire sur de nouvelles bases, ils assureront le règne de la justice dans une atmosphère de vraie fraternité.

Il est impossible de pousser plus loin la naïveté, ou de se moquer avec plus de sincérité des hautes leçons de l'expérience.

Sans doute la société, avec son organisation actuelle, reste loin encore de l'idéal de justice vers lequel elle doit tendre. Faut-il rappeler ici que la société sans les individus n'est qu'une abstraction; pratiquement sa valeur morale dépend de leur conduite. Conmiençons donc par changer les individus si nous voulons amener un changement durable dans la société. A la maladie de l'individualisme qui les mine, et met la société en péril, il faut trouver un remède approprié qui agisse sur eux du dedans, non seulement du dehors, pour y faire éclore le sens social. Je ne vois pas comment un simple changement politique, ni même un bouleversement social pourraient amener ce résultat. Le remède doit être du même ordre que la maladie; la maladie étant d'ordre moral, moral aussi devra être le remède.

Voilà du moins la façon dont la doctrine catholique pose et s'efforce à résoudre le problème social.

Pour nous, catholiques, le mal de l'individualisme n*a pas son origine dans la société, mais dans la nature humaine considérée non pas en soi certes, mais dans nos premiers parents, après leur péché, et, à cause d'eux, dans l'humanité. Créé en état de grâce et d'innocence, l'homme, s'il n'eût pas péché volontairement, se serait abandonné à son instinct naturel, accentué et perfectionné par la grâce; il aurait aimé Dieu par-dessus toutes choses et le prochain comme soi-même pour Dieu. Le règne de la justice entre les hommes aurait été comme le fruit spontané, savoureux de l'amour.

Mais le péché a dissocié dans les individus et, par eux, dans la société, tous les éléments qu'une nature saine, dont la grâce eût décuplé les instincts généreux, devait unir. En se détachant volontairement de Dieu, l'homme s'est détaché de ses frères, et n'a plus apprécié en lui que la satisfaction de besoins qui, recherchés pour eux-mêmes, portent atteinte aux besoins les plus profonds de la nature raisonnable, entraînent la déchéance de la personne humaine, compromettent jusqu'à l'exercice de sa vraie liberté.

Comment remédier à un tel état de choses confirmé en tous point par l'expérience? En substituant, dans les consciences individuelles, à la simple fraternité humaine qui a fait faillite, une fraternité divine qui la transforme et la rende efficace. Nous allons voir de quelle manière, en nous autorisant de l'enseignement

traditionnel de l'Eglise; nous exposerons ensuite la nature des rapports que cette fraternité divine, autrement dit la charité fraternelle, doit entretenir avec la justice sociale. ; -. ;, '5^ ;i""^

La NATURE ET LA GRACE AU POINT DE VUE SOCIAL : LA CHARITÉ FRATERNELLE

Partons de ce fait universel et incontestable : l'iMPUISSANCE DES HOMMES A S AIMER NATURELLE- MENT COMME DES FRÈRES MALGRÉ l'iNSTINCT QUI LES Y POUSSE, et QUE JUSTIFIE LEUR COMMUNAUTÉ DE NATURE.

Seule une nature intacte, équilibrée par conséquent, pourrait, après y avoir réfléchi, s'abandonner volontairement à cet instinct de fraternité, et en réaliser l'idéal. En aimant Dieu naturellement par-dessus toutes choses comme le Bien commun de l'univers, nous l'aimerions partout où il se manifeste dans ses créatures, principalement dans les hommes créés à son image et à sa ressemblance.

Malheureusement la nature humaine n'est pas intacte; le péché originel en a rompu l'équilibre. La concupiscence, sous toutes ses formes, s'insurge trop souvent contre la raison; et la volonté, détachée naturellement de Dieu, cherche le bonheur au rebours de l'instinct naturel qui, en vertu d'une loi d'attraction spiri-

tuelle analogue à celle qui régit le monde matériel, nous porte inconsciemment vers Dieu, cause première et fin dernière de toute créature. De là cet individualisme qui fait retomber l'homme sur lui-même, le pousse à rechercher des biens apparents, l'empêche de sortir de soi pour aller à Dieu, le Souverain Bien, et aimer les autres comme soi-même pour Dieu.

Le mal serait sans remède si Dieu n'y avait pourvu. Notons d'abord que la nature humaine, tout en n'étant pas intacte, n'est cependant pas corrompue. Après la chute originelle, et à cause d'elle, les honunes sont restés comme étourdis. Ayant perdu la faculté de marcher droit, ils se traînent lamentablement sur le chemin du devoir, trop souvent caché aux yeux de la raison par les brouillards de la concupiscence. Impuissants à se remettre d'aplomb par leurs propres moyens, ils ont besoin que Difeu leur tende une main secourable pour les aider à se relever, à conformer leur volonté à la sienne. Nous disons, en termes théologiques, un peu secs par conséquent, que la grâce en eux doit venir au secours de leur nature déchue, non pour la détruire, mais pour la transformer. On ne peut, en effet, comprendre la doctrine catholique de la charité fraternelle dans sa plénitude qu'après avoir résolu au préalable, du moins dans ses grandes lignes, ce problème passionnant des rapports de la nature et de la grâce. •

En premier lieu, la grâce détruit-elle la nature? Si nous consultons saint Thomas qui, sur ce point délicat comme sur tant d'autres, représente avec le plus d'au-

torité l'enseignement catholique, nous constaterons qu'à son avis la grâce ne saurait détruire la nature parce que la nature, dans sa constitution essentielle, ne dépend ni de la volonté de Dieu, ni de celle des hommes.

Il faut noter, en passant, que « le mot NATURE, dans (( l'énoncé de ce principe, doit être pris non pas au (( sens ascétique, mais au sens abstrait, métaphysique. (( En d'autres termes, il ne désigne pas la nature hu- (( maine déchue comme telle, ni même la nature telle (( qu'elle est concrètement, de fait, après le baptême, <( avec les suites du péché originel que ce sacrement (( n*a pas supprimées, avec les blessures en voie de cice catrisation, qui si longtemps nous laissent faibles (( pour le bien et inclinés à l'égoïsme sous toutes ses (( formes. Ce mot (( nature )) désigne ici la nature hu- (( maine en ce qu'elle a d'essentiel, de bon, selon l'idée (( divine qui en est l'archétype ou l'exemplaire éter- « nel ))(!).

Par exemple, la justice humaine, qui est une tendance foncière de cette nature, dépend-elle de la simple volonté de Dieu?

Voici la réponse de 5aint Thomas : « Justice est synonyme de rectitude ou d'égalité. Il ne peut donc y avoir de justice que là où il y a une règle, conformément à quoi l'égalité ou la rectitude de la justice est constituée dans les choses. Or, bien loin que la volonté soit synonyme de règle primitive, elle est une règle réglée :

(1) Garrigou-Lagrange, dans La Vie Spiritijelle, août 1921 : Le

CARACTÈRE ET LES PRINCIPES DE LA SPIRITUALITÉ DOMINICAINE, p. 373.

EST REGULA RECTA, non seulement en nous, mais en Dieu : NON SOLUM IN NOBIS, SED IN DeO... C'est pourquoi toute idée de justice dépend premièrement, non de la volonté de Dieu, mais de la sagesse de son intelligence qui proportionne dûment toutes choses entre elles, puis par rapport à leur cause, et, de ce chef, constitue la justice créée. Soutenir que la justice dépend de la simple volonté de Dieu, autant dire que la divine volonté ne procède pas avec sagesse, ce qui est un blasphème ( 1 ) . ))

On voit ici la valeur de l'objection de ceux qui croient à une intervention extérieure et brutale de Dieu dans l'organisation de la justice humaine. Saint Thomas lui-même repousse cette idée comme blasphématoire.

La volonté amoureuse de Dieu peut bien décider de l'existence des choses, mais, par elle-même, elle ne constitue pas leur essence. L'essence des choses est une oeuvre de sagesse avant d'être une œuvre d'amour. Les choses étaient organisées essentiellement dans l'intelligence divine avant que la volonté de Dieu leur donnât d'exister en elles-mêmes. Dieu pouvait ne pas créer le monde, étant absolument libre sous ce rapport. Mais II ne l'était pas de se le représenter, d'en avoir éternellement l'idée. Car les idées des choses, au sein même de Dieu, sont comme l'étincellement de son être, le reflet idéal de ses propres perfections, une sorte de réfraction à l'infini des rayons émanés de son essence à

(1) Saint Thomas, de Veritate, Q. 23, a. 6.

travers le prisme idéalement pur de son intelligence. C'est dans l'intuition absolue de son être que l'intelligence divine découvre les idées des choses capables de le refléter, sans que la multiplicité de ces idées, leur morcelage idéal introduisent aucune division dans l'être de Dieu. Les idées divines ne font qu'un avec l'essence divine dont elles expriment l'inépuisable fécondité, le rayonnement étemel. En conséquence, elles échappent à la volonté de Dieu. Voilà pourquoi, d'après saint Thomas, la science de Dieu est cause des choses (1).

Sans doute, la volonté divine l'est aussi, puisqu'elle les fait exister en dehors de Dieu; mais elle n'est pas leur raison d'être idéale, ni en Dieu, ni en dehors de Dieu. La volonté divine ne travaille que d'après le plan de la sagesse divine qui, à son tour et à sa manière, se règle sur l'être de Dieu.

Les conditions subjectives de l'existence des choses dans le temps, œuvre de la volonté divine, ne sauraient rien changer à leur constitution éternelle et objective, œuvre de la science divine. En passant de l'état idéal où elles sont dans l'intelligence de Dieu à l'état réel 011 les met la volonté divine en dehors de Dieu, les choses ne changent pas pour autant de nature. Il s'ensuit qu'elles demeurent soumises aux mêmes lois, conservent leurs droits, tels qu'ils sont réglés éternellement par ces lois.

La loi naturelle n'est que le rayonnement de la loi éternelle, participant à la fois de son éternité, de son

(I) Saint Thomas, 1. Pars. Q. XIV. a. 8.

universalité, de son immutabilité. Les théologiens ont donc raison de soutenir que la grâce ne détruit pas la nature, parce qu'il est inconcevable que la volonté de Dieu fasse quelque chose de contraire à la nature, détruisant ainsi de ses propres mains Tœuvre qu'elle prétend perfectionner.

En vérité, il importe peu, au point de vue du droit naturel et des lois naturelles qui le régissent, que l'homme soit créé ou non en état de grâce. Celle-ci pourra bien se surajouter à la nature, la perfectionner en l'orientant vers une fin qui la dépasse et en lui donnant les moyens surnaturels d'y tendre. Mais, en aucun cas, elle ne pourra la détruire, ni porter atteinte à ses droits.

J'en conclus que la justice humaine qui a pour objet le droit naturel, et tout ce qui, moyennant l'autorité légitime, s'y ramène, s'impose à l'activité humaine aussi bien dans l'état de grâce que dans l'état de nature. J'essayerai même de montrer que, dans l'état de grâce, si l'homme a le devoir de dépasser la nature, il a plus de motifs encore de respecter ses droits, ne serait-ce que pour s'acquitter de ce nouveau devoir; qu'avant d'être charitable et pour y parvenir, le chrétien doit au moins être juste; que la justice humaine n'est que le vestibule du temple oij la charité nous oblige à respecter et à réaliser les droits de Dieu.

Toutefois, avant d'en arriver là, je voudrais rappeler brièvement que si Dieu lui-même ne peut porter atteinte aux droits de la nature en l'élevant à l'ordre surnaturel.

l'homme, à plus forte raison, n'a pu les entamer en s'insurgeant, par le péché, contre la volonté de Dieu.

La doctrine constante de l'Eglise sur ce point détermine que le péché originel n'a pas plus détruit la nature, dans son fond, qu'il n'a supprimé l'ordre surnaturel.

Après le péché, comme avant, l'ordre surnaturel garde tous ses droits; l'homme reste tenu, moyennant la grâce, de s'y soumettre corps et âme. La charité demeure le point culminant où doivent converger tous ses efforts de vie individuelle et sociale.

Pareillement, la nature garde tous ses droits essentiels. Le péché originel a sans doute privé l'homme de la grâce, de certains privilèges attachés par Dieu à l'état primitif d'innocence. Ce faisant, il a paralysé l'exercice surnaturel de ses devoirs au point de rendre nécessaire la Rédemption. On peut même ajouter, sans craindre de se tromper, que, par contre-coup, il a ébranlé, dans une certaine mesure, le bel équilibre de ses énergies naturelles. Mais on ne saurait prétendre qu'en privant momentanément la nature de ce qui ne lui était pas dû, à savoir l'état de grâce, le péché l'ait privée en même temps de son dû. Après le péché, comme avant, la nature humaine garde ses droits, accordât-on qu'il lui est plus difficile, voire même impossible avec ses seules forces, sans la grâce par conséquent, de remplir tous ses devoirs.

Nous avons là, au point de vue catholique, l'explication profonde de l'individualisme constant, à peu

près général» qui déroute tous ceux qui font appel, mais en vain, à la fraternité simplement humaine pour assurer parmi les hommes le règne de la justice. Que, dans un cadre politique plus ou moins vermoulu, et des conditions de vie sociale rendues précaires par l'oubli ou le mépris des principes élémentaires de justice, ce mal de l'individualisme ait des tendances à s'aggraver et à se généraliser, c'est possible; mais je ne puis croire non plus qu'il suffise d'une révolution politique ou sociale rêvée par certains extrémistes de droite ou de gauche pour guérir la société d'un mal si profond. Un simple changement de style ne saurait rendre à un édifice la solidité que l'usure lui a fait perdre; encore moins ne suffit-il pas de le détruire pour entreprendre, avec les mêmes matériaux, sans pièce de rechange, sa reconstruction. Ces remarques s'appliquent surtout à un corps vivant comme la société, dont tous les membres sont malades. Les remèdes purement extérieurs n'y feront rien. Il faut, dans chaque membre, aider la nature à se reconstituer elle-même, à renouveler ses forces, en lui infusant la vie.

La seule manière d'y parvenir efficacement consiste à éclairer les intelligences, à fortifier les volontés en leur infusant une vie surhumaine, LA GRACE, qui remette la nature en équilibre, et lui permette ainsi de se dépasser, de développer ses tendances généreuses au delà même de ses possibilités naturelles. A la fraternité humaine pratiquement incapable d'assurer dans la société le règne de la justice, il faut substituer une fraternité di-

vine qui, sous le nom de charité, prenne sa source en Dieu même, rafraîchisse la nature de ses eaux salutaires, la lave de ses souillures, la réconforte en la divinisant, l'élève vigoureusement au-dessus de tous les égoïsmes d'individus, de famille, de partis et de classe.

N'allons pas en effet nous imaginer que la doctrine catholique, pareille en cela aux autres doctrines, se contente de proposer du dehors à ses adeptes des règles et des motifs de conduite surnaturels, puis de tabler sur leur générosité instinctive pour conformer leur conduite à ces règles en s'inspirant de ces motifs. Si elle n'avait pas d'autre ambition, il y a beau temps qu'elle aurait fait faillite de façon plus radicale encore que n'importe quelle autre doctrine, puisque, tout en reconnaissant l'impuissance d'une nature blessée par le péché à s'égaler à elle-même, à réaliser l'idéal humain, elle lui impose de se dépasser en lui proposant la réalisation d'un idéal divin. Elle se présente sans doute comme une doctrine, mais comme une DOCTRINE DE VIE, apportant avec elle les remèdes intérieurs dont elle garantit l'efficacité pour guérir les hommes du mal de l'individualisme. Ainsi que la grâce dont elle n'est qu'un épanouissement, la charité est infuse par Dieu au plus profond de l'âme; elle réalise une force divine si souveraine que, tout le long des siècles, dans toutes les conditions, elle a permis à des enfants, à de simples fenmies, à des hommes d'accomplir des miracles de volonté, de se hausser jusqu'à Dieu, de l'aimer comme II s'aime, en enveloppant soi-même et les autres du même amour.

Ce qu'elle a fait tant de fois, elle peut donc le refaire dans une société qui se montre passionnée de justice, mais ne trouve pas en elle-même, ni dans les doctrines qu'on lui suggère, de quoi arracher ses membres aux séductions de l'individualisme.

Mais encore faut-il bien comprendre la charité pour en vivre. Or, on la méconnaît absolument lorsqu'on s'applique à lui enlever son CcU-actère surnaturel, ou, en le lui conservant, à restreindre arbitrairement le domaine de son activité, de sa puissance de régénération spirituelle.

La charité, comme l'amour naturel qu'elle doit vivifier et amplifier, a essentiellement Dieu pour objet, non pas le Dieu de la nature, créateur de toutes choses que la raison découvre, mais le Dieu de la Foi, tel qu'il est en Lui-même et s'est révélé à nous, le Dieu Père, Fils et Esprit, qui a créé le monde par amour, s'est incarné, a racheté les hommes, a souffert, est mort en croix pour leur salut, nous fait à tous une obligation de conscience de porter notre croix à sa suite, d'aimer le prochain comme nous-mêmes pour Lui. Entre cet amour surnaturel de Dieu d'où jaillit la fraternité divine et l'amour naturel dont nous avons parlé, qui s'étend lui aussi à nous-mêmes et au prochain, il y a toute la dislance qui sépare le ciel de la terre, l'infini du fini. Cet amour est un don surnaturel, une grâce, une nouvelle vie que Dieu nous infuse. LA NATURE n'y a PAS DROIT. Il implique par conséquent des motifs d'aimer supérieurs à tous les motifs naturels. Pour être vraiment divine.

notre conduite doit s'inspirer de ces motifs, être imprégnée par cette charité. Au surplus, il est impossible à un chrétien qui aime Dieu ainsi de ne pas aimer le prochain comme soi-même; ce serait du même coup cesser d'aimer Dieu, de vouloir ce qu'il veut: être connu et aimé de tous les hommes qu'il a sauvés, à qui II offre sa grâce. On voit par là l'erreur de ceux qui prétendent restreindre à l'aumône la charité fraternelle. L'aumône représente un aspect de la charité, le moins profond. L'amour que nous devons aux autres est du même ordre que celui que nous devons à Dieu; il s'étend aussi loin que celui de Dieu pour nous. Tout ce qui peut contriber à donner Dieu aux âmes, dans l'ordre matériel, moral, intellectuel, tout cela tombe sous le précepte de la charité fraternelle. Voilà pourquoi d'ailleurs celle-ci soutient des rapports si étroits avec la justice.

Après avoir fait remarquer en quoi la grâce, où s'allume la charité, dépasse sur ce point en particulier la nature, il s'agit maintenant de montrer comment elle s'harmonise avec elle, ne détruisant rien des droits et des devoirs dont Dieu lui-même l'a enrichie. Nous avons vu qu'abandonnée à son instinct la nature humaine tend vers Dieu spontanément comme à sa fin suprême; que l'amour naturel de Dieu, BlEN COMMUN DE l'univers, incline naturellement, mais inconsciemment, les hommes à aimer les autres comme euxmêmes, en tant qu'ils participent à la même nature eî sont tous des similitudes de Dieu.

Une vertu surnaturelle, telle que la charité, qui a

Dieu pour objet et enveloppe du même élan divin tous les hommes, doit forcément s'harmoniser avec la nature. La fraternité divine, imposée et garantie par la charité, ne peut être qu'une transposition de la fraternité humaine, sous un mode infiniment plus élevé. Avec des motifs et des moyens surnaturels que résume ce mot GRACE, elle en assure l'efficacité. Loin de la détruire, elle la perfectionne. Comme un chrétien, dans sa vie personnelle, doit être au moins un honnête homme, en remplir tous les devoirs pour avoir le droit de se dire chrétien, le juste qui vit de sa foi doit au moins être juste et remplir toutes ses obligations de justice, pour avoir le droit de se dire charitable.

Pas de vertus chrétiennes sans charité, c'est impossible ; toutes doivent être marquées de sa divine empreinte et recevoir d'elle leur élan ; mais pas de charité non plus sans vertus. Comment se représenter un amour surnaturel sans actes qui le traduisent en termes de vie, et, par leur répétition, naturelle ou humaine, aboutisse à la création de vertus ou d'habitudes que la charité divinise ? Aucune vertu morale ne peut faire exception à cette loi fondamentale des rapports de la grâce et de la nature par l'intermédiaire de la charité, la justice sociale moins que toute autre, puisqu'elle-même a déjà pour fonction, au point de vue humain, de subordonner au Bien commun de la société les actes de toutes les autres vertus que la charité doit en outre subordonner au Bien divin.

La charité n'est pas la justice. Objectivement

parlant, ces deux vertus sont irréductibles Tune à l'autre ; la charité suppose l'égalité dans les rapports avec autrui; la justice, l'inégalité. Par la charité on aime UN AUTRE SOI-MÊME, et, en l'aimant, on lui donne ce qui ne lui est pas dû; en justice, on a affaire à UN AUTRE, tout simplement, à qui l'on doit rendre ce qui lui est dû. Mais nous avons vu qu'au point de vue social cette inégalité n'est pas exclusive de toute égalité. Si le Bien commun que vise la justice est, par définition, le bien de tous, il est donc aussi le mien; si les hommes avec qui je vis en société sont, par rapport au Bien commun, autres que moi, ils sont aussi d'autres moi-même. Pétris d'une pâte humaine identique, nous sommes tous frères en humanité ; si nous nous aimions comme des frères, il ne nous serait pas difficile d'être justes les uns envers les autres, de resp)ecter nos droits respectifs. La charité infuse par Dieu dans nos cœurs nous met justement en état de réaliser cet idéal de fraternité; de voir dans les autres des frères, non plus seulement en humanité, mais en divinité; de les aimer comme Dieu Lui-même nous a aimés, jusqu'à en mourir. Comment, dans ces conditions, la charité ne nous obligerait-elle pas et ne nous aiderait-elle pas à nous montrer au moins justes envers eux, de cette justice qui met à la disposition de tous, sans exception, la part de Bien commun qui leur est due ; leur permet, pourvu qu'ils y consentent, de vivre en honnê^'î homme — car c'est pour cela qu'ils vivent en société — et, s'ils ont la foi, de vivre en chrétien ?

Nous allons essayer désormais de répondre à cette question précise, en montrant de quelle façon la charité peut et doit venir au secours de la justice sociale, en présence d'un amour naturel impuissant à s'acquitter de cette fonction.

Justice et Charité.

En réalité, dans une société paganisante comme la nôtre, où les droits de l'homme sont proclamés au mépris des droits de Dieu; où la solidarité a prétendu consommer son divorce avec la charité, l'amour naturel de l'homme pour ses semblables, dont on se réclame exclusivement pour réaliser et étendre le règne de la justice, n'a guère donné que des mécomptes.

Jamais on n'a fait une si abondante consommation des mots de liberté, d'égalité, de fraternité ; mais jamais non plus le simple respect du droit d'autrui n'a paru en si grand péril. Nous pouvons ne pas suspecter la smcérité des sentiments qui ont poussé les hommes de cette génération, au nom de la fraternité humaine, à mettre un peu plus de justice dans leurs rapports individuels et sociaux ; il est impossible cependant, à la lumière aveuglante de l'expérience, de proclamer leur efficacité.

Ce sera l'honneur des catholiques sociaux, sous la direction des Souverains Pontifes, d'avoir ramené la question sociale sur le seul terrain de l'amour surnaturel

où elle ait des chances d'être réalisée. En effet l'amour naturel a si bien fait faillite que, pour assurer le règne de la justice, nous sommes obligés de faire appel à la charité chrétienne.

Que se passe-t-il, à l'heure actuelle, en dehors du catholicisme, DANS l'ordRE DE LA JUSTICE PRIVÉE ? La criminalité augmente chaque année dans des proportions inquiétantes. Les attentats contre la propriété, la liberté, la dignité, la vie des cito5'ens ne se comptent plus. Les femmes et les enfants eux-mêmes n'échapf>ent pas à la contagion criminelle. En dehors du cercle de la criminalité proprement dite, la lutte des classes a atteint un degré de tension et quelquefois de violence inouïes. Entre le capital et le travail, la fraternité a fait place à une guerre fraticide où, des deux côtés, il semble qu'on ait perdu jusqu'au sentiment de la plus élémentaire justice, et du droit naturel de tout être raisonnable, quel qu'il soit, à vivre, à penser, à agir en homme libre.

Un tel état de choses a forcément sa répercussion sur la société elle-même ; la justice sociale s'en trouve lésée, tellement la pratique des vertus individuelles, de la justice en particulier, demeure la garantie du bien commun, à quoi la nature nous fait un double devoir de justice et d'amour de subordonner tous nos actes. Non seulement les citoyens se sont relâchés dans l'accompHssement de leurs devoirs de justice stricte, fondés sur leurs droits réciproques, mais leur moralité générale et personnelle s'est sensiblement affaissée. Tout le monde se plaint aujourd'hui, dans tous les milieux, de la dé-

chéance des mœurs. Chacun recherche son plaisir où il le trouve, au mépris des lois de la raison. La bete règne en maîtresse sur l'homme. La famille se dissout. La dépopulation ravage les foyers demeurés jusque-là intacts. L'alcoolisme détruit lentement la race ; le suicide élargi achève son œuvre de destruction.

Tous ces crimes, qui sont d'abord des attentats contre le droit de la nature humaine dans les individus qui les commettent, sont en même temps des crimes de lèse-société.. Avec le sentiment de la justice privée, a disparu aussi celui de la justice sociale, de cette vertu magnifique qui, sous l'influence féconde de l'amour des autres, de la société dont ils font partie au même titre que nous, devrait subordonner toutes les vertus du citoyen au bien commun.

A quoi attribuer cet état de choses ? D'une façon générale à l'égoïsme qui est la négation brutale de l'amour raisonnable de soi et des autres soi-même ; au culte du « moi » qui, peu à peu, s'est substitué au culte des lois, soit dans notre conduite personnelle, soit dans nos rapports avec le prochain.

Il est même arrivé que l'ÉGOISME INDIVIDUEL s'est doublé d'un ÉGOISME COLLECTIF, en vertu de quoi le droit de tous, par une conception fausse de la société et du bien commun, a cru ne pouvoir s'imposer qu'au mépris du droit de chacun. Le dieu-état s'est fait un devoir de détrôner le Dieu des chrétiens, de remplacer par le règne de la contrainte qui opprime du dehors, le règne de l'amour qui s'épanouit du dedans.

Notre génération semble battre le record de ces deux égoïsmes, individuel et collectif, chacun attirant tout à soi, les individus d'un côté, l'Etat de l'autre, au mépris du droit des individus à être respect ^ par l'Etat, et du droit de l'Etat, ou de la société, à être respecté par les individus.

Les plus habiles doctrinaires ne parviendront pas à légitimer cette situation. Incapables de réagir contre l'égoïsme individuel, destructeur de toute justice, en faisant appel à l'amour naturel des hommes pour leurs semblables, certains d'entre eux ont alors voulu faire de l'égoïsme collectif, appuyé sur la force du nombre, le pivot de la justice sociale. D'autres, que cette ingérence brutale de l'Etat dans l'organisation de la justice individuelle a effrayés à juste titre, ont proclamé tout court le droit absolu des individus contre toute intervention de l'Etat.

De ces deux tendances doctrinales sont sortis le COL- LECTIVISME, ET LE LIBÉRALISME ÉCONOMIQUE, qui sacrifient, l'un le droit de la société à celui des individus, l'autre le droit des individus à celui de la société.

Dans les deux cas la justice est lésée, et l'amour naturel en faillite, car il est aussi impossible de concevoir des individus humains ne se souciant pas des droits de la société, qu'une société foulant aux pieds, par la légalité ou la violence, les droits sacrés de la personne humaine dans les individus.

Nous devons dépasser tous ces points de vue faux et étroits, et puisque l'amour naturel se trouve pris en

défaut, incapable même d'assurer envers les individus et la société le règne de la plus élémentaire justice, il nous faut recourir à une doctrine qui nous explique pourquoi Tégoïsme exerce sa souveraineté parmi les hommes, et mette à notre disposition un amour supérieur à l'amour naturel, oij celui-ci trouvera un point d'appui solide, ainsi que la justice qu'il est chargé de défendre et de propager. Tel EST PRÉCISÉMENT LE DOUBLE CARACTÈRE DE LA DOCTRINE CATHOLIQUE.

Nous savons par elle que l'homme, dès l'origine, a été créé par Dieu dans un ordre surnaturel, transcendant à la nature, mais en harmonie avec elle ; qu'au-dessus de la fin personnelle et sociale que la nature impose à son activité d'être raisonnable et libre, il existe une Fin surnaturelle vers laquelle il doit tendre de toutes ses énergies d'homme et de croyant, parce que cette Fin, qui consiste à connaître et à aimer Dieu éternellement, loin d'être en opposition avec la nature, demeure dans la perspective de ses tendances les plus profondes, de ses besoins les plus authentiques.

Elle nous enseigne que le péché originel, dont les conséquences morales et psychologiques ont eu leur retentissement jusqu'à nous, s'il n'a pas détruit le monde de la nature et de la grâce, les a cependant bouleversés.

La nature, après le péché comme avant, garde ses droits, mais, alourdie par sa chute, demeure impuissante à remplir par elle-même tous ses devoirs.

En perdant l'amour surnaturel de Dieu pour luimême, autrement dit la charité, qui était la plus sûre

garantie de Tamour naturel de soi-même et des autres, l'homme a laissé l'égoïsme s'installer en maître à sa place. De là les trois concupiscences dont nous héritons en naissant, et qui en ramenant sur nous, sur ce qu'il y a de moins humain en nous, un amour absolu qui n'est dû qu'à Dieu, vicie dans sa racine volontaire notre amour naturel de nous-mêmes et du prochain; amoindrit le sentiment de justice qui nous incline naturellement et nous oblige à rendre aux autres les biens qui leur sont dûs.

Heureusement, le remède se trouve à côté du mal. Ce que le péché nous a fait perdre, la grâce peut nous le faire recouvrer. Car l'ordre de la grâce non plus n'est pas détruit. Après le péché comme avant, tout homme, en naissant, demeure engagé dans l'ordre surnaturel. Les droits de Dieu à être connu et aimé pour lui-même sont imprescriptibles. Il n'y a, pour les respecter, qu'à se mettre en état de recevoir la grâce, d'où jaillit Ja charité.

La charité, voilà donc le grand remède à l'égoïsme humain, à ses désastreuses conséquences individuelles et sociales.

Autant l'égoïsme humain, fils naturel du péché, paralyse l'inclination de la nature à respecter les droits d'autrui et à aimer nos semblables, autant la charité, cet amour divin infusé par Dieu au cœur de l'homme, est en état de décupler la force de cette inclination naturelle. La nature déchue sur laquelle l'homme voudrait s'appuyer pour aimer ses semblables, en dehors de la

charité, cède sous l'effort. L'expérience le prouve. Au contraire, la charité soulève cette nature tombée audessus d'elle-même, parce qu'en s'appuyant sur elle, c'est sur l'Infini lui-même que l'homme s'appuie, et que rien ne peut résister à l'Infini.

La charité a ceci de particulier qu'elle tire son efficacité de sa transcendance même. Etant un amour surnaturel de Dieu, de soi-même et des autres pour Dieu, elle est capable de renforcer, en la surnaturalisant, l'inclination naturelle que nous avons à nous aimer nous-mêmes raisonnablement et les autres comme nousmêmes.

Par la charité, nous aimons Dieu comme II s'aime. Or, nous savons de quoi l'amour de Dieu pour Luimême s'est montré capable. Impatient de se communiquer. Dieu a créé le monde pour se donner à nos âmes, et les faire participer à sa gloire, rien que pour cela. Voilà pourquoi sans doute II a choisi, entre tous les mondes possibles, celui qui Lui permettrait de se donner le plus possible, je veux dire un monde où le péché aurait sa place; où Dieu pourrait soumettre sa justice aux exigences et aux impulsions irrésistibles de l'amour ; se faire PÉCHÉ, sinon pécheur ; purifier la nature humaine en s'incarnant, et la diviniser en lui rendant la grâce. Il n'a (pas reculé pour cela devant les pires souffrances, la mort même, qui est au livre de la vie la plus belle signature de l'amour.

N'oublions pas qu'entre la charité de Dieu et la nôtre il n'y a qu'une différence de degrés. Notre cha-

rite, c'est un peu du cœur de Dieu battant dans notre propre cœur. Elle doit nous porter aussi à aimer les autres comme nous-mêmes pour l'amour de Dieu. Ce que, par elle, nous aimons en nous et dans les autres, c'est Dieu même, ou si c'est nous-mêmes et les autres, du moins est-ce en tant que nous sommes tous devenus des dieux, « quelque chose de Dieu ».

Sous l'impulsion de cet amour divin, que va devenir l'inclination naturelle à nous aimer nous-mêmes, et les autres comme nous-mêmes ?

Bien loin d'être anéantie, elle s'en trouvera décuplée.

Elle ne sera pas anéantie, parce que Dieu n'anéantit rien ; c'est Lui qui, en nous ordonnant, dans l'ordre de la grâce, d'aimer tous les hommes comme nous-mêmes pour Lui, nous a mis au cœur, dans l'ordre de la nature, cette inclination à les aimer pour eux-mêmes, pour la part d'humanité qui se trouve en eux comme en nous.

Et elle s'en trouvera décuplée ; puisque déjà, par nature, je suis porté à aimer les hommes pour eux-mêmes, je le serai d'autant plus qu'en eux je reconnaîtrai, non seulement des frères en humanité, mais en divinité ; non seulement des hommes, mais des dieux dont le Christ, Homme-Dieu, a rapproché et unifié les âmes, en leur donnant les mêmes grâces, en les lançant vers la même Fin surnaturelle, en leur communiquant le même Bien divin, qui apparaît à tous points de vue comme la plus sûre garantie du bien humain individuel et social.

Sans doute, entre l'inclination naturelle à aimer nos semblables en humanité, et l'inclination surnaturelle à aimer nos semblables en divinité, il y a toute la différence de l'homme à Dieu, du fini à l'infini, et c'est pourquoi on n'a pas le droit de donner le nom de charité à l'amour naturel des hommes pour eux-mêmes. Mais la distance a été comblée par le Christ qui est devenu le trait d'union vivant rattachant la nature à la grâce, l'homme à Dieu.

Que devient en tout ceci la justice humaine ? Nous pouvons maintenant le déduire aisément. Quel est, en effet, au point de vue naturel, le ressort vivant de la justice individuelle et sociale, sinon cet amour naturel qui nous porte à aimer la personne humaine pour ellemême, et pour elle-même aussi la société dont nous faisons partie ? Si la charité décuple à sa manière cet amour naturel, en le surnaturalisant, en ajoutant une obligation supérieure à celle qui lui vient de la nature, le régime de la justice s'en trouvera assuré et fécondé.

La charité m'oblige à rendre à Dieu ce qui lui est dû, amour pour amour; mais par là-même aussi, à procurer à l'homme ce qui ne lui est pas dû, ce que sa nature ne réclame pas, à savoir Dieu lui-même. La charité synthétise à vrai dire toutes les vertus en les faisant servir toutes à l'amour de Dieu ; elle conmiande donc à la vertu de justice qui m'impose de rendre aux autres le bien qui en droit naturel leur est dû. Je ne puis me flatter d'avoir la charité au cœur, de rendre aux autres ce qui ne leur est pas dû, si je ne commence par leur

rendre ce qui, en justice, leur est dû. Aux yeux de la charité fraternelle, les obligations de justice à l'égard de chaque individu humain NE SONT Qu'UN MINIMUM. Le droit d'autrui n'est que le piédestal d'où elle s'élance pour procurer à nos frères en divinité ce qui ne leur est pas dû en justice, mais ce qui, par eux, est dû à Dieu, à savoir le règne de Dieu en eux par tous les moyens. Ce que Dieu a fait pour eux, la charité m'oblige à le faire, si leur salut en dépend. Quand je respecte le bien d*autrui, son droit à la vie, à la propriété, à la liberté, à la dignité humaine, au fond c'est moi que j'aime et que je sauve, parce que l'amour bien entendu de moi-même est lié à ce respect absolu des droits d'autrui. Mais, pour aider les autres à se sauver, je dois dépasser ce respect de leurs droits. Naturellement je dois les aimer pour eux-mêmes; surnaturellement je dois les aimer pour Dieu. A ce dernier point de vue, rien ne doit me coûter. Un chrétien qui aurait vraiment au cœur la charité, saurait en toute occasion sacrifier s'il le faut ses droits d'homme à ses devoirs de chrétien. Riche, il donnerait de son superflu aux pauvres ; intelligent, il leur ferait don de sa science; saint, il leur ferait l'aumône de ses conseils et de ses exemples ; patron, ils verrait dans les ouvriers non des esclaves, mais des frères, ayant d'abord droit, en leur qualité d'hommes, au respect de tous leurs droits humains, mais ayant en plus le devoir, comme chrétiens, de mener pleinement leur vie chrétienne, de travailler dignement, de se reposer pour vaquer aux soins de leur âme.

d'avoir des enfants et de les élever chrétiennement ; ouvrier, il verrait dans son patron non l'ennemi qu'il faut attaquer, mais le frère qu'on doit aimer, même en le servant, et en le servant comme il y a droit, au nom du bien commun qu'il sert lui-même, frère en humanité et en divinité. Aussitôt la lutte des classes se changerait en harmonie des classes, chacun se tenant à sa place et dans la condition provisoire, sinon définitive, où Dieu l'a placé, respectueux de tous les droits des autres, impatient de les aider à remplir tous leurs devoirs, pour assurer en tous le respect des droits de Dieu à être aimé de tous.

Ces rapports de la justice privée avec la charité s'appliquent à plus forte raison à la justice sociale, le bien commun qu'elle poursuit et qui la finalise étant incontestablement supérieur au bien privé de chacun. De même que la justice sociale, dit saint Thomas, subordonne toutes les vertus du citoyen, et tous leurs actes au bien commun, de même la charité les subordonne au bien divin. En faisant pratiquer à l'homme toutes les vertus, en lui donnant pour cela des énergies divines, la charité demeure donc la plus sûre garantie de la justice sociale.

Elle assure LE MINIMUM DE JUSTICE SOCIALE, en obligeant chaque citoyen, au nom de Dieu, à respecter le droit de chacun, ainsi que le droit de la société au respect, par tous ses membres, de toutes les lois naturelles et positives qui garantissent du bien commun.

Elle assure LE MAXIMUM DE JUSTICE SOCIALE en

obligeant les citoyens à progresser chacun en amour de Dieu ; à augmenter leur capital de vertus où s'alimente le bien public ; à grouper leurs ressources matérielles, intellectuelles et morales pour que toutes ces richesses versées au trésor commun rejaillissent sur tous, les aident à réaliser leur fin humaine à mesure qu'ils réaliseront leur fin divine.

Supposons maintenant un Etat chrétien qui, s'inspirant des droits de Dieu à régner dans les âmes et la société, s'appliquerait à provoquer toutes ces énergies naturelles et surnaturelles des individus, des groupes, des classes, à les centraliser, il assurerait par la même au plus haut degré le règne de la justice sociale. Voulons-nous dire que dans la poursuite de son rôle de justice, s'il n'est pas chrétien, il ne doive pas s'inquiéter de la charité ?

Assurément non, car à défaut de foi, il peut et doit consulter l'expérience. Depuis dix-neuf siècles, un peu partout, la charité chrétienne a fait ses preuves. Elle a démontré que le niveau de la justice sociale augmente avec le sien ; que le souci du bien divin reste la meilleure sauvegarde du bien commun comme du bien privé; que là au contraire, où la charité fait défaut, Tégoïsme individuel et social reprend ses avantages et met en péril la société.

Depuis que Dieu ne règne plus dans les âmes, l'égoïsme s'y est installé; nous assistons, dans tous les ordres de choses, à une dégradation progressive des consciences, à une déchéance lamentable des mœurs 7

Dans ces conditions, un Etat, même incroyant, et si laïque qu'il prétende rester, peut-il non seulement se désintéresser de la charité, mais lui faire la guerre ; quand la charité se présente à lui comme la plus efficace sauvegarde de la justice sociale, peut-il, au nom de cette justice même, s'attaquer aux sources vives de la charité, je veux dire à Dieu même ; dans les enfants, en leur donnant ime éducation sans Dieu, ou en empêchant qu'à côté de lui l'éducation chrétienne leur soit librement donnée; dans les familles, en édictant des lois contraires à leur organisation et à l'indissolubilité du mariage ; dans la question ouvrière, par l'entretien de la lutte des classes et la compression des initiatives individuelles ; dans toutes les œuvres sociales, en neutralisant leur inspiration, et en y propageant au besoin la haine du nom de Dieu !

En face d'une pareille méconnaissance des devoirs de l'Etat, relisons, maintenant que nous connaissons la doctrine de saint Thomas sur les rapports de la justice et de la charité, les admirables enseignements de Léon XIII, de Pie X, et de Benoît XV. Bien des obscurités que nous avons cru y découvrir disparaîtront. Nous comprendrons pourquoi ces saints Pontifes ont tant insisté sur les devoirs de charité. A leurs yeux, étant donné l'état de notre déchéance, il ne saurait y avoir de justice individuelle et sociale sans le secours de la charité. Il ne s'en suit pas que la charité se confonde avec la justice. Elle ne se confond pas plus avec la justice qu'avec l'inclination naturelle qui nous pousse

et nous oblige à aimer personnellement nos semblables et la société dont nous faisons tous partie au même titre. Elle est seulement le point d'appui divin de ces deux sentiments humains. Ce que l'homme, laissé à sa faiblesse naturelle ne peut faire, il le pourra en s'appuyant sur la charité.

Quand, par ailleurs, nous savons à quel point le spectacle de nos injustices sociales détourne aujourd'hui de Dieu les âmes de bonne volonté, comment n'emploierions-nous pas toute notre charité à être plus justes que les autres, ne serait-ce que pour mieux accomplir envers eux notre grand et impérieux devoir de charité ?

J'ai dit, et je répète en terminant, qu'il n'est pas désirable que l'autorité sociale qui a charge du Bien commun en complique l'organisation d'un réseau de lois, et paralyse l'initiative des citoyens en légiférant à tout propos et mal à propos. Mais il est bien entendu que, dans ce cas, les citoyens devront suppléer à la légalité par leur moralité; que les chrétiens en particulier devront faire appel à leur charité pour que justice soit rendue à tous, et que, dans la société dont ils font partie, tous trouvent le moyen de vivre en honnête homme et en chrétien, sans préjudice des droits que donnent en outre aux individus leur valeur sociale personnelle, la contribution plus ou moins grande qu'ils fournissent à l'enrichissement et au progrès du Bien commun.

Souhaitons donc qu'après cette guerre où des millions de frcuiçais n'ont pas craint de sacrifier leur vie

au salut de la Patrie en danger, il s'en trouve aussi des millions qui reprennent conscience de leurs devoirs de justice envers elle, en temps de paix. Le plus grand ennemi du Bien commun n'est pas le Prussien, mais nous-même, et la plus difficile victoire sera celle que nous remporterons, au nom de la justice sociale et de la charité, sur nos égoïsmes, sur cet individualisme franc ou cauteleux qui n'a jamais fini d'inventer des motifs capables de se substituer à ceux que nous avons de poursuivre, sous l'impulsion de notre charité, le règne de la justice pour tous, de cette grande et magnifique vertu humaine que saint Thomas appelait LÉGALE, et que, pour des raisons analogues, également sérieuses, nous appelons aujourd'hui SOCIALE.

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