‹ Conscience chrétienne et justice socialeChapitre 9 sur 14 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les Droits et les Devoirs de

la famille dans la société.

Bien que l'individu soit solidaire de la famille où il est né, de la société où il se développe, et pratiquement ne puisse se passer de l'une ni de l'autre, nous avons cependant commencé par l'analyse de ses droits et de ses devoirs. La raison en est simple. Ses relations avec la famille et la société rappellent celles de la Fin suprême à laquelle il tend par nature ou surnaturellement avec les moyens essentiels de la réaliser. En ce sens, LA FAMILLE ET LA SOCIÉTÉ SONT POUR l'INDIVIDU. Il y trouve les milieux nécessaires et favorables à la poursuite de sa destinée humaine ou divine. Ce n'est que par contre-coup, en vertu de l'obligation morale qui le pousse à conformer sa conduite aux exigences de sa destinée, qu'il a le devoir de vivre en famille et en société, de se dévouer à leur service.

En d'autres termes, il existe à côté DU BUT PERSON- NEL DE LA VIE FAMILIALE ET SOCIALE, quoique sur un autre plan d'inclination naturelle et d'activité humaine, UN BUT FAMILIAL ET SOCIAL DE LA VIE PERSON- NELLE. Le premier, absolu, repose sur les droits de Dieu à s'imposer à chacun de nous en qualité de fin ultime ; le second, relatif au premier, demeure en étroite

dépendance avec lui de Fin secondaire à Fin ultime, ou de moyen à Fin. Nous ne subordonnons la famille et la société à l'individu que dans la mesure où les droits de Dieu sont en lui non seulement le fondement de ses droits d'homme, mais aussi de se devoirs, de telle sorte que, non plus dans l'ordre de la Fin ultime, mais dans celui des moyens essentiels d'y tendre, l'individu à son tour reste subordonné à la famille et à la société comme à des fins secondaires qui le dominent, et exigent de lui qu'il les serve.

Quelle est par rapport à l'individu et à la société la véritable raison d'être de la famille, puis quels sont les droits et les devoirs qui en résultent pour elle dans la société ?

Telles sont les deux questions précises auxquelles nous allons essayer de répondre.

L'Individu, la famille et la société

Quand un archéologue découvre, dans un tombeau antique, quelques ' anneaux épars, il reconnaît vite, à leurs stigmates, qu'ils faisaient partie d'une même chaîne. Ainsi l'individu, dans l'ordre physiologique, porte les traces de son attachement permanent à la race. Il n'est qu'un anneau dans la chaîne des générations; une maille dans le tissu social.

Ce fait se trouve à la base de la SOLIDARITÉ PHY- SIOLOGIQUE qui rattache l'homme à ses ancêtres, et justifie elle-même toutes les autres, en premier lieu la SOLI- DARITÉ FAMILIALE.

En effet, la famille est le premier pont jeté par la nature entre l'individu et la société. Dans l'organisme vivant que réalise la société, et dont les individus sont les membres, elle est la cellule mère, ou plus exactement la matrice où s'alimentent à la fois les individus et la société, laquelle d'ailleurs le lui rend au centuple.

Je n*ai pas à retracer ici, même dans ses grandes lignes, l'histoire de la famille à travers les âges ; je veux seulement rappeler d'un mot que, si l'on s'en tient à la période historique, on retrouve dans toutes les nations connues la famille patriarcale dont les membres se groupent autour du p.-^re, tout ensemble le centre, le lien et le chef (1).

L'universalité même d'un tel fait nous interdit d'y voir le résultat d'une convention entre les hommes, l'application d'une loi portée par eux qu'ils demeurent

(1) Je prends l'expression & famille patriarcale i) au sens philosophique, et non dans le sens JURIDIQUE et étroit qui exprime une modalité d organisation familiale qui peut en effet n'être que transitoire. Au sens juridique, la famille patriarcale groupe autour d'un auteur commun jusqu'à la mort tous ses descendants, lesquels demeurent en puissance, ALIENl JURIS, jusqu'à cette mort. A la famille patriarcale on oppose ce que Le Play nommait la « famille souche » : les descendants se détachent alors de la souche par le mariage, sauf l'aîné qui y demeure attaché pour perpétuer la souche. Ce sont là des modalités historiques qui n'entament pas la portée universelle du fait de l'institution familiale, c'est-à-dire du groupement naturel des membres de la famille autour du père, tout ensemble le centre, le lien et le chef. Nous n avons donc pas à en tenir compte ici.

libres d'abroger. Elle nous force, au contraire, à reconnaître que la famille est une INSTITUTION DE DROIT NATUREL, antérieure et supérieure aux conventions humaines. Les hommes, au cours des âges, suivant les lieux, ont sans doute pu la réglementer, mais cette réglementation, loin de créer la famille, l'a toujours supposée.

Au cours du XIX^ siècle, certains sociologues ont tenté, au nom de la science, de porter un coup mortel à cette conception traditionnelle de la famille. Selon eux, la famille patriarcale ne remonte pas aussi loin dans le passé qu'on le croit généralement ; elle n'est pas appelée à subsister indéfiniment dans l'avenir, mais ne serait qu'une étape dans la marche régulière et fatale de l'humanité vers le progrès. Inconnue des hommes à l'origine, elle disparaîtrait le jour où les besoins momentanés auxquels elle répond d'une façon provisoire trouveront, dans le progrès même de la société, une satisfaction nouvelle plus profonde. Voilà ce que proclament en substance romanciers et poètes, publicistes et législateurs, sophistes et réformateurs.

Ils n'appuient leur prétention que sur l'hypothèse évolutionniste généralement contredite sur ce point particulier par l'observation, et peu accéditée à cause de cela dans le monde savant. L'hypothèse particulière de l'évolution de la famille patriarcale dans les temps futurs en présuppose elle-même plusieurs autres sur le passé, par exemple que l'humanité ne procède pas d'un couple unique, mais a de multiples origines; ou que

l'homme est la résultante perfectionnée, toujours perfectible, d'une longue série d'animaux inférieurs, ce qui est loin d'être admis universellement, même dans les milieux favorables à la libre pensée.

A la veille de la guerre, c'est au nom d'hypothèses analogues sur la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine que les prophètes du pacifisme nous promettaient une paix éternelle. Pendant que les barbares fourbissaient leurs armes contre nous, ils nous invitaient à laisser tranquillement les nôtres se rouiller au fourreau. On sait ce qu'il advint et à quelles ruines définitives ces fanatiques de l'évolution sociale ont failli nous conduire.

Ne reconmiençons pas cette expérience douloureuse sur un terrain autrement dangereux, celui de la famille.

A côté des barbares qui, DU DEHORS, mettent en péril l'existence de la société, nous avons affaire, AU DEDANS, à un ennemi plus redoutable encore, la DÉPO- PULATION. Or, je constate, à la lumière des faits, que ce fléau est dû, en grande partie, à une désagrégation de la famille, à une dissolution progressive de ses éléments naturels et constitutifs. Ne soyons pas à nouveau victimes des billevesées sociologiques ; en sacrifiant les faits à de simples hypothèses, la réalité au mirage, n'allons pas faire à la science l'injure suprême de la mettre en contradiction avec les données et les exigences les plus authentiques de la raison, éclairée par l'expérience; ni, par notre faute, acculer la société à un véritable suicide.

Nous n'avons pas le droit de nous endormir sur le

lit moelleux des hypothèses quand les bases naturelles de la société sont minées de toutes parts, et que la plus importante de toutes, la famille, menace ruine.

Certes, ne dédaignons pas la science ; au contraire, ayons-en le culte. Elle a sur les faits un droit de contrôle incontestable. Toutefois, à l'égard de faits autrement importants, plus nombreux que les quelques exceptions dont certains font étalage pour éblouir et aveugler les ignorants, appelons-en de la fausse science à la vraie, et écoutons davantage la raison.

Je crois que, pour mettre un peu d'ordre dans une question qui en exigerait beaucoup, on peut légitimement ramener les enseignements traditionnels de la raison aux trois propositions suivantes :

Premièrement, dans l'ordre naturel el rçji.tif des tendances de l'homme à la vie, la raison d'être immédiate de la famille, abstraction faite de 1 intérêt personnel et humain des époux, c'est l'enfant, comme d'ailleurs la raison d'être immédiate de l'enfant c'est la famille.

Deuxièmement, la raison d'être médiat»:- de l'enfant et de la famille, c'est la société qui, à son tour, et pour les mêmes raisons que la f am.ille, a sa raison d'être immédiate dans l'enfant, autrement dit dan?; l'individu.

Troisièmement enfin, toujours dans le même ordre naturel, mais absolu cette fois, des tendances de l'homme à la vie, la raison d'être ultime de. l'enfant, de la famille, de la société, n'es*^ autre que l'Absolu

Lui-même, Dieu, créateur de toute vie humaine, qu'elle soit individuelle, familiale ou sociale.

Rien n'est plus naturel que l'attrait qui incline l'honmie et la femme l'un vers l'autre et les pousse à se compléter l'un par l'autre ; rien non plus d'aussi légitime, comme le sont, pour les mêmes motifs, les satisfactions et jouissances personnelles qu'il entraîne.

Peut-on dire cependant que la raison d'être de l'union naturelle des époux, du mariage qu'il? contractent et des droits mutuels qu'il leur confère, consiste dans ces satisfactions et jouissances personnelles ? Estce pour eux exclusivement que les époux se marient cc usent vis-à-vis l'un de l'autre de leurs droits ?

Pour répondre à cette question, il suffit de voir à quoi aboutissent naturellement les relations conjugales d'époux normalement constitués, dont la volonté mal éclairée ou pervertie ne vient pas, par des procédés arbitraires, immoraux, se mettre en travers des lois de la nature.

Ces relations aboutissent a l'enfant. Dans le plan de la nature, interprété par la raison s'appuyant sur l'expérience, l'enfant apparaît comme la raison d'être immédiate de la famille. Les époux ne se marient pas seulement pour jouir l'un de l'autre, mais pour donner la vie à un autre.

Si l'enfant est la raison d'être de la famille, où trouver en retour sa raison d'être immédiatement ? Dans la famille ou la société ?

Il a certainement plus besoin de la famille que de la société, bien que la famille elle-même requière la société pour subvenir plus facilemnt et plus complètement aux besoins de l'enfant. Celui-ci trouve dans la famille les ressources immédiatement nécessaires à son développement physique, moral et intellectuel, comme les parents trouvent en lui le complément indispensable à leur vie conjugale. L'enfant, dans l'unité de son être, est l'aboutissement normal de deux vies unies pour l'engendrer ; la consécration permanente de H multiplicité dans l'unité. Ce qu'il y a de passager et de caduc dans le rapprochement de ces deux vies qui aspirent à se fondre en une seule, de deux êtres incomplets qui, de tout leur élan, visent à n'en faire qu'un, — un dans une seule chair, dans un seul cœur, dans un seul esprit — l'enfant l'éternisé. Il est le miroir où ces deux intelligences se reflètent, le creuset où ces deux cœurs fusionnent, l'anneau magique où ces deux volontés s'enchaînent, l'instrument délicat où ces deux sensibilités accordées l'une à l'autre vibrent harmonieusement.

En retour, l'enfant trouve dans ses parents de quoi soutenir, développer la vie qu'ils lui ont donnée. Le milieu familial demeure le plus adapté à ses besoins naturels. La mère le nourrit, et le père, durant cette période délicate pour tous les deux, pourvoit par son travail à leur subsistance. Il en va de même de la vie intellectuelle et morale de l'enfant à cause des liens étroits qui la rattachent à celle de sa sensibilité. Personne plus qu'une mère digne de ce nom n'est en me-

sure de former l'esprit, le cœur de l'enfant, de l'aider à penser en conformité avec la Fin ultime vers laquelle il doit tendre, avec les motifs qui l'y poussent, et les règles auxquelles il sera tenu, toute sa vie. de soumettre sa conduite en vue de cette Fin, conformément à ces motifs. Voilà du moins l'enseignement de l'expérience.

Cependant si l'enfant est la raison d'être immédiate de la famille, comme celle-ci de l'enfant, tous deux n'ont-ils pas leur raison d'être médiate et ultérieure dans la société ?

Quand nous parlons des besoins réciproques auxquels la famille et l'enfant doivent satisfaire en obéissant à leur inclination naturelle, nous en parlons souvent un peu trop dans l'abstrait comme si le père, la mère et l'enfant formaient entre eux un tout organique irréductible à d'autres touts qui les enveloppent, imperméable à leur influence, se suffisant à lui-même, parfaitement autonome. La famille ainsi comprise, comme l'individu lui-même, en dehors d'elle, ressemble à une ABSTRAC- TION, et ne correspond pas à la réalité.

En réalité la famille a autant besoin de la société que l'individu pour subvenir à ses propres besoins et s'acquitter envers ses membres de ses hautes fonctions. En regard de la Fin ultime qui s'impose à la conscience personnelle des époux et de l'enfant, la société joue visà-vis de la famille, envisagée dans sa totalité, comme le groupe le plus naturel, le plus nécessaire au développement de ses membres, le rôle de la famille par rapport à l'enfant ; elle constitue le milieu naturel néces-

saire à son plein épanouissemnt. C'est moyennant la famille que la société réalise un des moyens essentiels mis par Dieu à la disposition des individus désireux de mener au mieux de leurs intérêts humains leur vie d'être raisonnable et libre, de tendre chacun efficacement vers leur Fin.

La famille demeure solidaire de la société comme l'enfant de la famille. C'est pourquoi, je le répète, dans l'ordre naturel des tendances de l'homme à la vie, tous deux ont leur raison d'être dans la société.

Les parents se doivent à l'enfant; l'enfant à sa famille, la famille et l'enfant à la société, et celle-ci à tous les deux.

Toutefois, ne l'oublions pas, le cycle de ces dépendances réciproques ne s'arrête pas là. La société n'est pas plus la raison d'être ultime de la famille et de l'individu que la sienne propre; ni la famille celle de l'individu. La raison d'être ultime de l'individu, de

LA famille, de la SOCIÉTÉ, c'eST DiEU, CrÉATEUR DE TOUT ÊTRE ET DE TOUTE VIE HUMAINE, INDIVI- DUELLE, FAMILIALE OU SOCIALE. Dès qu'on se place à ce point de vue absolu, l'ordre des dépendances cidessus se retourne. L'individu n'est plus subordonné à la famille, ni celle-ci à la société, mais inversement la société l'est à la famille, et toutes les deux à l'individu. Voilà ce qu'il s'agit de bien comprendre si l'on veut arriver à déterminer le plus exactement possible LES DROITS ET LES DEVOIRS DE LA FAMILLE DANS LA SOCIÉTÉ. Ce n'est pas EN FONCTION DE LA SOCIÉTÉ

d'abord que la famille peut se définir. Bien avant que la société s'organisât politiquement, la famille existait et se suffisait à elle-même, fût-ce avec peine. L'histoire et même la préhistoire l'attestent par des faits nombreux. Si l'on veut définir la famille, il faut le faire EN FONC- TION DE l'individu, des époux d'abord qui, par inclination naturelle, s'associent pour se compléter, et surtout de l'enfant, fruit naturel de cette inclination.

Il est vrai que les familles, au cours des âges, sous la pression des besoins les plus profonds de l'être humain, éprouvèrent le besoin de s'organiser en société. Ce fut d'abord dans l'intérêt bien entendu de leurs membres, non de la société elle-même. Dès lors, si l'on veut préciser la nature des rapports qui relient étroitement la famille à la société, il faut faire appel à l'individu dans ses dépendances essentielles avec sa Fin d'être raisonnable et libre à réaliser.

Livré à ses seules forces, à ses seules ressources naturelles, l'individu humain demeure incapable de mener pleinement sa vie humaine, de réaliser les conditions matérielles, intellectuelles, morales qui lui permettraient d'accomplir sa destinée, de faire face raisonnablement et librement, en sa qualité de personne humaine, aux exigences de sa Fin ultime, celle qui, voulue de Dieu, s'impose à son activité intégrale. Voilà pourquoi il fait partie en naissant d'un groupe familial, de cette société naturelle, la plus parfaite de toutes, qui réalise, à sa manière, un tout organique dont les époux et l'enfant sont les parties, un corps organisé dont ils sont les mem-

bres. Pareillement, les familles isolées sont en principe incapables d'assurer à tous leurs membres, aux enfants en particulier, tout ce dont ils ont besom pour vivre raisonnablement et librement. C'est pour ce motif que, d'instinct, elles se sont organisées en société et ont cherché à constituer un BlEN COMMUN qui pût servir à tous les individus obligés en conscience de mener une vie vraiment humaine. De cette double subordination de la famille et de la société à l'individu, puis de l'individu à la famille et à la société, dépendent les droits et les devoirs réciproques de celles-ci, comme nous avons vu que dépendent, au même titre, les droits et les devoirs réciproques de la société et de l'individu.

La famille est d'abord au service de l'individu: elle réalise le milieu naturel où il peut tendre à sa Fin d'être raisonnable et libre. C'est donc premièrement en fonction de l'individu qu'on peut déterminer ses droits dans la société. Ils sont identiques à ceux qu'elle possède sur l'individu du fait de ses devoirs envers lui. Pour les servir, la famille, avec plus de rigueur encore que la société, a le droit d'exiger de ses membres qu'ils la servent. Mais parce que la famille à son tour a besoin de la société pour s'acquitter de ses devoirs essentiels, elle a aussi à remplir vis-à-vis de la société des devoirs du même ordre que ceux de l'individu envers elle.

Il nous reste désormais à dresser la table de ces droits et de ces devoirs de la famille dans la société, ainsi que ceux de la société à l'égard de la famille. Mais on nous permettra, pour en faire mieux ressortir

Timportance et la qualité, d'opposer à cette conception FINALISTE de la famille, tout entière déduite des rapports de l'individu à sa Fin ultime d'être raisonnable, la conception MATÉRIALISTE, celle qui part de I'autong- MIE de l'individu pour concevoir, au nom des droits de l'homme forcément confondus avec ceux de l'individu ainsi défini, la famille et la société.

Bien entendu, dans l'analyse de cette conception matérialiste de la famille, qui résulte d'une définition étroite et également matérielle de l'individu, nous ne prétendons pas suspecter les intentions de ceux — libéraux ou socialistes — qui s'en réclament, et mettent en péril la famille comme nous avons vu qu'ils menacent de ruiner la société. Nous n'en voulons qu'à la doctrine elle-même, aux conséquences logiques qu'elle entraîne.

Dieu merci, la logique ne gouverne pas le monde; en pratique, l'intérêt familial et tout ce que le christianisme a déposé de saines habitudes dans nos mœurs depuis des siècles, l'emportent heureusement sur les raisonnements systématiques des partisans les plus déterminés de l'autonomie individuelle. Mais si la logique devait un jour l'emporter, si la doctrine de l'autonomie devait développer toutes ses conséquences familiales et sociales, c'en serait fait, en moins de quelques générations, de la famille et de la société.

En effet, cette doctrine ne saurait envisager la famille comme un TOUT naturel dont une fin à la fois transcendante et immanente aux individus — la propagation de l'espèce et l'éducation des enfants — orga-

nloC intérieurement les parties, les soude l'une à l'autre de façon indissoluble. Ce serait nier l'autonomie individuelle et renverser tout le système économique péniblement édifié sur cette base fragile, où nous voyons que l'individu n'est pas considéré dans la société comme une partie d'un tout homogène, mais comme un tout s'opposant à d'autres tout, absolument libre, d'une liberté illimitée qui est à elle-même sa fin, sans subordination d'aucune sorte. Certes, les partisans les plus décidés de l'autonomie individuelle sont bien obligés de constater que les hommes ont besoin de vivre en société; mais selon eux, la société n'a pas d'autre souci que d'assurer partout et en tout cette autonomie individuelle. Elle ne représente qu'une juxtaposition matérielle d'individus autonomes consentant entre eux des compromis pour compromettre le moins possible leur autonomie, et substituer, à cette intention, la légalité à la moralité.

Toute proportion gcirdée, il en va de même de la famille. L'individu a évidenmient besoin d'elle pour naître et se développer. Mais les époux ont le devoir de respecter l'autonomie de chacun dans l'exercice pleinier de ses dj-oits. Si le mariage librement contracté, comme il peut être librement dissous, aboutit à l'enfant, ce sont les droits de l'enfant à l'autonomie que les parents à leur tour devront avant tout respecter.

Cependant, libéraux et socialistes, qui tous soutiennent le même droit de l'individu à l'autonomie et en font le pivot de leurs doctrines sociales, ne s'entendent pas sur la meilleure méthode à suivre pour assurer l'exer-

cice de ce droit qu'ils décorent du nom pompeux de droit de l'homme. Les libéraux veulent que ce soit par la liberté; les socialistes par l'égalité.

En ce qui concerne la famille, les libéraux ne pouvaient longtemps admettre que le mariage fût indissoluble. Car, l'indissolubilité du mariage porte atteinte directement à l'autonomie de l'individu. Ou le mariage est un CONTRAT NATUREL qui, une fois établi, enchaîne pour toujours la liberté des époux; ou un CON- TRAT CIVIL, susceptible de résolution conmie tous les autres contrats. Or, « tous les contrats étant issus de (( la libre volonté des contractants, tous doivent pouce voir être rompus par la même libre volonté. Nous (( nous étions mis d'accord pour l'échange de certaines (( obligations, nous avons évidemment le droit de nous <( mettre également d'accord pour faire cesser ces obli- (( gâtions. Nous nous étions librement liés, nous de- (( vons pouvoir librement nous délier. Le consentement (( mutuel, qui suffit pour donner naissance au contrat, (( doit suffire pour y mettre fin. Et, par conséquent, « le contrat matrimonial doit pouvoir être rompu, le (( divorce être obtenu par consentement mutuel. » (1).

Ainsi le veut le droit de l'individu à l'autonomie. Dès qu'on sort du cadre des lois de la nature et qu'on assimile le mariage à un contrat civil analogue à tous les autres contrats, la simple logique exige le divorce par consentement mutuel, autrement dit l'union libre.

>\) Georges Fonsegrive, Mariage et Union libre, Paris, Pion.

Pareillement, et pour les mêmes raisons tirées du droit de l'individu à l'autonomie, les époux ne sont pas tenus à avoir des enfants; cela dépend uniquement de leur volonté libre. Ils n'ont de compte à rendre à personne. Mais s'ils ont des enfants, ils ne sont pas libres de les élever à leur guise, le droit de ! enfant à l'autonomie étant égal au leur. En matière d'enseignement, d'éducation, la neutralité s'impose. Il faut laisser à l'enfant la possibilité de choisir, lorsqu'il sera en âge de le faire, les doctrines qui cadreront le mieux avec son droit absolu à la liberté de penser et de vivre.

Si l'on veut savoir à quoi cette conception libertaire de la famille, sanctionnée par nos lois et passée dans nos mœurs, a abouti au point de vue social, qu'on lise le livre substantiel et courageux que M. Paul Bureau lui a consacré sous ce titre : L'INDISCIPLINE DES Mœurs (!) On y verra qu'aujourd'hui « on se marie « pour toutes sortes de raisons, excepté pour avoir des (( enfants et réaliser les fins que la morale traditionnelle (( donne au mariage »; que a nulle part la stérilité (( systématique n'est plus fidèlement observée que (( dans les milieux de petite ou moyenne bourgeoisie, (( qui rivalisent de zèle néo-malthusien avec les paysans (( cossus, les artisans habiles et rangés, ou les fonctionce naires de toute catégorie » (p. 74) ; on peut donc soutenir sans exagération que l'infécondité volontaire est aujourd'hui à la base de tout le mécanisme de la vie

U) Paul. Bureau, L'Indiscipline des Mœurs, Paris, Bloud et Gay, 192L (7' mille.)

sociale. Je ne parle même pas des avortements criminels dont l'extension n'est pas moindre que celle de la pratique des méthodes anti-conceptionnelles, ni de l'adultère qui, du haut en bas de l'échelle sociale, dans les classes aristocratiques et bourgeoises, parmi les paysans, les travailleurs manuels de nos grandes villes et de nos centres industriels, dans certains milieux d'affaires, de négoce et de banque, tend à passer de l'état d'exception à celui de règle, u Aux yeux du plus grand nombre, (( écrit M. Bureau, l'adultère n'est plus qu'une antici- (( pation sur le divorce que l'époux aurait toujours le (( droit de demanier, même s'il n'a rien à reprocher à (( son conjoint, et la situation de celui-ci paraît moins (( intéressante depuis qu'il a retrouvé le droit de re- (( couvrer sa liberté ». (P. 87).

Quant au divorce, il vient couronner l'édifice de notre institution conjugale, telle que la doctrine de l'autonomie de l'individu l'a accréditée dans les mœurs après l'avoir fixée en partie dans les lois. Il est déjà loin le temps où ceux qui menèrent leur ardente campagne contre le principe de l'indissolubilité du mariage, annonçaient à grand fracas d'éloquence que le divorce moraliserait le mariage !

L'événement n'a point justifié ces optimistes prévisions : pendant les trente années qui ont suivi l'adoption de la proposition de loi de M. Alfred Naquet, l'infécondité volontaire s'est beaucoup développée, l'adultère est devenu plus fréquent, et personne n'oserait affirmer que, dans l'ensemble des ménages, la paix et l'harmonie régnent davantage entre les époux. Quant au nombre

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