‹ Conscience chrétienne et justice socialeChapitre 8 sur 14 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les Droits et les Devoirs de l'individu dans la société

De tout ce qui précède quelques principes très clairs se dégagent dont il faut maintenant tirer certains corollaires relatifs aux INDIVIDUS, aux FAMILLES, aux associations, qui sont comme les organes de la société.

Rappelons en tout premier lieu que l'homme, créé par Dieu à son image et à sa ressemblance, l'a été pour vivre en société, et, par ce moyen, atteindre plus sûrement sa fin, humaine ou divine. Plaçons-nous donc à ce point de vue finaliste pour déterminer avec exactitude la nature des rapports qui relient l'un à l'autre l'individu et la société.

Sans le secours du BlEN COMMUN dont la société a la charge, les hommes ne pourraient réaliser convenablement la fin ultime qui correspond à leur nature. C'est pour ce motif que tous les individus vivant en société ont le devoir de travailler au Bien commun, et le droit d'y puiser alors, mais alors seulement, ce dont ils ont besoin pour atteindre leur fin. De son côté, la société a le droit d'imposer à la conscience de chaque individu de travailler à la réalisation du Bien commun, et le devoir de fournir à tous les citoyens ce dont ils ont

besoin pour vivre en hommes, conformément à leur idéal humain ou divin.

Il y a pour l'Etat comme pour les individus un devoir de justice sociale de subordonner au Bien commun les actes de toutes les vertus, puisque, sans cette subordination, ni les individus ni la société ne pourraient atteindre respectivement leur fin. Mais il n'est bon ni utile que l'Etat multiplie en toutes matières les lois qui obligent les individus à se soucier du Bien commun ; ceux-ci doivent donc faire appel en eux au sentiment naturel qui les pousse à s'aimer les uns les autres fraternellement, pour s'acquitter de leur devoir de justice envers la société.

Ajoutons enfin qu'à défaut de cet amour naturel, de cette fraternité humaine dont une expérience séculaire, universelle, nous montre l'impuissance radicale à s'acquitter de ses nobles fonctions, les chrétiens sont tenus de recourir à leur charité fraternelle pour suppléer à cette impuissance, et remplir avec équité tous leurs devoirs de justice, envers la société dont ils ont besoin comme les autres pour vivre.

Nous avons consacré la première partie de ce travail à mettre en lumière ces principes généraux, c^s vérités élémentaires un peu trop oubliées aujourd'hui. Il s'agit maintenant de les reprendre pour les appliquer à la conduite des mdividus, des familles et des associations, et déterminer, avec toute la précision désirable, l'étendue des droits et les devoirs essentiels qui incombent aux uns et aux autres envers la société.

Notre intention n'est pas du tout d'écrire un traité d'économie politique. Nous voulons avant tout éclairer les consciences chrétiennes ; les remettre en face de leurs obligations sociales les plus importantes ; combattre, partout où il exerce le plus ses ravages, le mal de l'individualisme ; rappeler aux catholiques de cette génération que la charité chrétienne dont ils se prévalent les oblige plus que tous les autres à pratiquer la justice dans leur vie personnelle, familiale, professionnelle, sociale ; qu'il importe de faire rendre à la doctrine chrétienne toute sa valeur sociale à une époque comme celle que nous traversons, où les doctrines économiques les plus en vue ont été démenties par les faits, ont dérouté les meilleurs esprits.

Nous commencerons par rappeler LES DROITS ET LES DEVOIRS DES INDIVIDUS DANS LA SOCIÉTÉ EN CONFORMITÉ AVEC LES PRINCIPES ÉTABLIS. Je crainj que, sur ce point en particulier, tout soit à refaire, ou à peu près. Depuis un demi-siècle, le LIBÉRALISME ÉCONOMIQUE et le SOCIALISME se sont si bien entendus, malgré l'opposition de leurs méthodes, pour confondre les droits de l'individu avec les droits de l'homme, en faussant tout particulièrement les idées de liberté et d'égalité, qu'ils ont réussi à aveugler la plupart des esprits, à oblitérer les consciences. S'inspirant de l'esprit des Encyclopédistes, ils ont proclamé solennellement, à la face de l'Univers, le dogme nouveau de l'aUTO- NOMIE INDIVIDUELLE, et, sur ce dogme, ont essayé de construire leurs systèmes économiques ; les libéraux

en ouvrant à la liberté des individus des perspectives illimitées ; les socialistes en insistant sur leur égalité spécifique, sans tenir compte de leurs inégalités individuelles.

Malheureusement, il n'y a pas de conception possible de la société sur la base de l'autonomie individuelle ; c'est au contraire d'une conception rationnelle de la société que dépendent à la fois les droits et le devoirs de l'individu ; nous allons nous efforcer de mettre ces deux points en lumière.

L'autonomie individuelle et la question sociale

Du moment que l'individu a besoin de vivre en société pour réaliser sa fin humaine ou divine conformément aux exigences de la seule raison, s'il est incroyant, de la raison et de la foi, s'il est croyant, il ne peut se prévaloir à l'égard de la société d'une autonomie absolue. Il n'a le choix ni de la fin suprême qui s'impose à sa conscience et à son activité, ni de ce moyen essentiel d'y tendre, de la réaliser, que représente la vie sociale.

C'est Dieu qui, Créateur de l'homme, lui a assigné sa fin suprême, et, en l'obligeant à vivre en société, lui a fourni ce moyen de l'atteindre. Or, à ce point de vue, il est clair que les droits de Dieu l'emportent sur les

droits de l'homme, que celui-ci n'a d'autre liberté que de se soumettre à la volonté de Dieu. Pareillement, l'honmie n'est pas libre, pour réaliser sa fin suprême, de s'évader de la société, de négliger ce moyen de vie indispensable, ni, s'il vit en société, de s'y comporter comme s'il était seul à avoir le droit de se servir de la société sans le devoir correspondant de la servir. Ce serait confondre les véritables droits de l'homme à la liberté avec les prétendus droits de l'individu à l'autonomie.

Tous les citoyens ont le même droit au Bien conmiun de la société dont ils font partie pour y faire figur d'être raisonnable et libre, et y accomplir tous les devoirs qui ressortissent à leur dignité d'homme, de personne humaine. En cela ils sont tous égaux, de cette égalité qui convient à l'espèce, quelle que soit par ailleurs l'inégalité individuelle de leurs conditions. Il n'y a pas d'autonomie individuelle qui tienne contre ce droit de l'homme à vivre en société pour vivre et agir en homme.

Toutefois cette égalité humaine ou spécifique, qui fonde les droits absolus de l'homme, n'empêche pas l'inégalité individuelle des conditions qui fonde les droits relatifs du citoyen. Si tous les individus sont des hommes, il s'en faut qu'ils le soient tous au même degré. La nature humaine ne se réalise pas de la même manière en chacun d'eux, bien qu'on retrouve en tous ses traits essentiels. Il faut donc distinguer, dans tout individu faisant partie d'une société, entre l'honmie

et le citoyen, entre les et oits du premier à participer au Bien commun dans la mesure au moins où cela est nécessaire à sa vie d'homme, et les droits du second à en profiter dans la mesure où sa valeur sociale l'y autorise. Le respect des droits de l'homme relève directement de la justice sociale ; celui des droits du citoyen de la justice distributive. Tous les individus, en leur qualité d'homme, ont droit à un minimum de Bien commun pour vivre de la façon qui convient à des êtres raisonnables et libres ; mais tous les citoyens, à partir de ce minimum, n'ont pas les mêmes droits à la distribution de Bien commun. C'est à proportion de leur valeur sociale individuelle, autrement dit la façon dont ils contribuent personnellement à enrichir le Bien commun, matériellement, moralement et intellectuellement, qu'ils ont le droit d'y participer. La justice n'est possible que dans le respect de ces différents droits, ceux de l'homme et du citoyen, fondés les uns sur l'égalité spécifique des individus, les autres sur l'inégalité individuelle de leurs conditions.

Egalité spécifique et inégalité individuelle, ce sont là comme les deux pôles d'une société en perpétuelle évolution. Il n'appartient pas à la volonté des hommes d'y rien changer, encore moins de les supprimer ; autant vaudrait changer ou supprimer la nature humaine.

Le libéralisme économique et le socialisme ont cependant entrepris cette tâche ingrate au nom de l'au- TONOMIE DE l'indIVIDU, le premier en oubliant que les hommes sont égaux par essence, malgré l'inégalité

accidentelle de leurs conditions ; le second en ne voulant pas admettre qu'ils sont inégaux accidentellement en dépit de leur égalité essentielle.

Tous deux partent d'un principe faux: l'autonO- MIE DE l'individu. Ils estiment que dans un tout organique tel que la société, chaque partie peut se considérer elle-même comme un tout, abstraction faite des autres. A ce compte, il n'y aurait pas d'organisation sociale possible, ni aucun moyen non plus d'assurer aux individus la vie humaine à laquelle tous ont droit, étant la raison d'être de leur vie sociale. Nous le comprendrons mieux encore lorsque nous aurons exposé dans leurs grandes lignes les doctrines libérales et socialiste.

Pour les libéraux et les socialistes, qui s'inspirent communément des idées maîtresses de la Révolution, l'individu est donc autonome, c'est-à-dire absolument libre, d'une liberté illimitée. Car la liberté, d'après eux, n'est pas seulement une condition nécessaire et suffisante de l'activité humaine, donnant aux actes humains leur valeur morale ; elle est un principe immortel, intangible, en vertu de quoi la raison elle-même est à son service. Lorsqu'ils s'intitulent libres-penseurs, ces doctrinaires sont plus préoccupés de mettre l'accent sur la liberté que sur la pensée. Ils estiment qu'une liberté qui subirait les contraintes de la pensée s'évanouirait, tandis qu'ils admettent fort bien que la pensée à tous les degrés subisse les caprices de la liberté, comme si nous étions libres de penser ce qui bon nous semble.

alors que nous en sommes réduits évidemment à penser CE QUI EST. La pensée se règle sur l'être, non sur la liberté ; libres de penser ou non, si nous pensons, nous ne pensons pas librement.

Avec de pareilles conceptions, on conçoit que l'individu, déclaré autonome, ne relève que de lui-même. Il est à lui-même sa propre fin ; pour la réaliser, il n'a pas à regarder autour de lui, encore moins au-dessus.

Cependant, si les socialistes et les libéraux, dans l'exposé de leurs systèmes, ont le même point de départ: l'autonomie de l'individu, et visent au même but: LA SATISFACTION DE TOUS SES BESOINS, ils sont loin, pour y réussir, de préconiser la même méthode. Cela tient à la façon opposée dont ils conçoivent l'individu, non plus en lui-même, mais dans ses rapports avec autrui.

Tous les individus, avons-nous affirmé, sont égaux par essence, inégaux par accident. Tous sont des êtres raisonnables et libres, mais tous ne participent pas dans la même mesure à cette double qualité de l'être humain, étant donné que la nature humaine, indivisible dans son fonds, c'est-à-dire dans ses éléments essentiels, se diversifie au contraire à l'infini en s'individualisant. Les individus sont autant de formules vivantes, infiniment variées par quoi la nature humaine s'exprime concrètetement et s'actualise pour développer toutes les richesses d'ordre intellectuel, moral, matériel qu'elle contient en puissance dans ses flancs. Il y a là un fait d'expérience devant lequel, semble-t-il, avec un peu de bon

sens, tout le monde devrait s'incliner. Libéraux et socialistes s'y refusent.

Les libéraux acceptent le fait de l'inégalité individuelle des cond/l'ons qui répond à leur façon systématique d'envisager la société, mais ils font pratiquement bon marché du principe de l'égalité humaine ou spécifique à quoi cependant tout le reste, qui est accidentel, doit être subordonné. Au contraire, les socialistes revendiquent hautement pour tous les citoyens le principe de l'égalité humaine, mais ils n'acceptent pas conmie le fruit naturel de l'évolution de l'espèce, l'inégalité des conditions. Ils pensent que cette inégalité vient d'ailleurs, d'une mauvaise organisation de la société. En reconstruisant celle-ci sur de nouvelles bases, on arrivera un jour à rendre absolument égaux tous les citoyens, à leur assurer à tous la même part de bien-être qui leur est due.

En résumé, pour les libéraux, l'homme est une abstraction, il n'y a que des individus ; pour les socialistes, il ne devrait pas y avoir d'individus, mais seulement des hommes. Pratiquement, libéraux et socialistes en arrivent tous, bien que par des voies opposées, à confondre les droits de l'individu avec les droits de l'honmie. Il n'y a pas de meilleure preuve de l'infirmité intellectuelle de ces deux systèmes qui se partagent aujourd'hui les esprits, et cela vaut la peine que nous nous y arrêtions instant.

A partir du fameux principe de l'autonomie individuelle, et en présence du fait de l'inégalité des condi-

lions, les théoriciens du libéralisme soutiennent deux choses contradictoires, absolument inconciliables : d'une part que l'individu est autonome, ne dépend de rien ni de personne dans l'exercice de sa liberté ; d'autre part que l'exercice de cette liberté soi-disant inconditionnelle dépend à tout instant et pour tous les individus de l'inégalié de leurs conditions.

De deux choses l'une cependant : ou tous les individus sont égaux du fait de leur autonomie individuelle, et il n'y a pas d'inégalité de conditions qui tienne devant une pareille autonomie; ou, au contraire, l'inégalité des conditions est liée à un tel déterminisme des faits que le principe de l'autonomie individuelle s'évanouit.

Comment échapper à ce dilemne ? Par la LÉGALITÉ, répondent les libéraux, sans aucun souci de la MORA- LITÉ. Celle-civ en effet, ne saurait prendre place dans un système qui ne donne d'autre fondement et d'autres limites à la liberté individuelle que l'intérêt personnel conjugué avec le prétendu déterminisme des faits économiques. On devine facilement que ce sera par une légalité d'ordre spécial qui, incapable de résoudre la quadrature du cercle, en conciliant le fameux principe de l'autonomie avec le fait de l'inégalité des conditions, s'attachera, par des formules spécieuses, à consacrer le fait au détriment du principe, à sacrifier par conséquent, dans leurs relations économiques, les intérêts des individus les plus faibles à ceux des plus forts, en obligeant les premiers au respect de contrats passés avec les se-

conds sous l'empire de la nécessité, mais avec toutes les marques extérieures de la liberté.

Notre législation, au cours du dernier siècle, s'est inspirée constamment de cette doctrine, en apparence doctrine de liberté, en réalité doctrine de tyrannie.

« L'intervention du pouvoir dans la sphère où se meuvent et « se rencontrent les intérêts individuels, a été éliminée comme « attentatoire à la liberté. La fameuse formule LAISSEZ-FAIRE, « LAISSEZ-PASSER, a rendu le rôle du Pouvoir purement néga- « tif et a réduit son action théorique à écartei les désordres ma- « tériels qui peuvent troubler la coexistence des libertés. La « législation et les mœurs ont conspiré ensemble pour ne juger « condamnables que les rapines et les violences extérieures. En « dehors de là. sous le nom de liberté des conventions, la ten- « dance a été de consacrer toutes les manifestations des volon- « tés individuelles, quelles qu'elles soient. Notre droit et notre « jurisprudence sent hostiles aux rescissions de contrat pour « vices du consentement, ils veulent ignorer la violence morale, « le dol, l'erreur, les abus de force ou de ruse; de moins en (( moins, ils consentent à reconnaître les caractères consécutifs « de l'escroquerie et des manœuvres frauduleuses. On juge ces « faits comme simples fatalités de l'évolution, comme inci- « dents 'le la concurrence et de la lutte dite pacifique entre les « forts et les faibles. Notre droit, en matière de rescission de « contrats et de redressement du dol, est bien plus fermé à « l'idée d'une justice supérieure que ne le fut le' Droit Romain. « Cette méconnaissance de l'équité et ce pharisaïsme légal ont « des conséquences d'autant plus graves que le domaine des « contrats libres s'est singulièrement agrandi depuis que le « travail esclave a cédé la place au travail libre. La neutralité (( du Pouvoir public dans ces rapports créés par le contrat de (( travail entre forts et faibles, où les abus sont si faciles est

« devenu le plus vif sujet de réclamations contre la falsification « de la liberté par le libéralisme économique. » ( 1 ) .

Cette page est de Henri Savatier ; elle fut écrite vers 1898. Depuis lors, sous la poussée du mouvement ouvrier, grâce aussi à la diffusion d'idées plus généreuses qui ont remué l'opinion publique et réveillé nos législateurs de leur léthargie, notre législation s'est sensiblement améliorée. Mais nous sommes loin encore de ridéal social ! Dieu merci, le libéralisme économique est en train de disparaître sans avoir eu d'autre mérite que celui de démontrer avec évidence, au prix d'expériences douloureuses, l'impossibilité de concilier, sur le terrain des faits, l'autonomie de l'individu avec l'inégalité des conditions.

Le jour où ceux qu'on a appelés depuis les (( prolétaires )) ont compris que le seul moyen pour eux, légal ou non, de recouvrer la liberté dans l'établissement et l'exécution des contrats de travail, consistait à faire nombre en s'associant professionnellement ou en se syndiquant, ce jour-là ils ont porté un coup mortel au libé-

(1) Henri Savatier, La théorie moderne du capital et la justice, Paris, 1898, pp. 4-5.

René Gonnard, Histoire des doctrines économiques, de Platon A Quesnay, Nouvelle librairie nationale, Paris, 1921. Nous recommandons instamment au lecteur cette étude remarquable de l'illustre professeur à la Faculté de Droit de Lyon. Nous avons eu la joie de constater après coup que notre interprétation des doctrines libérales s'accordait de tous points avec ses conclusions. Il est curieux de lire à ce point de vue le chapitre consacré aux PRÉCURSEURS DU LIBÉRALISME ÉCONOMIQUE; on y verra la façon éclatante dont les faits justifient notre interprétation théorique.

ralisme et fait naître, dans les cœurs opprimés, l'espoir d'une restauration prochaine complète de la justice sociale.

Malheureusement ils furent, dès le début, mal orientés par des chefs qui se disaient socialistes pour bien marquer leurs préoccupations sociales, mais qui, imprégnés à leur tour de l'esprit individualiste, basèrent également leur système économique sur l' AUTONOMIE DE l'individu, et comme les libéraux, quoique par une méthode toute différente, construisirent de toutes pièces une doctrine anti-sociale.

L'autonomie de l'individu, voilà pour les socialistes comme pour les libéraux d'oii il faut partir pour arriver à une meilleure organisation de la société. Mais ce n'est pas le chemin de la liberté, prétendent les socialistes, qui nous y conduira, cette liberté fut-elle garantie par la légalité. L'expérience a suffisamment démontré la cruauté, l'inanité d'une pareille méthode. Il n'en pouvait d'ailleurs être autrement. Dans la société, telle qu elle est actuellement organisée, la liberté d'individus inégaux par leurs conditions ne saurait être ellemême qu'inégale. Le pauvre n'a pas la liberté du riche, le prolétaire cell^: du capitaliste, l'ouvrier celle du patron, l'employé celle de l'employeur, le salarié celle du salariant. En conséquence, il faut désormais substituer l'égalité absolue à la libertée illimitée si l'on veut sauvegarder en chaque citoyen le principe intangible de l'autonomie. Pour y parvenir, il suffira de détruire l'organisation actuelle de la société où la légalité consacre

hypocritement l'inégalité des conditions, puis de reconstruire une société où tous les citoyens seront égaux non seulement en droit, mais en fait, et où l'Etat, seul détenteur de l'autorité, aura le droit de les obliger tous, sans distinction de classe, à travailler à l'établissement, à l'enrichissement du Bien commun, quitte à répartir ensuite entre tous, de façon égale, la part de bienêtre qui leur est due.

De quelle manière s'opérera cette transformation sociale ? Par persuasion ou par violence, par le chemin de l'amour ou par celui de la haine, par évolution ou par révolution ? Cela dépendra évidemment beaucoup de la façon dont les privilégiés actuels, ceux que les prolétaires appellent les (( bourgeois », adhéreront à cette mystique bociale, ou s'insurgeront contre elle; consentiront bénévolement à être dépossédés de leurs biens, ou s'opposf^ront de toutes leurs forces à l'appropriation collective de tous les moyens de production; sacrifieront généreusement sur l'autel de l'Etatisme, au nom du principe sacré de l'autonomie, l'idole de la liberté, ou refuseront d'en abandonner le culte.

A vrai dire, les doctrinaires eux-mêmes du socialisme, non plus que les libéraux, ne paraissent très fixés sur ces différents points. Tous s'entendent à merveille pour proclamer l'autonomie de l'individu, cette arche sainte de la Révolution à laquelle il n'est permis à personne de toucher sans sacrilège. Mais, une fois proclamée par tous, l'autonomie individuelle, comment s'y prendre pour rendre autonomes tous les citoyens ? Là commen-

cent les divergences. Les libéraux se flattent d'y aboutir en prenant les hommes tels qu'ils sont dans le concret, tous inégaux; les socialistes en les prenant tels qu'ils leur apparaissent dans l'abstrait, tous égaux. Les libéraux disent aux socialistes : vous voyez bien qu'il n'y a pas d'hommes au sens égalitaire où vous l'entendez, mais seulement des individus de conditions différentes. Les socialistes répondent aux libéraux : nous ne voulons plus d'individus de conditions différentes, mais seulement des hommes. Tenons-nous-en à ce qui est, continuent les libéraux, et consacrons le fait par de bonnes lois, soyons conservateurs; visons à ce qui doit être en supprimant ce qui est, ripostent les socialistes, soyons révolutionnaires.

Et le dialogue se poursuit, il se poursuivra aussi longtemps que socialistes et libéraux ne parviendront pas à concilier des éléments parfaitement inconciliables, l'autonomie individuelle avec une inégalité spécifique qui ne tienne aucun compte de l'inégalité des conditions. Comment, en effet, assurer l'autonomie, c'est-à-dire une liberté inconditionnelle, à des gens dont la liberté est essentiellement conditionnée par leurs qualités physiques, morales, intellectuelles; par l'hérédité, l'éducation; par la place qu'ils occupent dans la société, en un mot par un ensemble de lois et de circonstances qui relèvent de la nature, et ne dépendent pas de la volonté des hommes ?

Les libéraux ont raison d'admettre contre les socialistes, comme un fait irréductible, l'inégalité naturelle des

conditions; mais ils ont tort de vouloir concilier ce fait avec le pseudo-principe de l'autonomie individuelle. Ils s'exposent pratiquement à dénier à tous les individus la même valeur d'être raisonnable et libre dans n'importe quelles conditions. A leur tour les socialistes ont raison de soutenir, contre les libéraux, que tous les individus ont la même valeur humaine, quelles que soient la différence accidentelle de leurs conditions; mais ils ont tort de vouloir réduire absolument ces différences, supprimer toutes les inégalités en prétendant qu'elles résultent, non du travail de la nature, mais d'une mauvaise organisation de la société.

Pour sortir de cette impasse, il faut se faire de l'individu et de la société une idée qui corresponde à l'enseignement universel, constant de l'expérience, non une idée A PRIORI qui ne cadre pas avec cet enseignement. Que le lecteur veuille bien se reporter à la première partie de cet ouvrage, où nous avons établi, au nom de l'expérience et de la raison qui abstrait des faits les idées maîtresses qui les gouvernent, il n'aura pas de peine à comprendre pourquoi le libéralisme économique, et le socialisme ne peuvent prétendre à résoudre la question sociale, malgré la part de vérité que contient chacun de ces systèmes. Tous les deux la posent mal en la faisant reposer sur l' AUTONOMIE INDIVI- DUELLE, puisque l'individu n'est pas autonome au sens absolu où ils l'entendent. Il dépend au contraire, dans l'exercice de sa liberté, d'abord de la Fin suprême qui le domine. Dieu ne l'ayant créé que pour cette Fin ; puis

de certains moyens mis par Dieu à sa disposition pour l'atteindre, tel que la vie en société.

Autant il est impossible de déterminer les droits et les devoirs de l'individu dans la société, si l'on conçoit celle-ci comme une simple juxtaposition matérielle de citoyens autonomes oij, au nom de la liberté, les forts écraseraient les faibles, et, au nom de l'égalité, les faibles coalisés écraseraient à leur tour les forts, autant la détermination de ces droits et de ces devoirs devient relativement facile dans une société envisagée comme un tout organique, vivant, dont les citoyens sont les parties.

Car ces citoyens sont avant tout des HOMMES ayant le droit absolu de vivre humainement, de se servir pour cela de la société. A ce point de vue, ils sont tous égaux, et leurs droits reposent, non sur une prétendue autonomie individuelle, mais sur leur devoir absolu, en leur qualité d'hom.mes, de conformer leur activité intégrale à la Fin humaine ou divine qui les domine, les règle, et surpasse en valeur morale toutes les autres fins sans y contredire, y compris celle de la société.

Cependant, si les individus sont tous des hommes dans la société dont ils font partie, et, en cette qualité, égaux en droits, ils ne réalisent pas tous au même degré la nature humaine, et, pour atteindre leur Fin suprême, ne contribuent pas tous de la m.ême manière à enrichir le Bien commun de la société. Il s'en suit que malgré le droit de tous à se servir de la société, et le devoir de la servir, tous n'ont pas, une fois leur Fin at-

teinte et leur valeur humaine sauvegardées, les mêmes droits de participer au Bien commun qu'ils servent inégalement. Les droits de l'homme, dans tous, sont égaux; les droits de l'individu sont inégaux.

On peut en dire autant, toute proportion gardée, des devoirs correspondant à ces droits. Tous ont le devoir de servir la société pour avoir le droit de s'en servir en vue de réaliser leur Fin suprême. Sous ce rapport, la vie en société est un moyen essentiel de vie humaine. Mais, sous d'autres, la société équivaut aussi à une Fin. A ce titre, elle commande l'activité de tous les citoyens, exige qu'ils subordonnent, EN JUSTICE, la recherche de leur bien privé au Bien commun, comme ils sont tenus, en Charité, de subordonner tous ces biens, le Bien commun y compris, au Bien divin.

Cette formule si pleine, si lumineuse de saint Thomas va nous aider à préciser dans la mesure du possible les droits et les devoirs principaux de l'individu dans la société. Nous verrons que ce qu'il perd en autonomie, il le regagne au centuple en valeur humaine, puisque le développement de son vrai bien d'individu humain, de personne humaine, en un mot d'être raisonnable et libre, se trouve indissolublement lié à celui du Bien commun, au progrès de la société.

l*individu : ses droits et ses devoirs dans la société

Droits de l'homme et du citoyen dans l'individu. — Tout individu, quelle que soit sa condition sociale, a certainement le devoir de vivre humainement, de conformer son activité rationnelle et libre à la Fin suprême qu'il a plu à Dieu de lui assigner. Ce devoir de l'honmie, ainsi que le droit absolu qui en résulte, reposent, en définitive, sur les DROITS DE DiEU. Sans doute nous sommes libres, à nos risques et périls, de nous soustraire à ce grand devoir, de renoncer à ce droit; mais leur valeur absolue ne saurait se mesurer aux caprices de notre liberté. Le fait de pouvoir nous en affranchir ne sert qu'à mettre davantage en lumière la valeur morale de la liberté que nous employons à nous y conformer.

Cependant, l'exercice même de cette liberté dans l'accomplissement de notre devoir d'homme et de chrétien, la revendication de notre droit primordial à nous mettre aux exigences de la volonté divine, dépendent d'un certain nombre de conditions qui permettent de déterminer avec exactitude quels sont les droits de l'homme reposant sur le droit de Dieu à être connu, aimé, servi par ses créatures, et les nombreux devoirs qui en dérivent concernant nos rapports avec Dieu, nous-même, et le prochain.

Notons en premier lieu le DROIT DE VIVRE, et de posséder, sous une forme ou sous une autre, des biens nécessaires à l'entretien de la vie, tels que la nourriture, le gîte, le vêtement. Avant de vivre en être raisonnable et libre, et pour y parvenir, l'individu doit posséder tout ce que requiert une pareille vie, la seule qui soit digne d'une personne humaine créée, dans l'ordre naturel, à l'image de Dieu; appelée, dans l'ordre surnaturel, à participer à sa vie propre.

Si nous avions entrepris d'écrire ici un TRAITÉ d'Economie Politique, nous rappellerions les raisons multiples, convaincantes qui justifient socialement le droit de propriété en général, et de propriété individuelle en particulier. Mais le lecteur voudra bien se reporter pour cela aux ouvrages qui traitent cette question ÉX PRCFESSO, et la traitent bien (1). Etant donné le point de vue finaliste auquel nous nous plaçons, nous nous contenterons de signaler quelques conclusions importantes qui s'imposent aux consciences chrétiennes.

Tous les individus, avons-nous établi, ont le devoir, et par suite le droit, de tendre vers leur Fin suprême comme il convient à une personne humaine douée de raison et de liberté ; ils ont évidemment aussi le droit d'user des biens matériels nécessaires au développement normal de cette vie d'être raisonnable et libre. Sans doute, le régime des biens ne peut être partout et toujours iden-

(1) ScHWALM, Leçons de philosophie sociale, Paris; Bloud et Gay, Vol- I; pp. 288-314.

V.ALÈRE FaLLON. S. J., PRINCIPES d'ÉCONCMIE S0CIAL.E, Louvain, 1921.

tique; il n'y a pas qu'un régime de propriété privée, mais plusieurs dont la diversité tient à de multiples circonstances, telles que la nature du sol et du sous-sol, le climat, l'abondance ou la rareté des ressources naturelles relativement à la population; le caractère, les mœurs et les habitudes des divers peuples; la diversité des régimes politiques, etc.. Cependant, en toute hypothèse, la propriété privée des BlENS DE CONSOMMA- TION, de ceux qui concernent la nourriture, le vêtement, l'habitation, s'impose rigoureusement. C'est le seul régime compatible avec la dignité d'un être libre. Comment comprendre en effet qu'un individu dont toute l'attention et les énergies seraient absorbées par le souci constant du pain quotidien, des choses nécessaires à l'existence; qui n'aurait pas non plus de quoi se vêtir et se loger, puisse vivre humainement, travailler en paix, et dignement à la satisfaction de besoins supérieur? comme ceux de l'âme?

Quant aux BIENS DE PRODUCTION, tels que la terre et les capitaux, au sens le plus étendu de ces termes, il est remarquable, historiquement, que la propriété privée de ces biens ait marché de pair avec le progrès de la civilisation. A mesure que la Société s'organise, et que s'y épanouit la liberté, on dirait que le développement de celle-ci accompagne celui de la propriété privée. En tous cas ceux qui n'ont pas, grâce aux titres légitimes qui fondent le droit de la propriété privée, le souci du gîte, du vêtement, de la nourriture, peuvent se livrer en toute sécurité à la réalisation de leur vie humaine, au

développement de leur activité intellectuelle et morale en vue de la Fin qui la domine, et la règle.

Ce droit de propriété individuelle, qui correspond aux exigences de la vie humaine proprement dite dans tout être raisonnable et libre, n'a de limites que les exigences correspondantes du Bien COMMUN qui, par définition, s'identifie avec le Bien de tous, et exige en conséquence que tout individu puisse y prendre part dans la mesure compatible avec la dignité de la personne humaine, et l'accomplissement de tous ses devoirs personnels et sociaux.

Voilà un premier droit de l'individu dans une société donnée — celui d'avoir de quoi vivre matériellement, d'être logé, nourri, vêtu convenablement — qui dérive du droit primordial de tout être humain à mener une vie humaine conforme à l'Idéal de l'homme, à la Fin transcendante, naturelle ou surnaturelle, qui s'impose à sa conscience d'honnête homme ou de chrétien, sollicite son activité intellectuelle et morale dans ses relations avec Dieu, soi-même et le prochain.

(( Il y aura toujours des pauvres parmi vous », a proclamé le Christ; en d'autres termes, il y aura toujours des gens qui, par leur faute ou non, n'auront pas de quoi vivre convenablement. Mais cette « fatalité » ne devrait être qu'exceptionnelle. En admettant que le paupérisme, réduit à sa plus simple expression, ouvre encore à la charité chrétienne de belles perspectives de dévouement et de générosité personnelle, il ne supprimera jamais le droit de chacun à participer au Bien

commun pour pouvoir vivre humainement. Cette question relève en premier lieu de la JUSTICE SOCIALE au nom de quoi les individus qui font partie de la société ont le droit, pour tendre à leur Fin ultime, et vivre en homme ou en chrétien, de se servir d'elle, avec le devoir correspondant de la servir, de remplir à son égard toutes leurs obligations sociales.

Toutefois, le bien-être matériel nécessaire à la vie humaine de l'individu ne réalise qu'une condition de son activité intellectuelle et morale. Un individu, pourvu qu'il ait de quoi vivre convenablement, peut et doit essayer de satisfaire aux besoins de son âme par la fidélité à tous ses devoirs. Mais cela requiert aussi d'autres choses, par exemple la liberté de penser et d'agir en conformité avec les exigences de l'idéal humain, ou divin, celui qui s'impose à sa conscience d'honnête homme ou de chrétien.

On voit clairement en quoi, sur ces points essentiels — l'usage rationnel de la propriété individuelle, et la liberté de penser et d'agir en homme — nous nous séparons du libéralisme économique et du socialisme. Ce n'est pas au nom de l' AUTONOMIE INDIVIDUELLE que nous les réclamons pour tout individu vivant en société, mais au nom des véritables droits de l'honmie à se servir de la société pour s'acquitter de tous ses devoirs de charité et de justice.

Nous ne disons pas avec les libéraux: tout individu, parce qu'il est autonome et n'a de compte à rendre à personne, a le droit d'user et d'abuser de ses biens.

sans s'inquiéter de savoir si l'exercice de ce prétendu droit par quelques individus privilégiés, ne porte pas atteinte, même sous le couvert de la légalité, aux droits réels de l'homme dans les autres individus, en les privant du bien-être matériel nécessaire à leur vie d'êtres raisonnables et libres, selon les exigences objectives de la raison et de la Foi par quoi s'exprime la volonté de Dieu, Créateur et Fin suprême de l'Univers.

Nous ne disons pas non plus avec les socialistes : tous les individus, du fait de leur autonomie, sont absolument égaux, et ont le droit, s'ils ne le sont pas, de travailler par tous les moyens à le devenir, sans tenir aucun compte de l'inégalité naturelle de leurs conditions, ni de la valeur sociale respective qui en est la conséquence, et fonde les droits relatifs du citoyen, comme nous avons vu que leur valeur humaine, ou leur égalité spécifique, fonde en chacun d'eux les droits absolus de l'homme.

Nous disons simplement que, dans une société organisée, tout individu qui en fait partie a naturellement le droit, en sa qualité de personne humaine, à un minimum de bien-être qui assure le développement normal de sa personnalité, et lui permette de s'acquitter dignement de tous ses devoirs envers Dieu,soi-même et le prochain, qu'il soit riche ou pauvre, patron ou ouvrier, capitaliste ou prolétaire, intelligent ou ignorant, fort ou faible. Mais nous reconnaissons qu'à partir de ce minimum indispensable à leur activité rationnelle et libre, les individus ont droit, en tant que citoyens faisant partie de la

société, à la part de Bien commun qui correspond à leur valeur sociale, en d'autres termes, à la façon dont ils contribuent personnellement au progrès de la société. Il ne s'agit plus, comme dans le premier cas, d'un droit qui relève directement de la justice sociale, celle qui a le Bien commun pour objet, mais d'un droit qui relève de la justice particulière ou distributive, et engage la responsabilité de l'Etat dans la répartition des richesses matérielles et morales de la société entre tous les citoyens.

Si ce droit naturel de tout individu au minimum de bien-être nécessaire à la vie humaine est incontestable, on ne peut pas nier davantage que, dans une sociélî donnée, il ait le même droit, en sa qualité d'homme, à une liberté de penser et d'agir conforme aux exigences de l'Idéal de vie naturelle ou surnaturelle qui s'impose à sa conscience, à son activité rationnelle. En proclamant ce droit pour tous, en y voyant un droit de l'homme, nous soutenons, contre les faux partisans de liberté de pensée ou de conscience se réclamant uniquement de l'autonomie individuelle, qu'il n'y a pas d'autonomie qui vaille contre les droits de l'être à régler la pensée, ni contre les droits de la pensée ainsi comprise à régler la liberté. Nous protestons, au nom de la raison, contre la falsification des droits de l'homme, les mêmes pour tous, au profit de quelques individus, ou d'une classe de citoyens; nous n'admettons pas que la liberté soit un principe qui affranchisse l'individu de toute contrainte rationnelle, le soustraye aux obligations mora-

les personnelles que lui impose sa fin ultime, et aux obligations sociales qui résultent pour lui de la vie en société. Comme si l'individu était libre de méconnaître les droits de Dieu à être connu, aimé et servi par lui, ainsi que les droits de l'homme, dans les autres individus, à se servir également de la société pour vivre humainement ou chrétiennement ! La liberté ne réalise qu'une condition nécessaire et suffisante de l'activité rationnelle. En mettant l'individu à même de se soumettre spontanément aux lois de toutes sortes, éternelle, naturelle, humaine, qui règlent cette activité conformément aux motifs dérivés de la Fin à poursuivre et à réaliser, elle donne à ses actes leur valeur humaine, à sa vie sa véritable grandeur. Telle est, dans sa signification essentielle, la liberté de penser et d'agir à laquelle tous les individus ont droit au nom des droits de Dieu, et des droits de l'homme qui en dérivent, dans l'ordre de la nature et de la grâce.

Au surplus l'individu, quelle que soit sa condition, a, par nature, le droit de fonder un foyer, d'avoir des enfants, de les élever convenablement en faisant d'eux des êtres raisonnables et libres, appelés à connaître, à aimer, à servir le même Idéal; il a également celui de s'associer professionnellement avec d'autres individus pour défendre sa liberté d'user rationnellement des biens matériels et spirituels dont il a besoin, humainement parlant, pour mener sa vie personnelle et faire vivre sa famille.

Cependant la légitimité de tous ces droits soulève des

questions si importantes que nous consacrerons à l'exposer le reste de cet ouvrage.

Nous voudrions seulement, avant d'en arriver à l'exposé des devoirs de l'homme, indiquer en passant un droit du citoyen particulier à nos sociétés démocratiques. Il s'agit du droit des individus, sous certaines conditions à établir, à participer au gouvernement de la société en désignant, par leur bulletin de vote, les plus dignes de prendre en mains la charge du Bien commun, et d'aider les autres à le servir d'une façon rationnelle. Sans vouloir résoudre ici la question brûlante de savoir si les femmes, en leur qualité d'êtres raisonnables et libres, n'ont pas le même droit que les hommes à exprimer leur opinion par un bulletin de vote, qu'il nous soit permis de remarquer que l'importance de ce droit — et plus encore celle du devoir correspondant — se manifesterait avec beaucoup plus de force et de clarté si, du terrain politique où l'on a l'habitude de transporter la question, on la ramenait sur le terrain social. Au point de vue social, il est certain que tous les citoyens, hommes ou femmes, faisant partie d'une société où le choix des législateurs est laissé à l'initiative rationnelle de la majorité, ont un intérêt capital à faire un bon choix, puisque l'organisation personnelle de leur vie matérielle et morale, en vue de l'Idéal humain ou divin à réaliser par tous, se trouve en relation étroite avec l'organisation sociale.

Les DEVOIRS de l'homme et du citoyen dans

l'individu. — Après avoir énuméré et justifié les principaux droits de l'homme et du citoyen dont puisse se réclamer l'individu dans la société dont il fait partie, il nous reste maintenant à parler de ses devoirs, de ceux qui correspondent à ses droits, ou leur servent de fondement.

Le but de cette étude, ne l'oublions pas, tend à remettre les consciences chrétiennes en face de leurs obligations sociales au nom de la charité et de la justice. C'est à ce point de vue seulement que nous traiterons ici des principaux devoirs de l'homme et du citoyen. Nous ne devons jamais perdre de vue, en le faisant, la façon dont la charité et la justice doivent se soutenir dans les consciences chrétiennes qui prétendent vivre de leur Foi ; ni oublier le droit de tous les citoyens à se servir de la société pour accomplir, en vue de leur Fin ultime, leurs devoirs personnels et sociaux.

Au premier rang des devoirs qui s'imposent à la conscience et à l'activité d'un catholique, quelle que soit sa condition sociale, il faut placer celui d'aimer Dieu pour Lui-même, par dessus toutes choses, et le prochain comme soi-même pour Dieu. Ce devoir par excellence, auquel, en dernière analyse, tous les autres se ramènent, repose sur les droits imprescriptibles de Dieu à être aimé ainsi de tous.

Pour y demeurer fidèle jusque dans les petites choses, nous avons besoin de la grâce. Sans doute la nature, abandonnée à ses instincts les plus profonds, nous y incline; mais outre que le péché a troublé, dans la vie

consciente et volontaire, cette inclination naturelle, et détourné les hommes de Dieu, la nature humaine reste radicalement impuissante, par ses propres forces, à nous faire aimer Dieu surnaturellement, comme II s'aime, et le prochain comme nous-même pour Lui. C'est proprement l'œuvre de la grâce par quoi notre nature transformée, surnaturalisée, participe à la nature même de Dieu, et nous met ainsi au niveau de toutes nos obligations de charité.

Toutefois la grâce, en nous élevant au-dessus de la nature, ne nous affranchit pas de nos obligations naturelles; elle nous met simplement à même de les remplir. Le chrétien doit d'abord être un honnête homme, et sa charité l'aider à être juste, surtout de cette justice qui tient compte non seulement des droits de chacun, mais des droits de tous; qui, à ce titre, a directement le Bien commun pour objet, et, dans la société dont nous faisons tous partie, devient un moyen essentiel mis par Dieu à notre disposition pour atteindre plus sûrement et plus communément notre Fin ultime, nous acquitter convenablement de tous nos devoirs envers Dieu, nous-même et le prochain.

La société politique représentant pour chacun de nous un moyen de réaliser notre Fin suprême, nous avons évidemment tous le droit de nous en servir, à la condition expresse de la servir. Ce moyen, nous l'avons montré, est aussi, à sa manière, une fin, non pas ultime, mais intermédiaire. En vérité la Fin surnaturelle dont la réalisation assure notre salut personnel, dépasse en va-

leur morale toutes les fins intermédiaires où s'oriente notre activité d'être raisonnable et libre, y compris la fin de la société politique. Par rapport à cette Fin suprême, les autres ne sont que des moyens de Tattendre. Mais parce que, dans la société dont nous faisons partie, nous avons tous le droit et le devoir de nous servir de ce moyen essentiel, de puiser au Bien commun ce qui nous est matériellement et moralement nécessaire pour remplir nos obligations d'honnête homme et de chrétien (1), il en résulte que le Bien commun de la société à réaliser, à enrichir, s'impose à son tour à notre conscience avec toute l'autorité d'une fin, c'est-à-dire d'un bien dont la réalisation nous oblige à tenir compte des droits des autres à s'en servir comme nous et de lui subordonner tous nos actes de vertus.

Il s'agit là d'une question de justice, et, vu le caractère social du Bien commun, de justice sociale. Cependant on se tromperait étrangement si l'on croyait que la charité, dans une conscience chrétienne, demeure étrangère à l'accomplissement de ces devoirs de justice. Tous nos actes humains, pour avoir une valeur

(1) C est à dessein que jusqu'ici, dans cet ouvrage, j'ai fait abstraction de la société spirituelle qu'est l'Eglise pour m'en tenir à la société politique. Il va de soi que l'Eglise, plus encore que la société politique, est pour le fidèle un moyen essentiel d'atteindre sa Fin ultime, et une Fin qui 1 oblige à des devoirs sociaux, vu le droit de tous à s'en servir. Mais n'oublions pas que c'est le même individu qui fait partie de ces deux sociétés; notre situation de fidèle n'abolit pas celle de citoyen. Au chapitre quatrième de celte seconde partie, à propos des droits et des devoirs des catholiques dans la société, nous essayerons de montrer comment les catholiques doivent s'y prendre pour subordonner leurs droits et devoirs de citoyen à ceux de fidèle, sans cependant les sacrifier.

surnaturelle, supposent l'action de la charité, et l'impulsion de motifs surnaturels qui l'excitent.

Saint Thomas déclare que la justice sociale doit subordonner au Bien conmiun tous les actes vertueux que la charité subordonne en même temps au Bien divin, mais cette distinction tend moins à opposer l'une à l'autre ces deux vertus qu'à les unir puisqu'il s'agit des mêmes actes. La justice sociale doit les subordonner au Bien commun pour mettre celui-ci à la disposition de tous les citoyens, en vertu du droit de chacun à l'utiliser en vue de sa Fin suprême ; la charité doit en outre les subordonner à cette Fin sans préjudice de leur valeur sociale, pour s'acquitter de sa fonction divine.

On ne comprendrait pas, en vérité, qu'un chrétien fit deux parts dans sa vie, l'une à la charité, l'autre à la justice, et moins encore qu'il se soustrayât à ses obligations de justice sous prétexte qu'il doit songer d'abord à ses devoirs de charité. Ceux qui agissent ainsi oublient qu'il ne dépend pas de nous, tout en visant à réaliser la Fin suprême que Dieu nous impose, de laisser de côté les moyens indispensables de la réaliser qu'il nous propose. Le Bien commun de la société politique étant un de ces moyens-là, notre conscience n'a pas le droit de le négliger. Voilà dans quel sens les chrétiens ont le devoir de subordonner les actes de toutes les vertus au Bien commun sans le confondre, pour autant, avec le Bien divin, auquel il doit être lui-même subordonné, sous l'inspiration et l'impulsion de la charité.

Il est aisé maintenant de montrer en quoi la charité

et la justice sociale s'opposent, en quoi aussi elles s'harmonisent, et à quels titres les chrétiens plus que tous les autres sont tenus d'être justes du fait qu'ils ont le devoir impérieux d'être charitables.

A considérer leur objet, la charité repose sur les droits de Dieu à être connu, aimé, servi par ses créatures ; la justice sur le droit naturel de l'homme à se servir de la société pour remplir tous ses devoirs humains, y compris ses devoirs envers Dieu. Mais, de même que les droits de l'homme sont subordonnés aux droits de Dieu, leur fondement éternel, pareillement la justice l'est à la charité. Vraie objectivement, cette subordination doit le devenir subjectivement. Je veux dire par là que l'individu qui a la charité doit s'inspirer d'elle en tout, et imprégner de cette sève divine tous les actes de sa vie consciente qui ont trait à ses relations avec Dieu, soi-même, et le prochain. La charité ne supprime pas plus la justice que la grâce la nature ; elle vise bien plutôt à la perfectionner, à mettre le chrétien en état de remplir au moins ses devoirs d'honnête homme et de citoyen pour rester fidèle à la volonté de Dieu qui, en créant l'ordre de la nature et en le subordonnant Luimême à celui de la grâce, nous a assez clairement démontré qu'il n'appartient pas à ses créatures de séparer ce qu'il a uni.

Quels sont maintenant les devoirs spéciaux de justice sociale que la charité, tout en visant, pour son compte, à la réalisation du Bien divin, doit nous aider à accomplir, à surnaturaliser ?

En piemier lieu ceux qui nous sont imposés par LES LOIS POSITIVES que l'autorité légitime édicté en faveur du Bien commun dont elle a directement la charge. Ces devoirs de justice sociale s'imposent à la conscience avec une telle force que les anciens théologiens n'hésitaient pas à donner le nom de JUSTICE LÉGALE à la vertu qui a pour objet le Bien commun, et, pour fonction, de soumettre notre conduite aux lois humaines qui le concernent. Ce n'est pas saint Thomas qui se serait permis d'infirmer la valeur impérative de ces lois en faisant une distinction aujourd'hui courante entre les lois morales et les lois pénales : les premières engageant la conscience vis-à-vis de l'acte qu'elles commandent ou interdisent; les secondes n'obligeant qu'à se soumettre à la peine attachée à la transgression de la loi, sans engager la conscience. Pour lui, dès qu'une loi positive émane de l'autorité légitime chr.rgée de veiller au Bien conmiun, à l'intérêt public, elle oblige en conscience; car, par l'intermédiaire du Bien commun, elle se rattache à la loi naturelle, expression permêmente de la volonté de Dieu (1). Il ne s'inquiète pas de savoir, comme d'aucuns le font aujourd'hui avec quelque légèreté, si un gouvernement, neutre ou athée, a l'intention ou non d'obliger en conscience en édictant des lois. Il lui suffit que l'autorité soit légitime, que les lois édictées par elle s'inspirent de l'intérêt .public, n'imposent pas aux citoyens des charges manifestement au-dessus

(1) Saint Thomas, la. V?., Q. 95, a. 2.

de leurs moyens, pour qu'elles obligent au for de la conscience, au même titre que la loi naturelle à laquelle elles se ramènent. Même au cas où les lois seraient manifestement injustes, et où l'individu aurait le droit de sV soustraire, saint Thomas déclare qu'il devrait renoncer à son droit plutôt que de s'exposer à donner le scandale et à troubler l'ordre public (1).

Nous avons là, d'après le grand docteur, un devoir individuel certain, celui d'obéir en conscience aux lois humaines ou positives édictées par l'autorité légitime en faveur du Bien commun. Ce devoir oblige tous les citoyens dans la société dont ils font partie.

Cependant, remarque lui-même saint Thomas dans son Traité des Lois (2) l'Etat ne peut faire des lois concernant tous les actes de vertu des citoyens, pas plus qu'il n'a à en promulguer contre tous les vices. Une loi qui ne tiendrait pas compte, pour imposer certains actes ou les défendre, de l'inégalité d'âge, de sexe, de condition qui caractérise la masse des citoyens, se retournerait plutôt contre le Bien commun qu'elle ne le servirait. Les choses de la multitude en tant que telle voilà ce que doit régler la loi; la conscience qu'elle atteint dans l'individu, c'est celle du citoyen faisant partie de la société, et considéré dans ses rapports avec le Bien commun. Il peut arriver que, pour un plus grand bien, l'Etat tolère certains vices. Mais une pareille tolérance ne libère pas pour autant la conscience

(!) Saint Thomas. la Ilae, Q. 95, a. 4 et a. 5. (2) Saint Thomas, la Ilae, Q. 95, a. 2 et a. 5.

de rhomme et du chrétien à leur égard. La loi, dit saint Thomas, doit surtout s'occuper de défendre les droits d'autrui, parce que c'est du respect mutuel de ces droits que dépend en premier lieu la société dont l'Etat a la garde. Il n'y a pas de Bien commun possible dans une société où règne l'individualisme. En conséquence, l'Etat qui promulguerait des lois au profit de cet individualisme, sans se préoccuper d'assurer entre les individus le respect mutuel de leurs droits, pécherait gravement contre la justice sociale.

Remarquons toutefois que si les lois humaines ou positives, dans la mesure où elles intéressent le Bien commun, obligent en conscience les citoyens à s'y soumettre, il s'en faut que ceux-ci, en fait de devoirs civiques, n'aient qu'à obéir aux lois, et satisfassent ainsi à toutes les exigences de la justice sociale.

Ils doivent, dit saint Thomas, subordonner eux-mêmes, personnellement, au Bien commun tous les actes des vertus, ceux que les lois commandent, et les autres qu'elles n'atteignent pas, puisque, pour être vertueux, les individus ont besoin de vivre en société, et le droit d'y puiser tout ce qui est nécessaire ou utile à leur vie humaine. Comment auraient-ils ce droit s'ils ne travail- Izâent pas personnellement à enrichir le Bien commun, et négligeaient à son égard de remplir leurs devoirs.

Sans doute, les actes des vertus ont directement pour but de perfectionner moralement l'individu, d'assurer son bien personnel. Il n'y a pas pour lui d'autre moyen d'atteindre sa fin suprême. Mais, on n'y insistera ja-

mais assez, tout seul, sans le secours de la société où il vit, il ne peut mener cette vie vertueuse et remplir les conditions nécessaires à son épanouissement. En songeant à lui, il doit songer aussi aux autres, et puisque la seule façon d'y réussir consiste à verser comme eux au Bien commun les trésors de sa vie vertueuse, la justice sociale lui en fait une obligation de conscience. Les actes des vertus qui relèvent d'elle, tout en restant des actes d'une valeur morale personnelle, participent en même temps à sa valeur sociale.

La tempérance, par execiple, est une vertu personnelle qui a pour objet d'éviter les excès dans la satisfaction de réels besoins de la sensibilité. On peut la définir en fonction de la conscience de l'mdividu quî doit obéir aux règles de la raison. Mais cette définition demeurera abstraite. Concrètement , la tempérance s'impose à un individu qui vit en société et dont tous les actes, qu'il le veuille ou non, ont une répercussion sociale. Quand on connaît les ravages de l'alcoolisme, et les énormes sacrifices que ce vice, pourtant individuel par nature, impose à la collectivité concernant la construction et l'entretien des hôpitaux où sont soignés les alcooliques et leurs enfants, il est impossible de ne pas voir à quel point cette vertu personnelle devient une vertu sociale.

Prenons un autre exemple tiré des rapports du capital et du travail. Dans l'Etat social actuel où le travail est subordonné au capital, on ne peut pas douter que l'existence, le progrès du Bien commun dépendent en

partie des travailleurs, en partie des capitalistes. U'opposition d'ailleurs qu'on établit entre eux est plus apparente que réelle. La loi du travail s'impose à tous les hommes, et il y a plusieurs manières de travailler. Le capitaliste a la sienne, l'ouvrier aussi. Cette distribution du travail résulte logiquement de l'inégalité naturelle des conditions que nous pouvons sans doute améliorer, mais non supprimer. Prétendre, comme d'aucuns le font, que le travail est une conséquence du péché originel, constitue une mauvaise plaisanterie qui, pour le moins, témoigne d'une ignorance profonde des vérités de la foi. Parmi les conséquences du péché originel, il y a la soufFrance attachée au travail, non le travail lui-même. Tout homme doit naturellement travailler pour développer ses facultés humaines soit intellectuellement, soit moralement, soit manuellement. Au nom de la Fin ultime qui sollicite leur activité vertueuse, le travail moral s'impose à la conscience de tous les hommes; le travail intellectuel à toutes les intelligences capables d'atteindre la vérité, spéculative ou pratique ; le travail manuel à ceux que leur condition oblige provisoirement à gagner leur pain à la sueur de leur front, à s'assurer pour eux et leur famille tous les moyens de subsistance. (( Celui qui ne travaille pas, dit saint Paul, n'a pas le droit de manger ». Mais, en dehors du bien privé que le travail assure aux individus qui s'y livrent en conscience, le Bien commun luimême se trouve intéressé à sa qualité et a sa quantité. Au surplus, en vertu d'une loi de réversibilité fa-

cile à comprendre dans une société organisée dont les membres sont solidaires, qui ne voit que le bien privé lui-même résultant du travail individuel dépend intimement d'une bonne organisation de la société, c'est-àdire du Bien commun ? Par contre il suffit de constater les dangers que court une société où le travail ne répond pas à ses besoins de production et de consommation, et la situation déplorable faite par contre-coup aux ouvriers qui chôment, pour se rendre compte qu'en justice ceux-ci doivent mettre toute leur conscience d'honnête homme ou de chrétien à s'acquitter de leur tâche dans les limites tracés par les lois qui règlent le travail à proportion des besoins sociaux. Quiconque ne travaille pas ainsi pèche à la fois contre les droits de Dieu et contre ceux de l'homme, car il compromet gravement sa propre Fin, et celle des autres, en se privant et en les privant des moyens essentiels de l'atteindre; son péché enveloppe donc une double tare, il est à la fois personnel et social.

J'en dirai autant des capitalistes qui placent mal leurs capitaux dans une nation où le travail, dont dépend en partie la production, est subordonné au capital de telle sorte que sans celui-ci le travail serait impossible, et la production compromise. Voyons ce qui se passe en France à l'heure actuelle, après une guerre qui apparaît, malgré notre victoire, comme un désastre économique. La France ressemble à une immense machine roulante dont les capitalistes tiennent le volant et ont en mains la direction. En sonmie il dépend d'eux que

la machine aille droit son chemin, à une vitesse plus ou moins grande, vers sa restauration économique, reste en panne ou fasse la culbute.

Ce pays se relèvera de ses ruines, ou y succombera, selon que la production lui permettra d'avoir des exportations supérieures à ses importations, étant donné la baisse actuelle de notre crédit due en grande partie à l'infériorité de notre change. La responsabilité des capitalistes se mesure à l'influence décisive qu'ils exercent sur la production.

En ont-ils conscience ? Sont-ils persuadés pour la plupart qu'il y a pour eux un devoir de justice sociale de contribuer au relèvement de notre production, par un placement raisonnable et généreux de leurs capitaux ?

A les voir agir, à connaître surtout les mobiles auxquels certains obéissent quand ils placent leur argent, les affaires auxquelles ils donnent de préférence leur appui, on ne le dirait pas. Eux semblent surtout atteints, au plus profond de leur conscience, du ver rongeur de l'individualisme. Est-ce mauvaise foi ou inconscience ? Je croirais plutôt à de l'inconscience. Le libéralisme économique a déteint sur eux, même sur ceux d'entre eux qui ignorent cette doctrine, mais en ont, dans une atmosphère empoisonnée par elle, respiré les miasmes. On leur a tant répété que l'individu est libre, d'une liberté absolue ; que la propriété, sous toutes ses formes, comporte le droit d'user de ses biens à sa guise ; de tels sophismes s'accordent si parfaitement avec la

tendance instinctive à Tégoïsme de tout homme qui veut échapper à n'importe quelle contrainte, fût-elle rationnelle et salutaire, qu'ils ne s'imaginent pas un propriétaire d'argent songeant à autre chose, en plaçant ses capitaux, qu'à en retirer pour soi le plus de bénéfice possible, dût le Bien commun s'en trouver compromis. Ils ne réfléchissent pas qu'ils ont besoin de vivre en société ; qu'ils ne disposeraient d'aucun capital si cette société organisée dont il font partie ne leur permettait, grâce à ses institutions séculaires, à sa législation éprouvée, de travailler pour vivre, de gagner de l'argent par le travail ou l'épargne, et de trouver où le placer pour qu'il rapporte de l'intérêt. L'idée ne leur vient même pas que si tous les capitalistes se désintéressaient totalement, dans le placement de leurs capitaux, du Bien commun, pour ne songer qu'à leur bien privé, la société ne pourrait survivre longtemps à de telles défaillances, et que leur bien privé s'en trouverait du même coup compromis (1).

(1) Qu'on nous permette de donner ici quelques exemples d'injustices sociales possibles, non pour trancher de haut des problèmes assez complexes, mais pour faire voir leur complexité, puis amener à réfléchir les manieurs d'argent, quels qu'ils soient :

1" Example de celui qui se vante de n'avoir jamais versé une pièce d or à la Bzmque nationale, et s'en félicite à cause du mauvais état de nos finances. Lui du moins a des réserves! Mais si tout le monde en avait fait autant, la vie serait bien plus difficile encore qu'elle ne l'est.

2° Autre exemple : IMPOT sur le revenu.

a) Celui qui se flatte d'avoir des centaines de mille fr2mcs de revenu, et d avoir si bien camouflé ses affaires que le fisc ne s'en doute pas ;

b) Celui, plus honnête, qui reconnaît la justice de l'impôt sur le revenu, déclare le sien, mais, parce que, d'aprè» lui, neuf sur dix ne déclarent pas tout, en fait autant sous prétexte qu'il ne veut pas être une « poire ».

Avant d'énoncer brièvement les droits et les devoirs de la société à l'égard des indi\'idus qui en font partie je voudrais, par manière de transition, insister sur un devoir particulier des citoyens qui, dans nos sociétés démocratiques, dérive de leur droit à désigner les plus dignes d'entre eux pour s'occuper de l'mtérêt public, avec toute l'autorité qui s'attache à ces hautes fonctions, LE DEVOIR ÉLECTORAL.

En général, trop de catholiques s'abstiennent de

Les gens bien renseignés évaluent à trois milliards l'évasion fiscale; de telles pratiques répandent faialement la démoralisation dans la masse des contribuables; ceux qui paient sont considérés comme des naifs et en viennent à croire peu à peu qu'ils le sont. (Journal des Débats, vendredi 8 juillet 1921.)

Dans les deux cas, il y a injustice sociale, puisque le BIEN COMMUN est lésé, et que cette façon d'agir rejaillit sur tous. Billuart soutient qu'on est tenu SUB GRAVI de payer l'impôt, et qu'on pèche centre la justice sociale en ne le faisant pas. (De justitia.)

3° Certains soustraient donc à la société une partie des capitaux qui lui sont dus; d'autres — ou les mêmes — placent ma! leurs capitaux, uniquement préoccupés de gagner de l'argent, sans souci du Bien commun, au triple point de vue intellectuel, MORAL et ÉCONOM-QUE.

a) Placement d'argent dans les maisons de jeux (Actions de Monaco) ;

b) Placement d argent dans les cinémas. C'est contribuer à la diffusion de 1 immoralité publique, car le cinéma est devenu une école d'aigrefins, d'assassins et de jouisseurs. — Les dancings, une école de corruption.

c) Placement d'argent dans des journaux qui favorisent la pornographie, le néo-m.althusianisme, la prostitution;

d) Placement d'argent dans les affaires de bourse qui ne représentent rien, et sont m.onlées artificiellement par la presse. Dans quelle mesure doiton participer à ces affaires, acheter ces valeurs ? Ces affaires de pure spéculation ne profitent qu'aux spéculateurs; c'est tout au moins un péché d omission que de ne pas placer son argent dans les entreprises qui favorisent la production, et par elle l'intérêt public;

e) Placement dans des industries. Le placem.enf des capitaux est un acte humain; il doit donc être accompli avec prudence. Or c'est d'une prudence élémentaire pour des actionnaires de s'enquérir de !a valeur morale et sociale des affaires où ils placent leur argent. Quand on place

voter pour des raisons qui ne supportent pas 1 examen. La justice sociale, objectent les uns, nous obbge à obéir aux lois ; or il n'y a pas de lois concernant le vote obligatoire ; nous ne sommes donc pas tenus en conscience de voter. Ce sophisme provient d'une conception étroite de la justice sociale. Sans doute elle

de l'argent dauis des industries, le moins qu'on puisse faire est de s'inquiéter des CONDITIONS DU TRAVAIL.

C'est une question de JUSTICE SOCIALE, et, par ricochet, de JUSTICE

COMMUTATIVE.

1° De JUSTICE SOCIALE, car l'ouvrier de l'usine doit travailler dans des conditions qui sauvegardent en lui les droits de l'homme à vivre humai nement, avec tout ce que requièrent la liberté et la dignité humaine, marié ou non. Question de salaire, question de durée de travail, question de logement, de promiscuité et d'hygiène. — L'actionnaire a tout de même autre chose à faire, lui qui profite des avantages humains de la vie sociale, que de toucher des dividendes, sans s'inquiéter de la nature de l'entreprise, et des conditions d'exploitation- C'est un devoir social et qui l'oblige en conscience.

2° De JUSTICE COMMUTATIVE. L'actionnaire qui ne s'intéresse qu'au bilan s'expose à manquer aussi à la justice commutalive en frustrant, par amour exagéré du gain, les ouvriers du salaire qui leur est dû — il est tenu à restitution — ou bien en coopérant à une contrainte légale dans l'établissement du contrat de travail par l'exploitation des besoins de l'ouvrier. Si l'affaire prospère, l'amélioration des conditions de travail s'impose à la conscience des actionnaires.

/) Exode de certains capitaux à l'étranger, non pour favoriser l'exportation, ou le change, mais dans le but unique d'échapper à l'impôt et d'arrondir son capital;

g) Je signalerai aussi la tendance actuelle à éliminer les titres nominatifs pour les remplacer par des titres au porteur qui favorisent l'irresponsabilité en matière de placement de capitaux.

Ces exemples suffisent, croyons-nous, pour démontrer aux plus aveugles que nos actes humains, même les plus personnels, ont un retentissement social, et qu'il ne nous est pas permis de songer à notre propre perfection en nous désintéressjmt de celle des autres. La justice et la charité, chacune à sa manière, et dans son ordre d'activité, nous en font une obligation de conscience : la justice pour des raisons naturelles tirées des droits de l'homme; la charité pour des motifs surnaturels tirés des droit de Dieu.

nous fait un devoir de nous soumettre aux lois édictées par l'autorité légitime en vue du Bien commun ; mais elle nous oblige aussi, en dehors de ces lois, à tous les actes qui intéressent le Bien commun. Le choix des hommes appelés à en prendre la responsabilité n'en estil pas un des plus importants ? Si ce choix est en notre pouvoir, nous avons le devoir de le faire et par conséquent de voter. Au surplus ceux-là n'ont pas le droit de se plaindre d'être mal gouvernés qui, par leur abstention, sont cause de l'ascension au pouvoir d'honmies incapables ou indignes de veiller au salut public.

Je ne parlerai pas ici de ceux qui, même si la loi les obligeait à voter sous peine d'amende ou de prison, se déroberaient à cette obligation, sous prétexte que, dans ce cas, elle serait purement pénale, et non morale. Avec une pareille conception, on va droit au bolchevisme. Je dirai encore un mot seulement de ceux qui estiment que le vote est un acte politique, et qui. par haine de la mauvaise politique, n'en veulent aucune. En France, il est bien vrai que depuis cinquante ans, les élections ont surtout revêtu un caractère politique, et nui davantage au Bien commun qu'elles ne l'ont servi. Mais cette expérience elle-même prouve que, par de là son caractère politique, le vote a plus encore une valeur sociale ; c'est uniquement sur les exigences du Bien commun, non sur des intérêts secondaires représentés ou défendus par les politiciens, que doit se régler la conscience des électeurs pour aller aux urnes, et choisir entre les candidats. Nous cathohques.

nous avons besoin, sur ce point particulier, autant, sinon que les autres, de refaire notre éducation civique, de rallumer dans les consciences le sens social qui s'y est éteint-

Les droits et devoirs de la société par rapport aux droits et devoirs des individus

Quels sont pour conclure, les droits et les devoirs de la société à l'égard des individus qui en font partie ?

Commençons par constater que, sur cette question importante, la conception actuelle des droits de l'Etat, et des lois par lesquelles ils s'expriment, a profondément obscurci, dans la conscience des gouvernants et des gouvernés, celle de ses devoirs. Sous l'influence des deux grands courants de doctrine économique que nous avons signalés — le libéralisme et le socialisme — les droits de l'Etat ont été réduits à rien, ou élargis outre mesure, sans parler d'autres influences doctrinales, purement spéculatives, où le philosophisme, sous sa forme hypercritique, le scientisme, dans ce qu'il a de plus primaire, ont joué un rôle néfaste, et largement contribué, en viciant l'atmosphère intellectuelle où respirent les intelligences, à l'empoisonnemnt des consciences, à l'atrophie du sens social.

Au nom de l'autonomie de l'individu, les libéraux au pouvoir ont exigé de l'Etat qu'il s'attachât surtout à la défendre, à la conserver moyennant la légalité, sans

avoir à intervenir autrement que pour supprimer les abus trop criants nés d'une pareille conception des rapports de l'individu avec la société. Persuadés à tort, malgré les leçons de l'expérience, que le Bien commun résulterait de la lutte des intérêts en présence entre citoyens autonomes, les libéraux ont attribué pour fonction à l'Etat de ne s'intéresser qu'au contrôle et à la défense de la liberté individuelle.

De cette abdication des droits de l'Etat à veiller directement au Bien commun en le défendant contre les empiétements de l'individualisme, est née la réaction socialiste. Ces nouveaux doctrinaires, pour sauvegarder l'autonomie individuelle, non plus au nom de la liberté, mais de l'égalité, ont au contraire concédé à l'Etat le droit illimité de faire des lois en vue (( d'égaliser dans la médiocrité » tous les citoyens, et de supprimer par la violence l'inégalité naturelle des conditions.

En jetant un coup d'œil sur notre législation, depuis cinquante ans, on constatera facilement qu'elle reflète ce double courant doctrinal, et s'acharne à concilier des choses contradictoires, la liberté illimitée de chacun avec l'égalité absolue de tous. Cependant si l'on cherche bien, si l'on va au delà de ces influences en sens contraire qui, tout à tour, dans nos Codes, ont affaibli ou exagéré les droits de l'Etat au détriment de ses devoirs, on s'apercevra facilement que tout le mal provient d'une conception antérieure et erronée des DROITS DE l'homme : la conception révolutionnaire.

Par droits de l'homme, les disciples de la révolution

entendent surtout ceux de l'individu. L'individualisme, dans ce qu'il a de plus radical, se retrouve à la base de toute notre législation, de notre conception du droit. Nous voulons ignorer, dans l'individu, l'existence des droits de Dieu, seuls fondements des droits naturels de l'homme, de ses devoirs personnels et sociaux. Nous croyons avoir grandi l'homme en déclarant l'individu autonome, indépendant, libre de toute contrainte même rationnelle, et nous ne voyons pas à quel point nous l'avons rapetissé en le rendant pratiquement dépendant, esclave de tout, de ses passions et de ses intérêts, des passions et des intérêts d'autrui. Proclamer solennellement, au nom de l'autonomie, que tous les individus sont absolument libres, ou absolument égaux, c'était d'avance supprimer au profit de quelques-uns la liberté de tous ; ou, pour les égaliser tous, rabaisser au niveau de la médiocrité, sinon de l'animalité, l'incomparable dignité de la personne humaine dans n'importe quelle condition.

En réaction contre le règne de la qualité dans le domaine de l'intelligence, de la vertu et du travail, c'était aussi établir la souveraineté du nombre, de la quantité. Le jour, en effet, où la société ne fut plus conçue que comme une juxtaposition matérielle d'individus délivrés de toute contrainte rationnelle ou dogmatique, affirmant leurs droits sans souci de leurs devoirs, il fallut bien chercher, en dehors du droit naturel, à plus forte raison du droit divin, un moyen d'empêcher les individus de lutter les uns contre les autres pour affir-

mer leur autonomie. En dehors du droit, on ne trouva que la violence. Les libéraux y recoururent au nom de la liberté, les socialistes au nom de l'égalité, dans un oubli profond et constant de la fraternité.

Ainsi firent nos législateurs en substituant peu à peu à la notion traditionnelle du droit naturel qui s'appuie sur les exigences fondamentales et immuables de la nature humaine rationnelle et libre, celle d'un droit purement positif, créé de toutes pièces par la majorité, droit essentiellement provisoire et changeant comme les besoins d'individus soucieux seulement d'être libres ou égaux, en faussant les notions elles-mêmes de liberté et d'égalité, au mépris des enseignements de la raison et des leçons de l'expérience.

On ne peut nier que cette façon à rebours de concevoir les droits de l'homme et de promulguer des lois en leur faveur ait le plus contribué à éteindre dans les consciences le sens social. Nos sociétés modernes se meurent du mal généralisé de l'individualisme, oscillant sans cesse, pour en sortir, entre une méthode soidisant libérale qui sacrifie la masse aux intérêts puissants de quelques individus, et une méthode étatiste qui sacrifie les intérêts même les plus sacrés de l'individu aux exigences irrationnelles de la masse.

Qui triomphera, dans cette lutte angoissante de la quantité contre la qualité, du droit positif contre le droit naturel, des caprices de l'individu contre la raison ? Pour ma part, je ne vois d'autre remède à cette anarchie individuelle que le retour au bon sens et, par

lui, à la conception traditionnelle du droit naturel, dans une société conçue comme un tout organique dont les individus sont les parties, au lieu de cet assemblage artificiel, purement numérique, d'individus autonomes, uniquement préoccupé de leurs droits sans souci de leurs devoirs.

A ce point de vue, la société, comme l'individu, a manifestement des devoirs à remplir avant d'avoir des droits à revendiquer. Elle a d'abord celui, en veillant à l'intérêt général dont elle a la charge, en se préoccupant du Bien commun, de permettre à tous les individus de réaliser la Fin suprême pour laquelle ils ont été créés, et qui domine leur activité intellectuelle, morale et matérielle. Elle est tenue, dans ce triple domaine, d'assurer à tous les citoyens, quelle que soit leur condition sociale, par des lois appropriées, tout ce qui est nécessaire à chacun pour vivre en être raisonnable et libre, mener une vie digne de l'homme, conforme aux exigences irréductibles de la personne humaine. Elle le doit, puisque l'homme ne vit en société que pour cela, et que, dans les desseins de Dieu — qu'il s'agisse de l'ordre surnaturel ou de Tordre naturel — la société n'est, en dernière analyse, qu'un moyen mis à la disposition des individus pour réaliser une Fin qui dépasse toutes les autres, y compris la Fin humaine que réalise le Bien commun, et qui consiste, pour les incroyants, à vivre selon les exigences de la raison ; pour les croyants, à se soumettre en outre aux exigences de la Foi.

Qu'en matière doctrinale l'Etat se proclame neutre ou non, cela ne change rien à la qualité de son devoir. Faute de se régler sur les données de la Foi, il peut se régler sur celles de l'expérience pour favoriser, en tous cas respecter, une doctrine comme le catholicisme dont la valeur humaine et sociale, indépendamment de sa valeur divine, demeure hors de pair. Voilà le premier devoir de la société à l'égard des individus. C'EST UN DEVOIR DE JUSTICE SOCIALE.

Il y en a un autre, non moins incontestable, qui consiste, une fois assuré dans tous les citoyens ce droit de l'homme à réaliser sa Fin suprême, à tenir compte de l'inégalité naturelle des conditions et à distribuer le Bien commun à proportion de la valeur sociale respective de chacun. C'est là encore un devoir de justice, mais de JUSTICE PARTICULIÈRE OU DISTRIBUTIVE.

Dans une société organisée, par le fait de circonstances dont nous ne sommes pas maîtres, les parties vivantes de ce grand corps seront toujours inégales. Ni l'intelligence spéculative ou pratique, ni la vertu, ni la puissance de travail ne se retrouveront jamais au même degré dans les individus. Il faut en prendre son parti, et, tout en cherchant à améliorer le sort de ceux qui ont le plus à souffrir de leur condition sociale, même après avoir assuré à chacun le minimum de bien-être qui, en justice, lui est dû pour réaliser sa fin humaine ou divine, l'Etat n'a pas à s'insurger contre la nature, à bouleverser inutilement la société pour niveler par en bas, au nom d'une fausse égalité, des individus naturellement

inégaux. Non seulement il y aura toujours des pauvres parmi nous, comme l'a prophétisé le Christ, mais aussi des riches ; des chefs et des subordonnés ; des patrons et des ouvriers, en un mot des individus dont les rapports avec l'intérêt général de la société seront forcément inégaux, la valeur sociale différente, et différents aussi les droits à la participation d'un Bien commun qu'ils auront inégalement servi. C'est en face de cette inégalité naturelle des conditions dont dépend l'organisation même de la société que doit se placer l'Etat pour s'acquitter envers les citoyens de ses devoirs de justice. Au premier, qui consiste à assurer à tous une vie matérielle, morale, intellectuelle en conformité avec les droits im-prescriptibles de la personne humaine, s'ajoute celui de rendre à chacun ce qui, du fait de sa participation au bien commun, de la place qu'il occupe dans la société, lui est dû.

A ces devoirs de l'Etat correspondent aussi des droits dont le plus important consiste à se régler sur l'intérêt général dont il a la charge pour obliger, par des lois impératives et salutaires, tous les citoyens à se mettre à son service pour avoir le droit de s'en servir. Ce droit de l'Etat est incontestable, quel que soit le régime politique sous lequel les citoyens aient à vivre. C'est un droit naturel, qui tient à la nature même de la société, et au caractère social des individus vivant en société. Il ne dépend pas de l'Etat de s'en affranchir, ni pour l'abdiquer, ni pour l'exagérer. Son autorité législative, dans ce domaine, qu'il le veuille ou non, est de droit

divin dans la mesure où le droit naturel s'y rattache, et où le Bien commun dont les individus ont besoin pour réaliser leur Fin suprême, naturelle ou surnaturelle, exige que l'Etat fasse des lois qui en garantiront efficacement l'existence et le progrès.

C'est également le Bien commun qui marque la limite d'intervention de l'Etat dans l'exercice de ce droit. L'expérience a démontré surabondamm.ent que le progrès du Bien commun demeure attaché à une étroite collaboration des individus et de l'autorité ; qu'autant que les lois qui s'imposent du dehors à la conscience des citoyens, les initiatives individuelles sont fécondes en cette matière; qu'une société où ces initiatives seraient paralysées par l'abus de contraintes légales, irait droit à Ja mort. En conséquence, l'Etat ne doit user de son droit de législateur en faveur du Bien commun qu'avec prudence, non à tout propos; provoquer les initiatives individuelles plutôt que de les restreindre ; favoriser toutes les institutions destinées à développer le sens social des citoyens plutôt que de les combattre. Ainsi, entre la liberté et la légalité, toutes deux dominées, réglées par l'intérêt général, la société reprendra son équilibre, permettra à tous les individus de revendiquer tous leurs droits — ceux de l'homme et du citoyen — en accom.plissant scrupuleusement tous leurs devoirs.

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