PARTIE ni. — CONSCIENCE DU DEVOIR. — LIVRE V
Deuxième confusion. Confusion de l'inspiration avec ïaperception d'un raisonnement rapide, — Il y a» objectera-t-on, des esprits rebelles à la tradition, et s'exerçant à la contredire dans les discours et dans les actes. Ceux-là, du moins, ne suivent-ils pas Tinspiration de la conscience?... Nous répondons : ils ne la suivent pas nécessairement. Ils appliquent souvent les résultats des théories particulières que leur raison a précédemment élaborées. Ils retrouvent à Tinstant, quand ils en ont besoin, ces règles que leur réflexion a combinées, comme le vulgaire retrouve les règles que la tradition lui a transmises. Le nom d'inspiration peut ne pas plus convenir à cette reproduction d'un souvenir, qu'il ne convient aux mouvements précipités d'un pianiste habile, faisant perler les quadruples croches sous ses doigts habitués à frapper le clavier. « Quand nous marchons, nous n'avons pas « besoin de porter notre attention» alternativement « tantôt sur une jambe et tantôt sur l'autre, pour « les faire avancer. Elles nous portent là où nous voui< Ions aller, sans que nous ayons besoin de penser à
« elles Nous lisons, nous écrivons, nous parlons
« avec la même facilité Si tous les jours nous
« n'étions pas témoins de la peine qu'ont les enfants « à apprendre à marcher, à parler, à lire, à écrire, « nous croirions que nous exécutons toutes ces opé- « rations sans les avoir jamais apprises, et que nos or- « ganes se meuvent dans telle ou telle direction, comme « notre sang circule, sans la participation de notre « volonté. Noua remarquons moins la manière dont « se forment nos idées morales , précisénient parce
festées à son usage par uue illuminatioii soudaine, Wj a-t-il pas gros risque de voir ces règles prendre aisément la forme qui justifiera son désir? Bien habile est la suggestion voilée de la tentation, cherchant à s'identifier avec le devoir! — Consultez, lecteur, votre expérience, pour savoir s'il en est ainsi. La mienne n*a plus de doute. Chaque fois que j'ai entondu un de mes semblables faire appel à sa conscience, j'ai attentivement écouté et analysé : j'ai trouvé quelquefois, dans cet appel, l'invocation à quelque raisonnement ; mais bien plus souvent, hélas! un effort pour se décréter le droit de faire une sottise, un parti pris de violer quelque article excellent d'une loi positive, que l'ignorance ne comprenait pas, ou que la révolte des sens ti*ouvait gênante.
Prenons-y garde! «Ce système, dit Charles Comte, i( est la justification de tous les vices et de tous les (( crimes auxquels se sont livrés et auxquels peuvent « se livrer encore les fanatiques de toutes les relî- « gions et de tous les partis. S'il suffit, pour qu'une « action soit utile au genre humain , de trouver des (( fous auxquels il soit possible de persuader qu'elle « leur est commandée par leur conscience, il n'est u aucun crime qui ne puisse être considéré comme c< un devoir. Car il n'en est aucun qui, à une époque (c quelconque, n'ait été exécuté en toute sûreté de c< conscience.
C'est ainsi que les souvenirs de la tradition, l'aperception d'un raisonnement rapide^ et les désirs plus ou moins opiniâtres de la sensibilité imitent , à s'y méprendre, l'inspiration. L'apparence de celle-ci